WeRead Powered by ReaderPub
La vie littéraire. Quatrième série cover

La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 24: LA RAME D'ULYSSE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The author presents a series of short, conversational essays reflecting on literary criticism, aesthetics, and the workings of taste. He argues that sentiment and instinct guide readers more than reason, warns against systematic theories in aesthetic judgment, and questions the supposed authority of tradition and consensus. Through examples and wry observations he examines how imitation, reputation, and early approval shape reputations, how critical opinion changes over time, and how purported rules or scientific rigor fail to settle matters of beauty. The pieces blend anecdote, moral reflection, and skeptical argument to explore how literature is received, judged, and valued.

JULES TELLIER[17]

(1863-1889)

«C'était un grand garçon de vingt-deux ans, maigre et pâle, aux yeux caves et aux moustaches brunes. Il avait dans la physionomie quelque chose de hagard et dans l'allure quelque chose d'abandonné.»

Ainsi Jules Tellier se figurait ce Tristan Noël, étudiant de la Faculté de Rouen[18], à qui il a prêté ses propres doutes et ses propres tristesses. Tel il apparaissait lui-même à ses amis. «Face longue, yeux ardents et sombres, dit l'un; front obstiné, dit l'autre, regard enfoncé et droit, sourire rare.» Tel je le vis un matin, l'air mélancolique, mais plein d'idées et très aimable. Il m'apportait son livre sur les poètes vivants, un mince petit livre écrit avec finesse, peut-être trop sèchement, et conçu sans grand effort critique. Au reste, il me parut peu occupé de son ouvrage et de lui-même. Les habitudes négligées de sa personne et de son vêtement, son allure courbée, son regard vague, sa parole sourde et comme intérieure, tout en lui trahissait l'homme songeur et méditatif. C'est la poésie qui l'amenait. Je lui parlai tout de suite des poètes, je lui nommai tel ou tel de ceux dont le talent certain n'est connu que des délicats et dont le nom sert de mot de passe aux initiés. Il me répondit en récitant quelques-uns des vers dont sa mémoire était pleine. C'était un intime et violent amant de la poésie. Je n'ai connu que Frédéric Plessis qui goûtât à ce point le vers pour lui-même, pour sa mélodie mystérieuse, pour sa beauté secrète. Tellier convenait lui-même, de bonne grâce, qu'il poussait jusqu'à la superstition le culte de la poésie et des poètes.

«J'ai été, disait-il, l'enfant que fut Ovide, lisant les poètes de Rome et songeant à eux avec vénération et les imaginant pareils aux dieux:

Quotque aderant vates, tot rebar esse deos[19].

Et l'homme ne s'est pas dépouillé tout à fait des illusions de l'enfant. En vérité, quiconque a fait seulement tenir sur pied dix bons vers, celui-là, n'eût-il d'ailleurs, comme il arrive, ni de bon sens, ni d'idées, ni d'esprit, m'apparaît encore parfois comme un être privilégié, aux cheveux ceints d'une auréole et au front marqué d'un signe.»

Cette rencontre date de l'été de 1888. Jules Tellier était alors précepteur des enfants de M. le comte de Martel-Janville, à Neuilly-sur-Seine. Né au Havre, en 1863, il avait grandi dans sa ville natale. Il avait passé sa licence et enseigné la rhétorique en province. Il écrivait dans le Parti national. Comme tant d'autres, il quittait l'Université pour le journalisme et la littérature. Il se sentait maître de sa pensée et de sa forme; il était entouré d'admirations intimes et jeunes. Il avait cette joie de contempler sa vie démurée et la voie ouverte. Il pouvait se permettre, on le croyait du moins, les longs espoirs et les vastes pensées. Au retour d'une promenade en Algérie, il fut atteint à Toulouse par la fièvre typhoïde. Il y mourut, après douze jours de maladie, le 29 mai 1889, dans sa vingt-septième année.

Ses amis ont recueilli la prose et les vers qu'il a laissés en un petit volume intitulé Reliques de Jules Tellier. M. Paul Guigou a mis en tête de ce recueil une préface qui témoigne d'une exquise délicatesse de coeur et d'un sentiment très haut des choses de l'art. M. Raymond de la Tailhède a élevé, à la manière des lettrés de la Renaissance, un tombeau poétique à son ami.

     Et voilà que tes yeux profonds se sont fermés!
     Mais ton âme, où vivaient les sages d'Hellénie,
     Garde toujours, dans une éternelle harmonie,
     Les poètes pareils à des dieux bien-aimés.

À ce recueil posthume ont aussi donné leurs soins MM. Le Goffic, de la Villehervé, Pouvillon, Paul Margueritte et M. Charles Maurras, qui écrivait au lendemain de la mort de Jules Tellier: «Un des premiers et des plus raffinés écrivains d'aujourd'hui a été retiré d'au milieu de nous.»

Les Reliques de Jules Tellier sont de sorte à nous donner de cuisants regrets.

Ce jeune homme, si tôt disparu, était assurément un philosophe et un poète, surtout un rare écrivain. Par une délicatesse extrême, avec la pudeur d'une amitié jalouse, qui craignait de livrer les reliques de l'absent aux indifférents et aux profanes, MM. Paul Guigou et Raymond de la Tailhède ont fait imprimer les oeuvres posthumes de Jules Tellier pour les seuls souscripteurs, qui n'étaient pas bien nombreux, et ils ont décidé que le livre ne serait point mis en vente. De la sorte, ces pages restent inédites après l'impression. Je prendrai soin d'en citer tout à l'heure quelques lignes. Mais il faudrait tout lire, car l'intérêt de ce petit livre, c'est qu'une âme s'y révèle. Une âme d'abord inquiète et désolée, mais fière, et qui bientôt conquit le calme avec la résignation. Dans maint endroit, daté des mauvais jours, Tellier gémit d'une souffrance indicible. Il est en proie à cette tristesse noire, rançon des âmes exquises. Son mal, il est facile de le reconnaître tout de suite, c'est le mal des chimères, c'est le supplice des jeunes hommes qui ont lu trop de livres et fait trop de rêves.

Il est dangereux, en effet, pour les jeunes hommes d'une imagination ardente, de souper trop souvent avec les philosophes et les courtisanes dans tous les temps et dans tous les pays, de vivre trop de vies, d'être tour à tour Sénèque et Néron; d'avoir possédé tous les trésors de Crésus, des satrapes et du juif Issachar, quand on est très pauvre, et, courbé sur une table de bois blanc, dans une chambre d'étudiant, de prolonger jusqu'à l'aube les orgies frénétiques des décadences. Au sortir de ces banquets du savoir et de la beauté, quand tombent les couronnes imaginaires, on s'aperçoit que la réalité est étroite et triste. On souffre plus que de raison de la médiocrité des hommes et de la monotonie des choses. On regarde la nature avec des yeux mornes et vides, comme au lendemain de l'ivresse. On ne voit plus la beauté du monde, parce qu'on a épuisé dans le rêve le trésor des illusions, qui est notre meilleure richesse. Et, comme ce Tristan Noël, qui ressemble tant à Jules Tellier lui-même, on veut mourir.

Mais, par bonheur, on ne meurt pas toujours, et cela passe. La vie elle-même, à la longue, se charge de vous guérir du mal des illusions. Et ce mal serait encore supportable, presque doux, du moins très cher, s'il ne s'y mêlait pas d'ordinaire, chez ces adolescents imaginatifs, les troubles des sens et les peines du coeur. Le rêve dispose à la molle tendresse et à la volupté, et vraiment c'est une chose cruelle, quand on a vu de si près l'ombre de Cléopâtre et l'ombre de Ninon, d'être rebuté par une jeune modiste qui n'a point de littérature.

Tellier nous apprend que pareille mésaventure advint à l'écolier Juan de Pontevedra, que Carmen n'aimait point et qu'elle n'aimerait jamais «parce qu'il était farouche et gauche et qu'il ne savait que ses livres». L'écolier Juan aurait dû s'en consoler. Il ne s'en consola point, parce que, s'étant promené sous les myrtes de Virgile, il lui en restait une langueur mortelle. M. Nicole soutenait que les poètes sont des empoisonneurs publics, et il avait raison jusqu'à un certain point. Mais ils n'empoisonnent que les poètes. Ils n'empoisonnèrent jamais M. Nicole.

Les poètes et les philosophes mêmement avaient beaucoup troublé la jeunesse de Jules Tellier. Après avoir désespéré de ce monde, il désespéra de l'autre. Il connut l'illusion des paradis après avoir connu l'illusion des paysages (car il était logicien), et il lui vint le désir et la peur de la mort.

Dans les pages qu'il a laissées on trouve les traces de sa lassitude et de son ennui et l'on s'aperçoit que, plus d'un jour, il trouva à la vie un goût plus amer que la cendre. Mais on se ferait une idée bien fausse de ce jeune homme en voyant en lui un désespéré qui veut à toutes forces mourir. Connaissons mieux l'ennui doré des poètes. Les poètes souffrent du mal des chimères. Tous en sont atteints, mais ils guérissent tous. Tellier, comme les autres, guérissait à l'air de Paris, au milieu de ses amis, dans le travail rapide et fécond.

Il n'était pas devenu sans doute un homme hilare, un convive facétieux, un jovial compagnon. Mais c'était un galant homme de lettres, un élégant rhéteur, prêt à goûter doucement les plaisirs de l'esprit et à converser avec grâce parmi les honnêtes gens. M. Maurice Barrès avec qui il était lié d'une étroite amitié nous le montre poli dans ses propos, facile, amène et sage.

«Il ressentait violemment, dit M. Barrès, les insuffisances de la vie, mais il les acceptait, et nul moins que lui ne fut un révolté. Nous rendions en commun un culte à Sénèque, qui fut peut-être le thème le plus fréquent de nos entretiens. La constitution délicate, l'inquiétude et l'indulgence de ce grand calomnié nous enchantaient. Bien supérieur à ces stoïciens dont il affectait de se réclamer, Sénèque accepte la vie de son siècle sans rien en bouder; simplement toutes ses relations avec les choses et avec les hommes étaient commandées par le sentiment intense qu'il faudra mourir et que nous vivons au milieu de choses qui doivent périr. Mieux qu'aucun, Sénèque enseigne la résignation. Mais chez lui jamais elle ne prend de lasses attitudes. Son ascétisme très réel n'est pas de se priver, mais de mésestimer ce dont il use. Il fut le maître de Jules Tellier.»

Voilà donc Jules Tellier devenu, dans le particulier, un doux stoïcien, sachant pardonner à l'homme et à la nature, ce qui est la science la plus nécessaire, et montrant à tous un visage pacifique et bienveillant.

C'est exactement ce visage qu'il laissait voir au public quand il travaillait pour les journaux. Tellier s'annonçait comme un excellent critique. Il avait à un très haut point l'esprit de finesse et une pénétration singulière. M. Jules Lemaître, qu'il avait connu de bonne heure, avait eu sur lui l'aimable autorité d'un jeune ancien. Et peut-être Tellier devait-il, pour une certaine part, au maître qui fut son camarade, cette manière souple et facile qu'il eut dès le début, et qui n'est point ordinaire à la jeunesse. Il s'essaya dans une petite revue obscure, les Chroniques, que ses deux amis, Maurice Barrès et Charles Le Goffic, avaient fondée un peu à son intention. Il y donna les Notes de Tristan Noël et les Deux paradis d'Abd-er Rhaman, mais c'est dans le Parti national, où il écrivit de 1887 à 1889, qu'il se répandit aisément en fantaisies, en chroniques, en variétés littéraires, en notes de voyage. Il y a des écrivains qui croient que leur supériorité seule les empêche d'écrire dans les journaux. Peut-être découvriraient-ils quelques autres causes à cet empêchement, s'ils s'appliquaient à les rechercher. Il faut, pour parler au public dans l'intimité fréquente du journal, s'intéresser d'un esprit agile et bienveillant à beaucoup de choses. Il faut avoir l'esprit largement ouvert sur la vie et sur les idées. Il faut enfin avoir ce don de sympathie qui est rare et que Tellier possédait si pleinement.

Dans le journal, il était très à l'aise et tout à fait aimable, un peu bizarre parfois, et têtu, mais sincère, mais bon, point banal, point dédaigneux et corrigeant à propos la tristesse par l'ironie.

Il est impossible de mesurer sur ce qu'il laisse la grandeur de son esprit, mais on peut dire que lorsqu'il mourut un bel instrument de pensée et de rêve fut brisé.

Il laisse des vers, dont quelques-uns seront placés dans les anthologies, à côté de ceux de Frédéric Plessis, qu'il admirait. Et Jules Tellier sera accueilli parmi les petits poètes qui ont des qualités que les grands n'ont point. Si les minores de l'antiquité étaient perdus, la couronne de la muse hellénique serait dépouillée de ses fleurs les plus fines. Les grands poètes sont pour tout le monde; les petits poètes jouissent d'un sort bien enviable encore: ils sont destinés au plaisir des délicats. Il ne me convient pas d'être tranchant en matière de goût. Mais il me semble que la Prière de Jules Tellier[20] à la mort est un poème que nos anthologistes pourraient dès aujourd'hui recueillir. Ils seraient bien avisés, à mon gré, de ne point oublier non plus le sonnet que voici:

LE BANQUET

     Au banquet de Platon, après que tour à tour,
     Coupe en main, loin des yeux du vulgaire profane,
     Diotime, Agathon, Socrate, Aristophane,
     Ont disserté sur la nature de l'amour,

     Apparaît entouré comme un roi de sa cour,
     De joueuses de flûtes en robe diaphane,
     Ivre à demi, sous sa couronne qui se fane,
     Alcibiade, jeune et beau comme le jour.

     —Ma vie est un banquet fini, qui se prolonge,
     Seul, parmi les causeurs assoupis, comme en songe,
     J'ouvre et promène encor un regard étonné;

     Les fronts sur les coussins ont fait de lourdes chutes:
     Verrai-je survenir, de roses couronné,
     Alcibiade avec ses joueuses de flûtes?

Cela est d'un tour facile et gracieux, avec un air de mélancolie riante qui me plaît beaucoup. Mais je n'hésite pas à mettre, d'accord avec M. Paul Guigou, la prose de Jules Tellier bien au-dessus de ses vers. En prose sa phrase est forte et souple. Elle a le nombre, et Tellier lui-même s'oublie à dire une fois qu'il la cadençait «suivant un rythme plus subtil que celui des vers». On en jugera par le fragment que voici, intitulé Nocturne:

Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massalia un soir d'automne, à la tombée de la nuit.

Et cette nuit-là et la suivante, je restai seul éveillé sur le pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer et songeant à des regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me perdant en d'autres rêves.

Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où il y a trente siècles le subtil et malheureux Ulysse agita ses longues erreurs; le subtil Ulysse qui, délivré des périls marins, devait encore, d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile de moulin à vent[21].

C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galères et les trirèmes les vieux poètes et les vieux sages; et comme ils se tenaient debout à la poupe, au milieu des matelots attentifs, attentive elle-même, elle a écouté, en des nuits pareilles, les chansons d'Homère et les paroles de Solon.

Et c'est aussi la mer où, dans les premiers siècles de l'erreur chrétienne, alors que le règne de la sainte nature finissait et que commençait celui de l'ascétisme cruel, le patron d'une barque africaine entendit des voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles l'appeler par son nom et lui dire: «Le grand Pan est mort! Va-t'en parmi les hommes et annonce-leur que le grand Pan est mort!»

Et par la mystérieuse nuit sans étoiles, sur le chaos noir de la mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait quelque chose de triste et d'étrange à songer que peut-être l'endroit innomé, mouvant et obscur que traversait notre vaisseau avait vu passer tous ces fantômes et qu'il n'en avait rien gardé!

Et c'est parce que cette pensée me vint, et qu'elle me parut étrange et triste, et qu'elle troubla longtemps mon coeur de rhéteur ennuyé, qu'il m'est possible encore, entre tant d'heures oubliées, d'évoquer ces lointaines heures noires où je rêvais seul sur le pont du navire parti de Massalia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit.

Puisque les Reliques de Jules Tellier ne se trouvent pas chez l'éditeur, nous avons dû donner cette page à la suite de notre article, en preuve, comme on dit dans les ouvrages d'érudition.

LA RAME D'ULYSSE

Nous avons cité (à la fin du précédent article) une belle page intitulée Nocturne, dans laquelle le regretté Jules Tellier retraçait les rêveries dont il s'était enveloppé naguère sur le pont d'un navire parti de Marseille et qui gagnait le large à la tombée de la nuit. Tandis qu'il glissait dans l'ombre sur cette petite mer qui semblait si grande aux anciens, le poète ressentait dans son imagination d'humaniste enthousiaste les étonnements de la jeune âme hellénique devant la mer «aux bruits sans nombre», et il se prit à songer à Ulysse. Pour nos esprits formés aux études classiques, la Méditerranée, c'est la coupe d'Homère. Nous entendrons toujours, sur ces perfides eaux bleues, chanter les Sirènes. Donc, Tellier invoquait la figure d'Ulysse, le marin. Il était trop intelligent pour ne pas sentir combien elle est singulière, mystérieuse, effrayante. L'Iliade et l'Odyssée ne nous ont pas tout dit de cet homme-là. Soyez certains que les pêcheurs de Dulichium, les pirates de Zacinthe les bonnes vieilles occupées à raccommoder les filets sur les rivages d'Épire, en savaient sur le compte d'Ulysse bien plus long qu'Homère. Il y avait bel âge que tout ce petit monde des îles et de la côte était familier avec les aventures du roi d'Ithaque, quand les rapsodes en firent des chansons épiques. L'Ulysse de la légende, l'Ulysse primitif était charmant et terrible comme la mer où il avait si longtemps erré. Ses aventures, rapportées dans des contes, des chansons, des devinettes, étaient innombrables et merveilleuses. Elles formaient un cycle énorme dont l'épopée n'a gardé que peu de chose. Entrevu dans l'ombre des traditions préhomériques, ce voyageur, qu'un bonnet en forme de cône protège contre le vent, la pluie, le soleil et l'embrun, apparaît d'une étonnante grandeur. On le devine tel que l'ont rêvé ces marins et ces pêcheurs habitués à entendre pleurer dans l'ombre le Vieillard des mers; on l'imagine ingénieux, impie, luttant de ruse et d'audace avec les dieux, partageant, dans des îles, le lit des femmes étrangères, ayant vu ce qu'on ne doit pas voir, horrible, poursuivi par une inexorable fatalité, condamné à errer sans fin sur cette mer dont il a violé la divinité mystérieuse, destiné à des voluptés indicibles et à ces rencontres qui font dresser les cheveux sur la tête, l'homme enfin le plus digne d'envie et de pitié, le vieux roi des pirates, le père des navigateurs. Tel est, ce semble, l'Ulysse primitif formé par l'imagination populaire.

La colère divine est sur ce contempteur des dieux, que les hommes aiment pour son audace et pour sa ruse merveilleuse. Comme l'Isaac Laquedem des chrétiens, c'est un réprouvé, c'est un maudit. Je ne crois pas me tromper en disant que, dans cette rêverie dont je parlais tout à l'heure, Jules Tellier avait du roi d'Ithaque une vision qui se rapproche beaucoup de celle que je tente de préciser. Aussi bien l'aventure, qu'il a soin de rappeler préférablement à toutes les autres, porte-t-elle les caractères d'une antiquité enfantine et profonde. On me permettra de remettre sous les yeux du lecteur, pour plus de clarté, l'endroit dont il est question.

Nous quittâmes (c'est Tellier qui parle) la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massalia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit.

Et cette nuit-là et la suivante je restai seul éveillé sur le pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer et songeant à des regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me perdant en d'autres rêves.

Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où, il y a trente siècles, le subtil et malheureux Ulysse agita ses longues erreurs; le subtil Ulysse qui, délivré des périls marins devait encore, d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile de moulin à vent.

Je n'apprendrai rien à personne en disant que Jules Tellier rappelle ici la prédiction que le devin Tirésias fit à Ulysse, chez les Cimmériens, toujours enveloppés de brumes et de nuées. On la trouve dans le XIe chant de l'Odyssée, et ce morceau, si l'on en peut juger par la pauvreté du sens moral et par la gaucherie enfantine du récit, semble un des plus anciens et partant un des plus vénérables de ce beau recueil de contes populaires qui nous est parvenu sous le nom du fleuve des poètes.

Ce XIe chant que dans l'antiquité on nommait la Nékuia, c'est-à-dire le sacrifice aux morts, nous fait assister à une scène de magie sauvage empruntée sans doute aux traditions d'une humanité toute primitive. Ulysse, échappé aux charmes de Circé et parvenu au bord de l'Océan sur un rivage couvert de ténèbres éternelles, évoque les ombres des morts selon des rites d'une simplicité barbare. Il creuse dans la terre, avec son épée, un trou sur lequel il fait des libations de lait, de vin et d'eau. Il y jette une poignée de farine blanche. Puis il égorge au bord de la fosse qu'il a creusée un bélier et une brebis noire.

Ainsi évoquées, les âmes des morts sortent en foule de la terre et se jettent avidement sur le sang qui dégoutte des victimes égorgées. Toutes s'efforcent de boire de ce sang, car c'est seulement après y avoir trempé leurs lèvres qu'elles auront la force de parler et de répondre aux questions de l'évocateur. La mère du roi d'Ithaque, la vénérable Anticlée, s'élève dans cette nuée d'ombres. Ulysse la reconnaît et pleure. Mais il l'écarte avec son épée pour l'empêcher de boire. Car il veut entendre, avant toutes les autres âmes, celle de Tirésias, qui doit lui révéler l'avenir et lui enseigner des choses utiles à connaître. Celle brutalité ne contribue pas peu au sentiment de rudesse répandu sur toute cette scène de nécromancie. Mais, en bonne critique, il ne faut pas en faire un trait significatif du caractère d'Ulysse. Nous sommes ici en présence d'un conte populaire entré probablement sans beaucoup de retouches dans l'épopée. Tous les héros des vieux contes montrent, dans des circonstances analogues, une semblable dureté. Ils sont tous extrêmement positifs et aussi éloignés que possible de tout ce que nous appelons les sentiments naturels et qui sont au contraire des sentiments cultivés. D'ailleurs, le récit est tout à fait incohérent. Et il semble, par ce qui suit, qu'Anticlée était restée muette et qu'Ulysse ne savait pas comment faire parler cette ombre vénérable.

Bientôt Tirésias paraît, un sceptre d'or à la main. Il boit le sang noir qui le ranime et lui délie la langue. Il prédit à Ulysse l'arrivée prochaine du héros dans l'île de Thrinacrie, où paissent les boeufs du Soleil, le retour à Ithaque et le meurtre des prétendants. Puis, dévoilant un avenir plus lointain, il annonce des aventures étranges, dont l'Odyssée ne parle pas, et qui se rapportent à des traditions à jamais perdues. C'est cette partie de la prophétie que Jules Tellier rappelle dans le passage que nous avons cité plus haut. Voici à peu près comment s'exprime Tirésias:

Lorsque tu auras tué les prétendants en ta maison, tu devras partir de nouveau, portant une rame sur l'épaule, jusqu'à ce que tu rencontres des hommes qui ne connaissent point la mer, qui ne mangent point de mets salés et qui n'ont jamais vu les navires aux proues rouges ni les rames qui sont les ailes des navires. Et je te donnerai un signe manifeste, qui ne t'échappera pas. Quand tu verras venir à toi un autre voyageur qui croira que tu portes un fléau ([Grec: hathêrêloigon]) sur l'épaule, alors, plante ta rame en terre, offre à Poseidon un bélier, un taureau et un verrat. Et il te sera donné de retourner dans ta maison.

Tirésias termine en révélant qu'Ulysse vivra un long âge d'homme et «que la douce mort lui viendra de la mer». Paroles ambiguës par lesquelles le devin annonce que le fils qu'Ulysse eut de la terrible Circé viendra de la mer et tuera son père sans le connaître. Ce qui signifie peut-être que l'avenir est fait du passé, que nous tissons chaque jour notre destinée comme le filet qui nous enveloppera, que les conséquences de nos actes sont inéluctables et que les baisers des magiciennes réapparaissent comme des fantômes au lit de mort des vieux rois à la barbe de neige.

Dante, dont le noir génie assombrit encore l'Ulysse antique, ne connut point ce fils de la magicienne. Il suivit une tradition barbare d'après laquelle le fils de Laerte, très vieux, naviguait dans l'Océan, sous les étoiles du ciel austral, quand tout à coup la mer, s'étant entrouverte, engloutit le vaisseau de l'audacieux. L'âme d'Ulysse fut plongée dans l'enfer où elle souffre les tourments réservés aux chevaliers félons et aux hommes impies. Mais je m'éloigne beaucoup de mon sujet, qui est de considérer seulement l'étrange rencontre du voyageur qui n'a jamais vu la mer et qui ne sait ce que c'est qu'un navire. Ce terrien destiné merveilleusement à marquer à l'aventureux voyageur la fin de ses erreurs, de ses travaux et de ses peines, prend ingénument la rame qu'Ulysse porte sur ses épaules pour un instrument à battre le blé. À la seule vue de cet homme, le terrible goéland des rochers d'Ithaque, le vieux pirate, est purifié, lavé de ses crimes, pardonné, sauvé. Rencontre qui, dans sa fantaisie naïve, semble enseigner aux hommes qu'ils trouveront dans la vie pastorale la paix et l'innocence, tandis qu'on offense les dieux à courir la mer. C'est dans ce sens idyllique que Chateaubriand, qui a emmagasiné toute l'antiquité classique dans ses Martyrs, prend cette fable quand il fait dire à un de ses personnages: «Arcadiens, qu'est devenu le temps où les Atrides étaient obligés de vous prêter des vaisseaux pour aller à Troie et où vous preniez la rame d'Ulysse pour le van de la blonde Cérès?»

Donc le terrien croit voir un van ou un fléau. C'est par ce mot de fléau que nous avons traduit provisoirement le mot [Grec: hathêrêloigos], lequel signifie, en effet, van ou fléau, ou plutôt quelque chose d'approchant. C'est un terme poétique et composé qui renferme proprement l'idée de détruire les barbes de l'épi.

Si Jules Tellier a substitué à l'[Grec: hathêrêloigos] dont parle Tirésias une aile de moulin à vent, c'est peut-être par mégarde et parce qu'il n'avait pas le texte de l'Odyssée sous les yeux. C'est peut-être aussi par envie d'imaginer un objet qui ressemblât à une rame. Un fléau se compose de deux bâtons de longueur inégale, liés l'un au bout l'un de l'autre avec des courroies. Cela n'a pas beaucoup la figure d'une rame ou d'un aviron. Si, comme Chateaubriand, nous mettons un van au lieu d'un aviron, c'est pis encore. Un van est une corbeille d'osier. Qui pourrait prendre une rame pour une corbeille?

Il y a une difficulté. J'avoue qu'elle est petite et que, pour ma part, je n'y songeais guère quand j'ai reçu une lettre de M. Paul Arène où cette difficulté semble résolue. Cette lettre est charmante et d'un rustique parfum. Je la veux placer dans mon vieil Homère in-folio, en regard des vers qu'elle commente avec une ingénuité gracieuse et un sens de la nature qu'on rencontre rarement et que, d'ailleurs, on ne cherche guère (il faut en convenir) chez les grammairiens de profession.

Puisque cette lettre est aimable et qu'on y parle d'Homère et de Mistral, je me permets de l'imprimer bien qu'elle soit familière et privée. Paul Arène, quand il l'écrivit, ne se doutait pas de l'usage que j'en ferais. Je sens que je suis indiscret. Surtout, ne lui dites pas que je l'ai citée. La voici tout entière et mot pour mot:

Paris, 11 février 1891.

Mon cher ami,

Je comptais vous rencontrer l'autre jour pour conférer sur une affaire d'importance.

Il n'y a pas de Tellier qui tienne, et Homère n'est pas un imbécile. Homère n'eût jamais imaginé qu'on pût prendre une rame pour une aile de moulin à vent—lesquels moulins à vent n'existaient pas d'ailleurs au temps d'Homère.

En Provence—et ceci prouve que vous devriez y venir pour être tout à fait Grec—en Provence, après la moisson, nous jetons le blé au van avec des pelles qui, en effet, ressemblent pas mal à des rames.

Il est donc naturel que des populations montagnardes, ne connaissant ni la mer, ni les choses de la mer, aient pris pour nos pelles à vanner la rame qu'Ulysse portait sur le dos.

Il est doux d'illuminer Homère à travers les brouillards des commentateurs ingénus.—D'ailleurs, c'est à Mistral que revient l'honneur de la contribution. Nous trouvâmes la chose en riant, comme des paysans, un jour que nous récitions l'Odyssée sous les cyprès noirs de Maillanne.

Les dieux vous tiennent en joie!

Votre,

PAUL ARÈNE.

La glose, on en conviendra, est du moins élégante et fraîche. Je n'en
savais qu'une seule qui eût cette rusticité vivante. C'est un paysage de
George Sand que le regretté M. E. Benoist a mis en note, dans son
Virgile, pour expliquer un endroit des Églogues.

Je dédie la lettre de Paul Arène aux commentateurs d'Homère. Il a raison, mon poète. Il n'y a pas de Tellier qui tienne, Homère est divin. Si, comme je le crois, l'Iliade et surtout l'Odyssée sont un assemblage de contes populaires, de mythes enfantins, et, pour parler le langage des traditionnistes, de Mærchen, si, pour le fond, ces deux poèmes relèvent du folk-lore, ils n'en sont pas moins les monuments les plus sacrés de la poésie de nos races. Les traditions orales du peuple y sont traitées avec une noblesse gracieuse, une sagesse souveraine et dans un grand style qui procèdent d'un puissant instinct du beau. Ces poèmes, où le merveilleux grossier des mythologies primitives s'humanise, s'harmonise et s'épure, attestent, comme l'a si bien dit M. Andrew Lang, «l'inconsciente délicatesse et le tact infaillible» du génie hellénique à sa naissance. Rien n'est plus beau au monde.

Vous en savez quelque chose, mon cher Paul Arène, puisque vous êtes poète et Provençal, et que la Provence, c'est la Grèce encore. Vous ne m'avez pas laissé le temps de vous le dire. Dans votre belle joie d'avoir retrouvé l'[Grec: hathêrêloigos] d'Homère au pied des Alpilles, vous me faites songer à Mistral qui, lorsqu'on lui vantait un jour l'ayoli provençal, répondit simplement:

—Les Grecs en faisaient manger aux soldats pour leur donner du courage.

Je vous promets bien, cher ami, d'aller visiter un jour avec vous vos campagnes élyséennes, vos champs d'asphodèles, vos bois de pins, de chercher le Cythéron dans les rochers de la Grau et de contempler

Arles, la belle Grecque aux yeux de Sarrasine.

En attendant, je pense comme vous que les âges homériques n'ont pas connu les moulins à vents.

M. Encausse, chef de clinique à la Charité, et qui se nomme Papus chez les mages, a écrit un livre pour établir que toutes les inventions modernes, même le télégraphe, le téléphone et le phonographe, étaient connues des anciens. Je crois toutefois avec vous, mon cher Arène, que Tellier a eu tort de mettre des ailes de moulin à vent dans l'imagination d'un voyageur exposé à rencontrer sur son chemin Ulysse coiffé de son bonnet de matelot et portant une rame sur l'épaule. Et quelle rencontre! songez y! Se trouver face à face avec l'homme qui avait vu les Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, et les Lestrygons, que les magiciennes avaient reçu dans leur lit et qui avait évoqué les morts! Vous avez raison, mon poète: Il n'y a pas de Tellier qui tienne. Ce sont les Arabes qui ont inventé les moulins à vent. Du moins les dictionnaires le disent. Ils disent aussi que les moulins ne furent connus en Europe qu'après les Croisades. J'ajouterai même, par pédantisme pur, qu'un de vos compatriotes, M. Fraissinet, auteur d'un petit livre publié en 1825 sous le titre de Panorama, affirme que le premier moulin à vent fut construit en France dans l'année 1251. Il se peut que cette affirmation ne soit pas aussi exacte qu'elle est précise. Mais cela ne touche en rien à notre grande affaire. Le point important, c'est que l'[Grec: hathêrêloigos] homérique est maintenant expliqué, à supposer qu'il ne l'était point déjà par quelque commentateur, car j'avoue que je n'y suis pas allé voir. Ce n'est précisément ni un fléau, ni un van, c'est une pelle à vanner qui ressemble à une rame. Les moissonneurs des campagnes de la Grèce et des Îles s'en servaient il y a quarante siècles et la voilà retrouvée aux mains des paysans de cette Grèce française qui est la Provence. Frédéric Mistral et Paul Arène l'ont reconnue, et ils ont récité des vers de l'Odyssée sous les cyprès de Maillanne. Quelle aimable scolie à mettre en marge du XIe chant de l'Odyssée!

Imprimée dans le journal le Temps, cette causerie sur la rame d'Ulysse, qui n'avait de mérite assurément que celui d'encadrer le billet exquis de M. Paul Arène, a amusé beaucoup plus de lecteurs que je n'aurais cru. Il y a encore en France des esprits amoureux des lettres antiques. L'[Grec: athêrêloigos] m'a valu quelques lettres intéressantes. Je crois devoir le donner ici.

Monsieur,

Permettez à un de vos lecteurs très assidus, qui fait du grec par métier, de réclamer pour ses anciens maîtres au sujet de la signification à donner au mot [Grec: hathêrêloigos] dans le chant XI de l'Odyssée, vers 128. Ce ne peut être qu'une mauvaise tradition française qui a fourni le sens de fléau ou de van à vos amis et à vous-même; et depuis fort longtemps, dans les éditions savantes des poèmes homériques, on a déterminé la véritable signification de ce terme, telle que la propose M. Paul Arène dans la jolie lettre qu'il vous écrit. Voici ce que vous trouverez, par exemple, dans l'édition classique de la maison Hachette, par Alexis Pierron. Odyssée, tome I, p. 467, note 128. «[Grec: Hathêrêloigon], une pelle à vanner le grain. Le voyageur, qui n'a jamais vu de rame, prend pour un [Grec: ptuon] la rame qu'Ulysse porte sur son épaule. La question prouve à Ulysse une complète ignorance des choses de la mer.—Le mot [Grec: hathêrêloigos] signifie destruction des barbes de l'épi, et non destruction de la paille. Ce n'est donc pas du fléau qu'il s'agit. Homère ne connaît pas le fléau. D'ailleurs un fléau ne ressemble pas à une rame. Il s'agit donc de la pelle avec laquelle on jetait en l'air le grain dépiqué, mais encore mêlé de balle… etc.».

Cette édition de M. Pierron date de 1875. Du reste, Pierron ne pouvait même pas s'attribuer l'honneur de cette explication, car elle date de l'antiquité elle-même. Dans les scolies homériques on trouve sous le nom d'Hérodien (voir Pierron, même note) [Grec: Hathêrêloigon hoxutonôs. Dêloi de to ptuon.] Maintenant ouvrez un dictionnaire grec-français, comme celui d'Alexandre que j'ai entre les mains, et vous trouverez: [Grec: Ptuon], pelle à vanner. Vous voyez que la scolie que vous demandiez à mettre en marge existe déjà.

Ces observations d'ailleurs n'enlèvent rien au mérite de votre exégète provençal. On ne s'étonnera pas qu'à défaut de savoir livresque un poète du midi ait eu l'intuition de ce qu'avait voulu dire le vieil aède ionien. Mais il faut bien aussi laisser quelque chose aux pauvres érudits qui depuis si longtemps pâlissent et vieillissent sur ces pages éternellement jeunes.

Recevez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments très distingués.

E. POTTIER.

14 février 1891.

* * * * *

Poitiers, 15 février 1891.

Monsieur,

L'interprétation du mot [Grec: hathêrêloigos] dans le vers

[Grec: phêê hathêrêloigon hechein hana phaidimô ômô]

(Od. XI, 128), proposée par M. Arène et adoptée par vous est ingénieuse et gracieuse, mais fort suspecte, à mon sens. Il est certain qu'il y a cinquante ou soixante ans on vannait encore les blés battus avec de larges pelles en bois; j'ai vu cet usage pratiqué dans ma jeunesse, même dans la Beauce; il n'est pas moins certain que dans quelques-unes de nos provinces, on se sert, pour nager dans les rivières de longues rames dont l'extrémité inférieure, qui plonge dans l'eau, est très large et ressemble à une pelle. Un habitant de l'intérieur des terres pourrait donc confondre une rame de cette forme, avec une pelle à vanner. Mais il faut remarquer que cette forme de rame n'est ni pratiquée, ni praticable en mer, où l'on se sert de l'aviron allongé qui ne s'aplatit que doucement et légèrement vers son extrémité. Or Ulysse est un marin qui a battu toute la Méditerranée, et les rames de ses navires n'ont jamais pu avoir la forme d'une pelle, même aux yeux du plus ignorant des garçons de ferme. De plus traduire [Grec: hathêr (ê) loigos] par pelle à vanner, c'est faire une trop grande violence au sens naturel du mot. [Grec: hathêr] signifie épi de blé; [Grec: loigos], destruction; G. Curtius le rattache à la R. sanskr. Rug. Rug-à-mi, frango.—C'est clairement un instrument qui sert à détruire, à briser, à broyer l'épi, un instrument à battre le blé. Le van, quelle qu'en soit la forme ne sert qu'à le monder une fois qu'il a été battu, à débarrasser le grain de la paille broyée de l'épi et de son enveloppe brisée: c'est un fléau. Or il y avait, j'en ai vu dans le Maine et l'Anjou, il y a peut-être encore, dans les petites closeries, des fléaux qui peuvent prendre la forme de la rame allongée. Le battoir n'est pas rond, mais très aplati à peu près comme l'aviron ordinaire; et lorsque les batteurs s'en vont à la grange, le battoir replié et attaché sur le manche, l'ensemble, à distance, paraît à tous les yeux très semblable à une rame.

Pardonnez, monsieur, à un vieil helléniste—l'espèce en devient rare—cette intervention peut-être inopportune, dont vous ferez l'usage qui vous conviendra, et avec mes remerciements pour le plaisir que me font toujours vos articles, même quand je ne partage pas vos opinions, agréez l'assurance de ma considération la plus distinguée.

A.-ED. CUAIGNET,

Recteur honoraire de l'Académie de Poitiers, correspondant de l'Institut.

* * * * *

Monsieur,

La démonstration, que l'aile de moulin ou le fléau dont Tirésias parle à Ulysse au chant XI de l'Odyssée n'est qu'une pelle à vanner, est décisive. Mais quand on vous a annoncé qu'Homère avait dû attendre les commentaires du scoliaste Mistral et du scoliaste Paul Arène, pour devenir intelligible, n'avez-vous pas éprouvé quelques doutes?

Il n'y a pas de Mistral qui tienne. Il n'y a pas de Paul Arène qui tienne. Ces Messieurs arrivent trop tard.

Il me paraissait bien étonnant que l'érudition allemande, que l'érudition française (sans parler de l'érudition anglaise) se fussent laissé devancer par l'école du plein air. J'ai eu immédiatement la preuve du contraire en ouvrant une traduction de l'Odyssée qui cependant n'est pas d'un helléniste de marque, mais d'un homme consciencieux.

Vous trouverez page 201 de la traduction de l'Odyssée par Eugène Bareste, illustrée par Theod. de Lemud et Titeux (Paris, Lavigne, 1842, in-8°) la note qui se termine ainsi:

«… Celui dont il est question est tout simplement une pelle en bois pour jeter le blé en l'aire et en détacher la menue paille. On conçoit très bien qu'une rame puisse être prise pour cet instrument par des hommes qui n'avaient aucune idée de navigation; car, disaient les anciens, le van de la mer c'est la rame, et la rame de la terre, c'est le van

Vous voyez que malgré la meilleure volonté du monde, cette scolie qui a été pour vous l'occasion et le prétexte de développements…, n'est pas à mettre en marge du XIe chant de l'Odyssée, du moins dans la traduction de Bareste, et sous peine de faire double emploi avec la note que j'ai transcrite à votre intention.

Veuillez agréer, monsieur, l'expression de ma considération la plus distinguée.

P. LALANNE.

Erchen (Somme) 15 février 1891.

* * * * *

Dijon, 16 février 1891.

Et moi aussi, monsieur, je lis Homère! Voilà trente ans que cela dure sans que j'en sois encore rassasié. Que voulez-vous, nous avons les manies tenaces en province!—Vous devez comprendre par cet aveu le plaisir que j'ai ressenti à voir que des maîtres comme vous et l'aimable Arène trouvaient encore le temps, à Paris, de s'amuser aux vers du vieux chanteur.

Excusez-moi donc si je me mêle à la conversation, et permettez-moi un peu de pédantisme.

J'ai été élevé à la campagne; aussi quand j'ai lu pour la première fois ce passage de l'Odyssée où Tirésias prédit à Ulysse «qu'un voyageur lui demandera, en montrant sa rame, pourquoi il porte un van sur son épaule», j'ai été furieusement choqué, indigné aussi contre le traducteur, car mon dieu ne pouvant faillir, il avait dû être bien trahi par son prêtre!—Lorsque plus tard, je pus lire le texte, je revins à cette prédiction de Tirésias et je fus assez heureux pour éclaircir tout seul la pensée mal traduite.

Je m'aperçus d'abord qu'[Grec: hathêrêloigos] ne veut pas dire van; ce n'est pas là son sens exact; c'est [Grec: ptuon], qui signifie van, l'ustensile d'osier à deux anses, secoué par un homme, comme Homère, d'ailleurs, nous le montre dans ce passage du XIIIe chant de l'Iliade (vers 588 et suivants).

[Grec: hôd ot hapo plateos ptuo phin megalên kat halôên thrôs kôsin kuamoi melanochroes, ê erebinthoi, pnoiê upo ligurê kai lixmêtêros erôê.]

Comme dans une aire étendue les noires fèves ou les pois s'élancent du large van sous le souffle bruyant et l'effort du vanneur.

Il n'y a pas de synonymes absolus, en grec, ni ailleurs, il est donc clair que les deux mots [Grec: hathêrêloigos] et [Grec: ptuon] désignent des instruments différents, tous deux connus du poète, qui sait ce qu'il dit. Le van est le premier, [Grec: ptuon].—Je découvris promptement le second, [Grec: hathêrêloigos]: c'est la pelle de grenier, la pelle en bois, large et longue, semblable à la rame assez pour qu'un homme ignorant la navigation s'y trompe, la pelle avec laquelle on remue souvent le blé entassé, afin de l'aérer pour qu'il ne s'échauffe pas, et aussi pour le débarrasser de la poussière.

C'est là un vannage comme l'autre; d'ailleurs, peu après cette première découverte, j'eus la joie d'en contrôler l'exactitude en en faisant une seconde, qui fut de constater que nos paysans de Bourgogne appelaient fort bien van cette pelle de grenier, tout comme le véritable van d'osier, faute d'avoir deux mots, comme Homère, un pour chacun des ustensiles.

Sauf pour quelques vers manifestement tronqués par des copistes ignorants, il n'y a, voyez-vous, jamais d'obscurité dans le pur texte d'Homère. Il est vrai que pour bien le comprendre, il faut connaître à fond la vie agricole, la vie du paysan, qui n'a pas changé depuis l'Odyssée jusqu'au milieu de notre siècle, et qui a toujours été la même par tous les pays.

Veuillez, je vous prie, monsieur, me pardonner cette longue indiscrétion et croyez bien aux sentiments, etc.

CUNISSET-CARNOT.

* * * * *

Monsieur,

Permettez à un grammairien de profession de vous communiquer une observation à propos du mot [Grec: hathêrêloigos]. Le mot par lui-même est très vague (ce qui fait disparaître les barbes du blé), et n'indique pas la forme de l'instrument. Aussi le trouve-t-on traduit par van dans le dictionnaire d'Alexandre, et par fléau dans la traduction de l'Odyssée de Leconte de Lisle, sens qui n'est pas satisfaisant. Je crois que la traduction de MM. Paul Arène et Mistral est la bonne. Seulement, elle n'est pas nouvelle. Le dictionnaire grec-allemand Le Pape, répandu même en France, traduit très bien [Grec: hathêrêloigos] par pelle à vanner (Worsschaufel).

Quant à l'usage de vanner complètement le blé à la pelle, et non pas seulement de se servir de la pelle pour le jeter dans le van, vous le trouverez décrit et figuré dans un livre classique, traduit en français depuis longtemps, le dictionnaire des antiquités romaines et grecques d'Antony Rich, article pala n°2. Par un hasard curieux, à la même page (pala n°1), vous pouvez voir figuré un travailleur cheminant sa bèche sur l'épaule. Il ne faut pas un grand effort d'imagination pour voir dans cette bèche une rame, et cette figure pourrait presque représenter Ulysse, sa rame sur l'épaule.

Où M. Paul Arène a encore bien raison, c'est quand il conseille de faire le voyage de Provence pour comprendre les auteurs anciens. Pour moi, je vous assure que toutes les épithètes homériques de la mer, qui m'avaient paru vagues et quelquefois étranges, lorsque j'expliquais Homère étant élève, m'ont paru très claires et très vraies lorsque j'ai vécu sur les côtes de Provence. Tel rocher isolé, près de la presqu'île de Giens, m'a fait comprendre le Philoctète de Sophocle mieux que les commentaires des éditions les plus savantes.

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

P. CLAIRIN, Professeur au lycée Louis-le-Grand.

Paris, 17 février 1891.

* * * * *

Paris, 21 février 1891.

Monsieur,

Ayant lu avec un très vif intérêt votre dernier article de la vie littéraire (le Temps, 15 février 1891), je prends la liberté de vous écrire au sujet de la phrase des Martyrs, que vous avez citée.

À Pleudihen et au Minihic-sur-Rance, les paysans se servent de pelles «qui ressemblent pas mal à des rames», en guise de vans. Je dis bien: ils vannent, ils nettoient leur blé avec des pelles. Les paysans munis de pelles se placent la figure contre le vent et lancent le grain en demi-cercle devant eux. C'est ce qui a sans aucun doute, permis à Chateaubriand d'écrire la phrase dont il s'agit et dans laquelle le mot van est la traduction littérale d'[Grec: hathêrêloigos].

Votre très assidu,

GUSTAVE FRITEAU.

BLAISE PASCAL ET M. JOSEPH BERTRAND[22]

Une étude sur Blaise Pascal par M. Joseph Bertrand ne pouvait manquer d'intéresser. On était curieux de savoir la pensée du savant à qui les mathématiques doivent leurs derniers progrès sur le génie qui contribua à créer le calcul des probabilités et qui résolut de difficiles problèmes sur le cycloïde.

Ceux qui sont assez heureux pour pouvoir juger des travaux de M. Joseph Bertrand en physique mathématique et dans ce même calcul des probabilités, dont Huyghens et Pascal marquèrent les beaux commencements, s'accordent à louer la fécondité géniale du secrétaire perpétuel de notre Académie des sciences. Cela ne m'est pas permis; je dois m'arrêter, plein de regret, au seuil du sanctuaire où les initiés recherchent les seules vérités qu'il soit donné à l'homme d'atteindre absolument, et je ne puis que gémir d'être exclu des temples de la certitude. Mais il suffit d'une vue générale sur l'histoire des mathématiques pour reconnaître la grande place qu'y tient l'oeuvre de M. Joseph Bertrand et savoir que ce maître a porté dans l'analyse cette clarté rapide, cette élégante concision qui donnent la grâce à l'évidence et montrent la vérité avec tous les rayons de sa couronne. L'algèbre et la géométrie ont leur style, comme la musique et la poésie, et c'est au grand style qu'on reconnaît le génie dans les sciences comme dans les arts.

La supériorité certaine de M. Joseph Bertrand dans la science des nombres et des figures nous rend infiniment précieux tout ce qu'il nous dit des découvertes et des expériences que Pascal nous a laissées. Soit qu'il définisse la part de Blaise dans l'établissement du calcul des probabilités, soit qu'il montre par quelles incertitudes ce génie a passé avant de constituer la théorie de la pesanteur de l'air, soit qu'il nous conte cette histoire du cycloïde où l'ennemi des jésuites montra plus de zèle pour la vérité que d'indulgence pour ceux qui la cherchaient avec lui, soit qu'il nous donne pour un incomparable chef-d'oeuvre la théorie de la presse hydraulique, je m'instruis et j'admire de confiance; mais il y a un point qui touchera tout le monde. C'est cette simple phrase: «Pascal fit à seize ans sa première découverte sur les sections coniques.» Car on ne pourra oublier que celui qui rapporte cet exemple de précocité merveilleuse fut aussi, voilà presque soixante ans, un enfant prodigieux. Joseph Bertrand concourut à onze ans avec les jeunes gens qui se présentaient à l'École polytechnique et satisfit à toutes les épreuves. Ce souvenir suffira, je pense, à rendre assez touchante la page qui commence par ces mots: «Les courbes étudiées par Pascal étaient les sections du cône à base circulaire, c'est-à-dire la perspective d'un cercle.»

En résumé, et pour ne pas tourner plus longtemps autour d'un sujet dans lequel je ne saurais entrer, voici de quelle manière M. Joseph Bertrand juge Pascal comme géomètre et comme physicien, en le comparant à l'esprit le plus étendu et le plus embrassant des temps modernes:

Pour Pascal, comme pour Leibniz, dans l'histoire des sciences, la renommée est supérieure à l'oeuvre, et c'est justice; car le génie est supérieur à la renommée; l'abondance chez eux n'égale pas la richesse. Les mathématiques furent pour eux un divertissement, et un exercice, jamais l'occupation principale de leur esprit et moins encore le but de leur vie.

Avec même profondeur et égale aptitude, leurs esprits étaient dissemblables. Leibniz, curieux de tout, excepté des détails, proposait des méthodes nouvelles, laissant à d'autres le soin et l'honneur de les appliquer. Pascal, au contraire, veut tout préciser; les résultats seuls l'intéressent. Leibniz découvre l'arbre, le décrit et s'éloigne. Pascal montre les fruits sans dire leur origine. Si les difficiles problèmes résolus par Pascal s'étaient offerts à l'esprit de Leibniz, après en avoir résolu quelques-uns, les plus simples sans doute, il n'aurait pas manqué d'y signaler un grand pas accompli dans le calcul intégral. Pascal promet les solutions, les donne sans rien cacher, mais sans faire valoir sa méthode, souvent sans la laisser paraître.

Si Pascal, dont le génie n'a pas eu de supérieurs, avait rencontré comme Leibniz le principe des différentielles, sans parler de révolution dans la science, il aurait choisi, pour les produire, les conséquences précises les moins voisines de l'évidence, s'il n'avait préféré, comme il l'a fait souvent, laisser disparaître avec lui la trace de ses méditations. On pourrait comparer Leibniz à une montagne sur laquelle les pluies ne s'arrêtent pas, Pascal à une vallée qui rassemble leurs eaux, en ajoutant, peut-être, que la montagne est immense, la vallée profonde et cachée.

Il s'en faut de beaucoup que M. Joseph Bertrand ait considéré surtout, dans son étude, Pascal comme géomètre et comme physicien. Ces considérations n'emplissent que peu de pages; au contraire de longs chapitres sont consacrés à l'homme, au polémiste, au penseur, à l'écrivain, et personne ne sera surpris que l'auteur des belles biographies de Poinsot, de Gariel, de Michel Chasles, d'Élie de Beaumont, de Foucault, pour ne citer que celles-là, ait voulu épuiser tout son sujet, ce sujet fût-il Pascal. M. Joseph Bertrand a l'esprit ouvert sur toutes choses et sa curiosité s'étend sur les secrets de la nature. Il a bien soin de nous dire que la géométrie n'exclut rien. Et c'est ce qu'on lui accordera sans peine. La géométrie est à la base de tout, ou plutôt elle est dans tout comme le squelette dans l'animal. Elle est l'abstraction et elle est la réalité. Le monde visible la recouvre. Mais dans le jeu infiniment varié des formes sous lesquelles l'univers apparaît à notre âme étonnée, ses lois, toujours certaines, gouvernent la matière qui sommeille et la matière qui s'anime, le cristal et l'homme, la terre et les astres. Elle règne dans la beauté des femmes, dans l'harmonie des musiques, dans le rythme des poésies et dans l'ordre des pensées. Elle est la mesure de tout. En elle est le mouvement; en elle la stabilité. Heureux qui suit longtemps le bel ordre de ses figures, qui en découvre les propriétés immuables, et qui sait l'art

De poursuivre une sphère en ses cercles nombreux!

Mais que dis-je? ne sommes-nous pas tous géomètres en quelque manière? Sans la géométrie, l'enfant pourrait-il marcher, l'abeille faire son miel?

Non certes, la géométrie n'exclut rien, pas même les poètes que M. Joseph Bertrand cite volontiers. Il a des idées sur toutes choses. On croit, je ne sais sur quels fondements, qu'il n'est point opposé, tout savant qu'il est, à quelqu'une des religions révélées qui se partagent aujourd'hui la foi de l'humanité. Je me hâte de dire que, pour surprendre cet état d'âme dans son livre sur Pascal, il faut une subtilité d'esprit que je n'ai pas. S'il est libre penseur ou catholique, il promet, en commençant, qu'on n'en saura rien; il est aussi discret que Fortunio. Je confesse qu'après l'avoir lu je n'en sais pas plus qu'il n'a voulu et que je n'ai pas deviné sa pensée de derrière la tête. Il avait pourtant de belles occasions de se trahir en traitant de la vie, des idées, de l'oeuvre de Pascal.

Vie, oeuvre, idées, tel est en effet le sujet qu'il s'est proposé. Et il l'a traité sans doute, mais à sa fantaisie, sans souci des proportions, sans nulle envie de former un ensemble. La négligence est voulue, et ce n'est point une faiblesse. Il n'achève pas la biographie qu'il avait commencée; il court et bondit dès qu'il lui en prend envie; il s'arrête quand il lui plaît. Il est merveilleusement agile et capricieux. Son esprit, accoutumé aux méthodes transcendantes, se rit de nos trop simples procédés d'exposition et de critique. À l'occasion il est admirable dans la casuistique; il y prend goût, il s'y attarde pour son plaisir et pour le nôtre. Il n'en sort plus. Il est là dedans comme le lièvre dans le serpolet. Mais en deux bonds il remplit le reste de sa carrière et touche le but. Car La Fontaine a beau dire: le lièvre arrive toujours avant la tortue, comme le génie l'emporte toujours sur la bonne volonté.

Ce que c'est que d'avoir calculé le nombre des valeurs qu'acquiert une fonction quand on permute les lettres! Après cela, dès qu'on s'en donne la peine, on se montre plus grand casuiste qu'Escobar et Sanchez. Je vous assure que M. Joseph Bertrand est incomparable pour décider des cas difficiles. Il a pour confrères à l'Académie deux grands directeurs de consciences. M. Alexandre Dumas, qui est sévère, et M. Ernest Renan, qui est indulgent. Si M. Bertrand se mêle comme eux de guider les âmes, je lui prédis qu'il y réussira parfaitement, aujourd'hui surtout qu'il y a beaucoup d'inquiétude et toutes sortes de scrupules chez les pécheurs. Il est subtil. C'est ce qu'on veut.

Je le dis maintenant sans sourire, il a déployé dans l'examen des Provinciales les plus rares facultés d'analyse. Et il est visible après cela que les Petites lettres ne sont qu'une oeuvre de parti. Ce n'est point que Pascal ait altéré les textes, dont il ne connaissait d'ailleurs que les extraits que ces messieurs lui donnaient: il n'avait rien lu. Ses citations, au contraire, ont été trouvées généralement exactes. Mais M. Bertrand nous montre qu'il eût rencontré dans saint Thomas beaucoup de décisions qu'il reproche aux jésuites. Ordinairement, il fait un grief à la Compagnie tout entière de ce qui appartient à un seul membre et a été parfois combattu par un autre. Enfin, il est homme de parti.

À la vérité, nous n'en doutions guère. Et il ne faudrait pas dire que M. Joseph Bertrand a montré la partialité de Louis de Montalte pour faire plaisir aux jésuites; on risquerait fort de dire une sottise.

Ces querelles de la grâce sont aussi mortes que celles des réalistes et des nominaux. Les distinctions anciennes d'esprit et de doctrine ne subsistent plus dans le clergé, qui est devenu tout entier romain. Les jésuites d'aujourd'hui ne ressemblent point aux jésuites d'autrefois. Ils ont peut-être une morale plus sévère; ils sont, je le sais, moins polis. Je doute qu'ils s'inquiètent beaucoup de ce que Pascal a dit de leurs prédécesseurs oubliés.

D'ailleurs, M. Joseph Bertrand n'est pas le premier à montrer la partialité de Pascal. Dans un livre célèbre, qui date de 1768, vous trouverez sur les Provinciales le jugement que voici:

«Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On attribuait adroitement à toute la société des opinions extravagantes de plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi bien chez les casuistes dominicains et franciscains; mais c'est aux seuls jésuites qu'on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre les moeurs des hommes, dessein qu'aucune secte, aucune société n'a jamais eu et ne peut avoir; mais il ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait de divertir le public.»

Et cela n'est ni de Nonnotte, ni de Patouillet. C'est de Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV.

Il y a dans un roman de Tourguénef un personnage à qui l'on dit: «Il faut être juste,» et qui répond: «Je n'en vois pas la nécessité.» Cet homme montrait une espèce de franchise. Mais, sans nous l'avouer à nous-mêmes, nous avons grand'peine à rendre justice à nos ennemis. Les fanatiques y ont plus de difficulté que les autres. Et Pascal était un fanatique. Il accabla de moqueries et de soupçons injurieux le jésuite Lalouère, qui méritait un meilleur traitement, pour s'être appliqué à résoudre des problèmes ardus sur le cycloïde. Mais il en eût trop coûté à Pascal de convenir qu'un jésuite peut être bon géomètre. C'est une extrémité qu'il évita par l'injure et la calomnie.

Il ne fut jamais au monde un plus puissant génie que celui de Pascal. Il n'en fut jamais de plus misérable. Géomètre il est l'égal des plus grands, bien qu'il ait détourné son esprit le plus possible de la géométrie. Il fait d'importantes découvertes en physique, sans la moindre curiosité de pénétrer les secrets de la nature. Il ne s'intéresse qu'à ceux qu'il découvre et ne se soucie nullement de ceux que les autres ont découverts. Il écrit, d'après les extraits que ses amis lui font, un livre de circonstance qui ne devait pas survivre à la querelle de moines dont il traite et que la perfection de l'art rend immortel. Et il méprise tous les arts, même celui d'écrire, et il n'est pas un seul genre de beauté qui ne lui fasse horreur, comme un principe de concupiscence. Malade, sans sommeil, il jette, la nuit, sur des chiffons de papiers des notes pour une apologie de la religion chrétienne; et ces notes qu'on publie après sa mort, suspectes aux catholiques, font depuis deux cents ans les délices des penseurs libres et des sceptiques. Si bien que cet apologiste est surtout publié et commenté par ses adversaires: Condorcet (1776), Voltaire (1778), Bossuet (1779), Cousin et Faugère (1842-1844), Havet (1852). Et c'est là, il faut en convenir, un étrange génie et une bizarre destinée.

Il faut prendre garde d'abord que cet homme prodigieux était un malade et un halluciné. De l'âge de dix-huit ans à celui de trente-neuf auquel il mourut, il ne passa pas un jour sans souffrir. Les quatre dernières années de sa vie, nous dit madame Périer, «n'ont été qu'une continuelle langueur». Son mal dont il sentait les effets dans la tête, intéressait les nerfs et produisait des troubles graves dans les fonctions des sens. Il croyait toujours voir un abîme à son côté gauche et il semble par l'étrange amulette qu'on trouva cousue dans son habit qu'il vit parfois des flammes danser devant ses yeux.

Et si l'on songe que ce malade était le fils d'un homme qui croyait aux sorciers et en qui le sentiment religieux était très exalté, on ne sera pas surpris du caractère profond et sombre de sa foi. Elle était lugubre; elle lui inspirait l'horreur de la nature et en fit l'ennemi de lui-même et du genre humain.

Il vivait dans l'ordure et s'opposait à ce qu'on balayât sa chambre. Il se reprochait niaisement le plaisir qu'il pouvait trouver à manger d'un plat, et, n'étant point indulgent, il ne pardonnait pas aux autres ce qu'il ne se pardonnait point à lui-même. «Lorsqu'il arrivait que quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence, dit madame Périer, il ne le pouvait souffrir; il appelait cela être sensuel.»

L'excès de sa pureté le conduisait à des idées horribles. Si madame Périer, sa soeur, lui disait: «J'ai vu une belle femme,» il se fâchait et l'avertissait de retenir un tel propos devant des laquais et des jeunes gens, de peur de leur faire venir des pensées coupables. Il ne pouvait souffrir que les enfants fissent des caresses à leur mère. Redoutant les amitiés les plus innocentes, il ne témoignait que de l'éloignement à ses deux soeurs Jacqueline et Gilberte, afin de ne point occuper un coeur qui devait être à Dieu seul. Pour la même raison, loin de s'affliger de la mort de ses proches, il s'en réjouissait quand cette mort était chrétienne. Il gronda madame Périer de pleurer sa soeur, Jacqueline, et de garder quelque sentiment humain.

Certes, Pascal était sincère. Il pensait comme il parlait. Il observait les leçons qu'il donnait, mais ces leçons ne sont-elles pas littéralement celles que recevait Orgon du dévot retiré dans sa maison?

Je pense que, pour beaucoup de raisons, Molière n'a pas songé à peindre les jésuites dans son Tartufe. La meilleure est qu'il eût fâché le roi, à qui il était très empressé de plaire. Mais qu'il ait songé aux jansénistes, en faisant sa comédie, c'est ce que je suis bien tenté de croire, et chaque jour davantage.

On dira que du moins Pascal considérait les pauvres comme les membres de Jésus-Christ et qu'il faisait de grandes aumônes. Oui, sans doute, il aimait les pauvres, et il en logeait chez lui. Mais faites attention qu'il les aimait comme les libertins aiment les femmes, pour l'avantage qu'il espérait en tirer; car c'est en aimant les pauvres qu'on gagne le ciel et qu'on fait son salut. Il trouvait la pauvreté trop bonne pour vouloir la supprimer. Il l'aimait du même amour dont il aimait la vermine et les ulcères.

On a dit que ce chrétien avait été tourmenté par le doute. C'est là une imagination de quelques esprits troublés du XIXe siècle qui ont voulu mirer leur âme dans celle du grand Pascal.

M. Joseph Bertrand a l'esprit trop exact et trop sûr pour croire aux doutes de Pascal. Sur ce point il est très assuré. Et dans le même temps que paraissait le livre du secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, M. Sully-Prudhomme, son confrère de l'Académie française, publiait, dans la Revue des Deux Mondes, une étude parfaitement déduite dans laquelle il montrait aisément que Pascal avait placé sa foi dans des régions que le raisonnement ne peut atteindre. Si quelqu'un ne mit jamais sa foi en délibération, c'est bien Pascal. Il l'a répété vingt fois: la raison ne conduit pas à Dieu; le sentiment seul y mène.

«S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible. Nous sommes incapables de connaître ce qu'il est ni s'il est.»

Et ailleurs:

«Voilà ce que c'est que la foi: Dieu sensible au coeur, non à la raison.»

Et M. Sully-Prudhomme conclut excellemment:

«Pour lui, la preuve de l'existence de Dieu n'est pas confiée à la faculté de comprendre, mais à celle de sentir, à l'intuition du coeur, en un mot à un acte de foi.»

À propos, je crois, d'un philosophe contemporain qui unit à une rare puissance spéculative la foi du charbonnier, on a dit qu'il y avait des cerveaux à cloisons étanches. Le fluide le plus subtil qui remplit un des compartiments ne pénètre point dans les autres.

Et comme un rationaliste ardent s'étonnait devant M. Théodule Ribot qu'il y eût des têtes ainsi faites, le maître de la philosophie expérimentale lui répondit avec un doux sourire:

—Rien n'est moins fait pour surprendre. N'est-ce pas, au contraire, une conception bien spiritualiste que celle qui veut établir l'unité dans une intelligence humaine? Pourquoi ne voulez-vous pas qu'un homme soit double, triple, quadruple?

Il n'y a pas même besoin pour expliquer la foi de Pascal de recourir au cerveau à cloisons étanches et à l'homme double. Pascal raisonnait tout ce qui lui semblait du domaine du raisonnement, et jamais homme ne fit de la raison un plus violent usage. Il ne raisonnait pas de Dieu, ayant tout de suite connu que Dieu n'est pas sujet au raisonnement. Il ne donna pas sa créance à Dieu. Cela lui eût été bien impossible. Il lui donna sa foi, ce qui est tout autre chose que de donner sa raison: les mystiques et les amoureux le savent; il lui donna son coeur. Il le lui donna comme le coeur se donne, sans raisonner, sans savoir, sans vouloir ni pouvoir aucunement savoir. Les oeuvres des mystiques, et tout particulièrement les méditations de sainte Thérèse, éclairciraient assez ces difficultés psychologiques. Mais, par une singularité dont je parlais tout à l'heure, les commentateurs de Pascal sont le plus souvent des philosophes qui n'étudient guère les mystiques. Aussi le croient-ils unique et singulier, faute de pouvoir le réunir à sa grande famille spirituelle.

En définitive, ce ne sont pas les moins bien avisés, ces fidèles qui, comme Pascal, n'appellent jamais leur raison au secours de leur foi. Une telle aide est toujours périlleuse. Chez Pascal, la raison, qui était formidable, eût, d'un seul coup, tout détruit dans le sanctuaire; mais elle n'y entra jamais.

Cette bonne et douce madame Périer, qui a écrit avec de si belles et discrètes façons la vie de son frère Blaise, y rapporte une pratique du grand homme qui m'a toujours donné beaucoup à penser. Pascal, retiré du monde, recevait dans sa chambre sans tapisseries et sans feu toutes les personnes qui venaient l'entretenir sur la religion. Les unes lui confiaient leurs projets de retraite. Les autres lui soumettaient leurs doutes sur les matières de la foi. À celles-là, par charité chrétienne, il ne refusait pas ses avis. Et parfois, comme on ne se rendait pas à ses premières raisons, il fallait en venir à une dispute en règle. Pascal n'aimait guère ces colloques dans lesquels on lui opposait la raison à la foi. Pour soutenir de telles discussions, il prenait soin de mettre sous ses vêtements une ceinture de fer garnie de clous dont les pointes étaient tournées en dedans. À chaque raison de son contradicteur, il enfonçait les pointes dans sa chair. Par ce moyen, il évitait tout péril et servait le prochain sans crainte de nuire à soi-même.

Il ne douta jamais. Mais il avait de la prudence, et sa grande appréhension était que la raison n'entrât par surprise dans les choses de la foi.