«Elle avait des aspirations confuses vers de grandes choses, sans savoir lesquelles. Une impatience était en elle qui l'emportait dans des régions élevées au-dessus des sages pratiques et des soucis vulgaires.» (Jeanne Avril.)
Si nos jeunes bourgeoises rêvent beaucoup, c'est aussi que la vie leur donne beaucoup à rêver. Elles peuvent désormais, dans la confusion des vieilles classes, dans le tumulte des mondes qui se choquent, se hausser par un mariage jusqu'à des titres et des couronnes.
C'est, en 1885, l'ambition de mademoiselle Catherine Duval. Son père, nous l'avons dit, est un gros marchand de papier du Marais. Elle veut être une grande dame. Voilà pourquoi elle rêve; elle l'avoue ingénument. «Un seul désir m'agite, dit-elle, une seule ambition me saisit et me possède tout entière… Moi aussi, être, un jour, une de ces femmes sur lesquelles Paris a sans cesse les yeux fixés! Et moi aussi, au lendemain d'un grand bal, délicieusement lasse, entendant encore à mon oreille le bourdonnement de déclarations aimables et tendres, sentant encore sur mes épaules la caresse et la flamme de mille regards admirateurs, moi aussi, lire dans le Carnet d'une mondaine ou dans les Notes d'une Parisienne que la plus jolie à ce bal, et la plus fêtée, et la plus entourée, et la mieux attifée, et la plus jalousée, c'était moi, moi, moi, Catherine Duval, métamorphosée en marquise ou en comtesse de je ne sais quoi.» (Princesse.) La vie moderne laisse une grande marge au désir. Elle permet à Jeanne Avril et à Catherine Duval de vastes espérances; elle leur apporte des «peut-être» nouveaux. Elle excite les ambitions en multipliant les chances. Elle est une loterie. C'est par là qu'elle énerve et déprave. C'est ainsi qu'elle fait les névrosées, les détraquées, les morphinomanes.
Pourtant, je ne suis pas bien sûr encore que ce soit là un infaillible signe des temps. Et je reviens à mes premiers doutes. Ce n'est que sage. La vérité est que la nature est toujours plus diverse que nous ne le soupçonnons. Il y a encore aujourd'hui des filles simples qui pensent fortement et ne rêvent guère. Il y eut de tout temps des névrosées. Seulement, on leur donnait un autre nom et on y prenait moins garde. Si les moeurs changent, il y a dans la femme un naturel qui ne change guère. Elle est toujours la même et toujours diverse. On ne peut pas plus la caractériser que la vie elle-même, dont elle est la source.
M. GUY DE MAUPASSANT ET LES CONTEURS FRANÇAIS
Oui, je les appellerai tous! Diseurs de fabliaux, de lais et de moralités, faiseurs de soties, de diableries et de joyeux devis, jongleurs et vieux conteurs gaulois je les appellerai et les défierai tous! Qu'ils viennent et qu'ils confessent que leur gaie science ne vaut pas l'art savant et délié de nos conteurs modernes! Qu'ils s'avouent vaincus par les Alphonse Daudet, les Paul Arène et les Guy de Maupassant! J'appellerai d'abord les ménestrels qui, du temps de la reine Blanche, allaient de château en château, disant leur lai, comme les grues dont parle Dante dans le sixième chant de son Enfer. Ceux-là contaient en vers; mais leurs vers avaient moins de grâce que la prose de notre Jean des Vignes. La mesure et la rime n'étaient pour eux qu'un aide-mémoire et un guide-âne. Ils employaient l'une et l'autre pour retenir facilement et réciter sans peine leurs petites histoires. Le vers, étant utile, pouvait alors se passer d'être beau. Au XIIIe siècle, l'un récitait la Housse coupée en deux, où l'on voit un seigneur qui chasse de la maison son vieux père infirme et pauvre, et qui le rappelle ensuite, de peur d'éprouver de la part de son fils un semblable traitement. L'autre disait comment le changeur Guillaume eut non seulement cent livres du moine qui pensait «decevoir» sa femme, mais encore un cochon par-dessus le marché.
En ce temps, chez les conteurs, la forme était rude et le fond à l'avenant. Çà et là toutefois naissaient quelques jolis lais, comme celui de l'oiselet, dans lequel on entend un rossignol donner à un vilain les préceptes d'une pure sagesse, ou comme le Graélent de Marie de France. Encore ce Graélent est-il mieux fait pour nous surprendre que pour nous plaire. Je vous en fais juge:
«Il y avait, dit la poétesse Marie de France, il y avait proche la ville une épaisse forêt traversée par une rivière. Le chevalier Graélent y alla pensif et dolent. Après avoir erré quelque temps sous la futaie, il vit dans un buisson une biche blanche fuir à son approche. Il la poursuivit sans penser l'atteindre, et il parvint ainsi à une clairière où coulait une fontaine limpide. Dans cette fontaine s'ébattait une demoiselle toute nue. En la voyant svelte, riante, gracieuse et blanche, Graélent oublia la biche.»
La bonne Marie conte la suite avec un naturel parfait: Graélent trouve la demoiselle à son gré et «la prie d'amour». Mais, voyant bientôt que ses prières sont vaines, «il l'entraîne de force au fond du bois, fait d'elle ce qui lui plaît et la supplie très doucement de ne point se fâcher, en lui promettant de l'aimer loyalement et de ne la quitter jamais. La demoiselle vit bien qu'il était bon chevalier, courtois et sage.—«Graélent, dit-elle, quoique vous m'ayez surprise, je ne vous en aimerai pas moins; mais je vous défends de dire une parole qui puisse découvrir nos amours. Je vous donnerai beaucoup d'argent et de belles étoffes. Vous êtes loyal, vaillant et beau.» La poétesse Marie ajoute que dès lors Graélent vécut en grande joie. C'était un bel ami.
Vraiment, les conteurs du XIIIe siècle disent les choses avec une incomparable simplicité. J'en trouve un exemple dans la célèbre histoire d'Amis et Amiles.
«Arderay jura qu'Amiles avait déshonoré la fille du roi; Amis jura qu'Arderay en avait menti. Ils se lancèrent l'un contre l'autre et se battirent depuis l'heure de tirce jusqu'à none. Arderay fut vaincu et Amis lui coupa la tête. Le roi était en même temps triste d'avoir perdu Arderay et joyeux de voir sa fille lavée de tout reproche. Il la donne en mariage à Amis, avec une grande somme d'or et d'argent. Amis devint lépreux par la volonté de Notre-Seigneur. Sa femme, qui se nommait Obias, le détestait. Elle avait essayé plusieurs fois de l'étrangler…»
Voilà un narrateur qui ne s'étonne de rien! C'est à compter du quinzième siècle que nous rencontrons, non plus des chanteurs ambulants, mais de vrais écrivains, capables de faire un bon récit. Tel est l'auteur du Petit Jehan de Saintré. Il n'aimait pas les moines; c'est une disposition commune à tous les vieux conteurs; mais il savait dire. Tels sont les gentilshommes du dauphin Louis, qui composèrent à Genappe en Brabant, de 1456 à 1461, le recueil connu sous le titres des Cent Nouvelles nouvelles du roi Louis XI. L'invention en semble un peu maigre; mais le style en est vif, sobre, nerveux. C'est du bon vieux français. Ces contes ne manquent pas d'esprit; ils sont courts et il y en a bien dix au cent qui font sourire encore aujourd'hui. Ne trouvez-vous point fort agréable, par exemple, l'histoire de ce bon curé de village qui aimait tendrement son chien? La pauvre bête étant morte, le bonhomme, sans penser à mal, la mit en terre sainte, dans le cimetière où les chrétiens du lieu attendaient en paix le jugement dernier et la résurrection de la chair. Par malheur, l'évêque en eut vent. C'était un homme avare et dur. Il manda l'ensevelisseur et lui fit de grands reproches. Il l'allait mettre en prison, quand l'autre «parla de bref» ainsi qu'il suit:
—En vérité, monseigneur, si vous eussiez connu mon bon chien, à qui Dieu pardonne, comme j'ai fait, vous ne seriez pas tant ébahi de la sépulture que je lui ai ordonnée.
Et lors commença à dire baume de son chien:
—Ainsi pareillement s'il fut bien sage en son vivant, encore le fut-il plus à sa mort: car il fit un très beau testament, et pour ce qu'il savait votre nécessité et indigence, il vous ordonna cinquante écus d'or que je vous apporte.
L'évêque, ajoute le conteur, approuva ensemble le testament et la sépulture. Ces conteurs-là et surtout ceux qui les suivent, je ne les appelle pas pour confesser leur défaite, mais pour former un aimable et glorieux cortège aux derniers venus.
Au seizième siècle, la nouvelle fleurit, grimpe et s'épanouit dans tout le champ des lettres; elle emplit des recueils multiples; elle se glisse dans les plus doctes ouvrages entre des dissertations savantes et même un peu pédantes.
Béroald de Verville, Guillaume Boucher, Henri Estienne, Noël du Fail, le plus varié et le plus riche des «novellistes» d'alors, content à l'envi. La reine de Navarre fait de son Heptaméron le recueil «de tous les mauvais tours que les femmes ont joués aux pauvres hommes». Je ne parle ni de Rabelais ni de Montaigne. Pourtant ils ont conté tous deux, et mieux que personne. Au dix-septième siècle, la nouvelle s'habille à l'espagnole, porte la cape et l'épée, et devient tragi-comique. Le malheureux Scarron en fit voir plusieurs ainsi équipées. Il en est chez lui deux entre autres, les Hypocrites et le Châtiment de l'avarice, dans lesquelles Molière trouva quelques traits qui ne déparent ni son Avare ni son Tartufe. Le grand homme fit au cul-de-jatte en le pillant beaucoup d'honneur. Encore l'avare espagnol de la nouvelle a-t-il un air picaresque assez plaisant: «Jamais bout de chandelle ne s'allumait dans sa chambre s'il ne l'avait volé; et, pour le bien ménager, il commençait à se déshabiller dans la rue, dès le lieu où il avait pris la lumière, et, en entrant dans sa chambre, il l'éteignait et se mettait au lit. Mais, trouvant encore qu'on se couchait à moins de frais, son esprit inventif lui fit faire un trou dans la muraille, qui séparait sa chambre de celle d'un voisin, qui n'avait pas plutôt allumé sa chandelle que Marcos (c'est le nom de l'avare) ouvrait son trou et recevait par là assez de lumière pour ce qu'il avait à faire. Ne pouvant se dispenser de porter une épée, à cause de sa noblesse, il la portait un jour à droite, et l'autre à gauche, afin qu'elle usât ses chausses en symétrie.» Je conviens avec Racine que ce Scarron écrit comme un fiacre. Mais il sait peindre. Voici, par exemple, un trait bien jeté: Notre avare est amoureux. Il rentre au logis fort troublé, mais encore attentif à ne rien perdre. «Il tire de sa poche un bout de bougie, le pique au bout de son épée et, l'ayant allumé à une lampe qui brûlait devant le crucifix public d'une place voisine, non sans faire une oraison jaculatoire pour la réussite de son mariage, il ouvre avec un passe-partout la porte de la maison où il couchait, et se va mettre dans son méchant lit, plutôt pour songer à son amour que pour dormir.» Voilà, ce me semble, un bon motif pour un dessin à la plume de M. Henri Pille. Je ne veux m'attarder ni aux Caquets de l'accouchée, ni aux histoires de laquais de Charles Sorel, ni aux récits bourgeois de Furetière, ni aux contes de fées. Quant au dix-huitième siècle, c'est l'âge d'or du conte. La plume court et rit dans les doigts d'Antoine Hamilton, dans ceux de l'abbé de Voisenon, dans ceux de Diderot, dans ceux de Voltaire. Candide est bâclé en trois jours pour l'immortalité. Alors tout le monde conte avec esprit et philosophie. Avez-vous lu les historiettes de Caylus et connaissez-vous Galichet? Galichet était un sorcier. «C'est lui qui fit passer pour l'âme d'un jacobin une grande fille habillée de blanc, qui venait toutes les nuits voir le père procureur. C'est lui qui fit pleuvoir des chauves-souris sur le couvent des religieuses de Montereau, le jour que les mousquetaires y arrivèrent. C'est lui qui fit paraître tout les soirs un lapin blanc dans la chambre de madame l'abbesse…» Mais je crois que Galichet me fait dire des sottises. Oh! les aimables gens, et comme ils étaient intelligents et gais! Oui, gais. Et savez-vous comment s'appelle la gaieté des gens qui pensent? Elle s'appelle le courage de l'esprit. C'est pourquoi j'estime infiniment ces marquis et ces philosophes qui découvraient en souriant le néant des choses, et qui écrivaient des contes sur le mal universel. Le chevalier de Boufflers, hussard et poète, a fait pour sa part un petit conte qui est si gracieux, si philosophique, si grave et si léger, si impertinent à la fois et si indulgent, qu'on ne peut l'achever sans un sourire mouillé d'une larme. C'est Aline reine de Golconde. Aline était bergère; elle perdit un jour son pot au lait et son innocence, et se jeta dans les plaisirs. Mais elle devint sage quand elle fut vieille. Alors elle trouva le bonheur. «Le bonheur, dit-elle, c'est le plaisir fixé. Le plaisir ressemble à la goutte d'eau; le bonheur est pareil au diamant.» Nous voici au dix-neuvième siècle; vous désignez avec moi Stendhal, Charles Nodier, Balzac, Gérard de Nerval, Mérimée et tant d'autres dont les noms se pressent si fort, que je n'ai pas même le temps de les écrire.
Parmi ceux-là les uns ont la douceur, les autres la force. Aucun la gaieté. La révolution française a guillotiné les grâces légères, elle a proscrit le sourire facile. La littérature ne rit plus depuis près d'un siècle.
Nous avons fait à M. Guy de Maupassant un assez beau cortège de conteurs anciens et modernes. Et c'était justice.
M. de Maupassant est certainement un des plus francs conteurs de ce pays, où l'on fit tant de contes, et de si bons. Sa langue forte, simple, naturelle, a un goût de terroir qui nous la fait aimer chèrement. Il possède les trois grandes qualités de l'écrivain français, d'abord la clarté, puis encore la clarté et enfin la clarté. Il a l'esprit de mesure et d'ordre qui est celui de notre race. Il écrit comme vit un bon propriétaire normand, avec économie et joie. Madré, matois, bon enfant, assez gabeur, un peu faraud, n'ayant honte que de sa large bonté native, attentif à cacher ce qu'il y a d'exquis dans son âme, plein de ferme et haute raison, point rêveur, peu curieux des choses d'outre-tombe, ne croyant qu'à ce qu'il voit, ne comptant que sur ce qu'il touche, il est de chez nous, celui-là; c'est un pays! De là l'amitié qu'il inspire à tout ce qui sait lire en France. Et, malgré ce goût normand, en dépit de cette fleur de sarrasin qu'on respire par toute son oeuvre, il est plus varié dans ses types, plus riche dans ses sujets qu'aucun autre conteur de ce temps. On ne trouve guère d'imbéciles ni de coquins qui ne soient bons pour lui et qu'il ne mette en passant dans son sac. Il est le grand peintre de la grimace humaine. Il peint sans haine et sans amour, sans colère et sans pitié, les paysans avares, les matelots ivres, les filles perdues, les petits employés abêtis par le bureau et tous les humbles en qui l'humilité est sans beauté comme sans vertu. Tous ces grotesques et tous ces malheureux, il nous les montre si distinctement, que nous croyons les voir devant nos yeux et que nous les trouvons plus réels que la réalité même. Il les fait vivre, mais il ne les juge pas. Nous ne savons point ce qu'il pense de ces drôles, de ces coquins, de ces polissons qu'il a créés et qui nous hantent. C'est un habile artiste qui sait qu'il a tout fait quand il a donné la vie. Son indifférence est égale à celle de la nature: elle m'étonne, elle m'irrite. Je voudrais savoir ce que croit et sent en dedans de lui cet homme impitoyable, robuste et bon. Aime-t-il les imbéciles pour leur bêtise? Aime-t-il le mal pour sa laideur? Est-il gai? Est-il triste? S'amuse-t-il lui-même en nous amusant? Que croit-il de l'homme? Que pense-t-il de la vie? Que pense-t-il des chastes douleurs de mademoiselle Perle, de l'amour ridicule et mortel de miss Harriett et des larmes que la fille Rosa répandit dans l'église de Virville, au souvenir de sa première communion? Peut-être, se dit-il, qu'après tout la vie est bonne? Du moins se montre-t-il çà et là très content de la façon dont on la donne. Peut-être se dit-il que le monde est bien fait, puisqu'il est plein d'êtres mal faits et malfaisants dont on fait des contes. Ce serait, à tout prendre, une bonne philosophie pour un conteur. Toutefois, on est libre de penser, au contraire, que M. de Maupassant est en secret triste et miséricordieux, navré d'une pitié profonde, et qu'il pleure intérieurement les misères qu'il nous étale avec une tranquillité superbe.
Il est unique, vous le savez, pour peindre les villageois tels que la malédiction d'Adam les a faits et défaits. Il nous en montre un, entre autres, dans une admirable nouvelle, un tout en nez, sans joues, l'oeil rond, fixe, inquiet et sauvage, la tête d'un pauvre coq sous un antique chapeau de forme haute à poil roussi et hérissé. Enfin le paysan que nous voyons tous et que nous sommes étonnés de voir près de nous, tant il nous semble différent de nous. Il y a quinze ans environ, un jour d'été, nous nous promenions, M. François Coppée et moi, sur une petite plage normande à demi déserte, sauvage, triste, où le chardon bleu des grèves séchait dans le sable. Au milieu de notre promenade, nous rencontrâmes un homme du pays, cagneux, tordu, disloqué, pourtant robuste, avec un cou pelé de vautour et un regard rond d'oiseau. En marchant, il faisait à chaque pas une grimace énorme et qui n'exprimait absolument rien. Je ne pus m'empêcher de rire; mais, ayant interrogé d'un coup d'oeil mon compagnon, je lus sur son visage une telle expression de pitié, que j'eus honte de ma gaieté si peu partagée.
—Il ressemble à Brasseur, dis-je assez platement, pour m'excuser.
—Oui, me répondit le poète, et Brasseur fait rire. Mais celui-là n'est pas laid pour rire. C'est pourquoi je ne ris pas.
Cette rencontre avait donné à mon compagnon une sorte de malaise. M. de Maupassant, qui est aussi un poète, ne souffre-t-il point de voir les hommes tels que ses yeux et son cerveau les lui montrent, si laids, si méchants et si lâches, bornés dans leurs joies, dans leurs douleurs et jusque dans leurs crimes, par une irrémédiable misère? Je ne sais. Je sais seulement qu'il est pratique, qu'il ne baye point aux nuées, et qu'il n'est pas homme à chercher des remèdes pour des maux incurables.
J'inclinerais à croire que sa philosophie est contenue tout entière dans cette chanson si sage que les nourrices chantent à leurs nourrissons et qui résume à merveille tout ce que nous savons de la destinée des hommes sur la terre:
Les petites marionnettes
Font, font, font,
Trois petits tours
Et puis s'en vont.
LE JOURNAL DE BENJAMIN CONSTANT
Revue internationale, année 1886-1887.
J'avais l'honneur de causer hier avec un homme politique fort attaché au parti républicain modéré, qu'il honore par sa correction et sa mélancolie. Il me parla de Benjamin Constant comme d'un père, avec respect et vénération. On eût dit, à l'entendre, un sage, un Solon, presque un Lycurgue. Il ne m'appartenait pas d'en disputer avec un tel interlocuteur. D'ailleurs, on ne peut nier l'autorité de Benjamin Constant en matière de droit constitutionnel. Mais j'étais tenté de sourire intérieurement en songeant à la source de ces idées politiques dont la sagesse et la gravité imposent, et en me représentant les faiblesses du Solon de 1828.
Né à Lausanne, d'une famille originaire de l'Artois, Benjamin Constant mêlait dans ses veines le sang des capitaines huguenots à celui des pasteurs qui chantaient des psaumes aux soldats du Seigneur, dans les batailles. Sa mère, douce et maladive, mourut en lui donnant la vie. Son père, d'un caractère ironique et timide, ne lui inspira jamais de confiance. Il fut soumis jusqu'à l'âge de quatorze ans à une éducation sévère qui desséchait son coeur en exaltant son amour-propre. Il passa deux années de son adolescence dans une université d'Allemagne, livré à lui-même, au milieu de succès qui lui faisaient tourner la tête. Il confesse y avoir fait d'énormes sottises. De seize à dix-huit ans, il étudia à Édimbourg. Puis il vint à Paris.
À dix-huit ans, ambitieux, joueur et amoureux, il nourrissait les trois flammes qui devaient dévorer lentement et misérablement sa vie. Ce fut à Coppet, le 19 septembre 1794, qu'il vit pour la première fois madame de Stal. On sait que cette rencontre décida de sa destinée et le jeta dans la politique à la suite de cette femme illustre. Il se fit connaître par plusieurs écrits et fut appelé au Tribunat après le 18 brumaire; mais son opposition à la tribune et dans le salon de madame de Staël le fit bientôt éliminer et exiler. C'est alors qu'il se rendit à Weimar, où la grande-duchesse lui fit le meilleur accueil.
J'éprouve quelque embarras à rappeler la suite d'une vie si connue. On sait que Benjamin Constant se maria une seconde fois en Allemagne et que cette seconde union, plus orageuse que la première, lui fut aussi plus supportable. Rentré en France en 1814, il se rallia à la monarchie constitutionnelle. Le 19 mars 1815, alors que Napoléon, revenu de l'île d'Elbe, était déjà à Fontainebleau, Benjamin Constant écrivit dans les Débats, sous une inspiration qui a été tardivement révélée, un véhément article que termine une phrase trop célèbre: «Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse.» Un mois s'était à peine écoulé que Benjamin Constant, conseiller d'État de l'empereur, rédigeait l'acte additionnel. Banni comme traître par la deuxième Restauration, il put rentrer en France dès 1816. En 1819, il fut envoyé à la Chambre des députés, où il resta jusqu'à la fin le chef éloquent de l'opposition constitutionnelle. La révolution de 1830, sa fille reconnaissante, l'appela à la présidence du conseil d'État. Mort le 8 décembre 1830, il eut des funérailles populaires.
Voilà les lignes principales de sa vie. Elles sont brisées et contrariées. Si l'on pénètre dans le détail des actions, si l'on entre dans l'âme, on découvre des contradictions qui étonnent, des luttes intestines dont la violence effraye, et l'on se dit: Il y avait en cet homme plusieurs hommes qui eussent fait de belles et grandes choses s'ils n'avaient été contraints, par une union intolérable et indissoluble, de s'entre-dévorer.
Celui qui devait rédiger l'acte additionnel, collaborer au Mercure de 1816 et, aux heures critiques, défendre la liberté à la tribune de la Chambre, celui-là n'était pas né avec un généreux amour des hommes. Il n'était lié à eux par aucune sympathie. Quand il put les connaître, il les méprisa.
«Je ménage les autres, mais je ne les aime pas. De là vient qu'on me hait peu et qu'on ne m'aime guère.—Je ne m'intéresse guère plus à moi qu'aux autres.» Sismondi lui reproche de ne jamais parler sérieusement. «C'est vrai, dit-il, je mets trop peu d'intérêt aux personnes et aux choses, dans la disposition où je suis, pour chercher à convaincre. Je me borne donc au silence et à la plaisanterie. La meilleure qualité que le ciel m'ait donnée, c'est celle de m'amuser de moi-même.» Dans ces dispositions, il lui était difficile de nourrir des illusions sur les bienfaits de la liberté. Il s'était montré favorable aux débuts de la Révolution, mais sans ardeur et sans beaucoup d'espoir. Il écrivait en 1790: «Le genre humain est né sot et mené par les fripons. C'est la règle; mais, entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et aux Barnave plutôt qu'aux Sartine et aux Breteuil.»
Ce n'est pas là certes l'accent du tribun libéral. Ce front est encore glacé. Un souffle embrasé sorti des lèvres d'une femme l'échauffera six ans plus tard. Benjamin Constant a puisé toutes ses inspirations sur des lèvres aimées; ce sont les femmes qui ont réglé ses opinions, ses discours et ses actes. Madame de Staël est pendant dix ans sa conscience et sa lumière. C'est ensuite à madame Récamier qu'il demande vainement avec des larmes ce qu'il faut faire et ce qu'il faut croire.
Il ne prenait point les idées des femmes; il était trop intelligent pour cela. Mais, comme il les aimait, il pensait pour elles, et de la manière qu'elles voulaient. Seul, il était incapable de prendre un parti. Jamais homme ne fut plus indécis. Les idées naissaient trop nombreuses et trop agiles dans son cerveau. Elles s'y formaient, non comme une armée en solides bataillons carrés, mais en troupe légère, comme les abeilles des poètes et des philosophes attiques, ou comme les danseuses des ballets, dont les groupes se composent et se décomposent sans cesse avec harmonie. Il avait l'esprit d'imagination et l'esprit d'examen. Avec la réflexion tout devient difficile. Les politiques sont comme les chevaux, ils ne peuvent marcher droit sans oeillère. Le malheur de Benjamin Constant fut de n'en avoir pas. Il le savait et il tendait le front au bandeau.
J'ai dit qu'il aimait les femmes. C'est presque vrai: il les aurait aimées s'il avait pu, et s'il n'avait été aussi incapable d'aimer que de croire. Du moins savait-il qu'elles seules donnent quelque prix à la vie et que ce monde, qui n'est que mauvais, serait, sans elles, tout à fait inhabitable. Ce sentiment, qui remplit les trois quarts de sa vie, lui fit faire des fautes éclatantes, lui dicta des pages heureuses; et, maintenant encore, il assure à sa mémoire une sorte d'attrait auquel nous ne pouvons résister. Je ne dirai pas que Benjamin Constant s'aimait dans les femmes, car il n'avait pas plus de goût pour lui-même que pour les autres. Mais il se désennuyait en elles et, à force de chercher la passion, il faillit bien l'atteindre une fois. Ses débuts furent heureux. À dix-huit ans, il aima une femme de quarante-cinq ans qui avait de l'esprit. Il resta son ami. Une autre liaison se serait terminée avec la même douceur si madame de Staël l'avait voulu. Mais, cette fois, Benjamin eut le malheur d'être aimé encore quand il n'aimait plus. C'est là le dénouement le plus fréquent des liaisons qui unissent les personnes sans joindre les intérêts. Car l'homme a atteint son but par la possession, tandis que la femme attend du don qu'elle a fait une reconnaissance infinie. Elle se plaint qu'on l'a trompée, comme si un homme pouvait aimer sans se tromper d'abord soi-même! L'hôte de Coppet essuya les plus violents orages qui aient jamais fondu sur la tête d'un parjure. C'est un épisode sur lequel il ne reste plus rien à dire. Nous ne connaissons que trop ces fureurs de femme, ces déchirements, cette longue et cruelle rupture. Nous avons entendu les plaintes amères de notre malheureux héros et nous avons retrouvé, dans le roman autobiographique d'Adolphe, l'écho adouci de ces plaintes. Adolphe compatit au douloureux étonnement de l'âme qu'il a trompée; il comprend qu'il y a quelque chose de sacré dans cette âme qui souffre parce qu'elle aime. Où il n'avait senti d'abord que des ardeurs importunes, il sent la chaleur auguste d'un coeur vivant et transpercé.
Lorsqu'il avait trente-cinq ans et qu'il n'aimait plus, il disait: «Mon coeur est trop vieux pour s'ouvrir à des liaisons nouvelles.» Mais, quinze ans plus tard, il se sentait jeune encore et courait aux orages. En cela, il fut semblable aux autres hommes. J'ai entendu pour ma part bien des gens s'écrier, à quarante ans, à trente ans même, qu'ils se sentaient vieux et atteints d'une caducité morale qu'ils savaient sans remède. Je les ai retrouvés, dix et vingt ans après, vantant leur jeunesse inépuisable.
J'ai dit que Benjamin Constant faillit aimer tout à fait. C'est madame Récamier, avec «sa figure d'ange et de pensionnaire», qui fit ce demi-miracle. Elle le rendit fou rien qu'en défaisant ses gants:
Facie tenerisque lacertis
Devovet…
Le fit-elle sans le vouloir? Benjamin Constant ne le croyait pas, et il est bien probable qu'il avait raison.
Il lui écrivit des lettres où l'on sent la flamme. Il lui disait: «Aimer, c'est souffrir, mais aussi c'est vivre. Et, depuis si longtemps, je ne vivais plus!» Il écrivit pour elle dans les Débats le fameux article du 19 mars 1815. Mais la divine Juliette avait des secrets pour transformer les amours les plus violentes en des amitiés paisibles. Elle savait, à l'exemple de sainte Cécile, faire, du canapé où le peintre David nous la montre à demi couchée, une chaire d'abstinence et changer en agneaux timides ceux qu'elle avait reçus comme des lions dévastateurs. Benjamin, après dix mois de rugissements, finit en agneau.
Ayant tenté vainement une dernière fois de masquer sous les images de l'amour l'affreuse réalité de la vie, il entra, la mort au coeur, dans sa vieillesse glacée.
«Quand l'âge des passions est passé, dit-il, que peut-on désirer, si ce n'est d'échapper à la vie avec le moins de douleur possible?»
On peut juger sévèrement cet homme, mais il y a une grandeur qu'on ne lui refusera pas: il fut très malheureux et cela n'est point d'une âme médiocre. Oui, il fut très malheureux. Il souffrit cruellement de lui-même et des autres. Et il n'était pas de ces vrais amoureux qui aiment leur mal, quand c'est une femme ou un dieu qui le leur donne.. Il traîna soixante ans sur cette terre de douleurs l'âme la plus lasse et la plus inquiète qu'une civilisation exquise ait jamais façonnée pour le désenchantement et l'ennui. Il ne pouvait vivre ni avec les hommes ni seul. «Le monde me fatigue les yeux et la tête, disait-il.—Je suis abîmé d'avoir été si longtemps dans le monde. Quel étouffoir pour toute espèce de talent!» Il s'écriait: «Solitude! solitude! plus nécessaire encore à mon talent qu'à mon bonheur.—Je ne puis dépeindre ma joie d'être seul.» Et, le lendemain, il se rejetait dans le monde, où son orgueil, la sécheresse de son coeur et la délicatesse de son esprit lui préparaient de rares tortures. Un jour, voyant clair dans l'abîme de son âme, il s'écria: «Au fond, je ne puis me passer de rien!» Il lui fallait tout, et il manquait de tout. Joie, vertu, bonheur, fierté, contentement, tout se desséchait entre ses doigts arides. Et il en avait d'étranges impatiences: «C'est trop fort de n'avoir ni le plaisir auquel on sacrifie sa dignité, ni la dignité à laquelle on sacrifie le plaisir!» Que n'a-t-il pas souhaité? Quel enchantement ce désenchanté n'a-t-il pas rêvé? Il appelle, en même temps, la gloire et l'amour. Il veut emplir le monde de son nom et de sa pensée, et, tout à coup, rencontrant, dans une petite ville d'Allemagne, un vieux moine occupé depuis trente ans à ranger des curiosités naturelles sur les planches d'une armoire, il envie la sérénité, le calme et la douceur de ce bonhomme. Il veut toutes les joies, celles des grands et celles des humbles, celles des fous et celles des sages. Le Faust de Goethe lui paraît médiocre. C'est que Faust n'avait que des désirs naïfs à côté des siens et semblait raisonnable auprès de lui. Il ne croit à rien et il s'efforce de goûter les délices dont l'amour divin remplit les âmes pieuses.
Ayant conçu un livre contre toutes les religions, il compose, de bonne foi, un livre en faveur de toutes les religions. Il s'en confesse au duc de Broglie: «J'avais réuni, dit-il, trois ou quatre mille faits à l'appui de ma première thèse; ils ont fait volte-face à commandement et chargent maintenant en sens opposé! Quel exemple d'obéissance passive!»
Il n'a pas de foi et il croit à tous les mystères, même à ceux qu'enseignait madame de Krudener, au temps de sa vieillesse pénitente, agitée et mystique. En 1815, il lui arrivait de passer des nuits dans le salon de cette dame, tantôt à genoux, en prière, tantôt étendu sur le tapis, en extase, demandant madame Récamier à Dieu!
Jamais homme ne fut plus exigeant envers la vie et jamais homme ne lui garda plus de rancune de l'avoir déçu. Le sentiment de l'incertitude humaine l'emplit de douleur: «Tout, dit-il, me semble précaire et prêt à m'échapper.—Une impression que la vie m'a faite et qui ne me quitte pas, c'est une sorte de terreur de la destinée. Je ne finis jamais le récit d'une journée, en inscrivant la date du lendemain, sans un sentiment d'inquiétude sur ce que ce lendemain inconnu doit m'apporter.» À trente-sept ans, il est désespéré: «Je ne serais pas fâché d'en finir tout d'un temps. Qu'ai-je à attendre de la vie?»
Il n'avait pas l'amour de son mal, mais il en avait l'orgueil. «Si j'étais heureux à la manière vulgaire, je me mépriserais.» Et, comme il faut que tout soit ironie dans cette vie, il fit son dernier bonheur de la roulette. On le croyait méchant. Il ne l'était pas. Il était capable de sympathie et d'une sorte de pitié réfléchie. Mieux encore: il garda à Julie Talma, tant qu'elle vécut, une amitié solide; il écrivit sur elle, quand elle fut morte, des pages exquises dont la dernière est grave et touchante. La voici:
La mort du dernier fils de Julie fut la cause de la sienne et le signal d'un dépérissement aussi manifeste que rapide… Sa santé, souvent chancelante, avait paru lutter contre la nature aussi longtemps que l'espérance l'avait soutenue, ou que l'activité des soins qu'elle prodiguait à son fils mourant l'avait ranimée; lorsqu'elle ne vit plus de bien à faire, ses forces l'abandonnèrent. Elle revint à Paris malade, et, le jour même de son arrivée, tous les médecins en désespérèrent. Sa maladie dura environ trois mois… Lorsque des symptômes trop peu méconnaissables pour elle, puisqu'elle les avait observés dans la longue maladie de son dernier fils, jetaient à ses propres yeux une lueur soudaine sur son état, sa physionomie se couvrait d'un nuage; mais elle repoussait cette impression; elle n'en parlait que pour demander à l'amitié, d'une manière détournée, de concourir à l'écarter. Enfin, le moment terrible arriva… Sa maladie, qui quelquefois avait paru modifier son caractère, n'avait pas eu le même empire sur son esprit. Deux heures avant de mourir, elle parlait avec intérêt sur les objets qui l'avaient occupée toute sa vie et ses réflexions fortes et profondes sur l'avilissement de l'espèce humaine quand le despotisme pèse sur elle étaient entremêlées de plaisanteries piquantes sur les individus qui se sont le plus signalés dans cette carrière de dégradation. La mort vint mettre un terme à l'exercice de tant de facultés que n'avait pu affaiblir la souffrance physique. Dans son agonie même, Julie conserva toute sa raison. Hors d'état de parler, elle indiquait par des gestes les secours qu'elle croyait encore possible de lui donner. Elle me serrait la main en signe de reconnaissance. Ce fut ainsi qu'elle expira[5].
La souffrance humaine offensait la délicatesse de ses sens et la pureté de son intelligence. Il en avait une haine stérile, mais sincère. Malheureux aux autres et à lui-même, il n'a jamais voulu le mal qu'il a fait. Je lis dans une lettre inédite qu'il écrivait en 1815 à la baronne de Gérando: «Une singularité de ma vie, c'est d'avoir toujours passé pour l'homme le plus insensible et le plus sec, et d'avoir constamment été gouverné et tourmenté par des sentiments indépendants de tout calcul et même destructifs de tous mes intérêts de position, de gloire ou de fortune.»
Assurément il ne se gouvernait ni par intérêt ni par calcul: il ne se gouvernait pas, et c'est ce qu'on lui reprochait. Homme public, il obtint la popularité sans jamais atteindre la considération. Au terme de sa vie agitée, parfois si brillante et toujours douloureuse, il demanda un fauteuil à l'Académie; l'Académie le lui refusa et, pour aggraver son refus, elle donna ce fauteuil à M. Viennet, qui était un sot, mais qui ne manquait pas de considération. C'est ainsi que Benjamin Constant accomplit jusqu'au bout sa destinée et souffrit de ne pouvoir jamais inspirer la confiance qu'il sollicitait sans cesse. Aussi, comment se fier à un homme qui cherche éperdument la passion quand la passion le fuit, qui méprise les hommes et travaille à les rendre libres, et dont la parole n'est que le brillant cliquetis des contradictions acérées qui déchirent son intelligence et son coeur?
J'ai gardé longtemps dans mon cabinet un portrait de ce grand tribun, dont l'éloquence était froide, dit-on, et traversée comme son âme d'un souffle de mort. C'était une simple esquisse faite dans une des dernières années de la Restauration par un de mes parents, le peintre Gabriel Guérin, de Strasbourg. Elle a été comprise, voilà cinq ans, dans un partage de famille, et je ne sais ce qu'elle est devenue. Je la regrette. Je m'étais pris de sympathie pour cette grande figure pâle et longue, empreinte de tant de tristesse et d'ironie, et dont les traits avaient plus de finesse que ceux de la plupart des hommes. L'expression n'en était ni simple ni très claire. Mais elle était tout à fait étrange. Elle avait je ne sais quoi d'exquis et de misérable, je ne sais quoi d'infiniment distingué et d'infiniment pénible, sans doute parce que l'esprit et la vie de Benjamin Constant s'y reflétaient.
Et ce n'est pas pour un être pensant un spectacle indifférent que le portrait de cet homme qui désirait les orages[6] et qui, conduit par les passions, par l'ennui, l'ambition et le hasard à la vie publique, professa la liberté sans y croire.
UN ROMAN ET UN ORDRE DU JOUR
LE CAVALIER MISEREY
Un vol. in-18, Charpentier, éditeur.
Le Cavalier Miserey, 21e chasseurs, a fait quelque bruit ces jours-ci. C'est un roman naturaliste et ce roman naturaliste est un roman militaire. «J'essaye le premier, dit l'auteur dans sa préface, d'appliquer une vision artiste et les procédés du roman d'analyse à l'étude sur nature du Soldat… Tout un monde mis en scène dans une confusion de foule et deux personnalités essentielles campées seules en pleine lumière: l'Homme et le Régiment,—un drame très simple sous la complication des détails, jaillissant de leur antagonisme, de leur action réciproque, de leur collage et de leur brutale rupture, voilà tout ce livre; en somme, rien que de la littérature construite sur la vérité.»
J'entends bien, mais il reste à savoir ce que c'est que la vérité et si celle de M. Abel Germant est la bonne. Nous savons déjà que cette vérité n'est pas la vérité du colonel du 21e chasseurs. Si les lions savaient écrire, si le colonel du 21e faisait un roman sur son régiment, il n'y pas à douter que ce serait tout autre chose que le Cavalier Miserey. Je ne crains pas d'affirmer que ce roman ne serait pas naturaliste. J'ai dit que le Cavalier Miserey l'est. Il l'est tout à fait. On ne doit pas entendre par là qu'il soit brutal; il semble plutôt doucereux. L'auteur a évité les grossièretés dans un sujet où on en rencontrait à tout propos; car les chasseurs ne sont pas des demoiselles et le langage des casernes ne ressemble point à celui des salons. M. Abel Hermant ne nous apporte de l'argot des cavaliers qu'un écho adouci. Mais son livre est jeté tout entier dans le moule du roman nouveau. Chaque morceau, repris à part minutieusement, est traité selon la formule. Les descriptions, entrecoupées de bouts de dialogue, se succèdent avec une monotonie dont le lecteur éprouve, je crains, quelque fatigue. Elles sont précises, sans beaucoup d'éclat. Il y a des petits paysages aux endroits où les romanciers ont coutume d'en mettre. Bien que courts, ils sont trop longs, puisque Miserey et le régiment ne les voient pas. Bref, on sent partout la facture, et j'ai raison de dire que c'est un roman naturaliste. J'en sais de meilleurs, j'en sais de pires; je n'en vois pas de plus exemplaires. Celui-là est froid et correct comme un modèle d'école.
M. Émile Zola aussi nous donnera, tôt ou tard, un roman militaire. Il nous l'a promis. Eh bien, je gage que ce roman-là sera moins naturaliste que le Cavalier Miserey. Et il y a beaucoup de raisons pour que je gagne mon pari. La première est que, si M. Zola a inventé le naturalisme, d'autres l'ont perfectionné. Les machines que construisent les inventeurs sont toujours rudimentaires.
Il faut considérer aussi que M. Zola est moins fidèle à ses doctrines qu'il ne dit et qu'il ne croit. Il n'a pas réussi à étouffer sa robuste imagination. Il est poète à sa manière, poète sans délicatesse et sans grâce, mais non sans audace et sans énergie. Il voit gros; quelquefois même il voit grand. Il pousse au type et vise au symbole. En voulant copier, le maladroit invente et crée! Sa conception des Rougon-Maquart, qui est de montrer tous les états physiologiques et toutes les conditions sociales dans une seule famille, a en soi quelque chose d'énorme et de symétrique qui révèle chez son auteur le plus ardent idéalisme. Son point de départ n'a de scientifique que l'apparence: c'est l'hérédité. Or, les lois de l'hérédité ne sont pas connues; c'est sur une fiction qu'il a fondé son oeuvre. À voir le fond des choses, il procède autant de l'auteur du Juif Errant que de l'auteur de la Cousine Bette; encore celui-ci n'était-il pas un réaliste. Les instincts de M. Zola répugnent à l'observation directe. De tous les mondes, c'est le sien qu'il semble connaître le moins. Il devine, et c'est dans la divination qu'il se plaît. Il a des visions, des hallucinations de solitaire. Il anime la matière inerte, il donne une pensée aux choses. Du fond de sa retraite, il évoque l'âme des foules. C'est à Médan que se cache le dernier des romantiques.
Ajoutez à cela que l'armée que nous peindra M. Zola est celle de Sébastopol, de Magenta et de Reichshoffen; c'est une armée historique dont il ne reste plus que le souvenir, souvenir cher à la patrie, mais déjà lointain. Le cadre immense dans lequel M. Zola s'est volontairement enfermé l'attache à une époque qui n'est plus la nôtre. Ses héros appartiennent à l'histoire. M. Zola, retenu dans le second empire, est une façon de Walter Scott. Ce n'est pas moi qui en fais la remarque: c'est M. Jules Lemaître. Elle est juste. Le naturalisme de l'auteur de Rougon-Maquart se complique d'archaïsme. Il lui faudra bientôt recueillir ses documents humains dans les musées. Quand le temps sera venu de préparer son roman militaire, il examinera les vieux flingots des vainqueurs de Solférino, comme le romanesque Écossais contemplait une antique claymore arrachée d'un champ de bataille par le tranchant de la charrue.
Il est donc possible que M. Abel Hermant soit le dernier naturaliste de l'armée comme il en est le premier. Il faut le souhaiter, car l'idée n'est pas bonne d'examiner un régiment à la loupe.
M. Hermant a voulu placer «l'armée très haut» et parler «du régiment avec cette espèce de religion passionnée qu'il inspire à tous ceux qui ont eu l'honneur de porter l'uniforme». C'est lui-même qui le dit, et je le crois; mais il est certain qu'il n'a pas réussi du tout. Et comment pouvait-il atteindre un si noble but à l'aide de la triste fable qu'il a inventée? Le moyen de professer la religion du drapeau en contant l'histoire d'un cavalier qui déserte pour suivre une fille et puis qui vole la montre d'un camarade? Je mettrai en scène, nous dit-il, l'homme et le régiment. Et voilà l'homme qu'il nous donne comme le type du soldat! Quant au régiment, je reconnais qu'il a eu ça et là le sentiment de cet «organisme simple et fort» (p. 19), de «ce corps énorme, vivant d'une personnalité diffuse d'océan, où les individus se fondent et ne comptent pas plus que l'unité d'une goutte d'eau» (p. 18). Son héros, qui n'est pourtant qu'un paysan vicieux, sent, «comme ils le sentent tous, la nécessité de la loi qui expédie les conscrits d'un bout de la France à l'autre pour en faire d'un seul coup des orphelins que l'armée adopte» (p. 199). Il éprouve même «l'humble orgueil des hommes obscurs qui ont un instant la conscience nette de leur rôle utile et ignoré dans une grande oeuvre» (p. 222). Mais que devient la majesté du régiment dans ces longues et pénibles scènes où se déroulent avec monotonie la timidité louche du capitaine Weber, la niaiserie et l'avilissement de capitaine du Simard, et l'enthousiasme ahuri du capitaine Ratelot, qui, après six ans d'Afrique, sait lire encore, étonné; mais ne comprend plus rien de ce qu'il lit? On a dit que ces officiers avaient été copiés malignement d'après nature dans l'état-major du régiment où l'auteur fit son volontariat. Je ne le crois pas. Ils sont inventés: je le veux. Encore sont-ce là de fâcheuses inventions.
Le tort en est à l'auteur. Le tort en est aussi au genre de littérature que le goût public lui a imposé; Ces perpétuelles analyses, ces minutieux récits, qu'on nous donne comme pleins de vérité, blessent au contraire la vérité, et avec elle la justice et la pudeur. On prétend que le roman naturaliste est une littérature fondée sur la science. En réalité, il est renié par la science, qui ne connaît que le vrai, et par l'art, qui ne connaît que le beau. Il traîne en vain de celui-ci à celle-là sa plate difformité. L'un et l'autre le rejettent. Il n'est point utile et il est laid. C'est une monstruosité dont on s'étonnera bientôt.
Tout dire, c'est ne rien dire. Tout montrer c'est ne rien faire voir. La littérature a pour devoir de noter ce qui compte et d'éclairer ce qui est fait pour la lumière. Si elle cesse de choisir et d'aimer, elle est déchue comme la femme qui se livre sans préférence. Il y a une vérité littéraire, ainsi qu'une vérité scientifique, et savez-vous le nom de la vérité littéraire? Elle s'appelle la poésie. En art tout est faux qui n'est pas beau. Chaque détail du livre de M. Abel Hermant fût-il parfaitement exact, je dirai que l'ensemble est sans vérité, parce qu'il est sans poésie. Ce n'est jamais, remarquez-le bien, par l'exactitude des détails que l'artiste obtient la ressemblance de l'ensemble. C'est, au contraire, par une vue juste et supérieure de l'ensemble qu'il parvient à une entente exacte des parties. La raison de cela est facile à concevoir. C'est que nous sommes ainsi faits, tous tant que nous sommes, que nous ne comprenons et ne sentons vraiment que la forme générale et, pour ainsi dire, l'esprit des choses, et qu'au contraire les éléments qui constituent ces choses échappent à notre observation et à notre intelligence par leur infinie complexité. Quelques lignes d'une forme entrevue suffisent parfois à nous donner un grand amour. Toutes les révélations du microscope n'y ajouteraient rien; ou plutôt elles seraient importunes. L'art, c'est encore l'amour. C'est pourquoi il n'y faut pas de microscope.
Ce serait me flatter, sans doute, que de croire que l'honorable colonel du 21e chasseurs s'inspirait de ces idées quand il rédigea l'ordre du jour par lequel il interdisait à ses hommes la lecture du Cavalier Miserey. En ordonnant que tout exemplaire saisi au quartier fût «brûlé sur le fumier», le chef du régiment avait d'autres raisons que les miennes, et je me hâte de dire que ses raisons étaient infiniment meilleures. Je les tiens pour excellentes: c'était des raisons militaires. On veut l'indépendance de l'art. Je la veux aussi; j'en suis jaloux. Il faut que l'écrivain puisse tout dire, mais il ne saurait lui être permis de tout dire de toute manière, en toute circonstance et à toutes sortes de personnes. Il ne se meut pas dans l'absolu. Il est en relation avec les hommes. Cela implique des devoirs; il est indépendant pour éclairer et embellir la vie; il ne l'est pas pour la troubler et la compromettre. Il est tenu de toucher avec respect aux choses sacrées. Et, s'il y a dans la société humaine, du consentement de tous, une chose sacrée, c'est l'armée.
Certes, à côté de ses grandeurs, elle a, comme toutes les choses humaines, ses tristes petitesses. C'est chose souffrante, puisque c'est chose héroïque. On peut mêler quelque pitié au respect qu'elle inspire. Le poète Alfred de Vigny l'a fait en un temps qui semble lointain, il l'a fait dans toute la douceur et toute la dignité de son génie. Comme M. Abel Hermant, il avait servi, non point il est vrai un an comme soldat, mais plusieurs années comme officier. Il avait quitté le régiment avec l'épaulette de capitaine. Quelques années après, en 1836, il publia son beau livre de Servitude et Grandeur militaires. Je ne sache point qu'aucun colonel de cavalerie ait fait brûler sur le fumier du quartier des exemplaires de cet ouvrage. Je n'ai vu nulle part que le noble écrivain ait eu la douleur de fâcher quelque ancien brigand de la Loire, irrité par l'inutilité de sa vieillesse et par le souvenir de sa gloire. Pourtant, il y a dans ces pages si graves et si tristes des hardiesses intellectuelles auxquelles M. Abel Hermant ne s'est point haussé. On y trouve des reproches à l'armée, et un idéal souvent révolutionnaire, parfois chimérique. L'auteur y déplore l'obéissance passive du soldat et l'asservissement des volontés à la règle, dont il ne reconnaît pas assez l'impérieuse nécessité; mais rien d'amer ni de vil ne se mêle à sa plainte. Jamais il ne cesse d'honorer ceux qu'il plaint. Il peut tout dire, parce qu'il garde dans tout ce qu'il dit l'amour des hommes et le respect des vertus ainsi que des souffrances. Dès le début, il montre la gravité paisible de son coeur et une noblesse d'âme qui semble aujourd'hui perdue. «Je ferai peu le guerrier, dit-il, ayant peu vu la guerre; mais j'ai droit de parler des mâles coutumes de l'armée, où les fatigues et les ennuis ne me furent point épargnés, et qui trempèrent mon âme dans une patience à toute épreuve en lui faisant rejeter ses forces dans le recueillement solitaire et l'étude.» Ensuite il montre l'armée à la fois esclave et reine, et il la salue deux fois, dans sa misère et dans sa gloire. Il voudrait qu'elle pensât davantage. Je crois qu'il a tort et que l'armée ne doit pas penser, puisqu'elle ne doit pas vouloir. Mais avec quelle délicatesse il parle de l'esprit un peu paresseux et attardé de cette armée, telle qu'il l'avait connue! «C'est, dit-il, un corps séparé du grand corps de la nation, et qui semble le corps d'un enfant.» Et comme partout il célèbre chez les chefs et chez les soldats la vertu des vertus, le sacrifice, qui est la plus grande beauté du monde et qu'il faut admirer même quand il est involontaire! Enfin, comme il sait voir la grandeur des petits!
Voilà comment il faut toucher à l'arche, voilà comment il faut parler de l'armée! M. Abel Hermant reconnaîtra un jour qu'il a, sans le vouloir, offensé un des sentiments qui nous tiennent le plus au coeur. Il reconnaîtra qu'il est injuste de ne montrer que les moindres côtés des grandes choses et de ne voir dans l'armée que les laides humilités de la vie de garnison. Dans une lettre adressée au ministre de la guerre, et dont on peut d'ailleurs contester l'opportunité, l'auteur du Cavalier Miserey a fait une déclaration qui l'honore. «J'ai assez l'esprit militaire, a-t-il dit, pour approuver absolument la mesure de police prise par le colonel du 21e chasseurs, s'il a cru voir dans mon livre une seule phrase qui fût de nature à diminuer aux yeux des hommes le prestige de leurs supérieurs.»
Pour moi, je ne connais qu'une ligne du fameux ordre que le colonel fit lire dans le quartier des Chartreux, à Rouen.
C'est celle-ci: «Tout exemplaire du Cavalier Miserey saisi au quartier sera brûlé sur le fumier, et tout militaire qui en serait trouvé possesseur sera puni de prison.»
Ce n'est pas une phrase très élégante, j'en conviens; mais je serais plus content de l'avoir faite que d'avoir écrit les quatre cents pages du Cavalier Miserey. Car je suis sûr qu'elle vaut infiniment mieux pour mon pays.
À PROPOS DU JOURNAL DES GONCOURT
Tome Ier, 1851-1861.
On reproche aux gens de parler d'eux-mêmes. C'est pourtant le sujet qu'ils traitent le mieux. Ils s'y intéressent et ils nous font souvent partager cet intérêt. Il y a, je le sais, de fâcheuses confidences. Mais les lourdauds qui nous importunent en nous faisant leur histoire nous assomment tout à fait quand ils font celle des autres. Rarement un écrivain est si bien inspiré que lorsqu'il se raconte. Le pigeon du poète a raison de dire:
Mon voyage dépeint
Vous sera d'un plaisir extrême.
Je dirai: «J'étais là; telle chose m'advint:»
Vous y croirez être vous-même.
Il est vrai qu'il dit cela à un ami, tandis que les faiseurs de mémoires écrivent pour des inconnus; mais les hommes s'aiment entre eux, quand ils ne se connaissent pas. Tout lecteur est volontiers un ami. Il n'est point de journal, de mémoires, de confessions, de confidences ni de roman autobiographique qui n'ait valu à son auteur des sympathies posthumes. Marmontel ne nous intéresse pas du tout quand il parle de Bélisaire ou des Incas; mais il nous intéresse vivement dès qu'il nous entretient d'un petit Limousin qui lisait les Géorgiques dans un jardin où bourdonnaient les abeilles. Il sait alors nous toucher et nous émouvoir, parce que cet enfant, c'est lui; parce que ces abeilles sont celles dont il mangeait le miel, celles que sa tante réchauffait dans le creux de sa main et fortifiait avec une goutte de vin, quand elle les trouvait engourdies par le froid. Son imagination, excitée par des souvenirs vivants, s'échauffe, se colore et s'anime. Comme il nous peint bien le jeune villageois qu'il était, lorsque nourri de latin, luisant de santé, il entra, au sortir du collège, dans les boudoirs des filles de théâtre! Alors il nous fait tout voir et tout sentir, lui d'ordinaire le plus froid des écrivains. Qu'est-ce donc si un grand génie, si un Jean-Jacques Rousseau, un Chateaubriand se plaît à se peindre?
Je ne parle point des confessions de saint Augustin: le grand docteur ne s'y confesse pas assez. C'est un livre spirituel qui satisfait mieux l'amour divin que la curiosité humaine. Augustin se confesse à Dieu et non point aux hommes; il déteste ses péchés, et ceux-là seuls nous font de belles confessions qui aiment encore leurs fautes. Il se repent, et il n'y a rien qui gâte une confession comme le repentir. Par exemple, il dit, en deux phrases charmantes, qu'on le vit tout petit sourire dans son berceau; et tout aussitôt il s'efforce de démontrer «qu'il y a de la corruption et de la malignité dans les enfants mêmes qui sont encore à la mamelle.» Le saint me gâte l'homme. Il conte que, dans son enfance, il y avait, auprès de la vigne paternelle, un poirier chargé de poires, et qu'un jour il alla avec une troupe de petits polissons secouer l'arbre et voler les fruits qui en tombaient. Fera-t-il à ce sujet un de ces tableaux familiers comme on en découvre avec enchantement dans les premières pages des Confessions de Jean-Jacques, ou, si c'est trop demander, quelque élégant et sobre récit dans le goût des petits conteurs grecs? Non! il s'écrie: «Voilà quel était; ô mon Dieu, le misérable coeur qu'il a plu à votre miséricorde de tirer du fond de l'abîme!» Comme si, pour un gamin, c'était tomber dans un abîme que de voler quelques méchantes poires!
Il confesse ses amours, mais il ne le fait point avec grâce parce qu'il le fait avec honte. Il ne parle que des «pestilences» et des «vapeurs infernales qui sortaient du fond corrompu de sa cupidité». Rien de plus moral, mais rien de moins élégant. Il n'écrit point pour des curieux; il écrit contre les manichéens. Cela me fâche doublement, parce que je suis curieux et un peu manichéen. Mais, telles qu'elles sont, pleines de l'horreur de la chair et du dégoût de l'existence terrestre, les Confessions d'Augustin ont contribué plus que tous les autres livres de ce saint à le faire connaître et à le faire aimer à travers les siècles.
Quant à Rousseau, dont l'âme renferme tant de misères et de grandeurs, on ne peut lui reprocher de s'être confessé à demi. Il avoue ses fautes et celles des autres avec une merveilleuse facilité. La vérité ne lui coûte point à dire: il sait que, pour ignoble et vile qu'elle est, il la rendra touchante et belle: il a des secrets pour cela, les secrets du génie, qui, comme le feu, purifie tout. Pauvre grand Jean-Jacques! Il a remué le monde. Il a dit aux mères: Nourrissez vos enfants, et les jeunes femmes sont devenues nourrices, et les peintres ont représenté les plus belles dames donnant le sein à un nourrisson. Il a dit aux hommes: Les hommes sont nés bons et heureux. La société les a rendus malheureux et méchants. Ils retrouveront le bonheur en retournant à la nature. Alors les reines se sont faites bergères, les ministres se sont faits philosophes, les législateurs ont proclamé les droits de l'homme, et le peuple, naturellement bon a massacré les prisonniers dans les prisons pendant trois jours: Mais, si Jean-Jacques a encore aujourd'hui des lecteurs, ce n'est pas pour avoir jeté par le monde, avec une éloquence enchanteresse, un sentiment nouveau d'amour et de pitié, mêlé aux idées les plus fausses et les plus funestes que jamais homme ait eues sur la nature et sur la société; ce n'est pas pour avoir écrit le plus beau des romans d'amour; ce n'est pas pour avoir fait jaillir des sources nouvelles de poésie, c'est pour avoir peint sa pitoyable existence, c'est pour avoir raconté ce qui lui advint en ce triste monde depuis le temps où il n'était qu'un jeune vagabond, vicieux, voleur, ingrat et pourtant sensible à la beauté des choses, rempli de l'amour sacré de la nature, jusqu'au jour où son âme inquiète sombra dans la folie noire. On n'ouvre plus guère l'Émile et la Nouvelle Héloïse. On lira toujours les Confessions.
De Chateaubriand aussi, on ne lit guère qu'un seul livre: celui où il s'est raconté, les Mémoires d'outre-tombe. Il s'était peint dans tous ses livres, dans le René des Natchez et dans celui d'Amélie, dans l'Eudore des Martyrs et jusque dans le Dernier des Abencérages. Du fond de la magnifique solitude de son génie, il ne vit jamais rien en ce monde que lui-même et son cortège de femmes. Pourtant nous préférons le livre où il se peint je ne dis pas sans apprêt, mais sans déguisement, avec un orgueil que l'ironie tempère, une sorte de bonhomie hautaine et un ennui profond qui s'amuse pourtant du jeu brillant des mots; enfin les Mémoires. Pour lui comme pour Jean-Jacques, le livre posthume est le livre durable.
Oui, nous aimons toutes les confessions et tous les mémoires. Non, les écrivains ne nous ennuient pas en nous parlant de leurs amours et de leurs haines, de leurs joies et de leurs douleurs. Il y a plusieurs raisons à cela. J'en découvre deux. La première est qu'un journal, qu'un mémorial, qu'un livre de souvenirs enfin échappe à toutes les modes, à toutes les conventions qui s'imposent aux oeuvres de l'esprit.
Un poème, un roman, tout beau qu'il est, devient caduc quand vieillit la forme littéraire dans laquelle il fut conçu. Les oeuvres d'art ne peuvent plaire longtemps; car la nouveauté est pour beaucoup dans l'agrément qu'elles donnent. Or, des mémoires ne sont point des oeuvres d'art. Une autobiographie ne doit rien à la mode. On n'y cherche que la vérité humaine. Cette remarque deviendra plus claire si je l'étends aux chroniques. Grégoire de Tours, a peint son âme et son monde dans un écrit informe et précieux. Cet écrit vit encore et nous touche. Les vers de son contemporain Fortunat n'existent plus pour nous. Ils ont péri avec la barbarie latine dont ils faisaient l'ornement.
Il faut considérer, en second lieu, qu'il y a en chacun de nous un besoin de vérité qui nous fait rejeter à certains moments les plus belles fictions. Cet instinct est profond. Il naît avec nous. Ma petite fille, quand je lui conte Peau-d'Âne, ne manque pas de me demander s'il est vrai que la bague de la princesse était dans le gâteau, et si tout cela est arrivé, et s'il existe encore des fées.
Voilà, je crois, les deux raisons principales pour lesquelles nous aimons tant les lettres et les petits cahiers des grands hommes, et même ceux des petits hommes, lorsqu'ils ont aimé, cru, espéré quelque chose et qu'ils ont laissé un peu de leur âme au bout de leur plume. Aussi bien, si l'on y songe, c'est déjà une merveille que l'esprit d'un homme médiocre.
Il y a beaucoup à admirer chez une personne ordinaire. Sans compter que ce que nous y admirons se retrouve chez nous, et cela nous est doux. Je découragerais volontiers certains de mes amis d'écrire un drame ou une épopée; je ne découragerais personne de dicter ses mémoires, personne, pas même ma cuisinière bretonne; qui ne sait lire que les lettres moulées de son livre de messe et qui croit fermement que ma maison est hantée par l'âme d'un sabotier qui revient la nuit demander des prières. Ce serait un livre intéressant que celui dans lequel une de ces pauvres âmes obscures s'expliquerait et expliquerait le monde avec une imbécillité dont la profondeur va jusqu'à la poésie.
Ce livre nous toucherait. Nous serions obligés, malgré la superbe de notre esprit, de reconnaître la parenté qui lie cette humble intelligence à la nôtre et de saluer en elle une aïeule. Car nous avons tous eu une grand'mère qui croyait à l'âme du sabotier. Notre science, notre philosophie sortent des contes des bonnes femmes. Mais qu'est-ce qui sortira de notre philosophie?
M. Lorédan Larchey, savant homme dont l'esprit est plein de curiosités ironiques, a publié jadis une petite collection de mémoires composés par des obscurs et des simples; je me rappelle confusément le journal d'un sergent et celui d'une vieille dame, et il me reste l'idée que c'est très curieux. Nous ne lirons jamais trop de mémoires et de journaux intimes, parce que nous n'étudierons jamais trop les hommes. Je ne suis pas du tout de l'avis de ceux qui trouvent qu'on a trop fait et trop publié en ce temps-ci d'ouvrages de ce genre, intimes et personnels.
Je ne crois pas qu'il faille être extraordinaire pour avoir le droit de dire ce qu'on est. Je crois au contraire que les confidences des gens ordinaires sont bonnes à entendre.
Quant à celles des hommes de talent, elles ont une grâce spéciale; c'est pourquoi je suis ravi, pour ma part, de la publication anticipée du Journal des Goncourt.
Ce journal, commencé par les deux frères le 2 décembre 1851, jour de la mise en vente de leur premier livre, fut continué, après la mort du plus jeune, par le survivant, qui ne songeait pas à le publier. Il en lut, l'an dernier, à la campagne, quelques cahiers à M. Alphonse Daudet, son ami, qui fut justement frappé de l'intérêt de ces notes brèves et sincères, de ces impressions immédiates. Il pressa M. de Goncourt de les livrer tout de suite au public, et sa douce violence eut raison des scrupules de l'auteur. Nous connaissons déjà la première partie de ce Journal; elle embrasse dix années et va jusqu'en 1861. La publication n'en présentait, ce me semble, aucun inconvénient grave. D'abord, on n'y parle guère que des morts. Les choses d'il y a trente ans sont des choses anciennes, hélas!
Toutes les figures qu'on revoit dans ce premier volume sont des figures d'autrefois. Gavarni, Gautier, Flaubert, Paul de Saint-Victor… On peut parler d'elles avec la liberté que nous rendent leurs ombres en fuyant. Quelques-unes s'effacent. D'autres grandissent. Gavarni devient dans le Journal presque l'égal des grands artistes de la Renaissance. Peintre, philosophe, mathématicien, tout ce qu'il dit est rare et profond. Il pense, et cela étonne au milieu de tout ce monde d'artistes qui se contente de voir et de sentir.
Il est à remarquer aussi que ce journal tout intime est en même temps tout littéraire. Les deux auteurs, qui n'en font qu'un, sont si bien voués à leur art, ils en sont à ce point l'hostie et la victime, ils lui sont si entièrement offerts, que leurs pensées les plus secrètes appartiennent aux lettres. Ils ont pris la plume et le papier comme on prend le voile et le scapulaire. Leur vie est un perpétuel travail d'observation et d'expression. Partout ils sont à l'atelier, j'allais dire à l'autel et dans le cloître.
On est saisi de respect pour cet obstiné travail que le sommeil interrompait à peine; car ils observaient et notaient jusqu'à leurs rêves. Aussi, bien qu'ils missent par écrit, au jour le jour, ce qu'ils voyaient et ce qu'ils entendaient, ne peut-on les soupçonner un seul instant de curiosité frivole et d'indiscrétion. Ils n'entendaient ni ne voyaient que dans l'art et pour l'art. On ne trouverait pas facilement, je crois, un second exemple de cette perpétuelle tension de deux intelligences. L'une d'elles s'y déchira. Tous leurs sentiments, toutes leurs idées, toutes leurs sensations aboutissent au livre. Ils vivaient pour écrire. En cela, comme dans leur talent, ils sont bien de leur temps. Autrefois, on écrivait par aventure. Certaines personnes vivaient de leur plume, comme l'abbé Prévost, en écrivant beaucoup, mais sans dépense excessive et constante de force nerveuse. D'ordinaire, les pensions aidant, le métier d'homme de lettres était un métier fort doux.
Le dix-neuvième siècle changea cet usage. C'est alors que les hommes de lettres organisèrent toute leur existence en vue de la production littéraire. Balzac, Gautier, Flaubert prirent d'instinct des dispositions héroïques et traversèrent le monde comme d'incompréhensibles étrangers. Mais les Goncourt firent mieux encore. Sans se distinguer par aucune marque extérieure de la société dans laquelle ils étaient nés, sans affectation, simplement, fermement, ils vécurent une vie particulière, spéciale, faite de rigoureuses observances, de dures privations, de pénibles pratiques, comme ces personnes pieuses qui, mêlées à la foule et habillées comme elle, observent les règles monastiques de la congrégation à laquelle elles sont secrètement affiliées. À cet égard, le Journal des Goncourt est un document unique. Je ne veux point examiner ici si cet ascétisme littéraire n'a pas, au point de vue de la conception et de l'exécution des livres, de sérieux inconvénients. Mais on comprend mieux, quand on a lu le Journal de 1851 à 1861, comment une culture excessive de l'appareil nerveux, une tension constante de l'oeil et du cerveau a produit «cette écriture artiste» que M. Edmond de Goncourt se reconnaît justement, et cette notation minutieuse des sensations qui est le caractère le plus saillant de l'oeuvre des deux frères. Leur pensée et leur style, créés dans une atmosphère spéciale, n'ont pas la gaieté du grand air et la joie facile des formes que mûrit le soleil. Mais c'est chose rare et c'est chose respectable; car l'un d'eux est mort de l'avoir trouvée. Le Journal nous explique comment.