JUDITH GAUTIER[15]
I
C'est la fille du poète. Dans cette petite maison de la rue de Longchamp où, comme il est dit des princesses dans les contes de fées, elle grandissait chaque jour en sagesse et en beauté, Judith apprit dès l'enfance à comprendre et à goûter les formes d'art les plus exquises, les plus rares, les plus étranges. Son père, en parlant comme en écrivant, était un incomparable assembleur de merveilles. Au milieu de ses causeries familières, il faisait, sans y songer, des évocations magiques. Cette maisonnette, baignée l'hiver des brumes de la Seine et des vapeurs du Bois, s'emplissait, à la voix du maître, de toutes les poésies de l'Orient rêvé.
Il me souvient d'avoir vu là, un soir, sur une des tablettes de la bibliothèque, le masque d'or d'une momie égyptienne qui brillait dans l'ombre, et je n'oublierai jamais l'impression d'harmonie que me donna cette figure sacrée, aux longs yeux ouverts, dans le cabinet de travail du poète qui composa le Roman de la momie et son incomparable prologue. C'est là qu'enfant Judith Gautier se nourrit de poésie et apprit à aimer la beauté exotique. Pour que son éducation d'artiste fût complète, il ne lui manqua rien, sinon peut-être le commun et l'ordinaire.
Et la fille du poète était si merveilleusement douée qu'elle écrivit, n'ayant pas vingt ans, un livre parfaitement beau dont le style resplendit d'une pure lumière. Les connaisseurs savent que je veux parler du Livre de Jade, recueil de poèmes en prose, inspirés, si l'on en croit l'auteur, des lyriques de la Chine. Judith Gautier avait appris le chinois à l'âge où les petites demoiselles n'étudient ordinairement que le piano, le crochet et l'histoire sainte. Je doute pourtant qu'elle ait trouvé dans Thou-Fou, Tché-Tsi ou Li-Taï-Pé tous les détails des fins tableaux contenus dans le Livre de Jade; je doute que les poètes du pays de la porcelaine aient connu avant elle cette grâce, cette fleur qui vous charmera dans tel de ces morceaux achevés, qu'on peut mettre à côté des poèmes en prose d'Aloysius Bertrand et de Charles Baudelaire, dans le petit tableau de l'Empereur, par exemple:
L'EMPEREUR
Sur un trône d'or neuf, le Fils du Ciel, éblouissant de pierreries, est assis au milieu des mandarins; il semble un soleil environné d'étoiles.
Les mandarins parlent gravement de graves choses; mais la pensée de
l'empereur s'est enfuie par la fenêtre ouverte.
Dans son pavillon de porcelaine, comme une fleur éclatante entourée
de feuillage, l'impératrice est assise au milieu de ses femmes.
Elle songe que son bien-aimé demeure trop longtemps au conseil et,
avec ennui, elle agite son éventail.
Une bouffée de parfums caresse le visage de l'empereur.
«Ma bien-aimée, d'un coup de son éventail m'envoie le parfum de sa bouche.» Et l'empereur, tout rayonnant de pierreries, marche vers le pavillon de porcelaine, laissant se regarder en silence les mandarins étonnés.
Dès lors, Judith Gautier avait trouvé sa forme; elle avait un style à elle, un style tranquille et sûr, riche et placide, comme celui de Théophile Gautier, moins robuste, moins nourri, mais bien autrement fluide et léger.
Elle avait son style, parce qu'elle avait son monde d'idées et de rêves. Ce monde, c'était l'Extrême Orient, non point tel que nous le décrivent les voyageurs, même quand ils sont, comme Loti, des poètes, mais tel qu'il s'était créé dans l'âme de la jeune fille, une âme silencieuse, une sorte de mine profonde où le diamant se forme dans les ténèbres. Elle n'eut jamais pleine conscience d'elle-même, cette divine enfant. Gautier, qui l'admirait de toute son âme, disait plaisamment: «Elle a son cerveau dans une assiette.» Judith Gautier a inventé un Orient immense pour y loger ses rêves. Et c'est bien du génie, cela!
Sans être grand critique de soi-même, elle a quelque soupçon de ce qu'elle a fait, s'il est vrai, comme on le dit, qu'elle ait toujours montré la plus grande répugnance à voyager en Orient. Elle n'a pas vu la Chine et le Japon; elle a fait mieux: elle les a rêvés et elle les a peuplés des enfants charmants de sa pensée et de son amour.
Son premier roman, je devrais dire son premier poème (car ce sont là vraiment des poèmes) est le Dragon impérial, un livre tout brodé de soie et d'or, et d'un style limpide dans son éclat. Je ne parle pas des descriptions qui sont merveilleuses. Mais la figure principale, qui se détache sur un fond d'une richesse inouïe, le poète Ko-Li-Tsin, a déjà ce caractère de fierté sauvage, d'héroïsme juvénile, de chevalerie étrange, que Judith Gautier sait imprimer à ses principales créations et qui les rend si originales. L'imagination de la jeune femme est cruelle et violente dans cette première oeuvre, mais elle a déjà et définitivement cette chasteté fière et cette pureté romanesque qui l'honorent.
Peu après le Dragon impérial vint l'Usurpateur, qui dès son apparition fut emporté dans une grande faillite de librairie. Le public ne le connut guère. Et pourtant c'est une pure merveille, le chef-d'oeuvre de madame Judith Gautier, et un chef-d'oeuvre de notre langue. Il reparut plus tard, sous un titre qui convient mieux à la splendeur charmante du livre, il s'appela la Soeur du Soleil. Je ne sais rien de comparable à ces pages trempées de lumière et de joie, où toutes les formes sont rares et belles, tous les sentiments fiers ou tendres, où la cruauté des hommes jaunes s'efface à demi dans la gloire de cet âge héroïque où le Nippon eut sa chevalerie et la fleur de ses guerriers. Il y a des mois que je n'ai lu la Soeur du Soleil, ou pour mieux dire l'Usurpateur, car je vois encore ce titre sur la couverture verte de l'édition originale qui était ornée d'un dessin de l'auteur. Il y a même des années, et pourtant je puis citer de mémoire, sans crainte de me tromper, une phrase entière de ce livre, une de ces phrases comme on en trouve dans Chateaubriand et dans Flaubert, qui feraient croire que la prose française, maniée par un grand artiste, est plus belle que les plus beaux vers. Voici cette phrase, détachée de tout ce qui l'entoure:
Le ciel ressemble à une grande feuille de rose. C'est le dernier pétale du jour qui s'effeuille, du jour qui tombe dans le passé, mais dont notre esprit gardera le souvenir, comme d'un jour de joie et de paix, le dernier peut-être.
Je n'ai pas le livre sous la main. J'en suis fâché, moins encore parce que je ne puis collationner ces lignes d'un sentiment à la fois si gracieux et si mélancolique, que parce qu'il me semble que c'est être privé d'une des délicatesses de la vie que de n'avoir pas sous la main un livre comme la Soeur du Soleil.
Il faut citer, avec ces deux ouvrages, Iskender, qui est l'histoire légendaire d'Alexandre d'après les traditions de la Perse. Ces trois livres sont les trois plus beaux joyaux de cette reine de l'imagination. On aurait voulu peut-être que la pensée magnifique de madame Judith Gautier, comme la Malabaraise de Baudelaire, ne vînt jamais dans nos climats humides et gris, qui ne sont point faits pour sa beauté rare. L'observation a été faite cent fois: cette danseuse, qui tout à l'heure, sur la scène, donnait à ses mouvements une grâce légère, un rythme, une volupté d'art qui était la poésie même et le rêve, voyez-la maintenant dans la rue: elle marche lourdement et son allure n'a rien qui la distingue de la foule obscure. Quand le poète du Dragon impérial et d'Iskender quitte le monde féerique de l'Orient qu'elle a rêvé, de son Orient où elle a mis son âme, quand elle entre dans les réalités de la vie moderne, elle perd dans nos brouillards sa grâce divine. Elle est encore un habile et rare conteur, mais adieu la poésie, adieu le charme! Lucienne et Isoline, malgré tout leur mérite, sont bien loin de valoir la Soeur du Soleil et cette jolie Marchande de sourires, qu'on était si content d'admirer à l'Odéon.
II
On retrouve dans la Conquête du Paradis cette imagination héroïque et pure, ce je ne sais quoi de noble et de divinement enfantin qui fait le charme des romans de Judith Gautier.
Je parle comme d'un livre nouveau de la Conquête du Paradis que M. Armand Colin vient de publier dans sa Bibliothèque de romans historiques. Je n'ignore pas que le livre date de plusieurs années; mais il est tellement changé et accru dans cette dernière édition qu'on peut dire que c'est aujourd'hui seulement qu'il a sa forme parfaite.
C'est un roman historique, puisque l'action nous fait assister à la prise de Madras en 1746, aux démêlés de Dupleix et de la Bourdonnais, à la défense victorieuse de Pondichéry contre l'armée et la flotte anglaises et à l'acquisition que fit cet habile Dupleix pour la France de 900 kilomètres de côtes entre la Krishna et le cap Comorin. C'est un roman historique, puisque le héros en est ce Charles Joseph Patissier, marquis de Bussy-Castelnau, qui défendit Pondichéry avec autant de courage que d'intelligence, et c'est si bien un roman fait sur l'histoire, que l'auteur, après avoir raconté la prise admirable de Gengi, se donne la joie patriotique d'écrire en note, au risque de troubler l'harmonie de sa fiction: «Il est inutile de faire remarquer que le récit de ce fait d'armes extraordinaire, presque invraisemblable, n'est qu'un mot à mot historique, rigoureusement exact.»
Sans doute, c'est un roman historique. Au fond, madame Judith Gautier entend l'histoire à la manière d'Alexandre Dumas père, et je ne dis pas que, pour un romancier, ce soit une mauvaise manière. Elle aime les messages apportés mystérieusement au milieu des fêtes et qui changent soudain les nuits joyeuses en veillées d'armes. Elle aime les grands coups d'épée et les rendez-vous d'amour, quand ils sont très périlleux. Son Bussy est d'une bravoure charmante. On ne sait pas comment il n'est pas mille fois tué. Il échappe par miracle à des dangers dont la seule idée donne le frisson, et c'est ce qu'il faut dans un roman de cape et d'épée. Ce jeune Bussy est un cadet qui pour être de Soissons ne le cède en aventureux courage à aucun cadet de Gascogne, pas même à d'Artagnan.
Il aime Ourvaci, la reine de Bangalore, qui est une de ces figures de rêve que madame Judith Gautier excelle à peindre. Dans sa magnificence étrange et sa grâce exotique, dans sa fureur sauvage et dans sa tendresse héroïque, Ourvaci, la divine Ourvaci ne pouvait être conçue que par la fille de Théophile Gautier. Qu'elle passe à cheval comme une divinité chasseresse et guerrière, ou que, sur la terrasse de son palais, elle sorte d'un nuage de colombes familières et se montre enveloppée d'une gaze d'or, ou bien encore qu'au fond de sa chambre d'ivoire, couchée sur des coussins dans des voiles qui baignent comme une vapeur ses jeunes formes, elle offre à l'amant audacieux un baiser unique qu'il payera de sa vie, Ourvaci apparaît (c'est Judith Gautier elle-même qui parle), comme «l'incarnation de cet Hindoustan splendide et perfide, où les fleurs, au parfum trop fort, font perdre la raison et tuent quelquefois.»
L'amour n'a pas la même figure dans tous les pays. Pour M. de Bussy, qui est capitaine de volontaires, c'était sans doute l'enfant ailé, tout blanc dans les grands parcs français; le petit archer chanté par Anacréon et par l'abbé de Chaulieu. La reine Ourvaci avait dans ses jardins une image du dieu de l'amour et cette image était beaucoup plus barbare et beaucoup plus hindoue que Bussy ne pouvait le concevoir. C'est pourquoi, sans doute, ils eurent tant de peine à s'entendre et faillirent vingt fois se tuer avant de s'aimer. C'est l'effet des préjugés. Il n'y a pas de chose qui, en tout temps et en tout pays, y soit aussi sujette que l'amour. Voici comment madame Judith Gautier nous décrit l'idole de l'amour telle qu'elle était dans les jardins de la reine de Bangalore:
L'asoka pourpre, qui semble couvert de corail en perles, faisait une ombelle au dieu de l'amour. Il apparaissait, en marbre, peint et doré, chevauchant un perroquet géant, et souriant sous sa mitre à jour, en tendant son arc, fait de bois de canne à sucre, avec une corde d'abeilles d'or. Les cinq flèches, dont il blesse chaque sens, dépassaient le carquois, armées chacune d'une fleur différente: au trait qui vise les yeux, la tchampaka royale, si belle qu'elle éblouit; à celui destiné à l'ouïe, la fleur du manguier, aimée des oiseaux chanteurs; pour l'odorat le ketaka, dont le parfum enivre; pour le toucher le késara, aux pétales soyeux comme la joue d'une jeune fille; pour le goût, le bilva, qui porte un fruit suave autant qu'un baiser.
Près de l'Amour on voyait son compagnon, le Printemps, et devant lui, agenouillées, ses deux épouses, Rati, la Volupté, et Prîti, l'Affection.
J'aurais voulu mettre plus d'ordre et de clarté dans ces simples notes sur un des talents les plus originaux de la littérature contemporaine. J'aurais voulu du moins vous montrer ce spectacle assez rare et digne d'être considéré d'une femme parfaitement belle, faite pour charmer, insoucieuse de sa beauté, fuyant le monde et n'ayant de goût qu'au travail et qu'à la solitude.
Ce je ne sais quoi de dédaigneux et de sauvage qu'on devine dans tout ce qu'elle écrit, madame Judith Gautier le porte au fond de son âme. Elle vit volontiers toute dans le cortège de ses rêves, et il est vrai qu'aucune cour ne pourrait lui faire une suite aussi magnifique. Elle a le sens de tous les arts. Elle est profondément musicienne. Personne ne connut mieux qu'elle l'oubli des heures, dans le monde indéterminé des idées musicales. Elle a écrit sur Wagner un petit livre qui témoigne de sa longue familiarité avec ce grand génie. Elle a le goût et le sentiment de la peinture. Les murs de son salon sont couverts d'animaux bizarres peints par elle, dans la manière des kakémonos japonais, et qui trahissent à la fois son goût enfantin des images et son intelligence mystique de la nature.
Quant à son talent naturel de sculpteur, il étonnait ses amis, bien avant qu'elle signât avec M. H. Bouillon, le buste de Théophile Gautier, qui vient d'être inauguré à Tarbes. Je me rappelle avoir vu la maquette d'une pendule, dans laquelle madame Judith Gautier avait déployé, ce me semble, une habileté merveilleuse à grouper les figures. C'était une sphère terrestre, sur laquelle les douze heures du jour et les douze heures de la nuit, figurées par des femmes, se livraient à tous les travaux de la vie. Il y en avait qui buvaient et qui mangeaient, d'autres lisaient ou méditaient, s'appliquaient à quelque travail, d'autres dormaient, d'autres songeaient aux choses de l'amour. Chacune de ces petites figures était charmante d'attitude, et le groupement en était parfaitement harmonieux. Je ne sais ce qu'est devenue celle jolie maquette, ou plutôt je devine trop qu'elle n'existe plus. Quand je l'ai vue, déjà l'auteur la laissait dédaigneusement périr, et les petites Heures n'agitaient plus que des bras mutilés sur un globe sillonné de crevasses profondes. C'était la fin d'un univers, rejeté par son créateur. Je regrette, pour ma part, cette chose ingénieuse qui fut détruite à peine formée.
On a déjà signalé avec raison l'indifférence presque hostile de madame Judith Gautier, non seulement pour ses oeuvres d'art, mais même pour ses plus belles oeuvres littéraires. M. Edmond de Goncourt raconte qu'il trouva un jour dans la maisonnette de la rue de Longchamp la jeune Judith qui sculptait l'Angélique d'Ingres dans un navet. Le fragile chef-d'oeuvre périt en peu de jours. Ce n'était qu'un amusement, le jeu d'une jeune fée; mais ceux qui connaissent le dédain de madame Judith Gautier pour la gloire sont tentés d'y voir un trait de caractère. L'auteur de ces magnifiques livres, écrits avec amour, n'a nul souci de la destinée de ses ouvrages. Comme elle a sculpté Angélique dans un navet, elle tracerait volontiers ses plus nobles pensées sur des feuilles de roses et dans des corolles de lis, que le vent emporterait loin des yeux des hommes. Elle écrit comme Berthe filait, parce que c'est l'occupation qui lui est la plus naturelle. Mais quand le livre est fini, elle ne s'y intéresse plus et elle demeure parfaitement indifférente à tout ce que l'on en pense, à tout ce que l'on en dit. Jamais femme, je crois, ne laissa voir un si naturel mépris du succès et fut si peu femme de lettres. Et jamais poète n'eut plus que la fille de Théophile Gautier le droit de dire avec le berger de l'Anthologie: «J'ai chanté pour les Muses et pour moi.»
JEAN MORÉAS[16]
L'auteur des Syrtes et des Cantilènes publie aujourd'hui même, chez le «bibliopole» Léon Vanier, un nouveau recueil de vers, dont l'apparition sera hautement célébrée dans le pays latin, où M. Jean Moréas marche suivi, dit-on, de cinquante poètes, comme un jeune Homère conduisant ses jeunes homérides. On cite le café où chaque soir l'aède du symbolisme enseigne les rhapsodes de l'avenir.
M. Jean Moréas est né à Athènes, il y a trente-quatre ans à peine. Il a dit lui-même, dans un rythme rare qui lui est cher:
Je naquis au bord d'une mer dont la couleur passe
En douceur le saphir oriental. Des lys
Y poussent dans le sable………….
Il descend, si j'en crois ses biographes, du navarque Tombazis, que les marins de l'Archipel nomment encore dans leurs chansons, et de Papadiamontopoulos, qui mourut en héros dans Missolonghi. Mais, par son éducation intellectuelle, par son sentiment de l'art, il est tout Français.
Il est nourri de nos vieux romans de chevalerie et il semble ne vouloir connaître les dieux de la Grèce antique que sous les formes affinées qu'ils prirent sur les bords de la Seine et de la Loire, au temps où brillait la Pléiade. Il fut élevé à Marseille et, sans doute, il ranime, en les transformant, les premiers souvenirs de son enfance quand il nous peint, dans le poème initial du Pèlerin passionné, un port du Levant, tout à fait dans le goût des marines de Vernet et où l'on voit «de grands vieillards, qui travaillent aux felouques, le long des môles et des quais». Mais Marseille, colonie grecque et port du Levant, ce n'était pas encore pour M. Jean Moréas la patrie adoptive, la terre d'élection. Son vrai pays d'esprit est plus au nord; il commence là où l'on voit des ardoises bleues sous un ciel d'un gris tendre et où s'élèvent ces joyaux de pierre sur lesquels la Renaissance a mis des figures symboliques et des devises subtiles.
M. Jean Moréas est une des sept étoiles de la nouvelle pléiade. Je le tiens pour le Ronsard du symbolisme.
Il en voulut être aussi le du Bellay et lança, en 1885, un manifeste qui rappelle quelque peu la Deffense et illustration de la langue françoise, de 1549. Il y montra plus de curiosité d'art et de goût de forme que d'esprit critique et de philosophie. L'esthète de l'école, c'est bien plutôt M. Charles Morice en qui je devine quelque profondeur, bien que je ne l'entende pas toujours. Car il est nuageux. Mais il faut souffrir quelque obscurité chez les symbolistes, ou ne jamais ouvrir leurs livres. Quant à M. Jean Moréas, tout difficile et (comme ils disent) abscons qu'il soit par endroits, il est poète assurément, poète en sa manière et très artiste à sa façon. Son nouveau livre surtout, son Pèlerin passionné vaut qu'on en parle, d'abord parce qu'on y trouve çà et là de l'aimable et même de l'exquis et aussi parce que c'est l'occasion pour le critique de s'expliquer sur quelques questions qui intéressent l'art de la poésie. M. Jean Moréas et son école ont rejeté les règles de la vieille prosodie. Ils se sont débarrassés de la fausse césure que les romantiques, dans le vers brisé, et les parnassiens gardaient encore. Ils repoussent l'alternance systématique des rimes féminines et des rimes masculines. Ce n'est pas tout: ils riment richement quand il leur plaît, et se contentent, quand il leur plaît, de la simple assonance. Ils se permettent l'hiatus; ils élident parfois l'e muet devant une consonne et enfin ils font des vers de toutes mesures, de ces vers, comme l'a dit finement M. Félix-Fénéon, «encore suspects», dont les six pieds et demi inquiètent l'oreille, et de ces vers plus longs encore où la syntaxe se joue avec facilité. Qu'on m'excuse d'entrer ainsi dans la technique de l'art: il s'agit de poésie, et il n'est pas vain de rechercher si ces nouveautés sont heureuses et permises.
Il est certain qu'elles ont l'inconvénient de nous troubler dans nos habitudes. Mais c'est un inconvénient commun à tous les changements. Il faut savoir le souffrir à propos. Si l'on vit, il faut consentir à voir tout changer autour de soi. On ne dure qu'à ce prix, et si la mobilité des choses nous attriste parfois, elle nous amuse aussi. Le conservatisme à outrance est aussi ridicule en art qu'en politique, et je ne sais lequel est le plus vain, à cette heure, de réclamer le rétablissement du cens en matière électorale ou de la césure au milieu du vers alexandrin.
L'incessante métamorphose de tout ne surprend ni n'effraye. Elle est naturelle. Les formes d'art changent comme les formes de la vie. La prosodie de Boileau et des classiques est morte. Pourquoi la prosodie de Victor Hugo et des romantiques serait-elle éternelle? Je ne vois guère que les vieux lions de 1830, s'il en est encore, pour gémir de ce qui se passe aujourd'hui en poésie. Les révolutionnaires s'étonnent seuls qu'on fasse des révolutions après eux.
Oh! si notre prosodie était soumise à des lois naturelles il y faudrait bien obéir, à ces lois. Mais visiblement elle est fondée sur l'usage et non sur la nature. Pour peu qu'on examine les règles on en voit l'arbitraire. Nous sommes un peuple médiocrement musical et qui ne chante pas volontiers. Les commencements de notre vers sont d'une si rude barbarie qu'aucun poète n'oserait y regarder s'il avait le malheur de les connaître. La rime fut originairement un grossier artifice de mnémotechnie et le vers un aide-mémoire pour des gens qui ne savaient pas lire. Et si l'on avait quelque peine à croire qu'un moyen mnémotechnique se soit transformé avec le temps en un bel effet d'art, il suffirait de songer que, dans l'architecture des Grecs, une poutre posée sur des piliers de bois devint l'architrave et que chaque bout de la charpente du toit se changea en un triglyphe de marbre.
Quand on entre dans le détail de la versification on voit que toutes les prescriptions auxquelles obéissent les poètes sont arbitraires et récentes. Elles durent peu. Elles dureraient moins encore si le sentiment de l'imitation n'était très fort chez les hommes et surtout chez les artistes. En fait, une forme de vers ne dure pas beaucoup plus qu'une génération de poètes. Pour peu qu'on étudie les changements nouvellement introduits dans le vers français, on trouvera des raisons suffisantes, je crois, de se résigner et de dire: «C'était fatal.» La suppression de la césure n'est qu'un pas de plus dans une voie dès longtemps suivie. Le vers brisé de nos vieux romantiques est aujourd'hui tenu pour exemplaire et admis par tous les lettrés. Les réformes prosodiques de 1830 sont acceptées par tout barbacole capable de brocher au hasard des morceaux choisis pour les classes, par l'anthologiste le plus machinal, par le plus mécanique collecteur de poésies, par un Merlet. Or le vers brisé devait conduire au vers à césure mobile et multiple: c'était nécessaire. Et Malherbe nous enseigne qu'il ne faut pas chercher de remède aux maux irrémédiables.
J'aurai peu de chose à dire de l'alternance des rimes. C'est une obligation assez nouvelle, qui n'existait pas encore dans toute sa rigueur du temps de Ronsard. J'avoue que je suis choqué quand un poète y manque par mégarde; l'impression pénible que j'éprouve provient moins, peut-être, d'une délicatesse de l'oreille, que du sentiment d'une irrégularité qui me trouble dans mes habitudes. Tout au moins je sais bien que je n'éprouve plus de malaise quand la non-alternance est cherchée et voulue. L'effet, incontestablement, en peut être agréable. C'est le sentiment de M. Théodore de Banville, le plus habile des poètes à manier les rythmes.
M. Jean Moréas et ses amis prennent en outre avec la rime quelques libertés qu'on peut aussi défendre. J'ai jadis récité dévotement, en bon parnassien, les litanies de Sainte-Beuve à Notre Dame la Rime, rime, tranchant aviron, frein d'or, agrafe de Vénus, anneau de diamant, clé de l'arche. Je ne renie pas ma foi. Mais je puis, sans apostasie, reconnaître que la prosodie qui s'en va était bien livresque quand elle exigeait que la rime fût aussi exacte pour les yeux que pour l'oreille. Le poète, à ce coup, accorde trop au scribe. On voit trop qu'il est homme de cabinet, qu'il travaille sur du papier, qu'il est plus grammairien que chanteur. C'est le malheur de notre poésie d'être trop littéraire, trop écrite; il ne faut pas exagérer cela. Et si les symbolistes retranchent quelque chose sur la symétrie graphique de la rime, je ne leur en ferai pas un grief trop lourd. Autre question. Faut-il les blâmer de se permettre l'hiatus quand l'oreille le permet? Non pas: ils ne font là que ce que faisait le bon Ronsard. Il est pitoyable, quand on y songe, que les poètes français se soient interdit pendant deux cents ans de mettre dans leurs vers tu as ou tu es. Cela seul est une grande preuve de la régularité de ce peuple et de son obéissance aux lois.
Faut-il crier à la barbarie parce que M. Jean Moréas a mis dans un vers:
Dieu ait pitié de mon âme!
Qui ne sent au contraire que certains hiatus plaisent à l'oreille? Ces chocs de cristal que font les voyelles dans les noms de Néère ou de Leuconoé et qui ne sont en somme que des hiatus charmants au dedans d'un mot, par quel sortilège deviendraient-ils inharmonieux en sonnant aux bords voisins de deux mots d'un vers? Mais il suffit d'avoir lu Ronsard pour savoir comment l'hiatus peut entrer dans la mélodie poétique. À tout prendre, les nouveautés des symbolistes sont plutôt des retours aux usages anciens. C'est ainsi qu'ils comptent dans un vers de cinq pieds, nommée Mab pour quatre syllabes, comme on faisait autrefois. On en verra plus loin l'exemple. Et cependant, ils se permettent parfois mais rarement, comme dans les chansons populaires, d'élider à leur fantaisie la muette devant une consonne. Ils disent: nommé Mab. La licence est grande, mais sans cette licence ou la précédente il est impossible de mettre prie-Dieu dans un vers. J'ai, je crois, énuméré toutes les audaces du Pèlerin passionné et, à tout prendre, il n'en est pas une seule qui n'ait été appelée et souhaitée et d'avance bénie par Banville, notre père, qui a dit: «L'hiatus, la diphtongue faisant syllabe dans le vers, toutes les autres choses qui ont été interdites et surtout l'emploi facultatif des rimes masculines et féminines, fournissaient au poète de génie mille moyens d'effets délicats, toujours variés, inattendus, inépuisables.» Et Banville, laissant flotter les rênes, n'a-t-il pas dit encore: «J'aurais voulu que le poète, délivré de toutes les conventions empiriques, n'eût d'autre maître que son oreille délicate, subtilisée par les plus douces caresses de la musique. En un mot, j'aurais voulu substituer la science, l'inspiration, la vie toujours renouvelée et variée à une loi mécanique et immobile.»
Les rêves, les désirs du plus chantant de nos poètes, les symbolistes ont essayé de les réaliser. Ils ont assez et trop fait pour lui plaire. On dit que le maître s'étonne et s'effraye aujourd'hui des nouveautés qu'il appelait naguère. Cela est bien naturel. On ne serait point artiste si l'on n'aimait point par-dessus tout et d'un amour jaloux les formes dans lesquelles on a soi-même enfermé le beau. On en devine, on en pressent de nouvelles; mais celles-ci, dès qu'elles se montrent, sont importunes et font dire: «J'ai assez vécu!» Hélas! le critique ne doit pas céder aux charmes des regrets; il lui faut suivre l'art dans toutes ses évolutions et craindre de prendre pour incorrection et barbarie ce qui est recherche nouvelle et nouvelle délicatesse.
Pour ma part, la prosodie de M. Jean Moréas déconcerte un peu mon goût sans le trop blesser. Elle contente assez ma raison:
Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent.
Quant à sa langue, à dire vrai, il faut l'apprendre. Elle est insolite et parfois insolente. Elle abonde en archaïsmes. Mais sur ce point encore, qui est le grand point, je ne voudrais pas être plus conservateur que de raison et me brouiller avec l'avenir. L'expérience montre que la langue change comme la prosodie. Elle s'use même plus vite, puisqu'elle sert davantage. Dans les temps d'activité intellectuelle, elle fait chaque année, et pour ainsi dire chaque jour, de grands gains et de grandes pertes.
Je ne sais si aujourd'hui nous pensons bien; j'en doute un peu; mais, certes, nous pensons beaucoup ou du moins nous pensons à beaucoup de choses et nous faisons un horrible gâchis de mots. M. Jean Moréas, qui est philologue et curieux de langage, n'invente pas un grand nombre de termes; mais il en restaure beaucoup, en sorte que ses vers, pleins de vocables pris dans les vieux auteurs, ressemblent à la maison gallo-romaine de Garnier, où l'on voyait des fûts de colonnes antiques et des débris d'architraves. Il en résulte un ensemble amusant et bizarre. Paul Verlaine l'a appelé:
Routier de l'époque insigne,
Violant des vilanelles.
Et il est vrai qu'il est de l'époque insigne et qu'il semble toujours habillé d'un pourpoint de velours. Je lui ferai une querelle. Il est obscur. Et l'on sent bien qu'il n'est pas obscur naturellement. Tout de suite, au contraire il met la main sur le terme exact, sur l'image nette, sur la forme précise. Et pourtant, il est obscur. Il l'est parce qu'il veut l'être; et s'il le veut, c'est que son esthétique le veut. Au reste, tout est relatif; pour un symboliste, il est limpide.
Mais ne vous y trompez pas: avec tous les défauts et tous les travers de son école, il est artiste, il est poète; il a un tour à lui, un style, un goût, une façon de voir et de sentir. Çà et là, il est exquis, comme, par exemple, dans le petit poème que voici, et qui s'entend fort bien de lui-même. Il faut seulement vous rappeler que coulomb était, dans l'ancienne langue, le nom du pigeon, et qu'il est resté dans le parler vulgaire, bien que d'un usage assez rare. Voici:
Que faudra-t-il à ce coeur qui s'obstine;
Coeur sans souci, ah, qui le ferait battre?
Il lui faudrait la reine Cléopâtre,
Il lui faudrait Hélène et Mélusine,
Et celle-là nommée Mab, et celle
Que le soudan emporte en sa nacelle.
Puisque Suzon s'en vient, allons;
Sous la feuillée où s'aiment les coulombs.
Que faudra-t-il à ce coeur qui se joue;
Ce belliqueux, ah, qui ferait qu'il plie?
Il lui faudrait la princesse Aurélie,
Il lui faudrait Ismène dont la joue
Passe la neige et la couleur rosine
Que le matin laisse sur la colline.
Puisqu'Alison s'en vient, allons
Sous la feuillée ou s'aiment les coulombs.
Petit air de viole, mais convenez que cela, comme dit Verlaine, est gentiment violé. Pour le surplus, je vous renvoie au Pèlerin passionné. On y trouve des pièces plus originales pour le tour et pour l'image, dont, à vrai dire, je ne pourrai pas citer beaucoup de vers sans glose, commentaire et lexique.
Car, en définitive, M. Jean Moréas est plutôt un auteur difficile. Du moins il n'est point banal, cet Athénien mignard, épris d'archaïsme et de nouveautés, qui combine étrangement dans ses vers le savoir élégant de la Renaissance et le vague inquiétant de la poésie décadente. On dit qu'il va, par le pays latin, suivi de cinquante poètes, ses disciples. Je n'en suis pas surpris. Il a, pour les attacher à son école, l'érudition d'un vieil humaniste, un esprit subtil, le goût des belles et longues disputes et des combats d'esprit.
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT
LE «FOU» ET L'«OBSTACLE»
Le Fou et l'Obstacle. On dirait le titre d'une fable. Mais il s'agit d'une accusation de plagiat. Nos contemporains se montrent fort délicats à cet endroit, et c'est une grande chance si, de nos jours, un écrivain célèbre n'est pas traité, à tout le moins une fois l'an, de voleur d'idées.
Cette mésaventure, qui ne fut épargnée ni à M. Émile Zola ni à M. Victorien Sardou, advint dernièrement à M. Alphonse Daudet. Un jeune poète, M. Maurice Montégut, s'est avisé que la situation capitale de l'Obstacle était tirée d'un sien drame, en vers, le Fou, qui fut imprimé en 1880, et il en écrivit aux journaux. Il est vrai qu'il se trouve dans le Fou comme dans l'Obstacle une mère qui sacrifie son honneur au bonheur de son enfant, qui, veuve d'un fou, révèle une faute imaginaire pour épargner à son fils la menace de l'hérédité morbide et pour écarter l'obstacle qui sépare ce fils de la jeune fille qu'il aime. Nul doute sur ce point. Mais la recherche du plagiat mène toujours plus loin qu'on ne croit et qu'on ne veut. Cette situation que M. Maurice Montégut croyait, de bonne foi, son bien propre, on l'a retrouvée dans une nouvelle de M. Armand de Pontmartin, dont j'ignore le titre; dans l'Héritage fatal de M. Jules Dornay; dans le Dernier duc d'Hallali de M. Xavier de Montépin et dans un roman de M. Georges Pradel. Il ne faut pas en être surpris; il serait étonnant, au contraire, qu'une situation quelconque ne se trouvât pas chez M. Pradel et chez M. de Montépin.
La vérité est que les situations sont à tout le monde. La prétention de ceux qui veulent se réserver certaines provinces du sentiment me rappelle une histoire qui m'a été contée récemment: Vous connaissez un paysagiste qui, dans sa vieillesse robuste, ressemble aux chênes qu'il peint. Il se nomme Harpignies, et c'est le Michel-Ange des arbres. Un jour, il rencontra, dans quelque village de Sologne, un jeune peintre amateur qui lui dit d'un ton à la fois timide et pressant:
—Vous savez, maître; je me suis réservé cette contrée.
Le bon Harpignies ne répondit rien et sourit du sourire d'Hercule.
M. Maurice Montégut n'est point comparable assurément à ce jeune peintre. Mais il devrait bien se dire qu'une situation appartient non pas à qui l'a trouvée le premier, mais bien à qui l'a fixée fortement dans la mémoire des hommes.
Nos littérateurs contemporains se sont mis dans la tête qu'une idée peut appartenir en propre à quelqu'un. On n'imaginait rien de tel autrefois, et le plagiat n'était pas jadis ce qu'il est aujourd'hui. Au XVIIe siècle, on en dissertait dans les chaires de philosophie, de dialectique et d'éloquence. Maître Jacobus Thomasius, professeur en l'école Saint-Nicolas de Leipzig, composa, vers 1684, un traité De plagio litterario «où l'on voit, dit Furetière, la licence de s'emparer du bien d'autrui en fait d'ouvrages d'esprit.» À la vérité je n'ai pas lu le traité de maître Jacobus Thomasius; je ne l'ai vu de ma vie et ne le verrai, je pense, jamais; si j'en parle, c'est affectation pure et seulement parce qu'il est cité dans un vieil in-folio, dont les tranches d'un rouge bruni et le vieux cuir largement écorné m'inspirent beaucoup de vénération. Il est ouvert sur ma table, à la lumière de la lampe, et son aspect de grimoire me donne, par cette nuit tranquille, l'impression que, dans mon fauteuil, sous l'amas de mes livres et de mes papiers, je suis une espèce de docteur Faust et que, si je feuilletais ces pages jaunies, j'y trouverais peut-être le signe magique par lequel les alchimistes faisaient paraître dans leur laboratoire l'antique Hélène comme un rayon de lumière blanche. Une rêverie m'emporte. Je tourne lentement les feuillets qu'ont tournés avant moi des mains aujourd'hui tombées en poussière, et si je n'y découvre pas le pentacle mystérieux, du moins j'y rencontre une branche séchée de romarin, qui a été mise là par un amoureux mort depuis longtemps. Je déplie avec précaution une mince bande de papier enroulée à la tige et je lis ces mots tracés d'une encre pâlie: J'aime bien Marie, le 26e de juin de l'an 1695. Et cela me retient dans l'idée qu'il y a dans les sentiments des hommes un vieux fonds sur lequel les poètes mettent des broderies délicates et légères, et qu'il ne faut pas crier au voleur dès qu'on entend dire j'aime bien Marie, après qu'on l'a dit soi-même. Nous disions que le plagiat n'était pas considéré jadis tout à fait comme il l'est aujourd'hui. Et je crois que les vieilles idées, à cet égard, valaient mieux que les nouvelles, étant plus désintéressées, plus hautes et plus conformes aux intérêts de la république des lettres.
En droit romain (je trouve cela encore dans mon in-folio relié en veau granit avec ces tranches d'un rouge adouci qui m'enchante), en droit romain, au sens propre du mot, le plagiaire, c'était l'homme oblique qui détournait les enfants d'autrui, qui débauchait et volait les esclaves. Au figuré, c'était un larron de pensées. Nos pères tenaient, en ce second sens, le plagiat pour abominable. Aussi y regardaient-ils à deux fois avant de l'imputer à un homme de bien. Pierre Bayle donne dans son Dictionnaire une définition qui n'est pas sans fantaisie mais qui ne s'en fait que mieux comprendre: «Plagier, dit-il, c'est enlever les meubles de la maison et les balayures, prendre le grain, la paille, la balle et la poussière en même temps.» Vous entendez bien, pour Pierre Bayle comme pour les lettrés de son âge, le plagiaire est l'homme qui pille sans goût et sans discernement les demeures idéales. Un tel grimaud est indigne d'écrire et de vivre. Mais quant à l'écrivain qui ne prend chez les autres que ce qui lui est convenable et profitable, et qui sait choisir, c'est un honnête homme.
Ajoutons que c'est là aussi une question de mesure. Un bel esprit, La Mothe Le Vayer a dit environ le même temps: «L'on peut dérober à la façon des abeilles sans faire tort à personne; mais le vol de la fourmi, qui enlève le grain entier ne doit jamais être imité.» La Mothe Le Vayer avait un illustre ami qui pensait comme lui et faisait comme l'abeille. C'est Molière. Ce grand homme a pris à tout le monde. Aux modernes comme aux anciens, aux Latins, aux Espagnols, aux Italiens et même aux Français. Il fourragea tout à son aise dans Cyrano, dans Bois-Robert, chez le pauvre Scarron et chez Arlequin. On ne lui en fit jamais un reproche, et l'on eut raison. Que nos auteurs à la mode pillent çà et là. Je le veux bien. Ils auront toujours moins pillé que La Fontaine et que Molière. Je doute fort que la sévérité de leurs accusateurs soit fondée sur une connaissance exacte de l'art d'écrire. Cette rigueur s'explique par des raisons d'un autre ordre, et dont la première est une raison d'argent.
Il faut considérer, en effet, que ce qu'on appelle en littérature une idée est maintenant une valeur vénale. Il n'en était pas de même autrefois. On s'intéresse désormais à la propriété d'une situation dramatique, d'une combinaison romanesque, qui peut rapporter trente mille francs, cent mille francs et plus, à l'auteur, même médiocre, qui la met en oeuvre.
Par malheur, le nombre de ces situations et de ces combinaisons est plus limité qu'on ne pense. Les rencontres sont fréquentes, inévitables. Peut-il en être autrement quand on spécule sur les passions humaines? Elles sont peu nombreuses. C'est la faim et l'amour qui mènent le monde et, quoi qu'on fasse, il n'y a encore que deux sexes. Plus l'art est grand, sincère, haut et vrai, plus les combinaisons qu'il admet deviennent simples et, par elles-mêmes, banales, indifférentes. Elles n'ont de prix que celui que le génie leur donne. Prendre à un poète ses sujets, c'est seulement tirer à soi une matière vile et commune à tous. Je suis également persuadé de la sincérité de M. Montégut qui se croit volé et de la surprise de M. Daudet, qui ne sait de quoi on l'accuse. M. Montégut se plaint. Le plaignant doit être écouté. Il trouvera des juges. Pour ma part, je me récuse, n'ayant point les pièces sous les yeux. Mais, si j'eusse été que lui, je n'aurais pas soufflé mot. Il accuse M. Daudet; M. de Pontmartin, me dit-on, s'il était encore vivant, pourrait l'accuser à son tour, et il serait bien extraordinaire qu'on ne dénichât pas quelques douzaines de vieux conteurs obscurs pour montrer que M. de Pontmartin était lui-même un plagiaire. Je ne demande pas quarante-huit heures pour découvrir la situation de la mère généreuse qui s'accuse faussement dans vingt auteurs, depuis les plus vieux contes hindous jusqu'à Madame Cottin, où elle est—j'en suis sûr. En attendant, notre brillant confrère, M. Aurélien Scholl vient de la retrouver tout entière dans l'Héritage fatal, drame en trois actes de Boulé et Eugène Fillion, représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Ambigu le 28 décembre 1839.
Il y a quelques années M. Jean Richepin fut accusé d'avoir volé une ballade au poète allemand Rückert. Mais M. Richepin prouva sans peine qu'il ne devait rien à Rückert, qu'il avait seulement puisé au même fonds que le poète et fouillé dans un vieux recueil de contes orientaux dont les inventeurs sont aussi inconnus que ceux de Peau d'âne et du Chat botté.
Je vous conterai à ce sujet l'aventure véritable de M. Pierre Lebrun, de l'Académie française. M. Lebrun avait, en ses beaux jours, vers 1820, tiré convenablement de la Marie Stuart de Schiller une tragédie exacte. C'était un honnête académicien et un très galant homme. Il aimait les arts. Un soir de sa quatre-vingtième année, il lui prit envie d'entendre madame Ristori, qui, de passage à Paris, donnait des représentations dans la salle Ventadour. La grande artiste jouait ce soir-là le rôle de Marie Stuart dans une traduction italienne du drame allemand. Tout en écoutant les vers, M. Lebrun, au fond de la loge, passait sa main sur son front et, après chaque scène, il murmurait entre ses dernières dents:
—Je connais cela! Je connais cela!
Il y avait soixante ans qu'il avait fait sa tragédie, et il ne se la rappelait plus guère; mais il se rappelait bien moins encore le drame de Schiller. Et dans l'intervalle des actes il se disait:
—Voilà qui est bien; mais où donc ai-je vu cela?
Enfin, au spectacle de Marie Stuart faisant ses adieux à ses femmes, la mémoire lui revint, et il souffla dans l'oreille de son voisin:
—Pardieu! ces gens-là m'ont volé ma tragédie!
Puis il ajouta que c'était une bagatelle et qu'il n'en fallait point parler, car il était homme du monde et ne craignait rien tant que de faire un éclat.
Que l'exemple de M. Pierre Lebrun nous profite, à nous tous qui avons le malheur de barbouiller du papier avec les images de nos rêves! Quand nous voyons qu'on nous vole nos idées, recherchons avant de crier si elles étaient bien à nous. Je ne dis cela pour personne en particulier, mais je n'aime point le bruit inutile.
Un esprit soucieux uniquement des lettres ne s'intéresse pas à de telles contestations. Il sait qu'aucun homme ne peut se flatter raisonnablement de penser quelque chose qu'un autre homme n'ait pas déjà pensé avant lui. Il sait que les idées sont à tout le monde et qu'on ne peut dire: «Celle-ci est mienne,» comme les pauvres enfants dont parle Pascal disaient: «Ce chien est à moi.» Il sait enfin qu'une idée ne vaut que par la forme et que donner une forme nouvelle à une vieille idée, c'est tout l'art, et la seule création possible à l'humanité.
La littérature contemporaine n'est ni sans richesse ni sans agrément. Mais sa splendeur naturelle est altérée par deux péchés capitaux, l'avarice et l'orgueil. Avouons-le. Nous nous mourons d'orgueil. Nous sommes intelligents, adroits, curieux, inquiets, hardis. Nous savons encore écrire et, si nous raisonnons moins bien que nos anciens, nous sentons peut-être plus vivement. Mais l'orgueil nous tue. Nous voulons étonner et c'est tout ce que nous voulons. Une seule louange nous touche, celle qui constate notre originalité, comme si l'originalité était quelque chose de désirable en soi et comme s'il n'y avait pas de mauvaises comme de bonnes originalités. Nous nous attribuons follement des vertus créatrices que les plus beaux génies n'eurent jamais; car ce qu'ils ont ajouté d'eux-mêmes au trésor commun, bien qu'infiniment précieux, est peu de chose au prix de ce qu'ils ont reçu des hommes. L'individualisme développé au point où nous le voyons est un mal dangereux. On songe, malgré soi, à ces temps où l'art n'était pas personnel, où l'artiste sans nom n'avait que le souci de bien faire, où chacun travaillait à l'immense cathédrale, sans autre désir que d'élever harmonieusement vers le ciel la pensée unanime du siècle.
En ce temps-là, M. Montégut n'aurait point porté de plainte, dans la confrérie, si M. Alphonse Daudet, son maître compagnon, lui avait emprunté, pour achever une figure de pierre, quelque pli de draperie. Mais aussi, dans ce temps-là, que d'insipides chansons, que de plats fabliaux et comme notre art individuel est, avec tous ses défauts, plus pénétrant, plus subtil, plus divers, plus ingénieux et plus aimable! Nos petites querelles d'auteurs sont agaçantes, mais, pour un esprit curieux, jamais temps ne fut plus intéressant que le nôtre, hormis peut-être l'époque d'Hadrien.
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT
MOLIÈRE ET SCARRON
Nous disions, à propos du Fou et de l'Obstacle, que la recherche du plagiat conduit toujours plus loin qu'on ne croyait aller et qu'on découvre le plus souvent que le prétendu volé était lui-même un voleur. (J'entends voleur innocent et bien souvent voleur sans le savoir.) Un érudit tourangeau, M. P. d'Anglosse, nous en fournit à point un excellent exemple dans une notice que je viens de recevoir. C'est de Molière et de Scarron qu'il s'agit. Et, comme je trouve dans cette notice de quoi compléter et corriger ce que je disais tantôt, comme l'une des oeuvres en cause est cette merveilleuse comédie du Tartufe dont on ne cesse de disputer passionnément depuis plus de deux siècles, comme enfin les moindres particularités des chefs-d'oeuvre intéressent, nous remonterons, en suivant les indices qui nous sont fournis, jusqu'aux véritables sources où le grand comique puisa l'idée de la sixième scène de son troisième acte, cette scène si forte dans laquelle l'imposteur, pour détruire l'effet d'une juste accusation, s'accuse lui-même, loin de se défendre, et feint de ne voir dans la révélation de son infamie qu'une épreuve que Dieu lui envoie et dont il bénit l'humiliation salutaire. Les spectateurs de 1664 avaient bien quelque idée d'avoir déjà vu cela quelque part, chez Scarron, sans doute. À cette date de 1664, le pauvre Scarron avait fini de souffrir et de se moquer. Lui qui n'avait pu dormir de sa vie, il dormait depuis quatre ans dans une petite chapelle très propre de l'église Saint-Gervais. Ses livres faisaient, après sa mort, les délices des laquais, des chambrières et des gentilshommes de province. Ils étaient fort méprisés des honnêtes gens, mais il y avait bien à la ville et même à la cour un petit nombre de curieux qui avouaient avoir lu dans certain recueil de nouvelles tragi-comiques, que le cul-de-jatte avait donné de son vivant, une histoire espagnole des Hypocrites, où un Montufar agissait et parlait précisément comme Tartufe, notamment dans ce que Scarron appelle si bien «un acte d'humilité contrefaite».
Et il n'était point jusqu'au nom qui n'eût une sorte de ressemblance, Tartufe sonnant un peu comme Montufar. Ce Montufar était un dangereux fripon. Associé à une vieille femme galante, il prenait la mine d'un dévot personnage et, sous le nom de frère Martin, faisait de nombreuses dupes à Séville. D'aventure, un gentilhomme de Madrid, qui le connaissait pour ce qu'il était, le rencontra un jour au sortir d'une église. Montufar et la coquine, qui ne le quittait point, étaient entourés d'une foule de personnes qui baisaient leurs vêtements et les suppliaient de ne les point oublier dans leurs prières. Le gentilhomme, ne pouvant souffrir que ces méchantes personnes abusassent de la crédulité de toute une ville, fendit la presse et, donnant un coup de poing à Montufar:
—Malheureux fourbes, lui cria-t-il, ne craignez-vous ni Dieu ni les hommes?
Je cite ce qui suit textuellement:
Il en voulut dire davantage, mais sa bonne intention à dire la vérité, un peu trop précipitée, n'eut point tout le succès qu'elle méritait. Tout le peuple se jeta sur lui, qu'ils croyaient avoir fait un sacrilège en outrageant ainsi leur saint. Il fut porté par terre, roué de coups, et y aurait perdu la vie, si Montufar, par une présence d'esprit admirable, n'eût pris sa protection, le couvrant de son corps, écartant les plus échauffés à le battre et s'exposant même à leurs coups.
«Mes frères, s'écriait-il de toute sa force, laissez-le en paix pour l'amour du Seigneur; apaisez-vous, pour l'amour de la sainte Vierge.»
Ce peu de paroles apaisa cette grande tempête, et le peuple fit place à frère Martin qui s'approcha du malheureux gentilhomme, bien aise en son âme de le voir si maltraité, mais faisant paraître sur son visage qu'il en avait un extrême déplaisir; il le releva de terre où on l'avait jeté, l'embrassa et le baisa, tout plein qu'il était de sang et de boue, et fit une rude réprimande au peuple.
«Je suis le méchant, disait-il à ceux qui le voulurent entendre; je suis le pécheur, je suis celui qui n'a jamais rien fait d'agréable aux yeux de Dieu. Pensez-vous, continuait-il, parce que vous me voyez vêtu en homme de bien que je n'aie pas été toute ma vie un larron, le scandale des autres et la perdition de moi-même? Vous vous êtes trompés, mes frères; faites-moi le but de vos injures et de vos pierres, et tirez sur moi vos épées.»
Après avoir dit ces paroles avec une fausse douceur, il s'alla jeter avec un zèle encore plus faux aux pieds de son ennemi, et, les lui baisant, non seulement il lui demanda pardon, mais aussi, il alla ramasser son épée, son manteau et son chapeau, qui s'étaient perdus dans la confusion. Il les rajusta sur lui, et, l'ayant ramené par la main jusqu'au bout de la rue, se sépara de lui après lui avoir donné plusieurs embrassements et autant de bénédictions. Le pauvre homme était comme enchanté et de ce qu'il avait vu et de ce qu'on lui avait fait, et si plein de confusion qu'on ne le vit pas paraître dans les rues, tant que ses affaires le retinrent à Séville. Montufar cependant y avait gagné les coeurs de tout le monde par cet acte d'humilité contrefaite. Le peuple le regardait avec admiration, et les enfants criaient après lui: Au Saint! au Saint! comme ils eussent crié: au renard! après son ennemi, s'ils l'eussent rencontré dans les rues.
Voilà bien, ce semble, l'original de la scène VI du troisième acte de Tartufe:
Ah! laissez-le parler, vous l'accusez à tort,
Et vous feriez bien mieux de croire son rapport.
Pourquoi, sur un tel fait, m'être si favorable?
Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oui, mon cher fils, parlez, traitez-moi de perfide,
D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide;
Accablez-moi de noms encore plus détestés;
Je n'y contredis point, je les ai mérités.
Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie
Comme une honte due aux crimes de ma vie.
La ressemblance, étant manifeste, fut signalée dans le Molière de la Collection des grands écrivains qui, commencé par le regretté E. Despois, se continue et s'achève par les soins du plus consciencieux des éditeurs, M. Paul Mesnard. Cet habile homme, à qui rien n'échappe, ne pouvait négliger un rapprochement déjà signalé par divers critiques et, si je ne me trompe, par M. Charles Louandre, dans ses Conteurs français.
On pouvait se demander toutefois si Paul Scarron était bien l'auteur de la nouvelle des Hypocrites et s'il ne l'avait pas prise à un conteur d'au delà des monts, comme c'était assez son habitude. «Scarron, dit l'abbé de Longuerue, copiait beaucoup les auteurs espagnols, mais ils gagnaient beaucoup à passer par ses mains.» À l'origine, le volume qui contient les Hypocrites avait pour titre, à ce que l'on m'assure, Nouvelles tragi-comiques, tirées des plus fameux auteurs espagnols. Cette mention fut retranchée depuis, et j'ai sous les yeux une édition de 1717, chez Michel David, où l'on ne lit rien de semblable. Mais cela n'importe guère. Si l'indication concernant la publication originale est exacte (ce qu'il est très facile de vérifier), Scarron avouait lui-même ses emprunts, sous une forme vague qui ne nous contenterait pas aujourd'hui, mais qui était très convenable pour un temps où l'auteur d'un livre inspirait moins de curiosité que le livre lui-même. Il se déclarait redevable de ces nouvelles à des conteurs espagnols qu'il ne nommait point et que le lecteur ne se souciait point de connaître par leurs noms. Il semble bien qu'on n'ait point pris garde à cet aveu, qui pourtant était bon à retenir.
Les Hypocrites passèrent pour une oeuvre originale de Scarron, jusqu'au jour où M. P. d'Anglosse, de Blois, montra que ce conte était tiré tout entier d'une nouvelle de Alonzo Geronimo de Salas Barbadillo, intitulée la Fille de Célestine (la Hija de Celestina), qui fut imprimée pour la première fois à Saragosse, chez la veuve de Lucas Sanchez, en 1612.
De la sorte, Molière prit à Scarron un bien qui n'appartenait pas à celui-ci. Cela est certain. Mais il reste à savoir si le grand comique fourragea chez Scarron ou chez Barbadillo lui-même. Les poètes français du XVIIe siècle tiraient quelque vanité des larcins qu'ils faisaient en Espagne, et il y avait plus d'honneur, sans doute, à mettre à contribution le seigneur Barbadillo que ce pauvre diable de Scarron. Corneille ne disait-il pas avec une préciosité superbe: «J'ai cru que, nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'était permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce était un crime, il y a longtemps que je serais coupable. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux.»
Molière, dans le cas que nous examinons, pilla-t-il en Espagne ou chez le cul-de-jatte de la rue des Deux-Portes? C'est ce qu'il n'est pas très facile de discerner tout d'abord. On peut croire qu'il lisait l'espagnol comme la plupart des écrivains français de son temps. Un de ses ennemis disait:
… Sa muse en campagne
Vole dans mille auteurs les sottises d'Espagne.
Et remarquez en passant qu'on lui reproche, dans ce vers, non de voler, mais de voler des sottises. C'est là le plagiat comme on l'entendait au XVIIe siècle: prendre le mauvais avec le bon, la balle avec le grain.
Quoi qu'on puisse penser de cette censure, à tout le moins impertinente, qui vise surtout les Plaisirs de l'île enchantée, imités d'une pastorale de Moreto, on voit que Molière passait, de son temps, pour un auteur très versé dans la littérature espagnole. Il est très possible qu'il ait connu la Hija de Celestina.
Et c'est une supposition dans laquelle on est confirmé quand on a lu l'opuscule de M. P. d'Anglosse. Il y a, en effet, dans la nouvelle de Barbadillo un trait que Scarron a rendu très inexactement par cette phrase: «Il (Montufar) ne bougeait des prisons.»
L'original dit: «Il (Montufar) demandait l'aumône pour les pauvres prisonniers.» Ce qui correspond exactement à ces vers de Tartufe:
Je vais aux prisonniers
Des aumônes que j'ai partager les deniers.
On a noté aussi dans le texte espagnol un trait excellent qui n'est pas dans la copie française, et que Molière semble avoir connu. Après avoir rapporté l'épisode du gentilhomme madrilène qui pense être écharpé par la foule pour avoir démasqué le traître, Barbadillo ajoute:
«Ce gentilhomme resta confondu et si plein de dépit de cette aventure que, sans terminer les affaires qui l'avaient appelé à Séville, il repartit le soir même pour Madrid, persuadé que le diable seul pouvait lui avoir joué ce tour et se repentant beaucoup de s'être fié aux apparences. Car, ne pouvant pas concevoir que de pareils sentiments d'humilité se fussent logés dans l'âme de Montufar, il demeura convaincu qu'il avait été la dupe de ses yeux, le sens de la vue étant, comme tous les autres, fort sujet à l'erreur.»
Il y a là une ironie forte, qui passait de beaucoup le génie du pauvre Scarron. On est tenté de voir dans ces dernières lignes l'original des deux vers dits avec un si plaisant sérieux par madame Pernelle:
Mon Dieu, le plus souvent l'apparence déçoit;
Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.
(Acte V, sc. III.)
Par contre, Scarron, qui traduit très librement, a ajouté au caractère de l'hypocrite un trait qui manquait à l'original. Il dit que Montufar «baissait les yeux à la rencontre des femmes», et on pourrait dire, à la rigueur, que c'est au cul-de-jatte que Molière a pris le mouchoir dont Tartufe veut couvrir le sein de Dorine. Mais il n'en faudrait point jurer.
Il est vrai qu'on retrouve encore une nouvelle de Scarron dans les sources de l'Avare de Molière. C'est un conte picaresque intitulé le Châtiment de l'avarice. Je ne doute pas qu'un savant versé sur la littérature espagnole, M. Morel-Fatio, par exemple, n'en connaisse l'original. M. Paul Mesnard, qui a relevé dans son excellente édition les emprunts faits par Molière aux anciens et aux modernes ne nomme pas même le Châtiment de l'avarice. C'est dédain et non point ignorance, la nouvelle dont je parle étant assez connue. M. Charles Louandre l'a insérée, dans ses vieux conteurs français. Le texte que j'en ai sous les yeux date de 1678, c'est-à-dire de l'année même où parut l'Avare.
Que Molière ait connu cette nouvelle ou l'original dont elle est la traduction, cela est très probable. On y rencontre, ce qui ne se trouve point dans la Marmite de Plaute et ce qui est le sujet même de la pièce de Molière, le risible amour d'un thésauriseur barbon.
L'avare de Scarron se nomme don Marcos et passe à Madrid pour gentilhomme. Il a coutume de dire «qu'une femme ne peut être belle si elle aime à prendre, ni laide si elle donne».
En dépit de ces maximes, il tombe dans le panneau que des coquins lui tendent. Un Gamara, «courtier de toutes marchandises», le vient voir et lui vante la beauté, la sagesse et les grands biens de dame Isidore, qui n'est en réalité qu'une vieille courtisane édentée, plus pauvre que Job. L'avare consent à la voir et s'éprend d'elle dans un festin qu'elle lui donne.
À l'issue du festin, don Marcos (je cite littéralement mon auteur) avoua à Gamara, qui l'accompagna chez lui, que la belle veuve lui donnait dans la vue et que de bon coeur il aurait donné un doigt de sa main pour être déjà marié avec elle, parce qu'il n'avait jamais trouvé de femme qui fût plus son fait que celle-là, quoiqu'à la vérité il prétendit qu'après le mariage elle ne vivrait pas avec tant d'ostentation et de luxe.
Elle vit plutôt en princesse qu'en femme d'un particulier, disait le prudent don Marcos au dissimulé Gamara, et elle ne considère pas que les meubles qu'elle a, mis en argent, et que cet argent joint à celui que j'ai nous peuvent faire une bonne rente que nous pourrons mettre en réserve, et, par l'industrie que Dieu m'a donnée, en faire un fonds considérable pour les enfants que Dieu nous donnera.
Don Marcos entretenait Gamara de ces discours ou de semblables, quand il se trouva devant sa porte. Gamara prit congé de lui après lui avoir donné parole que, dès le lendemain, il conclurait son mariage avec Isidore, à cause, lui dit-il, que les affaires de cette nature-là se rompaient autant par retardement que par la mort de l'une des parties.
Don Marcos embrassa son cher entremetteur, qui alla rendre compte à Isidore de l'état auquel il venait de laisser son amant. Et cependant notre amoureux écuyer tira de sa poche un bout de bougie, le piqua au bout de son épée, et, l'ayant allumé à une lampe qui brûlait devant le crucifix public d'une place voisine, non sans faire une manière d'oraison jaculatoire, pour la réussite de son mariage, il ouvrit avec un passe-partout la porte de la maison où il couchait et s'alla mettre dans son méchant lit plutôt pour songer à son amour que pour dormir.
Il se rend le lendemain chez sa future épouse et lui déclare comment il entend vivre:
—Je suis bien aise qu'on se couche de bonne heure dans ma maison et que la nuit elle soit bien fermée. Les maisons où il se trouve quelque chose ne peuvent être trop à couvert des larrons. Et pour moi, je ne me consolerai jamais si un fainéant de larron, sans autre peine que celle qu'il y a à prendre ce qu'on trouve, m'ôtait en un instant ce qu'un grand travail ne m'a donné qu'en beaucoup d'années.
L'avare de Scarron, c'est déjà l'avare de Molière, l'avare amoureux et riche. Ce coquin de Gamara, c'est exactement cette coquine de Frosine. Don Marcos épouse Isidore, qui peu après s'enfuit avec ses complices, emportant l'argent et les meubles du pauvre homme.
Lui aussi, il pleure sa cassette. Mais le reste n'a plus la moindre ressemblance avec la comédie de Molière. C'est une suite d'aventures burlesques ou tragiques, auxquelles manque l'agrément avec la vraisemblance.
Ces recherches, que j'ai résumées de mon mieux, tendaient à rendre au malheureux Scarron le bien que Molière lui avait pris. Mais on s'est aperçu que Scarron, lorsqu'il fut dépouillé, portait le bagage des autres. Il y a grande chance que le Châtiment de l'avarice ne lui appartienne pas plus que les Hypocrites. Quant à Molière, tout ce qu'il prend lui appartient aussitôt, parce qu'il y met sa marque.