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La vie littéraire. Quatrième série cover

La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 14: III
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About This Book

The author presents a series of short, conversational essays reflecting on literary criticism, aesthetics, and the workings of taste. He argues that sentiment and instinct guide readers more than reason, warns against systematic theories in aesthetic judgment, and questions the supposed authority of tradition and consensus. Through examples and wry observations he examines how imitation, reputation, and early approval shape reputations, how critical opinion changes over time, and how purported rules or scientific rigor fail to settle matters of beauty. The pieces blend anecdote, moral reflection, and skeptical argument to explore how literature is received, judged, and valued.

III

Voilà ce que c'est que d'aller au bois où sont les fées! On s'arrête à tous les buissons fleuris du sentier, et c'est une promenade qui n'en finit plus. La nôtre aura duré trois semaines. N'en faisons point de plainte. Où peut-on mieux se perdre et s'oublier que dans la forêt chantante des traditions populaires? Je vous ai donné quelque idée des contes des veillées de Gascogne. Le «scribe pieux» a recueilli aussi les poésies rustiques de la Gascogne et de l'Agenais. Quand on a goûté de ce miel sauvage de la Garonne, il faut bientôt y revenir, tant le parfum en semble pénétrant et fin. Ce qui surprend et charme dans ces chansons de village, c'est le bon style et cette pureté de forme qui se devine dans la traduction littérale. La Garonne marque la frontière de ces bouviers antiques qui chantaient la mort de Daphnis et qu'entendirent Théocrite et Moschus. Je ne sais pas parler la langue de Jasmin et ne le saurai jamais. Mais je suis bien sûr que telle chanson recueillie par M. Bladé est d'un style pur comme le diamant. Et cette poésie est vivante, associée à la vie des hommes. Elle est domestique et religieuse. Elle chante sur les berceaux, aux festins de noces, dans les travaux des champs, dans les repas funèbres qu'on nomme, aux bords de la Garonne, les «noces tristes»; elle chante dans toutes les féeries joyeuses ou lugubres de l'Église qui n'ont remplacé lentement, insensiblement les cérémonies des païens que parce qu'elles correspondaient, comme l'ancien culte, aux états de la nature et aux sentiments de l'âme. C'est dans le recueil de M. Bladé que j'ai trouvé les noëls les plus charmants. Ils ont la grâce antique, et, quand ils se rencontrent par le sentiment avec les noëls de notre France du Nord, ils l'emportent par la forme. Y a-t-il, par exemple, rien de plus exquis que ces deux quatrains sur l'enfant Jésus à Bethléem?

     Il est dans la crèche,
     Couché tout du long.
     Dans le ciel les anges
     Jouent du violon.

     Le boeuf et la mule
     Lui respirent dessus.
     Voilà le réchauffement
     Du divin Jésus.

Ces poésies populaires de la Gascogne sont infiniment variées de ton et de manière. Les unes gardent la sécheresse gracieuse d'une épigramme de l'Anthologie, les autres, d'un mysticisme à la fois puéril et raffiné, n'ont point de sens et pourtant sont charmantes. Ces dernières nous offrent cet intérêt particulier, qu'elles semblent avoir voulu exprimer l'inexprimable, dire l'ineffable, ce qui est précisément l'idéal de la poésie symbolique, le but de l'art nouveau et futur, à ce que j'ai pu comprendre en lisant M. Charles Morice, qui, par malheur, ne veut pas toujours que je le comprenne. Je citerai comme un exemple de cette poésie instinctive le «petit Pater» que récitent les femmes d'Agen, pour gagner le ciel:

     Notre Seigneur s'est levé,
     Par neuf chambres il est passé,
     Neuf Maries il a trouvé.
     —Neuf Maries, que faites-vous?
     —Nous baptisons le fils de Dieu.
     —Neuf Maries, que portez-vous?
     —De l'huile, du chrême et le saint rosier.
     Sous cet arbre, les fleurettes
               N'ont ni ombre
               Ni couleurs
               Sombres.
     Notre Seigneur est monté sur l'escalier de Dieu,
     Pleuré sur terre des morts et des vivants.
            Un angelot de Dieu.

Ce petit Pater a été condamné par l'Église comme entaché de superstition et d'idolâtrie. Il ne m'appartient pas de le défendre au point de vue de l'orthodoxie. Mais j'en aime la douce poésie, le candide mystère et, si j'ose dire, l'obscurité blanche. Il me semble qu'un mysticisme hétérodoxe autant que sincère n'a rien inspiré de plus aimable au symboliste fervent, au jeune mage, à l'auteur des Lis noirs, M. Albert Jhouney.

Je ne puis me défendre de suivre un moment encore cette veine mystique, et il faut que je cite une Complainte de Marie-Madeleine, la perle de ce bijou de village, de ce saint-Esprit, dont M. Bladé a monté les pierres, comme un bon joaillier.

     —Marie-Madeleine,
     Pécheresse de Dieu,
     Pourquoi avez-vous péché?
     —Jésus, mon Dieu Jésus,
     Je ne me connais aucun péché.

     —Marie-Madeleine,
     Sept ans dans les montagnes
     Vous irez demeurer…
     Au bout de sept années,
     Elle se retira.

     Marie-Madeleine
     S'en va dans les montagnes.
     Sept ans elle y a demeuré.
     Au bout de sept années,
     Proche d'un ruisseau elle s'en va.

     Marie-Madeleine,
     Les mains au courant de l'eau,
     Les mains s'en va se laver.
     Quand elle se les a lavées,
     Elle les admire.

     —Marie-Madeleine,
     Sept ans dans les montagnes
     Vous reviendrez demeurer.
     —Jésus, mon Dieu Jésus.
     Tant que vous voudrez.

     Marie-Madeleine,
     Au bout de sept années,
     Jésus l'alla trouver:
     —Marie-Madeleine,
     Au ciel il faut aller.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette belle adorante qui lave ses mains blanches dans les ruisseaux des saintes solitudes. On la retrouve en Provence, en Catalogne, en Italie, en Angleterre, en Danemark, en Suède, en Norvège, en Allemagne et chez les Tchèques. Je reçois en ce moment même un savant et élégant travail de M. George Doncieux sur le cycle de Marie-Madeleine[9] et j'apprends que ce travail n'est qu'un chapitre d'un ouvrage inédit, que nous aurons plaisir à lire et à étudier. Il faut prendre congé de M. Jean-François Bladé et nous confier à un nouveau guide, M. Albert Meyrac, qui nous attend à l'autre bout de la France, dans les sombres Ardennes.

IV

ALBERT MEYRAC

M. Albert Meyrac est journaliste; il dirige à Charleville le Petit Ardennais. C'est là, sur la Meuse, qu'après avoir lu les livres de M. Paul Sébillot touchant le folk-lore breton, il résolut de recueillir le premier les traditions, les coutumes et les légendes du département où la politique l'avait attaché. Il se mit à l'oeuvre ardemment, avec cette agilité d'esprit que développe la pratique du journalisme quotidien. Il alla dans les villages, interrogeant les anciens et les anciennes. Ce n'était pas assez. Il fit appel à toutes les bonnes volontés, et sa feuille porta cet appel dans toutes les localités du département. Les instituteurs surtout furent empressés à répondre. Leur secours lui fut sans doute très utile. Mais, en général, l'instituteur n'est pas l'homme qu'il faut pour recueillir les traditions populaires. Il manque de simplicité, il est enclin à embellir, à corriger. Quelque soin qu'il ait pris pour se défendre contre le zèle de ses collaborateurs, M. Albert Meyrac a admis dans son recueil plus d'un récit dont le style rappelle moins le paysan que le magister.

Dans telle et telle légende, l'arrangement est visible. C'est un inconvénient que les plus habiles collecteurs des traditions orales n'évitent pas toujours. Il n'est même pas si facile qu'on croit d'obtenir une copie fidèle d'un vieux texte. M. Amélineau en sait quelque chose. Étant allé chercher dans les couvents grecs de l'Égypte des documents sur l'histoire des solitaires de la Thébaïde et de Nitrie, ce savant y fit de belles et abondantes découvertes. Il trouva notamment dans un monastère un texte ancien et précieux qu'un jeune Copte se chargea de copier sans rien omettre. Ce Copte était très intelligent; son travail terminé, il le remit à M. Amélineau:

—Maître, dit-il avec un sourire de satisfaction, vous serez content de mon oeuvre. J'ai fait mieux encore que je n'avais promis. J'ai corrigé dans le style tout ce qu'il y avait de rude et de vieux. J'ai remplacé, autant que je l'ai pu, les sentences antiques par d'autres plus ingénieuses. Vous croirez, en lisant ma copie, lire un livre nouveau.

M. Meyrac, qui a la première vertu du traditionniste, je veux dire la défiance, sait mieux que personne le danger des intermédiaires. Mais il en avait besoin. Sans collaborateurs son livre n'aurait pas été achevé en deux ans.

Nous pourrions l'attendre encore dix ou vingt bonnes années, et ce serait dommage, car, tel qu'il est, il est très utile et très intéressant. Je l'ai lu, pour ma part, avec le plus grand plaisir.

Ce vaste plateau, couvert de landes et de forêts, coupé de gorges profondes, où les dents rouillées des rochers percent le feuillage sombre, ces ossements nus de la terre, les rièzes de Rocroi, ces grandes eaux dormantes qu'ils appellent des fagnes, toute l'Ardenne, enfin, disparaissait autrefois sous les taillis de cette immense et noire forêt, étendue de l'Escaut au Rhin. Sa nature a formé ses légendes; ses traditions sont des traditions sylvestres. On y voit passer des chasses fantômes; on y entend le taïaut, taïaut, du piqueur diabolique. Diane y régnait avant saint Hubert. Cette Diane ardennaise n'avait pas la svelte majesté que l'art de la Grèce et de l'Italie sut donner à la soeur d'Apollon.

Elle était sauvage comme ses fidèles. Les dieux ont coutume de ressembler à ceux qui les adorent. Dans le village d'Eposium, aujourd'hui Carignan, son image se dressait énorme et monstrueuse. Elle était encore debout au temps des fils de Clotaire, quand un diacre lombard, nommé Vulfaï ou Valfroy, vint évangéliser la contrée.

C'était un homme d'une grande vertu. Ayant vu les gens d'Eposium suspendre des guirlandes au pied de l'image sacrée et danser des rondes en chantant des hymnes, il entra dans une grande colère. Ces hymnes surtout lui parurent abominables. On ne les connaît pas. Mais on peut croire qu'il les jugeait avec trop de passion. Quoi qu'il en soit, il s'éleva avec force contre le culte de la Vierge ardennaise. Il était éloquent. D'ailleurs, il y avait déjà beaucoup de chrétiens à Eposium; il décida une petite troupe d'hommes résolus à venir avec lui renverser l'idole. Ils la tirèrent à terre péniblement par des cordes, en faisant des prières. Elle s'écroula. Et, comme il était plein de foi, il connut que c'étaient les prières et non les cordes qui avaient opéré. Saint Valfroy se fit ermite après son apostolat et résolut de mener une vie singulière. À l'exemple de saint Siméon Stylite, il fit dresser une colonne sur laquelle il demeura pieds nus tout l'hiver, en sorte que ses ongles tombèrent plusieurs fois. Ainsi périt la Diane ardennaise. Saint Hubert devint après elle le patron de la forêt. Hubert était un chasseur infatigable. Comme il chassait le vendredi de la semaine sainte, il vit un grand cerf qui portait entre ses bois une croix d'or. La bête miraculeuse parla et lui dit:

—Hubert! Hubert! poursuivras-tu toujours les bêtes de la forêt. Et le plaisir de la chasse te fera-t-il oublier le soin de ton salut?

Voilà le merveilleux tel qu'il est sorti de la forêt. L'étang, le marais ou fagne, a produit les annequins et les lumerettes, qui, pareils à des feux follets, dansent la nuit devant les voyageurs égarés et les entraînent dans les joncs, où ils se noient. Les Ardennes ont aussi des fées. Ce sont des fées villageoises, qui filent la toile, font la galette et lavent le linge au bord de la rivière comme des paysannes. Il résulte des recherches de M. Albert Meyrac que la sorcellerie était fort pratiquée dans la contrée et qu'on y faisait beaucoup le sabbat. Les sorcières y allaient, selon l'usage général, sur un manche à balai ou changées en poules noires. Là, comme ailleurs, les sorciers n'avaient qu'à se frotter d'une certaine pommade en prononçant des paroles magiques pour se métamorphoser en chat ou en poule. M. Meyrac a noté les superstitions qui subsistent encore. Le paysan ardennais garde toujours son antique confiance à la sagneuse qui guérit par des signes de croix, et il n'est pas près de renoncer aux remèdes des rebouteux et des sorciers. Il n'a pas perdu tout souvenir des animaux fabuleux qui peuplaient l'Ardenne légendaire. Il lui souvient particulièrement du mahwot, qui est gros comme un veau et fait comme un lézard. Caché dans la Meuse, il n'en sort que pour annoncer les malheurs. On a vu le mahwot en 1870.

Je m'arrête à regret. J'aurais beaucoup à philosopher sur le livre de M. Albert Meyrac, s'il m'en restait le loisir. Mais la nature de ces causeries ne souffre pas qu'on épuise les sujets. Nous avons déjà beaucoup devisé de chansons rustiques et de contes populaires. À ceux qui nous le reprocheraient trop vivement, nous pourrions répondre par ces belles paroles d'un poète:

«La littérature qui se sépare dédaigneusement du peuple est comme une plante déracinée…

»C'est dans le coeur du peuple que doivent se retremper sans cesse la poésie et l'art, pour rester verts et florissants. Là est leur fontaine de Jouvence.»

Ainsi parle M. Émile Blémont dans son esthétique de la tradition, petit
livre fort éloquent et plein de philosophie. Et c'est bien parler.
Surtout ne condamnons pas les contes bleus au nom de l'art classique.
L'Odyssée d'Homère, nous l'avons vu, est faite de contes bleus.

LE R. P. DIDON ET SON LIVRE SUR JÉSUS-CHRIST

Restaurés en France, sous la monarchie de Juillet, par un romantique, les dominicains passent chez nous pour les plus artistes des moines et l'on veut, à tort ou à raison, qu'ils aient hérité du père Lacordaire le sentiment du pittoresque, une certaine entente de l'effet, le goût des nouveautés et même une sympathie apparente avec l'esprit moderne. C'est là, sans doute, une impression vague, formée du dehors et du lointain, qui n'est ni tout à fait juste, ni tout à fait fausse. Au fond, rien de plus impénétrable et de plus inintelligible que l'âme d'un moine. La pensée de ces cénobites qui vivent en commun pour mieux goûter la solitude est singulière comme leur vie. Et quand un religieux est mêlé aux affaires du temps, ce qui est le cas de presque tous les grands religieux, le psychologue se trouve en présence d'une des plus rares curiosités morales que l'humanité puisse offrir.

Quel merveilleux sujet d'étude que l'état mental d'un Lacordaire menant de front les soucis de l'opposition libérale et les travaux de la pénitence, inspirant des journaux politiques et se faisant attacher sur une croix! J'avoue, pour ma part, que, depuis saint Antoine jusqu'au père Didon, les moines m'étonnent. Et s'il faut définir la physionomie des dominicains restaurés, cela est particulièrement délicat. Il n'est d'abord pas supposable qu'ils procèdent tous également de leur père spirituel par le libéralisme de l'esprit, par le romantisme du langage et par le goût des voluptés ascétiques de la flagellation et du crucifiement. J'ai approché quelques-uns de ces fils de Dominique et de Lacordaire. Ils ne m'ont pas ouvert leur âme: le moine ne se livre jamais; il ne s'appartient pas; mais ceux-là ne se sont montrés ni défiants ni dissimulés. C'étaient, selon, toute apparence, d'excellents moines.

Ils avaient l'air joyeux et tranquille. Le bon moine est toujours gai; l'allégresse est une des vertus de son état et les hagiographes ont soin de rapporter que le grand saint Antoine avait gardé dans sa vieillesse la joie innocente d'un enfant.

Pour ce qui est de l'esprit, ces frères prêcheurs m'ont paru plus nourris de saint Thomas d'Aquin que de Lacordaire. D'ailleurs, nous avons entendu assez le père Monsabré à Notre-Dame pour savoir que son éloquence, toute scolastique, ne doit rien à la science ni à la philosophie modernes, et que la Somme en est l'unique source. Les dominicains qu'il m'a été donné d'approcher ressemblent tous au père Monsabré, hors un seul, plus ingénieux, plus tendre et plus troublé, que je ne nommerai pas. Ce sont avant tout des moines, c'est-à-dire des hommes obéissants, dont la pâte un peu épaisse a été mise dans le moule traditionnel tant de fois séculaire. Et pourtant, comme nous le disions tout à l'heure, les frères prêcheurs ont gardé en France quelques-uns des caractères que leur a imprimés leur second fondateur, le nouveau Dominique, et la foule des croyants attend instinctivement de ces hommes, vêtus du blanc scapulaire et portant le chapelet à la ceinture, des paroles neuves, des actes hardis, et elle leur accorde un peu de cette amitié que jadis inspiraient au peuple, non pas les disciples de Dominique, mais leurs violents adversaires, les bons fils de saint François. Sans rechercher pourquoi cette espérance est absolument vaine et sera déçue, il faut reconnaître qu'un homme tel que le père Didon est de force à la soutenir et à la prolonger quelque peu.

Ce moine est un athlète. Il a le charme incomparable de la douceur dans la force. Un oeil vif et noir éclaire son mâle visage olivâtre. La poitrine large et le geste libre, il inspire la sympathie et la confiance; il est orateur même avant que d'avoir parlé. Issu d'une forte race de montagnards, nourri dans l'âpre et belle vallée du Grésivaudan, on a cru reconnaître en lui ce vieux génie dauphinois, si tenace, si positif, si laborieux, si courageux dans la lutte. Ce qu'on sait de sa vie est fait pour inspirer le respect. Il y a dix ans, environ, il aborda la chaire de Saint-Philippe-du-Roule, et là, dans toute la fougue de la jeunesse et de l'éloquence, il émut un auditoire qui apportait jusqu'au pied des autels des parfums profanes. Il toucha, remua, changea les coeurs et vit à ses pieds les plus belles pénitentes. Soit que sa parole eût semblé trop hardie sur un sacrement qui touche aux secrets profonds des sens (il parlait sur le mariage), soit que ses supérieurs craignissent qu'il ne s'enivrât lui-même de sa parole enivrante, il fut brusquement tiré de sa chaire et envoyé dans les rochers de la Corse, au couvent de Corbara qui domine, du haut d'un promontoire, l'île et la mer. Il obéit. Tout religieux eût sans doute obéi de même. Mais le caractère du père Didon, tel qu'il nous est connu, donne peut-être quelque prix à son obéissance. Il est éloquent, un peu glorieux, impatient de se jeter dans le mouvement des opinions et des idées et très heureux de commercer avec les hommes de science et de pensée. J'ai même des raisons de croire qu'il aime beaucoup cette odeur du papier fraîchement imprimé qu'on respire dans l'atelier de typographie et chez l'éditeur. Eh bien! cet éloquent sut se taire, ce glorieux se cacha, cet homme qui pouvait s'écrier avec Lacordaire: «Je serai entendu de ce siècle, dont j'ai tout aimé,» entra, sans hésiter dans le silence et dans la solitude. Je ne voudrais pas insister sur les mérites d'un bon religieux, ne me reconnaissant pas très propre à décerner de telles louanges. Mais l'obéissance du prêtre et du soldat n'est pas sans beauté. À cette époque, plusieurs, dans le public, croyaient discerner dans le père Didon un autre père Hyacinthe et présageaient une rupture, un schisme, une révolte. L'événement a démenti ces présages. Le père Didon, qui a du bon sens et un ferme esprit de conduite, n'a pas été tenté de fonder une nouvelle église, de s'ériger en antipape et de gouverner, comme tel autre papacule, une catholicité de quatorze âmes. Le père Didon alarme parfois les catholiques timides, et il semble qu'il ne se défende pas toujours du plaisir de les inquiéter. Un de ses compatriotes, qui appartient au parti catholique, reconnaissant là un des traits du caractère dauphinois, a dit, à propos de notre éloquent père: «Le montagnard côtoie volontiers les précipices et prend plaisir à l'effroi de ceux qui le regardent de la plaine; mais il a le pas sûr; il ne tombe pas..»

Un des traits les plus intéressants du caractère de ce solitaire est précisément le goût de l'effet, l'art de la mise en scène, le talent de se produire. Est-ce en lui le don naturel, instinctif, d'une personne oratoire? Est-ce le penchant d'un esprit à la fois mystique et pratique? Est-ce la fatalité attachée au grand scapulaire blanc et qui s'appesantit sur certains frères prêcheurs en dépit de l'humilité chrétienne? Je ne sais. Mais les livres du R. P. s'annoncent avec un bruit et un éclat que leur mérite seul ne suffit point à expliquer et voici que l'apparition d'une nouvelle vie de Jésus, écrite dans un monastère de Bourgogne, devient un événement parisien. Tous les journaux parlent depuis un an du livre et de l'auteur et il est de cet ouvrage comme de Cyrus qui fut nommé longtemps avant que de naître. On nous promettait un livre d'une grande originalité et le père Didon confirmait lui-même cette promesse quand il répondait à un reporter:

—Dans quel but voudriez-vous que j'eusse fait la vie de Jésus, si ce n'avait été dans le but d'y mettre des nouveautés?

Et, pour peu que l'on pressât l'écrivain, on apprenait de sa bouche que la plus grande de ces nouveautés, celle qui renfermait toutes les autres, était la conciliation du dogme catholique et de l'exégèse moderne.

C'est là le but que le R. P. s'est proposé en composant les deux gros volumes qui viennent de paraître. Afin de réussir dans son dessein, il est allé apprendre l'allemand dans une université allemande. Il a étudié les travaux critiques auxquels les diverses écoles protestantes ont soumis les textes évangéliques et les monuments littéraires des premiers âges chrétiens. Son livre veut être un livre d'histoire positive. Il dit expressément dans sa préface: «Il faut que la vie de Jésus soit racontée suivant les exigences de l'histoire. C'est à ce besoin profond qu'essaye de répondre le présent ouvrage.»

Et, en effet, il fait mine d'entrer dans la critique des textes et donne une ombre de satisfaction à l'exégèse moderne, en faisant naître Jésus l'an 750 de Rome, quelques années avant l'an premier de l'ère chrétienne, et aussi en admettant que Matthieu et que Marc sont antérieurs à Luc, et que Jean est postérieur aux trois synoptiques.

Mais il ne fait qu'effleurer cet examen, et, sans même exposer l'état de la question sur les points les plus importants, il se hâte de conclure dans le sens canonique. Et, comme s'il lui restait une épouvante de cette course rapide, ou plutôt de cette fuite à travers la critique indépendante, il court se cacher sous le manteau de l'Église; il déclare que l'Église, en matière d'exégèse, a l'autorité souveraine et qu'elle seule est habile à commenter les textes canoniques. «De quel droit, dit-il, les traiter comme un simple papyrus découvert dans le tombeau de quelque momie ou comme un vieux parchemin oublié dans les archives d'une ville dévastée?… Le premier grand tort de la critique moderne a été de traiter ces documents comme une lettre morte. Elle a sciemment oublié qu'ils n'étaient point des livres tombés dans le domaine public, mais la propriété inaliénable de l'Église catholique (pp. XXXIX, XLV).» Ce langage n'a rien qui puisse surprendre dans la bouche d'un croyant; il est très convenable à un prêtre et à un moine. Personne ne blâmera le père Didon de l'avoir tenu. Mais, s'il n'est pas d'exégèse en dehors de l'Église catholique, pourquoi citer Reuss, Eichhorn et Schleiermacher? Ces noms mis au bas des pages ne sont donc que de vains ornements? Et que critiquerait-il, puisqu'il n'a pas de matière sujette à la critique? Le père Didon croit et professe que les livres des deux testaments sont d'inspiration divine. Des textes de cette nature ne sauraient être corrigés. Aussi s'est-il gardé de toute revision sérieuse et l'exégèse n'est-elle chez lui qu'une façon neuve et hardie d'embellir l'apologie. Il n'a appelé la critique rationnelle sur le terrain sacré que pour l'immoler plus solennellement. Cette imprudence généreuse l'a entraîné à des désastres. Car c'est un coup désastreux que celui qu'il tente pour concilier les deux généalogies de Jésus. Il distingue entre la généalogie légale et la généalogie naturelle de Joseph qui sont, dit-il, l'une et l'autre tout à la fois la généalogie légale et naturelle de Marie et de Jésus, puisque Joseph était le père ou tout au moins le neveu d'Anne, mère de Marie, comme l'a déclaré Cornélius à Lapide, qui était Belge. Et le père Didon se montre satisfait de ce petit arrangement, tant il est d'un naturel heureux! Que Pascal est d'une humeur contraire! Ce grand homme craignait Dieu, mais il se moquait du monde. Il a dit, précisément au sujet qui nous occupe: «Les faiblesses les plus apparentes sont des forces à ceux qui prennent bien les choses. Par exemple les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc. Il est visible que cela n'a pas été fait de concert.»

À la bonne heure! voilà un apologiste qui ne s'embarrasse pas dans les difficultés de l'exégèse! Le père Rigolet lui-même ne raisonnait pas avec plus de subtilité quand il disait à l'empereur de la Chine que l'Église avait choisi les quatre évangiles qui se contredisaient le plus afin que la vérité parût avec plus d'évidence.

Si j'étais docteur, je ne sais si j'aimerais les apologistes comme Pascal et Rigolet, mais je sais bien que des docteurs tels que le père Didon me feraient trembler. Celui-ci n'a-t-il pas eu la malheureuse idée de disputer avec Mommsen au sujet du recensement de Quirinus? Il en sort écrasé. Pourquoi, juste ciel! s'efforce-t-il de traiter rationnellement quelques parties d'une affaire qu'il déclare lui-même inconcevable et merveilleuse?

Le père Didon croit au surnaturel. Loin de l'en blâmer, il faut le louer de confesser sa foi. La mienne est contraire; je crois bien faire en l'avouant hautement, et j'y ai sans doute moins de mérite puisqu'elle est plus généralement admise parmi ceux de nos contemporains dont l'opinion peut être comptée. Mais l'erreur du père Didon est de penser qu'on peut faire de l'histoire en acceptant le surnaturel, tandis que l'histoire n'est que la recherche de la suite naturelle des faits. Et comment pourrait-il être historien, quand son dessein arrêté est de soustraire l'objet même dont il traite, c'est-à-dire les origines chrétiennes, aux lois générales de l'histoire?

Et, puisque nous parlons ici du miracle, j'avoue que, sans l'admettre à quelque degré que ce soit, je comprends mal les raisons des savants qui le nient. Nos savants disent généralement qu'ils ne croient pas aux miracles parce qu'aucun fait de ce genre n'a été formellement constaté. Mon illustre maître, M. Ernest Renan, a plusieurs fois présenté cet argument avec une parfaite netteté. «Les miracles, a-t-il dit, sont de ces choses qui n'arrivent jamais; les gens crédules seuls croient en voir; on n'en peut citer un seul qui se soit passé devant des témoins capables de le constater; aucune intervention particulière de la divinité, ni dans la confection d'un livre, ni dans quelque événement que ce soit, n'a été prouvée.» En fait, cela est incontestable; mais, en théorie, ces raisons, qui sont celles des plus excellents hommes de notre temps, me semblent faibles, parce qu'elles supposent que les lois naturelles nous sont connues et que si, par impossible, il survenait une dérogation à ces lois, un savant, ou mieux un corps académique, aurait qualité pour la constater. C'est là, j'ose dire, beaucoup trop accorder à la science constituée et supposer gratuitement que nous connaissons toutes les lois de l'univers. Il n'en est rien. Notre physique paraîtra peut-être dans cinq ou six siècles à nos arrière-neveux aussi grossière et barbare que nous semble barbare et grossière la physique des universités du moyen âge, qui étaient pourtant des corps savants. S'en remettre à la science du discernement des faits de nature et des faits surnaturels, c'est la traiter comme si elle était juge infaillible de l'univers. Sans doute, telle qu'elle est, elle est seul arbitre de la vérité et de l'erreur et rien n'est acquis à la connaissance sans avoir passé par son examen. Sans doute, on ne peut en appeler d'elle qu'à elle-même. Mais encore ne faut-il pas citer indifféremment dans les mêmes formes tous les phénomènes à son tribunal; il se peut qu'il y ait des phénomènes singuliers, rares, subtils, d'une production incertaine. La science officielle risquera de les manquer si elle les attend dans ses commissions; c'est à cet égard que l'argument présenté par M. Ernest Renan me semble dangereux, du moins dans ses tendances. Il va, si l'on n'y prend garde, jusqu'à tenir pour non avenu tout ce qui ne s'est pas produit dans un laboratoire. Les savants sont naturellement enclins à nier les faits isolés, qui ne rentrent dans aucune loi connue. J'ai peur enfin qu'on ne rejette les manifestations insolites en même temps que les manifestations miraculeuses et avec cette même fin de non-recevoir: «On n'a jamais vu cela.». Quant au miracle, si c'est une dérogation aux lois naturelles, on ne sait ce que c'est, car personne ne connaît les lois de la nature. Non seulement un philosophe n'a jamais vu de miracle, mais il est incapable d'en jamais voir. Tous les thaumaturges perdraient leur temps, à dérouler devant lui les apparences les plus extraordinaires. En observant tous ces faits merveilleux, il ne s'occuperait que d'en chercher la loi et, s'il ne la découvrait point, il dirait seulement: «Nos répertoires de physique et de chimie sont bien incomplets.» Ainsi donc il n'y a jamais eu de miracle, au vrai sens du mot, ou, s'il y en a eu, nous ne pouvons pas le savoir, puisque, ignorant la nature, nous ignorons également ce qui n'est pas elle.

Mais revenons au livre du père Didon. Il abonde en descriptions. L'auteur a, comme autrefois M. Renan, fait le voyage d'Orient, et il en a rapporté des paysages qui, sans avoir certes la suavité de ces beaux tableaux de Nazareth et du lac de Tibériade que M. Renan a peints sur nature, ne manquent ni de richesse ni d'éclat. On croit voir avec le pieux voyageur, «les eaux d'opale» du lac de Génézareth et la désolation de la mer Morte. J'ai noté quelques lignes charmantes sur la Samarie. La grande nouveauté du livre, consiste en somme dans un orientalisme pittoresque qui s'associe, pour la première fois, d'une matière assez bizarre, à l'orthodoxie la plus exacte. Ainsi le père Didon croit à l'adoration des Mages, mais il les appelle des cheikhs. Son Jésus est fils de Dieu, mais nous le voyons adolescent, portant au front et aux bras les courroies de la prière qu'il a reçues au Sabbat Tephilin, dans la synagogue de Nazareth. Et toutes les scènes de l'Évangile sont ainsi teintées de couleur locale et de romantisme.

Mais cet ouvrage n'est pas seulement une suite de scènes plastiques. L'auteur s'est efforcé de constituer la psychologie de Jésus et c'est la partie la plus malheureuse du livre. On ne peut pas lire, sans sourire, que Jésus «avait la science parfaite de sa vocation messianique», que «rien ne lui manquait de ce qui peut donner à la parole l'efficacité et le prestige», qu'«aucun orateur populaire ne peut lui être comparé», qu'il «respectait l'initiative de la conscience», que l'échec de sa mission à Jérusalem lui causa «la plus grande douleur que puisse éprouver un homme appelé à un rôle public». Cet essai de psychologie humano-divine fait songer involontairement à Barbey d'Aurevilly qui adorait Jésus comme Dieu, mais qui, comme homme, lui préférait Hannibal.

Je n'ai pas qualité pour juger une telle oeuvre au point de vue de l'orthodoxie, et il faut bien penser que les théologiens n'y ont rien trouvé de répréhensible, puisqu'ils l'ont approuvée. Je serai curieux pourtant de savoir ce qu'on en pense dans une certaine revue que dirigent avec beaucoup de savoir et de prudence les pères jésuites, et que je connais fort bien, car ils ont eu la bonté de me l'envoyer un jour qu'ils m'y maltraitaient beaucoup, mais non pas autant toutefois que le père Gratry et que le père Lacordaire. Ou je me trompe fort, ou les petits Pères ne goûteront pas beaucoup cette histoire romantique et cette psychologie moderne[10]. Pour ma part, je voudrais comparer le Jésus-Christ du R. P. Didon à ce panorama de Jérusalem qu'on montre en ce moment aux Champs-Élysées et où l'on voit, d'un côté, le Temple, la tour Antonia, le palais et les portes de la ville restitués d'après les travaux des archéologues, et, d'une autre part, un calvaire traditionnel comme une peinture d'église. Mais je craindrais que cette comparaison ne donnât à l'excès l'idée d'un art frivole, tout en surface et peu solide. Je craindrais aussi de ne pas rendre l'effet de ces pages disparates, si étrangement mêlées de descriptions, de discussions, d'homélies, de morceaux de théologie, de psychologie et de morale, inspirés tantôt de saint Thomas d'Aquin et tantôt de Paul Bourget, où l'on passe brusquement de saint Luc et de saint Matthieu à Joanne et à Bædecker, où l'âme de madame de Gasparin semble flotter sur l'Évangile, où l'on tombe tout à coup d'une psychologie oratoire dans une démonologie qui rappelle à la fois le père Sinistrari, nos amis Papus et Lermina, l'école de Nancy et M. Charcot. Pages d'un aspect plus confus que les quais encombrés de cette petite ville de Capharnaum si bien décrite par le R. P. Didon lui-même.

CLÉOPÂTRE[11]

I

M. Paul Stapfer nous enseigne, dans son livre sur Shakespeare et l'antiquité, que Cléopâtre a fourni le sujet de deux tragédies latines, seize françaises, six anglaises et au moins quatre italiennes. Je serais fort embarrassé de nommer seulement les seize tragédies françaises, et il me paraît suffisant d'indiquer la Cléopâtre captive de Jodelle (1552), les Délicieuses Amours de Marc-Antoine et de Cléopâtre de Belliard (1578), la Cléopâtre de Nicolas Montreux (1594), la Cléopâtre de Benserade (1636), le Marc-Antoine de La Thorillère (1677), la Mort de Cléopâtre de Chapelle (1680), la Cléopâtre de Marmontel (1750), la Cléopâtre d'Alexandre Soumet (1824) et la Cléopâtre de madame de Girardin (1847); en attendant la Cléopâtre de Victorien Sardou et sans compter la Mort de Pompée du grand Corneille, où l'on voit Cléopâtre vertueuse, aspirant à la main de César, mais prenant par générosité la défense du vaincu de Pharsale. Sa confidente, Charmion, instruite de ses beaux sentiments, lui dit:

L'amour, certes, sur vous a bien peu de puissance.

À quoi Cléopâtre répond:

Les princes ont cela de leur haute naissance.

On ne conçoit pas d'abord comment Corneille a pu écrire quelque chose d'aussi ridicule. Mais on voit, si l'on y réfléchit, que c'est uniquement parce qu'il avait un génie sublime. Sans être comme Shakespeare un divinateur infaillible des âmes, notre vieux poète ne manquait pas de tout discernement; il savait bien au dedans de lui-même que Cléopâtre n'avait jamais ni parlé ni pensé de la sorte, mais il se flattait de l'embellir, de la rendre digne de la scène tragique, de la conformer aux convenances exigées par Aristote, et surtout de l'arranger à son propre goût, qui était noble. Il abondait en belles maximes. Les grands sentiments ne lui coûtaient guère, et l'on voit trop que le bonhomme les prenait dans son encrier. Il est bien difficile de se mettre aujourd'hui dans l'état d'esprit où il était quand il écrivait une tragédie dans sa petite chambre, entre deux procès, car, avocat et Normand, il aimait à plaider. Les grandeurs de ce monde, les grandeurs de chair le pénétraient d'un respect profond. Il se faisait sur les princesses des idées qui ne s'accordent pas bien avec la physiologie. Shakespeare avait un autre génie et sa Cléopâtre est vivante. M. Victorien Sardou admire infiniment Corneille et non sans raison, car, après tout, c'est le grand Corneille. Il vient de professer encore son admiration dans une lettre publique où, tout en se défendant de méconnaître le génie du grand Will, il estime que la place occupée par le poète d'Hamlet sur une de nos voies serait mieux tenue par l'auteur de Polyeucte. Certes, le bronze de Corneille ne ferait pas mauvaise figure à Paris, et tous ceux qui ont le culte de nos gloires nationales salueraient avec respect son visage sévère et même un peu renfrogné. Quant à Shakespeare, c'est le poète de l'humanité. Sa place est partout où il y a des hommes capables de sentir le beau et le vrai. Il est, comme Homère, au-dessus des peuples. M. Victorien Sardou ne peut pas se plaindre de le rencontrer sur le boulevard Haussmann. Il doit seulement être fâché que le sculpteur lui ait fait de si vilaines jambes.

Je connais M. Victorien Sardou, je sais combien il a le goût artiste et comme les formes mal venues offensent la délicatesse de son goût. Une figure si disgracieuse doit lui être désagréable à voir. J'en souffre moi-même chaque fois que je passe par ce boulevard somptueux et monotone. Et il m'est arrivé plus d'une fois de plaindre le culottier anglais qui a sa boutique derrière cette statue, en songeant que les connaissances professionnelles de ce spécialiste doivent lui rendre particulièrement sensible la difformité dont son illustre compatriote a été gratuitement affligé par un statuaire malhabile.

Voilà assurément un Shakespeare mal chaussé! Mais M. Victorien Sardou a précisément écrit sa lettre pour se défendre d'avoir jamais méprisé Shakespeare. On prétendait qu'il avait dit que Shakespeare n'avait aucun talent. Il ne l'a point dit. C'eût été une sottise, et ceux qui ont causé avec M. Sardou savent qu'il n'en dit point. Il a l'esprit le plus riche et le plus fin. Sa tête est un magasin de curiosités, un musée d'art, une bibliothèque universelle. Il s'intéresse à la vie, aux moeurs, aux usages, aux singularités des temps et des lieux. Je ne connais pas sa Cléopâtre, mais je suis bien sûr qu'elle sera documentée, et qu'il n'y manquera rien de ces intimités, de ces particularités, de ces singularités qui font revivre le passé mystérieux.

C'est une incomparable histoire que celle d'Antoine et de Cléopâtre, et si émouvante et d'une telle somptuosité voluptueuse, et tragique, que l'art n'y peut rien ajouter, pas même l'art d'un Shakespeare. Il faut la lire dans Plutarque. Ce vieux Plutarque est un merveilleux narrateur. Je vous recommande aussi l'étude de M. Henry Houssaye, judicieuse avec élégance, et qui est un excellent récit.

Cléopâtre n'était pas très belle. Elle ne l'emportait ni en beauté ni en jeunesse sur cette chaste Octavie, à qui elle prit Antoine pour la vie et la mort. «Sa beauté, dit Amyot, qui traduit, Plutarque avec une grâce fine, sa beauté seule n'était point si incomparable qu'il n'y en eust pu bien avoir d'aussi belles comme elle, ni telle qu'elle ravit incontinent ceux qui la regardaient; mais sa conversation, à la hanter, étoit si aimable qu'il étoit impossible d'en éviter la prise, et avec sa beauté, la bonne grâce qu'elle avoit à deviser, la douceur et la gentillesse de son naturel, qui assaisonnoit tout ce qu'elle disoit ou faisoit, étoit un aiguillon qui poignoit au vif; et il y avoit outre cela grand plaisir au son de sa voix seulement et à sa prononciation, parce que sa langue étoit comme un instrument de musique à plusieurs jeux et registres, qu'elle tournoit aisément un tel langage comme il lui plaisoit, tellement qu'elle parloit à peu de nations barbares par truchement, mais leur rendoit par elle-même réponse, au moins à la plus grande partie, comme aux Égyptiens, Arabes, Troglodytes, Hébreux, Syriens, Médois et Parthes, et à beaucoup d'autres dont elle avoit appris les langues.» Elle avait l'esprit raffiné, à la façon des Alexandrins. Elle reçut d'Antoine, comme un présent agréable, la bibliothèque de Pergame, composée de deux cent mille volumes. Elle n'a été un monstre que dans l'imagination ampoulée des poètes amis d'Auguste. Ils ont dit qu'elle se prostituait aux esclaves. Ils n'en savaient rien. On lui a donné pour amants Cnéius Pompée, César, Dellius, Antoine et aussi Hérode, roi des Juifs, qui était très beau. Mais il n'y a de certain que ses relations avec César et avec Antoine. Le reste n'est pas prouvé, et l'aventure d'Hérode a tout l'air, notamment, d'un conte de Flavius Josèphe. Cléopâtre était une femme dangereuse. Et l'on peut penser d'elle ce que pensait le vieux professeur de Henri Heine. «Mon vieux professeur, dit Heine, n'aimait pas Cléopâtre; il nous faisait expressément observer qu'en se livrant à cette femme, Antoine ruina toute sa carrière publique, s'attira des désagréments privés et finit par tomber dans le malheur.» Rien n'est plus vrai. Elle a perdu Antoine et contribué peut-être à la perte de César, et le vieux professeur parlait d'or. Ce n'est peut-être pas assez toutefois pour l'appeler, comme Properce, la reine courtisane, meretrix regina. Ces Romains haïssaient l'Égyptienne; elle leur avait fait peur. Horace et Properce avouent que Rome tremblait avant la journée d'Actium. Cléopâtre morte, il y eut de grandes réjouissances dans la Ville éternelle. «C'est maintenant qu'il faut boire! Il n'était pas permis de tirer le cécube du cellier des aïeux, quand une reine préparait au Capitole des ruines insensées et des funérailles à l'Empire. Elle osait opposer à notre Jupiter le museau de chien de l'aboyant Anubis et couvrir la trompette romaine des sons aigres du sistre égyptien. Elle voulait planter sur le Capitole ses tentes au milieu des images et des trophées de Marius!» Enfin le monstre était mort: Il fallait boire, danser, offrir des mets aux dieux!

Et c'était une femme, une petite femme qui avait fait trembler le Sénat et le peuple romain. Quand nous disons qu'elle était petite, nous n'en savons rien. Nous l'imaginons sur quelques vagues indices. Pour échapper aux embûches de l'eunuque Pothin, elle se fit porter à César dans un sac. C'était un de ces grands sacs d'étoffe grossière, teints de plusieurs couleurs, qui servaient aux voyageurs à serrer les matelas et les couvertures. Elle en sortit aux yeux du romain charmé. Il nous semble qu'étant mince et de petite taille elle avait meilleure grâce, et qu'une stature de déesse n'est pas ce qu'il faut pour plaire au sortir d'un sac. M. Gérome a représenté cette scène dans un de ses plus jolis tableaux anecdotiques et je crois bien me rappeler que sa Cléopâtre était très mignonne. M. Gérome est admirable pour l'abondance et le choix de ses documents. En ce cas pourtant, il avait été laissé à son inspiration. Nous n'avons point de portrait authentique de Cléopâtre et le visage de la reine n'a pas laissé le moindre reflet sur cette vaste terre où il causa tant de deuils et de malheurs. Cléopâtre est représentée plusieurs fois, il est vrai, avec son fils, Ptolémée Césarion, sur les bas-reliefs du temple de Denderah. Mais ce sont là des figures hiératiques, d'un art traditionnel, dont le type, fixé longtemps d'avance, ne laissait guère de place à l'imitation de la nature. Dans cette déesse Hathor, dans cette déesse Isis aux cheveux nattés, debout, rigide, la tunique collée au corps, comment reconnaître la folle amoureuse qui courait la nuit avec Antoine les bouges de Rhakotis et se mêlait aux rixes des matelots ivres? Quant au joli moulage que l'on voit souvent dans les ateliers, M. H. Houssaye nous avertit bien de ne pas y chercher le profil de la belle Lagide. «Ce bas-relief, nous dit-il, découvert, je crois, en 1862, ne portait aucune inscription. Un égyptologue s'amusa à y graver le cartouche de Cléopâtre, et c'est ainsi qu'on le vend partout, depuis, comme l'image authentique de la dernière reine d'Égypte.»

Cette supercherie me rappelle une méprise de peu de temps postérieure. Vers 1866, un Italien montrait à Paris, dans un appartement démeublé de la rue Jacob, quelques antiquités égyptiennes et romaines et une peinture à l'encaustique, d'un mauvais dessin et d'un style médiocre, représentant une femme assez belle, la face large, avec un serpent qui lui pique le sein. L'Italien jurait la Vierge et les saints que c'était le portrait authentique de Cléopâtre, celui-là même qui fut porté à Rome devant le char triomphal d'Octave. Cet homme était d'une ardeur vraiment excessive pour les antiquités. Il faisait des bonds de tigre devant cette peinture et la contemplait d'un oeil sombre en lui envoyant des baisers. «Quelle est belle!» s'écriait-il. Il était venu la vendre à Paris, et il poussait des hurlements horribles et s'arrachait les cheveux quand on lui disait qu'en réalité c'était un méchant ouvrage de peinture, dû à quelque seigneur cavalier, académicien de Rome ou de Venise, florissant vers 1800 ou 1810. Pourtant rien n'est plus vrai.

Il y a des médailles de Cléopâtre; les numismates en comptent quinze de type différent. Elles sont pour la plupart d'une mauvaise gravure. Toutes représentent Cléopâtre avec des traits gros et durs, un nez extrêmement long. On sait le mot profond de Pascal: «Le nez de Cléopâtre, s'il avait été plus court, toute la face de la terre aurait été changée.» Ce nez était démesuré, si l'on en croit les médailles, mais nous ne les en croirons pas. En vain, on nous mettra sous les yeux tous les médailliers du British Muséum et du Cabinet de Vienne. Nous dirons que c'est là comme une de ces illusions de féerie, où tous les nez s'allongent à la fois sur tous les portraits, et nous nous moquerons de la numismatique qui se moque de nous. Le visage qui fit oublier à César l'empire du monde n'était point gâté par un nez ridicule.

Il est certain que César aima Cléopâtre. Le divin Jules avait plus de cinquante ans. Il avait épuisé toute la gloire et tous les plaisirs et tiré de la vie tout ce qu'elle peut donner d'émotions violentes et de joies fortes. Son élégant visage avait pris la pâleur tranquille du marbre. Il semblait qu'un tel homme ne dût plus vivre que par l'intelligence. Pourtant, quoi qu'en dise M. Mommsen, il aima l'Égyptienne jusqu'à la folie. Car c'était une folie que de l'amener à Rome, et une plus grande folie que d'élever dans le temple de Vénus une statue à la divinité de Cléopâtre.

La Lagide habitait, à Rome, avec son fils et sa suite la villa et les jardins de César qui s'étendaient sur la rive droite du Tibre. Le dictateur demeurait dans un des bâtiments publics de la voie Sacrée, mais il faisait de fréquentes visites à la villa, qui était aussi le rendez-vous de ses amis. C'est là que Marc-Antoine vit Cléopâtre pour la première fois. Elle recevait aussi Atticus et Cicéron qui s'était réconcilié avec César. Cicéron était grand amateur de livres et d'antiquités.

Ces trésors étaient rares à Rome et ils abondaient à Alexandrie. Cicéron demanda à Cléopâtre de lui faire venir quelques manuscrits et des vases canopes. Elle le lui promit bien volontiers et elle chargea de la commission un de ses officiers, nommé Ammonius. Mais les livres ne vinrent pas et l'orateur en garda rancune à la reine. Dans ces heures romaines, Cléopâtre nous apparaît sous un aspect inattendu. Discrète, paisible, ayant banni le luxe asiatique, tout occupée des élégants travaux de l'esprit, c'est une belle Grecque, qui converse sous les térébinthes avec Cicéron. Le poignard de Brutus dissipa d'un coup cet enchantement de la villa du Tibre. César assassiné, Cléopâtre s'enfuit au milieu des scènes sanglantes des jours parricides et regagne l'Égypte.

C'est alors que va commencer la plus folle et la plus terrible des aventures d'amour, le roman d'Antoine et de Cléopâtre.

II

Sarah nous l'a montrée (et avec quel charme! avec quelle magie!) sous les traits d'une Égyptienne. Mais c'était une Grecque. Elle l'était de naissance et de génie. Élevée dans les moeurs et dans les arts helléniques, elle avait la grâce, le bien dire, l'élégante familiarité, l'audace ingénieuse de sa race. Ni les dieux de l'Égypte, ni les monstres de l'Afrique n'envahirent jamais son âme riante. Jamais elle ne s'endormit dans la morne majesté des reines orientales. Elle était Grecque encore par son goût exquis et par sa merveilleuse souplesse. Tout le temps qu'elle vécut à Rome, elle observa toutes les convenances, et quand, après sa mort, les amis d'Auguste outragèrent sa mémoire avec la brutalité latine, ils ne purent rien lui reprocher qui eût trait à son séjour dans la villa de César. Elle avait donc été parfaite sous les pins et les térébinthes des jardins du Tibre.

Elle était Grecque, mais elle était reine; reine et, par là, hors de la mesure et de l'harmonie, hors de cette fortune médiocre qui fut toujours dans les voeux des Grecs et qui n'entra dans ceux des poètes latins que littérairement et par servile imitation. Elle était reine et reine orientale, c'est-à-dire un monstre; elle en fut châtiée par cette Némésis des dieux que les Grecs mettaient au-dessus de Zeus lui-même, parce qu'elle est en effet le sentiment du réel et du possible, l'entente des nécessités de la vie humaine. Faite pour les arts secrets du désir et de l'amour, amante et reine, à la fois dans la nature et dans la monstruosité, c'était une Chloé qui n'était point bergère.

Que des mouvements d'une chair exquise, que du souffle d'une bouche charmante dépende le sort du monde, c'est cela qui n'est point grec, c'est cela que la Némésis des dieux ne permet point. La mort de la dernière Lagide expia le crime d'Alexandre le Macédonien, ce Grec à demi barbare, ce Grec démesuré qui, soldat ivre, ouvrit à l'hellénisme l'Orient lascif et cruel. Ce n'est point que cette délicate Cléopâtre manquât par elle-même du sentiment de la mesure et de l'harmonie. Elle garda même l'instinct du vrai, du beau, du possible autant que le lui permit sa toute-puissance, le crime héréditaire dans sa maison et l'ivresse du monde plongé autour d'elle dans cette orgie voluptueuse et scélérate où l'hellénisme coudoyait la barbarie. Son malheur singulier, sa gloire effroyable fut d'être charmante étant souveraine, d'être Lesbie, Délie ou Leuconoé et de ne pouvoir ouvrir ses bras adorables sans allumer des guerres.

La morale d'une Lagide était large, sans doute, et les doux antiquaires ont quelque peine à la mesurer sur les textes grecs et latins qu'ils étudient avec méthode. Pour ma part, je ne rechercherai pas ce que Cléopâtre jugeait permis ou défendu. Je pense qu'elle estimait que beaucoup de choses lui étaient permises. Mais j'imiterai, dans sa sagesse, M. Henry Houssaye, qui ne croit pas pouvoir donner la liste des amants de la reine. Aussi bien, pour dresser avec confiance des catalogues de cette nature, il faut être un bibliothécaire entêté comme l'antique Élien ou le bonhomme Peignot, qui croyaient plus que de raison à l'autorité des textes. Ce qui est certain, c'est que quand Antoine l'aima d'un amour orageux, elle opposa à la foudre les éclairs d'un regard qui n'était point terni et les ardeurs d'une chair que la débauche n'avait point fatiguée. Nous savons qu'elle aima le soldat de Pharsale et de Philippes; nous savons qu'elle l'aima jusqu'à la mort. Le reste est à jamais effacé comme les travaux obscurs de tant de milliards d'êtres qui naquirent, qui souffrirent et qui moururent sur cette planète, comme les troubles de tant d'amantes qui, dans le cours infini des âges, servirent ou trahirent l'amour sans laisser même, ainsi que la jeune fille de Pompéi, l'empreinte de leur sein dans la cendre.

Avant Antoine, il semble bien que cette femme intelligente, ambitieuse, vindicative et fière ait été plus reine qu'amante. Grand constructeur, comme les Pharaons et comme les Ptolémées, elle couvrait Alexandrie de monuments magnifiques[12]. Elle tint tête fermement aux intrigues des eunuques, aux séditions domestiques et populaires et rentra par une ruse audacieuse dans sa ville et dans son palais, dont elle avait été chassée. Elle réussit à tenir en suspens les droits de Rome sur son empire, et s'il est vrai qu'elle y employa sa beauté et son charme, il faut songer que cette beauté n'était point incomparable et que ce charme, dont César éprouva la puissance, n'eût pas suffi sans beaucoup d'intelligence et de politique. Ce charme habilement dirigé lui assura Antoine après César. Mais cette fois, elle se trouva l'associée d'un soldat condamné à posséder seul le monde ou à n'avoir plus une pierre où poser sa tête. La partie était grande et douteuse. Pour la bien jouer, il fallait du sang-froid. Marc-Antoine n'en n'avait jamais montré beaucoup. Elle lui ôta le peu qu'il en possédait; elle le rendit tout à fait fou, elle devint aussi folle que lui, et tous deux ils luttèrent pour l'empire et la vie dans les intervalles lucides que leur laissait cette démence que les Grecs ont bien connue, puisqu'ils l'ont décrite comme une maladie des sens et de l'âme, comparable au mal sacré par la violence des accès et par la profondeur de la mélancolie.

Le premier tort d'Antoine et de Cléopâtre fut de mépriser leur ennemi, cet adolescent malingre, bègue, poltron, cruel et plus froid, plus insensible, quand il rasait sa première barbe, que les plus graves politiques blanchis dans les affaires. Il fallut combattre. Ce fut la guerre du renard et du lion. Le lion avait la part du lion, toutes les provinces de l'Orient jusqu'à l'Illyrie, et le petit renard, l'enfant rusé, Octave, ne possédait que l'Italie ruinée et consternée, et l'Espagne, la Gaule, la Sicile, l'Afrique en armes contre lui. Tant de javelots tournés contre un lâche! Mais ce lâche était un ambitieux patient, c'est-à-dire la plus grande force du monde.

Marc-Antoine, dans la maturité de l'âge, était le premier soldat de l'empire, depuis la mort de César. Il avait, pour ses débuts, écrasé les juifs révoltés. Il avait secondé le grand Jules en Gaule, dans la Haute-Italie, en Illyrie. Il commandait l'aile droite des césariens à Pharsale. Battu à Modène, il avait remporté la victoire décisive de Philippes. Bien qu'il n'eût ni la prudence ni la vue claire de César, César l'estimait comme son meilleur lieutenant. Seul et livré à lui-même, Antoine péchait par la méthode. Un soir que nous lisions ensemble, dans Plutarque, le récit pittoresque de la guerre des Parthes, un officier d'artillerie du plus grand savoir, le capitaine Marin, commentant le texte ancien, nous montra sans peine les fautes d'Antoine, le décousu du plan et l'incurable légèreté d'un chef qui, ayant fait la guerre avec César, se laisse surprendre par l'ennemi. Antoine n'en possédait pas moins certaines belles parties de l'homme de guerre. Il avait la grande psychologie militaire, la connaissance de l'âme du soldat. Il se faisait aimer, il se faisait suivre. Il était impétueux, entraînant, irrésistible. La confiance qu'il avait en lui-même, il l'inspirait à ses hommes. Grandement joyeux, il leur communiquait cette gaieté qui fait oublier les souffrances, les dangers, et qui double les forces. Il buvait et mangeait avec eux; il disait des mots qui les faisaient rire. Les légionnaires l'adoraient. Il ne faut pas juger Antoine par les Philippiques que Cicéron prononça contre lui; Cicéron était avocat et, de plus, c'était en politique un modéré de l'espèce la plus violente. À cela près un honnête homme et un grand lettré. Antoine n'était pas le grossier soldat, le belluaire insolent, j'allais dire «la trogne à épée» que l'orateur nous montre. Il avait de l'esprit, précisément dans le sens où nous prenons le terme aujourd'hui, de l'esprit de mots, car, pour ce qui est de l'esprit de conduite, il en manqua toujours, et Cléopâtre ne lui en donna pas. Loin d'être un homme inculte, il avait étudié l'éloquence en Grèce. Sa parole n'avait pas l'élégante correction de celle de César: elle était imagée et disproportionnée. C'était ce que nous appellerions maintenant une éloquence romantique. Il aimait, dit Plutarque, ce style asiatique, alors fort recherché et qui répondait à sa vie; fastueuse, pleine d'ostentation, sujette à d'effroyables inégalités.

Plutarque dit bien: en tout, Antoine aimait à la folie le style asiatique et la pompe orientale. Son front bas et sa barbe épaisse, sa mâle et forte structure lui donnaient quelque ressemblance avec les images du fabuleux Hercule de qui il prétendait descendre, mais c'est surtout Bacchus, le Bacchus indien qu'il se plaisait à rappeler par ses riches cortèges et par ses chars attelés de lions. Il entra dans Éphèse précédé de femmes vêtues, en Bacchantes et d'adolescents; portant la nébride des Pans et des Satyres. On ne voyait dans toute la ville que thyrses couronnés de lierre, on n'entendait que le son des flûtes et des syrinx et les cris qui saluaient le nouveau Bacchus bienfaisant et plein de douceur.

Certes, la large humanité de César fut toujours étrangère au collègue d'Octave et de Lépide. Antoine eut sa part de l'atroce férocité commune aux Romains de ces temps scélérats. Mais il ne se montra jamais, comme Octave, froidement cruel. Il était libéral, magnifique et capable de sentiments délicats et généreux. En Grèce, ses ennemis l'avouent, il rendit la justice avec une grande douceur et il se montra jaloux d'être nommé l'ami des Grecs et plus encore des Athéniens. Après, la victoire de Philippes, il posa sa propre cuirasse sur le cadavre sanglant de Brutus, afin d'honorer en soldat les funérailles du vaincu. Quand, dans les jours sombres, Æhnobarbus, son vieux compagnon, l'abandonna la veille de la bataille, pour passer à Octave, il renvoya à celui qui avait été si longtemps son ami ses équipages et tout ce qui lui appartenait, et l'on dit qu'accablé par cette générosité Æhnobarbus mourut de douleur et de honte.

Cet homme était l'esclave des femmes. Son fastueux amour pour la courtisane Cytheris avait indigné les Romains. L'âcre et violente Fulvie faisait trembler cet Hercule, ce Bacchus indien. Plus tard, il se montra sensible à la chaste beauté d'Octavie. Il les aimait avec violence et il les aimait en même temps avec esprit, ce qui est infiniment plus rare. «Il avait, dit Plutarque, de la grâce et de la gaieté dans ses amours.» Voilà l'homme qui cita Cléopâtre devant son tribunal à Tarse. C'était lui l'Asiatique et l'Oriental. Sans être capable de grands projets longuement suivis, il rêvait vaguement l'empire d'Orient avec quelque immense ville barbare pour capitale. Il aimait tout de l'Orient, ses trésors, ses monstres, ses voluptés, ses splendeurs, ses parfums, sa poésie. Cléopâtre parut. Il la vit ou plutôt il la revit, car il l'avait connue sans doute à Rome, mais discrète, mais réservée, sévère, comme une dame romaine. Cette fois, c'était la reine d'Égypte qui paraissait devant lui dans la pompe hiératique d'une nouvelle Isis. Il adora la Grecque arrangée en idole.

Cette galère de Cléopâtre sur le Cydnus est restée dans le monde l'image de la volupté splendide.

Hier nous l'avons, vue dans l'illusion du théâtre[13]. Nous avons vu couchée, sous les voiles de pourpre, l'actrice charmante qui fait revivre en elle la couleuvre du Nil. Ce n'est pourtant point de ce jour que date ma vision éblouie. Ce n'est pas non plus du jour où j'ai entendu M. José Maria de Heredia réciter son suave et brillant sonnet du Cydnus:

     Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie,
     La trirème d'argent blanchit le fleuve noir,
     Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir,
     Avec des chants de flûte et des frissons de soie.

     À la proue éclatante où l'épervier s'éploie,
     Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,
     Cléopâtre, debout dans la splendeur du soir,
     Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

     Voici Tarse où l'attend le guerrier désarmé;
     Et la brune Lagide ouvre dans l'air charmé
     Ses bras d'ambre où la pourpre a mis ses reflets roses;

     Et ses yeux n'ont pas vu, présages de son sort,
     Auprès d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses,
     Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.

Mon trouble vient de plus loin. Il remonte à ces années d'adolescence et de prime jeunesse dont je suis trop enclin, je le sens, à rappeler le souvenir. C'était au collège, l'année de ma rhétorique, l'hiver, un vendredi pendant le repas de onze heures. Jamais je n'avais senti plus péniblement les vulgarités et les inélégances de la vie: une écoeurante odeur de friture tiède emplissait le réfectoire; un courant d'air froid saisissait les pieds à travers les chaussures humides; les murs suintaient et l'on voyait, derrière le grillage des fenêtres, une pluie fine tomber du ciel gris. Les élèves, assis devant les tables d'un marbre noir et gras, faisaient avec leurs fourchettes un bruit agaçant, tandis qu'un de nos camarades, assis dans une haute chaire, au milieu de la grande salle, lisait, selon la coutume, un passage de l'histoire ancienne de Rollin. Je regardais, sans manger, mon assiette mal essuyée, ma timbale au fond de laquelle l'abondance avait déposé quelque chose comme du bois pourri, et puis je suivais de l'oeil les domestiques, qui nous présentaient des grands plats de pruneaux cuits, dont le jus leur lavait les pouces. Tout m'était à dégoût. Dans le tintement de la vaisselle la voix du lecteur, par intervalles, m'arrivait aux oreilles. Tout à coup j'entendis le nom de Cléopâtre et quelques lambeaux de phrases charmantes: Elle allait paraître devant Antoine dans un âge où les femmes joignent à la fleur de leur beauté toute la force de l'esprit… Sa personne plus puissante que toutes les parures… Elle entra dans le Cydnus… La poupe de son vaisseau était tout éclatante d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent. Puis les noms caressants des flûtes, de parfums, de Néréides et d'Amours. Alors une vision délicieuse emplit mes yeux. Le sang me battit aux tempes ces grands coups qui annoncent la présence de la gloire ou de la beauté. Je tombai dans une extase profonde. Le préfet des études, qui était un homme injurieux et laid, m'en tira brusquement en me donnant un pensum pour ne m'être pas levé au signal. Mais, en dépit du cuistre, j'avais vu Cléopâtre!

Le bon Plutarque n'a pas dû se tromper: Marc-Antoine avait de l'agrément et de la gaieté dans ses amours. C'est lui qui imagina les folies de la vie inimitable, les déguisements de nuit, les parties de pêche sur le Nil, les fêtes prodigieuses. Oui, certes, c'était lui l'Oriental, c'était lui l'Égyptien. Elle ne voulait que ce qu'il voulait, l'incomparable amante! Et, craignant seulement de le perdre, elle prenait les goûts et les habitudes d'un soldat pour être toujours à son côté. «Elle buvait avec lui, elle chassait avec lui, elle assistait avec lui aux manoeuvres[14].» Plutarque nous dit: «Ils avaient formé une association sous le nom d'Amimétobies; et ils se traitaient mutuellement tous les jours.» Huit sangliers étaient toujours à la broche et, à toute heure, il s'en trouvait un cuit à point. La vie inimitable fut interrompue par la guerre de Pérouse et le mariage d'Antoine et d'Octavie. Elle reprit plus ardente et plus frénétique après trois ans d'absence.

Puis ce fut la guerre: Actium et cette fuite soudaine de Cléopâtre au milieu de la bataille, cette fuite, inexpliquée encore, que l'amiral Jurien de la Gravière considère comme une manoeuvre habile et que M. Victorien Sardou nous rend si dramatique quand il nous montre, au contraire, la reine amoureuse consommant par sa fuite la défaite et la honte de son amant pour le garder tout à elle. Ainsi l'amiral veut que Cléopâtre soit un bon marin et le dramaturge veut qu'elle soit très pathétique: ils l'aiment tous deux, surtout le marin. Je l'aime aussi depuis le collège. Mais je croirais plutôt qu'elle s'est sauvée, saisie d'une peur folle.

Antoine voit fuir la galère aux voiles de pourpre, l'Antoniade, qui porte Cléopâtre; il la poursuit, abandonnant le combat par une étonnante lâcheté qui, chez un tel soldat, devient héroïque; il accoste l'Antoniade, il y monte et va s'asseoir seul à la proue, la tête dans ses mains. À Alexandrie, Antoine, déshonoré et perdu, montre encore un esprit d'une fantaisie extraordinaire. Il se bâtit, sur une jetée, dans la mer, une cabane qu'il nomme son Timonium et où il veut vivre seul, à l'exemple de Timon d'Athènes. Il se dit misanthrope et c'est un misanthrope pittoresque et romantique, le misanthrope de la passion. Puis sa cabane et la solitude l'ennuient. Il revoit la reine et forme avec elle une société plus mélancolique, mais non pas moins fastueuse que celle des Inimitables: la compagnie de ceux qui veulent mourir ensemble, les Synapothanumènes. C'est un grand artiste, cet Antoine!

Que la reine l'ait aimé jusqu'à la mort et par delà la mort, cela n'est point douteux. Qu'elle ait cependant essayé de séduire Octave, cela non plus ne fait pas de doute; et cela prouve seulement que Cléopâtre n'était pas sûre. Nous en avions, en vérité, quelque soupçon. Si elle ne parvint point à se faire aimer du froid Octave, du moins elle sut tromper cet homme défiant. Elle lui fit croire qu'elle voulait vivre encore; mais elle était résolue à se donner la mort. Elle mourut royalement. Quand les soldats d'Octave entrèrent dans sa chambre, ils la trouveront revêtue de ses habits de reine et de déesse et couchée sans vie sur un lit d'or. Iras, l'une de ses femmes, était morte à ses pieds. L'autre, Charmion, se soutenant à peine, lui arrangeait d'une main défaillante, le diadème autour de la tête. Un des soldats d'Octave lui cria avec fureur:

—Voilà qui est beau, Charmion!

—Très beau, en effet, répondit-elle, et digne de la fille de tant de rois!

Et elle tomba morte au pied du lit.

Cette scène est si noblement tragique qu'on ne peut se la représenter sans un frémissement d'admiration. Il faut savoir gré à celle qui en prépara le spectacle et qui en légua la mémoire aux artistes et aux poètes. On aimait Cléopâtre dans Alexandrie et ses statues ne furent point renversées après sa mort. C'est donc qu'elle était moins méchante que n'ont dit ses ennemis. Et puis il ne faut pas oublier que la beauté est une des vertus de ce monde.