MAURICE BARRÈS
LE «JARDIN DE BÉRÉNICE»[23]
Vous connaissez sans doute la Vita nuova de Dante Alighieri. C'est un petit roman allégorique, où se sentent la nudité grêle et la fine maigreur du premier art florentin. Sous les formes sèches et comme acides des figures se cachent des symboles nombreux et compliqués. Cette Vita nuova, du moins par sa subtilité, peut, à la rigueur, donner quelque idée de la manière de M. Maurice Barrès qui est, en littérature, un préraphaélite. Et c'est grâce, sans doute, à ce tour de style et d'âme qu'il a séduit M. Paul Bourget ainsi que plusieurs de nos raffinés.
L'inertie expressive des figures, la raideur un peu gauche des scènes qui ne sont point liées, les petits paysages exquis tendus comme des tapisseries, c'est ce que j'appelle le préraphaélisme et le florentinisme de M. Maurice Barrès. Mais il ne faut pas trop insister. Le Jardin de Bérénice est aussi éloigné de la symétrie naïve de la Vita nuova que la métaphysique de M. Barrès est distante de la scolastique du XIIIe siècle. Loin d'être arrangé avec exactitude et déduit selon les règles du syllogisme, le livre nouveau est flottant et indéterminé. C'est un livre amorphe. Et l'indécision de l'ensemble fait un curieux contraste avec la sobriété précise des détails.
Les ouvrages de notre jeune contemporain trahissent, comme la toile de l'antique Pénélope, l'effroi mystérieux de la chose finie. M. Barrès ne défait pas la nuit la tâche du jour. Mais il met partout de l'inachevé et de l'inachevable. Car il sait que c'est un charme, et il est fertile en artifices. Ses deux premiers livres, Sous l'oeil des barbares et un Homme libre, étaient conçus dans cette manière. Par malheur, ils étaient d'un symbolisme compliqué et difficile. Aussi ne furent-ils goûtés que par les jeunes gens. La jeunesse a cela de beau qu'elle peut admirer sans comprendre. En avançant dans la vie, on veut saisir quelques rapports des choses, et c'est une grande incommodité. Le Jardin de Bérénice, qui est une suite à ces deux ouvrages, et comme le troisième panneau du triptyque, semblera bien supérieur aux autres par la finesse du ton et la grâce du sentiment. Toutefois, j'avertis les personnes austères qui voudraient lire ce petit livre qu'elles risquent d'en être choquées de diverses façons. Car beaucoup de sentiments qui passent pour respectables parmi les hommes y sont moqués avec douceur, et M. Maurice Barrès est incomparable pour la politesse avec laquelle il offense nos pudeurs; je le tiens un rare esprit et un habile écrivain, mais je ne me fais pas du tout son garant auprès du chaste lecteur.
J'eus pour professeur, en mon temps, un prêtre très honnête, mais un peu farouche, qui punissait les fautes des écoliers non pour elles-mêmes, mais pour le degré de malice qu'il jugeait qu'on y mettait. Il était indulgent à l'endroit des instincts et des mouvements obscurs de l'âme et du corps, et il y avait parmi nous des brutes à qui il passait à peu près tout. Au contraire, s'il découvrait un péché commis avec industrie et curiosité, il se montrait impitoyable. L'élégance dans le mal, voilà ce qu'il appelait malice et ce qu'il poursuivait rigoureusement. Si jamais M. Maurice Barrès éprouve le besoin de se confesser, comme déjà M. Paul Bourget le lui conseille, et qu'il tombe sur mon théologien, je lui prédis une pénitence à faire dresser les cheveux sur la tête. Jamais écrivain ne pécha plus tranquillement, avec plus d'élégance, plus d'industrie et de curiosité, par plus pure malice que l'auteur du Jardin de Bérénice.
Il n'a point d'instincts, point de passions. Il est tout intellectuel, et c'est un idéaliste pervers.
Retournant un mot fameux de Théophile Gautier, il a dit de lui-même: «Je suis un homme pour qui le monde extérieur n'existe pas.» Ce qui doit s'entendre au sens métaphysique, et si on lui fait remarquer qu'il a tracé çà et là de bien jolis paysages, il répondra qu'il les a vus en lui et qu'ils marquaient les états de son âme. Il a dit encore: «La beauté du dehors jamais ne m'émut vraiment.» Et c'est un aveu de perversité intellectuelle. Car il y a de la malice à ne point aimer les choses visibles et à vivre exempt de toute tendresse envers la nature, de toute belle idolâtrie devant la splendeur du monde. M. Maurice Barrès nous répond encore: «Il n'y a de réalité pour moi que la pensée pure. Les âmes sont seules intéressantes.» Ce jeune dédaigneux qui a méprisé l'instinct et le sentiment, est-il donc un spiritualiste, un mystique exalté? Quelle philosophie ou quelle religion lui ouvre les demeures des âmes? Ni religion ni philosophie aucune. Il ne croit ni n'espère. Il entre dans l'empire spirituel sans appui moral. Voilà encore de la perversité. Son jeune maître, M. Paul Bourget, qui tente de le catéchiser un peu, lui disait naguère: «Anxieux uniquement des choses de l'âme, vous n'acceptez pas la foi, qui seule donne une interprétation ample et profonde aux choses de l'âme.» Et M. Paul Bourget prêche d'exemple: il se spiritualise beaucoup en ce moment, me dit-on, au soleil de cette blonde Sicile qui n'est plus païenne.
Cependant, il ne faut pas s'imaginer que M. Maurice Barrès erre absolument sans règle et sans guide dans les corridors de la psychologie. Cet homme curieux n'est pas tout à fait impie, encore qu'il le soit beaucoup. Je disais qu'il n'a point de religion. J'avais tort. Il en a une, la religion du MOI, le culte de la personne intime, la contemplation de soi-même, le divin égotisme. Il s'admire vivre, et c'est un bouddha littéraire et politique d'une incomparable distinction. Il nous enseigne la sagesse mondaine et le détachement élégant des choses. Il nous instruit à chercher en nous seuls «l'internelle consolation» et à garder notre moi comme un trésor. Et il veut que cela passe pour de l'ascétisme, et qu'il y ait de la vertu à défendre le moi avec un soin jaloux contre les entreprises de la nature. Un Français qui fut élevé en Allemagne et qui y resta homme d'esprit, Chamisso, a écrit un conte d'un sens profond. On y voit qu'il est criminel de vendre non pas seulement sa pensée, mais même son ombre. M. Maurice Barrès est pénétré de la vérité de ce symbole: il nous avertit qu'il faut se garder, s'appartenir, demeurer stable dans l'écoulement des choses, se réaliser soi-même obstinément dans la diversité des phénomènes, et, fût-on seulement une vaine ombre, ne vendre cette ombre ni à Dieu, ni au diable, ni aux femmes.
C'est là une morale, et une morale considérable, une vieille morale. Guillaume de Humboldt la professait et la pratiquait. Selon lui, le principe des moeurs est que l'homme doit vivre pour lui-même, c'est-à-dire pour le développement complet de ses facultés.
Je crois avoir assez bien compris l'évangile du jeune apôtre. M. Barrès semble nous dire: Homme, je suis le rêveur du rêve universel. Le monde est le grain d'opium que je fume dans ma petite pipe d'argent. Tout ce que je vous montre n'est que la fumée de mes songes. Je suis le meilleur et le plus heureux de tous. La sagesse de mes frères d'Occident est vraiment incertaine et courte. Ils se croient sceptiques, lorsqu'ils sont au contraire d'une crédulité naïve. On m'appelle mademoiselle Renan. Je suis effrayé du poids des lourdes croyances qui pèsent sur l'âme de mon père spirituel. M. Renan, que d'ailleurs j'ai beaucoup inventé pour ma part, est opprimé sous toutes sortes de fidélités, et de confessions, et de professions, et de symboles. Moi, je ne crois qu'à MOI. Cela seul m'embarrasse, que le moi suppose le non moi, car enfin, si le monde se reflète en moi, il faut bien que le monde ait tout de même une espèce de vague réalité. Mais qu'il existe, c'est son affaire et non la mienne. Je suis bien assez occupé d'entretenir la réalité de mon moi, qui tente sans cesse à se dissoudre.
Il a raison, M. Maurice Barrès. Son Moi a une tendance singulière à se répandre dans l'infini. Il est exquis, ce moi, mais d'une délicatesse, d'une subtilité, d'un vague extrêmes. Il est fait d'affaissements, de troubles, d'hésitations et si compliqué, que c'est un héroïque travail de le contenir. Une perpétuelle ironie le subtilise et le dévore. C'est un moi fluide et charmant, d'une inquiétante ténuité. Ce moi pensant a l'éclat des nébuleuses et fait songer à ces astres frêles, à ces comètes pour lesquelles la sollicitude des astronomes redoute sans cesse quelque terrible aventure céleste. Et ces craintes ne sont point vaines. Plusieurs de ces astres subtils se sont perdus dans leur course hyperbolique, d'autres ont été coupés en deux. Ils ont maintenant deux Moi qui ne peuvent se rejoindre.
Pour conjurer une semblable disgrâce, M. Maurice Barrès a recours à divers procédés. Il ne se contente pas de concentrer son moi dans d'élégants romans psychiques tels que l'Homme libre et le Jardin de Bérénice. Il agit, il institue des expériences. Je ne crois pas le fâcher en disant que sa candidature heureuse à la députation fut une de ces expériences de scepticisme pratique, et que le député de Nancy est un essayiste en action.
Doutons de tout, je le veux bien. Mais le doute ne change pas les conditions de la vie.
Sceptiques et croyants, nous sommes soumis impérieusement aux mêmes nécessités, qui sont les nécessités de l'existence. Cette nuit même, une des premières nuits douces de l'année, en finissant de lire votre livre, mon cher Barrès, j'ouvris ma fenêtre, je regardai les étoiles qui tremblaient dans le ciel allégé de ses brumes d'hiver. Et le mystère de ces brillantes inconnues me troubla une fois de plus et aussi amèrement que jamais, car je venais de faire une lecture qui n'était pas consolante. Et je songeai: peut-être que la vie telle que nous la voyons et telle que nous la concevons ici-bas, la vie organique, celle des bêtes et des hommes, n'est qu'un accident tout à fait particulier à ce petit monde insignifiant que nous appelons la terre. Peut-être que cette infime planète s'est gâtée, pourrie, et que tout ce que nous y voyons et nous-mêmes n'est que l'effet de la maladie qui a corrompu ce mauvais fruit. Le sens de l'univers nous échappe totalement; nous sommes peut-être des bacilles et des vibrions en horreur à l'ordre universel. Peut-être… Mais, comme dit Martin, qui était un sage, cultivons notre jardin. Il ne s'agit point d'expérimenter la vie. Il faut la vivre. Ayons le coeur simple et soyons des hommes de bonne volonté. Et la paix divine sera sur nous.
M. Maurice Barrès a plus d'une fois fait froncer le sourcil aux personnes graves. Mais il a exercé sur beaucoup de jeunes gens une sorte de fascination. Il ne faut pas s'en étonner. Cet esprit si troublé, si malade, si perverti et gâté, comme nous l'avons dit, par ce que les théologiens appellent la malice, n'est certes ni sans grâce ni sans richesse. Il a présenté artistement une réelle détresse morale. Et cela lui a gagné des sympathies dans la jeunesse, cela lui a valu une sorte d'admiration tendre et mouillée. Un poète de son âge qui a écrit un bien joli livre de critique, M. Le Goffic, constate cette influence profonde de M. Maurice Barrès et il l'explique en bons termes. «C'est qu'en effet, dit-il, ces livres maladifs d'art et de passion mettent dans le jour le plus vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrême civilisation, clairsemée dans la foule assurément, mais qui, si l'on en réunissait les membres épars, apparaîtrait plus compacte qu'on ne croit.»
Et puis enfin (aucun lettré ne s'y trompera) M. Maurice Barrès possède l'arme dangereuse et pénétrante: le style. Sa langue souple, à la fois précise et fuyante, a des ressources merveilleuses. Tel paysage du Jardin de Bérénice, d'un trait rapide et d'une perspective infinie, est inoubliable.
THÉODORE DE BANVILLE
Il était charmant! Nous ne le rencontrerons plus, les jours d'été, sous les platanes du Luxembourg, qui lui parlaient de sa jeunesse chevelue; nous ne le verrons plus pâle, glabre, l'oeil agile et noir, marchant à pas menus au soleil, roulant sa cigarette et vous disant bonjour avec des petits mouvements courts et si gentils qu'on ne croyait pas tout à fait que ce fussent des mouvements humains et que ceux qui aiment les marionnettes y trouvaient quelque chose de la grâce qu'on rêverait à d'idéales figurines de la comédie italienne; nous ne le verrons plus se coulant sans bruit, discret et tranquille, et pourtant laissant deviner dans toute sa personne je ne sais quoi de rare et d'exquis, de chimérique aussi, qui faisait de ce vieux monsieur un personnage de fantaisie, échappé d'une fête à Venise, au temps de Tiepolo.
Nous ne l'entendrons plus conter des histoires avec l'esprit le plus fin et le plus vif, parlant, les dents un peu serrées, d'une voix qui montait à la fin des phrases et amusait étrangement l'oreille. Nous ne l'entendrons plus nous dire avec une gaieté étincelante et délicate des aventures anciennes de lettres, d'amour et de théâtre et rappeler en longs propos, pleins de lyriques hyperboles, les funambules et Pierrot qu'il aimait plus que tout au monde. Les jeunes poètes n'iront plus, dans ce beau jardin de la rue de l'Éperon où fleurissaient en tout temps les camélias bleus, saluer le vieux maître si poli, dont l'âme était fleurie comme son jardin. Il était charmant et c'est le plus chantant des poètes de son âge.
On a remarqué que le mot qu'il employait le plus souvent et qui trahit par conséquent son état d'esprit habituel est le mot lyre. C'est qu'il fut beaucoup lyrique en effet. Il s'est rendu témoignage à lui-même quand il a dit, dans l'envoi d'une ballade:
Prince, voilà tous mes secrets,
Je ne m'entends qu'à la métrique.
Fils du Dieu qui lance les traits,
Je suis un poète lyrique.
Baudelaire qui fut son contemporain et son ami a très bien dit que les poésies de l'auteur des Cariatides et des Stalactites témoignent de «cette intensité de vie où l'âme chante, où elle est contrainte de chanter, comme l'arbre, l'oiseau et la mer». État d'âme merveilleux et rare dans lequel, par un singulier privilège, M. de Banville demeura sans effort durant un demi-siècle. Dieu, dans sa bonté, l'avait fait naître avec une âme de rossignol. On nous dit qu'à la Font-Georges, près de Moulins, où s'écoula son enfance, quand il était fatigué de jouer, il accompagnait sur un violon rouge le ramage des oiseaux. Il grandit, heureux, sous l'oeil d'une soeur aînée, dans cet Éden dont il a rappelé depuis le souvenir en strophes renouvelées des poètes de la Renaissance.
Ô champs pleins de silence,
Où mon heureuse enfance
Avait des jours encor
Tout filés d'or!
Ô ma vieille Font-Georges,
Vers qui les rouges-gorges
Et le doux rossignol
Prenaient leur vol!
Maison blanche où la vigne
Tordait en longue ligne
Son feuillage qui boit
Les pleurs du toit!
Mais ce qui est merveilleux c'est que le violon rouge de la Font-Georges, Théodore de Banville en ait joué jusqu'à son dernier soupir. Pendant près de cinquante ans, le poète nous a fait entendre le violon écarlate, à l'âme sonore, qui ne sait de la vie que la joie. Le plus habile critique du symbolisme a dit excellemment du chanteur qui vient de mourir: «Poète il a la joie, la joie des idées, la joie de la couleur et des sons, la joie suprême des rimes et de l'ode.» Et l'on peut ajouter à une telle louange, décernée par M. Charles Morice, que jamais la réflexion n'a troublé cette joie d'enfant et d'oiseau chanteur.
Théodore de Banville est peut-être de tous les poètes celui qui a le moins songé à la nature des choses et à la condition des êtres. Fait d'une ignorance absolue des lois universelles, son optimisme était inaltérable et parfait. Pas un moment le goût amer de la vie et de la mort ne monta aux lèvres de ce gentil assembleur de paroles.
Sans doute il aima, il chercha, il trouva le beau. Mais le beau ne résultait pas pour lui de la structure intime des êtres et de l'harmonie des idées, c'était à son sens un voile ingénieux à jeter sur la réalité, une housse, une nappe brillante pour couvrir le lit et la table de Cybèle. Sa jolie infirmité fut de toujours nuer, nacrer, iriser l'univers et de porter sur la nature un regard féerique qui l'inondait d'azur et de rose tendre. Il faut croire qu'un jour du temps jadis, dans un parc cher aux amants, un petit Cupidon, blotti sous un myrte où se becquetaient des colombes, avait frotté du bout de son aile les lunettes dont la Providence devait chausser ensuite le nez de M. de Banville; car sans cela M. de Banville n'aurait pas vu en ce monde seulement des choses agréables; certains spectacles lui auraient donné l'idée du mal et de la souffrance qu'il ignora toujours; sans ces lunettes galantes, M. de Banville n'aurait pas vu l'oeuvre formidable des sept jours sous l'aspect gracieux qu'il lui découvre sans cesse; il ne l'aurait pas vue brillante et légère comme le ballet d'Armide. Si, dans son ciel biblique, l'antique Iaveh prend jamais la fantaisie de lire les vers descriptifs de M. de Banville, il ne reconnaîtra pas, sous tant d'ornements, sa rude création, nourrie de sang et de larmes. Il fermera le livre à la dixième page et s'écriera: «Par Lucifer! je n'ai pas créé la terre si aimable. Ce poète, qui chante mieux que mes séraphins, exagère visiblement l'élégance de mes ouvrages.» Je vous ai parlé souvent de mon professeur de rhétorique, et c'est un ridicule où je tombe généralement après quelque songerie un peu prolongée. Il faut que j'aie rêvé en écrivant ces notes nécrologiques. Car voici que je me rappelle avec exactitude que mon professeur de rhétorique, homme instruit et fort sensé, nous lut un jour en classe un endroit du Génie du Christianisme dans lequel Chateaubriand dit qu'il vit trois oeufs bleus dans un nid de merle. Mon professeur s'arrêta au milieu de sa lecture pour nous demander, avec cette bonne foi qui faisait le fond de son caractère, si les oeufs de merle nous paraissaient bleus.
—À mes yeux, ajouta-t-il, ils sont gris.
Il resta pensif un moment, répéta plusieurs fois:
—Ils sont gris, ils sont gris!…
Puis il reprit avec un soupir:
—Chateaubriand était bien heureux de les voir bleus!
Mon professeur avait raison: les poètes sont heureux; ils vivent dans un univers enchanté; ils voient tout en bleu et en rose. Autant et plus qu'un autre, M. de Banville eut ce bonheur-là.
En ce monde, où s'agitent tant de formes lamentables ou vulgaires, M.
Théodore de Banville distingua surtout des dieux et des déesses. Les
Vénus qu'il sut voir ont des chevelures «aux fines lueurs d'or, et leurs
beaux seins aigus montrent des veines d'un pâle azur».
Ce ne sont point des Grecques. La Vénus des Hellènes est trop pâle. Et puis elle a le tort d'être géomètre et métaphysicienne. La pensée roule dans sa belle tête avec l'exactitude d'un astre lumineux parcourant son zodiaque. Elle médite sur la force qui crée les mondes et en maintient l'harmonie. Les Vénus de M. de Banville sont vénitiennes. Elles ne savent pas un mot de mythologie. Ce sont de ces figures dont les peintres disent qu'elles plafonnent.
L'olympe du poète est un Olympe de salle de fêtes. En habit de carnaval héroïque, les dames et les cavaliers vont par couples et dansent avec grâce sous la coupole peinte, au son d'une molle musique. Et c'est là le monde poétique de M. Théodore de Banville.
Rien n'y parle au coeur; rien n'y trouble l'âme. Aucune amertume n'y corrompt la douceur qu'on y boit par les yeux et par les oreilles. Parfois la fête se donne dans la Cythère de Watteau, parfois à la Closerie des lilas, et il y vient des funambules et des danseuses de corde; parfois même elle se donne dans la baraque de la foire. C'est là qu'après mille tours merveilleux
Enfin, de son vil échafaud
Le clown sauta si haut, si haut,
Qu'il creva le plafond de toile,
Au son du cor et du tambour,
Et le coeur dévoré d'amour,
Alla rouler dans les étoiles.
Théodore de Banville, qui plaçait ainsi un clown dans le ciel comme une constellation nouvelle, à côté d'Andromède et de Persée, estimait en ces virtuoses de la dislocation des qualités de souplesse et de fantaisie qu'il possédait lui-même au plus haut degré, comme poète funambule. Car ce lyrique fut en poésie, quand il lui plut, un clown sans égal. Notre vieux Scarron n'est, à côté de lui, qu'un grossier matassin. Que Théodore de Banville ait inventé le comique particulier du rythme et de la rime, on l'a nié, et sans doute avec raison. D'ailleurs, personne n'invente jamais rien. Mais que ce rare poète ait si heureusement et si abondamment pratiqué cet art de bouffonnerie lyrique, c'est ce qu'on ne saurait contester. Et la vérité est que cette manière oubliée qui, dans notre vieille littérature s'appelait le burlesque, il l'a renouvelée, transformée, embellie, faite sienne de toutes les manières, si bien qu'on peut dire qu'il a créé un genre. Les Odes funambulesques et les Occidentales sont peut-être ce qu'il y a de plus original dans l'oeuvre de Théodore de Banville. Qui ne connaît parmi les lettrés, qui n'essaye encore de goûter cette satire innocente, aimable, riante qui prête de la grâce à la caricature et du style à la frivolité, cette folie qui garde après vingt et trente ans un air de jeunesse, cette muse qui est bien encore un peu celle des choeurs d'Aristophane et qui, tout en s'amusant à des espiègleries d'écolière déploie des ailes de Victoire?
Quand Théodore de Banville n'est pas le poète funambule, il est le poète virtuose par excellence. On a dit justement qu'il fut le dernier des romantiques et le premier des parnassiens. Il prit le vers de Hugo, l'assouplit, le rompit encore, l'étira à l'excès et y alluma des rimes éclatantes.
Dans la seconde partie de sa vie et de son oeuvre, M. de Banville s'est attaché à restaurer les vieux poèmes à forme fixe, rondeau, ballade, chant royal, lai et virelai. Il a déployé dans ces restitutions une adresse peu commune et toute l'habileté de main d'un Viollet-le-Duc poétique. Rien n'empêcherait de philosopher longtemps sur les tentatives de ce genre. Ce n'est peut-être qu'un amusement. Mais on ne peut nier qu'il soit délicat.
Il a exposé ses théories poétiques dans un petit manuel de poésie qu'on lit avec agrément, mais qui ne témoigne pas de beaucoup de savoir ni de réflexion. C'est de la métaphysique de rossignol. Au demeurant, la théorie du vers français est obscure et difficile et ce n'est peut-être pas affaire aux poètes à la constituer.
Il ne serait pas permis, même dans ces notes nécrologiques, d'oublier que M. de Banville a donné au théâtre des pièces qui ont été applaudies. Gringoire est resté au répertoire de la Comédie-Française.
Il importe de dire aussi que M. de Banville a écrit des contes en prose et même tout récemment un petit roman Marcelle Rabe. Je trouve à propos dans un élégant recueil de critique, qui vient de paraître, Profils et Portraits, quelques remarques fort justes sur ces Contes héroïques et féeriques, de Théodore de Banville. «Dans ces contes, dit M. Marcel Fouquier, il arrive que la pensée soit trop bien mise, avec une élégance un peu tapageuse. Le clinquant des broderies ou la richesse de l'étoffe, fait qu'on ne distingue plus la trame fine et forte du récit. Mais cette trame existe quand même, et la psychologie de ces contes, quand ils ne sont pas seulement de modernes contes de fées, est parfois d'un dramatique curieux ou d'un intérêt nuancé.» J'ajouterai que cette psychologie en est parfois étrangement déraisonnable. Mais ce n'est point un reproche à la mémoire de Théodore de Banville qui fut une si belle créature de Dieu, qu'il n'avait pas besoin d'avoir raison pour être aimable. Il est mort jeune à soixante-huit ans: c'était un poète. Que sa tombe soit blanche et riante, qu'on y sculpte une lyre et qu'on y plante un jeune laurier!
M. GASTON BOISSIER
L'ÉGLISE ET LES LETTRES AU IVe SIÈCLE[24]
Après avoir étudié, dans une suite d'ouvrages justement estimés, le monde romain depuis César et Cicéron jusqu'à Marc-Aurèle et Fronton[25], M. Gaston Boissier a été amené naturellement à considérer le mouvement des esprits dans la période agitée qui va de Constantin à la chute de l'empire. C'est le sujet de son nouveau livre, la Fin du paganisme, qui ne le cède aux précédents ni pour l'intérêt des questions qui y sont traitées, ni pour le bon sens ingénieux des idées, ni pour l'agréable facilité du style, et qui offre au grand public des lettrés et des curieux beaucoup de parties nouvelles. Prenant l'Église chrétienne à son triomphe, c'est-à-dire au point à peu près où M. Renan l'avait laissée dans le septième et dernier tome des Origines, M. Gaston Boissier la suit dans ses rapports avec le vieil empire auquel elle s'est enfin imposée, dans sa lutte avec le paganisme qui périt non sans majesté, et surtout dans l'accommodation, qui s'opéra alors, des idées anciennes au culte nouveau. Il a laissé volontairement dans l'ombre les événements politiques, renvoyant, pour la suite des faits, aux histoires de M. le duc de Broglie et de M. Victor Duruy; par contre, il s'est attaché à montrer les relations de l'Église et de l'École, à marquer, si je puis dire, la latinisation des galiléens. Pour mener à bien cette enquête importante et, dans son ensemble, nouvelle, il a interrogé surtout les écrivains qui pouvaient le mieux le renseigner, poètes chrétiens ou païens, philosophes, polémistes, apologistes, et demandé selon son expression, à la littérature des leçons d'histoire. Il l'a fait avec une adroite curiosité. Chez lui l'humaniste précède l'historien et apporte avec bonheur à l'histoire la contribution des lettres. C'est par l'examen des livres qu'il pénètre dans le vif des moeurs, des idées et des sentiments. Il excelle à tirer des écrits qu'il analyse le secret des âmes. Faire ainsi sortir la vie de ces pages qui semblaient mortes, c'est charmant cela! Et si ensuite on s'aperçoit que ces fines analyses ne sont pas reliées entre elles par des liens très solides, si l'on sent parfois le manque de suite et de continuité, si l'on reconnaît à la longue qu'on ne voyage pas sur un large continent, mais que plutôt on saute d'île en île, il faudra reconnaître encore que M. Gaston Boissier a si bien jeté ses cyclades, les a semées avec tant de raison et de goût, que le voyage n'en est ni moins instructif ni moins agréable. Voilà une louange que tout le monde lui donnera. Il en mérite une autre encore plus grande et plus haute. Il est tolérant et modéré; mais c'est ce dont les modérés et les tolérants sauront seuls le féliciter. Pour ma part, je goûte infiniment la bienveillante fermeté de son esprit. Il n'est en histoire, ni païen ni chrétien, et n'a d'autre parti que celui de la sagesse et de la modération. Sans lui donner toujours raison, je le trouve toujours raisonnable, et la grande marque qu'il est un historien honnête homme, c'est qu'on s'en veut presque à soi-même de n'être pas toujours de son avis. Je ne puis m'empêcher pourtant de trouver qu'il est trop indulgent pour Constantin, bien qu'il le soit moins que M. le duc de Broglie. Au contraire, il m'a semblé dur pour Julien. C'est un sujet sur lequel je ne puis trop m'étendre.
J'y reviendrai, car il me tient au coeur. Il y a aussi les manichéens pour lesquels M. Boissier montre, en passant, un mépris excessif, sans doute parce qu'ils soutenaient çà et là quelques absurdités trop sensibles. Il ne considère pas assez qu'ils étaient théologiens. Il s'étonne que saint Augustin ait pu être manichéen, comme s'il n'y avait pas dans le manichéisme de quoi séduire un rhéteur africain d'un esprit barbare et subtil, jamais plus heureux que quand il lui fallait raisonner en dépit de toute raison, au reste le plus fier génie de son temps et l'une des plus grandes âmes de toute l'humanité. Mais laissons les manichéens qui n'ont guère affaire ici. Si M. Gaston Boissier use de ménagements à l'endroit de Constantin, on voit bien pourtant que Constantin n'est pas un prince selon son coeur; on voit bien qu'il n'approuve pas les mesures violentes qui ont suivi l'édit de Milan. L'empereur dont la politique a toutes ses préférences c'est Valentinien Ier qui assura la paix religieuse à l'empire. Valentinien était un chrétien zélé, un homme ignorant et dur, qui vivait, dit-on, dans la compagnie de deux ourses domestiques. Mais il ne persécuta point ses sujets pour leur foi, hors peut-être les ariens. La paix qu'imposa la sagesse de ce prince dura dix-huit années, pendant lesquelles chrétiens et païens avaient également accès aux grands emplois. Collègues dans les mêmes magistratures, associés aux mêmes affaires, assis dans les mêmes conseils, ils apprenaient à se souffrir les uns les autres et ils oubliaient leurs querelles religieuses. La tolérance avait très vite ramené la concorde. Cette trêve de Valentinien a inspiré à M. Gaston Boissier des réflexions excellentes qu'il faut citer tout entières.
Le conseil de Valentinien devait ressembler à celui de beaucoup de princes de nos jours. On y voyait siéger ensemble des personnes de religion différente, occupant des magistratures semblables, associées aux mêmes affaires. Nous regardons comme une grande victoire du bon sens, qui a coûté des siècles de combats, qu'on ait fini par ne plus demander compte à ceux qu'on admet aux emplois publics du culte qu'ils professent et par croire qu'ils peuvent être séparés sur tout le reste, pourvu qu'ils soient unis par le désir d'être utiles à leur pays. Les Romains du IVe siècle y étaient arrivés du premier coup. La nécessité leur avait fait trouver une sorte de terrain commun sur lequel les gens de tous les partis pouvaient se réunir: c'était le service de l'État, auquel les païens résolus, comme Symmaque ou Ricomer, et des chrétiens pieux, comme Probus ou Mallius Theodorus, consacraient leur vie avec un dévouement, une fidélité qui ne se sont jamais démentis.
Au fond, ces grands personnages ne s'aimaient guère; mais l'habitude de se fréquenter, d'être assis dans les mêmes conseils, de travailler à la même oeuvre, avait amené entre eux une sorte d'accord et de tolérance réciproque dont l'empire aurait tiré un grand profit, s'il avait su s'en servir. On a cru longtemps qu'un pays ne peut subsister dans sa force et dans son unité que si tous les citoyens partagent les mêmes croyances. On pense aujourd'hui que, même divisés entre des religions différentes, ils peuvent s'entendre et s'unir quand il s'agit du bien commun et que la diversité des cultes n'est pas une cause nécessaire d'affaiblissement pour le sentiment national. C'est la condition de la plupart des États modernes; elle ne nuit pas à leur prospérité et il n'y avait pas de raison pour que l'empire romain s'en trouvât plus mal qu'eux.
L'esprit de tolérance dont témoigne cette page anime tout le livre. Mais M. Gaston Boissier est visiblement satisfait quand cet esprit l'incline du côté des chrétiens. Car, tout cicéronien qu'il est, il les aime et c'est peut-être eux qu'en secret il préfère, à condition toutefois qu'ils ne manquent pas trop de grammaire et de prosodie.
Les grands évêques patriciens et lettrés du IVe siècle, à qui ne faisait défaut ni la politesse ni la politique, lui plaisent entre tous, et il en fait d'excellents portraits. S'étant avisé que l'un deux, saint Ambroise, soutint un jour, d'aventure, la liberté de conscience, il ne manque pas de mettre cette attitude en relief, d'une manière d'ailleurs assez piquante. C'était dans la fameuse polémique avec Symmaque au sujet de cette statue de la Victoire que l'empereur avait fait enlever du Sénat. Les sénateurs païens qui avaient coutume de brûler de l'encens sur un autel placé devant la déesse, demandaient le rétablissement de la statue. Ils étaient nombreux et même ils formaient parfois la majorité.
Saint Ambroise, très honnête homme mais un peu iconoclaste à mon sens, déclarait au contraire que, si l'idole avait été enlevée, c'était au nom de la liberté des croyances que le pouvoir avait pris cette mesure équitable. «Était-il juste en effet, disait-il, que les sénateurs chrétiens fussent forcés d'assister à des cérémonies dont ils avaient horreur? Pourquoi voulait-on à toute force les en rendre témoins, si ce n'était pour les en faire complices?»
Et, après avoir cité ces paroles, notre historien prend plaisir à montrer que l'évêque de Milan invoque là une raison qui a été beaucoup reprise de nos jours par nos libres penseurs qui ne souffrent point d'emblèmes religieux en dehors des églises, sous prétexte qu'ils sont une injure pour ceux qui professent d'autres croyances ou même qui n'en professent aucune. Et il met ainsi saint Ambroise un peu malicieusement du côté des défenseurs les plus modernes et les plus impétueux de la liberté de conscience.
On voit, par ces exemples, que M. Gaston Boissier ne craint pas ces rapprochements du présent et du passé qui abondent dans les livres historiques de M. Ernest Renan et qui sont permis même aux archéologues les plus sévères, car on en retrouve plusieurs jusque dans le Mithridate de M. Théodore Reinach.
Nous avons indiqué l'esprit du livre. Il est temps d'en préciser le sujet principal, qui est, autant qu'on peut l'énoncer en si peu de mots, l'appropriation de la culture antique et païenne aux besoins de la chrétienté triomphante. Les premières générations chrétiennes n'avaient de culture d'aucune sorte. La foi au Crucifié s'était répandue d'abord parmi les humbles et les simples, parmi de très petites gens que dédaignait une société vieille et fière. Ces ignorants possédaient, il est vrai, de petits livres exquis. Les évangiles canoniques ont une saveur délicieuse dont nous sommes très friands aujourd'hui, mais qui eût soulevé le coeur d'un Pline ou d'un Sénèque. L'aristocratie du monde romain formée à l'École, experte en rhétorique, nourrie des chefs-d'oeuvre de l'antiquité, n'aurait pas entendu sans dégoût le langage barbare et bas d'un Luc ou d'un Matthieu. Cela nous paraît bien étrange. Pourtant, si nous recherchions depuis combien de temps on a reconnu le mérite littéraire des Évangiles, il nous arriverait peut-être de découvrir que c'est depuis quatre-vingt-dix ans environ. Au moyen âge, on ne prenait pas garde à cette sorte de mérite. Et l'on aurait bien surpris un homme pieux du XVIIe siècle ou du XVIIIe, si on lui avait dit que ces livres sacrés étaient aussi des monuments littéraires de quelque valeur. Le beau monde méprisait ces pauvres gens qui goûtaient en secret le rafraîchissement du Christ et attendaient le règne de Dieu sur la terre. «Il y a, disait Celse, une nouvelle race d'hommes, nés d'hier, sans patrie ni traditions antiques, ligués contre toutes les institutions civiles et religieuses, poursuivis par la justice, généralement notés d'infamie et se faisant gloire de l'exécration commune: ce sont les chrétiens.» Des malheureux ainsi traités ne pouvaient pas beaucoup souffrir de l'humilité de leur littérature. Mais quand le christianisme eut pénétré dans les hautes classes de la société et fait des prosélytes parmi les avocats et les rhéteurs, ceux qui le dirigeaient se trouvèrent dans un grand embarras. Le nouveau culte n'avait point d'écoles et il n'en pouvait avoir. Comment instruire la jeunesse chrétienne? L'envoyer aux écoles des païens? On y commentait des livres tout pleins de l'histoire abominable des dieux. Mais laisser les fils des riches familles chrétiennes dans l'ignorance des lettres profanes, c'était les abaisser au niveau de la plèbe, leur ôter l'espoir de parvenir aux dignités, les abattre du rang où les plaçait leur naissance et remettre ainsi aux païens l'avantage des emplois et du pouvoir. Une telle conduite eût été insensée. Aucun docteur, pas même Tertullien, ne conseilla de la tenir. Les petits chrétiens riches allèrent à l'école, et ils y apprirent, sous la férule du maître, à côté des petits païens, les mensonges des poètes. On imagine difficilement ce qu'était alors l'école, et l'importance que la belle société romaine attachait à la grammaire, à la rhétorique et à la poésie. Ces Romains de la décadence, qui étaient en réalité beaucoup plus polis, plus honnêtes, plus candides, plus vertueux que nous ne croyons, gardaient avec une sorte de piété le trésor intellectuel qu'ils ne pouvaient plus accroître. Ils étaient très littéraires et croyaient de bonne foi qu'il n'y a pas d'occupation plus digne d'un honnête homme que de faire de longues phrases ou de petits vers. Au IVe siècle, le beau style et la rhétorique menaient à tout, même à l'empire. On n'y pouvait résister quand on était honnête homme, et précisément les chrétiens étaient devenus honnêtes gens. «L'Église, toute-puissante (je cite M. Boissier), ne fit aucune tentative pour créer une éducation nouvelle qui fût entièrement conforme à ses doctrines.»
Sortis des écoles païennes, les chrétiens n'eurent point une façon particulière d'écrire, et, hors le cas où ils affectaient un langage populaire pour être entendus des ignorants, ils continuèrent comme les païens la vieille littérature de Rome. Ils imitèrent Cicéron dans leurs dialogues et Virgile dans leurs poèmes. Au IIIe siècle, il est vrai, un chrétien, peut-être un évêque, le poète Commodien, avait composé des ouvrages populaires en vers où le rythme remplaçait la mesure et qui ne devaient rien à l'école. Mais il ne fut pas suivi et la poésie chrétienne se coula dans le moule antique, comme M. Boissier le montre par l'exemple de saint Paulin de Nole et de Prudence.
On peut dire que l'Église triomphante fut vaincue par l'École. Cette victoire des lettres et du génie antique eut des conséquences incalculables. Elle sauva une part précieuse des richesses de l'esprit humain. Elle n'empêcha pas la barbarie et la longue rudesse des sociétés nouvelles. Mais, en conservant la tradition, elle assura la revanche des Muses pour le jour où l'antique Apollon devait l'emporter, une fois encore, sur le Galiléen dans l'Italie, à Rome et jusque dans le palais du pape, converti lui-même au paganisme des arts. Elle rendit possibles la Renaissance italienne et la Renaissance française, et les chefs-d'oeuvre de ce siècle classique où un évêque conta les aventures du fils d'Ulysse.
Qu'est-ce donc que cette beauté antique que rien n'a pu vaincre et qui n'est qu'endormie quand on la croit morte? On raconte qu'à Rome, le 18 avril 1485, des ouvriers lombards, qui creusaient la terre sur la voie Appienne, découvrirent un tombeau de marbre blanc. Le couvercle étant soulevé, on trouva une jeune vierge qui, par l'effet des aromates ou par un prodige de la magie antique reposait toute fraîche dans cette couche fidèle. Ses joues étaient roses et souriaient, sa chevelure coulait à longs flots sur sa blanche poitrine. Le peuple, ému d'enthousiasme et d'amour, porta la vierge dans son lit de marbre au Capitole où la ville entière vint la contempler longuement en silence, car, dit le chroniqueur, sa beauté était plus grande mille fois que celle des femmes de nos temps. Enfin, Rome fut si fort agitée à la vue de cette vierge, dont la forme divine triomphait de la mort, que le pape en prit de l'inquiétude; et, craignant qu'un culte païen et impie ne vînt à naître aux pieds de la belle exhumée, il la fit dérober nuitamment et ensevelir en secret. Mais ce n'était pas en vain que les hommes avaient un moment contemplé son visage.
Elle était la beauté antique: pour l'avoir seulement entrevue, le monde se mit à refleurir. Et aussitôt commença la renaissance des lettres et des arts. M. Gaston Boissier, qui est avant tout un humaniste, me pardonnera si ce beau symbole a passé dans mon esprit encore tout occupé de la Fin du paganisme.
L'EMPEREUR JULIEN[26]
Nous avons, la dernière fois, considéré dans son ensemble le livre de M. Gaston Boissier. Je voudrais aujourd'hui rouvrir cet excellent ouvrage et m'arrêter un peu sur les pages consacrées par l'historien humaniste à l'oeuvre politique et religieuse de l'empereur Julien. Julien est un homme vraiment extraordinaire. Il était tout enfant quand mourut Constantin, son oncle; échappé seul avec Gallus, son frère, au massacre de toute sa famille, il grandit dans la triste et molle prison de Césarée, où le retenait Constance qui ne pouvait se résoudre ni à le laisser vivre ni à le faire périr. Cette existence de prince oriental aurait dû le rendre imbécile et cruel. Gallus n'y résista pas: il en fut abêti. Julien en sortit intelligent et bon, actif et chaste comme s'il avait été nourri parmi des stoïciens. Rien de plus capricieux que le despotisme. Constance permit à Julien, parvenu à l'âge d'homme, d'étudier à Athènes et à Constantinople. Mais la vie du jeune prince était sans cesse menacée: il devait s'attendre à tout moment à recevoir la mort ou la pourpre. C'est la pourpre qu'il reçut. Il la dut à l'impératrice, la belle et sage Eusébie, qui l'aimait. Elle sut obtenir pour lui du faible Constance le titre de César et le gouvernement des Gaules. La nature du sentiment qui unissait Eusébie et Julien n'est guère douteuse. Mais de tous les hommes qui durent leur fortune à l'amour, Julien est peut-être celui qui prit le moins de soin de plaire aux femmes. Il fallait qu'Eusébie eût des goûts assez rares dans son sexe pour s'attacher à un jeune homme si austère. Julien, petit et trapu, n'était pas beau, et il affectait, par sa négligence volontaire, de rendre sa personne plus disgracieuse qu'elle n'était naturellement. Il portait une barbe de bouc où le peigne ne passait jamais. Sa faiblesse était de croire qu'une barbe est philosophique quand elle est sale. Il négligeait de se faire tailler les cheveux. Il avait les ongles noirs et les mains tachées d'encre, et il s'en vantait. Son affectation, après tout innocente, était de paraître rude, gauche et rustique. Il se comparait lui-même complaisamment au bourru de la comédie. Comme sa famille était originaire de Mésie, il aimait à dire qu'il était un sauvage, un vrai paysan de l'Ister. Tel qu'il était, Eusébie l'aima. C'est à elle qu'il dut la vie et le pouvoir. Et quand il partit pour les Gaules, elle lui fit un présent dont il fut plus satisfait que de la pourpre. Elle lui donna des livres, toute une vaste bibliothèque de poètes et de philosophes. Julien lui en fut reconnaissant et lorsqu'il composa le panégyrique de l'impératrice, il n'eût garde d'oublier une libéralité qui lui avait été si douce. «Eusébie, dit-il, me donna une telle quantité de livres que j'eus de quoi satisfaire pleinement mon désir, quelque insatiable que fût mon avidité pour ce commerce de l'esprit, et qu'ainsi, la Gaule et la Germanie devinrent pour moi un musée de lettres helléniques. Sans cesse attaché à ce trésor, je ne saurais oublier la main qui me l'a donné. Quand je suis en expédition, un de ces livres ne manque point de me suivre comme partie de mon bagage militaire.»
Ce jeune César, bibliothécaire et philosophe, qui n'avait quitté qu'à regret le manteau court des Athéniens, faisait d'abord un plaisant soldat. Marchant courbé, les yeux à terre comme un écolier, il avait grand'peine à marquer le pas sur l'air de la pyrrhique, et tandis que, ceint de la cuirasse, il s'exerçait au métier militaire, il murmurait entre les dents: «Voilà qui me va comme une selle à un boeuf!» Et, par intervalles, il soupirait: «Ô Platon!» Enfin, c'était, comme le dit le bon Ammien Marcellin, un jeune élève des Muses, nourri, nouvel Erechtée, dans le giron de Minerve, sous les pacifiques ombrages de l'Académie. Mais il avait l'âme ingénieuse et forte; après quelques semaines, il devint un dur soldat, un capitaine habile. Ses campagnes de Germanie sont dignes d'un Trajan. En quatre années, Julien passa trois fois le Rhin, délivra vingt mille prisonniers romains, réduisit quarante villes fortes et se rendit maître de tout le pays. Cependant il restait l'écolier d'Athènes, le disciple des philosophes. Il allait de ville en ville montrant aux barbares sa douceur et sa simplicité. Dans sa chère Lutèce, où il avait établi ses quartiers, il menait cette vie de méditations et d'austérités qui, selon ses maîtres néoplatoniciens, est la vie excellente. Il jeûnait et priait pour être digne d'avoir commerce avec les dieux, et, en effet, il eut des visions qu'Ammien Marcellin a rapportées. C'est là, dans le palais des Thermes, dont les ruines entendent aujourd'hui, chaque soir, les chansons des étudiants, que Julien fut proclamé Auguste par ses soldats. À défaut de couronne mieux appropriée, ils offrirent à Julien un diadème de femme, qu'il repoussa avec le doux mépris d'un philosophe. On lui tendit ensuite un frontail de cheval, dont il ne voulut pas non plus. Les soldats étaient fort embarrassés, quand un hastiaire, détachant son collier de porte-dragon, le mit sur la tête du nouvel Auguste.
La mort de Constance étant survenue à propos pour éviter la guerre civile, Julien, reconnu par tout l'empire, n'eut pas à combattre l'Auguste, mais à l'ensevelir.
On raconte qu'un jour, dans une ville dont j'ai oublié le nom, tandis que Julien, nouvellement revêtu de la pourpre, traversait les rues au milieu des acclamations du peuple, une vieille femme aveugle, levant le bras vers le jeune César, s'était écriée d'une voix prophétique: «Voilà celui qui rétablira les temples des dieux!» Alors Julien était chrétien comme son père. Par les ordres de Constance, il avait été formé dès l'enfance à la piété galiléenne; même il avait reçu les ordres mineurs et lu l'Évangile au peuple, dans l'église de Césarée. Pourtant, cette femme avait raison, et quelque pieux ennemi des chrétiens, Libanius ou Maxime d'Éphèse, pouvait la proclamer inspirée du ciel, ou croire que Minerve elle-même, comme au temps d'Homère, avait pris le visage d'une mortelle pour encourager son ami à la sagesse. Julien, élevé à l'empire, devait accomplir dans son illustre règne de quelques mois ce qu'avait annoncé la vieille aveugle. Il n'avait jamais été galiléen que par force et, tout jeune, il détestait le christianisme comme la religion de ses oppresseurs et des meurtriers de toute sa famille. Tandis qu'il fréquentait à Nicomédie les tombeaux des martyrs, il méditait sur les mystères de la bonne déesse et sur la divinité du Soleil. Chrétien en apparence, il était helléniste dans son coeur. «C'était, dit Libanius, au contraire de la fable, le lion qui prenait la peau de l'âne.» Et Libanius dit encore que Julien, devenu Auguste, brisa comme un lion furieux tous les liens qui l'attachaient au christianisme.
Il n'est pas possible de faire le dénombrement exact des chrétiens et des païens de l'empire à l'avènement de Julien. On peut croire qu'en Égypte et dans toute la province d'Afrique les forces numériques des galiléens et celles des hellénisants étaient à peu près égales. Il est certain qu'en Asie, au contraire, la population des villes était chrétienne en grande majorité. En Syrie, dans le Pont, en Cappadoce, en Galatie, les paysans eux-mêmes étaient chrétiens. En Europe, le christianisme n'avait guère pénétré dans les campagnes; là, le pagus, le village, demeuré idolâtre, devait donner son dernier nom à la vieille religion abolie. Mais les cultes rustiques de l'Italie et de la Gaule n'avaient rien de commun avec le mysticisme savant des rhéteurs et des philosophes hellénisants. Quant aux villes d'Occident, celles de langue grecque étaient plutôt galiléennes et celles de langue latine plutôt païennes. Mais c'est là une distinction qu'on n'oserait pas maintenir avec beaucoup de rigueur. En résumé, les chrétiens l'emportaient sans doute par le nombre sur les hellénistes et les païens réunis.
Ils tenaient les charges et les emplois, ne le cédant aux hellénistes que dans l'École qui était, il est vrai, une grande puissance dans la société du IVe siècle. En l'état des choses, un politique n'eût pas relevé les autels renversés par Constantin. Mais Julien n'était pas un politique. C'était un croyant et même un illuminé. Il rétablit le culte et les sacrifices pour l'amour des dieux et non point en considération des hommes. Théologien profond et moraliste austère, il agit d'après les suggestions de sa conscience et les mouvements d'une foi exaltée par le jeûne et l'insomnie. Il ne dormait pas. La nuit, à peine étendu sur sa natte grossière, il se relevait pour écrire ou pour méditer. On frémit à la pensée d'un empereur qui ne dort jamais. Ses écrits témoignent de son exaltation mystique. Voici ce qu'il nous dit dans un de ses petits traités de théologie:
«Dès mon enfance, je fus pris d'un amour violent pour les rayons de l'astre divin. Tout jeune, j'élevais mon esprit vers la lumière éthérée; et non seulement je désirais fixer sur elle mes regards pendant le jour, mais la nuit même, par un ciel serein et pur, je quittais tout pour aller admirer les beautés célestes. Absorbé dans cette contemplation, je n'entendais plus ceux qui me parlaient et je perdais conscience de moi-même.»
Personne ne contestera la sincérité de ces effusions. Julien était un homme religieux. Cela ne fait point de doute. On s'accorde moins bien sur le caractère de la religion qu'il professait. M. Gaston Boissier y veut voir un culte nouveau, artificiel, dont Julien était l'inventeur et qu'il tirait tout entier, dogme par dogme, de son cerveau échauffé. Mais on ne conçoit pas comment un culte de ce genre aurait pu être instauré en quelques mois. Je crois, au contraire, que Julien rétablit la vieille religion dans les formes qu'elle avait prises alors.
Cette religion n'était point le paganisme si l'on entend par ce mot l'idolâtrie populaire; ce n'était pas non plus le polythéisme, depuis longtemps remplacé, dans l'esprit des Romains lettrés, par la notion du dieu unique et de la providence divine. C'était l'hellénisme, pour la désigner par le nom qu'on lui donnait alors. Julien était un théologien subtil; à l'exemple de ses maîtres, il interprétait ingénieusement les mythes anciens. Il n'était pas novateur le moins du monde. Ses idées sur le Soleil et sur la mère des dieux sont tirées de Porphyre et de Jamblique. Il manifeste en divers endroits de ses écrits son dessein de ne point s'écarter des doctrines de Jamblique. «Suivons, dit-il, les traces récentes d'un homme, qu'après les dieux je révère et j'admire à l'égal d'Aristote et de Platon.» Et ailleurs: «Prends les écrits du divin Jamblique et tu y trouveras le comble de la sagesse humaine». Or Porphyre et Jamblique n'étaient pas seulement des philosophes néoplatoniciens, c'étaient aussi des thaumaturges et des mages. Quand ils priaient, leur corps s'élevait du sol à plus de dix coudées, et leur visage comme leurs vêtements prenaient une éclatante couleur d'or. Ces néoplatoniciens donnèrent aux religions de la Grèce leur dernière forme savante et bizarre. C'est cette forme que rétablit Julien. Il la restitua, mais ne l'inventa pas. On est amené à reconnaître qu'à ce moment de l'humanité un esprit religieux était contraint de choisir entre le mysticisme des néoplatoniciens et le dogmatisme chrétien. Et si l'on compare ces deux manières d'envisager le divin, on s'aperçoit bien vite qu'elles ne diffèrent pas autant que les théologiens l'ont cru. Sans prétendre, avec l'habile et singulier Émile Lamé, que Julien ait été plus chrétien que les chrétiens, il faut reconnaître que l'apostat se rapprochait beaucoup par la doctrine et par les moeurs de l'Église qu'il voulut détruire et qui, triomphante, jeta pendant quatorze siècles, l'anathème à sa mémoire. Il n'est pas vrai que Julien ait laissé aux chrétiens, comme dit M. Boissier, «l'avantage de ce dieu unique et universel qui veille sur toutes les nations sans distinction et sans préférence». Le dieu un et triple de Julien ressemble, au contraire, beaucoup à la trinité de saint Athanase et des chrétiens hellénisants. Julien et Libanius étaient platoniciens; les Basile et les Athanase l'étaient aussi. Que fit, en somme, cet honnête entêté de Julien sinon remplacer la trinité chrétienne par la triade alexandrine, le dieu unique des chrétiens par le dieu unique des philosophes, le Logos ou Verbe fils par le roi soleil, l'Écriture et la révélation par l'explication des mythes, le baptême par l'initiation aux mystères, la béatitude éternelle des saints par l'immortalité des héros et des sages? Ces idées vues à distance sont comme des soeurs qui se ressemblent et ne se reconnaissent pas. Et si l'on regarde à la morale de Julien, on est encore plus frappé de voir qu'un même idéal de pauvreté, de chasteté et d'ascétisme coule des sources alexandrines et des sources galiléennes. L'apostat vécut comme un saint. Ammien Marcellin, témoin de toute sa vie, nous apprend qu'après la mort de sa femme Hélène, il resta étranger à tout commerce charnel. «Cette continence, ajoute le doux Ammien, était grandement favorisée par les privations de nourriture et de sommeil qu'il s'imposait et qu'il observait dans son palais avec la même rigueur que dans les camps.»
Comme un père de l'Église, Julien fit profession de haïr et de fuir les jeux du cirque. Il tenait pour honteux de regarder danser des femmes et des jeunes garçons beaux comme des femmes. Il couchait sur une natte, ainsi qu'un ascète, et jusqu'à la négligence où il laissait sa barbe et ses ongles sent en lui la vertu chrétienne.
Pourtant l'hellénisme, souple dans ses dogmes, ingénieux dans sa philosophie, poétique dans ses traditions, eût coloré peut-être l'âme humaine de teintes variées et douces, et c'est une grande question de savoir ce qu'eût été le monde moderne s'il avait vécu sous le manteau de la bonne déesse et non à l'ombre de la croix. Par malheur, cette question est insoluble. Julien n'a pas réussi. Son oeuvre a péri avec lui. Avec lui sont tombées les espérances que Libanius exprimait avec un noble et candide enthousiasme, alors qu'il s'écriait:
«Nous voilà vraiment rendus à la vie; un souffle de bonheur court par toute la terre, maintenant qu'un dieu véritable, sous l'apparence d'un homme, gouverne le monde, que les feux se rallument sur les autels, que l'air est purifié par la fumée des sacrifices.»
Il serait permis du moins de rechercher si la tentative de Julien était aussi insensée qu'on a dit. Il semble qu'elle n'eut pas de commencements malheureux. L'enthousiasme était grand dans les villes et l'empereur fut obligé d'interdire par édit les applaudissements qui accueillaient son entrée dans les temples. Comme sous Constantin, mais en sens contraire, il y eut de nombreuses conversions et entre autres celle de Pégase, évêque d'Ilion. Ces résultats furent obtenus dans un règne si court qu'il en faut compter le temps non par années, mais par mois. Il est certain, par contre, que des difficultés nouvelles surgissaient de jour en jour et que la situation était à la mort de Julien moins bonne qu'à son avènement. Mais il ne faut pas affirmer que la tentative était impossible. Nous n'en savons rien. Était-elle d'ailleurs si inopportune dans une société qui sentait le besoin impérieux d'une religion universelle et que les disputes incessantes des sectes chrétiennes commençaient à lasser?
Si Julien s'est trompé (et il s'est trompé en définitive, puisqu'il n'a pas réussi), du moins s'est-il trompé comme un honnête homme. Nous avons vu qu'il était sincère. Il unissait la tolérance à la foi et c'est une rare et belle alliance. Il est vrai que cette modération lui a été contestée. M. le duc de Broglie a voulu faire de Julien un persécuteur; mais l'embarras qu'il y éprouve est l'indice, chez un historien si habile, d'une situation fausse. Julien s'est toujours montré contraire aux mesures violentes et à cet égard il est unique dans le monde romain.
«J'ai résolu, dit-il, d'user de douceur et d'humanité envers les galiléens; je défends qu'on ait recours à aucune violence et que personne soit traîné dans un temple ou force à commettre aucune autre action contraire à sa volonté.»
Il n'a jamais démenti ces belles paroles et il disait encore peu de temps avant sa fin:
«C'est par la raison qu'il faut convaincre et instruire les hommes, non par les coups, les outrages et les supplices. J'engage donc et toujours ceux qui ont le zèle de la vraie religion à ne faire aucun tort à la secte des galiléens, à ne se permettre contre eux ni voies de fait ni violences. Il faut avoir plus de pitié que de haine envers des gens assez malheureux pour se tromper dans des choses si importantes.»
Et ce qu'il y a d'intéressant chez Julien, c'est qu'il est à la fois un croyant exalté et un philosophe plein d'humanité. Il a donné au monde ce spectacle unique d'un fanatique tolérant.
Partial et débonnaire, cet empereur recourt pour défendre l'orthodoxie aux subtilités du raisonnement et à l'ironie philosophique. Il raille ceux qu'il pourrait mettre à mort et, comme il se moque avec esprit, on dit qu'il est intolérant. Nourri dans la violence romaine et dans la cruauté byzantine, il semble n'avoir appris que le respect de la vie humaine et le culte de la pensée. Il est empereur, et pour punir ses sujets qui l'ont offensé, lui et les dieux, il écrit contre eux une satire dans le goût des traités de Lucien. Et c'est un adversaire très dangereux, car tout mystique qu'il est et, malgré son astrologie, il a l'esprit acéré.
Au début de son principat, sa clémence ingénieuse rappelle les évêques exilés par Constance. Ce sont des ariens qu'il déchaîne sur l'Église. «Car il savait, dit Ammien, que les chrétiens sont pires que des bêtes féroces quand ils disputent entre eux.» Sans persécuter les chrétiens, il leur fit beaucoup de mal en leur retirant le droit d'enseigner la rhétorique. Qu'ils laissent aux hellénistes, disait-il, le soin d'expliquer Homère et Platon et qu'ils aillent dans les églises des galiléens interpréter Luc et Matthieu. Il eut l'idée, un peu trop piquante, de relever le temple de Jérusalem pour faire mentir les prophéties de Jésus-Christ. Il mourut chez les Perses sans avoir réalisé ce projet. Il avait soumis l'Arménie, la Mésopotamie, passé le Tigre et pris Ctésiphon quand il fut frappé mortellement d'une flèche au foie. Ammien Marcellin, témoin de sa mort, a conservé ses dernières paroles. Il n'est pas probable que Julien les ait prononcées telles que l'historien les rapporte, et le discours est peut-être entièrement supposé. Il n'en exprime pas moins les pensées véritables de Julien que son biographe avait surprises dans une longue et constante intimité. C'est le testament de cet homme extraordinaire. Il lui fait trop d'honneur pour que je ne le cite pas tout entier.
«Mes amis et mes compagnons; la nature me redemande ce qu'elle m'avait prêté; je le lui rends avec la joie d'un débiteur qui s'acquitte et non point avec la douleur ni les remords que la plupart des hommes croient inséparables de l'état où je suis. La philosophie m'a convaincu que l'âme n'est vraiment heureuse que lorsqu'elle est affranchie des liens du corps et qu'on doit plutôt se réjouir que s'affliger lorsque la plus noble partie de nous-mêmes se dégage de celle qui la dégrade et qui l'avilit. Je fais aussi réflexion que les dieux ont souvent envoyé la mort aux gens de bien comme la plus grande récompense dont ils pussent couronner leur vertu. Je la reçois à titre de grâce; ils veulent m'épargner des difficultés qui m'auraient fait succomber, peut-être, ou commettre quelque action indigne de moi. Je meurs sans remords, parce que j'ai vécu sans crime, soit dans les temps de ma disgrâce, lorsqu'on m'éloignait de la cour et qu'on me retenait dans des retraites obscures et écartées, soit depuis que j'ai été élevé à l'empire. J'ai regardé le pouvoir dont j'étais revêtu comme une émanation de la puissance divine; je crois l'avoir conservée pure et sans tache, en gouvernant avec douceur les peuples confiés à mes soins, et ne déclarant ni ne soutenant la guerre que par de bonnes raisons. Si je n'ai pas réussi, c'est que le succès dépend de la volonté des dieux. Persuadé que le bonheur des peuples est la fin unique de tout gouvernement équitable, j'ai détesté le pouvoir arbitraire, source fatale de la corruption des moeurs et des États. J'ai toujours aimé la paix; mais dès que la patrie m'a appelé et m'a commandé de prendre les armes, j'ai obéi avec la soumission d'un fils aux ordres absolus d'une mère. J'ai regardé le péril en face, je l'ai affronté avec allégresse. Je ne vous cacherai point qu'on m'avait prédit, il y a longtemps, que je mourrais d'une mort violente. C'est pourquoi je remercie le Dieu éternel de n'avoir pas permis que je périsse ni sous les coups des conspirateurs, ni dans les souffrances d'une longue maladie, ni par la cruauté d'un tyran. J'adore sa bonté sur moi de ce qu'il m'enlève de ce monde par une mort glorieuse au milieu d'une glorieuse entreprise. Aussi bien, à juger sainement des choses, c'est une lâcheté égale de souhaiter la mort lorsqu'il serait à propos de vivre et de regretter la vie lorsqu'il est temps de mourir.»
Ne croit-on pas entendre Marc-Aurèle? Si j'ai tenté cette trop rapide apologie de Julien, c'est qu'il me semble que l'Apostat, après avoir été fort maltraité par les auteurs ecclésiastiques, n'a pas trouvé beaucoup de faveur chez les écrivains philosophes de notre temps. Auguste Comte est très dur pour lui. J'entendais un soir M. Renan dire sous la rose: «Julien! c'était un réactionnaire!» Peut-être, mais ce fut certainement un empereur honnête homme et un théologien homme d'esprit. Il eut tort, j'y consens, de vouloir retenir ce qui était voué à une destruction irréparable, mais n'a-t-il pas déployé les plus rares qualités dans la défense d'une cause désespérée? Enfin, n'est-ce donc rien que d'avoir réuni sous la pourpre les vertus du philosophe, du pontife et du soldat?
GYP[27]
Passionnette. Le mot n'est pas dans le Littré. Il n'est pas non plus dans le dictionnaire de l'Académie. Du moins, je l'ai cherché sans le trouver dans l'édition de l'an VI, qui est celle que je préfère, parce qu'elle a une jolie vignette, de style Louis XIV, où l'on voit un cartouche de palmes entre deux vases de fleurs, au milieu d'un paysage historique, et le cartouche porte cette inscription en lettres capitales: «À l'Immortalité». Je n'ai pas sous la main les éditions plus récentes, mais je gagerais hardiment que Passionnette ne s'y trouve pas. Pourtant le mot est français et bien français. Pourquoi la Compagnie ne l'accueillerait-elle pas dans la prochaine édition de ce dictionnaire où elle obéit à l'usage, grand professeur de langue, notre maître et le sien? Je présenterais volontiers à ce sujet une humble requête à M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, qui, comme poète comique, ne peut manquer de sentir combien ce mot de passionnette est clair, expressif, charmant. Je confesse qu'il est jeune. Ni le Trévoux ni Furetière ne le connaissaient. Mon vieux Furetière, qui fait mes fréquentes délices, donne seulement passion. Et après avoir cité cet exemple de M. Nicole: «Les effets extraordinaires des passions ne peuvent être imités par la raison», il ajoute, avec cette ingénuité si touchante chez un savant: «Les philosophes ne s'accordent pas sur le nombre des passions». Il leur serait également difficile de s'accorder sur le nombre des passionnettes. Et ce ne serait pas un labeur indigne des Quarante que de définir exactement passionnette. Je propose, en attendant, la définition que voici:
Passionnette, s. f., petite passion, se dit du vif sentiment d'une mondaine pour un mondain. Imperceptible piqûre d'aiguille au coeur. Gyp croit qu'une femme de bien doit en mourir.
On l'avait bien dit, à madame de Gueldre, qu'elle aurait sa passionnette. «Elle viendra, lui répétait une belle et savante amie, elle viendra la passionnette, et peut-être étrangement banale, sans que vous sachiez pourquoi ni comment vous vous éprendrez du premier venu qui, probablement, ne sera capable ni de vous comprendre, ni même de vous aimer.» Et ces fortes expressions, par lesquelles une mondaine exagérait la fragilité des femmes, devaient être pour madame de Gueldre si précises et si littérales!
C'était, une charmante femme que la comtesse de Gueldre. Elle se nommait, de son nom de baptême, Auréliane, mais ses amis l'appelaient Liane, lui donnant de la sorte le nom qui convenait à sa grâce flexible. Blonde aux cheveux légers, petite, svelte, merveilleusement souple, elle était toujours habillée de blanc, portant l'hiver de la peluche et du velours, l'été de la mousseline ou du crêpe de Chine. Elle avait gardé, après son mariage, une innocence imprudente qui s'était changée peu à peu en tristesse revêtue de gaieté courageuse. Moqueuse et brusque, mais tendre et bonne, elle avait grand pitié des hommes et des bêtes. Elle ne pouvait voir souffrir une fleur. Très artiste, elle peignait des saintes pour les églises de village et elle chantait avec sentiment de vieux airs quand elle était seule. Elle était simple, droite, vraie.
On disait de madame de La Fayette que c'était une femme vraie. Mais elle était tout ensemble vraie et secrète. Elle était vraie, mais ses amis ne savaient jamais ce qu'elle faisait, ni surtout ce qu'elle pensait. Madame de Gueldre n'était point secrète à la manière de madame de La Fayette. Elle manquait de prudence, de sagesse mondaine, de cet esprit de crainte qui est la plus apparente vertu des dames. Trop peu soucieuse de l'opinion, elle mettait sa pudeur à cacher sa vertu.
Il n'en était point d'elle comme de cette dame (je ne sais plus où j'ai lu cela) qui disait aussi: Je suis franche. Elle le dit un jour à quelqu'un qui savait bien qu'elle ne pouvait pas l'être tout à fait, et qui lui demanda:
—Qu'appelez-vous être franche?
—Mon Dieu, mon ami! répondit-elle, une femme franche est une femme qui ne ment pas sans nécessité.
Madame de Gueldre avait passé de quelques années la trentaine sans s'être mise une seule fois dans la nécessité de mentir. Bien que tout à fait détachée d'un mari qui s'était détaché d'elle très vite et l'avait trompée sans délicatesse, elle n'avait jamais ni distingué, ni remarqué personne. On lui faisait beaucoup la cour, sans qu'elle y prît plaisir. Elle n'avait pas le goût du flirt et n'aimait pas les déclarations. La seule idée d'en entendre une la rendait malheureuse. Si la déclaration venait d'un fat ou d'un sot, elle en était irritée et blessée, ce qui prouve la délicate fierté de son âme. On conte qu'une femme d'esprit qui a beaucoup l'habitude de ces méprisables hommages, car sa magnifique beauté est très en vue dans le monde, se trouva récemment obsédée par un séducteur de profession, qui, après les détours ordinaires, en vint à lui confier qu'il l'aimait.
—Je m'en étais aperçue depuis un bon moment, lui répondit-elle en riant.
—À quoi?
—À ce que vous deveniez horriblement ennuyeux.
Madame de Gueldre était femme à répondre de la sorte. Mais, si la déclaration venait d'un homme sincère et vraiment ému, elle en ressentait une véritable peine, craignant plus que tout au monde de paraître coquette ou mauvaise et de faire souffrir. C'était une belle et rare créature. Elle fut tout à fait attristée le jour où M. de Mons lui dit d'un accent qui ne trompait point: «Je vous aime».
«Élégant sans être ridicule, spirituel sans être impertinent, instruit sans être ennuyeux», montant bien à cheval, tirant à merveille, Bernard de Mons était de plus un mauvais sujet: il avait donc tout ce qu'il faut pour plaire à une femme. Mais Liane ne l'aimait point, bien qu'il fût aimable, parce que les convenances ne forment point l'amour et parce que son heure n'était point venue. Cette heure sonna au moment précis où le vicomte de Guibray vint en buggy avec un très beau cheval alezan au château de Kildare où madame de Gueldre passait l'été. M. de Guibray prenait, quand il lui plaisait, la voix câline et l'oeil caressant. Mais son front restait étroit et têtu. C'était un provincial très mondain qui avait l'habitude de donner leur titre aux gens quand il leur parlait, et d'appeler madame de Gueldre «marquise». M. Robert de Bonnières pourrait nous dire exactement ce qu'il faut penser de ces mauvaises habitudes. M. de Guibray avait, à mon sens, des torts encore moins pardonnables.
Content de lui, léger, insensible, d'un égoïsme odieux, il était beaucoup moins aimable que Bernard de Mons, qui gaspillait en toute rencontre son temps, son argent, sa santé, mais non point son coeur, Bernard, grand enfant prodigue, si bien fait pour tomber en pleurant entre deux beaux bras miséricordieux. Jean de Guibray n'était pas aimable; il fut aimé. Comment s'y prit-il pour séduire cette fine et fière créature, cette Liane, exquise et jusque-là assoupie dans une chasteté facile? Il n'y mit point d'art ni d'étude. Il n'y mit pas même de réflexion. Il fut seulement grossier. Au retour d'une partie de campagne, dans la nuit, en landau, il risqua une caresse qui était une insulte. Liane, offensée et charmée, sentit qu'elle était toute à lui et qu'il la prendrait quand il voudrait, comme une proie inerte. Pourtant, c'était une petite personne courageuse et clairvoyante. Elle le voyait tel qu'il était, pitoyablement frivole, incapable d'aimer, plutôt méchant que bon. Sa tête n'était pas prise. C'est précisément pour cela qu'elle allait à sa perte infaillible. Elle n'avait pas même la ressource du dialogue intérieur, du soliloque efficace. Elle ne pouvait rien pour elle-même. Que répondre aux suggestions muettes? Qu'opposer à ces forces aveugles qui nous travaillent dans le secret de l'être? «Elle se considérait avec l'extrême sincérité qu'elle apportait en toutes choses; elle se trouvait profondément bête et ridicule…
«Ainsi, ce monsieur, qu'elle connaissait à peine la veille, tenait maintenant la première place dans sa vie! Et comment avait-il pris celle place?… Était-ce en l'éblouissant par son esprit ou en lui révélant une âme exquise?… C'était tout simplement en faisant ce qu'il eût fait avec une fille.»
Enfin, elle l'aimait. «Elle voulait le voir, tout le reste lui était égal.»
M. de Guibray, de son côté, poussait très mollement l'aventure, se contentant çà et là de quelques privautés furtives, et surtout fort peu désireux de conclure. Les embarras d'une liaison l'effrayaient d'avance, et il s'occupait en ce moment même de se marier et de se bien marier. En vérité, madame de Gueldre avait mal placé le trésor de son amour. Une femme peut-elle se tromper à ce point? C'est presque un lieu commun d'admirer l'instinct qui conduit les femmes dans l'amour. Les hommes à bonnes fortunes quand ils se mêlent, par hasard, d'avoir des idées générales, déclarent volontiers que les femmes ne se trompent guère dans leurs choix. Ils songent évidemment à celles qui les ont choisis. Mais, sans invoquer le témoignage de cette vieille dame qui avouait, de bonne grâce, qu'elle avait été bigrement volée dans sa vie, il est croyable que les femmes n'ont pas toujours la main gauche heureuse, dans un pays où on les recherche par vanité autant que par goût. Et la France est précisément ce pays-là. Enfin, elles peuvent mal choisir dans tous les pays du monde parce que dans tous les pays l'homme est le plus souvent léger, vain et trop égoïste pour consentir seulement à s'aimer lui-même en elles. «On ne tombe jamais bien», dit Alexandre Dumas. On peut tomber aussi mal, mais non plus mal que madame de Gueldre. Cette jolie petite créature pétrie de grâce, de courage et de bonté, pour prix de tout son être abondamment offert, ne reçut pas même un peu de tendresse hypocrite ou de sensualisme vrai, ou d'estime indifférente. Car cet homme ne l'aimait pas, ne la voulait pas et il la croyait légère; il ne se gênait pas pour le lui faire entendre, et elle ne disait rien pour l'en dissuader. Elle songeait: À quoi bon? Il ne me croirait pas. Et peut-être lui plairais-je encore moins, s'il savait qu'il n'y a rien dans ma vie. Elle avait vu jouer la Visite de noces et elle le savait un peu snob.
«Il ne lui avait rien promis; elle ne lui avait rien demandé; elle n'espérait rien de cette liaison bizarre et inachevée. Elle ne regrettait rien non plus… Malgré sa conviction absolue de n'être pas aimée de Jean, elle éprouvait un désir fou d'être à lui tout de même; un besoin de souffrir plus qu'elle n'avait souffert encore.»
Liane vécut ainsi quelques semaines, attendant de rares visites ou des lettres qui ne venaient point, s'offrant en vain, sans même se sentir humiliée: elle n'avait plus d'amour-propre, n'ayant que de l'amour, anxieuse, éperdue, brûlée de fièvre et de larmes. Et ce fut là sa passionnette. Elle n'avait demandé qu'une seule grâce à M. de Guibray: «Promettez-moi, lui avait-elle dit de m'avertir quand vous vous marierez.» Il ne lui fit pas cette faveur, et c'est par le journal qu'elle apprit le mariage de M. Marie-François-Jean, vicomte de Guibray, avec mademoiselle Lucile-Marie-Caroline de Lancey. Dès lors elle résolut de mourir et ne s'occupa plus que de mourir en femme de goût, le plus naturellement possible. Elle n'avait point d'enfants, mais elle devait à M. de Gueldre d'éviter un scandale posthume. On ne manquera pas de dire: Quoi? se tuer pour si peu! se tuer pour rien! Après tout, elle n'a pas perdu M. de Guibray, qui n'a jamais été à elle. Quels liens s'étaient donc rompus pour que sa vie entière s'écoulât comme d'une blessure et pour que ce jeune front suât la sueur d'agonie? On dira encore: Les femmes qui sont communément instinctives et dociles à la nature, qui obéissent facilement aux suggestions de la chair et du sang, ne se tuent point pour un rêve. Ce n'est pas l'usage. Moi-même j'ai quelque doute sur ce point; mais je ne suis pas assez grand clerc pour en décider. Je crois ce qu'on me dit, surtout quand c'est bien dit. Et j'imagine que Gyp pourrait répondre: «Pourquoi voulez-vous que Liane soit morte d'amour? Elle s'est tuée de dégoût et parce que la vie, ce n'était donc que ça! Elle s'est condamnée parce qu'après ce qu'elle avait fait et subi, le bonheur seul pouvait l'absoudre et que le bonheur ne pouvait plus venir. Enfin, elle avait un infini besoin de repos. C'était une Bretonne; elle aimait la mort.»