L'espace me manque pour un si grand sujet. Nous voilà ramenés à la question d'écrire. Le style du Consulat et de l'Empire est bien celui des derniers volumes de la Révolution, aussi simple, aussi alerte, mais plus pur et plus plein. Il est parfaitement approprié, dans sa large simplicité, à la nature et à l'étendue de l'oeuvre. M. Thiers avait des théories sur l'art d'écrire. Dès 1830, il les exposait très simplement dans le National, à propos des dictées de Napoléon. «Nous ne pouvons plus, disait-il, avoir cette grandeur tout à la fois sublime et naïve qui appartenait à Bossuet et à Pascal, et qui appartenait autant à leur siècle qu'à eux; nous ne pouvons plus même avoir cette finesse, cette grâce, ce naturel exquis de Voltaire. Les temps sont passés; mais un style simple, vrai, calculé, un style savant, travaillé, voilà ce qu'il nous est permis de produire. C'est encore un beau lot, quand avec cela on a d'importantes vérités à dire. Le style de Laplace dans l'Exposition du système du monde, de Napoléon dans ses Mémoires, voilà les modèles du langage simple et réfléchi propre à notre âge.»
Il y aurait beaucoup à dire là-dessus; car enfin je ne sais pas comment Bossuet, Pascal et Voltaire eussent écrit en 1830, mais je sais bien qu'ils n'eussent pas écrit comme M. Thiers. Napoléon écrivait autrement que Laplace, et ni l'un ni l'autre n'écrivaient comme M. Thiers. Il n'y a pas qu'un langage propre à une époque. Il y a un langage propre à chaque écrivain de génie.
Vingt-cinq ans après, M. Thiers, revenant sur ces idées, exposait les principes de l'art d'écrire l'histoire dans la préface du 12e volume du Consulat; il y comparait le bon style de l'historien à une grande glace sans défaut dont le mérite est de laisser tout voir sans paraître elle-même. Il reprit peu de temps après les mêmes maximes dans une lettre à Sainte-Beuve. «Je regarde, dit-il, à l'histoire des littératures, et je vois que les chercheurs d'effet ont eu la durée non pas d'une génération, mais d'une mode; et vraiment ce n'est pas la peine de se tant tourmenter pour une telle immortalité. De plus, je les mets au défi de faire lire non pas vingt volumes, mais un seul. C'est une immense impertinence que de prétendre occuper si longtemps les autres de soi, c'est-à-dire de son style. Il n'y a que les choses humaines exposées dans leur vérité, c'est-à-dire avec leur grandeur, leur variété, leur inépuisable fécondité, qui aient le droit de retenir le lecteur et qui le retiennent en effet.»
Il était d'autant plus fidèle à son système, qu'il lui était imposé par son tempérament. Il disait: «J'écris l'histoire comme elle doit être écrite;» en réalité, il l'écrivait comme il pouvait l'écrire. Sa façon était bonne, mais il se trompait en croyant qu'elle était la seule bonne. Plus d'un style convient à l'histoire. Celui d'Augustin Thierry y est parfaitement approprié. On en peut dire autant de celui de Guizot, qui est tout autre. Tacite et Michelet ne sont simples ni l'un ni l'autre, et ce sont tous deux de grands écrivains.
Pourtant, M. Thiers avait raison de penser que sa manière se supporte très longtemps sans fatigue et qu'elle est excellente pour des livres très longs.
D'ailleurs, la majesté riante de sa composition soutient son style, qui paraît moins nu dans le lumineux effet de l'ensemble. Au contraire que serait Michelet sans l'éclat de sa phrase lui qui ignore les belles ordonnances et le noble arrangement des idées? Cette phrase sensuelle de Michelet donne un plaisir bien vif, mais qui ne peut se prolonger sans se changer en malaise et devenir enfin une véritable souffrance. Tout se paye en ce monde, et surtout la volupté.
CORRESPONDANCE DE MARIE-LOUISE
Publiée à Vienne, 1 vol. in-8°.
La vie littéraire se nourrit parfois de souvenirs et cherche l'entretien des ombres. Nous allons commercer aujourd'hui avec une princesse dont la correspondance, récemment publiée, a soulevé une certaine curiosité. Vous savez déjà qu'on vient d'imprimer à Vienne, sous les auspices secrets du comte Falkenhayn, ministre de l'agriculture, un choix des lettres que Marie-Louise écrivit de 1799 à 1847, à la comtesse Colloredo, qui avait dirigé son éducation pendant dix ans, et à la fille de celle-ci, Victoire de Pontet, comtesse de Crenneville.
«Nous avons mis tous nos soins à trier ses lettres, dit l'éditeur allemand, pour être sûr d'appeler sur elles l'intérêt du public, trop heureux s'il était excité au point d'attirer son attention sur la tombe de la duchesse de Parme. Puissions-nous, le jour des Morts, où le monde afflue dans le caveau impérial, entendre dire: «Voici le cercueil de l'archiduchesse Marie-Louise, qui, l'année 1810, s'est sacrifiée pour la monarchie et son père!» M. le comte de Falkenhayn sera déçu dans ses pieuses espérances. Les lettres qu'il publie ne changeront point le sentiment de ceux qui les liront. Après comme avant leur publication, le souvenir de la fille de l'empereur François Ier n'obtiendra pas, même dans sa patrie, le culte qu'on doit aux augustes mémoires. Partout où battent des coeurs honnêtes, on refusera de donner le nom sacré de victime à celle qui fut infidèle au malheur.
Les lettres de Marie-Louise à la comtesse de Colloredo et à mademoiselle de Pontet sont écrites en français, sans éclat, sans correction et sans grâce, mais clairement. Dès l'âge de sept ans, la princesse savait s'exprimer d'une façon intelligible en français comme en allemand. Elle s'habitua plus tard à penser dans la langue de sa nouvelle patrie. À vingt et un ans, elle savait mieux le français que l'allemand. «Dans sa correspondance avec son père, dit le baron Menneval, elle était souvent obligée de recourir à des expressions françaises, parce qu'elle avait oublié les mots équivalents de sa langue maternelle.»
Les premières lettres, il faut le dire, sont assez aimables. Elles nous mettent dans l'intimité de la cour de Vienne et témoignent des moeurs simples et familiales qui y règnent. «Maman, dit la petit Louise en parlant de sa jeune belle-mère, cause et lit toute la soirée avec moi. L'empereur fait des excursions dans la campagne avec ses filles.» Ces petits voyages amusent Louise extrêmement, «parce que, dit-elle, mon cher papa a la bonté de m'enseigner une quantité de choses». Une des lettres de sa dixième année commence ainsi: «J'ai lu avec grand plaisir que les tourterelles font un nid.» Louise fait des ouvrages à l'aiguille: des habits pour des bébés, des fichus brodés.
À quatorze ans, elle écrit qu'elle a lu les voyages de Zimmermann, et elle ajoute:
J'ai aussi brodé un portefeuille pour papa, dont c'était le jour de naissance hier; puis j'ai commencé un autre ouvrage dont je t'écrirai plus tard, car c'est une surprise pour maman; le soir, je tricote un jupon.
La future impératrice des Français était alors une enfant timide, paisible, obéissante, lente, dont le rire et les pleurs ne finissaient point. Son caractère était déjà formé. Elle s'acquittait envers le malheur d'un seul coup, par une crise de nerfs. Au reste, bienveillante à tout et à tous, docile aux hommes, docile aux choses, caressant ses parents, ses amis et les bêtes du bon Dieu. Elle nourrissait des grenouilles et apprivoisait un petit lièvre. C'était la bonne Louise. Mais ceux qui la connaissaient bien lui découvraient un fond de ruse instinctive et des ressources inattendues pour se tirer d'affaire dans les situations difficiles. (Voir sur ce point la lettre du 23 décembre 1809, page 132.)
Elle n'est pas habituée à penser par elle-même; pourtant, à dix-sept ans; elle se permet d'avoir son avis sur ses lectures. Elle ose trouver fades les romans d'Auguste Lafontaine, qui faisaient les délices de sa belle-mère. La Pluralité des mondes lui inspire une réflexion juste.
Il faut, dit-elle après avoir lu ce livre, il faut pourtant laisser aux Français l'avantage que les Allemands n'ont pas, c'est de donner à toutes les sciences les plus abstraites et sérieuses une tournure si agréable, qu'elles plaisent même aux femmes, ce qui est le cas pour Fontenelle.
Elle a du goût pour la peinture et fait de jolies aquarelles. Elle ne s'en tient pas là.
Mes oncles, qui sont d'excellents peintres, et mon maître m'ont tellement tourmentée, que j'ai dû prendre la résolution de peindre à l'huile. J'y ai tout de suite pris du goût. Je peins un paysage bien triste qui me plaît pour cette raison.
Puis elle s'attaque à «un énorme tableau, qui représente sainte Barbe debout» et elle essaye le portrait du comte Edling. «Le comte Edling n'est pas beau, mais c'est justement dans le laid qu'on peut étudier l'art de la peinture.»
Elle chante, elle joue du clavecin, elle a même composé six valses, «mais elle ne peut les produire». Elle aime la danse et elle danse beaucoup. Valses, écossaises et quadrilles la ravissent également. Elle est désolée quand il lui faut tenir le piano pour faire danser les invités.
Chassée de Vienne en 1809 par les Français victorieux, elle se retire à Erlau avec l'impératrice. Elle habite une masure démeublée et couche dans un lit plein de vermine. Pourtant elle est contente, parce que «c'est comme une maison de campagne».—«À trois heures on est réveillé par les cochons qu'on mène au pâturage.» Son grand plaisir est d'acheter des cerises aux paysannes.
De là, Napoléon lui apparaît comme un monstre N'est-il pas le persécuteur de sa famille et de son peuple? N'a-t-il pas mis la maison de Hapsbourg à deux doigts de sa perte? N'est-ce pas devant lui qu'elle fuit avec les siens de ville en ville? Aussi comme elle accueille tous les contes qu'on fait sur le tyran, avec quelle bonne foi elle raconte qu'il s'est fait Turc et a renié le Christ en Egypte, et que, dans une grande défaite, le 22 mai 1809, il a tué de sa main deux de ses généraux. En réalité, le 22 mai 1809, l'empereur gagnait la bataille d'Essling et pleurait en embrassant le maréchal Lannes mortellement frappé. Pour elle, Napoléon, c'est l'Antéchrist. (Lettre du 8 juillet 1809.) Elle tremble à son nom.
Je vous assure que de voir cette personne me serait un supplice pire que tous les martyres, et je ne sais si cela ne lui viendrait pas en tête.
Bientôt, elle apprend de toutes parts que le monstre quitte sa femme pour en prendre une autre dans une des cours de l'Europe. «Je plains, dit-elle, la pauvre princesse qu'il choisira.» Mais, quand, enfin, elle soupçonne que cette pauvre princesse, c'est elle-même, elle se résigne. Marie-Louise était née pour la résignation.
Depuis le divorce de Napoléon, j'ouvre chaque gazette de Francfort dans l'idée d'y trouver la nomination de la nouvelle épouse, et j'avoue que ce retard me cause des inquiétudes involontaires; je remets mon sort entre les mains de la Providence, elle seule sait ce qui peut nous rendre heureux. Mais, si le malheur voulait, je suis prête à sacrifier mon bonheur particulier au bien de l'État, persuadée que l'on ne trouve la vraie félicité que dans l'accomplissement de ses devoirs, même au préjudice de ses inclinations. Je ne veux plus y penser; mais, s'il le faut, ma résolution est prise, quoique ce serait un double et bien pénible sacrifice. Priez pour que cela ne soit pas. (22-23 janvier 1810.)
Vous connaissez le conte de la Belle et la Bête. La Belle avait grand'peur de la Bête; mais, quand elle la vit, elle l'aima. Napoléon, flatté d'épouser une archiduchesse, accueillit sa fiancée avec un empressement dont la violence même ne déplut pas à la jeune Allemande, qui venait à lui, blanche, blonde et grasse. «Il était si enthousiasmé, dit une des femmes de chambre de l'impératrice, qu'à peine voulut-il s'arrêter quelques instants à Soissons, où il avait été décidé qu'on coucherait, et l'on se rendit tout de suite à Compiègne. Il paraît que les prières de Napoléon, unies aux instances de la reine de Naples, décidèrent Marie-Louise à ne rien refuser à son trop heureux mari.» Les lettres écrites de France à la comtesse Colloredo et à la comtesse de Crenneville sont remplies des témoignages d'une joie sans nuage. «Je sens dit-elle, combien il est doux de parler de son bonheur.»
Elle étale l'innocent orgueil de sa maternité: «Mon fils profite à vue d'oeil, il devient charmant, je crois même lui avoir déjà entendu dire papa; mon amour maternel veut au moins s'en flatter.» (2 septembre 1811.)
Mais nous savons par un témoin qu'elle était gauche et maladroite avec son fils, et qu'elle n'osait ni le prendre ni le caresser. L'empereur, au contraire, le prenait dans ses bras toutes les fois qu'il le voyait, le caressait, le taquinait, le portait devant une glace et lui faisait des grimaces. Lorsqu'il déjeunait, il le mettait sur ses genoux, trempait un doigt dans la sauce, le lui faisait sucer et lui en barbouillait le visage. La gouvernante grondait, l'empereur riait et l'enfant paraissait recevoir avec plaisir les caresses bruyantes de son père.
Marie-Louise ne cesse pendant trois ans de vanter son bonheur conjugal: «Les moments que je passe le plus agréablement sont ceux où je suis avec l'empereur et où je m'occupe toute seule. Le carnaval sera assez triste ce qui m'est fort égal, ayant entièrement perdu le goût de la danse, qui a été remplacé par celui de l'exercice à cheval.» (1er janvier 1811.)
Séparée de son mari, la sentimentale Germaine languit et se lamente. Ni son père ni son fils ne peuvent la distraire du chagrin que lui cause l'absence de l'empereur.
Vous pouvez vous figurer le bonheur que je ressens d'être au milieu de ma famille, car vous savez comme je l'aime; cependant il est troublé par le chagrin de me trouver séparée de l'empereur. Je ne puis être heureuse qu'auprès de lui. (Prague, 11 juin 1812.) Je ne serai contente et tranquille que lorsque je le reverrai: que Dieu vous préserve jamais d'une telle séparation; elle est trop cruelle pour un coeur aimant et, si elle dure longtemps, je n'y résisterai pas. (Prague, 28 juin 1812.) J'ai retrouvé mon fils embelli et grandi; il est si intelligent, que je ne me lasse pas de l'avoir près de moi. Mais, malgré toutes ses grâces, il ne peut pas parvenir à me faire oublier, fût-ce pour quelques instants, l'absence de son père. (Saint-Cloud, 2 octobre 1812.)
Que deviendra cet amour au jour de l'épreuve? Impératrice régente, épouse et mère, Marie-Louise quitte la capitale le 29 mars 1814, alors que les alliés en étaient encore à plusieurs journées. Abandon lamentable et désastreux que nous ne lui reprocherons pas, car elle ne partit que sur l'ordre réitéré de Napoléon. Il est puissant encore: elle lui obéit; mais bientôt, déchu, il part pour l'île d'Elbe. Cette tendre épouse ne le suivra pas. À peine fait-elle mine de le rejoindre. Elle se laisse arrêter en route dès les premiers pas et ramener à Vienne.
Le héros malheureux l'appelle et l'attend. Elle ne va pas à lui. Elle lui écrit tant qu'on le lui permet. Mais elle ne répond plus dès que son père le défend. C'est une fille obéissante.
On raconte qu'à Vienne elle rencontra sa grand'mère la reine Caroline, ennemie de Bonaparte, et que la fille de Marie-Thérèse demanda à Marie-Louise pourquoi elle avait ainsi abandonné son mari. Celle-ci s'excusa timidement sur les obstacles qu'on avait mis à leur réunion.
—Ma fille, répondit la vieille reine, on saute par la fenêtre!
Mais la bonne Marie-Louise ne songeait pas à sauter, par la fenêtre. Elle était trop bien élevée pour cela. Pendant ce temps, elle jouait paisiblement de la guitare. C'est elle-même qui nous l'apprend:
Cette vie tranquille me réussit très bien. Vous savez, ma chère Victoire, que je n'ai jamais aimé le grand monde. Et je le hais à présent plus que jamais. Je suis heureuse dans mon petit coin, voyant beaucoup mon fils, qui embellit journellement et devient de plus en plus aimable… Ma santé est très bonne… On a bien tort de vous dire que je néglige la musique, j'en fais encore souvent. Je commence même à jouer de la guitare, il est vrai très mal. (Schoenbrunn, 3 mars 1815.)
Le retour de l'île d'Elbe l'inquiéta. Et il ne fallut pas moins que Waterloo et Sainte-Hélène pour la rassurer. Elle avait assez bien conduit ses petites affaires et pourvu à sa tranquillité: elle s'était fait attribuer le duché de Parme, à la condition de ne plus revoir son fils. Là, pendant la longue agonie de l'empereur, cette tendre et vertueuse Allemande donnait des petits frères germaniques au roi de Rome. Son nouveau maître était un gentilhomme wurtembergeois au service de l'Autriche. Homme sûr: elle le tenait de M. de Metternich. Il avait quarante ans passés, était blond et portait un large bandeau noir sur un oeil qu'il avait perdu. Le comte Neipperg donna trois enfants à la bonne Marie-Louise, dont il administrait le duché. Mais Marie-Louise était pieuse. Elle s'empressa de consacrer, dès qu'elle le put, cette union, par un mariage religieux et secret. Si elle remit jusqu'en 1821, c'est la faute de Napoléon, qui tardait à mourir.
Il mourut pourtant. Marie-Louise l'apprit par une gazette, et cette
nouvelle, dont le monde entier s'émut, contraria la duchesse de Parme.
Elle écrivit, à la date du 19 juillet 1821, à la comtesse de
Crenneville:
Je suis à présent dans une grande incertitude. La Gazette de Piémont a annoncé d'une manière si positive la mort de Napoléon, qu'il n'est presque plus possible d'en douter. J'avoue que j'en ai été extrêmement frappée. Quoique je n'aie jamais eu de sentiment vif d'aucun genre pour lui, je ne puis oublier qu'il est le père de mon fils, et que, loin de me maltraiter comme tout le monde le croit, il m'a toujours témoigné tous les égards, seule chose que l'on puisse désirer dans un mariage politique. J'en ai donc été très affligée, et, quoiqu'on doive être heureux qu'il ait fini son existence malheureuse d'une manière chrétienne, je lui aurais cependant désiré encore des années de bonheur et de vie,—pourvu que ce fût loin de moi.
Elle ajoute que son estomac s'est tellement remis qu'elle peut manger de tout, «même du melon», et qu'ayant été piquée par les cousins au visage, elle est contente de ne pas devoir se montrer.
Enfin elle pouvait épouser le comte de Neipperg.
Veuve d'Hector; hélas! et femme d'Hélénus!
Neipperg eut le tort de mourir à son tour; il fut remplacé par M. de
Bombelles.
Elle-même enfin quitta cette terre où elle n'avait cherché que son repos. On fut surpris d'apprendre, en décembre 1847, la fin de Marie-Louise, qu'on croyait morte depuis longtemps.
Médiocre dans une haute fortune, elle ne fut ni bonne ni méchante; elle appartient à l'innombrable troupeau de ces âmes tièdes que le ciel rejette et que l'enfer lui-même, dit le poète, vomit avec dégoût.
LA REINE CATHERINE
Briefwechsel der Koenigin Katharina und des Koenigs Jérôme von
Westphalien so wie des Kaisers Napoléon I mit dem Koenig Friedrich von
Würtemberg: Herausgegeben von Doctor August von Schlossberger.
Stuttgart, 2 vol, in-8°.
La dernière fois, en feuilletant les lettres de Marie-Louise, nous avons eu la pénible image d'une âme commune, jetée dans d'illustres conjonctures et remplissant mal une grande destinée. Or, pendant que l'indigne impératrice refusait de partager l'exil de celui dont elle avait partagé le trône, une autre princesse, soumise à de semblables épreuves, les traversait à sa gloire. Donnant l'exemple de la constance dans ces jours qui virent tant de lâchetés, Catherine de Wurtemberg restait fidèle à l'époux déchu et proscrit que l'Europe entière s'efforçait de lui arracher.
«Par sa belle conduite en 1815, disait Napoléon à Sainte-Hélène, cette princesse s'est inscrite de ses propres mains dans l'histoire.» Il se trouve qu'en même temps qu'on publiait à Vienne des lettres de Marie-Louise, le docteur August de Schlossberger tirait des archives de Stuttgart la correspondance échangée de 1801 à 1815 entre Catherine et son père. L'occasion est belle de saisir un contraste que nous n'avons pas cherché, d'opposer l'une à l'autre les deux belles-soeurs et de montrer côte à côte la mollesse et la vertu.
Catherine naquit à Saint-Pétersbourg le 21 février 1783. Elle était la deuxième enfant de Frédéric, duc et plus tard roi de Wurtemberg, et de la princesse Augusta de Brunswick.
Elle connut à peine sa mère, qui mourut jeune, et elle fut élevée à Mumpelgard par sa grand'mère, Sophie-Dorothée de Wurtemberg, nièce du grand Frédéric, auprès de laquelle elle resta jusqu'à l'âge de quatorze ans. Elle a dit elle-même, en se reportant à l'époque de son enfance: «Quoique spirituelle et gentille, j'étais cependant très volontaire, très impérieuse et très capricieuse, et il était impossible de m'assujettir ou de m'appliquer à la moindre des choses.» Sophie-Dorothée était, dit-on, une femme instruite et supérieure. Elle donna ses soins à l'éducation de sa petite-fille et «la cultiva comme une jeune plante». Catherine qui lui en garda une profonde reconnaissance disait: «C'est d'elle que j'acquis le peu de vertus que je possède.» Mais, quelle qu'ait été l'influence de Sophie-Dorothée, il faut reconnaître que sa petite-fille était née avec un coeur droit et une âme généreuse. Catherine avait quinze ans quand elle perdit sa grand'mère. Ce fut sa première douleur. Elle alla vivre alors à la cour de son père, qu'elle trouva marié en secondes noces à la princesse Charlotte-Mathilde d'Angleterre.
Par une disposition d'esprit qu'on sait n'être pas rare, elle refusa son amitié et sa confiance à sa jeune belle-mère, réservant à sa tante et surtout à son père toute la tendresse de son âme ardente. C'était alors une belle jeune fille, dans tout l'éclat de son teint clair, de ses grands yeux bleus et de sa chevelure blonde et bouclée. Elle avait un air mutin qui devait se changer bientôt en un air héroïque. Son père, la voyant riante et fraîche, lui témoignait de l'amitié et jouait volontiers avec elle. Frédéric de Wurtemberg était un soldat. Le coeur des soldats est parfois d'une exquise bonté. Mais c'était aussi un politique, et la tendresse des politiques est toujours courte. Nous verrons que Frédéric fit taire la sienne dès que la raison d'État parla à son oreille. On dit que, lors même de la première jeunesse de sa fille, «ses caresses était celles du lion faisant sentir ses griffes». Ce lion germanique tenait aussi du renard. Il était violent, mais il était rusé. Les relations de ce petit souverain avec Napoléon rappellent assez certains épisodes du roman populaire que Goethe mit en vers et dans lequel on voit Noble, le lion, et l'ingénieux Goupil marchant de compagnie. Ajoutons, pour être juste, que le renard souabe ne se tira des griffes du lion qu'à moitié dévoré, lui et son peuple. L'amitié du grand homme était un présent des dieux. Mais ce n'était pas un présent gratuit.
La vie que menait Catherine dans la petite cour de Stuttgart se traînait monotone et triste, sans douce chaleur, sans joies intimes. La jeune princesse, repliée sur elle-même, s'occupait de lectures, d'ouvrages de femme et de musique. S'exerçant à chanter, elle voulut apprendre l'italien, comme la langue la plus musicale, et commença à jouer de la mandoline. Mais elle n'était pas de nature à se laisser ravir tout entière par l'illusion des arts. Ses instincts de générosité positive la retenaient dans la saine réalité de la vie. Le rêve tint peu de place en son âme toujours présente aux choses. Elle portait jusque dans l'enjouement de la jeunesse une certaine gravité. À vingt-deux ans, on l'appelait l'abbesse. Elle se disait vieille fille alors, et elle ajoutait avec une gaieté sérieuse: «Je m'en console et prendrai mon parti en grand capitaine; comme je n'aurai jamais de mari, c'est une honnête retraite pour une vieille fille qu'une abbaye.»
Deux ans plus tard, elle recevait un mari des mains de son père. C'était en 1807. Napoléon victorieux venait de dicter le traité de Tilsitt. De la Hesse-Cassel et des possessions prussiennes à l'ouest de l'Elbe, il avait formé le royaume de Westphalie, qu'il donnait à son frère Jérôme. Celui-ci, âgé seulement de vingt-trois ans, s'était déjà marié quatre ans auparavant, à l'insu du chef de la famille, avec la fille d'un négociant de Baltimore, mademoiselle Paterson. Mais le premier consul, à qui ce mariage déplaisait, l'avait fait casser comme contracté par un mineur. Jérôme était redevenu libre et il fallait une reine à la Westphalie. Napoléon choisit la princesse Catherine. Il la demanda au roi de Wurtemberg, qui n'avait ni l'envie ni le pouvoir de la refuser à son puissant allié. Mais, quand Frédéric s'ouvrit de ses projets à sa fille, elle y opposa une résistance énergique.
Nous savons, par son propre aveu, qu'elle était alors «occupée d'autres projets». Elle ne céda qu'au bout d'une année. Cependant, la guerre avait éclaté; Jérôme commandait avec Vendamme une armée sur le Rhin. L'empereur écrivait de Saint-Cloud, au roi Frédéric: «Je crains que les noces ne soient un peu dérangées; n'importe, d'autres moments viendront où nous referons mieux ce que l'on aura fait en bottes.»
Catherine était résolue à chercher dans ces liens que la politique avait seule formés, la satisfaction du devoir accompli. On voit par sa correspondance que, durant le voyage qu'elle fit pour rejoindre le prince, sa seule inquiétude était de ne pas plaire au mari qui ne la connaissait encore que par un portrait. Sa beauté ne la rassurait point. Elle écrivait à son père avant la rencontre:
«Ce n'est pas sans un serrement de coeur que je pense à cette première entrevue; j'en ai une peur que je ne puis décrire.»
Cette entrevue tant redoutée eut lieu aux Tuileries le 22 août 1807.
Catherine en rendit compte à son père le lendemain en ces termes:
«J'ai fait ma toilette pour recevoir le prince. Je ne puis vous exprimer combien j'ai été émue en le voyant, quoiqu'il ait été très poli; mais il paraissait en proie à un si grand embarras que cela augmentait naturellement le mien.»
C'est ce jour-là que le contrat fut signé. La princesse apportait au roi une dot de cent mille florins et des bijoux pour une somme égale. L'éditeur allemand, dont nous avons le travail sous les yeux, a soin de remarquer que cette somme n'était pas petite, eu égard au temps et aux circonstances. Quant au trousseau, il était à la mode de Wurtemberg et ne put servir. L'empereur et Jérôme le remplacèrent gracieusement.
Où elle n'avait prévu que le devoir, Catherine trouva le bonheur. Son mari était jeune, brave, amoureux; elle l'aima tout de suite et pour la vie.
Elle écrivait le 25 août:
«Le prince, mon mari, depuis deux jours, paraît véritablement s'attacher à moi; c'est réellement un homme charmant, rempli d'amabilité, d'esprit, de bonté. Vous devriez voir les attentions, la délicatesse, la tendresse dont il comble votre fille. Déjà il commence à me gâter; car il est impossible de mettre plus de grâce, plus de franchise, plus de confiance dans ce qu'il me fait pour me faire plaisir; aussi je ne pourrais plus être heureuse sans lui.»
Et elle disait trois jours après:
«Je ne pourrais plus vivre sans lui.»
Elle acheva l'année à Saint-Cloud et à Paris, avec la cour impériale, et se rendit ensuite dans le royaume que Napoléon lui avait taillé avec son épée. Le 1er janvier 1808, elle fit son entrée à Cassel, où elle devait rester six ans, au milieu des épreuves qui montrèrent l'inébranlable fermeté de son caractère. Catherine, épouse et reine, eut doublement à souffrir. La campagne de 1809 lui enleva son mari.
Elle écrivait le 25 mars à son père:
«Je puis vous assurer que j'attends les événements sinon avec une entière sécurité, du moins avec le courage et la force d'âme qui me conviennent. Si mon mari va rejoindre l'armée, ainsi que cela est probable, je ne m'opposerai pas, par une faiblesse déplacée, à un plan si sage, mais j'espérerai des bontés de la Providence le succès de ses soins et de ses exploits militaires.»
Le royaume de Westphalie, formé par le tranchant du fer de lambeaux pour ainsi dire encore saignants, s'agitait en des convulsions terribles. Catherine et Jérôme, entourés d'assassins, risquaient d'être égorgés dans leur palais. Une formidable insurrection de paysans éclata au printemps de 1809. Dans ces conjonctures, la princesse écrivait à son père: «Je vous supplie d'être tranquille. Je le suis moi-même, je vous assure.»
Elle ne quitta Cassel qu'à la dernière extrémité, quand les troupes autrichiennes envahirent la Westphalie soulevée. Et, si elle consentit alors à partir, ce fut pour ne pas obliger plus longtemps le roi à employer une portion de ses forces à la garder.
Nous ne retracerons pas ici les vicissitudes de cette royauté de six années, il faudrait, pour cela, suivre pas à pas les Mémoires du roi Jérôme, publiés de 1861 à 1866. Nous nous bornons à relever, dans la récente publication de Stuttgart, quelques traits de la vie et du caractère de la reine Catherine.
Nous retrouvons cette princesse dans sa capitale en 1811. Le 25 novembre, un incendie dévore son palais. Elle écrit le lendemain de la catastrophe, dont elle a failli être victime:
«Je puis dire que je ne me suis pas effrayée une minute et que je n'ai perdu ni mon calme ni mon sang-froid dans la terrible catastrophe d'hier. Je n'ai frémi qu'à l'idée du danger que le roi a couru.»
Appelée à Paris, à la fin de l'année 1809, pour les cérémonies du mariage de l'empereur avec Marie-Louise, elle trouva Napoléon tout occupé de l'attente de l'archiduchesse. Les lettres anecdotiques qu'elle écrivit dans cette circonstance sont des plus curieuses. On y trouve cet enjouement paisible et cette bonne humeur que les contemporains aimaient en elle.
«Vous ne croiriez jamais, mon cher père, combien il (l'empereur) est amoureux de sa femme future; il en a la tête montée à un point que je n'aurais jamais imaginé et que je ne puis assez vous exprimer; chaque jour, il lui envoie un de ses chambellans, chargé, comme Mercure, des missives du grand Jupiter; il m'a montré cinq de ses épîtres, qui ne sont pas tout à fait celles de saint Paul, il est vrai, mais qui sont réellement dignes d'avoir été dictées par un amant transi; il ne m'a parlé que d'elle et de tout ce qui la concerne; je ne vous ferai pas ici l'énumération des fêtes et des cadeaux qu'il lui prépare, dont il m'a fait le détail le plus circonstancié; je me bornerai à vous rendre la disposition de son esprit, en vous rendant ce qu'il m'a dit, que, lorsqu'il serait marié, il donnerait la paix au monde et tout le reste de son temps à Zaïre.» (17 mars 1810.)
* * * * *
«Pour vous prouver à quel point l'empereur est occupé de sa femme future, je vous dirai qu'il a fait venir tailleur et cordonnier pour se faire habiller avec tout le soin possible et qu'il apprend à valser; ce sont des choses que ni vous ni moi n'aurions imaginées.» (27 mars 1810.)
Voilà un Bonaparte que nous ne soupçonnions guère, même après les documentations copieuses de M. Taine. Les hommes sont plus divers en réalité qu'on ne se les imagine, et il faut désormais nous faire à l'idée d'un Napoléon valseur. Ces deux fragments de lettres, que nous venons de citer, sont plus, importants pour la psychologie du grand homme que pour celle de sa belle-soeur. Mais ils nous ont semblé piquants et d'un tour agréable. Ils tranchent par leur vivacité sur le ton généralement grave de la correspondance de Catherine.
Les papiers publiés à Stuttgart ne nous fournissent aucun document important relatif aux années 1810 et 1811. À la date du 17 janvier 1812, rien (Catherine l'attestait solennellement) n'avait encore «altéré le repos et le bonheur» de son foyer. Mais les jours de sa royauté étaient désormais comptés.
L'empereur méditait la campagne de Russie et préparait, avec la ruine de son empire, celle des petits États qui en étaient les satellites. Jérôme avait tenté en vain d'ouvrir les yeux du conquérant sur les difficultés et les périls de cette entreprise démesurée. Napoléon lui avait fermé la bouche d'un mot.
—Vous me faites pitié, lui avait-il dit. C'est comme si l'écolier d'Homère voulait lui apprendre à faire des vers. (Voy. Schlossberger, p. 5.)
La guerre étant déclarée, Jérôme dut se rendre à Glogau. Catherine s'attendait à cette nouvelle séparation. Elle écrivait le 24 février à son père:
«Je serai séparée du roi… j'aurai à trembler pour un mari et pour un frère. Cependant, ne croyez pas, mon cher père, que je me montre en cette circonstance égoïste ou pusillanime; je sens trop combien il est essentiel à la gloire des princes, et peut-être à leur existence présente et future, de se montrer dans des instants pareils et de prendre une part active à leur propre cause, pour ne retenir en aucune façon le roi.»
Le 17 mai, elle se rendit à Dresde et y arriva en même temps que
Napoléon. Elle espérait y embrasser son mari.
—Sire, dit-elle à l'empereur, ne faites-vous pas venir Jérôme ici pour que je puisse le voir?…
Il lui répondit brusquement:
—Oh! oh! vous allez voir que je ferai déranger un de mes généraux d'armée pour une femme!… (Loc. cit., p. 22)
Catherine rapporte ce dur propos et elle ajoute: «Je ne pus cacher quelques larmes qui m'échappèrent à cette réponse.»
Régente de Westphalie en l'absence du prince, ce n'est pas sans inquiétude qu'elle avait accepté ces hautes fonctions.
«J'ai voulu prouver au roi, par cette soumission, dit-elle, que je ne désire que ce qui peut lui être agréable et utile. Me voilà donc lancée dans les affaires, moi qui les ai toujours détestées… C'est le plus grand des sacrifices que je puisse faire au roi, moi qui n'aime qu'une vie tranquille, calme, paisible, qui adore la lecture, l'ouvrage, la musique, enfin toutes les occupations des femmes.» (Loc. cit., p. 9.)
Son père, inquiet des dangers qu'elle courait et disposé déjà à séparer secrètement la cause de sa fille de celle des Bonaparte, la pressa de quitter Cassel et de se rendre auprès de lui. Elle lui répondit: «Mon cher père, je me rappellerai toujours de vous avoir ouï blâmer la princesse héréditaire de Weimar pour avoir quitté son pays au moment où elle aurait dû y rester.»
Mais les événements se précipitaient. Nous touchons à la phase héroïque de la vie de Catherine.
La sixième coalition mit fin au royaume de Westphalie. Catherine sortit de Cassel, pour n'y plus rentrer, le 10 mars 1813. À Leipzig, la cavalerie wurtembergeoise passa à l'ennemi sur le champ de bataille. Le roi Frédéric, jusque-là vassal de la France, était devenu son ennemi.
En 1814, après la chute de l'Empire, il invita sa fille à suivre l'exemple de Marie-Louise et à se séparer de son mari. La politique, selon lui, pouvait délier un lien qu'elle avait seule formé.
Catherine, indignée et résolue, fit cette fière réponse:
«Sire, le mari que vous m'avez donné, je ne le quitterai pas déchu du trône. J'ai partagé sa prospérité. Il m'appartient dans son malheur.»
Elle était alors réfugiée à Trieste avec son mari. Lorsque Napoléon, sorti de l'île d'Elbe, reparut en France et que l'aigle vola de clocher en clocher, Jérôme résolut de rejoindre son frère. Trompant la surveillance des autorités autrichiennes, Catherine l'aida à fuir sous un déguisement. Il parvint à gagner la France, fit la campagne de 1815 et fut blessé à Waterloo.
Pendant ce temps, sa femme restait exposée aux outrages d'une police inquiète et brutale, qui allait jusqu'à mettre des échelles contre ses fenêtres pour l'observer chez elle. Chassée bientôt de Trieste, elle se trouva sans asile, ne sachant où reposer sa tête dans l'Europe entière, conjurée pour la séparer de son mari. Elle pensa obtenir chez son père un refuge pour Jérôme et pour elle: elle n'y trouva qu'une prison. Ce qu'elle souffrit dans le château d'Ellwangen lui fit cent fois souhaiter la mort.
Mais l'exil, la captivité et la persécution ne lassèrent pas sa fidélité. Du moins, elle goûtait, au milieu de ces épreuves, des joies qui avaient été refusées à ses jours prospères. Elle avait souhaité ardemment d'être mère. Elle le devint pour la première fois en 1814, d'un fils qui devait lui survivre peu de temps. Elle eut encore deux enfants: la princesse Mathilde et le prince Napoléon.
Cette vie, dont le printemps fut si pur et l'été tout brûlant de généreuses ardeurs, ne connut point la paix d'un long soir. Catherine de Wurtemberg, dont la santé avait toujours été délicate, mourut près de Lausanne, d'une hydropisie de poitrine, dans la nuit du 29 au 30 novembre 1835, dans sa cinquante-deuxième année. Ses derniers moments, dignes de sa vie entière, offrent un spectacle d'une grandeur antique.
À huit heures du soir, les médecins déclarèrent à Jérôme que la reine n'avait plus que quelques heures à vivre. Il alla chercher ses enfants et les fit entrer dans la chambre de leur mère. En les voyant agenouillés devant son lit, Catherine, qui avait conservé toute sa connaissance, mais qui ne croyait pas que la mort fut si proche, demanda quelle était cette bénédiction qu'on lui réclamait.
—Il est sage que tu bénisses ainsi tes enfants tous les soirs, lui dit son mari, parce qu'un malheur est toujours possible.
Catherine comprit à ces mots qu'elle touchait à ses derniers moments. Elle bénit ses enfants et dit avec calme: «Je vois que la mort approche, je ne la crains pas. Ce que j'ai aimé le plus au monde, c'est toi, Jérôme.» Et, en disant ces paroles, elle portait à ses lèvres la main de son mari.
Elle ajouta: «Je suis prête… J'aurais voulu vous dire adieu en France…» Jérôme et son fils aîné restèrent près de la mourante. Napoléon et Mathilde, qui avaient l'un treize ans et l'autre quinze, furent emmenés dans une maison voisine. À dix heures, Catherine perdit connaissance. À deux heures et demie du matin, elle avait cessé de vivre.
Elle laissait en mourant une belle mémoire, le souvenir d'une âme qui marchait toujours droit et haut au devoir, parce qu'elle avait deux guides qui n'égarent jamais quand ils vont ensemble: le courage et l'amour.
POUR LE LATIN
Nos collégiens ont repris la gibecière, et les voilà de nouveau étudiant la bonne doctrine dans ces salles où il y a tant d'encre répandue et tant de poussière de craie autour du tableau noir. Le jour de la rentrée n'est pas généralement redouté. Il est même plus désiré à mesure qu'il approche. Les vacances sont longues et oiseuses. La rentrée réunit des camarades qui ont beaucoup à se dire. Enfin, elle cause un changement. Cela seul la ferait bien venir. Les enfants veulent du nouveau. Nous en voudrions comme eux si l'inconnu nous inspirait encore quelque confiance. Mais nous avons appris à nous en défier. Et puis nous savons que la vie n'apporte jamais rien de neuf et que c'est nous, au contraire, qui lui donnons du nouveau quand nous sommes jeunes. L'univers a l'âge de chacun de nous. Il est jeune aux jeunes. Il est revêtu, pour les yeux de quinze ans, des teintes de l'aurore. Il meurt avec nous; il renaît dans nos enfants. Qui de nous n'est soucieux d'un avenir qu'il ne verra pas? Pour moi, je suis chaque année avec un intérêt plus vif et plus inquiet la fortune de nos études classiques. Songez donc que la culture française est la chose du monde la plus noble et la plus délicate, qu'elle s'appauvrit et qu'on multiplie pour la régénérer les essais les plus périlleux. Comment voulez-vous qu'à des heures aussi critiques on puisse voir sans émotion un petit «potache» allant, matinal, le nez en l'air, ses livres sur le dos, à son lycée?
Il est l'avenir de la patrie, ce pauvre petit diable! C'est avec angoisse que je cherche à deviner s'il gardera toute vive ou s'il laissera éteindre la flamme qui éclaire le monde depuis si longtemps. Je tremble pour nos humanités. Elles formaient des hommes; elles enseignaient à penser. On a voulu qu'elles fissent davantage et qu'elles eussent une utilité directe, immédiate. On a voulu que l'enseignement restât libéral tout en devenant pratique. On a chargé les programmes comme des fusils pour je ne sais quel farouche combat. On y a fourré des faits, des faits, des faits. On a eu notamment une inconcevable fureur de géographie.
Le latin en a grandement souffert. Beaucoup de républicains s'en sont consolés, le croyant inventé par les jésuites. Ils se trompaient. Les jésuites n'ont jamais rien inventé; ils ont toujours tout employé. On n'a qu'à ouvrir Erasme ou Rabelais pour voir que le latin classique fut instauré dans les écoles par les savants de la Renaissance. Le conseil supérieur de l'instruction publique ne pouvait prendre son parti si aisément. Il a voulu faire la part du latin. Mais la volonté d'un conseil, même supérieur, n'est jamais ni bien stable ni bien efficace. L'énergie s'y tourne vite en résignation. On veut croire que la meilleure manière de restaurer le latin est de créer un enseignement secondaire dans lequel on n'apprendra que des langues vivantes; on s'efforce d'espérer que les études latines seront sauvées dès qu'elles partageront le beau nom de classiques avec des rivales qui ne les égaleront jamais, quoi qu'on fasse, en noblesse, en force, en grâce et en beauté. Ce sont des illusions qu'il est difficile de partager.
En réalité, le déclin des études latines est terriblement rapide. Les rhétoriciens de mon temps lisaient couramment Virgile et Cicéron. Ils écrivaient en latin, j'entends qu'ils faisaient effort pour exprimer dans cette langue morte leur pensée encore mal éveillée. C'est tout ce qu'on pouvait leur demander. On me dit de toutes parts et je vois qu'il n'en est plus ainsi. Il y a encore à la tête de chaque classe quelques jeunes gens amoureux des lettres latines. Mais on les compte déjà pour les derniers humanistes. Le grand nombre se désintéresse de plus en plus des choses classiques.
S'il faut s'en affliger, peut-on en être surpris? Le latin s'est retiré du monde; il tend à se retirer de l'école. C'est fatal. Au XVIIIe siècle, il était encore la langue universelle de la science. Maintenant, la science parle français, anglais, allemand. La théologie seule garde son vieil idiome; mais elle est étroitement resserrée dans l'enceinte des séminaires et le public ne prête plus l'oreille à ses disputes. Déjà on a beaucoup diminué la place qu'occupait le latin dans les programmes. On lui a ôté ses antiques honneurs; on l'en arrachera peu à peu par lambeaux, et sa disparition totale est certaine dans un avenir prochain que du moins nous ne verrons pas, je l'espère.
Pourtant, tout mutilé qu'il est, il reste le nerf et le muscle de l'enseignement secondaire. À la place des membres dont il est amputé, on a mis quelques branches de sciences. Il ne paraît pas que l'esprit des élèves en ait été profitablement nourri. Il y a eu à cet égard une pénible déception. Comme les méthodes des sciences passent l'entendement des enfants, on s'en est tenu aux nomenclatures qui fatiguent la mémoire sans solliciter l'intelligence. Les éléments d'histoire naturelle introduits dans les classes de lettres y ont donné, en particulier, les plus mauvais résultats.
«On peut affirmer sans crainte, dit M. H. de Lacaze-Duthiers, qu'il est peu de professeurs faisant des examens du baccalauréat ayant en grande estime le savoir des candidats au baccalauréat restreint ou au baccalauréat ès lettres, en physique, en chimie et en histoire naturelle… Quant aux bacheliers ès lettres, il peut en exister sans doute de bien forts en histoire naturelle; mais j'avouerai n'en pas connaître beaucoup parmi ceux que j'ai examinés, tandis que ceux qui ne le sont pas abondent[13].»
On a ajouté, en outre, aux programmes beaucoup d'histoire et encore plus de géographie. On a rendu plus sérieuse l'étude des langues vivantes; enfin, on s'est efforcé de donner un caractère pratique à l'enseignement secondaire.
Il faut bien reconnaître qu'on n'a pas réussi. Nos bacheliers ès lettres sont-ils mieux armés pour le combat de la vie depuis qu'on a mis dans leur tête quelques termes de chimie? Non. Les éléments d'une science exacte ne sont d'aucune utilité à ceux qui ne poussent pas cette science assez avant pour en faire la synthèse ou pour en tirer des applications industrielles. Auront-ils plus d'expérience parce qu'ils apprennent l'histoire universelle depuis l'âge des cavernes jusqu'à la présidence de M. Jules Grévy? J'en doute. L'histoire, telle qu'on la leur enseigne, n'est qu'un insipide catalogue de faits et de dates. Il vaudrait peut-être mieux embrasser moins de temps, s'en tenir aux âges modernes et les étudier avec toutes les circonstances qui en révèlent l'esprit et la vie. Mais comment faire connaître la vie d'un peuple à des enfants qui ne savent pas même ce que c'est que la vie d'un homme? Je ne dis rien de la géographie, qui fut longtemps l'objet des espérances les plus superstitieuses. Elle n'est une grande science qu'à la condition d'en absorber plusieurs autres, telles que la géologie, la minéralogie, l'ethnographie, l'économie politique, etc., etc., et ce n'est point de cette façon qu'on l'entend au lycée. On l'y réduit à un exercice de mémoire long et stérile.
Je ne vois guère, dans toutes ces notions, que la connaissance des langues vivantes qui ait un intérêt pratique. On ne peut nier qu'il ne soit avantageux de savoir l'anglais et l'allemand. Cette connaissance est utile au négociant et au législateur, comme au soldat et au savant. Mais il reste à savoir si l'enseignement secondaire doit avoir pour unique objet l'utile. Il est bien général pour cela.
Non, le beau nom d'humanités qu'ont lui donna longtemps nous éclaire sur sa véritable mission; il doit former des hommes et non point telle ou telle espèce d'hommes; il doit enseigner à penser. La sagesse est de se tenir satisfait s'il y réussit et de ne pas lui demander beaucoup d'autres choses en plus.
Apprendre à penser, c'est en cela que se résume tout le programme bien compris de l'enseignement secondaire.
C'est pourquoi je regrette infiniment, les méthodes d'après lesquelles on enseignait autrefois le latin dans les classes de lettres; car, en apprenant le latin de la sorte, les élèves apprenaient quelque chose d'infiniment plus précieux que le latin: ils apprenaient l'art de conduire et d'exprimer leur pensée.
Je lutte contre la nécessité. Qu'on veuille excuser cette vaine obstination. Je porte aux études latines un amour désespéré. Je crois fermement que, sans-elles, c'en est fait de la beauté du génie français. Le latin, ce n'est pas pour nous une langue étrangère, c'est une langue maternelle; nous sommes des Latins. C'est le lait de la louve romaine qui fait le plus beau de notre sang. Tous ceux d'entre nous qui ont pensé un peu fortement avaient appris à penser dans le latin. Je n'exagère pas en disant qu'en ignorant le latin on ignore la souveraine clarté du discours. Toutes les langues sont obscures à côté de celle-là. La littérature latine est plus propre que toute autre à former les esprits. En parlant ainsi, je ne m'abuse pas, croyez-le bien, sur l'étendue du génie des compatriotes de Cicéron; j'en vois les limites. Rome eut des idées simples, fortes, peu nombreuses. Mais c'est par cela même qu'elle est une incomparable éducatrice. Depuis elle, l'humanité conçut des idées plus profondes; le monde eut un frisson nouveau au contact des choses, il est vrai. Il est vrai aussi que, pour armer la jeunesse, rien ne vaut la force latine.
Voyez Hamlet, c'est tout un monde immense. Je doute qu'on ait jamais fait quelque chose de plus grand. Mais que voulez-vous qu'un écolier y prenne? Comment saisira-t-il ces fantômes d'idées plus insaisissables que le fantôme errant sur l'esplanade d'Elseneur? Comment se débrouillera-t-il dans le chaos de ces images, aussi incertaines que les nuées dont le jeune mélancolique montre à Polonius les formes changeantes? Toute la littérature anglaise, si poétique et si profonde, offre de semblables complexités et une telle confusion. J'en dirai autant de la littérature allemande, pour toutes les parties qui n'ont été inspirées ni par Rome ni par la France. Je relisais hier le Faust de Goethe, le premier Faust, dans la belle traduction, aujourd'hui sous presse, de M. Camille Benoit. C'est un riche magasin d'idées et de sentiments; c'est mieux encore: c'est un laboratoire où la substance humaine est mise au creuset. Pourtant, que de brumes dans cette oeuvre du plus lumineux génie de toute la Germanie! On y marche à tâtons par des sentiers tortueux, le regard aveuglé de météores. Cela non plus ne sera jamais classique pour nous. Maintenant, ouvrez les histoires de Tite-Live. Là tout est ordonné, lumineux, simple; Tite-Live, ce n'est pas un génie profond; c'est un parfait pédagogue. Il ne nous trouble jamais; c'est pourquoi nous le lisons sans vif plaisir. Mais comme il pense régulièrement! Qu'il est aisé de démontrer sa pensée, d'en examiner à part toutes les pièces et d'expliquer le jeu de chacune. Voilà pour la forme. Quant au fond même, qu'y trouve-t-on? Des leçons de patriotisme, de courage et de dévouement, la religion des ancêtres, le culte de la patrie. Voilà un classique! Je ne parle pas des Grecs. Ils sont la fleur et le parfum. Ils ont plus que la vertu, ils ont le goût! J'entends ce goût souverain, cette harmonie qui naît de la sagesse. Mais il faut convenir qu'ils ont toujours tenu peu de place dans les programmes du baccalauréat.
Et voici que le latin est devenu, dans nos lycées, semblable au grec.
Voici qu'il n'est plus qu'une vaine ombre, jouet d'un souffle léger.
L'enseignement secondaire se dépouillera de plus en plus de cette incomparable splendeur qu'il tirait de son apparente inutilité. Puisque cette transformation est nécessaire, puisqu'elle correspond au changement des moeurs, il ne serait pas bien philosophique de s'en affliger outre mesure. Si je suis inconsolable, la raison me donne tort; la nature n'est jamais du parti des inconsolables. C'est toujours une attitude un peu sotte que celle de bouder l'avenir. Les nations ont l'instinct de ce qui leur est convenable et la France nouvelle trouvera peut-être l'enseignement dont elle a besoin pour ses enfants. Et nous autres, cependant, si ce plaisir égoïste nous est permis, nous nous réjouirons d'avoir été appelés les derniers au banquet des Muses et nous murmurerons ces vers d'un docte poète, Frédéric Plessis, en nous refusant toutefois, par un sentiment pieux, à croire à l'entier accomplissement de la menace prophétique qu'ils contiennent:
Les siècles rediront que, d'Athène et de Rome,
Au stérile Occident l'art fécond est venu,
Et ceux qu'autour de nous la voix du jour renomme
Périront dès demain pour l'avoir méconnu.
Dans la route banale où leur foule s'engage
Ils trouvent la fortune et l'applaudissement;
Mais la noble pensée et le noble langage
Par eux ne seront pas foulés impunément.
PROPOS DE RENTRÉE
LA TERRE ET LA LANGUE
La Vie des mots, par Arsène Darmesteter, in-8°, Delagrave, éditeur.
Les premières bises de l'hiver nous chassent vers la ville. Les jours se font courts et brumeux. Pendant que j'écris, au coin du feu, dans la maison isolée, la lune se lève, toute rouge, au bout de l'allée que jonchent les feuilles mortes. Tout se tait. Une immense tristesse s'étend à l'horizon: Adieu les longs soleils, les heures lumineuses et chantantes! Adieu les champs et leur clair repos! Adieu la terre, la belle terre fleurie, la terre maternelle de laquelle nous sortons tous pour y rentrer un jour!
À la veille du départ, quand déjà les malles sont faites et les sacs bouclés, je n'ai sous la main, dans la demeure attristée, qu'un seul volume, et tout mince. C'est par aventure que ce petit volume est resté là, sur la cheminée. Le hasard est mon intendant. Je lui laisse le soin de mes biens et le gouvernement de ma fortune. Il me vole souvent, mais le coquin a de l'esprit: il m'amuse et je lui pardonne. D'ailleurs, si mal qu'il fasse, je ferais plus mal encore. Je lui dois quelques bonnes affaires. C'est un serviteur plein de ressources, et d'une fantaisie charmante. Il ne me donne jamais ce que je lui demande. Je ne m'en fâche pas, en considérant que les hommes ne forment guère que des voeux imprudents et qu'ils ne sont jamais si malheureux que quand ils obtiennent ce qu'ils demandent. «Tu n'es devenu misérable, dit Créon à Oedipe, que pour avoir fait toujours ta volonté.» Hasard, mon intendant, ne fait point la mienne. Je le soupçonne d'être plus avant que moi dans les secrets de la destinée. Je me fie à lui, en mépris de la sagesse humaine.
Pour cette fois, au moins, il m'a bien servi en laissant, ce soir, à la portée de mon bras ce petit volume jaune que j'avais déjà lu avec une certaine émotion intellectuelle, cet été, et qui est tout à fait en harmonie avec mes songeries de ce soir, car il parle du langage et je songe à la terre.
Vous me demandez pourquoi j'associe ces deux idées? Je vais vous le dire. Il existe une relation intime entre la terre nourricière et le langage humain. Le langage des hommes est né du sillon: il est d'origine rustique, et, si les villes ont ajouté quelque chose à sa grâce, il tire toute sa force des campagnes où il est né. À quel point la langue que nous parlons tous est agreste et paysanne, c'est, en ce moment, ce qui me frappe et me touche. Oui, notre langage sort des blés, comme le chant de l'alouette.
Le livre de M. Arsène Darmesteter, qui m'aide à faire, en tisonnant, ces rêveries d'automne, que je jette décolorées sur le papier, est un livre de science dont il faudrait faire un plus utile usage, une plus sérieuse étude. M. Arsène Darmesteter est un linguiste doué d'un esprit à la fois analytique et généralisateur qui s'élève par degrés jusqu'à la philosophie de la parole. Sa rigoureuse et vigoureuse intelligence inaugure une méthode et construit un système.
Darwin de la grammaire et du lexique, il applique aux mots les théories transformistes et conclut que le langage est une matière sonore que la pensée humaine modifie insensiblement et sans fin, sous l'action inconsciente de la concurrence vitale et de la sélection naturelle. Il conviendrait d'analyser méthodiquement cette étude méthodique. Je laisse ce soin à d'autres, plus savants, à M. Michel Bréal, par exemple. Je n'entrerai pas dans la pensée profonde et régulière de M. Arsène Darmesteter. Je m'amuserai seulement un peu tout autour. Je vais feuilleter son livre, mais en détournant de temps en temps les yeux vers le sillon que la nuit couvre à demi, et dont je m'éloignerai demain avant le jour.
Oui, le langage humain sort de la glèbe: il en garde le goût. Que cela est vrai, par exemple, du latin! Sous la majesté de cette langue souveraine, on sent encore la rude pensée des pâtres du Latium. De même qu'à Rome les temples circulaires de marbre éternisent le souvenir et la forme des vieilles cabanes de bois et de chaume, de même la langue de Tite-Live conserve les images rustiques que les premiers nourrissons de la Louve y ont imprimées avec une naïveté puissante. Les maîtres du monde se servaient de mots légués par les laboureurs, leurs ancêtres, quand ils nommaient cornes de boeuf ou de bélier (cornu) les ailes de leurs armes; enclos de ferme (cohors), les parties de leurs légions, et gerbes de blé (manipulus), les unités de leurs cohortes.
Et voici qui nous en dira plus sur les Romains que toutes les harangues des historiens. Ces hommes laborieux, qui s'élevèrent par le travail à la puissance, employaient le verbe callere pour dire être habile. Or, quel est le sens primitif de callere? C'est avoir du cal aux mains. Vraie langue de paysans, enfin, celle qui exprime par un même mot la fertilité du champ et la joie de l'homme (lætus), et qui compare l'insensé au laboureur s'écartant du sillon (lira, sillon; deliare, délirer)!
Je tire ces exemples du livre de M. Arsène Darmesteter sur la Vie des mots. Le français pareillement naquit et se forma dans les travaux de la terre. Il est plein de métaphores empruntées à la vie rustique; il est tout fleuri des fleurs des champs et des bois. Et c'est là pourquoi les fables de La Fontaine ont tant de parfum.
Qui dit campagnard dit chasseur ou braconnier. On ne vit point aux champs sans tirer sur la plume ou le poil. Mon aimable confrère M. de Cherville, l'auteur de la Vie à la campagne, ne me démentira pas. Or, les hommes changent moins qu'on ne pense; de tout temps, il s'est trouvé en France beaucoup de chasseurs et plus encore de braconniers. Aussi le nombre est grand des métaphores que la chasse fournit à notre idiome.
M. Darmesteter en cite de curieux exemples. Ainsi quand nous disons: aller sur les brisées de quelqu'un, nous employons, à notre insu, une image tirée des pratiques de la vénerie. Les brisées sont les branches rompues par le veneur pour reconnaître l'endroit où est passée la bête.
Parmi les personnes qui emploient le verbe acharner, combien peu savent qu'il signifie proprement lancer le faucon sur la chair? La chasse a donné à la langue courante: être à l'affût, amorce, ce que mord l'animal, appât, ce qu'on donne à manger à la bête pour l'attirer; rendre gorge qui se disait au propre du faucon avant de se dire au figuré des concussionnaires; gorge-chaude, curée de l'oiseau, d'où: s'en faire des gorges chaudes, s'en donner à plaisir; hagard, faucon hagard, qui vit sur les haies et n'est pas apprivoisé, d'où: air hagard, air farouche; niais, proprement oiseau qui est encore au nid, etc.
«Les mots, dit M. Arsène Darmesteter, les mots gardent l'empreinte primitive que leur a donnée la pensée populaire. Les générations se suivent, recevant des générations antérieures la tradition orale d'expressions, d'idées et d'images qu'elles transmettent aux générations suivantes.» Aussi peut-on lire, quand on est averti, toute l'histoire de France dans un dictionnaire français. Je me rappelle un propos de table de M. Renan. On parlait des Mérovingiens. «Le genre de vie d'un Clotaire ou d'un Chilpéric, nous dit M. Renan, n'était pas bien différent de celui que mène, de notre temps, un gros fermier de la Beauce ou de la Brie.» Or, l'étymologie des mots cour, ville, connétable et maréchal donne raison à M. Renan, en nous révélant le mode d'existence des rois chevelus. En effet, la cour mérovingienne, la cortem, n'était pas autre chose que la cohortem ou basse cour des Romains. Les connétables étaient les chefs des écuries, et les maréchaux les gardiens des bêtes de somme. Et le roi résidait dans sa villa, c'est-à-dire dans sa métairie.
«Toutes les misères du moyen âge, dit M. Darmesteter, se révèlent dans le chétif, c'est-à-dire dans le captivum, le prisonnier (chétif, au moyen âge, signifie encore prisonnier), le faible incapable de résister, dans le serf, l'esclave, ou dans le boucher, celui qui vend de la viande de bouc.
«On voit la féodalité décliner avec le vasselet ou vaslet, le jeune vassal, qui se dégrade au point de devenir le valet moderne, et la bourgeoisie s'élever avec l'humble minister ou serviteur, qui devient le ministre de l'État.»
Tous les actes, toutes les institutions de la vie nationale ont laissé leur empreinte dans la langue. On retrouve dans le français actuel les marques qu'y ont mises l'église et la féodalité, les croisades, la royauté, le droit coutumier et le droit romain, la scolastique, la renaissance, la réforme, les humanités, la philosophie la révolution et la démocratie. On peut dire sans exagération que la philologie, qui vient de se constituer récemment en science positive, est un auxiliaire inattendu de l'histoire.
C'est le peuple qui fait les langues. Voltaire s'en plaint: «Il est triste, dit-il, qu'en fait de langues comme d'autres usages plus importants, ce soit la populace qui dirige les premiers pas d'une nation.» Platon disait au contraire: «Le peuple est, en matière de langue, un très excellent maître.» Platon disait vrai. Le peuple fait bien les langues. Il les fait imagées et claires, vives et frappantes. Si les savants les faisaient, elles seraient sourdes et lourdes. Mais, en revanche, le peuple ne se pique pas de régularité. Il n'a aucune idée de la méthode scientifique. L'instinct lui suffit. C'est avec l'instinct qu'on crée. Il n'y ajoute point la réflexion. Aussi les langues les plus sages et les plus savantes sont-elles tissues d'inexactitudes et de bizarreries. Sans doute, on peut en ramener tous les faits à des lois rigoureuses, parce que tout dans l'univers est sujet aux lois, même les anomalies et les monstruosités. Le grand Geoffroy Saint-Hilaire n'a pas fait autre chose que de déterminer avec la dernière rigueur les lois de la tératologie. Il n'en est pas moins vrai de dire que le quiproquo et le coq-à-l'âne entrent pour une certaine part dans la confection des langues en général et, en particulier, de celle que Brunetto Latini estimait la plus délectable de toutes.
J'en citerai deux exemples curieux.
Foie, vient de ficus qui veut dire figue, ou, pour être tout à fait exact, d'un dérivé de ficus. Comment? Le plus naturellement du monde. Les Romains, qui devinrent gourmands dès qu'ils furent riches, ce qui était fatal, les Romains recherchaient le foie gras préparé aux figues, jecur ficatum ou ficatum tout court. Ce dernier mot, ficatum, arriva à désigner, non seulement le foie en pâté de figues, mais encore le foie tout simplement. Et voilà comment foie vient d'un dérivé de ficus.
L'étymologie de truie est analogue, mais plus curieuse encore. Truie est le latin populaire troia, le nom même de la ville de Troie!
Les Romains appelaient porcus troianus (en latin vulgaire porcus de Troia) un porc qu'on servait à table farci de viande d'autres animaux. C'était une allusion comique et tout à fait populaire au cheval de Troie, à cette machine foeta armis, comme dit Virgile. De là, par restriction ou par absorption du déterminé dans le déterminant, Troia seul vint à prendre ce sens de porc farci, puis, grâce à sa terminaison féminine, à se spécialiser au sens féminin. Truie est la forme populaire de Troia, dont Troie représente la formation savante.
Les caprices et les erreurs du langage sont innombrables; et ces caprices s'imposent, ces erreurs ne sauraient être redressées. Les savants voient le mal; ils n'y peuvent remédier. On a beau connaître qu'il faudrait dire l'endemain et l'ierre, on est bien obligé de dire le lendemain et le lierre.
On parle pour s'entendre. C'est pourquoi l'usage est la règle absolue en matière de langue. Ni la science, ni la logique, ne prévaudront contre lui, et c'est mal s'exprimer que de s'exprimer trop bien. Les plus beaux mots du monde ne sont que de vains sons, si on ne les comprend pas. Voilà une vérité dont la jeune littérature n'est pas assez pénétrée. Le style décadent serait le plus parfait des styles, qu'il ne vaudrait rien encore, puisqu'il est inintelligible. Il ne faut pas trop raffiner ni pécher par excès de délicatesse. L'Église catholique, qui possède au plus haut point la connaissance de la nature humaine, défend à l'homme de faire l'ange, de peur qu'il ne fasse la bête. C'est précisément ce qui arrive à ceux qui veulent s'exprimer trop subtilement et donner à leur «écriture» des beautés trop rares. Ils s'amusent à des niaiseries et imitent les cris des animaux. Le langage s'est formé naturellement; sa première qualité sera toujours le naturel.