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La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 3: PRÉFACE
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About This Book

The author presents a series of short, conversational essays reflecting on literary criticism, aesthetics, and the workings of taste. He argues that sentiment and instinct guide readers more than reason, warns against systematic theories in aesthetic judgment, and questions the supposed authority of tradition and consensus. Through examples and wry observations he examines how imitation, reputation, and early approval shape reputations, how critical opinion changes over time, and how purported rules or scientific rigor fail to settle matters of beauty. The pieces blend anecdote, moral reflection, and skeptical argument to explore how literature is received, judged, and valued.

The Project Gutenberg eBook of La vie littéraire. Quatrième série

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Title: La vie littéraire. Quatrième série

Author: Anatole France

Release date: December 20, 2006 [eBook #20143]

Language: French

Credits: Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTÉRAIRE. QUATRIÈME SÉRIE ***

Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online

Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net

ANATOLE FRANCE

LA VIE LITTÉRAIRE
QUATRIÈME SÉRIE

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

PRÉFACE

En publiant ce quatrième volume de la Vie littéraire, je me fais un devoir très doux de remercier le public lettré de la bienveillance avec laquelle il a reçu les trois premiers. Je ne mérite point cette faveur; mais si j'en étais digne de quelque manière ce serait pour avoir donné beaucoup au sentiment et rien à l'esprit de système. Je ne sais comment il faudrait appeler exactement ces causeries, et sans doute elles ont trop peu de forme pour avoir un nom. À coup sûr, le terme le plus impropre dont on puisse les désigner est celui d'articles critiques. Je ne suis point du tout un critique. Je ne saurais pas manoeuvrer les machines à battre dans lesquelles d'habiles gens mettent la moisson littéraire pour en séparer le grain de la balle. Il y a des contes de fées. S'il y a aussi des contes de lettres, c'en sont là plutôt.

Tout y est senti. J'y ai été sincère jusqu'à la candeur. Dire ce qu'on pense est un plaisir coûteux mais trop vif pour que j'y renonce jamais. Quant à faire des théories, c'est une vanité qui ne me tente point.

Ce qui rend défiant en matière d'esthétique, c'est que tout se démontre par le raisonnement. Zénon d'Élée a démontré que la flèche qui vole est immobile. On pourrait aussi démontrer le contraire, bien qu'à vrai dire, ce soit plus malaisé. Car le raisonnement s'étonne devant l'évidence, et l'on peut dire que tout se démontre, hors ce que nous sentons véritable. Une argumentation suivie sur un sujet complexe ne prouvera jamais que l'habileté de l'esprit qui l'a conduite. M. Maurice Barrès a été bien avisé de dire dans un opuscule exquis[1]: «Ce qui distingue un raisonnement d'un jeu de mots, c'est que celui-ci ne saurait être traduit.» Il faut bien que les hommes aient quelque soupçon de cette grande vérité, puisqu'ils ne se gouvernent jamais par le raisonnement. L'instinct et le sentiment les mènent. Ils obéissent à leurs passions, à l'amour, à la haine et surtout à la peur salutaire. Ils préfèrent les religions aux philosophies et ne raisonnent que pour se justifier de leurs mauvais penchants, et de leurs méchantes actions, ce qui est risible, mais pardonnable. Les opérations les plus instinctives sont généralement celles où ils réussissent le mieux, et la nature a fondé sur celles-là seules la conservation de la vie et la perpétuité de l'espèce. Les systèmes philosophiques ont réussi en raison du génie de leurs auteurs, sans qu'on ait jamais pu reconnaître en l'un d'eux des caractères de vérité qui le fissent prévaloir. En morale, toutes les opinions ont été soutenues, et, si plusieurs semblent s'accorder, c'est que les moralistes eurent souci, pour la plupart, de ne pas se brouiller avec le sentiment vulgaire et l'instinct commun. La raison pure, s'ils n'avaient écouté qu'elle, les eût conduits par divers chemins aux conclusions les plus monstrueuses, comme il se voit en certaines sectes religieuses et en certaines hérésies dont les auteurs, exaltés par la solitude, ont méprisé le consentement irréfléchi des hommes. Il semble qu'elle raisonnât très bien, cette docte caïnite, qui, jugeant la création mauvaise, enseignait aux fidèles à offenser les lois physiques et morales du monde, sur l'exemple des criminels et préférablement à l'imitation de Caïn et de Judas. Elle raisonnait bien. Pourtant, sa morale était abominable. Cette vérité sainte et salutaire se trouve au fond de toutes les religions, qu'il est pour l'homme un guide plus sûr que le raisonnement et qu'il faut écouter le coeur quand il parle.

En esthétique, c'est-à-dire dans les nuages, on peut argumenter plus et mieux qu'en aucun autre sujet. C'est en cet endroit qu'il faut être méfiant. C'est là qu'il faut tout craindre: l'indifférence comme la partialité, la froideur comme la passion, le savoir comme l'ignorance, l'art, l'esprit, la subtilité et l'innocence plus dangereuse que la ruse. En matière d'esthétique, tu redouteras les sophismes, surtout quand ils seront beaux, et il s'en trouve d'admirables. Tu n'en croiras pas même l'esprit mathématique, si parfait, si sublime, mais d'une telle délicatesse que cette machine ne peut travailler que dans le vide et qu'un grain de sable dans les rouages suffit à les fausser. On frémit en songeant jusqu'où ce grain de sable peut entraîner une cervelle mathématique. Pensez à Pascal!

L'esthétique ne repose sur rien de solide. C'est un château en l'air. On veut l'appuyer sur l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique. Il n'y a pas de sociologie. Il n'y a pas non plus de biologie. L'achèvement des sciences n'a jamais existé que dans la tête de M. Auguste Comte, dont l'oeuvre est une prophétie. Quand la biologie sera constituée, c'est-à-dire dans quelques millions d'années, on pourra peut-être construire une sociologie. Ce sera l'affaire d'un grand nombre de siècles; après quoi, il sera loisible de créer sur des bases solides une science esthétique. Mais alors notre planète sera bien vieille et touchera aux termes de ses destins. Le soleil, dont les taches nous inquiètent déjà, non sans raison, ne montrera plus à la terre qu'une face d'un rouge sombre et fuligineux, à demi-couverte de scories opaques, et les derniers humains, retirés au fond des mines, seront moins soucieux de disserter sur l'essence du beau que de brûler dans les ténèbres leurs derniers morceaux de houille, avant de s'abîmer dans les glaces éternelles.

Pour fonder la critique, on parle de tradition et de consentement universel. Il n'y en a pas. L'opinion presque générale, il est vrai, favorise certaines oeuvres. Mais c'est en vertu d'un préjugé, et nullement par choix et par l'effet d'une préférence spontanée. Les oeuvres que tout le monde admire sont celles que personne n'examine. On les reçoit comme un fardeau précieux, qu'on passe à d'autres sans y regarder. Croyez-vous vraiment qu'il y ait beaucoup de liberté dans l'approbation que nous donnons aux classiques grecs, latins, et même aux classiques français? Le goût aussi qui nous porte vers tel ouvrage contemporain et nous éloigne de tel autre est-il bien libre? N'est-il pas déterminé par beaucoup de circonstances étrangères au contenu de cet ouvrage, dont la principale est l'esprit d'imitation, si puissant chez l'homme et chez l'animal? Cet esprit d'imitation nous est nécessaire pour vivre sans trop d'égarement; nous le portons dans toutes nos actions et il domine notre sens esthétique. Sans lui les opinions seraient en matière d'art beaucoup plus diverses encore qu'elles ne sont. C'est par lui qu'un ouvrage qui, pour quelque raison que ce soit, a trouvé d'abord quelques suffrages, en recueille ensuite un plus grand nombre. Les premiers seuls étaient libres; tous les autres ne font qu'obéir. Ils n'ont ni spontanéité, ni sens, ni valeur, ni caractère aucun. Et par leur nombre ils font la gloire. Tout dépend d'un très petit commencement. Aussi voit-on que les ouvrages méprisés à leur naissance ont peu de chance de plaire un jour, et qu'au contraire les ouvrages célèbres dès le début gardent longtemps leur réputation et sont estimés encore après être devenus inintelligibles. Ce qui prouve bien que l'accord est le pur effet du préjugé, c'est qu'il cesse avec lui. On en pourrait donner de nombreux exemples. Je n'en rapporterai qu'un seul. Il y a une quinzaine d'années, dans l'examen d'admission au volontariat d'un an, les examinateurs militaires donnèrent pour dictée aux candidats une page sans signature qui, citée dans divers journaux, y fut raillée avec beaucoup de verve et excita la gaieté de lecteurs très lettrés.—Où ces militaires, demandait-on, étaient-ils allés chercher des phrases si baroques et si ridicules?—Ils les avaient prises pourtant dans un très beau livre. C'était du Michelet, et du meilleur, du Michelet du plus beau temps. MM. les officiers avaient tiré le texte de leur dictée de cette éclatante description de la France par laquelle le grand écrivain termine le premier volume de son Histoire et qui en est un des morceaux les plus estimés. «En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs produits. Au Nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur vigne amère du nord, etc., etc.» J'ai vu des connaisseurs rire de ce style, qu'ils croyaient celui de quelque vieux capitaine. Le plaisant qui riait le plus fort était un grand zélateur de Michelet. Cette page est admirable, mais, pour être admirée d'un consentement unanime, faut-il encore qu'elle soit signée. Il en va de même de toute page écrite de main d'homme. Par contre, ce qu'un grand nom recommande a chance d'être loué aveuglément. Victor Cousin découvrait dans Pascal des sublimités qu'on a reconnu être des fautes du copiste. Il s'extasiait, par exemple, sur certains «raccourcis d'abîme» qui proviennent d'une mauvaise lecture. On n'imagine pas M. Victor Cousin admirant des «raccourcis d'abîme» chez un de ses contemporains. Les rhapsodies d'un Vrain-Lucas furent favorablement accueillies de l'Académie des sciences sous les noms de Pascal et de Descartes. Ossian, quand on le croyait ancien, semblait l'égal d'Homère. On le méprise depuis qu'on sait que c'est Mac-Pherson.

Lorsque les hommes ont des admirations communes et qu'ils en donnent chacun la raison, la concorde se change en discorde. Dans un même livre ils approuvent des choses contraires, qui ne peuvent s'y trouver ensemble.

Ce serait un ouvrage bien intéressant que l'histoire des variations de la critique sur une des oeuvres dont l'humanité s'est le plus occupée, Hamlet, la Divine Comédie ou l'Iliade. L'Iliade nous charme aujourd'hui par un caractère barbare et primitif que nous y découvrons de bonne foi. Au XVIIe siècle, on louait Homère d'avoir observé les règles de l'épopée.

«Soyez assuré, disait Boileau, que si Homère a employé le mot chien, c'est que ce mot est noble en grec.» Ces idées nous semblent ridicules. Les nôtres paraîtront peut-être aussi ridicules dans deux cents ans, car enfin on ne peut mettre au rang des vérités éternelles qu'Homère est barbare et que la barbarie est admirable. Il n'est pas en matière de littérature une seule opinion qu'on ne combatte aisément par l'opinion contraire. Qui saurait terminer les disputes des joueurs de flûte?

Ce volume fut envoyé à l'imprimerie par mon éditeur, par mon ami très écouté et très vénéré, M. Calmann Lévy, que nous avons eu le malheur de perdre au mois de juin dernier. M. Ernest Renan et M. Ludovic Halévy ont dit de cet homme de bien, dans un langage parfait, tout ce qu'il fallait dire, et je me tairais après eux si mon devoir n'était de porter témoignage à mon tour.

M. Calmann-Lévy succéda, en 1875, dans la direction de la maison de librairie à son frère Michel dont il était l'associé depuis l'année 1844.

Cette maison demeura prospère et s'accrut encore entre ses mains. Aujourd'hui elle édite ou réimprime chaque année plus de deux millions de volumes ou de pièces de théâtre.

M. Calmann Lévy fut en relations avec presque tous les écrivains célèbres de ce temps. Il vécut en commerce intime avec Guizot, Victor Hugo, Tocqueville, Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, Mérimée, Ampère, Octave Feuillet, Sandeau, Murger, Nisard, le duc d'Aumale, le duc de Broglie, le comte d'Haussonville, Prévost-Paradol, Alexandre Dumas fils, Ludovic Halévy, et tant d'autres dont le dénombrement remplirait plusieurs pages de ce livre. Je dois du moins indiquer les relations particulièrement cordiales qu'il entretenait avec M. Ernest Renan. C'était un legs de Michel Lévy. M. Renan a raconté dans ses Souvenirs, non sans charme, sa première rencontre avec l'éditeur auquel il est resté fidèle. Ces rapports excellents se continuèrent plus cordialement encore avec M. Calmann, devenu, par la mort de son frère aîné, le chef unique de la maison.

M. Calmann Lévy était l'homme le plus sympathique. Il portait en toutes choses une extrême vivacité alliée à une bonté exquise. Je crois bien qu'il était aimé de tous ceux qui le connaissaient. Il avait l'esprit des grandes affaires, et son attention infatigable ne négligeait pas les plus petites choses. Nous aimions son bon rire, sa gaieté, sa franchise et jusqu'à sa brusquerie. Car dans sa brusquerie même il gardait toute la délicatesse de son coeur. Il était sûr, fidèle, obligeant. Il aimait à faire plaisir. Et, tout engagé qu'il était dans de vastes entreprises, il s'intéressait aux moindres affaires de ses amis. Un grand éditeur est une sorte de ministre des belles-lettres. Il doit avoir les qualités d'un homme d'État. M. Calmann Lévy possédait ces qualités. Il était toujours bien informé. Il connaissait admirablement, à son point de vue, toute la littérature contemporaine. Il savait sur le bout du doigt ses auteurs et leurs livres. Il faisait preuve d'un tact parfait dans ses relations avec les hommes de lettres. Avec une entière bonhomie il saisissait les nuances les plus fines. Il était admirable pour contenter les grands et pour encourager les petits. En vérité, c'était un bon ministre des lettres.

Mais ce qui donnait un charme singulier à son mérite, c'était la modestie avec laquelle il le portait. Cette modestie était profonde et naturelle. On ne vit jamais au monde un homme plus simple, moins ébloui de sa fortune. Il avait gardé la candeur des enfants dans la société desquels il se plaisait aux heures de repos.

Nulle affectation chez cet homme excellent, et s'il s'arrêtait avec complaisance sur quelque endroit honorable de sa vie, cet endroit était celui des débuts laborieux où il avait, par son zèle, secondé son frère Michel. Le seul orgueil qu'il montrât parfois était celui de ses obscurs commencements.

Ce n'est pas ici le lieu de le peindre dans sa famille, où il déploya les plus belles vertus domestiques. Il ne m'appartient pas de le montrer, comme un patriarche, à sa table couronnée d'enfants et de petits-enfants. Les regrets qu'il y laisse ne s'effaceront jamais. Mais il me sera peut-être permis de dire ce qu'il fut pour moi. Il me sera permis de payer ma dette à sa mémoire. Calmann Lévy m'accueillit dans mon obscurité, me soutint, tenta mille fois, avec des gronderies charmantes, de secouer ma paresse et ma timidité. Il souriait à mes humbles succès. Il était plus un ami qu'un éditeur. Bien d'autres lui rendront un semblable témoignage. Pour moi, c'est du plus profond de mon coeur que je m'associe à la douleur incomparable de sa veuve et de ses fils, ainsi qu'aux regrets profond de tous ses collaborateurs.

Le lendemain même de la mort de M. Calmann Lévy, M. Ludovic Halévy écrivait ces lignes que je veux citer:

«Calmann Lévy est un des hommes les meilleurs, les plus intelligents, les plus droits que j'aie jamais connus.

Resté jeune jusqu'à la dernière heure de sa vie, il possédait cette grande vertu sans laquelle la vie n'a véritablement aucun sens: la passion du travail. On peut dire qu'il a eu deux familles. Sa famille de coeur, d'abord: sa femme, ses fils, sa fille, ses petits-enfants, tous si tendrement aimés par lui… Et comme cette tendresse lui était rendue! Puis ce que j'appellerai sa famille de travail, ses collaborateurs de la rue Auber. Il y avait plaisir à le voir, allant et venant, dans cet immense magasin de librairie, parmi ces montagnes de livres, au milieu de ses employés; il était vraiment pour eux le patron, dans le vieux sens, dans le bon sens du mot. D'ailleurs, il en était des employés comme des auteurs; ils quittaient bien rarement la maison. J'ai vu arriver, il y a une trentaine d'années, dans la librairie de la rue Vivienne, des enfants qui rangeaient des livres et faisaient des paquets; je les vois aujourd'hui, rue Auber, grisonnants et devenus, dans des situations importantes, des hommes tout à fait distingués. Et cela grâce à celui qu'ils continuaient à appeler le patron.

Plus heureux que son frère Michel qui n'avait pas d'enfants, Calmann Lévy a eu la joie de pouvoir se dire, en regardant ses trois fils, que son oeuvre serait dignement continuée par ceux qui portent son nom. Il ne pouvait être en de meilleures mains, cet héritage d'un demi-siècle de travail et d'honneur.»

C'est de tout coeur que je m'associe aux sentiments si bien exprimés par M. Ludovic Halévy. Je le fais avec quelque autorité et quelque connaissance, étant déjà ancien dans la «copie» et dans les livres. Du vivant de M. Calmann Lévy, j'ai vu ses trois fils le seconder en son vaste et délicat travail d'éditeur. J'ai vu M. Paul Calmann, formé dès l'enfance par l'oncle Michel, et depuis longtemps rompu aux affaires, suppléer, avec ses deux jeunes frères, le vieux chef que nous regrettons, mais qui revit dans ses enfants. Je sais, par expérience, combien MM. Paul, Georges et Gaston Calmann Lévy sont d'un commerce agréable et sûr. Certes l'héritage de travail et d'honneur laissé par leur père ne saurait être mieux placé qu'en leurs mains.

A. F.

Mai 1892.

MADAME ACKERMANN.

J'ai eu l'honneur de connaître madame Ackermann, qui vient de mourir. Je la voyais à ses échappées de Nice, l'été, dans sa petite chambre de la rue des Feuillantines qu'emplissaient l'ombre et le reflet pâle des grands arbres. C'était une vieille dame d'humble apparence. Le grossier tricot de laine, qui enveloppait ses joues, cachait ses cheveux blancs, dernière parure, qu'elle dédaignait comme elle avait dédaigné toutes les autres. Sa personne, sa mise, son attitude annonçaient un mépris immémorial des voluptés terrestres et l'on sentait, dès l'abord, que cette dame avait été brouillée de tout temps avec la nature.

—Quoi! s'écria M. Paul Desjardins, quand un jour on la lui montra qui passait dans la rue, c'est là madame Ackermann? elle ressemble à une loueuse de chaises.

Et il est vrai qu'elle ressemblait à une loueuse de chaises. Mais elle pensait fortement et son âme audacieuse s'était affranchie des vaines terreurs qui dominent le commun des hommes.

Louise Choquet fut élevée à la campagne. Ses meilleurs moments—elle nous l'a dit—étaient ceux qu'elle passait, assise dans un coin du jardin, à regarder les moucherons, les fourmis et surtout les cloportes. Comme beaucoup d'enfants intelligents, elle eut grand'peine à apprendre à lire. Le catéchisme la rendit à moitié folle d'épouvante. Quand elle fut un peu grande, un bon prêtre se donna beaucoup de peine pour lui expliquer la doctrine chrétienne; elle suivit cet enseignement avec une extrême attention. Quand il fut terminé, elle avait cessé de croire tout à fait et pour jamais. Orpheline de bonne heure, elle alla vivre à Berlin, chez des hôtes excellents, où elle connut Alexandre de Humboldt, Varnhagen, Jean Müller, Boekh, des savants, des philosophes. Son esprit était déjà formé et son intelligence armée. Il y avait déjà en elle ce pessimisme profond qui a éclaté depuis.

Là, elle fut aimée d'un doux savant, nommé Ackermann, qui faisait des dictionnaires et rêvait le bonheur de l'humanité. Elle consentit à l'épouser après s'être assurée qu'il pensait comme elle que la vie est mauvaise et que c'est un crime de la donner. Après deux ans d'une union tranquille, Ackermann mourut sur ses livres, et sa veuve se retira à Nice, dans un ancien couvent de dominicains, encore divisé en cellules. Elle y fit bâtir une tour d'où elle découvrait le golfe bleu et les cimes blanches des montagnes du Piémont. C'est là qu'elle est morte après quarante-quatre ans de solitude. Chaque matin, comme le vieux Rollin dans sa maison de Saint-Étienne-du-Mont, elle allait voir, en se levant, comment ses arbres fruitiers avaient passé la nuit. De temps en temps, dans la paix de ses jours monotones, elle écrivait ces vers désespérés qui lui survivent. Pas de vie plus unie que la sienne. Cette audacieuse mena l'existence la plus régulière.

«Je puis être hardie dans mes spéculations philosophiques, disait-elle; mais, en revanche, j'ai toujours été extrêmement circonspecte dans ma conduite. Cela se comprend d'ailleurs. On ne commet guère d'imprudences que du côté de ses passions; or, je n'ai jamais connu que celles de l'esprit.» Tout son bonheur au monde et son unique sensualité furent de voir fleurir ses amandiers et de causer de Pascal avec M. Ernest Havet.

Sans demander aucune aide au ciel, elle exerça les vertus de ces saintes femmes, de ces veuves voilées que célèbre l'Église. Naturellement, elle était d'une pudeur farouche.

L'idée seule d'une faiblesse des sens lui faisait horreur, et elle s'éloignait avec dégoût des personnes qu'elle soupçonnait d'être trop attachées aux choses de la chair. Quand elle avait dit d'une femme «elle est instinctive», c'était un congé définitif. Elle avait même, à cet endroit, des rigueurs inconcevables. Il lui arriva de se brouiller avec une amie d'enfance, parce que la pauvre dame, âgée alors de plus de soixante ans, avait un jour, assise au coin du feu, passé les pincettes à un très vieux monsieur d'une manière trop sensuelle. J'étais là quand la chose advint. Il me souvient qu'on parlait de Kant et de l'impératif catégorique. Pour ma part, je ne vis rien que d'innocent dans les deux vieillards et dans les pincettes. La dame du coin du feu n'en fut pas moins chassée sans retour. Madame Ackermann l'avait jugée instinctive. Elle n'en démordit point.

Madame Ackermann était capable d'une sorte d'amitié droite et simple. Elle s'était fait pour ses vacances parisiennes une famille d'esprit. Comme toutes les belles âmes elle aimait la jeunesse. Le docteur Pozzi et M. Joseph Reinach n'ont pas oublié le temps où elle les appelait ses enfants. Chaque fois que quelqu'un de ses jeunes amis se mariait, elle était désespérée. Pour elle, bien qu'elle y eût passé jadis assez doucement, mais sous conditions, le mariage était le mal et le pire mal, car sa candeur n'en soupçonnait pas d'autre. Elle était philosophe: l'innocence des philosophes est insondable. À son sens, un homme marié était un homme perdu. Songez donc! Les femmes, même les plus honnêtes, sont tellement «instinctives»! Elle frissonnait à cette seule pensée. Ceux qui ne l'ont point connue ne sauront jamais ce que c'est qu'une puritaine athée. Et pourtant, ô replis profonds du coeur, ô contradictions secrètes de l'âme! je crois qu'au fond d'elle-même et bien à son insu, cette dame avait quelque préférence pour les mauvais sujets. En poésie du moins. Elle était folle de Musset. Enfin cette obstinée contemptrice de l'amour, un jour, à l'ombre de ses orangers, a écrit cette pensée dans le petit cahier où elle mettait les secrets de son âme: «Amour, on a beau t'accuser et te maudire, c'est toujours à toi qu'il faut aller demander la force et la flamme!»

Comme tous les solitaires, elle était pleine d'elle-même. Elle ne savait qu'elle et se récitait sans cesse. Elle allait portant dans sa poche une petite autobiographie manuscrite qu'elle lisait à tout venant et qu'elle finit par faire imprimer. Ses plus beaux vers insérés dans la Revue moderne, avaient passé inaperçus. C'est un article de M. Caro qui les fit connaître tout d'un coup. Elle eut depuis lors un groupe d'admirateurs fervents.

J'en faisais partie, mais sans m'y distinguer. Sa poésie me donnait plus d'étonnement que de charme, et je ne sus pas la louer au delà de mon sentiment. Elle était sensible à cet égard et, comme elle avait le coeur droit et l'esprit direct, elle me dit un jour:

—Que trouvez-vous donc qui manque à mes vers, pour que vous ne les aimiez pas?

Je lui avouai que, tout beaux qu'ils étaient, ils m'effrayaient un peu, dans leur grandeur aride. Je m'en excusai sur ma frivolité naturelle.

—Comme les enfants, lui dis-je, j'aime les images, et vous les dédaignez. C'est sans doute avec raison que vous n'en avez pas.

Elle demeura un moment stupéfaite. Puis, dans l'excès de l'étonnement, elle s'écria:

—Pas d'images! que dites-vous là? Je n'ai pas d'images! mais j'ai «l'esquif». «L'esquif», n'est-ce pas une image? Et celle-là ne suffit-elle pas à tout? L'esquif sur une mer orageuse, l'esquif sur un lac tranquille!… Que voulez-vous de plus?

Oui certes elle avait «l'esquif», cette bonne madame Ackermann. Elle avait aussi l'écueil et les autans, le vallon, le bosquet, l'aigle et la colombe, et le sein des airs, et le sein des bois, et le sein de la nature. Sa langue poétique était composée de toutes les vieilleries de son enfance.

Et pourtant ces vers aux formes usées, aux couleurs pâlies, s'imprimèrent fortement dans les esprits d'élite; cette poésie retentit dans les âmes pensantes, cette muse sans parure et presque sans beauté s'assit en préférée au foyer des hommes de réflexion et d'étude. Pourquoi? Certes, ce n'est pas sans raison. Madame Ackermann apportait une chose si rare en poésie qu'on la crut unique: le sérieux, la conviction forte. Cette femme exprima dans sa solitude, avec une sincérité entière, son idée du monde et de la vie. À cet égard je ne vois que M. Sully-Prudhomme qui puisse lui être comparé. Elle fut comme lui, avec moins d'étendue dans l'esprit, mais plus de force, un véritable poète philosophe. Elle eut la passion des idées. C'est par là qu'elle est grande. Soit qu'elle nous montre au jugement dernier les morts refusant de se lever à l'appel de l'ange et repoussant même le bonheur quand c'est Dieu, l'auteur du mal, qui le leur apporte, soit qu'elle dise à ce dieu: «Tu m'as pris celui que j'aimais; comment le reconnaîtrai-je quand tu en auras fait un bienheureux? Garde-le; j'aime mieux ne le revoir jamais.» Soit qu'elle crie à la nature: «En vain tu poursuis ton obscur idéal à travers tes créations infinies: tu n'enfanteras jamais que le mal et la mort», elle fait entendre l'accent d'une méditation passionnée, elle est poète par l'audace réfléchie du blasphème; tous les plis mal faits du discours tombent; l'on ne voit plus que la robuste nudité et le geste sublime de la pensée.

On admire, on est ému, on ressent une effrayante sympathie et l'on murmure cette parole du poète Alfred de Vigny: «Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des hommes.»

Rappelez-vous le choeur des Malheureux, qui ne veulent pas renaître, même pour goûter la béatitude éternelle, mais tardive.

     Près de nous la jeunesse a passé les mains vides,
     Sans nous avoir fêtés, sans nous avoir souri.
     Les sources de l'amour sur nos lèvres avides,
     Comme une eau fugitive, au printemps ont tari.
     Dans nos sentiers brûlés pas une fleur ouverte,
     Si, pour aider nos pas, quelque soutien chéri
     Parfois s'offrait à nous sur la route déserte,
     Lorsque nous les touchions, nos appuis se brisaient;
     Tout devenait roseau quand nos coeurs s'y posaient.
     Au gouffre que pour nous creusait la Destinée,
     Une invisible main nous poussait acharnée:
     Comme un bourreau, craignant de nous voir échapper,
     À nos côtés marchait le Malheur inflexible.
     Nous portions une plaie à chaque endroit sensible,
     Et l'aveugle Hasard savait où nous frapper.

     Peut-être aurions-nous droit aux célestes délices;
     Non! ce n'est point à nous de redouter l'enfer,
     Car nos fautes n'ont pas mérité de supplices;
     Si nous avons failli, nous avons tant souffert!
     Eh bien! nous renonçons même à cette espérance
     D'entrer dans ton royaume et de voir tes splendeurs;
     Seigneur nous refusons jusqu'à ta récompense,
     Et nous ne voulons pas du prix de nos douleurs.

     Nous le savons, tu peux donner encor des ailes
     Aux âmes qui ployaient sous un fardeau trop lourd;
     Tu peux, lorsqu'il te plaît, loin des sphères mortelles
     Les élever à toi dans la grâce et l'amour;
     Tu peux, parmi les choeurs qui chantent tes louanges,
     À tes pieds, sous tes yeux, nous mettre au premier rang,
     Nous faire couronner par la main de tes anges,
     Nous revêtir de gloire en nous transfigurant,
     Tu peux nous pénétrer d'une vigueur nouvelle,
     Nous rendre le désir que nous avions perdu…
     Oui, mais le Souvenir, cette ronce immortelle
     Attachée à nos coeurs, l'en arracheras-tu?
     ………………………………………

Rappelez-vous les imprécations de l'homme à la nature:

     Eh bien! reprends-le donc ce peu de fange obscure,
     Qui pour quelques instants s'anima sous ta main;
     Dans ton dédain superbe, implacable Nature,
           Brise à jamais le moule humain!

     De ces tristes débris, quand tu verrais, ravie,
     D'autres créations éclore à grands essaims,
     Ton Idée éclater en des formes de vie
           Plus dociles à tes desseins.

     Est-ce à dire que Lui, ton espoir, ta chimère,
     Parce qu'il fut rêvé, puisse un jour exister?
     Tu crois avoir conçu, tu voudrais être mère;
           À l'oeuvre! il s'agit d'enfanter.

     Change en réalité ton attente sublime.
     Mais quoi! pour les franchir malgré tous tes élans,
     La distance est trop grande et trop profond l'abîme
           Entre ta pensée et tes flancs.

     La mort est le seul fruit qu'en tes crises futures
     Il te sera donné d'atteindre et de cueillir;
     Toujours nouveau débris, toujours des créatures
         Que tu devras ensevelir!

     Car sur ta route en vain l'âge à l'âge succède
     Les tombes, les berceaux ont beau s'accumuler
     L'idéal qui te fuit, l'idéal qui t'obsède
         À l'infini pour reculer.

* * * * *

Et l'on s'étonne que d'une existence tout unie et tranquille soit sortie cette oeuvre de désespoir. Dans sa cellule aussi froide, aussi chaste, aussi paisible qu'au temps des fils de Dominique, la recluse de Nice a gémi comme une sainte de l'athéisme, sur les misères qu'elle n'éprouvait pas, sur les souffrances de l'humanité tout entière. Elle a fait doucement le songe de la vie; mais elle savait que ce n'était qu'un songe. Peut-être vaut-il mieux croire à la réalité de l'être et à la bonté divine, puisque, si c'est là une illusion, c'est une illusion que la mort indulgente ne dissipera point. Quoi qu'il soit de nous, ceux qui croient à l'immortalité de la personne humaine n'ont pas à craindre d'être détrompés après leur mort. Si, comme il est infiniment probable, ils ont espéré en vain, s'ils ont été dupes, ils ne le sauront jamais.

NOTRE COEUR[2]

Oui, sans doute, M. de Maupassant a raison: les moeurs, les idées, les croyances, les sentiments, tout change. Chaque génération apporte des modes et des passions nouvelles. Ce perpétuel écoulement de toutes les formes et de toutes les pensées est le grand amusement et aussi la grande tristesse de la vie. M. de Maupassant a raison: ce qui fut n'est plus et ne sera jamais plus. De là le charme puissant du passé. M. de Maupassant a raison: Tous les vingt-cinq ans les hommes et les femmes trouvent à la vie et à l'amour un goût qui n'avait point encore été senti. Nos grand'mères étaient romantiques. Leur imagination aspirait aux passions tragiques. C'était le temps où les femmes portaient des boucles à l'anglaise et des manches à gigot: on les aimait ainsi. Les hommes étaient coiffés en coup de vent. Il leur suffisait pour cela de se brosser les cheveux, chaque matin, d'une certaine manière. Mais, par cet artifice, ils avaient l'air de voyageurs errant sur la pointe d'un cap ou sur la cime d'une montagne, et ils semblaient perpétuellement exposés, comme M. de Chateaubriand, aux orages des passions et aux tempêtes qui emportent les empires. La dignité humaine en était beaucoup relevée. Sous Napoléon III, les allures devinrent plus libres et les physionomies plus vulgaires. Aux jours de sainte Crinoline, les femmes, entraînées dans un tourbillon de plaisirs, allaient de bal en bal et de souper en souper, vivant vite, aimant vite et, comme madame Benoiton, ne restant jamais chez elles. Puis, quand la fête fut finie, la morphine en consola plus d'une des tristesses du déclin. Et peu d'entre elles eurent l'art, l'art exquis de bien vieillir, d'achever de vivre à la façon des dames du temps jadis qui, sages enfin et coquettes encore, abritaient pieusement sous la dentelle, les débris de leur beauté, les restes de leur grâce, et de loin souriaient doucement à la jeunesse, dans laquelle elles cherchaient les figures de leurs souvenirs. Vingt ans sont passés sur les beaux jours de madame Benoiton; de nouveaux sentiments se sont formés dans une chair nouvelle. La génération actuelle a sans doute sa manière à elle de sentir et de comprendre, d'aimer et de vouloir. Elle a sa figure propre, elle a son esprit particulier, qu'il est difficile de reconnaître.

Il faut beaucoup d'observation et une sorte d'instinct pour saisir le caractère de l'époque dans laquelle on vit et pour démêler au milieu de l'infinie complexité des choses actuelles les traits essentiels, les formes typiques. M. de Maupassant y doit réussir autant et mieux que personne, car il a l'oeil juste et l'intuition sûre. Il est perspicace avec simplicité. Son nouveau roman veut nous montrer un homme et une femme en 1890, nous peindre l'amour, l'antique amour, le premier né des dieux, sous sa figure présente et dans sa dernière métamorphose. Si la peinture est fidèle, si l'artiste a bien vu et bien copié ses modèles, il faut convenir qu'une Parisienne de nos jours est peu capable d'une passion forte, d'un sentiment vrai.

Michèle de Burne, si jolie dans son éclat doré, avec son nez fin et souriant et son regard de fleur passée, est une mondaine accomplie. Elle a ce goût léger des arts qui donne de la grâce au luxe et communique à la beauté un charme qui la rend toute-puissante sur les esprits raffinés. De plus, sous des airs de gamin et avec un mauvais ton tout à fait moderne et du dernier bateau, elle a cet instinct de sauvage, cette ruse de Peau-Rouge par laquelle les femmes sont si redoutables, j'entends les vraies femmes, celles qui savent armer leur beauté. Au reste d'esprit médiocre, ne sentant point ce qui est vraiment grand, affairée, frivole, vide et s'ennuyant toujours.

Elle est veuve. Son père l'aide à donner des dîners et des soirées dont on parle dans les journaux. Ce père est aussi très moderne. Il ne prétend pas aux respects exagérés de sa fille, qu'il aime en connaisseur, avec une petite pointe de sensualisme et de jalousie. Très galant homme sans doute, mais poussant assez loin le dilettantisme de la paternité.

Madame de Burne reçoit dans son pavillon de la rue du Général-Foy des musiciens, des romanciers, des peintres, des diplomates, des gens riches, enfin le personnel ordinaire d'un salon à la mode. On sait qu'aujourd'hui les hommes de talent sont fort bien accueillis dans le monde quand ils sont célèbres. À mesure qu'on avance dans la vie, on s'aperçoit que le courage le plus rare est celui de penser. Le monde se croit assez hardi quand il soutient les réputations établies. Madame de Burne a un romancier naturaliste dont les livres se tirent à plusieurs mille et un musicien qui, selon l'usage, a fait jouer un opéra d'abord à Bruxelles, puis à Paris. Il y a cent ans, elle aurait eu un perroquet et un philosophe.

Son salon est très distingué, select, diraient les journaux: madame de Burne qui adore être adorée, a tourné la tête à tous ses intimes. Tous ont eu leur crise. Elle les a tous gardés, sans doute parce qu'elle n'en a préféré aucun. Mais un nouveau venu, M. André Mariolle qui l'aime à son tour, et le lui dit, parvient à lui inspirer l'idée qu'il est peut-être bon d'aimer. Elle se donne à lui sans marchander, généreusement. Elle a de la crânerie, cette petite femme; mais elle n'est pas faite pour aimer. M. André Mariolle s'aperçoit bien vite qu'elle y met une distraction impardonnable. Il en souffre, car il aime profondément, lui, et il la veut toute. Après un an d'essais, fatigué, irrité, désespéré de la trouver toujours près de lui absente ou fuyante, il rompt, s'échappe et va se cacher. Mais pas très loin, à Fontainebleau seulement où il trouve une petite servante d'auberge qui lui prouve tout de suite que les femmes n'ont pas toutes, en amour, l'élégante indifférence de madame de Burne. Voilà le roman. Il est cruel et ce n'est point de ma faute. Quelques-uns de mes lecteurs, et non pas ceux dont la sympathie m'est la moins chère, se plaignent parfois, je le sais, avec une douceur qui me touche, que je ne les édifie point assez et que je ne dis plus rien pour la consolation des affligés, l'édification des fidèles et le salut des pécheurs.

Qu'ils ne s'en prennent pas trop à moi de tout ce que je suis obligé de leur montrer d'amer et de pénible. Il y a dans la pensée contemporaine une étrange âcreté. Notre littérature ne croit plus à la bonté des choses. Écoutons un rêveur comme Loti, un intellectuel comme Bourgety un sensualiste comme Maupassant, et, nous entendrons, sur des tons différents, les mêmes paroles de désenchantement. On ne nous montre plus de Mandane ni de Clélie triomphant par la vertu des faiblesses de l'âme et des sens. L'art du XVIIIe siècle croyait à la vertu, du moins avant Racine qui fut le plus audacieux, le plus terrible et le plus vrai des naturalistes, et peut-être, à certains égards le moins moral. L'art du XVIIIe siècle croyait à la raison. L'art du XIXe siècle croyait d'abord à la passion, avec Chateaubriand, George Sand et les romantiques. Maintenant, avec les naturalistes, il ne croit plus qu'à l'instinct.

C'est sur les fatalités de nature, sur le déterminisme universel que nos romanciers les plus puissants fondent leur morale et déroulent leurs drames. Je ne vois guère que M. Alphonse Daudet qui, parmi eux, semble admettre parfois une sorte de providence universelle, un impératif catégorique et ce que son ami Gambetta appelait, un peu radicalement, la justice immanente des choses. Les autres sont des sensualistes purs, infiniment tristes, de cette profonde tristesse épicurienne auprès de laquelle l'affliction du croyant semble presque de la joie. Cela est un fait, et il faut bien que je le dise, comme le moine Raoul Glaber notait dans sa chronique les pestes et les famines de son siècle effrayant.

M. de Maupassant, du moins, ne nous a jamais flattés. Il ne s'est jamais fait scrupule de brutaliser notre optimisme, de meurtrir notre rêve d'idéal. Et il s'y est toujours pris avec tant de franchise, de droiture, et d'un coeur si simple et si ferme, qu'on ne lui a point trop gardé rancune. Et puis il ne raisonne pas; il n'est subtil ni taquin. Enfin, il a un talent si puissant, une telle sûreté de main, une si belle audace; qu'il faut bien le laisser dire et le laisser faire. Volontairement ou non, il s'est peint dans un des personnages de son dernier roman. Car il est impossible de ne pas reconnaître l'auteur de Bel Ami en ce Gaston de Lamarthe qu'on nous dit «doué de deux sens très simples; une vision nette des formes et une intuition instinctive des dessous». Et le portrait de ce Gaston de Lamarthe n'est-il pas trait pour trait, le portrait de M. de Maupassant?

Gaston de Lamarthe, c'était avant tout un homme de lettres, un impitoyable et terrible homme de lettres. Armé d'un oeil qui cueillait les images, les attitudes, les gestes, avec une rapidité et une précision d'appareil photographique, et doué d'une pénétration, d'un sens de romancier naturel comme un flair de chien de chasse, il emmagasinait du matin au soir des renseignements professionnels.

Mais, avec tout cela Michèle de Burne est-elle tout ce qu'il voulait qu'elle fût, est-elle le type de la femme d'aujourd'hui? J'avoue que je serais curieux de le savoir. Je vois bien qu'elle est moderne par ses bibelots et ses toilettes et par la petite horloge de son coupé, encore que l'héroïne du roman parallèle de M. Paul Bourget ait pris soin de faire venir la sienne d'Angleterre. Je vois bien qu'elle s'habille chez D…, comme les actrices du Gymnase et les femmes de la haute finance, et je n'oserais pas la chicaner sur cette ceinture d'oeillets, cette guirlande de myosotis et de muguets, et ces trois orchidées sortant de la gorge qui, entre nous, me semblent le rêve d'une perruche de l'Amérique du Sud plutôt que l'industrie d'une femme née sur le bord de la Seine, «au vrai pays de gloire». Mais ce sont là des sujets infiniment délicats et beaucoup plus difficiles pour moi que la couleur et le tissu du style. Je vois—et c'est un grand point—que par ces robes emplumées «dont elle était prisonnière, ces robes gardiennes jalouses, barrières coquettes et précieuses», qu'elle porte jusque dans le petit pavillon des rendez-vous, madame de Burne rappelle la Paulette de Gyp et cette madame d'Houbly dont la robe était fermée par soixante olives sous lesquelles passaient autant de ganses, sans compter les agrafes et une rangée de boutons. Et je me persuade que madame de Burne est très moderne et tout à fait éloignée de la nature. Elle est moderne, ce semble aussi par un tour d'esprit, un air de figure un je ne sais quoi, un rien qui est tout.

Je le crois, je le veux, elle est une femme moderne comme elles sont toutes et disons-le—comme il y en a bien peu. Elle est la femme moderne, telle que les loisirs, l'oisiveté, la satiété l'ont faite. Et celle-là est si rare qu'on peut dire que numériquement elle ne compte pas, bien qu'on ne voie qu'elle, pour ainsi dire, car elle brille à la surface de la société comme une écume argentée et légère. Elle est la frange étincelante au bord de la profonde vague humaine. Sa fonction futile et nécessaire est de paraître. C'est pour elle que s'exercent des industries innombrables dont les ouvrages sont comme la fleur du travail humain. C'est pour orner sa beauté délicate que des milliers d'ouvriers lissent des étoffes précieuses, cisellent l'or et taillent les pierreries. Elle sert la société sans le vouloir, sans le savoir, par l'effet de cette merveilleuse solidarité qui unit tous les êtres. Elle est une oeuvre d'art, et par là elle mérite le respect ému de tous ceux qui aiment la forme et la poésie. Mais elle est à part; ses moeurs lui sont particulières et n'ont rien de commun avec les moeurs plus simples et plus stables de cette multitude humaine vouée à la tâche auguste et rude de gagner le pain de chaque jour. C'est là, c'est dans cette masse laborieuse que sont les vraies moeurs, les véritables vertus et les véritables vices d'un peuple.

Quant à madame de Burne, dont la fonction est d'être élégante, elle accomplit sa tâche sociale en mettant de belles robes. Ne lui en demandons pas davantage. M. de Mariolle fut bien imprudent en l'aimant de tout son coeur et en exigeant qu'une personne qui se devait à sa propre beauté renonçât à elle-même pour être tout à lui. Il en souffrit cruellement. Et la petite bonne de Fontainebleau ne le consola pas. S'il veut être consolé, je lui conseille de lire l'Imitation. C'est un livre secourable. M. Cherbuliez (il me l'a dit un jour) croit qu'il a été écrit par un homme qui avait connu le monde, et qui y avait aimé. Je le crois aussi. On ne s'expliquerait pas sans cela des pensées qui, comme celles-ci, donnent le frisson: «Je voudrais souvent m'être tu, et ne m'être pas trouvé parmi les hommes.» M. de Mariolle ne s'y trompera pas: il sentira tout de suite que ce livre est encore un livre d'amour. Qu'il ouvre, ce bréviaire de la sagesse humaine et il y trouvera ce précepte:

«Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent et n'y mettez pas votre confiance, car toute chair est comme l'herbe, et sa gloire passe comme la fleur des champs.»

UN COEUR DE FEMME[3]

C'est un petit volume, un petit volume à couverture jaune, comme on en voit tant aux étalages des libraires, mais qui va courir, celui-là, sur toutes les plages et dans toutes les villes d'eaux où sont dispersées, par cet été frais et pâle, ces quelques milliers d'âmes subtiles, inquiètes et vaines qui composent la société parisienne; et parmi lesquelles il en est une centaine, revêtues d'une forme féminine; souriantes et bien chiffonnées, de qui dépend la fortune des romanciers. Ce petit livre porte sur sa couverture le nom de Paul Bourget et il s'appelle un Coeur de femme. C'est pourquoi il ira aux sources célèbres de la montagne, où sont les belles buveuses d'eau; c'est pourquoi il aura sur les grèves de «la mer élégante.» «La mer élégante», le mot est de M. Paul Bourget lui-même.

Un des gentilshommes des comédies de Shakespeare, qui est bibliophile et galant comme il sied à un seigneur de la cour de la reine Élisabeth, dit en parlant des livres qui doivent entrer dans sa bibliothèque: «Je veux qu'ils soient bien reliés et qu'ils parlent d'amour.» Aussi bien, il était de mode alors en Angleterre et en France de revêtir les livres d'une enveloppe magnifique. On faisait encore ces reliures à compartiments chargées de fleurons et de devises dans le goût de la Renaissance, qui protégeaient le livre en l'honorant, comme une cassette de cuir doré.

Aujourd'hui, ainsi que le gentilhomme de la comédie, nous voulons que nos livres favoris, nos romans, parlent d'amour. Et c'est assurément le grand point pour les femmes. Mais personne ne se soucie qu'ils soient bien reliés, ni même qu'ils soient reliés d'aucune façon.

La couverture jaune se fane et s'écorne, le dos se fend, le livre se disloque sans qu'on en prenne le moindre soin. Et pourquoi s'en inquiéterait-on le moins du monde? On ne relit pas; on ne songe pas à relire. C'est une des misères de la littérature contemporaine. Rien ne reste. Les livres,—je dis les plus aimables—ne durent point. Les lecteurs mondains et qui se croient lettrés n'ont pas de bibliothèque. Il leur suffit que les «nouveautés» passent chez eux. «Nouveautés», c'est le mot en usage chez les libraires du boulevard. Il n'y a plus que les bibliophiles qui aient des bibliothèques, et l'on sait que cette espèce d'hommes ne lit jamais. Un livre de Maupassant ou de Loti est un déjeuner de printemps ou d'hiver; les romans passent comme les fleurs. Je sais bien qu'il en reste çà et là quelque chose; il ne faut pas prendre tout à fait à la lettre ce que je dis. Mais il n'est que trop vrai que le public des romans devient de plus en plus impatient, frivole et oublieux. C'est qu'il est femme. Si l'on excepte M. Zola, nos romanciers à la mode ont infiniment plus de lectrices que de lecteurs.

Et c'est aux femmes qu'on doit l'esprit et le tour du roman contemporain, car il est vrai de dire qu'une littérature est l'oeuvre du public aussi bien que des auteurs. Il n'y a que les fous qui parlent tout seuls, et c'est une espèce de monomanie que d'écrire tout seul; je veux dire pour soi, et sans espoir d'agir sur des âmes. Aussi est-il tout naturel que nos romanciers aient cherché presque tous sans le vouloir et parfois sans le savoir «ce qui plaît aux dames». M. de Maupassant l'a trouvé avec un peu d'effort, peut-être, mais avec un plein bonheur. Ses derniers ouvrages, Plus fort que la mort et Notre coeur, ont eu des succès de salons.

Ce sont d'ailleurs de fort beaux livres dans lesquels le maître a gardé toute sa franchise et même toute sa rudesse. Mais le thème était agréable. Ce secret précieux de trouver les coeurs féminins, M. Paul Bourget l'avait deviné tout de suite et comme naturellement. Dès le début il s'était exercé à ces analyses du sentiment, à cette métaphysique de l'amour, qui est le grand attrait, le charme invincible. On n'en peut guère sortir sans risquer que les plus beaux yeux du monde se détournent avec ennui de la page commencée. Les femmes ne cherchent jamais dans un roman que leur propre secret et celui de leurs rivales. Un salon est toujours une sorte de cour d'amour; il y a des décamérons et des heptamérons sur toutes les plages élégantes, et dans toutes les villes d'eaux. Nos Parisiennes cultivées se plaisent comme madame Pampinée, que nous montre Boccace, aux dissertations sur les exemples singuliers des sentiments tendres. Quand je dis cours d'amour et décamérons, quand je parle de dames qui dissertent, il faut entendre cela dans le sens le plus familier. L'esprit mondain a pris un tour facile et brusque, et la dissertation de madame Pampinée tourne vite au «potinage». Mais le fond est le même; aujourd'hui comme autrefois, les femmes aiment à parler autour de leur secret. Le conteur, quand il est M. Paul Bourget ou M. Guy de Maupassant, leur rend un grand service en leur donnant lieu de se confesser sous des noms fictifs; la confession est un impérieux besoin des âmes. Le père Monsabré l'a dit avec raison dans une de ses conférences de Notre-Dame. Comme M. Bourget est bien inspiré quand il imagine une madame de Moraine ou une madame de Tillières dont toutes les femmes auront l'air de parler, tandis qu'en réalité, sous ces noms de Moraine ou de Tillières, elles parleront d'elles-mêmes et de leurs amies. Quelle rumeur de voix claires et charmantes, que d'aveux involontaires et d'allusions malignes soulève à l'heure du thé et sous les fleurs des dîners, chaque roman nouveau de M. Paul Bourget? Assurément, cette fois, avec l'héroïne d'un Coeur de femme, avec madame de Tillières, elles ont beau jeu pour faire des confidences voilées et des allusions secrètes. Le cas doit sembler admirable aux belles théologiennes de la passion, aux savantes casuistes de l'amour. Songez donc que cette douce madame de Tillières, cette mince et pâle et fine Juliette, cette délicate et fière et pure créature, presque une sainte, a deux amants à la fois, l'un depuis dix ans, l'autre pendant deux heures. Comment cela se peut-il? Je me saurais trop vous le dire. Il faut un subtil docteur comme M. Paul Bourget pour résoudre de telles difficultés morales et physiologiques. Non, en vérité, je ne saurais vous le dire. Mais cela est. Madame de Tillières a mis un pied dans le labyrinthe; elle s'y est égarée. Elle était plus romanesque qu'amoureuse, plus tendre que passionnée. C'est la pitié qui l'a perdue. Que les prêtres catholiques, qui sont parvenus à une si sûre connaissance du coeur humain, ont raison de dire que la pitié est un dangereux sentiment! On lit dans M. Nicole, qui pourtant était un bon homme, que la pitié est la source de la concupiscence. Voilà une bien grande vérité exprimée en un bien vilain langage! Madame de Tillières s'est donnée une première fois par pitié, sans amour. C'est la faute d'Eloa, noble faute, sans doute, mais à jamais inexpiable. Vous savez qu'Eloa était une ange, une belle ange, car il y a des anges féminins, du moins les poètes le disent. Eloa eut pitié du diable; elle descendit dans l'enfer pour consoler celui qui fut le plus beau des êtres et qui en est le plus malheureux, Satan; et elle fut à jamais perdue pour le ciel. Encore pense-t-on qu'il y avait de l'amour inconscient dans la pitié de la céleste Eloa. L'erreur de madame de Tillières fut plus profonde, car elle se donna par pitié pure et sans véritable amour. C'est le crime de la douceur et de la bonté; ce n'en est pas moins un crime. Elle en fut justement punie: elle aima, n'étant plus libre, et elle ne sut pas se défendre contre cet amour, et ainsi une noble faute la conduisit à une fauté avilissante. Du moins, elle ne se pardonna pas à elle-même. Que Dieu la juge après M. Paul Bourget. Mais je crois qu'en vérité c'était une belle créature.

Voilà, n'est-ce pas? une véritable histoire d'amour et sur laquelle on peut longuement disserter.

Le peu que je viens d'écrire n'est qu'une note en marge du roman de M. Paul Bourget. Je ne vous ai même pas dit le nom des deux fautes de Juliette. La première se nomme Poyanne, la seconde Casal. Poyanne eut des malheurs domestiques; il a l'âme grande et un beau génie. C'est à lui que madame de Tillières se donne par pitié. Casal est un libertin, et c'est lui qu'on aime vraiment. Et à ce sujet M. Paul Bourget se demande d'où vient ce pouvoir de séduction qu'exercent sur les honnêtes femmes les libertins professionnels, et pourquoi Elvire est attirée par don Juan.

«Quelques-uns, dit-il, veulent y voir le pendant féminin de cette folie masculine qu'un misanthrope humoriste a nommé le rédemptorisme, le désir de racheter les courtisanes par l'amour. D'autres y diagnostiquent une simple vanité. En se faisant adorer par un libertin, une honnête femme n'a-t-elle pas l'orgueil de l'emporter sur d'innombrables rivales et de celles que sa vertu lui rend le plus haïssables? Peut-être tiendrons-nous le mot de cette énigme, en admettant qu'il existe comme une loi de saturation du coeur. Nous n'avons qu'une capacité limitée de recevoir des impressions d'un certain ordre. Cette capacité une fois comblée, c'est en nous une impuissance d'admettre des impressions identiques et un irrésistible besoin d'impressions contraires.»

Tout cela est vrai ou peut l'être. Et puis la femme est sensible à toutes les renommées. Et puis les spécialistes ont de grands avantages sur le vulgaire, et puis que sait-on?… M. Paul Bourget qui est un philosophe, et des plus habiles, a, çà et là, dans ce nouveau livre comme dans les précédents, de clairs aperçus sur la nature humaine. J'ai noté au passage cette fine remarque sur l'amitié des femmes entre elles:

«Ce qui distingue l'amitié entre femmes de l'amitié entre hommes, c'est que cette dernière ne saurait aller sans une confiance absolue, tandis que l'autre s'en passe. Une amie ne croit jamais tout à fait ce que lui dit son amie, et cette continuelle suspicion réciproque ne les empêche pas de s'aimer tendrement.»

L'excellent analyste, qui déjà avait si bien défini la jalousie, nous livre cette fois encore sur ce sujet des observations subtiles et profondes.

Voici, par exemple, une remarque qui n'avait pas été faite si licitement, que je sache, bien que l'occasion de la faire n'ait jamais manqué, certes, à la vieille humanité:

«Quand on aime, dit M. Paul Bourget; les plus légers indices servent de matière aux pires soupçons, et les preuves les plus convaincantes, ou que l'on a jugées telles à l'avance, laissent une place dernière à l'espoir. On suppose tout possible, dans le mal, on veut le supposer, et une voix secrète plaide en nous, qui nous murmure: «Si tu te trompais, pourtant!» C'est alors, et quand l'évidence s'impose, indiscutable cette fois, un bouleversement nouveau de tout le coeur, comme si l'on n'avait jamais rien soupçonné.»

En lisant ces romans d'amour mondain, Flirt, de M. Paul Hervieu, Notre Coeur, de M. de Maupassant, un Coeur de femme, quelques autres encore, on se prend à songer que l'amour, le sauvage amour, a acquis, avec la civilisation, la régularité d'un jeu dont les gens du monde observent les règles. C'est un jeu plein de complications et de difficultés; un jeu très élégant. Mais c'est toujours la nature, l'obscure, l'impitoyable nature qui tient le but. Et c'est pour cela qu'il n'y a pas de jeu plus cruel ni plus immoral.

LA JEUNESSE DE M. DE BARANTE[4]

Je me rappelle, étant enfant, avoir va plusieurs fois, dans la librairie de mon père, M. de Barante, alors plus qu'octogénaire: Nous lisions avidement au collège son Histoire des ducs de Bourgogne, et je regardais l'auteur de ces intéressants récits avec tout le trouble et toute la crainte des jeunes admirations. Mais M. de Barante parlait si affectueusement et d'une voix si douce, que j'étais un peu rassuré. C'était un homme excellent, qui aimait à faire le bien autour de lui. Il restait chaque année peu de jours à Paris, vivant retiré dans sa terre de Barante, en Auvergne, où il était né et où il voulait mourir. On me dit, et je le crois, qu'il y était entouré du respect et de la sympathie de tous.

On pensait en le voyant au vers du poète:

Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.

Je n'ai jamais rencontré plus agréable vieillard. Et je revois encore avec plaisir, parmi mes plus anciens souvenirs, son gracieux visage travaillé par les ans comme un vieil ivoire d'une finesse exquise.

Quant à l'Histoire des ducs de Bourgogne, je ne l'ai pas relue. Mais j'ai lu Froissart. M. de Barante a beaucoup écrit, et même fort bien, sans que ses oeuvres historiques et littéraires soient beaucoup autre chose que les distractions d'un homme d'État et les plaisirs d'un sage. Personne ne lit plus aujourd'hui ces pages des Ducs de Bourgogne, pourtant si faciles à lire et calquées sur les chroniques avec une grâce un peu molle. On n'a jamais beaucoup feuilleté ses histoires de la Convention et du Directoire. M. de Barante est plus intéressant que ses écrits, et le meilleur de ses ouvrages pourrait bien être celui où il se peint lui-même, ce recueil de Souvenirs, dont M. Claude de Barante, son petit-fils, vient de publier le premier volume.

Comme le feu duc de Broglie, M. de Barante touchait au terme de sa vie quand il entreprit d'écrire ses mémoires, et la mort a interrompu ce dernier travail. Pour l'accomplir, M. de Barante n'avait guère qu'à mettre en ordre les notes abondantes déjà consignées par lui dans des exemplaires interfoliés de la biographie Michaud et de l'Europe sous le Consulat, l'Empire et la Restauration, par Capefigue. On s'étonnera peut-être que M. de Barante ait choisi pour l'annoter un livre de Capefigue. Mais, par l'ampleur de son cadre, l'ouvrage se prêtait à des gloses sur beaucoup d'hommes et de choses, et puis on ne se faisait pas alors de l'histoire l'idée que nous en avons aujourd'hui, et Capefigue suffisait. M. Claude de Barante a jugé avec raison qu'il pouvait continuer l'oeuvre interrompue en faisant usage des matériaux tout préparés et des correspondances qu'il a pu réunir. Le premier volume, qui vient de paraître, va de 1782, date de la naissance de M. de Barante, au mois de février 1813. Il présente une rédaction complète et suivie.

On ne s'attendait pas, sans doute, à y trouver les lettres que madame Récamier écrivit à M. de Barante vers 1805, et qui ont été conservées. Certaines convenances s'opposaient sans doute à ce qu'elles fussent publiées tout de suite. Elles sont en mains sûres, mais non pas toutefois si fidèlement gardées qu'on n'en ait pu détourner quelques lignes à la dérobée. Je puis dire qu'elles sont d'un joli tour, et plus tendres et plus féminines qu'on ne devait s'y attendre. Sainte-Beuve disait que madame Récamier, manquant de style et d'esprit, avait la prudence de n'écrire que des billets. Cet habile homme, qui savait tout, pourtant ne connaissait pas les lettres dont je parle. Elles ont de la grâce, de la finesse et presque de la flamme. C'est auprès de madame de Staël, à Coppet et à Genève, où son père était préfet, que le jeune Barante vit pour la première fois madame Récamier. Il parle brièvement, dans ses Souvenirs, de ces visites à Corinne. «J'avais vingt et un ans, dit-il, j'étais très attiré par cette société de Coppet, où il me semblait qu'on avait quelque sympathie pour moi.» Corinne était alors dans l'éclat de sa gloire, dans tout le feu de sa beauté, faite d'éloquence, de passion et de tempérament. On dit qu'elle eut du goût pour le jeune Barante, qui était aimable; on dit aussi qu'elle collabora au Tableau de la Littérature au XVIIIe siècle, que l'auteur publia un peu plus tard. Les Souvenirs ne nous fournissent sur ce point aucun éclaircissement. Ils nous apprennent seulement que M. de Barante était de la petite troupe des acteurs de Coppet. Car on jouait la tragédie à Coppet, comme jadis à Ferney. M. de Barante eut un rôle dans le Mahomet, de Voltaire; à côté de Benjamin Constant qui faisait Zopire. On ne dit pas si madame Récamier jouait ce jour-là. Nous savons par ailleurs qu'elle fit Aricie dans une représentation de Phèdre, où madame de Staël tenait le rôle principal. Madame Récamier n'est pas nommée une seule fois dans les Souvenirs de M. de Barante. Pourtant, après un de ces séjours de Coppet elle lui écrivait qu'elle avait longtemps suivi des yeux la voiture qui l'emportait et elle lui recommandait de ne pas dire trop de bien d'elle à madame de Staël, quand il lui écrirait. Mais ce sont les lettres qu'il faudrait lire tout entières; M. de Barante les a gardées et elles étaient telles qu'il pouvait les garder. Il a même gardé le petit chiffon de papier que madame Récamier lui glissa dans la main un soir chez elle, à Paris, et où elle avait crayonné une phrase comme celle-ci: «Sortez, cachez-vous dans l'escalier et remontez quand Molé sera parti.» Sans doute cela ne veut rien dire et le billet peut s'expliquer de bien des manières. Mais aussi on nous avait trop parlé de la sainteté de madame Récamier, et cela nous amuse maintenant de surprendre son manège. Ces lettres, si on les publie, et on les publiera, ne livreront pas le secret de Julie. Un doute subsistera. Mais on saura du moins que la divine Julie était plus sensible qu'on ne l'a dit. On saura qu'elle avouait sa faiblesse réelle ou feinte à un très jeune homme, plus jeune qu'elle de cinq ans. Et elle ne sera plus tout à fait celle que Jules de Goncourt appelait si joliment la Madone de la conversation.

Tous les témoignages s'accordent à reconnaître que M. de Barante était dans sa jeunesse très séduisant. On dit que le charme d'un homme est toujours le don de sa mère et qu'on reconnaît à leur grâce les fils des femmes supérieures. Je n'en jurerais pas; mais il semble bien que la mère de Prosper de Barante ait été une créature d'élite. Telle que son fils nous la montre, elle est admirable d'esprit et de coeur. Elle écrivait pour ses enfants des extraits d'histoires, des géographies en dialogue et des contes. Quand, sous la Terreur, son mari, ancien lieutenant criminel à Riom, fut arrêté et conduit à Thiers, elle alla le rejoindre, à cheval, bien qu'elle fût à la fin d'une grossesse, et elle accoucha le lendemain. À peine relevée de couches, elle courut à Paris et sollicita du Comité de salut publia la liberté de son mari et l'obtint contre toute probabilité. Elle était jeune encore lorsqu'en 1801 un mal mortel la frappa. «Ma mère, dit M. de Barante, sentit la mort s'approcher sans illusion et avec courage, dans toute la force de sa raison. Son âme se montra à découvert, soutenue par les souvenirs de la vie la plus noble et la plus pure. Elle fit entendre à tous un langage à la fois si élevé et si naturel, que les personnes qui l'entouraient étaient pénétrées de respect et d'admiration.»

Prosper de Barante entrait dans la vie publique quand il perdit sa mère. Cet incomparable malheur laissa dans son esprit une empreinte profonde et durable. «Il me semble, dit-il, que les pensées morales et religieuses, que les sentiments élevés que je puis avoir datent de ce moment. J'appris à valoir mieux qu'auparavant; ma conscience devint plus éclairée et plus sévère.»

C'est là un état d'âme que comprennent tous ceux qui ont passé par une semblable épreuve. M. de Barante ajoute qu'il lut et relut alors un livre que son père aimait par-dessus tous les autres, les Pensées de Pascal, et que ce livre laissa «beaucoup de substance» dans son esprit. Je veux le croire; mais il n'y paraît guère et l'on ne se douterait pas, s'il ne l'avait dit, que M. Barante s'est nourri de Pascal. Que le lieutenant criminel de Riom, un peu janséniste, ait beaucoup lu le livre de son grand compatriote, qui était peut-être un peu son parent, car ils sont tous parents en Auvergne, rien de plus naturel. Mais que Prosper de Barante doive quelque chose au plus fougueux, au plus sombre, au plus ardent, au plus impitoyable des catholiques, c'est ce qui ne saute pas aux yeux, et j'ai beau chercher je ne découvre rien dans la modération de cet homme politique qui rappelle l'inhumanité de l'auteur des Provinciales.

Sage, perspicace, appliqué, tel se montre dès le début Prosper de Barante, qui, sorti de l'École polytechnique, fut nommé auditeur au conseil d'État en 1806, à vingt-trois ans. Tout de suite il sentit qu'il était dans sa voie:

Je me réjouis beaucoup de cette faveur. J'allais avoir une position dans le monde politique, une occupation régulière et l'espoir d'y réussir. Mais ce qui me donna bientôt le plus de satisfaction, ce fut d'être placé de manière à voir et à entendre l'empereur.

Je ne partageais certes pas le fétichisme de son entourage, mais connaître et apprécier un si grand esprit, un si puissant caractère, savoir ce qu'il était et ce qu'il n'était pas absorbait mon attention. Je considérais les séances du conseil comme une sorte de drame, et j'écoutais curieusement les interlocuteurs et surtout l'empereur.

Et il recueille toutes les paroles de l'empereur, qui n'exprime avec verve, vivement, impatiemment, passant de la raillerie à la colère, et jurant quand M. Beugnot n'est point de son avis. Ce n'est pas que Napoléon soit incapable de supporter la contradiction, mais il ne la souffre que de ceux qu'il sait n'être pas trop opiniâtres.

C'est surtout dans la préparation des lois scolaires qu'il parle abondamment. Sa pensée est vaste comme le sujet qu'elle traite. Mais il trouve que l'instruction publique n'est jamais assez dans la main du gouvernement.

Les séances étaient intéressantes. Par malheur, le jeune auditeur ne put y assister longtemps. L'empereur le chargea des dépêches pour l'Espagne. Charles IV (le texte dit Charles II) était alors à Saint-Ildefonse, le Versailles des rois catholiques. M. de Barante fut reçu par ce Godoy à qui Marie-Louise de Parme avait donné avec son amour, le titre de prince de la Paix, et le pouvoir royal. Quand il parlait à la reine «le ton de sa voix n'avait rien de respectueux, remarque M. de Barante, et je m'aperçus qu'il voulait me prouver à quel point il était le maître».

Peu de temps après, l'armée française étant entrée à Berlin, il eut l'ordre de s'y rendre. Il rencontra M. Daru au sortir du Jardin botanique.

—Je viens de faire un acte de vandalisme, lui dit l'intendant des armées; j'ai été voir s'il y avait moyen d'arranger en écuries les orangeries et les serres. Savez-vous quelle idée me poursuivait? Je songeais que les armées de l'Europe, pourraient bien aussi envahir la France et entrer à Paris, qu'alors l'intendant militaire, voyant la galerie du Musée, aviserait d'en faire un magnifique hôpital et irait y calculer combien de lit on y installerait.

M. de Barante entendit ces paroles comme l'écho de sa propre pensée. Il ne croyait pas à la durée de l'empire et il le servait comme un maître qui passe.

Nommé en 1807 sous-préfet à Bressuire, il trouva une petite ville à demi ensevelie sous le lierre et les orties; un vrai nid de chouans. Mais ces anciens brigands étaient de très braves gens, qui oubliaient la guerre pour la chasse, et après dîner chantaient des chansons et dansaient en rond entre hommes. Population assez facile à administrer surtout par un fonctionnaire modéré et religieux comme M. de Barante. Les seules difficultés sérieuses venaient de la conscription. Cette cérémonie n'était nullement agréable aux gars du Bocage. Aussi Napoléon, qui craignait une nouvelle chouannerie, n'exigeait des départements de l'Ouest qu'un contingent réduit. Et encore donnait-il de grandes facilités pour le remplacement. Il recommandait à ses fonctionnaires de prendre tous les ménagements possibles, et M. de Barante était d'un caractère à bien suivre de telles instructions. Le directeur général de la conscription était alors un M. de Cessac, qui, méthodique et classificateur, avait dressé un tableau des préfets divisé en quatre catégories: 1° efforts et succès; 2° efforts sans succès; 3° succès sans efforts; 4° ni succès ni efforts. M. de Barante ne dit pas dans quelle catégorie il fut rangé par M. de Cessac.

M. de la Rochejaquelein et sa femme, la veuve de l'héroïque Lescure, habitaient le château de Clisson, proche Bressuire. Le jeune sous-préfet les voyait souvent et passait parfois quelques jours de suite chez eux. Il y trouvait madame de Donissan, qui avait été dame de madame Victoire. C'était pour un fonctionnaire de l'empire, une société bien royaliste. Mais le sous-préfet était lui-même assez peu attaché au régime qu'il servait honnêtement et sans goût. On ne se gênait pas d'en annoncer devant lui la chute prochaine.

Un soir, il répondit:

—Je crois, comme vous, que l'empereur est destiné à se perdre; il est enivré par ses victoires et la continuité de ses succès. Un jour viendra où il tentera l'impossible. Alors vous reverrez les Bourbons. Mais ils feront tant de fautes, ils connaissent si peu la France, qu'ils amèneront une nouvelle révolution.

C'était prévoir de loin les trois journées de Juillet.

En 1807, madame de la Rochejaquelein venait de commencer ses Mémoires; elle lut à M. de Barante ce qu'elle avait déjà écrit, jusqu'au passage de la Loire, et lui proposa «d'achever et même de rédiger avec plus de style les premiers chapitres».

Il se mit aussitôt à l'oeuvre: madame de la Rochejaquelein dicta ce qu'elle n'avait pas encore rédigé. Le livre, publié en 1815, est admirable de vie et de vérité. M. Claude de Barante insiste dans une longue note pour en faire honneur à son grand-père.

S'il est de M. de Barante, c'est son meilleur livre. Mais on ne peut en déposséder la veuve de M. de Lescure. L'édition de 1889 établit qu'il lui appartient en propre? Et avait-on besoin même de preuves tirées de l'examen des manuscrits? Ce livre est fait des deuils, des souffrances, des périls, des misères de cette femme de coeur. Ce livre c'est elle-même, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a souffert. Je sais bien que M. de Barante l'a retouché, rédigé, si l'on veut, comme disent d'anciennes éditions, et qu'il y a ajouté des chapitres topographiques. Cela n'est ni contesté ni contestable.

Oui, il a beaucoup corrigé, mais toutes ses corrections ne sont pas heureuses et les éditeurs de 1889 ont montré que dans plus d'un endroit M. de Barante avait gâté le texte original.

Il est regrettable que M. Claude de Barante ait rouvert un débat qu'on croyait clos. Il me semble bien que la question a été jugée en faveur de madame de la Rochejaquelein, il y a une dizaine d'années, par des savants des départements de l'Ouest formés en comité sous la présidence de M. Pie, évêque de Poitiers.

À vingt-six ans, M. de Barante était nommé préfet de la Vendée. Il montra dans ces nouvelles fonctions le même esprit de bienveillance et la bonne grâce qu'il avait déployés à Bressuire, mais il croyait de moins en moins à la durée de l'empire. Il assista comme préfet au mariage de l'empereur: