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La vie littéraire. Quatrième série cover

La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 12: I
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About This Book

The author presents a series of short, conversational essays reflecting on literary criticism, aesthetics, and the workings of taste. He argues that sentiment and instinct guide readers more than reason, warns against systematic theories in aesthetic judgment, and questions the supposed authority of tradition and consensus. Through examples and wry observations he examines how imitation, reputation, and early approval shape reputations, how critical opinion changes over time, and how purported rules or scientific rigor fail to settle matters of beauty. The pieces blend anecdote, moral reflection, and skeptical argument to explore how literature is received, judged, and valued.

Ce fut vraiment une belle cérémonie. Rien n'était plus magnifique que ce long défilé de la cour impériale, de ces rois, de ces reines formant le cortège de l'impératrice, de ces grands personnages, de ces maréchaux couverts d'or, de plaques et de cordons, suivant, pour se rendre au grand salon carré du Louvre disposé en chapelle, la galerie du musée, entre deux haies de spectateurs, hommes ou femmes, parés, brodés, revêtus de leur uniforme.

Quand l'empereur, l'impératrice et le cortège furent passés, M. Mounier dit à l'oreille de M. de Barante:

—Tout cela ne nous empêchera pas d'aller un de ces jours mourir en
Bessarabie.

M. Mounier savait à qui il parlait.

Ce premier volume nous montre en M. de Barante un homme de beaucoup de tact, de sens et finesse, un homme de second plan, mais qui a bien son originalité: c'est un janséniste aimable.

MYSTICISME ET SCIENCE

Dic nobis Maria…

Je ne suis, qu'un rêveur et sans doute je ne perçois les choses humaines que dans le demi-sommeil de la méditation, mais il me semble que la saison où nous sommes, l'équinoxe du printemps, est une époque de conciliation et de sympathie pendant laquelle il convient de faire entendre des paroles d'espérance et d'amitié. Et ce qui me fait croire cela, c'est, vous le dirai-je, la coutume des oeufs de Pâques qui, datant d'un âge immémorial et remontant sans doute aux civilisations primitives, s'est conservée jusqu'à nos jours chez les peuples chrétiens. Cette longue tradition, qui atteste l'esprit conservateur des sociétés, montre aussi que bien des choses peuvent être conciliées, qui semblaient inconciliables.

Il faut entendre les leçons du calendrier. Au moment de l'année que nous avons dépassé de quelques jours, les mystères de la nature et les mystères de la religion se confondent en féeries magnifiques; l'esprit et la matière célèbrent à l'envi l'éternelle résurrection; les sanctuaires et les bois fleurissent ensemble. L'Église chante: «Dic nobis, Maria… Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur le chemin?—J'ai vu le suaire et les vêtements, les témoins angéliques, et j'ai vu la gloire du Ressuscité.» Et ces paroles charmantes expriment avec la même puissance le retour du printemps et la victoire du Christ. Elles associent dans une image de passion et de gloire l'éternel Adonis et le Dieu des temps nouveaux. Tandis que de la nef montent avec l'encens ces paroles joyeuses: «Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin?» les oiseaux qui font leur nid dans le vieux clocher répondent par leur chant: «Marie, Marie, dans ton chemin, tu as vu les premiers rayons du soleil se mêler à la douce pluie, comme le sourire aux larmes, et se transformer en feuilles et en fleurs. La lumière se change aussi en amour quand elle pénètre dans nos coeurs. C'est pourquoi, saisis de l'ardeur de bâtir des nids, nous portons des brins de paille dans noire bec. Oui, la chaleur féconde se métamorphose en désir. Ce qui est une grande preuve de l'unité de composition de l'univers. M. Berthelot, qui est chimiste, commence à soupçonner ces choses, que les vieux alchimistes avaient devinées avant lui. Mais comment, de cette unité, sortit la diversité? C'est ce qui passe l'intelligence des chimistes comme celle des oiseaux.

Voilà, voilà ce que Marie a vu sur son chemin. Elle a vu la gloire du Ressuscité, qui meurt et qui renaît tous les ans. Il renaîtra longtemps encore après que nous ne serons qu'un peu de cendre légère; mais il ne renaîtra pas toujours, car il n'est (tout soleil qu'il est) qu'une goutte de feu perdue dans l'espace infini. Et que sommes-nous, nous les oiseaux? Un rien, un monde. Nous aimons, nous couvons nos oeufs, nous nourrissons nos petits. Nous sommes une parcelle de la vie universelle. Et tout, dans l'univers, est utile, à moins que tout ne soit qu'illusion et vanité; ces deux idées sont également philosophiques. Mais les oiseaux croient que les oiseaux sont nécessaires et ils agissent en conséquence.»

Voilà le dialogue des orgues et des oiseaux tel que je l'ai entendu en passant devant une église de village, le matin de Pâques. Il m'a paru très religieux.

Dans tous les pays et dans tous les siècles, le solstice du printemps a mêlé ainsi, dans une solennité joyeuse, les espérances du mystique à l'allégresse de la nature. Le christianisme ne s'est pas dégagé, dans ses féeries pascales de ce doux paganisme qui l'enlace, au fond de nos campagnes, comme le lierre et la ronce embrassent une croix de pierre.

M. Camille Flammarion me contait un jour que dans le Bassigny, son pays natal, les paysans célèbrent encore le renouveau, comme au temps de Jeanne d'Arc, en associant aux cérémonies du culte catholique des rites plus anciens, qui témoignent d'un naturalisme candide. Et partout la rencontre de Marie avec le mystérieux jardinier devient le symbole des joies de la terre en même temps que des espérances célestes. «Dic nobis, Maria… Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin?…» Je la retrouvais l'autre jour, cette parole liturgique, dans une revue de littérature et d'art, au début d'un de ces articles de critique morale qui trahissent le mysticisme de la génération nouvelle. «Marie, qu'as-tu vu sur la route?» répétait avec anxiété M. Paul Desjardins, ce jour de Pâques, en commençant d'écrire sur un des maîtres en qui la jeunesse a mis de grandes espérances[5].

Et ces pages, d'un accent si pur, d'un sentiment si généreux, témoignaient d'une telle inquiétude que j'en fus un peu troublé. Le Dic nobis, Maria y devenait la devise d'une palingénésie confuse, d'une religion indécise, d'un je ne sais quoi de meilleur qui va naître. Cet article de M. Desjardins est un signe, entre mille autres, du malaise de l'esprit nouveau.

Tout cela est bien trouble encore. Mais il importe de suivre ce mouvement qui commence; il faut le suivre avec sollicitude, et dans celle humeur bienveillante qui nous pénétrait au moment d'écrire ces lignes. Nous nous attacherons à discerner la direction que prennent les jeunes intelligences. C'est aux plus fermes et aux plus sages d'essayer de conduire et d'éclairer ceux qui entrent aujourd'hui dans la vie intellectuelle. Je n'ai pas d'autre ambition pour ma part que de me débrouiller parmi ces nouveautés indécises. Je le dois, il le faut, puisqu'enfin j'écris, ce qui est terrible, quand on y songe.

Le plus clair c'est que la confiance dans la science, que nous avions si forte, est plus qu'à demi perdue. Nous étions persuadés qu'avec de bonnes méthodes expérimentales et des observations bien faites nous arriverions assez vite à créer le rationalisme universel. Et nous n'étions pas éloignés de croire que du XVIIIe siècle datait une ère nouvelle. Je le crois encore. Mais il faut bien reconnaître que les choses ne vont pas aussi vite que nous pensions et que l'affaire n'est pas aussi simple qu'elle nous paraissait: M. Ernest Renan, notre maître, qui plus que tout autre a cru, a espéré en la science, avoue lui-même, sans renier sa foi, qu'il y avait quelque illusion à penser qu'une société pût aujourd'hui se fonder tout entière sur le rationalisme et sur l'expérience.

La jeunesse actuelle cherche autre chose. Et, puisqu'on repousse cette science que nous apportions comme la révélation suprême, il faut bien que nous sachions pourquoi on la repousse.

On lui reproche d'abord son insuffisance. La science, nous dit-on, n'est pas fondée; vous avez constitué des sciences, ce qui est bien différent. Et qu'est-ce que vous appelez sciences, s'il vous plaît? Des lunettes, ni plus ni moins. Des lunettes! Elles vous donnent une vue plus pénétrante et vous permettent d'examiner certains phénomènes plus exactement. D'accord! Mais, cela importe-t-il beaucoup? Quand vous avez observé quelques mirages de plus dans cet abîme d'apparences qui est l'univers sensible, en connaissez-vous mieux la raison des choses, les lois du monde qu'il importerait de connaître? Et croyez-vous que vos découvertes en physiologie et en chimie vous aient mis sur la voie d'une seule vérité morale?

Votre science ne peut aspirer à nous gouverner parce qu'elle est d'elle-même sans morale et que les principes d'action qu'on pourrait en tirer seraient immoraux.

Elle est inhumaine; sa cruauté nous blesse; elle nous anéantit dans la nature; elle nous rapproche des animaux et des plantes en nous montrant ce qu'ils ont en commun avec nous, c'est-à-dire tout: les organes, la joie, la douleur et même la pensée. Elle nous montre perdus avec eux sur un grain de sable et elle proclame insolemment que les destinées de l'humanité tout entière ne sont pas quelque chose d'appréciable dans l'univers.

En vain, nous lui crions que nous retrouvons l'infini en nous. Elle nous apprend que la terre n'est pas même un globule dans cette veine d'Ouranos, que nous nommons la voie lactée; elle nous fait rougir de honte et de confusion au souvenir du temps où nous nous croyions le centre du monde et le plus bel ouvrage de Dieu, nous qui, en réalité, tournons gauchement autour d'une médiocre étoile, un million de fois plus petite que Sirius.

Notre imperceptible canton de l'univers semble assez pauvre, autant que nous pouvons en juger. Il n'a qu'un soleil, tandis que beaucoup de systèmes en ont deux ou trois. Son astre central doit avoir peu d'éclat, vu des systèmes les plus voisins. Il est rougeâtre, ce qui est signe qu'il ne brûle plus avec l'énergie des jeunes étoiles toutes blanches; bientôt, dans quelques millions de siècles seulement, il ne montrera plus qu'un disque fuligineux, taché de larges scories noires; et ce sera la fin, et le grain de poussière, qui se nomme la Terre et qui n'aura plus de nom alors, roulera avec lui dans la nuit éternelle.

L'humanité aura péri, sans doute, bien avant cette époque. En attendant, on nous enseigne que nous nous acheminons vers la constellation d'Hercule; notre poussière y parviendra un jour dans l'ombre et le silence: c'est là tout ce que la science peut nous révéler des destinées de l'humanité.

Nous faisons le voyage en compagnie de quelques planètes dont les unes se perdent pour nous dans la lumière du soleil, comme Vénus et Mercure et les autres dans la nuit de l'espace, comme Uranus et Neptune. On croit avoir remarqué que Vénus ne présente jamais qu'une face au soleil. Mais on n'en est pas encore bien sûr. La seule planète dont nous ayons pu observer la surface est Mars, notre voisin; on y a distingué des terres, des mers, des nuages, de la neige au pôle, et M. Flammarion en a dessiné la carte. M. Schiaparelli y a vu des canaux, l'an passé. Ces canaux se creusent comme par enchantement et, si ce sont là des ouvrages de l'industrie martienne, il faut reconnaître que les ingénieurs de cette planète sont infiniment supérieurs aux nôtres. Mais on ne sait pas si ce sont des canaux et il semble bien que ce monde soit mouvant et plus agité que la face de la terre. Sa figure change à toute heure. Il est infiniment probable qu'il est habité; mais nous ne saurons jamais quelles formes y revêt la vie. Il est vraisemblable qu'elle y est aussi pénible que sur la terre; nous pouvons le croire, et c'est là du moins une consolation que la science ne nous enlève pas.

Et quant à l'homme même, qu'en a fait la science? Elle l'a destitué de toutes les vertus qui faisaient son orgueil et sa beauté. Elle lui a enseigné que tout en lui comme autour de lui était déterminé par des lois fatales, que la volonté était une illusion et qu'il n'était qu'une machine ignorante de son propre mécanisme. Elle a supprimé jusqu'au sentiment de son identité, sur lequel il fondait de si fières espérances. Elle lui a montré deux existences distinctes, deux âmes dans un même individu.

La génération nouvelle fait ainsi le procès à la science et la déclare déchue du droit de gouverner l'humanité.

Que veut-elle mettre à la place des connaissances positives? C'est ce que nous avons le devoir de rechercher.

CÉSAR BORGIA[6]

Il fallait qu'il y eût des Borgia, pour qu'on sût tout ce que fait la bête humaine quand elle est robuste et déchaînée. Ces Espagnols romanisés n'étaient point nés qu'on sache avec un autre coeur, avec une autre âme que le vulgaire. Leur longue habitude du crime ne les a pas déracinés tout à fait de l'humanité, à laquelle ils tiennent encore par des fibres saignantes. Les sentiments naturels éclatent en eux avec violence. Le pape Alexandre a des entrailles de père: devant le cadavre de son premier-né, il pleure comme un enfant et prie comme une femme. Sa fille Lucrèce est capable d'attachement et donne des larmes sincères à la mémoire de son second mari et à celle de son frère. Et si le plus dénaturé des Borgia, César, n'eut pas, dans toute sa vie, une lueur de pitié ni un éclair de tendresse, il montra dans la conduite de la guerre et dans l'administration des pays conquis un esprit d'ordre, de sagesse et de mesure qui atteste du moins une certaine beauté intellectuelle. Non, les Borgia n'étaient pas des monstres au sens propre du mot. Leur personne morale n'était atteinte, à ce qu'il semble, d'aucun vice constitutionnel: ils ne différaient point, par leurs idées ou leurs sentiments, des Savelli, des Gaetani, des Orsini, dont ils étaient entourés. C'étaient des êtres violents, en pleine possession de la vie. Ils désiraient tout, et en cela ils étaient hommes; ils pouvaient tout: c'est ce qui les rendit effroyablement criminels. Il serait dangereux de se le dissimuler: les sociétés humaines contiennent beaucoup de Borgias, je veux dire beaucoup de gens possédés d'une furieuse envie de s'accroître et de jouir.

Notre société en renferme encore un très grand nombre. Ils sont de tempérament médiocre et craignent les gendarmes. C'est l'effet de la civilisation d'affaiblir peu à peu les énergies naturelles. Mais le fonds humain ne change pas, et ce fonds est âpre, égoïste, jaloux, sensuel, féroce.

Il n'y a pas, dans nos administrations, de pauvre bureau qui ne voie, dans ses quatre murs tapissés de papier vert, toutes les convoitises et toutes les haines qui s'allumèrent dans le Vatican, sous la papauté espagnole. Mais la bête humaine y est moins vigoureuse, moins ardente, moins fière; le tigre royal est devenu le chat domestique. Au fond, l'affaire est la même: il s'agit de vivre, et cela seul est déjà féroce.

César était encore adolescent quand son père, le cardinal Rodriguez Borgia s'éleva par la simonie au siège pontifical. C'était un vieil homme dur et rusé qui gardait pour la luxure et la domination des capacités énormes. Chez lui l'instinct était merveilleux, comme chez les bêtes. Son cynisme était magnifique. Il assit à son côté, dans la chaire de Pierre, celle belle Julie Farnèse que le peuple de Rome appelait, pour égaler le blasphème au scandale, la femme de Jésus-Christ, sposa del Christo. Les gens du peuple disaient encore, en montrant du doigt le frère de Julie, ce Farnèse, qu'Alexandre avait revêtu de la pourpre: «C'est le cardinal della Gonella, le cardinal du cotillon». Le Romain riait et laissait dire. En ces jours-là, chez les petits comme chez les grands, dans tout le peuple, la chair débridée faisait rage. Ce vieux pontife obèse était grand d'impureté, quand, aux noces de Lucrèce, il versait des dragées dans le corsage des nobles Romaines, ou quand, après souper, assis à côté de sa fille, il faisait danser des courtisanes nues, qu'éclairaient les flambeaux de la table posés à terre. Cependant le Tibre roulait toutes les nuits des cadavres, et il y avait chaque jour quelqu'un dont on apprenait la mort en même temps que la maladie. Le saint-père avait des moyens sûrs de se défaire de ses ennemis. À cela près, bon chrétien, car il n'erra jamais en matière de foi et se montra fort désireux d'accroître le domaine de saint Pierre. Mais, à vrai dire, il n'aima rien tant que ses enfants, les accabla de biens et d'honneurs jusqu'à nommer sa fille Lucrèce garde du sceau pontifical, régente du Vatican et gouverneur de Spolète.

À quinze ans, César était archevêque de Pampelune; à dix-sept, cardinal de Valence. L'ambassadeur du duc de Ferrare l'alla voir dans sa maison du Transtevère. Après une de ces visites, il écrivit dans une dépêche, les quelques mots que voici:

«Il allait partir pour la chasse: il était vêtu de soie, l'arme au côté. À peine un petit cercle rappelait le simple tonsuré. Nous cheminâmes ensemble à cheval, en nous entretenant. C'est un personnage d'un grand esprit, très supérieur, et d'un caractère exquis. Il est d'une grande modestie.» Les contemporains vantaient volontiers la modestie de César et celle de sa soeur Lucrèce. Il reste à savoir ce qu'ils entendaient par modestie, et si ce n'était pas l'élégante sobriété du geste et de la parole.

En ce cas, César méritait cette louange. Bien qu'instruit dans les sciences sacrées et les sciences profanes, théologien, humaniste et même poète, il demeurait silencieux et taciturne. C'était, disent ceux qui l'ont approché, un seigneur fort solitaire et secret, molto solitario e segreto. Amoureux des étoffes somptueuses, des bijoux ingénieux et des pierreries étincelantes, il passait magnifiquement vêtu, roulant entre ses doigts une boule d'or contenant des parfums, et la tête déjà pleine de ces grands desseins que Machiavel devait bientôt admirer. Sous un ciel et dans un temps où c'était une gloire que d'être beau, César était d'une beauté éclatante.

Cette race des Borgia, que l'obésité envahissait avec l'âge, était superbe dans la première sève de la jeunesse. Ce prince blond et charmant, biondo e bello, songeait à rejeter la pourpre qui l'embarrassait et à ceindre l'épée. Mais l'épée qu'il convoitait, l'épée de capitaine général des milices pontificales devant laquelle s'inclinait le gonfalon de l'Église, son frère, le fils aîné du pape, le duc de Gandia, la tenait et ne se la laisserait pas arracher.

À vingt ans, César commit son premier crime et ce fut le chef-d'oeuvre des crimes. Les deux frères dînaient dans la maison de Madona Vanozza, leur mère, proche Saint-Pierre aux Liens. Dîner d'adieu; ils devaient tous deux quitter Rome le lendemain, César pour assister au couronnement du roi de Naples, Gandia pour recevoir l'investiture des nouvelles possessions que lui avait données le pape. On se sépara assez avant dans la nuit. César sur sa mule, et Gandia sur son cheval, partirent ensemble. Ils prirent le chemin du Vatican et se séparèrent devant le palais du cardinal Sforza. Là, le duc de Gandia prit congé de son frère et s'engagea dans une ruelle.

Il ne rentra pas chez lui. Le pape le fit chercher partout pendant deux jours; ce fut en vain. Le troisième jour on envoya trois cents mariniers fouiller le lit du Tibre; l'un d'eux ramena dans ses filets le corps du duc de Gandia, percé de neuf blessures et la gorge ouverte. La douleur du père fut horrible et démesurée. Cet homme sensuel, déchiré dans ses entrailles, ne cessait point de gémir et de pleurer. Son orgueil s'était écroulé avec sa joie. Il demandait pardon à Dieu, cependant il poussait l'enquête, anxieux de connaître la vérité, impatient de lumière. Chaque jour apportait quelque indice. Des témoins avaient vu les assassins soutenir le corps vacillant sur un cheval, puis le jeter dans le fleuve. On allait découvrir les coupables. Tout à coup le pape arrêta l'enquête. Il craignait d'en savoir déjà trop. Il ne voulait plus connaître le meurtrier de son fils. Il ne voulait pas savoir le nom que Rome entière prononçait tout bas.

«Sa Sainteté ne cherche plus, dit un témoin, et tous ceux qui l'entourent ont la même opinion, il doit savoir la vérité.» Trois semaines plus tard, César était de retour à Rome. Le Sacré Collège se rendit au Vatican, où le pape attendait, selon l'usage, pour lui donner sa bénédiction pontificale, ce fils, qu'il n'avait pas revu depuis le meurtre. Arrivé au pied du trône, César s'inclina. Son père ouvrit les bras et le baisa silencieusement au front, puis il descendit de son siège. Eo deosculato, descendit de solio. En posant ses lèvres sur le front de Caïn, ce malheureux père a goûté sans doute toute l'amertume humaine, et son silence est plein d'une désolation infinie. Mais c'est un homme de premier mouvement, en qui toutes les impressions, même les plus fortes, sont fugitives. Bientôt il oubliera le cadavre sanglant que le Tibre a roulé. Il admirera malgré lui ce fils audacieux qui n'a craint ni Dieu ni son père. Il reconnaîtra son sang. Il débarrassera César de la pourpre qui va mal à un tel audacieux et il l'enrichira des dépouilles de la victime. C'est à César qu'il remettra le gonfalon de l'Église. Et quand César aura conquis les Romagnes et rendu à saint Pierre les villes de son patrimoine, les entrailles du père tressailliront de joie et d'amour. Trois ans plus tard, à la nouvelle que son fils va venir, le pape ne donne plus d'audiences, dit un clerc des cérémonies, il est fiévreux, agité; il pleure, il rit en même temps.

Ces sentiments ne témoignent-ils pas d'une humanité terriblement rude et simple? C'est ainsi, n'est-il pas vrai? qu'on imagine l'âme des hommes des cavernes.

En fait de crimes, César ne fit jamais plus grand que l'assassinat de Gandia. Mais ses autres meurtres, celui, par exemple, d'Alphonse de Bisceglie, le second mari de Lucrèce, portent ce même caractère d'utilité pratique. César tua toujours froidement, sans fantaisie, par pur intérêt. Il n'est pas possible de mettre plus de lucidité dans le crime. Dans toutes ses entreprises, il portait un génie démesuré et des ardeurs surhumaines. Ce blond César, danseur gracieux, qui conduisait, entre deux assauts, des ballets symboliques, était un Hercule.

Le jour de la Saint-Jean, le 24 juin de l'année 1500, on avait organisé des courses de taureaux à Rome, derrière la basilique de Saint-Pierre, selon la mode apportée à Rome, depuis Callixte, par les Aragonais. César descendit, à visage découvert, dans l'arène, combattit à pied, simplement revêtu d'un pourpoint, avec l'épée courte et la muleta et, dans cinq passes successives, se mesura avec cinq taureaux qu'il mit tous à mort. Il abattit même le dernier d'un seul coup d'espadon, aux cris d'une foule en délire.

Aux fêtes du troisième mariage de Lucrèce Borgia, le 2 janvier 1502, il y eut encore des combats de taureaux sur la place Saint-Pierre. Cette fois, César descendit à cheval dans l'arène. Il salua l'assistance à la mode espagnole et, fonçant droit sur la bête, l'attaqua à la lance. Puis il se montra à pied au milieu du cuadrilla de dix Espagnols.

Il est croyable, que, dans sa vie brûlante, il ne connut pas de plus grande joie que celle d'employer la force inépuisable de ses muscles. On le voyait sans cesse occupé à tordre une barre d'acier, à rompre un fer à cheval ou une corde neuve.

Les historiens nous le montrent à Césena, après la conquête, entouré de ses compagnons d'armes et de plaisirs, gravissant chaque dimanche la colline où les paysans se rassemblaient pour essayer leur force et leur adresse, et là prenant part, sans être reconnu, aux jeux en usage chez ces robustes et violentes populations des Romagnes et exigeant de tous les gentilshommes qu'ils acceptassent comme lui la lutte avec les rustres.

Il méprisait profondément les femmes. Ayant épousé Charlotte d'Albret, fille du roi de Navarre, il la quitta quelques jours après son mariage et n'eut plus le loisir de la revoir. Pendant une de ses campagnes dans les Romagnes, il vit la femme d'un de ses capitaines vénitiens, la trouva belle et la fit enlever. À Capoue, il garda pour lui les plus belles prisonnières. Ceux qui entraient dans sa tente apercevaient une grande belle fille sans nom, sans histoire, favorite muette, dit M. Yriarte, qu'il menait en campagne. On ne sait pas même le nom de la mère des deux bâtards qu'il laissa après lui. En somme, il ne donna jamais une pensée à une femme. Mais cet homme fort perdit, près d'une femme, en un jour, sa santé et sa beauté. À vingt-cinq ans son visage se couvrit subitement de pustules et de taches ardentes, qu'il garda jusqu'à sa mort. Ses yeux caves semblaient venimeux. Il fut horrible dès lors.

On sait comment la mort d'Alexandre VI ruina la fortune de César et comment, trahi par Gonzalve de Cordoue, le duc des Romagnes dut renoncer à tous droits sur les États qu'il avait conquis. On sait que, deux ans, prisonnier de Ferdinand le Catholique, César réussit à s'évader du château de Medina del Campo et, s'étant mis au service du roi de Navarre, son beau-frère, se fit tuer en furieux à Viana. Dans sa vie si courte, il étonna moins encore par la froideur de sa scélératesse que par l'éclat de son intelligence. C'était un capitaine excellent et un politique habile. Machiavel admirait l'homme qui allait toujours à la vérité effective de choses.

«Ce seigneur, a-t-il dit du duc des Romagnes, est splendide et magnifique et, dans la carrière des armes, telle est son audace, que les plus hautes entreprises lui semblent peu de chose; dès qu'il s'agit d'acquérir de la gloire et d'agrandir ses États, il ne connaît ni repos, ni fatigue, ni danger. À peine arrive-t-il en quelque lieu, on apprend son départ. Il sait se faire bien venir du soldat. Il sut rassembler les meilleures troupes de l'Italie; et toutes ces circonstances, jointes à une fortune insolente, font de lui un victorieux et un formidable.»

Nul doute que César Borgia n'ait été un des plus habiles hommes de son temps.

Des témoignages irrécusables nous le montrent doux à ses peuples, attentif à ne point les surcharger d'impôts, et, en marche dans les campagnes à la tête de ses troupes, libéral pour tous ceux qui venaient au-devant de lui demander des grâces, solliciter sa générosité, réclamer la liberté de quelque parent prisonnier ou exilé, ou de quelque soldat réfractaire. César ne les rebutait jamais, tandis qu'il se montrait impitoyable pour les concussionnaires. Enfin, il était assez habile pour se montrer juste et humain quand il le fallait.

Il eut, avec l'âme la plus noire, une brillante et vaste intelligence. Irons-nous jusqu'à dire qu'il eut un grand génie? Non, car, en définitive, il ne fonda rien et le démon dont il était possédé précipita furieusement la ruine de son oeuvre et de sa vie. D'ailleurs, il est bon et consolant de se dire, avec un historien optimiste, que la puissance créatrice est toujours le partage de la grandeur morale.

Tout ce qu'on vient de lire n'est qu'une suite de notes prises sur le livre de M. Charles Yriarte, et par endroits je dois le dire, ces notes suivent le texte de très près.

Ce livre est aussi intéressant que possible. Il est visible que M. Charles Yriarte a pris beaucoup de plaisir à l'écrire. C'est un grand curieux que M. Charles Yriarte. Son histoire de César Borgia, très étudiée dans l'ensemble, contient des parties neuves. Je signalerai particulièrement à cet égard les chapitres sur la captivité et la mort du héros, ainsi que quelques pages sur l'épée que César se fit faire en 1498 avec cette devise: Cum Numine Cesaris Omen.

JAMES DARMESTETER[7]

J'aime beaucoup le Collège de France et cela pour diverses raisons. On y professe à la fois les plus vieilles sciences du monde et les plus nouvelles. L'enseignement qu'on y donne ne sert à rien; aussi garde-t-il une noblesse incomparable. Il y est absolument libre. MM. les lecteurs et professeurs, comme dit l'affiche, traitent de ce qu'ils veulent et comme ils veulent. Là, M. Émile Deschanel parle ingénieusement du romantisme des classiques, et M. Brown-Sequart cherche les moyens de vaincre la vieillesse.

Cette antique maison a cela d'aimable, qu'elle est ouverte à toutes les nouveautés. On y enseigne tout. Je voudrais qu'on y enseignât le reste. Je voudrais qu'on y créât une chaire de télépathie pour quelque élève du docteur Charles Richet et une chaire de socialisme dont M. Malon serait le titulaire. J'oserais réclamer aussi une chaire d'astronomie physique, afin d'étudier de plus près les canaux de la planète Mars, qui m'inquiètent beaucoup. Il conviendrait d'en disserter amplement avant qu'un astronome constate qu'ils n'existent point. Je ne sais rien de plus attachant que les jeunes sciences qui en sont encore aux fables de l'enfance, et je voudrais que le Collège de France ouvrît à toutes son sein indulgent. Cet établissement unit en lui des vieux procédés et les nouvelles méthodes: tel professeur y continue encore Rollin et nos vieux oratoriens; tel autre, comme M. Gaston Paris ou M. Louis Havet, y déploie toutes les ressources de l'érudition moderne. C'est une abbaye de Thélème où chacun est libre parce que tout le monde y est sage. On souffre que la jeunesse y soit bouillante et que la vieillesse y sommeille quelquefois. On doit y être heureux. Chaque maître a ses auditeurs. L'un est écouté par de jeunes savants, l'autre par des femmes élégantes, un troisième par quelques vieillards frileux. Et chacun a une belle affiche blanche à la porte de sa maison. M. Renan administre le Collège de France avec un esprit de prudence et d'amour et cette foi dans les choses de la science qui inspire toutes ses pensées et toutes ses actions. Son indulgente sollicitude y maintient la paix, l'indépendance et la justice. Il rappelle ces grands abbés d'autrefois qui, tenant la crosse d'une main grasse et blanche, déployaient dans le gouvernement de leur monastère la plus douce énergie et cachaient leur zèle sous leur sourire.

Il n'y a pas jusqu'aux murs du Collège de France qui ne me charment par une expression de silence et de recueillement. Ils sont vieux, mais non point d'une antiquité profonde. Leurs premiers fondements datent de deux siècles. J'ai lu dans je ne sais quel bouquin poudreux et racorni les lamentations de Ramus, se plaignant d'être réduit à professer dans la rue, en sorte que ses leçons, disait-il, étaient sans cesse «importunées et destourbies par le passage des crocheteurs et lavandières». Mais les murs du Collège de France, qui commencèrent à s'élever sous Louis XIII, ont entendu Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Vauquelin et Cuvier. Et plus tard ils ont entendu ceux dont Michelet a dit: «Nous étions trois cordes harmonieuses: Quinet, Mickiewicz et moi.»

Quand on va au Collège de France, pour bien faire, il faut aller par la rue Saint-Jacques. C'est une rue mal pavée, étroite et tortueuse, mais noble et pleine de gloire. Car c'est là que furent établies, au temps du roi Louis XI, les presses du premier imprimeur parisien. Trois siècles, cette voie fut honorée par d'illustres et doctes libraires, et maintenant, ruinée et déchue, elle est encore bordée d'étalages de bouquins latins et grecs. Là, sous un ciel gris, dans l'ombre humide, sur le pavé gras, bousculé par les voitures, le pauvre poète qui aime le livre parce que le livre est le rêve, s'arrête instinctivement devant les boîtes du bouquiniste. Il ouvre un petit classique de deux sous, de mine pitoyable et tout taché d'encre. Il lit et voit bientôt—ô magie!—des figures de vierges passer dans leur tunique blanche. Il voit Antigone sous les lauriers sacrés. Et il s'en va poursuivant, les pieds dans la boue, l'essaim des ombres héroïques et charmantes.

Je l'avoue, jadis, à l'âge où l'on attrape les vers de Sophocle aux étalages des bouquinistes, j'allais au Collège de France par cette étroite, montueuse, raboteuse, sale et vénérable rue Saint-Jacques, où l'on acquiert le mépris des faux biens avec la certitude que les seules richesses enviables sont celles de l'intelligence. Si j'ai pris la liberté de vous conduire aujourd'hui—par la rue Saint-Jacques—à la vieille maison que fonda François Ier, c'est pour vous faire entendre un des plus jeunes et des plus estimés professeurs du Collège de France, M. James Darmesteter, qui y occupe la chaire des langues iraniennes. Ce nom de Darmesteter est deux fois cher à la science. Le frère de James, Arsène, est mort jeune, mais non pas sans avoir laissé des travaux considérables sur la langue française. Il était excellent par la méthode, la rectitude et la faculté de construire. Son livre de la Vie des mots est d'une logique supérieure. Arsène a fait, en collaboration avec le vénéré M. Hatzfeld, un dictionnaire français qui, je l'espère, sera bientôt publié et qui sera le premier où l'on trouvera les divers sens de chaque mot dérivant logiquement les uns des autres et s'expliquant par leur succession même. C'était l'homme le plus simple, le meilleur, le plus laborieux, et tous ceux qui l'ont fréquenté dans sa modeste maison de Vaugirard peuvent témoigner de la sainteté de sa vie. Je vois encore sa figure paisible et grave d'artisan, son geste sobre, son air d'humilité fière et d'intelligente candeur. J'entends encore sa parole nette comme sa pensée, égale, douce et pénétrante. Son jeune frère, M. James Darmesteter pour lequel il avait un coeur et des yeux de mère, donnait d'aussi grandes espérances, fondées sur d'autres qualités. Plus spontané, plus rapide, tout en intuitions soudaines, James était admirable pour la hardiesse et la variété des vues. Il abondait en idées générales, et l'on devinait dès lors que son activité dévorerait une large part de science et de poésie. Il n'avait ni la sérénité ni la prudence intellectuelle de son frère. Sa parole haletante, brève, imagée, annonce un tout autre génie; son regard fiévreux trahit le poète, et en vérité il est poète autant que savant. Je voudrais vous peindre ce noir regard d'arabe sur son pâle visage aux traits accentués, qui porte les traces d'une extrême délicatesse de tempérament. Je voudrais montrer tout ce qu'il y a de passion et d'ardeur dans cette enveloppe frêle. Du moins vous le retrouverez tout entier dans ses livres, dans son style éclatant et brisé, dans ses idées emportées, dans son impétueuse imagination.

James Darmesteter est juif. Il en a le masque, il en a l'âme, cette âme opiniâtre et patiente qui n'a jamais cédé. Il est juif avec une sorte de fidélité qui est encore de la foi. Assurément, il est affranchi de toute religion positive. Il a fait sa principale étude des mythes, et il s'est appliqué à reconnaître à la fois le mécanisme des langues et le mécanisme des religions. Il sait comment les croyances d'Israël se sont élaborées. Mais dans un certain sens il a gardé sa créance à la Bible des juifs. En dehors de toute confession, au dessus de tout dogme, il est resté attaché à l'esprit des Écritures. Bien plus, par un tour original de la pensée, il fait entrer les plus belles parties du christianisme dans le judaïsme et ramenant l'église à la synagogue, il réconcilie la mère et la fille, dans une Jérusalem idéale. Mais c'est la fille, comme de raison, qui reconnaît ses torts et confesse ses erreurs. Il trouve que le christianisme a beaucoup de judaïsme. Et voici comme il s'exprime dans ses Essais orientaux:

«Tout ce qui, dans le christianisme, vient en droite ligne du judaïsme vit et vivra. Le règne de la Bible et des Évangiles, en tant qu'ils s'inspirent d'elle, ne pourra que s'affermir à mesure que les religions positives qui s'y rattachent perdront de leur empire. Les grandes religions survivent à leurs autels et à leurs prêtres: l'hellénisme aboli a moins d'incrédules aujourd'hui qu'aux jours de Socrate et d'Anaxagore: les dieux d'Homère se mouraient quand Phidias les taillait dans le paros; c'est à présent qu'ils trônent vraiment dans l'immortalité, dans la pensée et le coeur de l'Europe. La croix a beau tomber en poussière: il est quelques paroles, prononcées à son ombre en Galilée, dont l'écho vibrera à toute éternité dans la conscience humaine. Et quand le peuple qui a fait la Bible s'évanouirait, race et culte, sans laisser de trace visible de son passage sur la terre, son empreinte serait au plus profond du coeur des générations qui n'en sauront rien, peut-être, mais qui vivront de ce qu'il a mis en elles. L'humanité, telle que la rêvent ceux qui voudraient qu'on les appelât des libres penseurs, pourra renier des lèvres la Bible et son oeuvre; elle ne pourra la renier du coeur sans arracher d'elle-même ce qu'elle a de meilleur en elle, la foi en l'unité et l'espérance en la justice, sans reculer dans la mythologie et le droit de la force de trente siècles en arrière.»

En réalité, c'est dans le crépuscule des dieux que M. James Darmesteter réconcilie le Messie avec les Juifs qui l'ont crucifié. Un pieux athéisme le dispose à toutes les conciliations. Son syncrétisme est d'autant plus large qu'il embrasse des idées pures. Il a raison; quand ils n'ont plus de prêtres, les dieux deviennent très faciles à vivre. Cela se voit dans les musées. Et si les hôtes de M. Guimet échangent, sur leurs socles d'ébène ou de bronze, des regards irrités ou surpris, ils se tolèrent les uns les autres et le dialogue de leurs yeux vénérables se prolongera à jamais dans une paix auguste.

Les dieux, M. James Darmesteter les a tous mis d'accord, et Jésus avec eux, dans les admirables poèmes en prose de son livre de la Légende divine. Il a montré en eux les formes diverses de la conscience humaine.

Ces pages, d'un rythme puissant et d'une pensée profonde, portent cette dédicace: Mariæ sacrum. Il est permis de reconnaître sur cette inscription votive le nom de la compagne du poète et du savant, car ce nom appartient à la poésie et à l'art.

Mary Robinson, aujourd'hui madame Darmesteter, est un poète anglais d'une exquise délicatesse; ses mains gracieuses savent assembler des images, grandes et vivantes qui nous enveloppent et ne nous quittent plus.

Et ce poète est aussi un historien. Mary Robinson a dit: «Les sirènes aiment la mer et moi j'aime le passé». Elle aime le passé et elle écrit en ce moment une histoire des républiques italiennes.

C'est dans l'intimité de ce charmant et noble esprit que M. James Darmesteter poursuit ses travaux, prépare ses cours et publie les monuments et les souvenirs qu'il a rapportés de l'Inde.

CONTES ET CHANSONS POPULAIRES[8]

JEAN-FRANÇOIS BLADÉ

I

Je ne pensais pas retourner sitôt, même en esprit dans cette aimable ville d'Agen, où, le mois dernier, grâce aux félibres, je reçus un si bon accueil, et que je crois voir encore couchée au pied de sa colline, sans magnificence, mais non sans grâce, avec sa tour romaine, ses rues à arcades, son fleuve aux grandes eaux argentées et ses filles du peuple, qui, coiffées d'un bandeau clair, portent tranquillement leur beauté comme un héritage antique.

J'avais dit à la petite Vénus du musée, si gracile et si fine, un adieu que je croyais long pour ne pas dire éternel. Et voici que déjà elle me fait signe et me rappelle dans le tiède et doux Agenais. Elle me dit: «Reviens en imagination sur les bords de ma Garonne et lis les contes et les poésies de Gascogne recueillis par Jean-François Bladé. Ne t'y trompe pas: Bladé est un savant, mais il a le goût, il a la grâce, le charme. Ses livres sont de doctes livres; pourtant j'y ai laissé traîner un bout de ma ceinture; tu t'en apercevras au parfum.»

Et la petite Vénus agenaise ne m'a pas trompé. M. Bladé a recueilli les contes et les chansons de la Gascogne, et ce ne fut pas seulement de sa part une oeuvre d'érudit; il y a mis avec de la méthode et du savoir, quelque chose d'infiniment précieux: l'amour et cette grâce, cette vénusté qui place son livre sous le vocable de la petite déesse que nous admirions tant, Paul Arène et moi, parmi les pierres gallo-romaines du musée d'Agen. Le prix de ces travaux, j'espère vous le faire sentir. J'en veux parler sans hâte et tranquillement, et si je n'ai pas tout dit aujourd'hui, j'y reviendrai la prochaine fois: ces heures d'automne sont les plus douces de l'année et l'on y peut causer à loisir dans le calme des soirées grandissantes.

Aussi bien s'agit-il ici de chansons et de contes rustiques, de proverbes et de devinettes. Je sais qu'on les aime. On les aime comme les croix de Jeannette, les pannières, les boîtes à sel, les armoires normandes au fronton desquelles deux colombes se baisent, les soupières d'étain où l'on mettait la rôtie de la mariée, la vaisselle à fleurs et les plats sur lesquels étaient peints un saint patron en habit d'évêque ou bien une sainte Catherine, une sainte Marguerite, une sainte Dorothée, portant la couronne et les attributs de leur mort bienheureuse. Ce sont là les reliques des humbles aïeux de qui nous sortons. La mode s'en est mêlée et a failli tout gâter. En vieilles chansons comme en vieille vaisselle la fraude est venue servir la vanité. Mais dans toutes choses il faut considérer le vrai.

M. Bladé a mis plus de vingt-cinq ans à recueillir les contes et les chansons avec lesquels de vieilles servantes avaient bercé son enfance. Comment il s'y prit, c'est ce qu'il a expliqué dans deux préfaces charmantes. Il interrogea les bonnes gens du pays, les femmes, les vieillards qui savaient les histoires du temps passé. D'autres, sans doute, en ont fait autant. M. Charles Guillon, par exemple, à qui l'on doit un recueil des Chansons populaires de l'Ain, a patiemment interrogé les paysans de la Bresse.

Le métier n'est pas facile: «Le paysan, dit M. Gabriel Vicaire, s'imagine volontiers qu'on se moque de lui; défiant à l'excès, il ne se livre qu'à son corps défendant. Voulez-vous l'amener à vos fins? Il faut avoir su l'apprivoiser de longue date. Et même alors que de déceptions! Pour quelques trouvailles de haut prix, que de couplets sans valeur, que de refrains insignifiants, empruntés au répertoire des cafés-concerts! Je ne parle pas des interpolations, des enchevêtrements sans nombre, où il est presque impossible de se reconnaître. Si vous demandez l'explication de quelque mot abracadabrant: «C'est ainsi, vous répondra-t-on; la chanson dit comme cela. Je n'en sais pas davantage». Puis le chanteur, pour être en possession de tous ses moyens, a besoin de s'humecter largement la gorge, et si vous avez l'imprudence d'outrepasser la dose, sa langue s'empâte, ses idées s'embrouillent. Il est désormais impossible d'en rien tirer.»

Tous ces contretemps, toutes ces difficultés, tous ces obstacles, M.
Bladé les a connus, et il en a triomphé.

Marianne Bense, du Passage-d'Agen, servante d'un curé, et veuve Cadette Saint-Avit, de Cazeneuve, lui furent d'un grand secours; elles savaient autant de contes qu'en sut jamais ma mère l'Oie. Cazaux de Lectoure, pareillement, était un conteur excellent. Mais sa défiance était extrême. Il est mort plein d'années, Dieu ait son âme! «Je tiens pour certain, dit M. Bladé, que Cazaux s'est tu sur bien des choses et qu'il est mort sans me juger digne de noter la moitié de ce qu'il savait.» M. Bladé nota les «dits» de ces savants de village. Il fut, selon sa propre expression, «le scribe intègre et pieux». Ce n'était pas trop de sa prudence, de son expérience, de son savoir, de ses méthodes pour éviter les méprises. Il en est de deux sortes. Un mauvais collecteur risque de recueillir ou des inepties imaginées à son service par l'illettré qu'il consulte ou des pastiches introduits dans le pays par un lettré qui s'amuse. Ces pastiches furent de tous temps assez communs.

On sait que les vaux-de-vire, attribués à Olivier Basselin, sont de l'avocat Le Houx, quand ils ne sont pas tout uniment de M. Julien Travers. Quant à ceux de Basselin, ils sont perdus; et, comme dit la chanson, nous n'en «orrons» plus de nouvelles. La chanson de M. de Charrette,

Prends ton fusil, Grégoire,

qui était très goûtée dans les châteaux après 1848, avait été composée vers ce temps-là, sur un vieil air, par Paul Féval. Elle n'était pas mal tournée, et, hors une vierge d'ivoire assez étrangement placée dans le sac d'un chouan, elle avait l'air suffisamment breton.

Pour bien faire il faut traiter le folk-lore avec toute la rigueur que comporte la mythologie comparée. C'en est une branche.

M. Maxime du Camp, qui, soit dit en passant, s'intéressait déjà aux chansons de village alors qu'on n'y pensait guère, sait mieux que personne qu'en cette matière, comme en toute autre, le faux se mêle au vrai et qu'il importe avant tout d'en faire la distinction. Un jour, en feuilletant je ne sais quel recueil, il reconnut sous ce titre: Très ancienne chanson dont on n'a pu retrouver la suite un couplet facétieux de sa connaissance. «Ce couplet, nous dit-il, avait été fait devant moi, il y a vingt-cinq ans environ, lorsque les clowns anglais vinrent jouer quelques pantomimes à Paris, et eut un certain succès dans les ateliers d'artistes.»

Une aventure plus singulière arriva à M. Paul Arène. On sait que ce parfait conteur, ce poète véritable, fut en 1870 capitaine de francs-tireurs et qu'il mena cent Provençaux à la guerre. Il avait composé, paroles et musique, une belle chanson martiale que ses hommes chantaient en marchant:

     Le Midi bouge,
     Tout est rouge.

Il n'est que juste d'ajouter qu'ils se conduisirent au feu comme de braves gens qu'ils étaient. Aussi bien leur capitaine était-il un vaillant petit homme, point maladroit ni manchot, car il avait dans sa prime jeunesse, pour son plaisir, couru les taureaux en Camargue. On dit même, mais je n'en crois rien, que notre excellent confrère M. Francisque Sarcey n'a jamais parlé de Paul Arène que comme torero. Quoi qu'il en soit, après la guerre, Paul Arène déposa le képi et le ceinturon. Vers 1875, se trouvant à Paris, qu'il aime parce que c'est une ville où il y a beaucoup d'arbres, il fut invité à une soirée chez une dame qui lui promit de lui faire entendre une chanson populaire, une chanson vraiment naturelle, celle-là, dont on n'avait jamais connu le père et qui avait été recueillie chez des bergers.

Paul Arène se rendit à l'invitation. On chanta

     Le Midi bouge,
     Tout est rouge.

Et quand ce fut fini, tout le monde d'admirer et d'applaudir.

Il n'y avait point à s'y tromper. C'était bien la poésie naturelle née de l'amour et formée sans étude; sa beauté le disait assez. Comme on entendait bien dans ces vers, dans ce chant, la voix de ces héros paysans qui ont donné leur vie sans dire leur nom. L'art se trahit toujours par quelque chose de froid ou d'emphatique, de bizarre ou de convenu. Quel poète aurait trouvé ce ton si juste, ces accents si vrais de colère et de bonne haine? Non, certes, ce n'était pas un artiste, un poète de métier qui avait conçu le Midi rouge!

M. Paul Arène écoutait ces propos de l'air que nous lui connaissons, et de ce visage immobile, qui semble avoir été taillé dans le buis d'un bois sacré par un chevrier aimé des dieux, au temps des faunes et des dryades. Il écouta et se tut. Un autre, de moins d'esprit, se serait plu à rassembler sur soi les louanges égarées. Il eût troublé les enthousiasmes. M. Arène aima mieux en jouir. Et il y trouva un plaisir plus délicat. Il approuva d'un signe de tête. Peut-être même se donnait-il la joie de partager l'illusion générale et de considérer pour un moment sa chanson comme une chanson populaire, comme un chant de l'alouette française, jeté un matin sur le bord du sillon ensanglanté. Et après tout il en avait le droit. Quand il la fit, sa chanson, il n'était plus seulement Paul Arène, il était le peuple de France, il était tous ceux qui allaient, le fusil sur l'épaule, se battre pour la patrie. Sa chanson était devenue une chanson populaire. Elle courait les routes, faisant halte le dimanche dans les cabarets du village. Il en est de celle-là comme des autres. Il a bien fallu quelqu'un pour les faire et le poète n'était pas toujours berger: c'était, j'imagine, quelquefois un monsieur. Pourquoi un monsieur ne ferait-il pas, d'aventure, aussi bien qu'un paysan, des couplets de guerre ou d'amour?

II

M. Bladé a recueilli les contes que les paysans de Gascogne disent, dans les soirs d'automne, après souper, sur l'aire des métairies, en dépouillant le maïs. Nous avons peine à croire, nous qui vivons dans les villes, que parmi les campagnards que nous rencontrons aux champs il puisse se trouver de beaux conteurs et que de ces lèvres, scellées par la solitude, la prudence et la méditation du gain, sortent, à certaines heures, des paroles abondantes comme une rhapsodie d'Homère. Pourtant il y avait naguère, et il subsiste encore dans les villages des femmes, des vieillards pour dérouler, d'une voix rythmique, dans leur idiome natal, les contes qu'ils ont appris des aïeux. Tels étaient cette Cadette Saint-Avit, de Cazeneuve, ce Cazaux, de Lectoure, et tant d'autres que M. Bladé a interrogés pendant plus de vingt-cinq ans. Le vieux Cazaux dit un jour à M. Bladé: «J'ai ouï-dire que vous parliez le français aussi bien que les avocats d'Auch et même d'Agen. Pourtant, vous n'êtes pas un francimant, et il n'y a pas de métayer qui sache le patois mieux que vous.»

C'est par cette profonde connaissance des dialectes, par cette entente du parler, du sentir et du vivre agrestes que notre savant a gagné la confiance des conteurs rustiques et pénétré dans la tradition plus avant qu'on n'avait fait encore. De plus (et son ami Noulens, qui s'y connaît, me l'a bien dit, quand nous dînions ensemble, aux fêtes de Jasmin), M. Bladé a le sens du grand style et de la belle forme. Il sait reconnaître et suivre la veine épique, et garder, par bonheur pour nous, dans ses traductions, le caractère, c'est-à-dire la chose qui, en art, importe le plus.

Le monde que nous ouvrent les contes populaires de la Gascogne et de l'Agenais est un monde de féerie, dont les personnages et les scènes nous sont déjà connus pour la plupart. Nous ne devons pas être surpris d'y retrouver Peau d'Âne, la Belle et la Bête et Barbe-Bleue. La mythologie comparée nous a montré partout les mêmes mythes. Nous savons que l'humanité tout entière s'amuse, depuis son enfance, d'un très petit nombre de contes dont elle varie infiniment les détails sans jamais en changer le fonds puéril et sacré. «Aujourd'hui, dit M. Bladé, dans les chansons comme dans les légendes en prose, l'unité de bien des thèmes populaires s'accuse nettement.» Mais ces vieilles, ces éternelles histoires, en passant dans chaque contrée s'y colorent des teintes du ciel, des montagnes et des eaux, s'y imprègnent des senteurs de la terre. C'est là justement ce qui leur donne la nuance fine et le parfum; elles prennent, comme le miel, un goût de terroir. Quelque chose des âmes par lesquelles elles ont passé est resté en elles, et c'est pourquoi elles nous sont chères.

On rencontre beaucoup d'excellentes gens dans les contes gascons. On y voit le roi vaillant comme une épée et honnête comme l'or, qui fait de grandes aumônes à la porte de son château, et le jeune homme fort comme un taureau qui aime la princesse belle comme le jour, sage comme une sainte et riche comme la mer. Et il se dit à lui-même: «Il faut que cette demoiselle soit ma femme. Autrement je suis capable de faire de grands malheurs.» Parfois, ce jeune homme se trouve être le bâtard du roi de France: en ce cas il a une fleur de lis d'or marquée sur la langue. Il sert dans les dragons et, à cela près qu'il est un peu vif, c'est le meilleur fils du monde. Quant aux femmes, il est remarquable que les moins jolies sont aussi les moins bonnes. «Laide comme le péché et méchante comme l'enfer», dit couramment le conteur, qui est bon chrétien et qui veut que le péché soit toujours laid.

Tous ces personnages sont très simples, et ils ont des aventures extraordinaires. Il n'est nouvelles que d'enfants exposés, ainsi qu'Oedipe à sa naissance, et qui, après avoir traversé mille périls, rentrent en vengeurs dans le palais natal; de princes affrontant le serpent couronné d'or et recueillant la fleur de baume et la fleur qui chante; de jeunes princesses, qui, semblablement à Mélusine prirent congé de leur amant, pour avoir été regardées malgré leur défense; d'hommes ravis dans les airs et d'hommes métamorphosés. On voit bien que ces contes sont du temps où les bêtes parlaient. On y entend la mère des puces, le roi des corbeaux, la reine des vipères et le prêtre des loups, qui dit la messe une fois l'an. Le folk-lore gascon est très riche en animaux fabuleux. On y rencontre les serpents qui gardent l'or caché sous la terre, le mandagot, qui donne la richesse, le basilic dont le front est chargé d'une couronne d'empereur et les sirènes qui peignent avec des peignes d'or leurs cheveux de soie. On y retrouve aussi ces vieilles et étranges connaissances du traditionniste: ces animaux, loup, poisson ou grand'bête à tête d'homme, qui, frappés mortellement, révèlent à leur vainqueur les propriétés merveilleuses de leur chair et de leur sang. Il y a aussi les hommes-bêtes, comme l'homme vert, maître de toutes les bêtes volantes, et les hommes qui se changent en bêtes comme le forgeron qui devenait loutre toutes les nuits. Mais nous n'aurions jamais fini, s'il nous fallait indiquer toute cette zoologie merveilleuse. Sachez seulement que les bords de la Garonne sont hantés, comme les bords du Rhin, par des fées et par des nains à longue barbe. Vers la montagne se trouve le pays des ogres ou Bécats, qui ont un oeil unique au milieu du front.

Les Dracs se montrent quelquefois dans la campagne. Ce sont de petits esprits occupés surtout à tourmenter les chevaux. Le vieux Cazaux les a vus, aussi vrai que nous devons tous mourir. Il a vu pareillement, ou pu voir, la Marranque et la Jambe-Crue qui rôdent le soir, autour des métairies et derrière les meules de paille.

La nuit, les morts se promènent. Ils sont la plupart d'humeur fâcheuse. Une propriétaire de Mirande ou de Lectoure, je ne sais trop, eut l'imprudence d'inviter l'un d'eux à souper. Au coup de minuit, un squelette frappa à la porte du manoir et mit les valets en fuite. Le maître fit bonne figure et mangea avec le compagnon qui, pour lui rendre sa politesse, le pria de venir souper le lendemain dans le cimetière. Notre Gascon, non moins hardi que don Juan, fut plus habile ou plus heureux. Il alla souper chez le mort et revint sain et sauf. Disons aussi qu'on trouve en Gascogne le mort reconnaissant qui porte aide et découvre des trésors au voyageur qui lui a donné la sépulture.

C'est le sujet du plus vieux roman du monde, de ce roman chaldéen d'où les Juifs ont tiré l'histoire de Tobie, nouvellement mise en vers par Maurice Bouchor. Pour concevoir ce qu'il peut entrer de diableries dans la tête d'un paysan gascon, il faut ajouter à ces fantômes, à ces spectres et, comme ils disent, à ces Peurs, le sabbat, avec toutes ses sorcelleries, les envoûtements et la messe de saint Sécaire. M. Bladé nous avertit que c'est une superstition encore fort répandue en Gascogne. Et il me souvient de ce que m'a conté à ce sujet, il y a peu d'années, le curé d'une petite paroisse située dans la Gironde, entre Cadillac et Langoiran.

Du temps qu'il était vicaire à Saint-Serin de Bordeaux, ce prêtre reçut un jour à la sacristie de son église la visite d'un paysan qui lui demanda de dire la messe de saint Sécaire. L'homme voulait sécher un voisin qui avait envoûté sa vache et sa fille! «La bête est morte, dit-il; l'enfant ne vaut guère mieux. Il n'est que temps de sécher l'envoûteur en disant à son intention la messe de saint Sécaire. Je payerai ce qu'il faudra.»

Le vicaire ne voulut pas la dire. Mais il aurait voulu, qu'il n'aurait pas pu. Il faut la savoir et tous les prêtres ne la savent pas. Et puis, le rite en est sévère. On ne la célèbre que dans une église en ruines ou profanée. Sur le coup de onze heures, le célébrant approche de l'autel, suivi d'une femme de mauvaise vie, qui lui sert de clerc. Il commence l'office par la fin et continue tout à rebours pour terminer juste à minuit. L'hostie est noire et à trois pointes. Le vin est remplacé par l'eau d'une fontaine où l'on a jeté le corps d'un enfant mort sans baptême. Le signe de la croix se fait par terre et avec le pied gauche. Les crapauds chantent. Mon curé de village est un homme simple et jovial; tel que je le connais, il n'aurait jamais, ni pour or ni pour argent, chanté la messe de saint Sécaire.

Le diable apparaît quelquefois en personne aux paysans de la Garonne et du Tarn. Mais à Lectoure comme à Papefiguière, il est aussi sot que méchant et toujours dupé. On le retrouve dans le recueil de M. Bladé tel qu'on l'a vu dans le conte de La Fontaine et tel que je l'avais connu premièrement dans mon enfance par les contes angevins que mon père, il m'en souvient, me disait, penché le soir sur mon petit lit à galerie où j'avais des rêves si merveilleux. Ce diable incongru et niais n'attrape que des coups et sert de souffre-douleur aux compagnons madrés et aux rusées commères. Le bon Dieu, lui aussi, fait parfois, pour se distraire, un tour dans ce beau pays de Gascogne. Il prend un peu d'argent, sachant que c'est le grand viatique en ce monde sublunaire, et suivi de saint Pierre, il court les chemins. «Un jour, comme ils chevauchaient tous deux, ils rencontrèrent une charrette de foin versée. À genoux sur la route, le bouvier pleurait et criait:

—Mon Dieu! ayez pitié de moi! Relevez ma charrette. Ayez pitié de moi!

—Bon Dieu, dit saint Pierre; n'aurez-vous pas pitié de ce pauvre homme?

—Non, saint Pierre. Marchons. Celui qui ne s'aide pas ne mérite pas d'être aidé.

«Un peu plus loin, ils rencontrèrent une autre charrette de foin versée. Le bouvier faisait son possible pour la remettre sur ses roues et criait: «À l'ouvrage, f…! Ha! Mascaret, ha! Mulet! (c'étaient les noms de ses boeufs). Ho! Hardi! mille dieux!

—Bon Dieu, passons vite, dit saint Pierre. Ce bouvier jure comme un païen; il ne mérite aucune pitié.»

»Mais le bon Dieu lui répondit:

—Tais-toi, saint Pierre. Celui qui s'aide mérite d'être aidé.

»Il mit pied à terre et tira le bouvier d'embarras.»

M. Bladé a réuni séparément, sous le titre de Traditions gréco-latines, quatre contes dont le sujet se retrouve, en effet, dans les mythes des deux antiquités. Il n'a peut-être pas eu beaucoup raison de faire cette réunion, car il semble indiquer de la sorte que ces contes viennent du latin ou du grec, ce qui n'est ni prouvé ni probable.

Le premier de ces récits est une des nombreuses variantes de la fable de Psyché. Comme l'épouse d'Éros, la reine du conte laisse tomber une goutte de cire brûlante sur celui qu'elle aime et qu'elle perd pour avoir voulu le connaître. Et c'est là un des plus beaux symboles que l'imagination humaine ait jamais créés. Un autre conte nous montre le sphinx ou, pour mieux dire, la sphinx (car c'était une vierge) guettant les voyageurs dans un défilé des Pyrénées. Le goût des devinettes est très vif chez les paysans et particulièrement en Gascogne, et la sphinx pyrénéenne trouva bientôt son Oedipe: c'était un jeune villageois. L'évêque d'Auch lui enseigna comment il fallait s'y prendre pour la tuer. Monseigneur a causé la mort de la vierge ailée. Aussi bien c'était une bête cruelle. Morte, on l'enterra sans prier Dieu, «parce que, dit le conte, les bêtes n'ont pas d'âme». Est-il possible que ce soit un de ces contes où les bêtes parlent qui dise cela? Le plus beau morceau de cette série gréco-latine est intitulé le Retour du seigneur. Pendant que le seigneur est en terre sainte, trois frères, forts comme des taureaux, se sont faits maîtres chez lui sans que sa femme et son fils aient trouvé un parent, un ami pour les défendre. C'est l'histoire d'Ulysse de Pénélope et des prétendants.

Le nouvel Ulysse, comme l'ancien, rentre, dans sa maison, sous les haillons d'un pauvre, et n'est point reconnu. Il délivre sa femme des prétendants. En un moment, les trois frères gisaient à terre, saignés comme des porcs. Alors le seigneur salua sa femme et lui dit:

—Madame, vous voyez comme je travaille. Que me donnerez-vous en payement?

—Pauvre, je te donnerai la moitié de mon bien.

—Madame, ce n'est pas assez. Il faut que vous soyez ma femme.

—Non, pauvre. Jamais je ne serai ta femme.

—Madame, vous voyez comme je travaille. Dites non encore une fois, et je vous saigne aussi, vous et votre enfant.

—À la volonté du bon Dieu! Non, je n'ai pas voulu de ces trois galants.
Je ne veux pas de toi. Saigne-nous, moi et mon fils.

—Madame, j'aurais tort, car vous êtes ma femme et cet enfant est mon fils.

—Pauvre, si je suis ta femme, si cet enfant est ton fils, prouve que tu as dit vrai.

—Femme, voici la moitié de mon contrat de mariage. Montre la tienne.
(Ils avaient coupé le contrat en deux au moment du départ.).

—C'est vrai. Vous êtes mon mari.

Alors le seigneur embrassa sa femme et son fils. Tous trois se mirent à table et soupèrent de bon appétit.

Le retour du voyageur auprès de sa femme, son déguisement, et la reconnaissance finale, c'est le fond même de l'Odyssée, et c'est en même temps, dit M. Andrew Lang, «une des formules les plus connues du traditionnisme». En effet, on la rencontre dans des chansons du pays messin et de la Bretagne et dans un conte chinois. La Pénélope du Céleste Empire est d'une vertu défiante: elle ne reconnaît pas encore son mari, quand déjà tout le monde l'a reconnu autour d'elle et, dans le doute, elle menace de se pendre s'il approche. Et M. Andrew Lang nous fait remarquer qu'au surplus l'Odyssée «n'est qu'un assemblage de contes populaires artistement traités et façonnés en un tout symétrique». Un conte de la collection du recueil Bladé nous fournit une variante de la fable d'Ulysse et du Cyclope. C'est une des plus grossières de celles qui sont entrées dans l'épopée homérique. «L'imagination grecque elle-même fut incapable de la polir suffisamment pour enlever les traces de sa rudesse primitive.» C'est M. Andrew Lang qui parle ainsi. Je rapporte avec plaisir ses paroles, parce que son esprit m'est particulièrement agréable. M. Lang, dont on vient de publier les Études traditionnistes, précédées d'une excellente préface de M. Émile Blémont, est savant avec brièveté et hardi avec tact. Si j'ajoute qu'il met de l'humour dans la discussion, on sentira qu'il y a quelque agrément à converser avec ce traditionniste anglais. Je voudrais vous le faire mieux connaître; mais je ne puis que vous signaler en passant sa dissertation intéressante et rapide sur les Contes populaires dans Homère. On y voit (ce que nous avions déjà, pour notre part, tout au moins entrevu) que l'épopée homérique est formée de contes populaires aussi naïfs que ceux que la tradition orale a conservés dans nos campagnes. On y voit aussi comment ces éléments grossiers ont été polis par le grand assembleur, et l'on admire autant et plus que jamais l'instinctive et sûre beauté de cette jeune poésie des Grecs. Encore faut-il la voir comme elle est, fraîche et chantante, fluide et coulant de source. Elle est divine, sans doute, mais n'oublions pas que toutes les Muses populaires, et même les plus humbles, sont de sa famille et de sa proche parenté.

Shakespeare aussi n'est pas dégagé de tout lien avec la poésie orale des peuples. Il puisait aussi volontiers dans la tradition que dans l'histoire. Voici précisément, colligé et traduit par M. Bladé, le conte de la Reine châtiée, dans lequel on retrouve le thème de cette histoire d'Hamlet, prince de Danemark, que le grand Will a immortalisé. Ce conte, que cette seule circonstance rend intéressant, est par lui-même d'un très beau style et d'une tournure vraiment épique. M. Bladé sait bien que c'est le plus riche joyau de son écrin. Je vais essayer d'en donner quelque idée en citant textuellement une ou deux scènes. Le roi, qui était bon justicier, mourut.

On l'enterra le lendemain.

Son fils donna beaucoup d'or et d'argent, pour les aumônes et les prières. Au retour du cimetière, il dit aux gens du château:

—Valets, faites mon lit dans la chambre de mon pauvre père.

—Roi, vous serez obéi.

Le nouveau roi s'enferma dans la chambre de son pauvre père. Il se mit à genoux et pria Dieu bien longtemps. Cela fait, il se jeta, tout vêtu, sur le lit et s'endormit. Le premier coup de minuit le réveilla. Un fantôme le regardait sans rien dire.

Le mort prit son fils par la main et le mena, dans la nuit, à l'autre bout de château. Là, il ouvrit une cachette et montra du doigt une fiole à moitié pleine:

—Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice!

À cette nouvelle, le jeune roi descend à l'écurie, selle son meilleur cheval et part dans la nuit noire. Il charge un de ses amis de dire à sa fiancée qu'elle ne le verra plus et qu'elle doit entrer dans un couvent, et il se retire parmi les aigles, sur une montagne, où il boit l'eau des sources et mange des baies sauvages. Là, son père lui apparaît et, pour la deuxième et pour la troisième fois, le somme de le venger.

—Père, vous serez obéi.

Au coucher du soleil, il frappait à la porte de son château.

—Bonsoir, ma mère, ma pauvre mère.

—Bonsoir, mon fils. D'où viens-tu? Je veux le savoir.

—Ma mère, ma pauvre mère, je vous le dirai à souper. Je vous le dirai quand nous serons seuls. À table! J'ai faim.

Ils s'attablèrent tous deux. Quand ils furent seuls, le roi dit:

—Ma mère, ma pauvre mère, vous voulez savoir d'où je viens. Je viens de voir du pays. Je viens d'épouser ma maîtresse. Demain, vous l'aurez ici.

Pour comprendre ce qui suit, il faut savoir que l'idée d'avoir une bru à qui elle cédera son pouvoir est depuis longtemps intolérable à la méchante reine.

La reine écoutait sans rien dire. Elle sortit, et revint un moment après.

—Ta femme arrive demain. Tant mieux! Buvons à sa santé.

Alors le roi tira son épée et la posa sur la table.

—Écoutez, ma mère, ma pauvre mère. Vous voulez m'empoisonner. Je vous pardonne. Mais mon père, lui, ne vous pardonne pas. Par trois fois il est revenu de l'autre monde et m'a dit: «Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice.» Hier j'ai répondu: «Père, vous serez obéi.» Ma mère, ma pauvre mère, priez Dieu qu'il ait pitié de votre âme. Regardez cette épée; regardez-la bien. Le temps de dire un Pater et je vous tranche la tête, si vous n'avez pas bu le poison que vous m'avez versé. Buvez, buvez jusqu'au fond, ma mère, ma pauvre mère.

La reine vida le verre jusqu'au fond. Cinq minutes après, elle était verte comme l'herbe.

—Pardonnez-moi, ma mère, ma pauvre mère.

—Non.

La reine tomba sous la table. Elle était morte. Alors le roi s'agenouilla et pria Dieu. Puis il descendit doucement, doucement à l'écurie, sauta sur son cheval et partit au grand galop dans la nuit noire.

On ne l'a revu jamais, jamais.

Je ne sais, mais il me semble bien qu'ici, par la hauteur du ton et du sentiment, le conte touche à l'épopée et que ce récit des veillées de Cazeneuve ou de Sainte-Eulalie vaut une saga de l'Edda.

Les contes populaires de Gascogne fournissent une très faible contribution à l'histoire. Et cela n'est pas pour surprendre les traditionnistes, qui savent combien peu les chansons et les contes des paysans contiennent généralement de souvenirs historiques. Henri IV figure en plusieurs rencontres dans ces récits, tant de fois répétés autour de son château. Mais les actions qu'on lui prête ne lui appartiennent pas: ce sont des facéties traditionnelles. Voici ce qu'il est dit de ce prince dans le conte des Deux Présents: «Henri IV était un roi haut d'une toise, gros à proportion, fort comme un boeuf et hardi comme César. Il faisait beaucoup d'aumônes et n'aimait pas les intrigants. Avant d'aller s'établir à Paris ce roi demeurait à Nérac; et il avait toujours près de lui Roquelaure, qui était l'homme le plus farceur de France.» On conviendra que c'est là un souvenir bien altéré. Celui de Napoléon demeure plus net dans le beau conte des Sept Belles Demoiselles. Un gars du village de Frandat n'a pas voulu satisfaire à la conscription. Il a sifflé son chien et s'en est allé avec son fusil dans les bois. Il y vivait depuis sept ans, quand, une nuit de la Saint-Jean, il entendit, caché dans un saule creux, les sept belles Demoiselles qui savent tout chanter en dansant: «Napoléon a fini de faire bataille contre tous les rois de la terre. Ses ennemis l'ont emmené prisonnier dans une île de la mer… La paix est faite. À Paris, le roi de France est retourné dans son Louvre.»

Ayant ouï de telles nouvelles, le déserteur sortit du saule creux, passa son fusil en bandoulière, siffla son chien et retourna tranquillement chez ses parents.

Avec Henri IV et Napoléon, je ne vois guère que Rascat, dont le nom soit conservé dans les contes populaires de Gascogne. Ce Rascat n'était ni empereur ni roi. Bourreau de la sénéchaussée de Lectoure avant la Révolution, il devint exécuteur des arrêts criminels à Auch et guillotina beaucoup d'aristocrates, pendant la Terreur. Puis il vieillit en paix dans sa ville natale. M. Bladé nous apprend qu'il vivait d'une très petite pension que lui servirent la Restauration et le gouvernement de Juillet. Il était aussi salarié par la ville comme percepteur, sur le marché, des droits d'étalage.

Henri IV, Napoléon, Rascat, voilà les trois noms que le peuple n'a pas oubliés!