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La vie littéraire. Quatrième série cover

La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 40: NOTES
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About This Book

The author presents a series of short, conversational essays reflecting on literary criticism, aesthetics, and the workings of taste. He argues that sentiment and instinct guide readers more than reason, warns against systematic theories in aesthetic judgment, and questions the supposed authority of tradition and consensus. Through examples and wry observations he examines how imitation, reputation, and early approval shape reputations, how critical opinion changes over time, and how purported rules or scientific rigor fail to settle matters of beauty. The pieces blend anecdote, moral reflection, and skeptical argument to explore how literature is received, judged, and valued.

Il aime le crime pour ce qu'il a de pittoresque. Il a fait de la dernière nuit de Cartouche à la Courtille un tableau à la manière de Jeaurat, le peintre ordinaire de mam'selle Javotte et de mam'selle Manon, avec je ne sais quoi d'exquis que n'a pas Jeaurat. El dans ses études de nos boulevards extérieurs, M. Marcel Schwob rappelle les croquis de Raffaelli, qu'il passe en poésie mélancolique et perverse.

Que dire enfin? Il y a près de quarante contes ou nouvelles dans Coeur double. Ces nouvelles sont toutes ou rares ou curieuses, d'un sentiment étrange, avec une sorte de magie de style et d'art. Cinq ou six, les Stryges, le Dom, la Vendeuse d'ambre, la Dernière Nuit, Poder, Fleur de cinq pierres, sont en leur genre de vrais chefs-d'oeuvre.

MADAME DE LA SABLIÈRE

D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS

I

On m'a communiqué cinquante-trois lettres, adressées par madame de la Sablière à l'abbé de Rancé, du mois de mars 1687 au mois de janvier 1693. Cette correspondance est tout à fait inédite. Je la crois assez précieuse pour être offerte au public, du moins dans ses parties les plus touchantes.

Madame de la Sablière est surtout connue pour avoir accordé à La Fontaine une hospitalité gracieuse; sa mémoire, associée à celle du poète, mérite un souvenir fidèle. Au reste, cette dame est par elle-même très intéressante. Elle avait un esprit agile et curieux, une âme inquiète, un coeur enflammé. Elle fit de sa vie, comme tant d'autres femmes, deux parts consacrées, la première à l'amour profane, la seconde à l'amour divin. Sa pénitence souleva quelque admiration dans cette société accoutumée à voir les dames faire de pareilles fins. Jamais conversion ne fut plus sincère que celle de madame de la Sablière. Mais, en changeant d'existence, elle ne changea point de coeur et l'on peut bien dire qu'elle aima Dieu comme elle avait aimé M. de la Fare. Les lettres dont je parle furent écrites après la conversion. Ce sont des entretiens spirituels d'une extrême ardeur et dont la monotonie fatiguerait, si l'on ne sentait sous le vague du langage les élans de l'âme.

Marguerite Hessin, née d'une famille bourgeoise et réformée, épousa, à vingt-quatre ans, en 1654, Antoine de Rambouillet de la Sablière, fils du financier Rambouillet qui, titulaire d'une des cinq grosses fermes, avait tracé à grands frais, dans le faubourg Saint-Antoine, des jardins magnifiques, qu'on nommait les Folies-Rambouillet. Antoine de la Sablière était conseiller du roi et des finances, régisseur des domaines de la couronne et assez riche pour prêter un jour quarante mille écus au prince de Condé. Ils eurent trois enfants en trois ans: Nicolas, l'aîné, en 1656, Anne, la cadette, en 1657, Marguerite, la troisième, en 1658.

Il y avait alors des femmes savantes. Madame de la Sablière fut de celles-là et fit figure dans le groupe des libertins et des libertines. Le libertinage, à l'entendre comme on l'entendait alors, était une disposition d'esprit à ne croire à rien, sans le dire trop haut. Les libertins formaient une petite société très brillante. Le roi tolérait leur discrète impiété de table et de ruelle, bien moins dangereuse pour la paix de l'Église que les fières disputes des solitaires de Port-Royal.

Pendant que M. de la Sablière, qui était aimable, faisait de petits vers aux dames, sa femme se jeta avec ardeur dans la philosophie et dans les sciences. Le vieux mathématicien Roberval lui donnait des leçons. Saint-Évremond était en correspondance avec elle. Bernier logeait chez elle, Bernier, qu'on nommait le joli philosophe, qui avait parcouru la Syrie, l'Égypte, l'Inde, la Perse, et servi de médecin à Aureng-Zeb, et qui, étant allé partout, revenu de tout, avait beaucoup à dire, étudiait sans cesse et ne croyait guère. Il fit pour madame de la Sablière un abrégé du système de Gassendi, son maître; et c'est un abrégé qui n'a pas moins de huit volumes.

La maison de madame de la Sablière était l'hôtellerie des savants. Elle y recueillit même un géomètre, le jeune Sauveur, qui devint par la suite un des plus grands mathématiciens français. Passant Armande en zèle pour les belles connaissances, elle allait le matin chez Dalancé faire des expériences au microscope et le soir assistait chez le médecin Verney à une dissection. À trente ans, elle était illustre. Le roi Sobieski, de passage à Paris, l'alla voir. Pour tout dire, c'était Vénus Uranie sur la terre. Elle s'était jetée dans la science avec une curiosité dévorante, et toute l'ardeur d'une âme qui ne quittait les choses qu'après les avoir épuisées. Point précieuse, pédante moins encore, quoi qu'en ait pensé Boileau après qu'elle eut blessé son amour-propre de rimeur.

Boileau était un bon humaniste, d'un esprit judicieux, sans grande curiosité. Il s'enferma toute sa vie dans le cercle des belles-lettres et resta toujours étranger aux sciences physiques et naturelles. Aussi lui arrivait-il parfois d'employer dans ses vers des termes savants dont il ignorait le sens. Quand madame de la Sablière lut les Épîtres, elle s'arrêta, dans la cinquième, à ces vers:

     Que, l'astrolabe en main, un autre aille chercher
     Si le soleil est fixe et tourne sur son axe,
     Si Saturne à ses yeux peut faire un parallaxe…

Elle marqua de l'ongle cet endroit du livre et se moqua du poète qui parlait de l'astrolabe sans savoir ce que c'était, qui disait un parallaxe quand il fallait dire avec tous les savants une parallaxe et qui semblait enfin ne pas se faire une idée bien exacte du cours des planètes. Le régent du Parnasse, pris en faute comme un écolier et corrigé par une femme, en eut du dépit. Elle le jugeait trop ignorant; il la jugea trop savante et lui garda rancune. Son jugement était droit et son coeur honnête; mais, cultivant la satire, il était vindicatif par profession. Méditant une poétique vengeance, il polit et repolit dans sa tête quelques vers destinés à prendre place dans sa satire des femmes. Je ne saurais dire au coin de quel bois, selon son usage, il en attrapa les rimes; contentons-nous d'affirmer que l'ombre du bonhomme Chrysale, lui tenant lieu de muse, en fournit l'inspiration. Le poète y désignait, sans la nommer

cette savante, Qu'estime Roberval et que Sauveur fréquente.

Et, dans son envie de piquer la savante à l'endroit sensible, il s'avisa de dire que l'astronomie lui fatiguait les yeux et lui gâtait le teint. D'où vient, s'écriait-il dans un mouvement d'enthousiasme calculé,

     D'où vient qu'elle a l'oeil trouble et le teint si terni?
     C'est que, sur le calcul, dit-on, de Cassini,
     Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière,
     À suivre Jupiter passé la nuit entière.

On voit que l'astrolabe lui tenait au coeur et qu'il était assez content de faire voir qu'il en connaissait enfin le véritable usage. On ne sait si le trait eût porté et si madame de la Sablière en eût été blessée. L'irréprochable Boileau, satisfait d'avoir pu se venger, ne se vengea pas. Satis est potuisse videri. Il garda ses vers en manuscrit.

Poète de bonne compagnie, il ne se fût pas pardonné d'avoir offensé une femme. Il n'aurait pas eu, du reste, tous les rieurs de son côté, et quelques gentilshommes auraient pu payer ses rimes, un soir, au coin d'une rue, d'une volée de bois vert. En ce temps-là, c'était assez l'usage. Madame de la Sablière, sans beaucoup de beauté, ce semble, ni de santé, était charmante et savait plaire. Sa maison n'était pas ouverte qu'aux savants et aux poètes. Les gens de cour y soupaient, et ces soupers devaient être fort gais; l'abbé de Chaulieu y donnait le ton. En lui commençait l'espèce des abbés d'alcôve qui devait bientôt pulluler autour des femmes de condition. Chapelle lui avait appris au cabaret à rimer des chansons. Il se servait de ce petit talent aux soupers de madame de la Sablière, où se réunissaient Rochefort, Brancas, le duc de Foy, Lauzun et quelques autres écervelés. La Grande Mademoiselle, qui avait des droits sur le coeur de Lauzun, trouvant qu'il fréquentait trop assidûment les Folies-Rambouillet, en prit de l'ombrage. On tenta de donner le change à sa jalousie. «La Grande Mademoiselle, lui disait-on, doit-elle s'inquiéter de cette petite femme de la ville nommée la Sablière?» Mais la petite-fille de Henri IV n'était rassurée qu'à demi.

Certainement madame de la Sablière avait une très mauvaise réputation. Il est délicat de rechercher en quoi elle pouvait la mériter. Mais il semble bien qu'elle ait manqué surtout de prudence qu'elle n'ait pas assez sacrifié à l'opinion et, pour parler le langage du temps, pris trop peu de soin de sa gloire. Au fond, elle était plus passionnée que voluptueuse. Et Bernier, qui vivait chez elle, lui trouvait des préjugés. Il est vrai qu'il en trouvait aussi à Ninon. Causant un jour avec Saint-Évremond de la mortification des sens, il lui dit:

«Je vais vous faire une confidence que je ne ferais pas à madame de la Sablière, à mademoiselle de Lenclos même, que je tiens d'un ordre supérieur; je vous dirai en confidence que l'abstinence des plaisirs me paraît un grand péché.»

Et ce propos nous apprend que madame de la Sablière n'était point aussi avancée dans la philosophie épicurienne que la grande Ninon, qui avait elle-même, au gré de Bernier, encore quelques progrès à faire. L'événement devait donner raison à Bernier. Madame de la Sablière aima La Fare, et rien n'est plus contraire que l'amour à la sagesse d'Épicure. La Fare était un joli homme qui avait l'esprit agréable et froid, un débauché fort sage. Il se laissa d'abord aimer, et pendant quelque temps montra même de l'empressement. Ses compagnons de table, qu'il négligeait, se moquaient de lui. Chaulieu vint lui dire:

—On vous met à la place de la tourterelle pour être le symbole de la fidélité.

Au printemps de 1677, il vendit sa charge de sous-lieutenant des gendarmes-Dauphin. Il a donné lui-même les raisons qui l'avaient poussé à quitter le service. À la demande d'un avancement mérité, Louvois avait répondu par un refus brutal. «Cette réponse, dit La Fare, jointe au mauvais état de mes affaires, à ma paresse et à l'amour d'une femme qui le méritait, tout cela me fit prendre le parti de me défaire de ma charge.» On voit que madame de la Sablière n'est que pour un quart tout au plus dans cette détermination. Le sentiment de La Fare, qui semble avoir été d'abord assez vif, se tempéra très vite. Madame de la Sablière le vit de jour en jour moins assidu, plus distrait. Les tourments de la pauvre femme ne cessèrent plus; il lui fallut essuyer sans relâche «les mauvaises excuses, les justifications embarrassées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir».

Ce refroidissement n'échappait pas à la malignité du monde. Quelques-uns accusaient d'inconstance madame de la Sablière. D'autres, mieux avisés, prenaient sa défense:

«Non, non, répondaient-ils, elle aime toujours son cher Philadelphe; il est vrai qu'ils ne se voient pas du tout si souvent, afin de faire vie qui dure, et qu'au lieu de douze heures, par exemple, il n'est plus chez elle que sept ou huit. Mais la tendresse, la passion, la distinction, et la parfaite fidélité sont toujours dans le coeur de la belle, et quiconque dira le contraire aura menti.»

Cependant La Fare relâchait des liens qui commençaient à l'impatienter. Ennemi de toute contrainte, il reprit peu à peu sa chère liberté. Maintenant, il soupait comme devant; la Champmeslé lui donnait quelque occupation. De plus, s'il faut en croire l'effronté petit abbé de Chaulieu, La Fare versa un soir avec Louison devant la porte de madame de la Sablière, qui eut bientôt une nouvelle rivale plus redoutable que les autres, la bassette.

Ce jeu de cartes, introduit en France par l'ambassadeur de Venise, y était alors dans toute sa nouveauté. Fontenelle, dans les Lettres du chevalier d'Her…, reprochait à ce jeu de nuire à la galanterie. «Cette maudite bassette, écrivait-il, est venue pour dépeupler l'empire d'amour, et c'est le plus grand fléau que la colère du ciel pût envoyer. On peut appeler ce jeu-là l'art de vieillir en peu de temps.» Sauveur fit une table de probabilités pour montrer qu'il y avait dans le jeu des coups plus avantageux les uns que les autres. On crut dans le public que cette table enseignait les moyens de jouer à coup sûr, et la rage des joueurs en redoubla. En dépit de cette modération renouvelée d'Horace dont il se piquait, La Fare devint un des plus obstinés joueurs. Il passait les jours et les nuits à Saint-Germain, devant des cartes, avec un visage enflammé. Il perdait assez, car le bruit de sa déveine parvint jusqu'à La Fontaine, alors à l'ombre et au vert dans son pays natal.

Pendant qu'il jouait, madame de la Sablière se consumait d'angoisse et de dépit, séchait dans la fièvre et dans les larmes. M. de la Sablière, de son côté, dépérissait de chagrin. Après la mort subite de mademoiselle Manon de Vaughangel qu'il aimait, il s'affaissa, languit pendant un an et s'éteignit le 3 mai 1679, âgé de cinquante-cinq ans, après vingt-cinq années de mariage.

Au bout de deux ans, M. de La Fare laissa paraître une telle négligence que tout le monde vit que c'était fini. Et cette négligence parut blâmable. On peut dire même qu'elle fit scandale. Madame de Coulanges se faisait remarquer parmi les belles indignées. Elle ne saluait plus M. de La Fare et disait joliment:

—Il m'a trompée!

Madame de la Sablière, bien qu'elle aimât toujours, ne put garder d'illusions. Elle était dans l'âge où les femmes ont besoin d'être aimées pour rester jolies. Puisqu'on l'abandonnait, elle sentit qu'elle n'avait plus rien à faire en ce monde. Trahie, désespérée, vieillie, assaillie d'images funèbres, elle alla porter à Dieu sa santé ruinée, sa beauté perdue et son coeur encore brûlant.

II

Dans l'agreste quartier du Luxembourg, à la jonction des rues de Sèvres et du Bac, s'élevait alors, au milieu de jardins maraîchers, un vaste bâtiment dont la façade s'étendait sur une longueur de dix toises de France, ou deux cent cinquante pas environ. L'intérieur renfermait onze cours, deux potagers, huit puits, un cimetière et une église surmontée d'un clocher. C'était l'hôpital établi en 1637, par le cardinal de la Rochefoucauld. On y recevait les hommes, et les femmes qui, selon l'expression de l'ordonnance de fondation, «étant privés de fortune et de secours, n'avaient pas même la consolation d'entrevoir un terme aux maux dont ils étaient affligés». Le peuple disait simplement: C'est l'hospice des Incurables, donnant ainsi le nom qui a prévalu. Madame de la Sablière vint, dans cette maison, partager avec les soeurs grises le service des malades. Madame de Sévigné, qui reçut aux Rochers la nouvelle de cette retraite, en fit part à sa fille, le 21 juin 1680, avec cette riante abondance de paroles qui lui était naturelle.

«Madame de la Sablière, dit-elle, est dans ses Incurables, fort bien guérie d'un mal que l'on croit incurable pendant quelque temps et dont la guérison réjouit plus que nulle autre. Elle est dans ce bienheureux état; elle est dévote et vraiment dévote.» Et voilà l'écrivante marquise louant Dieu, citant saint Augustin et conciliant, à sa façon légère, la grâce avec le libre arbitre.

Madame de la Sablière était veuve. Ses deux filles étaient mariées. Son fils restait attaché à la religion réformée. Cette même année 1680, il publia chez Barbin, en un petit volume in-12, les madrigaux de son père. Rien ne la retenait plus dans ce monde qu'elle haïssait pour en avoir trop attendu. Pourtant, elle n'avait pas rompu tout à fait avec la société dans laquelle elle avait vécu ses plus belles années. Elle avait gardé sa maison et ses gens. Elle habitait alors un bel hôtel de la rue Saint-Honoré, dont les jardins s'étendaient jusqu'à ceux des Feuillants, des dames de la Conception et des Tuileries. Elle y logeait La Fontaine qui était à elle depuis sept ou huit ans. «Elle pourvoyait à ses besoins, dit l'abbé d'Olivet, persuadée qu'il n'était guère capable d'y pourvoir lui-même.» C'est de ce bel hôtel et de ces beaux ombrages qu'elle partait pour aller au bout de la sauvage rue du Bac soigner les malades. Bien que dévote et pénitente, elle recevait et rendait des visites. Elle s'intéressait encore aux ouvrages de son poète domestique, ou, du moins, elle feignait, par bonté, de s'y plaire, puisque, ayant envoyé de Château-Thierry des vers à Racine, La Fontaine priait son ami de ne les montrer à personne, madame de la Sablière ne les ayant pas encore vus. Et il est à remarquer que cet envoi est de 1686, et qu'alors madame de la Sablière s'était beaucoup enfoncée dans la retraite.

C'est peu de temps après qu'elle se mit sous la direction spirituelle de Rancé. Armand-Jean Le Bouthillier, abbé de Rancé, était alors dans la soixante et unième année de son âge et dans la douzième de sa retraite. Restaurateur de la Trappe, il achevait dans la pénitence une vie commencée avec scandale. Jeune, il avait été, comme Retz, un prélat ambitieux et galant. La mort de madame de Montbazon, qu'il aimait, avait changé son âme et retourné sa vie. Mais il gardait dans sa nouvelle existence l'indomptable énergie de son âme et l'infatigable activité de son esprit. De sa cellule monacale il disputait avec les bénédictins qu'effrayait sa fureur ascétique et correspondait avec les plus grands docteurs. Sa connaissance du monde dont il avait épuisé les plaisirs et les honneurs, jointe à l'inflexibilité d'un caractère qui n'hésitait jamais, le rendait très propre à ce que l'Église appelle les directions spirituelles. Il était excellent en particulier pour les pécheresses de condition. La princesse Palatine l'avait consulté plusieurs fois sur des difficultés de conscience, et ils avaient tous deux entretenu un commerce de lettres qui n'avait fini qu'à la mort de cette illustre pénitente.

Madame de la Sablière obtint que la main qui avait écrit des maximes pour Anne de Gonzague lui traçât des règles de vie. Elle en fut pénétrée de reconnaissance et d'amour. On m'a communiqué cinquante-trois lettres écrites du 14 mars 1687, au (?) janvier 1693. Je n'ai point vu les originaux, et l'on a tout lieu de croire qu'ils sont perdus. Mais j'ai sous les yeux une copie faite au XVIIe siècle, dans un cahier in-4°. J'en vais publier quelques extraits, avec le regret de ne pouvoir faire davantage, car ces lettres me semblent un beau monument de littérature mystique.

Je citerai d'abord quelques lignes de la première lettre en avouant une ignorance qui ne serait point pardonnable à un éditeur, mais qu'on excusera peut-être dans une simple causerie. Je ne sais pas le nom du confesseur dont parle madame de la Sablière. J'avais d'abord songé que ce pouvait être le P. Rapin. Le P. Rapin avait connu La Fare. Bien que ce ne soit pas là une raison, je songeais à Rapin. Mais Rapin est mort en 1687, et le confesseur de madame de la Sablière a quitté ce monde à la fin de 1688, ainsi que nous l'apprend une des lettres à Rancé que j'ai sous les yeux. Nous savons du moins que ce n'était pas un janséniste, puisqu'il lui était donné par l'abbé de la Trappe, assez ennemi de Port-Royal.

14 mars 1687.

Vous savés, mon très révérend père, comme je tiens de vous celuy qui me dirige. J'ai eu des peines à subir cette loi qu'il n'y a que Dieu qui sache. Je lui ay fait une confession générale dont je pensai mourir à ses pieds. J'ai été fort longtemps depuis sans le pouvoir regarder et ne l'abordant qu'avec une émotion que je ne puis représenter. Tout cela, dans mon esprit et dans la nature, me paraissoit assez naturel, mais il y a plus de six mois que je suis à lui avec une très grande satisfaction d'y être, car, quoique je me sois fait une loi inviolable de ne point raisonner sur un homme entre les mains de qui je suis par l'ordre de Dieu, puisque j'y suis par le vôtre, je vous dirai pourtant que je suis convaincue que c'est ce qu'il me falloit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour vous abréger dans ma dernière confession, je me trouvois dans un tel état à ses pieds que le sang me monta à la tête. Il me prit un saignement de nez et je souffris ce que je ne puis vous représenter.

… Je suis hors de moi dès que je l'aborde. Je n'ose lui dire cet état au point où il est, quoique je lui en aye dit quelque chose, par [ce] que je crains que cela ne lui fasse de la peine. J'ai recours à votre charité que j'ai éprouvée sans bornes. Je sens qu'un mot de vous me calmera pourvu qu'il me détermine comme s'il venait de Dieu mesme. Le respect que j'ai pour vous et ce que j'en ai ressenti me fait croire sans en douter que je vous dois mon salut.

Au fond, son confesseur ne lui plaisait guère. Elle le trouvait trop facile, trop doux, trop enclin aux tempéraments dont elle s'irritait dans l'ardeur de son âme.

Il l'obligeait à ne rompre avec le monde que lentement et peu à peu, à ne pas quitter tout de suite l'état qu'elle y avait. Il n'était même pas bien d'avis qu'elle se défît de son hôtel de la rue Saint-Honoré.

3 mars mercredi décembre [1688]

Il y a longtemps que je désire de quitter la maison que j'ai dans la rue Saint-Honoré. Mais comme celui entre les mains de qui vous m'avez mis me le permettoit plutôt qu'il ne l'approuvoit j'ai apporté une nonchalance sur cela qui m'a souvent fait croire que je ne bougerais de ma place. Cependant il s'est trouvé tout d'un coup des gens qui ont pris mon bail pour Pâques. Ainsi je suis sans autre maison que celle-ci, et une petite où je mets le peu de gens que j'ai. Comme je ne suis ni approuvée ni soutenue dans ceci j'ai repris pour la Saint-Jean une maison bien moins chère que celle que j'avois pour aller passer l'hiver qui vient, dans ce quartier-là. Et cependant je voudrais bien passer huit mois ici, ce qui me paroît étonner le révérend père à qui je suis.

Je vous avoue que je ne puis m'étonner assez de voir combien les gens retirés ont peu l'esprit de retraite… Voici mon état. Je ne quitte rien, dans le monde que je regrette ou que je voulusse avec quelques circonstances que ce puisse être. Je me trouve cependant dans un certain délaissement et abandonnement qui me fait peur à moi mesme. Quand je m'éveille la nuit il me prend des palpitations de coeur sans réflexion que de me trouver, ce me semble, seule dans le monde. Et en cet état je ne songe jamais qu'à vous et à votre maison dont je n'envie le bonheur que parce que je vois que ceux qui l'habitent sont avec paix dans le dénuement où je vous fais voir tant de trouble… Il est certain que de ma vie je n'ay tant désiré être à Dieu. Tout ce que je vois et j'entends de ce siècle cy, malgré moi, car je ne m'informe de rien, fait que je voudrais estre dans un désert.

On a remarqué dans cette lettre l'endroit où madame de la Sablière parle de la maison où elle met le peu de gens qu'elle a. Il est probable qu'elle comprend La Fontaine dans ce peu de gens. On sait qu'elle ne le renvoya point et qu'il était encore chez elle quand elle mourut. Je crois intéressant de rapprocher de ce passage quelques lignes d'une lettre qu'elle écrivit à Rancé le 1er avril 1689:

À l'esgard de mes domestiques, je tasche, par douceur et par une conduite opposée au mauvais exemple que je leur ai donné, de les faire rentrer dans le devoir envers Dieu. Car, pour leur parler positivement, j'y suis peu propre, et ma vie passée me revient tellement dans l'esprit d'abord que je suis preste à blâmer quelqu'un, que je me fais toujours la réponse que l'on me feroit. Cependant, il n'y a point de dérèglement positif.

Parmi ces domestiques qu'elle n'ose reprendre après les avoir scandalisés et qu'elle tâche seulement d'édifier par l'exemple, et qui d'ailleurs ne mènent pas positivement une vie déréglée, elle comprend sans doute encore La Fontaine. C'est ce dont on se persuadera facilement, à bien prendre ici le mot domestique dans le vieux sens et selon la définition qui subsiste dans le Trévoux de 1771, «Domestique, y est-il dit, comprend tous ceux qui sont subordonnés à quelqu'un, qui composent sa maison, qui demeurent chez lui, ou qui sont censés y demeurer, comme Intendants, Secrétaires, Commis, Gens d'affaires: quelquefois domestique dit encore plus et s'étend jusqu'à la femme et aux enfants.»

Son confesseur étant mort, elle en eut un autre qui la mortifia beaucoup plus cruellement que le premier, en ne croyant point qu'elle eût la vocation de la vie religieuse et qu'elle pût faire son salut dans la retraite. Elle en fit des plaintes à Rancé.

Le … 1688.

… J'ay senti une grande amertume sur ce que je vas vous exposer, sur quoi je ne vous consulte pas si je dois souffrir, car j'en suis assurée et j'y suis résolue, mais seulement la manière dont vous voulez que j'agisse.

L'homme à qui j'ay affaire est tellement étonné de la vie que j'entreprens qu'il me le témoigna la dernière fois que je le vis avec des paroles qui me firent voir qu'il en étoit blessé à l'excès. Je lui répondis avec le plus de douceur que je pus, mais cependant avec fermeté. Le lendemain il m'écrivit dans les termes que voici:

«Je ne sais où j'en suis avec vous et je me trouve si rigoureusement chargée de votre âme que je crois perdue.» Et je lui répondis comme de moi une chose que vous m'avez fait l'honneur de me dire dans une de vos lettres, que quand il y aurait quelque imperfection dans le divorce que je fais avec le monde, j'espérais que Dieu ne me l'imputeroit pas. Je n'ose vous envoyer le reste de sa lettre qui n'est qu'un verbiage qui ne vous feroit pas mieux comprendre la situation de cet esprit là à quoi je ne conçois rien… Si je lui parle du goût que j'ay pour la retraite et des raisons qui m'y portent il ne me dit pas un mot; si je lui dis: Si je m'ennuie, mon père, je vous le dirai, mais cela ne m'est pas encore arrivé. Il me répond: Je vous en tirerai bien vite… Ce n'est pas pour me plaindre à vous de ce que je n'espère aucun secours de ce côté-là… J'ay donc recours à votre charité, mon très révérend père, pour vous supplier de m'assister, parce que vous seul le pouvez; je le sens à un point qui ne peut être connu de vous comme il est, mais Dieu le sait…

On voit, par la suite des lettres, que Rancé la soutint dans le désir qu'elle avait de faire une entière retraite et l'assura qu'en effet la solitude lui était convenable.

Enfin elle put contenter cette austère envie. Selon un usage suivi par plusieurs veuves riches et pieuses de ce temps, elle prit logement aux Incurables, avec une seule servante.

Celle que naguère courtisaient Brancas et de Foix, celle que La Fontaine et Chaulieu nommaient Iris et chantaient dans leurs vers, celle qui fut avec Ninon de ce souper où Molière et Boileau composèrent le latin du Malade imaginaire, maintenant, cherchant le bonheur par des voies nouvelles, renfermait sa vie dans une salle d'hôpital et dans une froide église qu'ornaient seulement les peintures austères de Philippe de Champaigne; elle priait, jeûnait, méditait saint Dorothée, et, pour divertissement, brodait des parements d'autel. Hélas! l'âge et la maladie ne l'avaient que trop mûrie pour la dévotion.

Ce 29 juillet 1692.

Il y a longtemps, mon très-révérend père, que je me suis donné l'honneur de vous écrire. Je ne crains pas que vous soupçonniez que ce soit par oubly. C'est souvent par discrétion que je m'en prive. Cette fois cy c'est par scrupule. Je ne voulois pas vous dire une chose que je suis persuadée qui vous fera de la peine et j'en ay encore davantage à vous la laisser ignorer. Quelques jours devant la Pentecoste, je m'aperçeus d'une dureté au sein, du costé droit, assés douloureuse. J'eus envie de n'en point du tout parler, mais après avoir souffert quelques jours, je crus que le chirurgien de léans (Elle veut parler du chirurgien des Incurables, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de cancéreux), étant expérimenté plus qu'aucun sur ces sortes de maux, je ferois mieux de lui faire voir. Il me dit d'abord qu'il falloit qu'il y eût plus de deux ans que je portasse ce mal, qu'il trouva d'une qualité très maligne. Je lui dis comme je vivois depuis longtems. Il me dit que, bien loin que cette nourriture (les oeufs et le laitage) me fût nuisible, il croyoit que Dieu avoit permis ce genre de vie pour rendre le mal moindre. Ce que je vous dis pour vous oster ce qui pourroit vous peiner sur cela (c'est Rancé qui lui avait prescrit ce genre de vie). Qui que ce soit au monde ne sait ce que je me donne l'honneur de vous dire, que celuy que je vous dis et vous. Je ne croy pas que vous desapprouviez ma conduite sur cela. Vous voyés que je ferois des raisonnemens inutiles, et l'incommodité réelle que je recevrois de ceux qui, me voyant encore, redoubleroient leurs soins, qui sont de véritables accablemens pour moy. Car sy je ne pouvois plus voir qui que ce soit sur la terre, l'état où je me trouve seroit un vray paradis pour moy. Tant que j'ay vécu dans le monde, j'ay toujours craint ce mal avec les horreurs que la nature en donne.

Depuis ma conversion, je n'y avois pas pensé. Quand je m'en aperçus, je me prosternay devant N. Sgr. avec larmes et lui demanday avec un sentiment très vif de me l'oster ou de me donner la patience de le supporter. Je puis vous protester que, depuis ce moment, je n'ay pas formé un désir sur cela, Dieu m'ayant fait la grâce d'ajouter à la tranquillité que j'avois devant un calme que je ne puis vous exprimer. Il me semble que c'est un effet de l'amour de Dieu envers moy qui a tellement augmenté celuy que j'avois dans le coeur, que j'en suis beaucoup plus remplie. Ce qui me fait peine est une certaine molesse, il me semble, quelquefois de me coucher plus tost ou de me lever plus tard. Je pourrois peut-estre et mesme je croy avoir sur cela plus d'exactitude. Car je sens aussy que cela attire mon attention par la douleur. Enfin il est impossible, et je m'en aperçois à tout moment, que mes journées ne soient remplies d'infidélités. C'est la seule peine que j'aye et qui n'est pas prête à finir, puisque j'ay bien peur de n'en voir la fin qu'avec ma vie, dont les souvenirs me font trembler. C'est la vérité et, sy ce que je sens quelquefois sur cela n'étoit trouversé de l'espérance, j'en serois accablée. Ce qu'il y a dans ce mal-cy d'inconcevable, c'est qu'il porte avec luy le sentiment d'un très grand nombre de maux que l'on n'a point, puisque, en effet, il semble qu'il soit unique. Cependant, je puis vous dire avec vérité que je ne suis pas une heure avec une douleur semblable, quoy que j'en aye toujours. Je n'avois jamais conçu que cela se pût, moy qui ay assés senty de maux en ma vie, mais chacun portoit sa douleur particulière. Je croy donc, mon très révérend père, si vous me le permettés, qu'il faut demeurer comme il plaît à Dieu me mettre. Je n'ay, par sa miséricorde, nulle impatience d'en estre délivrée, ny inquiétude de souffrir; n'est-ce pas beaucoup? Après cette exposition, je n'auray plus besoin de vous importuner la mesme chose pour sy longtems. Je me feray, ce me semble, fort bien entendre en parlant en général de ma santé, dont pourtant je prendray la liberté de vous rendre un compte fidèle, puisque j'ay franchy de vous dire ce qu'il me faisoit tant de peine de ne vous pas dire. Je sens la joye et la consolation que je recevray de ce que vous aurés la charité de me dire, par celle que je sens de vous entretenir. Je vois quelquefois M. D. Elle va ce me semble bien droit à Dieu, et avec un dégagement qu'il lui met au coeur, pourvu que personne n'entortille n'y n'obscurcisse ses lumières.

Elle n'auroit pas besoin de tant d'attirail qu'on luy en veut donner. Mais je crains qu'on ne l'attriste et il luy faudroit tout le contraire, car son mal est assés pour elle. Sy elle avoit été convertie en parfaite santé, N. Seigneur luy auroit donné le tems d'acquérir ces forces pour le jour de l'adversité. Mais elle a beaucoup à souffrir, elle est naturelle, elle a un tour aimable dans l'esprit; elle va à Dieu par son coeur. Vous acheverés, mon très R. P., ce qui reste à faire. Elle vous verra bientost. Voilà ce que j'envierois, si j'osois désirer quelque chose. Il faut finir cette lettre en vous demandant très-humblement pardon de sa longueur et en vous assurant de mes respects et d'un attachement pour vous dont je ne croy personne aussi capable que je le suis…

Le mal dont je vous parle n'est pas ouvert, mais il y a à craindre qu'il ne s'ouvre, ce qui seroit le pis qui pût arriver à ce que croit l'homme qui l'a veu.

Voilà donc cette dame de la Sablière, agile à promener son âme des curiosités de la science aux troubles de l'amour, la voilà n'ayant plus à offrir à Dieu, son dernier amant, que les soupirs d'un sein décomposé! Heureuse encore de s'être fait une nature nouvelle et convenable à son horrible situation! Heureuse et belle de résignation, de patience et de paix! Heureuse, oh! bienheureuse dans les tortures et les dégoûts d'un mal dévorant, de déployer une âme angélique! On peut dire de celle qui a écrit cette admirable lettre, comme d'Elisabeth Ranquet que, «marchant sur la terre, elle était dans les cieux».

Le mal fit des progrès rapides. Cinq mois plus tard, quelques jours, quelques heures peut-être avant sa mort, madame de la Sablière écrivait à Rancé ces lignes qu'on ne peut lire sans songer à ce que dit Pascal des misères de l'homme et de ses grandeurs:

Ce … janvier 1693.

La maladie que j'ay augmente tous les jours, mon très R. P. Il y a apparence qu'elle n'ira pas loin. Je vous supplie très humblement que le mal que j'ay ne soit jamais su de personne pas plus après ma mort que pendant ma vie. Dieu vous récompensera sans doute de tous les biens que vous m'avés faits. Et je l'en prie de tout mon coeur. Je me sens toujours la mesme tranquillité et le mesme repos, attendant l'accomplissement de la volonté de Dieu sur moy. Je ne désire autre chose.

Elle décéda «le sixième janvier» 1693, et fut enterrée «le septième» par le clergé de Saint-Sulpice[32].

M. THÉODORE REINACH

ET
MITHRIDATE[33]

Des trois frères Reinach, l'aîné, Joseph, a marqué dans la politique, comme publiciste et comme député; le second, Salomon, est un archéologue justement estimé pour l'ardeur et l'exactitude de son esprit; le plus jeune, Théodore, après avoir promené sa curiosité en divers domaines, s'est établi dans l'histoire. Je ne rappellerai pas les étonnantes victoires scolaires qu'il remporta dans les années 1875, 1876 et 1877. De tels succès, bien qu'ils révèlent sans doute une intelligence précoce et facile, ne me semblent point enviables. Ils ont l'inconvénient de mettre l'adolescent dans une lumière trop forte et de lui créer une supériorité insoutenable.

C'est un danger que de se montrer d'abord prodigieux, puisqu'il n'est donné à personne de le rester constamment. Il y a là une situation difficile. Mais on en souffre peu si l'on est un savant, c'est-à-dire un homme laborieux et modeste. Il est impossible au vrai savant de n'être point modeste: plus il fait, et mieux il voit ce qu'il reste à faire. Et je crois reconnaître en M. Théodore Reinach une âme vouée tout entière à la science.

Ses couronnes scolaires étaient encore toutes fraîches quand il entreprit de traduire Hamlet en employant alternativement, à l'exemple de Shakespeare, la prose et le vers.

L'idée semble excellente et naturelle. Je ne crois pas qu'elle ait été réalisée de la manière la plus heureuse par M. Théodore Reinach. Je doute même qu'elle soit réalisable. On pourrait essayer peut-être, pour une étude de ce genre, d'un vers très souple et sans entraves, alternant avec une prose rythmique comme celle de la Princesse Maleine. Mais cela même est-il bien possible? Est-il possible de repenser un poète assez vivement pour le transcrire avec son chant et toutes ses harmonies? Au reste, ce n'est point la question. Si j'ai rappelé cet essai de M. Théodore Reinach, c'est parce que le savant s'y révèle déjà par le bon établissement du texte, par la précision des notes et par la sûreté d'information dont témoigne l'intéressante introduction qui précède l'ouvrage. À cet égard, peu de traducteurs, en France, ont aussi bien compris leur devoir que M. Théodore Reinach, et il serait heureux que son exemple fût suivi.

Il a donné, un peu plus tard, une Histoire des Israélites depuis la dispersion jusqu'à nos jours, ainsi que plusieurs mémoires dans la Revue des études juives. Il s'est beaucoup occupé d'antiquités helléniques et d'antiquités orientales. Il a étudié dans un ouvrage spécial, Trois royaumes de l'Asie Mineure (1888), la numismatique des rois de Cappadoce, de Bithynie et de Pont. Et cet ouvrage doit être particulièrement signalé ici, parce qu'il fut pour l'auteur une sorte de préparation à l'Histoire de Mithridate et, si je puis dire, l'échafaudage du monument.

Mettons, pour être tout à fait exact, un des échafaudages, car il en fallait d'autres. Les sources de l'histoire de Mithridate sont de trois sortes: 1° Les médailles, qui, étudiées dans le livre que je viens de citer, ont fourni à l'auteur les éléments d'une chronologie. Elles lui ont donné, en outre, quelques indices sur l'état des moeurs et des arts, ainsi que sur le gouvernement des provinces. Enfin, c'est sur quelques beaux tétradrachmes frappés dans le Pont, à Pergame ou en Grèce, qu'on trouve le portrait de Mithridate. 2° Les inscriptions. M. Théodore Reinach en a réuni vingt et une, tant grecques que latines. 3° Les auteurs. Cette source est de beaucoup la plus abondante. Mais les documents qu'elle fournit devaient être soumis à une critique rigoureuse. On sait que les ouvrages des écrivains qui ont raconté l'histoire de Mithridate à proximité des événements ne nous sont point parvenus.

Nous n'avons ni les Mémoires de Sylla, ni ceux de Rutilius Rufus, ni l'ouvrage de Sisena, ni les histoires de Salluste, ni le poème d'Archias, ni les parties de Tite-Live concernant la guerre mithridatique. On en est réduit à consulter des ouvrages postérieurs de cent cinquante à trois cents ans au règne de Mithridate et qui, par conséquent, empruntent toute leur autorité historique aux documents d'après lesquels ils ont été composés. Mais les anciens n'indiquaient guère les sources où ils puisaient, et c'est par des recherches très attentives et des observations très délicates que Théodore Reinach est parvenu à reconnaître les textes que Plutarque, Appien, Dion Cassius avaient sous les yeux quand ils composaient leurs récits. Je n'entrerai point dans le détail de ces procédés, qui ne relèvent que de la critique érudite. Le peu que j'en viens de dire m'a été inspiré par ce goût naturel qui porte chacun de nous à s'intéresser aux bonnes méthodes de travail.

Les ouvrages de pure érudition ne sont point de ma compétence et ne peuvent faire la substance d'une de ces causeries littéraires qui veulent des sujets faciles et variés. Le spécial et le particulier ne sont point notre fait. Par bonheur, il n'est pas rare qu'un véritable savant soit amené par le progrès de ses recherches à ces généralisations dont les esprits curieux peuvent tirer tout de suite agrément et profit. Je ne manque point alors de me pénétrer des idées de ce savant et de rapporter ce que j'en ai pu saisir. Je ne suis jamais si heureux que lorsqu'il m'est donné d'entretenir des travaux d'un Renan ou d'un Darmesteter, d'un Gaston Paris ou d'un Paul Meyer, d'un Oppert ou d'un Maspero. Or, si le Mithridate de M. Théodore Reinach relève de l'érudition pour la méthode, il appartient à la littérature historique par la grandeur du sujet, l'intérêt du récit et l'abondance des vues. C'est un beau livre, d'une lecture facile dans presque toutes les parties et, par endroits, attachante et passionnante plus que je ne saurais dire. C'est qu'en effet M. Théodore Reinach a bien choisi son sujet. Il l'a pris neuf et fécond. L'histoire de Mithridate, qui n'avait jamais été traitée à part, est, entre toutes, grande et tragique.

De nos jours encore, les paysans et les pêcheurs d'Iéni-Kalé montrent, près de Kertch, l'antique Panticapée, un rocher qui se dresse en forme de chaise sur le bord de la mer. «C'est, disent-ils, le trône de Mithridate!» L'homme que la légende a mis comme un colosse sur ce siège énorme et sauvage garde aussi dans l'histoire une grandeur farouche.

Perse d'origine, issu de ces Mithridate qui mouraient au delà du terme ordinaire de la vie humaine, laissant dans leur harem des enfants en bas âge, Mithridate, qui fut nommé depuis Eupator et Dionysos, était nourri dans Sinope, sa ville natale, et touchait à sa treizième année quand son père, Mithridate Evergète, périt dans une de ces tragiques et ordinaires intrigues de sérail qui réglèrent de tout temps la succession des despotes de l'Orient. Sa mère, la Syrienne Laodice, qui, dans l'ennui du gynécée, avait songé qu'Evergète durait trop, devint sultane par le droit oriental du meurtre. Le jeune Mithridate, victime d'inexplicables accidents de chasse et flairant sur sa table des mets suspects, s'aperçut bientôt que sa mère trouvait qu'il grandissait trop vite. Il s'enfuit dans les forêts épaisses du Paryadris, où il mena, seul, inconnu, la rude vie du chasseur et du bandit. On raconte que, semblable aux géants de pierre sculptés dans le palais de Sargon, il étouffait des lionceaux entre ses bras. Après sept ans passés nuit et jour dans les bois et dans les rochers, il reparut à Sinope, où on le croyait mort, réclama son héritage, l'arracha de force et de ruse à la Syrienne, qui l'avait aux trois quarts dissipé, territoires et trésors. Rapidement, il se refit un royaume et «soumit à sa domination, ou tout au moins à son influence, tout le bassin de la mer Noire».

Ce n'était pas un empire, mais une multitude de peuples. On y parlait vingt-deux ou vingt-cinq langues différentes. Royaume de la mer, «le Pont-Euxin, qui lui donnait son nom, lui donnait aussi son unité».

On sait le reste, que je ne puis rappeler ici, même brièvement, puisque c'est, comme dit Racine, «une partie considérable de l'histoire romaine». On sait la rupture avec Rome, que Mithridate avait d'abord ménagée; la conquête de l'Asie Mineure, suivie du massacre de quatre-vingt mille Romains; le protectorat de la Grèce et ce grand dessein, imité d'Alexandre, de l'union du monde hellénique et du monde oriental, qui finit cruellement à Chéronée et à Orchomène; et, après la guerre de Sylla, les guerres de Lucullus et de Pompée qui font voir, selon la parole de Montesquieu «non pas des princes déjà vaincus par les délices et l'orgueil, comme Antiochus et Tigrane, ou par la crainte, comme Philippe, Persée et Jugurtha; mais un roi magnanime, qui, dans les adversités, tel qu'un lion qui regarde ses blessures, n'en était que plus indigné» (Grand. et déc., chap. VII).

On sait enfin (et c'est là que je m'arrêterai un instant) qu'après la défaite de Nicopolis, où ses cavaliers furent égorgés, dans la nuit, jusqu'au dernier par les légionnaires de Pompée, le vieux roi s'échappa seul à cheval, avec sa concubine Hypsicratée, vêtue comme un de ces guerriers barbares, dont elle avait le coeur. Il courut le long du Caucase et, parvenu en fugitif dans le Bosphore révolté, il le reconquit. Ce fut son dernier royaume. Là, contraint d'abandonner l'Asie à l'ennemi qu'il combattait depuis quarante ans avec une invincible haine, il conçut le projet de marcher sur l'Occident par la Thrace, la Macédoine et la Pannonie, d'entraîner avec lui les Scythes des steppes sarmates et les Celtes du Danube, et de se jeter sur l'Italie avec un torrent de peuples.

Ce plan gigantesque, Mithridate l'expose, au troisième acte de la tragédie de Racine, dans un discours imité d'Appien:

C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.

Et il ajoute un peu plus loin:

     Ne vous figurez point que de cette contrée
     Par d'éternels remparts Rome soit séparée.
     Je sais tous les chemins par où je dois passer,
     Et si la mort bientôt ne me vient traverser,
     Sans reculer plus loin l'effet de ma parole,
     Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole.
     Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours
     Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?

«J'en doute!» s'écria le prince Eugène de Savoie, qui avait fait la guerre contre les Turcs. Et le vainqueur inspiré de Zentha doutait avec raison qu'une flotte de guerre pût traverser en deux jours l'espace de mer qui sépare Kertch des bouches du Danube et qu'il suffît de trois mois à une armée nombreuse pour se rendre, à travers sept cents lieues de terres, de la Bulgarie à Rome. Mais ces mauvais calculs sont imputables seulement à Jean Racine, qui, apparemment, n'était pas un grand homme de guerre. C'est lui qui les a faits, dans sa maison, sur sa table, avec beaucoup d'innocence. Aucun témoignage antique ne permet d'en rapporter la faute à Mithridate lui-même, qui n'est pas responsable des beautés dont un poète se plut à orner ses plans. On sait seulement que le vieux roi «se proposait de longer la rive septentrionale de l'Euxin, entraînant sur sa route les Sarmates et les Bastarnes, puis de remonter la vallée du Danube, où les tribus gauloises, dont il avait soigneusement cultivé l'amitié, accouraient en foule sous ses étendards. Ainsi devenu le généralissime de la barbarie du Nord, il traversait la Pannonie et descendait comme une avalanche du sommet des Alpes sur l'Italie dégarnie de troupes, affaiblie par ses querelles politiques et sociales.» Ce projet, dont la grandeur faisait l'étonnement des anciens, n'a pas été beaucoup admiré par les historiens modernes. Michelet, qui est enthousiaste, s'est un peu ému en l'exposant; mais M. Mommsen, dont le défaut n'est point l'enthousiasme, n'a vu là qu'une pitoyable folie. «L'invasion projetée des Orientaux en Italie, a-t-il dit, était simplement risible. Ce n'était qu'une fantaisie du désespoir impuissant.» M. Théodore Reinach ne le croit pas. Il rappelle que les Cimbres avaient démontré, quarante ans auparavant, que la muraille des Alpes n'était point infranchissable et il estime qu'une invasion fondant, en l'an 63 avant l'ère chrétienne, sur l'Italie, déchirée par la guerre civile, pouvait faire éprouver à Rome les deuils et les hontes qu'Alaric devait lui infliger cinq siècles plus tard. Cette opinion est soutenable. Mais la dispute sur ce point ne sera jamais terminée. Trahi par son fils, abandonné par ses peuples, Mithridate s'est donné la mort dans la citadelle de Panticapée, au milieu des préparatifs de sa grande entreprise. Toutefois, cela seul condamne cette entreprise qu'elle se soit, dès l'abord, renversée sur son auteur. Il n'importe! C'était un grand ennemi et qui savait haïr. «Il possédait les dons respectables de la haine», dit Mommsen, et M. Théodore Reinach ajoute: «Dans ce cerveau surexcité, la haine atteignait au génie.» Les Romains, qui le craignaient, se réjouirent de sa mort. Les soldats qui vinrent l'annoncer à Pompée portaient des lauriers comme les messagers des victoires.

L'embarras fut de reconnaître le corps du terrible sultan. Il était si défiguré qu'on ne put le reconnaître qu'aux vieilles cicatrices dont il était couvert. Pompée le fit coucher dans la nécropole royale de Sinope. Mais c'est surtout par les éclats de leur joie que les Romains rendirent les honneurs suprêmes à Mithridate Eupator.

Quelques années plus tard, Rome fit de nouvelles réjouissances pour la mort d'un ennemi. Cette fois l'ennemi était une femme. Il y eut dans la Ville-Éternelle, des danses et des sacrifices à la mort de Cléopâtre comme à la mort de Mithridate. C'est qu'avec Cléopâtre périssait enfin cet Orient guerrier qui avait disputé l'empire à Rome, coûté à l'Italie tant de travaux et la vie de tant de soldats et de citoyens. Il est visible que M. Théodore Reinach ressent pour Mithridate ce genre d'intérêt dont un peintre attentif ne se défend guère à l'endroit d'un modèle longuement étudié. Il suit le roi de Pont dans toutes ses entreprises avec un mélange d'admiration et d'horreur. Il s'étonne, non sans raison, de cette volonté si souple et si forte, de cette infatigable énergie, de cet esprit de ruse et d'audace, de cette âme indomptable qui puise dans la défaite des ressources nouvelles et que les anciens ont comparée au serpent, qui, la tête écrasée, dresse sa queue menaçante. Pourtant, quand il se recueille pour porter un jugement d'ensemble, il se garde d'exalter son héros aux dépens de la justice et de la vérité. Voici la page où se trouve résumée, non sans force, la pensée de l'historien sur le despote extraordinaire dont il a conté la vie:

Malgré ses talents multiples, malgré son activité infatigable, malgré sa fin héroïque, il a manqué quelque chose à Mithridate pour être rangé parmi les vrais grands hommes de l'histoire: je veux dire un idéal supérieur, conçu avec sincérité, poursuivi avec constance. Que représente celui qu'on a appelé le Pierre le Grand de l'antiquité? La cause de la liberté, de la civilisation hellénique ou, au contraire, la réaction de l'Orient despotique et fanatique contre l'Occident libéral et éclairé? On ne le sait, lui-même l'ignore. Nous l'avons vu, dans la première partie de son règne, se porter en champion de l'hellénisme, copier Alexandre, conserver la tunique, coucher dans le gîte du conquérant macédonien. Un moment même, il a semblé qu'il eût réalisé son rêve ou, du moins, ramené les beaux jours du royaume de Pergame: l'Asie affranchie, la vieille Grèce elle-même soulevaient sur leurs épaules, dans un élan de fièvre joyeuse, le sauveur providentiel descendu des bords lointains de l'Euxin. Mais la fin du règne va nous offrir un tableau bien différent. Sous le masque hellénique, qui bientôt crève de toutes parts, nous trouverons un héros encore, mais un héros barbare, répudiant une civilisation d'emprunt, détruisant de ses propres mains les villes qu'il a fondées, adressant un appel désespéré au fanatisme religieux et national des vieux peuples de l'Asie et des hordes nomades du Nord, dont il semble incarner désormais la haine irréconciliable non seulement contre le conquérant romain, mais encore contre la civilisation méditerranéenne. Quel est le véritable Mithridate? Celui de Chersonèse et de Pergame ou celui d'Artaxata et de Panticapée? Je crains que ce ne soit ni l'un ni l'autre et que, dans ces deux rôles, où il paraît successivement passé maître, Mithridate n'ait été, en effet, qu'un prodige d'ambition et d'égoïsme, un royal tragédien, jouant de l'Olympe et de l'Avesta, des souvenirs d'Alexandre et des reliques de Darius, du despotisme et de la démagogie, de la barbarie et de la civilisation comme d'autant d'instruments de règne, autant de moyens de séduire et d'entraîner les hommes, sans jamais partager, au fond, les passions qu'il exploite et restant calme au milieu des tempêtes qu'il déchaîne.

M. Théodore Reinach nous a fait voir Mithridate souverain d'un royaume mouvant, plusieurs fois perdu et reconquis, changeant sans cesse de configuration et de place. Il nous a montré ce maître de tant de vies humaines conduisant, avec une ardeur toujours égale, des guerres mêlées d'étonnantes victoires et d'étonnantes défaites. Il a montré le sultan de Pont tour à tour conquérant, diplomate, fondateur de villes, organisateur de provinces, colon, protecteur du commerce, des arts et des lettres, et destructeur des peuples.

Ce n'est pas tout. Il s'est plu encore à nous montrer, autant qu'il était possible, Mithridate dans l'intimité de sa vie, couché sur un lit d'or à ces banquets où il réunissait les orateurs et les rhéteurs hellènes à ces officiers barbares qui portaient le titre envié d'Amis et de Premiers-Amis du roi. Et ce ne sont pas là les tableaux les moins intéressants du livre. Mithridate n'était pas sans doute un lumineux génie. Mommsen lui refuse même l'étendue de l'intelligence, et M. Théodore Reinach reconnaît que ce n'était pas un véritable grand homme. Mais, à coup sûr, c'était ce qu'on nomme un caractère. Sa figure est étrange et d'un relief puissant. À l'approcher, on admire une bête humaine de cette stature et de ce tempérament, si rusée et si forte, si ingénieuse et si barbare, et douée de si épouvantables vertus.

On a son profil sur les tétradrachmes. Il était beau, les traits grands, la chevelure bouclée. C'était une espèce de géant. La grandeur de ses armes étonna Pompée. Et ses armures, suspendues aux temples de Delphes et de Némée, devant lesquelles s'émerveillaient les visiteurs, semblaient les dépouilles d'un Titan. Ceint d'une tiare étincelante, vêtu, à l'orientale, de robes précieuses, portant le large pantalon perse, il apparaissait, dans le feu des pierreries, comme l'image, sur la terre, des dieux-astres, Ormuzd et Améria, auxquels il allumait en offrande une forêt sur une montagne. Sous ces dehors d'idole orientale, c'était le plus agile cavalier de son armée, et il n'avait pas d'égal pour lancer le javelot.

Habituellement sobre, il lui prit envie, un jour, à table, de lutter avec un athlète pour la capacité du boire et du manger, et de cette lutte il sortit vainqueur. Ce colosse avait une certaine délicatesse de goût. Il recherchait la belle vaisselle d'or et d'argent, ce qui était, à vrai dire, un luxe commun alors à tous les grands personnages. Il avait formé un riche cabinet de pierres gravées. Il aimait les beaux discours, et lui-même il parlait avec éloquence en plusieurs langues. Enfin, ses connaissances en médecine semblent avoir été assez étendues et profondes, bien qu'il mêlât à ses recettes beaucoup de formules de sorcellerie.

Comme tous les dynastes d'Orient, il avait une grande habitude du meurtre domestique. Quatre de ses fils périrent par son ordre: Ariarathe, Mithridate, Macharès et Xipharès. Mais il faut voir l'enchaînement des crimes dans cette maison et se rappeler que sa mère avait tenté de le faire tuer et qu'enfin un fils qu'il avait épargné, Pharnace, fut cause de sa mort.

Il semble avoir beaucoup aimé sa fille Drypetina, un monstre qui avait une double rangée de dents à chaque mâchoire, et, s'il la fit poignarder par un eunuque, ce fut pour qu'elle ne tombât pas vivante aux mains des Romains.

Deux autres de ses filles, Mithridatis et Mysa, moururent avec lui à Panticapée pour la même raison. Rien alors de plus ordinaire, après une défaite, que le massacre de tout un sérail. Avant de battre en retraite, on tuait les femmes à l'approche de l'ennemi, comme aujourd'hui on détruit le matériel embarrassant. Après la défaite infligée, à Cabira, par Lucullus à l'armée pontique, Mithridate, en fuite sur Comana, dépêcha l'eunuque Bacchidès à Pharnacie avec ordre de faire mourir toutes les femmes du sérail. Parmi elles se trouvaient deux soeurs du roi, Roxane et Statira, âgées de quarante ans, qui n'avaient point été mariées, et deux de ses femmes, Ioniennes l'une et l'autre, Bérénice de Chios et Monime de Stratonicée. Monime avait refusé quinze mille pièces d'or dont Mithridate croyait l'acheter. Il fallut que le roi de Pont lui envoyât le bandeau royal. C'était d'ailleurs un présent qui coûtait peu à ce grand faiseur de reines.

On trouva plus tard, dans les archives du Château neuf, près Cabira, une correspondance échangée entre Monime et Mithridate, dont le ton licencieux choqua la pudeur des Romains. Mais, enfermée loin de la Grèce, dans un sérail, sous la garde de soldats barbares, la fière Ionienne regrettait amèrement sa patrie et la liberté. Bacchidès portait aux femmes l'ordre de mourir de la manière que chacune d'elles croirait la plus prompte et la moins douloureuse. Bérénice se fit apporter une coupe de poison. Sa mère, qui était près d'elle, lui demanda de la partager. Elles burent toutes deux. La mère mourut la première. Et, comme Bérénice se tordait dans une horrible agonie, Bacchidès l'acheva en l'étouffant. Roxane et Statira choisirent aussi le poison. La première le prit en maudissant son frère. Mais Roxane, au contraire, le loua de ce qu'au milieu des dangers qu'il courait lui-même il ne les avait pas oubliées et leur avait assuré une mort libre, abritée des outrages. Monime, en mémoire peut-être des reines tragiques de ses poètes, détacha de son front le bandeau royal, le noua autour de son cou et se pendit, comme Phèdre, à une cheville de la chambre. Mais le faible tissu se rompit.

Plutarque a conservé ou trouvé les douloureuses paroles que, selon lui, prononça alors la jeune femme: «Fatal diadème, s'écria-t-elle, tu ne me rendras pas même ce service!» Et elle présenta la gorge à l'eunuque. Ainsi périt, après de longs dégoûts, dans le sérail de Pharnacie, Monime de Stratonicée.

Il y a sans doute quelque brusquerie à quitter sur cette tragédie domestique l'histoire du grand Asiatique contre qui s'illustrèrent Sylla, Lucullus et Pompée. Mais cette scène de femmes empoisonnées, étouffées, égorgées par un eunuque révèle mieux peut-être que tous les récits de guerre le vrai Mithridate, le vieux sultan de Pont, le despote, l'Oriental.

FIN

NOTES

[1: Toute licence sauf contre l'amour, 1892, in-18.]

[2: Par Guy de Maupassant.]

[3: Par Paul Bourget.]

[4: Souvenirs du baron de Barante, de l'Académie française, 1782-1866, publiés par son petit-fils, CLAUDE DE BARANTE; in-8°; tome Ier.]

[5: Le vicomte Eugène Melchior de Vogüé.]

[6: César Borgia, sa vie, sa captivité, sa mort, d'après de nouveaux documents des dépôts des Romagnes, de Simancas et des Navarres, par Charles Yriarte, 2 vol. in-8°.]

[7: Essais orientaux, 1 vol. in-8°.—Lettres sur l'Inde, 1 vol. in-18.—La Légende divine, 1 vol. in-18.]

[8: Poésies et contes populaires de la Gascogne, par Jean-François Bladé, correspondant de l'Institut (dans la collection des Littératures populaires, de Maisonneuve et Leclerc), 6 vol.—Traditions, coutumes, légendes et contes des Ardennes, par Albert Meyrac, avec préface par Paul Sébillot, 1 vol.—Esthétique de la tradition, par Émile Blémont, et Études traditionnistes, par Andrew Lang (dans la Collection internationale de la tradition, de MM. Émile Blémont et Henry Carnoy), 2 vol.]

[9: Vannes, 1891, in-8°. (Extrait de la Revue des traditions populaires.)]

[10: Je parlais ici des Études, revue dirigée par les pères de la Compagnie de Jésus. On ne m'y a point ménagé, mais il n'est pas au pouvoir des Pères de me rendre injurieux et de mauvaise foi. Je n'ai point cessé de reconnaître et de dire que leur revue est rédigée par des écrivains habiles et judicieux. Je prévoyais bien que le livre du père Didon leur paraîtrait d'un goût douteux et qu'ils estimeraient pour le moins imprudent l'essai tenté par l'éloquent dominicain d'une psychologie de Jésus, selon les méthodes de Taine et de Bourget. Mes pressentiments ne me trompaient pas. Quelques jours après avoir publié mon article, je reçus les Études religieuses de novembre 1890, et j'y lus avec grand plaisir un morceau très solide sur le Jésus-Christ du père Didon, où il est dit: «N'a-t-il pas trop accordé au désir de placer Jésus dans «son milieu»? Certaines phrases sur l'influence de ce milieu sonnent d'une façon étrange, à propos du Verbe incarné. Ainsi, parmi des détails d'une longueur un peu exagérée sur «l'éducation» qu'a dû recevoir Jésus «adolescent», et après cette observation que, «dans les assemblées publiques, à la synagogue (de Nazareth), il connut aussi, par expérience, les misères, les travers, les aberrations et la vaine science des docteurs de son temps…,» vient cette réflexion au moins inutile: «Les premières impressions de l'adolescence ne s'effacent pas; en Jésus, comme en nous, elles aident à comprendre les volontés, les paroles, les actes de l'âge mûr.» (T. I, pp. 84-85.) La description très poétique de Nazareth est précédée de ces lignes encore plus singulières: «On ne comprendrait pas sa physionomie (celle de Jésus) et son caractère, si, dans l'étude de son adolescence et de sa jeunesse, on négligeait le milieu extérieur, la nature au sein de laquelle il a grandi. L'homme tient par des attaches trop étroites au sol qui l'a vu naître, pour n'en pas recevoir l'empreinte…» (P. 86.) Nous n'aimons pas non plus lire que «la pensée (du supplice auquel Jésus se savait et se sentait voué) étendait sur tout son être un voile de tristesse.» (I, p. 270); ou que «souvent, dans sa vie, Jésus a laissé voir l'accablement où le jetait la vue seule du calice qu'il devait boire». (P. 166.)—Ces observations excellentes sont du R. P. J. Brucker, qui est, avec le R. P. P. Brucker, un des rédacteurs les plus distingués des Études.]

[11: À propos du drame de MM. Victorien Sardou et Moreau.—Consultez Henry Houssaye; Cléopâtre, dans Aspasie, Cléopâtre, Théodora, 1 vol.]

[12: Consultez sur ce point une note de M. Maspero dans l'étude de M. Henry Houssaye citée plus haut.]

[13: Il est sans doute utile de rappeler que ces deux articles sont écrits, l'un avant, l'autre après la première représentation du drame de MM. Victorien Sardou et Moreau, à la porte Saint-Martin.]

[14: H. Houssaye loc. cit., note n°11.]

[15: La Conquête du Paradis, par Judith Gautier (dans la bibliothèque des romans historiques. Armand Colin, éditeur). 1 vol.]

[16: Le Pèlerin passionné, 1 vol. in-18.]

[17: Reliques de Jules Tellier, 1 vol.]

[18: On sait qu'il n'y a pas de facultés à Rouen. Tellier place un étudiant imaginaire dans une faculté imaginaire.]

[19: Tellier avait mis quotquot erant vantes. J'ai rétabli le texte d'Ovide, mais le sens n'est plus tout à fait le même. Ovide ne dit pas que tout poète indistinctement lui semblait un dieu. Il fait allusion au trouble dont il était saisi dans ses premières rencontres avec un poète.]

[20: Voici la pièce entière.

PRIÈRE

     Fantôme qui nous dois dans la tombe enfermer,
     Mort dont le nom répugne et dont l'image effraie,
     Mais qu'à force de crainte on finit par aimer,
     Puisque la vie est vaine et que toi seule es vraie;

     Ô Mort, qui fais qu'on vit sans but et qu'on est las,
     Et qu'on rejette au loin la coupe non goûtée,
     Mort qu'on maudit d'abord et dont on ne veut pas,
     Mais qu'on appelle enfin quand on t'a méditée;

     Ô la peur et l'espoir des âmes, bonne Mort
     Dont le souci nous trouble un temps, et puis nous aide,
     Mystérieux écueil où se blottit un port,
     Et poison merveilleux où se cache un remède;

     Ô très bonne aux vaincus et très bonne aux vainqueurs
     Qui sur leurs fronts à tous baises leurs cicatrices,
     Ô des douleurs des corps ou de celles des coeurs
     La sûre guérisseuse et la consolatrice!

     Puisque tant de ferveur pour toi s'élève en lui,
     Qu'il veut te préférera tout, même à l'Aimée,
     Sois clémente à l'enfant qui t'invoque aujourd'hui,
     Bien qu'il t'ait méconnue et qu'il t'ait blasphémée.

     Ma haine s'est changée en un amour profond:
     Voici croître en mon coeur guéri de ses chimères
     L'ennui des voluptés dont on touche le fond
     Et le morne dédain des choses éphémères.

     Vivre dans l'instant n'est que trembler et souffrir.
     Songe à l'horrible attente et fais-toi moins tardive!
     Il suffit que tu sois pour qu'on veuille mourir:
     Le temps laissé par toi ne vaut pas qu'on le vive.

     Donne-moi le Repos et l'Oubli, les seuls biens!
     Endors-moi dans la paix de ta couche glacée!
     Mais avant le moment où tu clôras les miens,
     Ferme les yeux par qui mon âme fut blessée!

     Périsse avant moi l'Être éphémère et charmant,
     Apparence flottant parmi les apparences,
     Dont la grâce a troublé mon coeur profondément,
     Et par qui j'ai connu de si dures souffrances!

     Car, dût-elle aussitôt disparaître à son tour
     De ce monde où tout n'est que mirage et que leurre,
     Quand même pour la vie elle n'aurait qu'un jour,
     Et quand pour le plaisir elle n'aurait qu'une heure,

     Cette heure-là, rien que cette heure, en vérité,
     Quand j'y songe un instant, m'est à ce point cruelle,
     Que je n'en conçois plus même la vanité,
     Et qu'à mon coeur jaloux elle semble éternelle,

     Janvier 1888.
]

[21: Voir sur cette phrase l'article suivant intitulé la Rame d'Ulysse.]

[22: Blaise Pascal, par Joseph Bertrand, de l'Académie française, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, 1 vol. in-8°.—Le dogmatisme et la foi dans Pascal, par Sully-Prudhomme (dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1891).]

[23: 1 vol. in-18. Perrin édit.]

[24: La fin du paganisme, étude sur les dernières luttes religieuses en Occident au quatrième siècle, par Gaston Boissier, 2 volumes in-8°.—Hachette, édit.]

[25: Cicéron et ses amis, 1 vol.; Promenades archéologiques, Rome et Pompéï, 1 vol.; Nouvelles Promenades archéologiques, Horace et Virgile, 1 vol.; l'Opposition sous les Césars, 1 vol.; la Religion romaine, d'Auguste aux Antonins, 2 vol.]

[26: À propos du livre étudié dans le précédent article: La Fin du paganisme. Étude sur les dernières luttes religieuses en Occident, au IVe siècle, par Gaston Boissier, 2 vol. in-8°.]

[27: Une Passionnette, 1 vol. in-8°, Calmann Lévy, éditeur.]

[28: Les grands écrivains: Madame de La Fayette, par le comte d'Haussonville. 1 vol. in-18. Hachette éditeur.]

[29: Dans la préface de l'édition Conquet, in-8°.]

[30: Un poète breton. Charles Le Goffic. (Amour breton), 1 vol. in-18.]

[31: Coeur double, avec une préface, 1 volume.]

[32: Cette date est prise dans l'acte de décès que Jal a publié dans son dictionnaire. Il y est dit que madame de la Sablière décéda rue aux Vaches, dite aussi rue aux Vachers et actuellement la rue Rousselet. Mais d'une étude destinée au journal le Temps et dont l'auteur, M. Georges Villain, a bien voulu me communiquer les épreuves, il résulte que madame de la Sablière est morte dans l'appartement qu'elle occupait aux Incurables, tout contre la chapelle.]

[33: Mithridate Eupator, roi de Pont, par Théodore Reinach, 1 vol. in-8°.]