Je crois que Gyp parlerait ainsi pour expliquer cette sotte et tragique aventure. En effet, Liane était Bretonne, c'est-à-dire qu'elle avait l'âme grande, abandonnée et simple. Comme elle aimait beaucoup Dieu, elle s'arrangea un pieux suicide. Tout le temps qu'avait duré sa passionnette, elle avait mis Dieu dans les affaires de son coeur. À Sainte-Anne d'Auray, elle avait fait une neuvaine pour que M. de Guibray l'aimât. À Paris, dans les jours désolés d'une séparation sans souvenirs, elle allait chaque matin à Saint-Roch brûler un cierge. Elle est agréable à Dieu, pensait-elle, «cette jolie colonne blanche, élégante comme une tige de lis, qui se consume silencieusement en élevant vers le ciel sa flamme claire». Le matin du jour qu'elle avait choisi pour mourir, elle fit allumer tous les cierges que pouvait contenir sur ses pointes aiguës l'if de la chapelle. Un moment, elle les regarda brûler, puis elle rentra chez elle, se vêtit de sa plus belle robe et, ayant bu une fiole de morphine, elle se coucha sur son lit et, pleine d'espoir en Dieu, s'endormit du dernier sommeil. Ce n'était peut-être pas très logique. Un théologien verrait bien vite que Liane raisonnait mal. C'est que Liane n'était pas théologienne et qu'elle n'avait aucune idée d'un Dieu tout à fait régulier. On a remarqué que, depuis les temps les plus reculés, les dieux des femmes ne sont point dogmatiques et qu'ils ont une inépuisable indulgence pour les faiblesses du coeur et des sens. Et pendant que Liane était étendue toute blanche sur son lit, la pâle et chaste flamme, nourrie de cire d'abeilles, montait dans l'église vers le dieu qui doit à cette femme la part d'amour et de bonheur qu'elle n'a point eue en cette terre.
Voilà l'histoire de Liane. Je l'ai gâtée en la contant. Il fallait n'y pas toucher, n'en altérer en rien la charmante simplicité. J'ai montré une fois de plus que les scoliastes ne devraient point griffonner en marge des livres d'amour. Mais les scoliastes sont incorrigibles; il faut qu'ils barbouillent de leur prose les plus touchantes histoires. Si, du moins, j'avais pu vous donner quelque idée du charme de Passionnette. On sait que ce petit nom de Gyp est le pseudonyme d'une arrière-petite-nièce du grand Mirabeau, madame la comtesse de Martel-Janville, qui nous a accoutumés à des dialogues d'une ironie légère et sûre, où la vie mondaine se peint d'elle-même dans sa brillante frivolité. J'ai médité naguère en moraliste, quelques-uns de ces sveltes chefs-d'oeuvre d'esprit, de finesse et de gaieté. Passionnette nous révèle un aspect nouveau du talent de cet écrivain, et nous savons aujourd'hui que Gyp est un conteur vrai, délicat et touchant. Et puis il court dans ce petit livre un souffle de générosité et de courage; il y règne une sensibilité profonde et contenue; on y sent une bonne foi, une franchise qui, s'alliant étrangement à l'inconscience la plus féminine, inspirent une sorte très rare d'admiration et de sympathie.
J.-J. WEISS
Sa destinée fut diverse comme son âme. Les contrariétés de son esprit gênèrent sa fortune. Doué d'une intelligence toute spéculative, il nourrit les ambitions d'un homme d'État. Il se croyait formé pour les affaires, et, en vérité, ce qui le tentait, c'était le roman des affaires. S'il avait écrit ses mémoires, la littérature française posséderait un grand chef-d'oeuvre de plus et l'on s'émerveillerait de voir dans notre démocratie un Retz universitaire, un Saint-Simon plébéien.
Jean-Jacques Weiss naquit à Bayonne, dans la caserne, sous les plis du drapeau blanc qui devait trois ans plus tard faire place aux trois couleurs. Sa mère rêva pour lui, sur son berceau, le hausse-col du capitaine. Son père, musicien gagiste dans un régiment de ligne, le fit inscrire au corps comme enfant de troupe, et jusqu'à l'âge de douze ans, il mena, de garnison en garnison, une vie saine et pittoresque. Cinquante ans plus tard, sous le pressentiment de sa mort prochaine, se rappelant son enfance, il en a fait la peinture la plus fraîche et la plus vive:
J'ai toujours devant l'esprit, a-t-il dit, ma petite chambre du grand quartier à Givet, entre le roc abrupt de Charlemont et la Meuse au flot âpre; le fort Saint-Jean, où le mugissement de la vague berçait mes nuits; Vincennes, de qui le donjon, aux rayons d'une pleine lune de juin, me versait la mélancolie des siècles. Un beau jour, le sapeur de planton chez le colonel arrivait à la caserne avec un pli cacheté pour l'adjudant-major de service: «Faisons les sacs, disait-il, nous partons dans dix jours». Chaque année me découvrait un nouveau coin de la France et me livrait une nouvelle impression de ce pays multiple, bien plus divers en son unité artificielle que l'Allemagne aux trente-six États. Nous étions dans les monts du Jura; en route pour la Durance et la fontaine de Vaucluse! La soif de voir et de regarder était chez moi inextinguible. À trois heures et demie du matin, le tambour, par les rues, battait la marche du régiment; la colonne de marche se formait sur la place principale du lieu; je prenais rang à l'arrière-garde; quand les jambes me manquaient, ce qui n'était pas fréquent, je me hissais parmi les bagages sur la charrette louée jusqu'à l'étape prochaine par le bataillon; et devant moi défilait la France, monts et vallons, fleuves et ruisseaux, sombres châteaux crénelés des temps lointains et riantes villas bâties de la veille.
Victor Hugo, lui aussi, fut, dans son enfance, pupille d'un régiment, et il a pu dire:
Moi qui fus un soldat quand j'étais un enfant.
Immatriculé par son père, alors colonel, sur les contrôles de Royal-Corse, créé en 1806 dans le royaume de Naples pour aider Joseph à combattre les partisans de la Pouille et des Calabres, il parcourut de ses petites jambes, au pas militaire, les routes d'Italie, d'Espagne et de France et vit une suite infinie de paysages qui devaient rester peints dans ses yeux, les plus puissants du monde.
Avec nos camps vainqueurs, dans l'Europe asservie
J'errai, je parcourus la terre avant la vie.
Voilà les premières sources où s'alimenta le génie de Victor Hugo. J.-J. Weiss tira aussi le meilleur profit de ces belles promenades qu'il faisait d'un bout de la France à l'autre, quand la patrie, en bonne mère, le nourrissait de pain noir et d'air pur. Il y prit un sens large de la nature, le goût de la chose vivante et de la chose humaine, l'intelligence et l'amour de la terre natale. Pour les enfants bien doués, il n'est pas d'école qui vaille l'école buissonnière. Car les buissons des routes, la fumée des toits et les champs et les villes, et le ciel ou riant ou sombre, révèlent aux âmes naissantes qui s'entr'ouvrent des secrets plus précieux mille fois que ceux qui sont éclaircis dans les livres. Et l'école buissonnière devient de tout point excellente quand la discipline militaire en tempère la fantaisie.
Il ne faut pas croire aussi que J.-J. Weiss n'ait lu, jusqu'à l'âge de onze ans, que dans les feuilles des arbres et dans les nuages du ciel. Il y avait dans le fourgon, à côté des instruments du musicien gagiste, quelques volumes dépareillés dont l'enfant faisait ses délices. C'étaient les fables de Florian, avec les deux idylles de Ruth et de Tobie, le Télémaque, Robinson, les histoires de Rollin et l'Odyssée, si amusante et si facile dans les vieilles traductions. On le voit, le choix était bon, et le pupille du régiment trouvait dans cette petite bibliothèque de campagne tout le romanesque ingénu et toute la raison ornée qu'il était en état de comprendre.
Et puis parfois, dans les villes de garnison, il allait au théâtre et voyait jouer quelque drame bien sombre ou un joli vaudeville du répertoire de Madame. Si bien qu'étant entré à douze ans au collège de Dijon, il brûla deux classes en dix mois et devint tout de suite un humaniste excellent.
En même temps qu'il étudiait Homère et Virgile, il apprenait à danser. La chose est en elle-même de peu de conséquence, et je n'ai entendu dire à aucun de ceux qui ont connu J.-J. Weiss qu'il se soit poussé dans le monde par son art à conduire le cotillon. Il convenait lui-même de bonne grâce que ses leçons de danse lui avaient fort peu profité et qu'il n'était point un Bassompierre. Il le regrettait peut-être un peu dans le fond de son coeur, car, tout négligé qu'il était dans ses habits, il s'entendait aux grandes élégances, ayant beaucoup fréquenté les cours avec madame de Motteville, Saint-Simon, madame de Caylus et madame de Staël. Quoiqu'il en soit, je ne dirais rien de son maître à danser, s'il n'avait rendu le bonhomme immortel en une page qu'on ne trouve dans aucun de ses livres et qui est un chef-d'oeuvre d'esprit, de sens et de bon langage. Donc c'était en l'an 1839, le jeune Weiss prenait des leçons de danse et de maintien d'un vieux Dijonnais, nommé Mercier, professeur de la bonne école et classique s'il en fut jamais. On me saura gré, pour le surplus, de citer littéralement:
Il [Mercier] jouait lui-même sur le violon les pas qu'il nous faisait danser. On enfilait la rue Condé qui est l'artère centrale de Dijon; on tournait à gauche, en venant de la place d'Armes, dans une petite rue sombre; on traversait une boutique, on descendait trois marches, et c'était là. Là, dans une arrière-salle éclairée en plein jour par de fumeux quinquets, trônait le père Mercier, professeur de violon, de danse, de maintien et de salut à la française, célèbre dans Dijon par lui-même et par son fils, un grand violoniste, qui aurait acquis une gloire européenne, s'il avait consenti à échanger le séjour de sa ville natale, qu'il aimait autant qu'elle est aimable, contre le séjour de Paris qu'il n'aimait pas. La figure du père Mercier respirait la sérénité rébarbative d'un digne homme qui a vécu cinquante ans sous l'oeil de ses concitoyens, sans qu'aucun d'eux puisse lui reprocher d'avoir manqué une seule fois aux bons principes ni sur la danse, ni sur le violon, ni autrement. En matière de danse, surtout, ses principes étaient terribles. En voilà un qui pouvait se vanter de ne pas concevoir la danse comme un amusement! J'avais déjà lu dans les livres que cet art est un art amollissant. Les auteurs inconsidérés qui donnaient des définitions pareilles n'avaient jamais pioché les cinq positions, les battements et les pliés sous le père Mercier, au mois de juillet, par trente degrés de chaleur.
Un jour qu'il me tenait dans la cinquième position—croiser les deux pieds de manière que la pointe de l'un et le talon de l'autre se correspondent—j'osai lui dire que je ne comprenais pas bien les avantages de cette position, peu habituelle dans le monde et pas mal gênante, et je poussai la hardiesse jusqu'à lui demander quand est-ce qu'il m'apprendrait enfin la valse? Si vous aviez vu sa surprise et sa suffocation! Il posa d'abord ses lunettes, puis son violon; il me regarda en silence avec sévérité; quand il jugea que j'étais suffisamment couvert de confusion, il me tint ce discours féroce: «Jeune homme, respectez mon âge. Je n'enseigne pas le bastringue. Votre honoré père peut vous ôter de mon cours quand il lui plaira. Tant que vous y resterez par sa volonté, retenez bien mes deux principes. Primo, la grande maxime, en quelque art que ce soit, est de ne jamais adoucir les difficultés de la chose au commençant. Secundo, qu'est-ce que M. Maîtrejean vous enseigne au collège royal? Des langues que vous ne parlerez jamais. Eh bien! donc, ici, vous n'apprendrez que des pas qui ne se dansent plus, le menuet, la gavotte, l'anglaise, etc.» Et se rengorgeant: «Je suis professeur de danses mortes!» Je rattrapai tant bien que mal la cinquième position.
Et, faisant, au déclin de sa vie, ce retour vers le caveau du père Mercier, J.-J. Weiss déclarait que le professeur de danses mortes était dans la bonne doctrine et que son élève le tenait pour obligé de ses fortes leçons. «Il est évident, disait-il, qu'il n'a pas réussi à me communiquer l'élégance d'Alcibiade. J'ai cependant une petite idée que je n'ai pas perdu ma peine avec les cinq positions. Je dois au père Mercier le besoin et le sentiment de l'agilité dans le style.» Au temps du père Mercier, J.-J. Weiss, à Dijon, partageait son admiration entre Homère, Théocrite, Virgile et Paul de Kock, qu'il lisait d'une âme légère et innocente. Ces bigarrures de sentiment et de goût sont ordinaires à la jeunesse. Mais elles étaient si naturelles à J.-J. Weiss, qu'il en resta quelque peu arlequiné jusqu'à la fin. La Laitière de Montfermeil lui rappela toujours les Syracusaines de Théocrite. Et il était déjà vieux quand il écrivait: «Je ne puis prononcer le nom de Paul de Kock, sans évoquer un essaim de Nausicaas au lavoir et de Galathées fuyant à âne vers les saules!»
De tels rapprochements peuvent choquer un froid esthète! Mais peut-être serait-on mieux avisé de s'y plaire comme aux jeux d'un esprit aimable et aux fantaisies d'une intelligence merveilleusement agile. J.-J. Weiss termina ses études à Paris, au collège Louis-le-Grand. À vrai dire, il fréquentait les théâtres avec autant d'assiduité que les classes. On a son témoignage sur ce point: «J'ai fait mes classes moitié à Louis-le-Grand, moitié à Feydeau et à l'Odéon.» Quand il n'avait pas mieux, il avait le Petit-Lazari, où le parterre coûtait cinq sous. Par cette raison et pour beaucoup d'autres, il remporta le prix d'honneur en philosophie. Après quoi il entra à l'École normale et fit partie de la promotion orageuse de 1847. Paris, ses théâtres, ses clubs, ses pavés soulevés par l'émeute, ses cabinets de lecture, ses cafés politiques et littéraires, les promenades dans le jardin du Luxembourg, sous les platanes, les jeunes conversations devant le Velléda de la Pépinière, les longs espoirs, les grandes ambitions, les ardeurs, le bruit, il fallut quitter tout cela pour le silence de la province, pour la vie étroite et monotone du professeur. J.-J. Weiss fut envoyé au lycée de La Rochelle, où il fit la classe d'histoire.
Aux ennuis du métier s'ajoutaient alors les dégoûts dont l'Université, qu'avaient abattue la loi du 15 mars 1850 et le décret du 19 mars 1852, était abreuvée par une administration jalouse, haineuse et dure. On sait que le ministère Fortoul a laissé dans la mémoire des vieux universitaires un pénible souvenir. En 1855, l'inspecteur d'académie ayant adressé aux professeurs du lycée de La Rochelle une circulaire rédigée de telle sorte qu'ils en furent offensés, J.-J. Weiss répondit, au nom de ses collègues, par une lettre qui valut au signataire sa mise en non-disponibilité immédiate. Mais cette disgrâce fut courte et se termina heureusement. L'année suivante, J.-J. Weiss remplaçait Prévost-Paradol comme professeur de littérature française à la Faculté d'Aix. Il y passa un an, l'année la plus délicieuse peut-être de toute sa vie. Il en garda toujours un souvenir charmé.
La ville d'Aix en 1857, a-t-il dit, n'était plus qu'un mausolée du XVIIe et du XVIIIe siècle. En sa contexture lapidaire, le mausolée avait tout à fait grand air; sous le soleil éternel et le ciel bleu inaltérable dont ils étaient baignés, les édifices, les palais et les hôtels des grands seigneurs d'antan, les promenades, les fontaines disaient magnifiquement l'élégance, la sobriété, la simplicité et la grâce, qualités essentielles des temps où la ville, qu'on ne voyait plus maintenant qu'à l'état amorti et sous quelque moisissure, avait été reluisante de nouveauté et de vie… Vers 1855, dans le coin reculé et isolé du pays de France, palpitait encore, au fond des esprits, un peu de pure France classique. Je serais bien embarrassé aujourd'hui de définir au juste ce que j'entends par classique. À la Faculté d'Aix, et sous ce climat particulier, sec et limpide, je n'étais pas embarrassé de le sentir. Un cours de faculté, un cours d'éloquence et de poésie… n'est possible, il n'échappe à l'ennui de la trivialité vide, il n'a de substance et de prix que s'il est l'oeuvre commune de l'auditoire et du maître…
Mon auditoire d'Aix-en-Provence m'a rendu pour toujours classique. C'était environ deux cents personnes de tout âge, depuis seize ans jusqu'à soixante, la plupart de condition moyenne, un fonds d'étudiants…, des conseillers à la cour et des magistrats de tout grade, des intendants et des officiers d'intendance…, un certain nombre de femmes… Tout cela formait un auditoire attentif et redoutable, en qui la nourriture était riche et solide, dont le goût surgissait par éclairs, prompt et fin. Le jeudi, vers quatre heures de l'après-midi, je traversais le Cours, principale artère de la ville, pour me rendre au coin retiré et silencieux où s'abritait la salle des conférences de la Faculté. Le soleil dardait encore; ses rayons expiraient, mais violemment, et je pouvais quelquefois me demander si l'excès de la chaleur n'aurait pas retenu une partie de mon public. Mais ils étaient tous là, mes fidèles auditeurs, si appropriés aux choses dont j'allais les entretenir, si munis pour m'y approprier moi-même par toute la curiosité intelligente qui s'échappait de leurs physionomies! Au-dessus de nos têtes, entre eux et moi, une muse flottait, invisible et transparente sous son éther, semant le feu poétique qui allume les âmes et qui les transporte ou les tient au niveau des hauts et profonds poètes ou des poètes dégagés, qui nous met à l'unisson de leurs grandes paroles, de leurs jeux et de leurs ris, qui nous fait créer à nouveau les belles oeuvres dans le moment que nous les lisons, les sentons et les expliquons. Cet état d'esprit apparaissait alors libre et discipliné tout ensemble, cohérent, et, de plus, dans une réunion de deux cents personnes de toute condition et de tout âge, il n'est pas commun. Je ne me flattais pas de l'avoir éveillé… Il était le produit d'un esprit plus général créé et entretenu par l'éducation qu'avait donnée pendant quarante ans l'Université aux enfants des classes aisées ou cultivées de la nation, aux enfants de tous ceux qui cherchaient à s'élever vers l'aisance ou la culture par le travail continu et l'épargne acharnée.
Ce cours dans lequel J.-J. Weiss traita de la comédie en France eut un vif succès. Je n'imagine pas ce que pouvait être la parole du jeune professeur, car il est impossible de la retrouver dans la conversation attristée, voilée, mais éclatante encore, du vieillard que j'ai eu deux ou trois fois l'honneur d'entendre dans l'intimité. Du moins, on peut juger de l'originalité solide et brillante de ses idées par les débris de ce cours qui ont été recueillis dans le livre intitulé: Essai sur l'histoire de la littérature française. J.-J. Weiss s'y montre infiniment ingénieux, varié, neuf, abondant en vues profondes et vives. Il alla, l'année suivante, professer à la Faculté de Dijon. Puis il renonça à l'enseignement. Il était dans sa destinée d'être tout en fusées. M. Bertin lui ayant offert la rédaction du bulletin politique des Débats, Weiss accepta et le professeur devint journaliste. Dès lors il ne m'appartient plus, ou du moins il ne m'appartient que dans les intervalles où, brusquement, il sort de la politique pour rentrer dans les lettres qui l'ont à demi consolé des chagrins et des mécomptes de la vie publique.
Je rappellerai seulement, pour ne pas briser tout à fait la chaîne des faits, que, fondateur, avec M. Hervé, du Journal de Paris, en décembre 1868, il fut condamné par la 6e chambre pour manoeuvres à l'intérieur, à l'occasion de la souscription Baudin, dont il avait été un des promoteurs. Il se défendit lui-même et, dans une plaidoirie sobre et forte, il rappela que Cremutius Cordus avait été accusé de lèse-majesté, sur l'ordre de Tibère, pour avoir écrit une apologie de Brutus et de Cassius. Le mouvement parut beau. Il l'était en effet. C'était le temps où Rogeard écrivait les Propos de Labienus; c'était le temps des derniers humanistes français. Notre génération est séparée de la leur par un abîme. Un an après, par un de ces coups brusques plus fréquents sous les gouvernements absolus que sous les républiques, le condamné de la 6e chambre, rallié à l'empire, entra aux affaires avec le cabinet Ollivier et fut nommé secrétaire général du ministère des beaux-arts, puis conseiller d'État en service ordinaire hors section. Six mois plus tard l'empire s'écroulait, emportant, parmi d'incalculables ruines, la fortune politique de J.-J. Weiss. Cet homme de tant d'esprit n'avait pas le sens de l'à-propos. Sa grande erreur fut de croire qu'il était apte aux affaires parce qu'il avait la curiosité et la pénétration de l'histoire. L'intelligence de l'historien est divergente et rayonne largement. Celle du politique, tout au contraire, est convergente et réunit ses feux sur le point convenable. Or, jamais intelligence ne fut plus divergente que celle de J.-J. Weiss. Après la guerre de 1870, il était, au dedans de lui-même et à lui seul, aussi divisé sur une restauration monarchique que toute la majorité de l'Assemblée. C'est pourquoi, sans doute, l'Assemblée le replaça en 1873, au conseil d'État dont il fut exclu presque aussitôt. Quand il forma le ministère du 14 novembre 1881, Gambetta appela J.-J. Weiss aux fonctions de directeur politique et des archives au ministère des affaires étrangères. Mais à la chute du grand ministère il dut donner sa démission. Je n'ai pas à juger, je le répète, le personnage politique que fit J.-J. Weiss. Je n'ai pas même à dire que, dans sa mouvante fortune, il resta toujours un parfait honnête homme: personne n'en a jamais douté. Précipité de ses ambitions et de ses illusions, à cinquante-cinq ans, il redevint journaliste littéraire et, par son talent, il honora grandement notre profession. Il aimait les lettres, les lettres, disait-il, «entretien innocent des heures, délices et noblesse de la vie»! et les lettres du moins n'ont pas trahi son amour. À cinquante-cinq ans il retrouva en elles la jeunesse et la force. Ses feuilletons dramatiques, des Débats sont de merveilleux ouvrages, remplis de sens et d'agrément.
Ainsi que M. Taine, J.-J. Weiss conçut la critique littéraire comme une des formes de l'histoire. Il comprit que le grand intérêt d'une oeuvre d'art, poème, roman ou comédie, est de nous faire comprendre, sentir, goûter délicieusement la vie avec le goût particulier qu'elle avait au temps où cette oeuvre fut conçue et dans la société dont elle est l'expression la plus subtile, et qu'enfin il n'est pas de monument plus précieux des moeurs d'autrefois, pas de témoignages plus sûrs des vieux états d'âme que tel conte ou telle chanson, à les bien entendre. Dans cette voie où M. Taine s'avança avec une lente et sûre méthode, J.-J. Weiss ne fit jamais que de folles et toujours heureuses échappées. Il avait l'esprit vagabond et se plaisait à courir à l'aventure. À l'aventure, il découvrit maintes fois les transformations du peuple français dans les divers types littéraires que ce peuple a créés. J'avoue que sa critique me plaît encore et surtout pour ce qu'elle a d'enthousiaste et d'amoureux. J.-J. Weiss adorait cet esprit français dont il avait, à son insu, plus que sa part. Et sa grande connaissance de la littérature allemande lui faisait mieux juger combien cet esprit est rare, original, unique. De l'esprit français il aimait l'exactitude. Il disait excellemment: «La justesse toute seule est aussi du génie». Il aimait, il prisait dans l'esprit français le talent d'analyse, l'art de décomposer les sentiments et les idées, la science profonde du coeur humain, la science délicate de la vie et du jeu des passions. Il aimait l'esprit français pour sa politesse, pour ses façons honnêtes, pour sa grâce facile. Il adorait le génie français jusque dans les petits poètes du XVIIIe siècle. «Ce n'est, disait-il, qu'un filet d'eau, mais qu'il est limpide! c'est une source qui tiendrait dans le creux de votre main, mais qu'elle a de fraîcheur!» Sans doute il n'avait pas de mesure dans ses admirations. C'était un berger du Ménale qui, grisé de cytises et de sureaux en fleurs, oubliait de compter ses troupeaux.
Qu'importe! le goût trouvait toujours son compte à ses fautes de goût. Et puis il pouvait bien se plaire çà et là à quelque oeuvre un peu pâle et maigre qu'il nourrissait et colorait merveilleusement dans son imagination!
Il avait l'âme si pittoresque! Que n'a-t-il donc écrit ses Mémoires!… J'y reviens; c'est mon regret cuisant. Mais après tout, ses Mémoires, il les a écrits par fragments au hasard de mille articles épars dans les journaux et qu'il faudra réunir.
MADAME DE LA FAYETTE[28]
Il y a trois ans environ, nous avons eu lieu de parler de la Princesse de Clèves[29]. Le lecteur nous permettra de l'entretenir encore une fois de madame de La Fayette. Le sujet est aimable et l'occasion est belle. En effet, M. le comte d'Haussonville vient de publier, dans la Collection des grands écrivains, une étude élégante et judicieuse sur madame de La Fayette, et, par une rare fortune, il a découvert des sources inconnues qui, bien employées, donnent à son ouvrage l'intérêt de la nouveauté. Ces sources sont: 1° Des lettres de madame de La Fayette à Ménage, qui, déjà signalées par Victor Cousin dans son introduction à la Jeunesse de madame de Longueville, sont actuellement aux mains des héritiers de M. Feuillet de Conches. On sait que les documents provenant du cabinet de M. Feuillet de Conches ne doivent pas être acceptés sans examen. Mais ces lettres de madame de La Fayette, qui proviennent de la vente Tarbé, sont d'une authenticité non douteuse; 2° les papiers de l'abbé, fils aîné de madame de La Fayette, conservés aujourd'hui dans le trésor du duc de la Trémoïlle. Ce sont des inventaires, des contrats, des papiers d'affaires. M. d'Haussonville les a examinés avec un intérêt auquel se mêlait une sorte d'émotion que comprendront tous ceux qui se sont plu à évoquer dans la poussière des archives quelques figures du passé.
«Leur sécheresse, dit-il, et leur aridité même donnent, en effet, une vie singulière aux personnages qu'ils concernent, en nous les montrant mêlés, comme nous, aux incidents vulgaires de la vie… Personne, je crois, ne les avait maniés avant moi, car sur plus d'une page la poudre était encore collée à l'encre. Ce n'est pas sans regrets que je l'ai fait tomber et que j'ai ajouté une destruction de plus à toutes celles qui sont l'ouvrage de la vie.»
Culte charmant du souvenir! Aussi bien M. d'Haussonville a fait dans le trésor de M. de la Trémoïlle des découvertes fort intéressantes et tout à fait inattendues sur la vie domestique de madame de La Fayette. On savait que Marie-Madeleine de la Vergne épousa, à l'âge de vingt-trois ans, en 1655, Jean-François Motier de La Fayette, qui descendait d'une très ancienne famille d'Auvergne. On avait quelque raison de croire que ce gentilhomme n'avait pas été beaucoup aimé, et qu'aussi il n'était pas très aimable. S'il faut en croire une chanson du temps, à la première entrevue avec mademoiselle de la Vergne, il ne souffla mot et fut agréé tout de même.
La belle consultée
Sur son futur époux,
Dit dans cette assemblée
Qu'il paraissait si doux
Et d'un air fort honnête,
Quoique peut-être bête.
Mais qu'après tout, pour elle, un tel mari
Était un bon parti.
Mademoiselle de la Vergne, avec beaucoup d'esprit et tout le latin que lui avait enseigné Ménage, n'était pas d'un établissement facile. Son bien était petit. Elle avait perdu son père. Sa mère, fort écervelée et quelque peu intrigante, n'avait pas une très bonne réputation. Elle n'avait pas su garder sa fille à l'abri de la médisance. D'ailleurs, elle venait de se remarier. Marie-Madeleine, qui était raisonnable, fit un mariage de raison, et s'en alla tranquillement en Auvergne.
Dans une lettre qui date des premières années du mariage, elle fait part à son maître, Gilles Ménage, du genre de vie qu'elle mène en province et du paisible contentement qu'elle y goûte. Cette lettre a été publiée pour la première fois par M. d'Haussonville. Il faut la citer tout entière:
Depuis que je vous ait écrit, j'ai toujours été hors de chez moi à faire des visites. M. de Bayard en a été une et quand je vous dirais les autres vous n'en seriez pas plus savant. Ce sont gens que vous avez le bonheur de ne pas connaître et que j'ai le malheur d'avoir pour voisins. Cependant je dois avouer à la honte de ma délicatesse que je ne m'ennuie pas avec ces gens-là, quoique je ne m'y divertisse guère; mais j'ai pris un certain chemin de leur parler des choses qu'ils savent, qui m'empêche de m'ennuyer. Il est vrai aussi que nous avons des hommes dans ce voisinage qui ont bien de l'esprit pour des gens de province. Les femmes n'y sont pas, à beaucoup près, si raisonnables, mais aussi elles ne font guère de visites; par conséquent on n'en est pas incommodé. Pour moi, j'aime bien mieux ne voir guère de gens que d'en voir de fâcheux, et la solitude que je trouve ici m'est plutôt agréable qu'ennuyeuse. Le soin que je prends de ma maison m'occupe et me divertit fort: et comme d'ailleurs je n'ai point de chagrins, que mon époux m'adore, que je l'aime fort, que je suis maîtresse absolue, je vous assure que la vie que je mène est fort heureuse et que je ne demande à Dieu que la continuation. Quand on croit être heureuse, vous savez que cela suffit pour l'être; et comme je suis persuadée que je le suis, je vis plus contente que ne le sont peut-être toutes les reines de l'Europe.
La jeune femme laisse assez entendre que le bonheur si pâle qu'elle goûte est le pur effet de sa raison. Elle s'en félicite comme de son ouvrage. On sent bien que ce mari qui «l'adore» n'y est pour rien et que «si elle l'aime fort», c'est avec résignation et parce qu'elle est une personne tout à fait raisonnable. M. de La Fayette vivait sur ses terres de Naddes et d'Espinasse. «Il paraît avoir été assez processif, dit M. d'Haussonville, à en juger par d'assez nombreuses difficultés qu'il eut avec ses voisins.»
Après quelques années de mariage, nous retrouvons la comtesse de La Fayette à la cour de Madame et dans ce petit hôtel de la rue de Vaugirard, en face du Petit-Luxembourg, où il y avait un jardin avec un jet d'eau et un petit cabinet couvert. «C'était, dit madame de Sévigné, le plus joli lieu du monde pour respirer à Paris». M. de la Rochefoucauld y venait tous les jours.
De M. de La Fayette, point de nouvelles. Madame de Sévigné n'en dit mot. Tous les biographes en ont conclu qu'il était mort, et c'était l'opinion unanime que madame de La Fayette était devenue veuve après quelques années de mariage. Or, il n'en est rien. M. de La Fayette était vivant et vivait sur ses terres. Il survécut de trois ans à M. de la Rochefoucauld mort en 1680. M. d'Haussonville (qui de nous n'enviera son bonheur?) a trouvé dans les archives du comte de la Trémoïlle un acte établissant que François Motier, comte de La Fayette, décéda le 26 juin 1683. Madame de La Fayette fut en réalité mariée pendant vingt-huit ans, et elle n'était pas veuve quand elle souffrait les assiduités du duc. Madame de Sévigné ne s'en scandalisait nullement. M. d'Haussonville se montrerait plus sévère. Il ne cache point que madame de La Fayette lui plairait moins si elle avait trahi la foi jadis promise à l'excellent gentilhomme qui chassait dans les forêts d'Auvergne pendant qu'elle écrivait des romans à Paris dans le petit cabinet couvert. Il la veut toute pure. Heureusement qu'il est sûr que sa liaison avec M. de la Rochefoucauld fut innocente. Elle aima le duc; elle en fut aimée; mais elle lui résista. Il le veut ainsi. Au fond, il n'en sait rien. Je n'en sais pas davantage, et, si je le contredisais, j'aurais pour moi la vraisemblance. Mais la politesse resterait de son côté et ce serait pour moi un grand désavantage. Aussi je veux tout ce qu'il veut. Mais je confesse qu'il me faut pour cela faire un grand effort sur ma raison. Madame de La Fayette avait vingt-cinq ans, le duc en avait quarante-six. On se demandera comment, de l'humeur qu'il était, elle put l'attacher sans se donner à lui. Il ne vivait que pour elle, et près d'elle. Il ne la quittait pas. Cela donne à penser, quoi qu'on veuille. M. d'Haussonville ne croit pas lui-même à la continence volontaire de M. de la Rochefoucauld, et je doute, malgré moi, de la piété de madame de La Fayette. L'âme de cette charmante femme lui semble limpide. J'ai beau m'appliquer à la comprendre, elle reste pour moi tout à fait obscure.
À mon sens, cette personne «vraie» était impénétrable. Prude, dévote et bien en cour, je la soupçonnerais presque d'avoir douté de la vertu, peu cru en Dieu, et, ce qui est plus étonnant pour l'époque, haï le roi. Ses plus intimes amis ne l'ont point connue. Ils la croyaient indolente. Elle-même se disait baignée de paresse, et elle menait les affaires avec une ardeur infatigable. Je ne lui en fais point un reproche; mais je ne crois pas que jamais femme fût plus secrète.
Le livre de M. d'Haussonville est précieux pour la biographie de madame de La Fayette. Ce n'est pas son seul mérite. On y trouve une étude judicieuse des oeuvres de cette illustre dame. M. d'Haussonville estime à sa valeur la délicate histoire d'Henriette. Il ne goûte qu'à demi Zaïde, histoire espagnole où l'on rencontre des enlèvements, des pirates, des solitudes affreuses, et où de parfaits amants soupirent dans des palais ornés de peintures allégoriques. Et il garde très justement le meilleur de son admiration pour la Princesse de Clèves.
Avec la Princesse de Clèves, qui parut en 1678, madame de La Fayette entrait harmonieusement dans le concert des classiques, à la suite de Molière et de la Fontaine, de Boileau et de Racine.
Mais il faut bien prendre garde que, si la Princesse de Clèves atteste par l'élégant naturel du style et de la pensée que Racine est venu, madame de La Fayette n'en appartient pas moins, par l'esprit même de son oeuvre, à la génération de la Fronde, et à cette jeunesse nourrie de Corneille. Elle demeure héroïque dans sa simplicité et garde de la vie un idéal superbe. Par le fond même de son caractère son héroïne est, comme Émilie, une «adorable furie», furie de la pudeur, sans doute; mais je distingue dans sa chevelure blonde quelques têtes de serpent.
Madame de Clèves, la plus belle personne de la cour, est aimée de M. de Nemours, l'homme «le mieux fait» de tout le royaume. M. de Nemours, qui avait jusque-là montré dans de nombreuses galanteries une audace heureuse, devient timide dès qu'il est amoureux. Il cache sa passion; mais madame de Clèves la devine et, bien involontairement, la partage. Pour se fortifier contre le péril où son coeur l'entraîne, elle ne craint pas d'avouer à son mari qu'elle aime M. de Nemours, qu'elle le craint et se craint elle-même. Celui-ci la rassure d'abord. Mais par l'effet d'une imprudence et d'une indiscrétion du duc de Nemours, il se croit trahi et meurt de chagrin.
Ce qu'il y a de plus original dans la conduite de madame de Clèves, c'est sans doute cet aveu qu'elle fait à son mari d'un amour qui n'est pas pour lui. Sa vertu s'y montre, mais à considérer la simple humanité, elle n'a pas lieu, il faut bien le reconnaître, de s'en féliciter beaucoup. Cet aveu est la première cause de la mort de M. de Clèves. Si elle n'avait point parlé, M. de Clèves ne serait pas mort; il aurait vécu tranquille, heureux dans une douce illusion. Mais il fallait être vraie à tout prix. Ce fut aussi l'avis d'une dame célèbre qui renouvela cent ans plus tard cette scène d'aveux. Madame Roland éprouva sur les quarante ans ce qu'elle appelle, en fille de Rousseau et de la nature, «les vives affections d'une âme forte commandant à un corps robuste». L'homme qu'elle aimait avait comme elle un sentiment exalté du devoir. C'était le député Buzot. Ils s'aimèrent sans être l'un à l'autre. Madame Roland avait un mari plus âgé qu'elle de vingt ans, honnête homme, mais caduc et décrépit. Elle crut devoir, à l'exemple de madame de Clèves, avouer à ce bonhomme qu'elle sentait de l'amour pour un autre que lui. L'aveu fait à un mari si amorti ne pouvait tourner au tragique, et, à cet égard, madame Roland semblera peut-être moins imprudente que madame de Clèves. Pourtant les effets en furent lamentables. «Mon mari, dit-elle dans ses Mémoires, excessivement sensible et d'affection et d'amour-propre, n'a pu supporter l'idée de la moindre altération dans son empire. Son imagination s'est noircie; sa jalousie m'a irritée; le bonheur a fui loin de nous. Il m'adorait, je m'immolais à lui, et nous étions malheureux.»
Madame de Clèves n'eut pas, dans sa cruelle franchise, que je sache, d'autre imitatrice que madame Roland. Encore faut-il considérer qu'en agissant comme madame de Clèves madame Roland n'avait pas de si bonnes raisons. Madame de Clèves en se confiant à son mari lui demandait secours dans sa détresse. Elle implorait un appui. Madame Roland ne voulait qu'étaler sa passion avec sa vertu. Cela est moins admirable.
CHARLES LE GOFFIC[30]
M. Charles Le Goffic n'a pas encore vingt-huit ans révolus, et pourtant il touche par son origine au temps jadis; il naquit contemporain des vieux âges, car il vit le jour et fut nourri dans la petite ville de Lannion, qui était encore, il y a un quart de siècle, une ville du moyen âge. Il coula de longues heures à voir, sur les quais, les eaux paresseuses du Leguer caresser mollement les coques noires des cotres et des chasse-marée. Il mena ses premiers jeux dans les rues montueuses, à l'ombre de ces vieilles maisons aux poutres sculptées et peintes en rouge, aux murs que les ardoises revêtent comme d'une cotte d'armes azurée et sombre. Il courut sur le pont à dos d'âne et à éperons qui, près du moulin, ouvrait naguère encore la route de Plouaret. D'origine italienne par sa mère, l'enfant était, par Jean-François, son père, de vieille souche bretonne. Le Goffic veut dire, en celtique, petit forgeron. Jean-François Le Goffic était libraire à Lannion, mais c'était un libraire d'une espèce rare et singulière, c'était le libraire-éditeur des bardes. Dans ce pays, où, dit François-Marie Luzel, «le barde chante sur le seuil de sa porte», où, dit Émile Souvestre, «les couplets se répondent de roche en roche, où les vers voltigent dans l'air comme les insectes du soir, où le vent vous les fouette au visage par bouffées, avec les parfums du blé noir et du serpolet», Jean-François Le Goffic imprimait en têtes de clous les gwerz héroïques et les sônes gracieux, et sans doute il avait beaucoup à faire, étant l'éditeur attitré des disciples de Taliesin et de Hyvarnion, des modernes Kloers et de toute la confrérie du bon saint Hervé. M. Charles Maurras nous apprend que laïques et clercs, mendiants et lettrés, tous les jouglars du pays se réunissaient une fois l'an dans la maison de Jean-François à un banquet où l'on chantait toute la nuit sur vingt tonneaux de cidre défoncés. Conçu dans ces fêtes de la poésie populaire, Charles Le Goffic naquit poète. Par la suite, il étudia, il alla faire ses classes à Rennes et devint un monsieur. En bon Breton qu'il était, il eut un duel à dix-huit ans. Destiné au professorat, il vint achever ses études à Paris. Là, sur la montagne Sainte-Geneviève, il lui souvint des fêtes paternelles et des femmes de Lannion. Sous leur coiffe blanche et dans leur robe noire, les femmes de Lannion sont d'une exquise beauté. Leur teint pâle, leur démarche austère, le bandeau qui couvre à demi leurs cheveux les font ressemblera des nonnes; mais, brunes aux yeux bleus, elles ont aux lèvres un sourire mystérieux qui prend le coeur. Au sortir des études, Charles Le Goffic fit des vers, et ils parlaient d'amour, et cet amour était breton. Il était tout breton, puisque celle qui l'inspirait avait grandi dans la lande, et que celui qui l'éprouvait y mêlait du vague et le goût de la mort. Le poète nous apprend que sa bien-aimée, paysanne comme la Marie de Brizeux, avait dix-huit ans et se nommait Anne-Marie.
Elle est née au pays de lande,
À Lomikel, où débarqua,
Dans une belle auge en mica,
Monsieur saint Efflam, roi d'Irlande.
C'était, en effet, la coutume des vieux saints irlandais d'aborder la côte armoricaine dans une auge, et Charles Le Goffic devait connaître par le menu l'histoire de saint Efflam et de son épouse Énora, pour l'avoir vu jouer en mystère, dans son enfance, à la Saint-Michel, à Lannion.
Elle est sous l'invocation
De madame Marie et d'Anne,
Lis de candeur, urnes de manne,
Double vaisseau d'élection.
Elle aura dix-huit ans le jour,
Le jour de la fête votive
Du bienheureux monsieur saint Yve,
Patron des juges sans détour.
Or, la fête de saint Yves Hélouri tombe le 19 mai. Et le poète lui-même nous dit ailleurs que Anne-Marie est née «un joli dimanche de printemps» et que, selon l'usage, sainte Anne et la Vierge en personne se tenaient l'une au lit de la mère, l'autre sur le berceau de l'enfant.
Le poète ne nous a pas conté ses amours par le menu. Il nous apprend seulement qu'il a retrouvé sa payse à Paris, sauvage encore, naïvement jolie, ayant gardé sa grâce rustique, sa voix lente; mais, on peut le soupçonner, égarée et déchue.
Hélas! tu n'es plus une paysanne:
Le mal des cités a pâli ton front,
Mais tu peux aller de Paimpol à Vanne,
Les gens du pays te reconnaîtront.
Car ton corps n'a point de grâces serviles,
Tu n'as pas changé ton pas nonchalant,
Et ta voix rebelle au parler des villes
A gardé son timbre augural et lent.
Et je ne sais quoi dans ton amour même,
Un geste fuyant, des regards gênés,
Évoque en mon coeur le pays que j'aime,
Le pays très chaste où nous sommes nés.
Qu'est devenue Anne-Marie à Paris? Nous l'ignorons, et cela ne laisse pas de nous inquiéter. On ne peut s'empêcher de voir vaguement, dans l'ombre du soir, tourner sur la tête de la jeune Bretonne les ailes enflammées du Moulin-Rouge, tandis que l'étudiant rêveur lui arrange des triolets avec une infinie douceur d'âme:
Puisque je sais que vous m'aimez,
Je n'ai pas besoin d'autre chose.
Mes maux seront bientôt calmés,
Puisque je sais que vous m'aimez
Et que j'aurai les yeux fermés
Par vos doigts de lis et de rose.
Puisque je sais que vous m'aimez,
Je n'ai pas besoin d'autre chose.
Je voudrais mourir à présent,
Pour vous avoir près de ma couche,
Allant, venant, riant, causant.
Je voudrais mourir à présent,
Pour sentir en agonisant
Le souffle exquis de votre bouche.
Je voudrais mourir à présent
Pour vous avoir près de ma couche.
Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,
Ou roses blanches de l'Écosse,
Fleurs d'églantier, fleur de cédrat,
Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,
Dites-moi les fleurs qu'il faudra,
Les fleurs qu'il faut pour notre noce,
Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,
Ou roses blanches de l'Écosse.
Sur les lacs et dans les forêts.
Pieds nus, la nuit, coûte que coûte,
J'irai les cueillir tout exprès,
Sur les lacs et dans les forêts.
Hélas! et peut-être j'aurais
Le bonheur de mourir en route.
Sur les lacs et dans les forêts,
Pieds nus, la nuit, coûte que coûte.
Le poète semble bien croire là que, si l'amour est bon, la mort est meilleure. Il est sincère, mais il se ravise presque aussitôt pour nous dire sur un ton leste avec Jean-Paul que «l'amour, comme les cailles, vient et s'en va aux temps chauds». Au reste, je n'essayerai pas de chercher l'ordre et la suite de ces petites pièces détachées qui composent l'Amour breton ni de rétablir le lien que le poète a volontairement rompu. C'est à dessein qu'il a mêlé l'ironie à la tendresse, la brutalité à l'idéalisme. Il a voulu qu'on devinât le joyeux garçon à côté du rêveur et le buveur auprès de l'amant. Il en est de l'amour breton, comme de ces fêtes que Jean-François donnait aux bardes bretons; on y conviait Viviane et Myrdinn, les enchanteurs et les fées, mais on y défonçait des foudres de cidre. Amour breton embarrassait déjà les commentateurs qui, comme Jules Tellier, vivaient dans l'intimité du poète. L'un d'eux ayant interrogé M. Quellien, qui est barde, en tira cette réponse précieuse: «Nous autres Bretons, nous aimons que dans un livre il y ait de l'âme. Pour ce qui est du coeur, nous nous en passons.» Pourtant il y a aussi du coeur dans Amour breton. On sent une vraie douleur, de vrais troubles, de vraies larmes dans le poème du Premier soir.
Toi qui fuis à pas inquiets,
Je t'avais pardonné ta faute.
Pourquoi t'en vas-tu? Je croyais
Qu'on devait vivre côte à côte.
Ô nuits, ô douces nuits d'antan,
Où sont nos haltes et nos courses;
Le vieux saule près de l'étang,
Et les genêts au bord des sources?
Mais, pour la bien sentir, il faudrait citer la pièce tout entière. Comme art, le poème de M. Le Goffic est rare, pur, achevé. «Ces vers, a dit M. Paul Bourget, donnent une impression unique de grâce triste et souffrante. Cela est à la fois très simple et très savant… Il n'y a que Gabriel Vicaire et lui à toucher certaines cordes de cet archet-là, celui d'un ménétrier de campagne qui serait un grand violoniste aussi.» On ne saurait mieux dire, et si, en effet, le jeune poète breton rappelle un autre poète, c'est celui de la Bresse, c'est Gabriel Vicaire et sa rusticité exquise.
M. Jules Simon, qui est resté Breton à Paris, au milieu de sa gloire, disait un jour bien joliment: «Je ne sors jamais de l'Opéra sans penser que je serais bien heureux d'entendre un air de biniou.»
Je ne suis pas Breton et je n'ai vu la Bretagne que dans ces promenades rapides et étonnées qui ressemblent à de beaux rêves. Mais en entendant le biniou de Le Goffic, je crois revoir la grève désolée, la fleur d'or de la lande, les chênes plantés dans le granit, la sombre verdure qui borde les rivières et sur les chemins bordés d'ajoncs, au pied des calvaires, des paysannes graves comme des religieuses.
ALBERT GLATIGNY
La petite ville de Lillebonne, doucement couchée dans sa verte vallée, avec ses ruines romaines et son château normand, ses filatures et ses blanchisseries, était toute pavoisée en l'honneur d'un de ses fils qui fut, de son vivant, comédien errant et rimeur très magnifique. Il se nommait Albert Glatigny.
Devant le buste qu'on venait de découvrir au bruit des fanfares, mademoiselle Nau récita des strophes qui furent très applaudies:
Ô vagabond! frère des dieux,
Qui, pour l'amour de la Chimère,
Grimpas vingt ans la côte amère,
Les pieds saignants, l'oeil radieux;…
Poète errant ou bateleur
À qui l'hôte ferme la porte,
Tu dormais en plein champ? Qu'importe
Lorsque la luzerne est en fleur!…
Tu buvais l'eau des sources vives,
Tu t'attablais aux noisetiers;
Maigre festin; mais vous étiez,
La fauvette et toi, les convives.
Si, rousse et rouge, te bouda
La maritorne de l'auberge,
Tu voyais en leur neige vierge
Les trois déesses de l'Ida!…
C'est Catulle Mendés qui invoquait avec ce lyrisme fraternel le poète dont il fut le confrère et l'ami au temps ancien du Parnasse et des parnassiens.
Albert Glatigny n'est mort que depuis dix-huit ans, mais son existence semble reculée dans un passé profond, et il semble plus proche de Destin et de l'Étoile que des comédiens qui donnent aujourd'hui des représentations en province. Ses aventures rappellent les comédiens pittoresques de Le Sage et de Scarron, dont la race est maintenant éteinte.
C'était un grand et maigre garçon à longues jambes terminées par de longs pieds. Ses mains, mal emmanchées, étaient énormes. Sur sa face imberbe et osseuse s'épanouissait une grosse bouche, largement fendue, hardie, affectueuse. Ses yeux, retroussés au-dessus des pommettes rouges et saillantes, restaient gais dans la fièvre. M. Louis Labat, qui a recueilli des souvenirs conservés à Bayonne depuis 1867, dit qu'il était taillé à coups de serpe, en façon d'épouvantail. Quand je le vis, quatre ans plus tard, il était tout à fait décharné. Sa peau, que la bise et la fièvre avaient travaillée, s'écorchait sur une charpente robuste et grotesque. Avec son innocente effronterie, ses appétits jamais satisfaits et toujours en éveil, son grand besoin de vivre, d'aimer et de chanter, il représentait fort bien Panurge. C'était Panurge, mais Panurge dans la lune. Cet étrange garçon avait la tête pleine de visions. Tous les héros et toutes les dames romantiques, en robe de brocart, en habit Louis XIII, se logèrent dans sa cervelle, y vécurent, y chantèrent, y dansèrent; ce fut une sarabande perpétuelle. Il ne vit, n'entendit jamais autre chose, et ce monde sublunaire ne parvint jamais que très vaguement à sa connaissance. Aussi n'y chercha-t-il jamais aucun avantage et n'y sut-il éviter aucun danger. Pendant qu'il traînait en haillons sur les routes et que le froid, la faim, la maladie le ruinaient, il vivait dans un rêve enchanté. Il se voyait vêtu de velours et de drap d'or, buvant dans des coupes ciselées par Benvenuto Cellini à des duchesses d'Este et de Ferrare, qui l'aimaient.
Il avait coutume de dire qu'il était fils d'un gendarme et même il se plaisait à conter que, s'en étant allé avec des comédiens errants, il avait emporté les bottes de son père. Il lui advint même de traverser les landes à pied avec l'ingénue dont les chaussures trop fines se déchirèrent dans le sable. Ému de pitié, Glatigny lui donna les bottes du gendarme. Toutefois, l'extrait de naissance du poète, publié par M. Léon Braquehais, est ainsi rédigé: «Joseph-Albert-Alexandre Glatigny, né à Lillebonne, le 21 mai 1849, de l'union de Joseph-Sénateur Glatigny, ouvrier charpentier, en cette ville, et de Rose-Alexandrine Masson, couturière audit lieu.»
Il résulte de ce document que Joseph-Sénateur Glatigny, de Lillebonne, était charpentier quand un fils lui vint, qui devait être poète. Il n'était pas gendarme alors. Mais, comme le fait observer M. Léon Braquehais, il le devint plus tard. Et, s'il en faut croire Théodore de Banville, ce gendarme était brave comme un lion et cultivait des roses.
Son fils Albert devint petit clerc d'huissier, puis apprenti typographe. Il travaillait dans une imprimerie à Pont-Audemer, quand une troupe de comédiens ambulants vint donner des représentations dans cette ville. Il prit sa place au parterre. Que vit-il à la lumière des quinquets? De pauvres diables jouant les grands seigneurs, des meurt-de-faim en bottes molles, des loques, des grimaces? Non pas, certes! Il vit un monde de splendeurs et de magnificences. Les paysages tachés d'huile, les ciels crevés, lui révélaient la nature. Ces grands mots mal dits lui enseignaient la passion; ses yeux étaient dessillés; il voyait, il croyait, il adorait. C'est avec l'ardeur d'un néophyte qu'il reçut le baptême de la balle et qu'il entra dans la confrérie. MM. les comédiens furent bons princes et estimèrent que l'apprenti imprimeur saurait les souffler aussi bien qu'un autre. Ils lui permirent même de s'essayer au besoin dans le comique et dans le tragique. Son ambition n'était pas de s'enfariner le visage, d'avoir sur la nuque un papillon au bout d'un fil de fer et de recevoir agréablement des coups de pied, mais bien de porter le feutre à plume, de se draper dans la cape espagnole et de traîner la rapière funeste aux traîtres. Or, sa face de carême, son corps long comme un jour sans pain, ses pieds interminables qui le précédaient de longtemps sur la scène, faisaient de lui un personnage tout à fait incongru sous le velours et la soie. Et quand vous saurez que, doué du plus pur accent normand, du parler traînant de Bernay, il était en outre affecté d'un bredouillement qui lui faisait manger la moitié des mots, vous reconnaîtrez qu'il fut sifflé et hué en toute justice, bien que poète lyrique. Car, chemin faisant, dans Alençon, il s'aperçut qu'il était poète, après avoir lu les Odes funambulesques, et tout de suite il fit des vers exquis et superbes. «Des vers avec leur musique», dit son bon maître Théodore de Banville. Et, ce qui rendit sa vie impossible et chimérique, c'est que, n'ayant pas d'autre ressource que de composer des vers excellents et de jouer fort mal la comédie, il voulait manger cependant, voir le soleil de Dieu et jouir des bienfaits de la civilisation dans une certaine mesure. Afin que son roman fût complet, en plein hiver, habillé tout le long de nankin, il s'éprit d'amour pour une princesse de théâtre, qui malheureusement n'entendait rien aux sentiments poétiques. Abîmé de désespoir, il voulut se plonger son canif dans le coeur et se fendit le pouce. Il ne faut pas croire pourtant qu'il fut très malheureux. Sa misère était grande, mais il ne la sentait pas. Il aimait sa vie vagabonde et il y exerçait largement cette verve picaresque qui anime sa poésie. On en peut juger par le joli sonnet irrégulier que voici:
La route est gaie. On est descendu. Les chevaux
Soufflent devant l'auberge. On voit sur la voiture
Des objets singuliers jetés à l'aventure;
Des loques, une pique avec de vieux chapeaux.
Une femme, en riant, écoute les propos
Amoureux d'un grand drôle à la maigre structure.
Le père noble boit et le conducteur jure.
Le village s'émeut de ces profils nouveaux.
En route! et l'on repart. L'un sur l'impériale
Laisse pendre une jambe exagérée. Au loin
Le soleil luit, et l'air est plein d'odeur de foin.
Destin rêve, à demi couché sur une malle,
Et le roman comique au coin de la forêt
Tourne un chemin rapide et creux, et disparaît.
En relisant une notice déjà bien ancienne que j'ai faite sur Albert Glatigny, j'y retrouve quelques historiettes qui couraient au lendemain de sa mort. Je ne les donne pas pour littéralement vraies; mais si elles sont légendaires, elles appartiennent à la légende de la première heure, qui contient toujours beaucoup de vérité. Et puis, elles sont amusantes. C'est une raison pour les conter. Il faut bien, de temps à autre, divertir les honnêtes gens.
Je vous dirai donc, sur la foi des meilleurs auteurs, que, se trouvant à Paris, Glatigny obtint du directeur des Bouffes le rôle du Passant dans les Deux Aveugles.
C'est un rôle muet. Ce passant met un sou dans le chapeau d'un aveugle et ne dit rien. On affirme, et je le crois sans peine, qu'un soir Glatigny n'avait pas un centime. En cette conjoncture, il retourna ses goussets et dit: «Je n'ai rien à vous donner aujourd'hui, mon brave homme.» Cette phrase lui valut une forte amende, mais le comédien avait trouvé un effet et il en concevait un juste orgueil.
Vers le même temps il joua, au Théâtre-Lyrique, dans l'Othello d'Alfred de Vigny, le troisième sénateur. Il avait à dire un vers et demi et touchait deux francs par soirée.
Mais voici le trait le plus mémorable de sa vie dramatique. C'était dans je ne sais quelle sous-préfecture. On jouait Andromaque, pour le malheur de Racine. Glatigny tenait le rôle modeste de Pylade et il n'y brillait pas. Mécontent de son succès et persuadé, en bon romantique, que le texte de Racine était insuffisant, il y ajouta une beauté. Dans la scène II de l'acte III, annonçant l'entrée d'Hermione (je ne sais quelle était cette Hermione; le ciel lui accorde de ravauder en paix les bas de sa famille!) le Pylade de basse Normandie récita les trois vers écrits par l'auteur d'Andromaque et en ajouta deux autres tout à fait étrangers au texte: «Gardez, dit-il,
Gardez qu'avant le coup votre dessein n'éclate; Oubliez jusque-là qu'Hermione est ingrate; Oubliez votre amour. Elle vient, je la vois Et si celle du sang n'est point une chimère, Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère.
L'effet de ces deux derniers vers, soudés au texte de Racine, fut merveilleux. Les lettrés de la petite ville se sentirent transportés d'admiration, et le sous-préfet lui-même donna le signal des applaudissements.
Albert Glatigny avait un coeur d'or. Les jours où il dînait, il partageait son repas avec Toupinel, qui était un petit griffon errant et maigre comme son maître. M. Louis Labat a conservé dans le Bulletin de la Société des sciences et arts de Bayonne le souvenir de Toupinel.
«Les jours de paye, nous dit-il, étaient jours d'orgie pour Glatigny et celui qu'il avait élevé au rang d'ami intime. L'un suivant l'autre, ils s'en allaient, rasant les murs de la ville, droit au café Farnié,—lui en une sorte d'extase, le coeur plein des soixante-dix bienheureux francs qu'il venait de toucher. Gravement, il s'asseyait devant une table solitaire, Toupinel lui faisant face, et commandait deux côtelettes. Les deux côtelettes servies, toutes fumantes, c'était un spectacle ridiculement drôle, à la fois, et touchant de voir ce grand garçon naïf découper en menues tranches la part de son camarade, lui en offrir avec des tendresses toutes maternelles chaque bouchée et, mélancolique, regarder s'envoler en claires spirales la fumée de son assiette, cependant que le griffon, posté sur son siège, dégustait en gourmet la moindre bribe de ce festin. Du coup, c'était pour un mois qu'il en fallait prendre. Toupinel, sans doute, en avait conscience: aussi se gardait-il de perdre une minute. Par rare occurrence, ces aubaines se renouvelaient parfois, mais à des périodes essentiellement variables.»
Je n'ai pas connu Toupinel, qui dut terminer sa vie errante vers 1868. Mais j'ai connu Cosette, qu'un sonnet a rendue immortelle. Cosette était de race douteuse et de mine commune, mais elle avait beaucoup d'esprit et de coeur. Durant plusieurs années, on ne put voir Glatigny sans Cosette. Dans une lettre où le pauvre comédien raconte avec une gaieté courageuse les souffrances et les mauvais traitements qu'il a endurés, il ajoute: «Ma pauvre petite chienne a reçu un coup de pied dans le ventre qui a failli la tuer. Pour le coup, j'ai pleuré.» Les circonstances dans lesquelles Cosette fut traitée avec cette brutalité sont singulières. Elles ont été racontées tout au long dans le Temps du 17 janvier 1891, en première page. Je les rappellerai très sommairement d'après la version que le poète en a donnée lui-même dans un petit livret aujourd'hui introuvable, qui s'appelle le Jour de l'an d'un vagabond.
Le 1er janvier 1869, après bien des aventures de grands chemins, Glatigny, qui se trouvait alors à Bocognano, en Corse, fut arrêté par un gendarme et mis au cachot où il resta enfermé quatre jours sous l'inculpation d'avoir assassiné un magistrat. Le gendarme l'avait pris pour Jud, qu'on cherchait partout et qu'on ne trouvait nulle part, pour la raison suffisante qu'il n'existait pas. Le gendarme de Bocognano était comme les chiens de garde, il n'aimait pas les gens mal habillés et ses soupçons s'éveillèrent au seul aspect des braies et de la veste sordides du poète-comédien. C'est du moins ce que révèle le procès-verbal d'arrestation dans lequel on lit ceci:
«Nous avons remarqué cet individu dont son aspect nous a paru fugitif.»
Et, ce qui est singulier, il se trouva un juge suppléant pour répondre: «Oui, oui, effectivement, effectivement» à cette observation de la gendarmerie, et faire mettre Glatigny aux fers, dans un cachot où Cosette défendit courageusement son maître contre les rats qui voulaient le dévorer. Il était déjà atteint de la phtisie dont il devait mourir, et son état s'aggrava dans la prison malsaine de Bocognano.
De retour au pays normand en 1870, il y trouva une jeune fille qui y fuyait l'invasion allemande, mademoiselle Emma Dennie. Elle l'aima pour son bon coeur, pour son talent de poète, et surtout parce qu'il était malheureux. Elle consentit à l'épouser et, atteinte du même mal, elle se fit sa garde-malade. Cette charmante femme donna un foyer au pauvre vagabond, revenu, hélas! de toutes ses courses. Après la guerre, ils allèrent tous deux habiter à Sèvres, près Paris, une petite maison au pied du coteau, sur le bord d'un chemin en pente, raviné par les pluies.
C'est là qu'Albert Glatigny mourut le 16 avril 1873, dans sa trente-cinquième année. Il avait écrit:
… Que l'on m'enterre un matin
De soleil, pour que nul n'essuie,
Suivant mon cortège incertain,
De vent, de bourrasque ou de pluie;
Car n'ayant jamais fait de mal
À quiconque ici, je désire,
Quand mon cadavre sépulcral
Aura la pâleur de la cire,
Ne pas, en m'en allant, occire
Des suites d'un rhume fâcheux
Quelque pauvre dévoué sire
Qui suivra mon corps de faucheux.
Ses amis le conduisirent au cimetière de Sèvres (il m'en souvient) par une de ces matinées de printemps, mêlées de pluie et de soleil, qui ressemblent à un sourire dans des larmes.
Il laissait les vers brillants des Vignes folles et des Flèches d'or. Comme poète, Glatigny procède de Banville, avec une nuance d'originalité. Et en art il faut saisir la nuance. L'oeuvre de ce poète a son prix et sa valeur, et la municipalité de Lillebonne a été bien inspirée en honorant la mémoire de son enfant qui fut pauvre et qui, dans sa vie innocente, oublia tous ses maux en chantant des chansons.
M. MARCEL SCHWOB[31]
Il y a beaucoup moins de lecteurs pour les nouvelles que pour les romans, par cette raison suffisante que seuls les délicats savent goûter une nouvelle exquise, tandis que les gloutons dévorent indistinctement les romans bons, médiocres ou mauvais. Il n'est pas de feuilleton, si fade ou si coriace, qui ne soit avalé jusqu'à la dernière tranche par quelque pauvre d'esprit affamé de grosse littérature.
Les gloutons sont nombreux en ce monde terraqué où l'on mange. Pour neuf lecteurs sur dix, un roman est un plat dont ils s'empiffrent et dont ils veulent avoir par-dessus les oreilles. Aussi les fournisseurs ordinaires du public ont-ils un tour de main incomparable pour fabriquer des romans compacts et lourds comme des pâtés. Ils vous bourrent leur clientèle, ils vous la gavent jusqu'à la rendre stupide. Ils connaissent leur monde. Le vrai liseur de romans demande seulement qu'on l'abêtisse.
Celui-là lit un roman dans sa soirée et il serait bien incapable de lire autre chose qu'un roman. Il lit très vite, car rien ne l'arrête, et quand il a fini il ne sait plus ce qu'il a lu. Ce genre de lecteur n'est pas rare, et c'est pour lui que nos bons faiseurs travaillent.
Il n'y aurait pas grand mal à cela si, pour grossir leur clientèle, des écrivains de talent ne s'obstinaient à produire roman sur roman et ne s'étudiaient à dire en quatre cents pages ce qu'ils eussent mieux dit en vingt. Je ne me plains pas des mauvais romans, faits sans art pour les illettrés. Tout innombrables qu'ils sont, ils ne comptent pas. Je me plains de voir paraître tant de romans médiocres, écrits par des gens de quelque valeur et lus par un public cultivé. On en publie, de ceux-là, jusqu'à trois et quatre par semaine et c'est un flot montant qui nous noie. J'admire que des gens de bon sens, intelligents et qui ne sont pas sans lecture, se flattent d'avoir tous les ans à faire au public un récit en un volume in-18 jésus, et qu'ils se livrent de gaieté de coeur à ce genre de travail sans songer que notre siècle, en le supposant à cet égard plus heureux que les précédents, laissera après lui tout au plus une vingtaine de romans lisibles. C'est pourtant, si l'on y songe, une excessive prétention que de vouloir imposer une fois l'an au monde trois cent cinquante pages de choses imaginaires! Que le conte ou la nouvelle est de meilleur goût! Que c'est un moyen plus délicat, plus discret et plus sûr de plaire aux gens d'esprit, dont la vie est occupée et qui savent le prix des heures! La première politesse de l'écrivain, n'est-ce point d'être bref? La nouvelle suffit à tout. On y peut renfermer beaucoup de sens en peu de mots. Une nouvelle bien faite est le régal des connaisseurs et le contentement des difficiles. C'est l'élixir de la quintessence. C'est l'onguent précieux. J'admire infiniment Balzac; je le tiens pour le plus grand historien de la France moderne qui vit tout entière dans son oeuvre immense. Mais à la Cousine Bette et au Père Goriot je préfère encore, pour l'art et le tour, telle simple nouvelle: la Grenadière, par exemple, ou la Femme abandonnée. Aussi je ne crois pas donner une médiocre louange à M. Marcel Schwob en disant qu'il vient de publier un excellent recueil de nouvelles. M. Marcel Schwob a intitulé son livre Coeur double, et je n'en conçois pas très bien les raisons, même après qu'il les a déduites dans sa préface. Cette préface me plaît, parce qu'on y parle d'Euripide et de Shakespeare et qu'elle respire un amour fervent des lettres. Mais je n'ose me flatter de l'avoir bien comprise. M. Marcel Schwob, comme un nouvel Apulée, affecte volontiers le ton d'un myste littéraire. Il ne lui déplaît pas qu'au banquet des Muses les torches soient fumeuses. Je crois même qu'il serait un peu fâché si j'avais pénétré trop facilement les mystères de son éthique et les silencieuses orgies de son esthétique.
Il est très occupé d'Aristote qui voulait que le poète tragique corrigeât la terreur par la pitié, et il se flatte d'avoir observé dans son Coeur double ce précepte du Stagirite. Il peut avoir raison, mais c'est une raison qui ne me frappe pas, et je ne sais pas démêler le lien mystérieux qui, dans sa pensée, unit ses contes et en fait un tout indivisible. Je ne connais pas M. Marcel Schwob. On me dit qu'il est très jeune, et, à ce compte, sa préface peut passer pour une folie charmante de jeunesse.
À son âge, je n'étais pas content quand je n'avais pas expliqué l'univers dans ma matinée, sous les platanes du Luxembourg. En ce temps-là j'aurais été capable, je crois, de faire une préface comme celle de M. Marcel Schwob, le talent mis à part, bien entendu. Je ne parle que de la générosité tumultueuse des idées générales. Mais il n'y a que M. Marcel Schwob pour écrire tout jeune des récits d'un ton si ferme, d'une marche si sûre, d'un sentiment si puissant. Il nous avait promis la Terreur et la Pitié. Je n'ai guère vu la Pitié. Mais j'ai senti la Terreur. M. Marcel Schwob est dès aujourd'hui un maître dans l'art de soulever tous les fantômes de la peur et de donner à qui l'écoute un frisson nouveau. Bien qu'il procède parfois d'Edgar Poë et de Dickens (l'influence de Dickens est sensible dans un Squelette), bien qu'il montre une aptitude naturelle et méthodique à calquer les formes d'art les plus diverses, bien que tel de ses contes soit du Pétrone très réussi, que tel autre rappelle les apologues orientaux de l'abbé Blanchet et que tel autre semble tiré d'un livre bouddhiste, il est original, il a une manière composite qui lui est propre, et il a trouvé un genre de fantastique sincère et personnel. Il serait assez difficile de définir ce fantastique et d'en montrer les ressorts. M. Marcel Schwob semble peu crédule. Il ne donne point dans le merveilleux de ce temps-ci. Il est tout à fait brouillé avec les spirites et, loin de revêtir leurs pratiques de poésie et de passion, comme l'a fait M. Gilbert-Augustin Thierry dans sa Rediviva, il se moque de M. Medium avec une massive et terrible gaieté qui sent un peu l'ale et le gin. Quant aux mages, si nombreux aujourd'hui et si vaillants à écrire de gros traités, il doute de l'efficacité de leur science, à juger par ce qu'il dit (dans le conte des Oeufs) de Nébuloniste, magicien d'un certain roi de féerie. «C'était un élève des mages de la Perse; il avait digéré tous les préceptes de Zoroastre et de Cakyâmouni, il était remonté au berceau de toutes les religions et s'était pénétré de la morale supérieure des gymnosophites. Mais il ne servait ordinairement au roi qu'à lui tirer les cartes». C'est tout ce que j'ai pu découvrir de magie dans le Coeur double, et l'on n'y voit point, comme chez M. Joséphin Peladan, un vieux docteur allemand, épris d'esthétique, visiter la nuit en corps astral la jolie femme qui avait eu l'imprudence de remettre sa jarretière sous la fenêtre où il prenait le frais en songeant à l'Aphrodite des Cnidiens. M. Marcel Schwob n'est point tenté par les nouvelles hypothèses sur l'au delà. Les anciennes le laissent aussi incrédule. Son fantastique est tout intérieur; il résulte soit de la construction bizarre des cerveaux qu'il étudie, soit du pittoresque des superstitions qui hantent ses personnages, ou tout simplement d'une idée violente chez des gens très simples. Il ne nous montre ni spectres ni fantômes; il nous montre des hallucinés. Et leurs hallucinations suffisent à nous épouvanter. Rien de plus effrayant que ce riche affranchi romain, cet autre Trimalcion, qui a vu des stryges dévorer un cadavre:
Soudain, le chant du coq me fit tressauter et un souffle glacé du vent matinal froissa les cimes des peupliers. J'étais appuyé au mur; par la fenêtre, je voyais le ciel d'un gris plus clair et une traînée blanche et rose du côté de l'Orient. Je me frottai les yeux, et lorsque je regardai ma maîtresse, que les dieux m'assistent! je vis que son corps était couvert de meurtrissures noires, de taches d'un bleu sombre, grandes comme un as—oui, comme un as—et parsemées sur toute la peau. Alors je criai et je courus vers le lit; la figure était un masque de cire sous lequel on vit la chair hideusement rongée; plus de nez, plus de lèvres, ni de joues, plus d'yeux; les oiseaux de nuit les avaient enfilés à leur bec acéré, comme des prunes. Et chaque tache bleue était un trou en entonnoir, où luisait au fond une plaque de sang caillé; et il n'y avait plus ni coeur, ni poumons, ni aucun viscère; car la poitrine et le ventre étaient farcis avec des bouchons de paille.
Voyez aussi le conte des trois gabelous bretons qui poursuivent en mer le galion du capitaine Jean Florin. Ce galion, chargé des trésors de Montezuma, ne débarquait jamais. Là encore, dans cette histoire de vaisseau fantôme, la terreur est produite par une superstition grossière et poétique que le conteur nous oblige à partager avec les trois marins.
On peut dire de M. Marcel Schwob, comme d'Ulysse, qu'il est subtil et qu'il connaît les moeurs diverses des hommes. Il y a dans ses contes des tableaux de tous les temps, depuis l'époque de la pierre polie jusqu'à nos jours. Mais M. Marcel Schwob a un goût spécial, une prédilection pour les êtres très simples, héros ou criminels, en qui les idées se projettent sans nuances en tons vifs et crus.
Je ne sais s'il est Breton, son nom ne semble pas l'indiquer, mais ses figures les mieux dessinées, du trait le plus pittoresque et le plus sympathique, sont des Bretons, soldats ou marins. (Voir Poder, les Noces d'Ary, Pour Milo, les Trois Gabelous.)
En tout cas, ce Breton sait au besoin parler le plus pur argot parisien. Il emploie la langue verte, autant que j'en puis juger, avec une élégance que M. Victor Meusy lui-même pourrait envier.