Je suis obligé de conter de mémoire. Je le ferai en toute liberté, comblant, du moins mal que je pourrai, les lacunes de mes souvenirs. Ce ne sera peut-être pas tout à fait chinois. Mais je demande grâce d'avance pour quelques détails apocryphes. Le fonds du moins est authentique et se trouve dans le troisième volume des contes chinois traduits par Davis, Thoms, le P. d'Entrecolles, etc., et publiés par Abel Rémusat, chez un libraire du nom de Moutardier, qui fleurissait dans la rue Gît-le-Coeur, sous le règne de Charles X. C'est tout ce que j'en puis dire, ayant prêté le volume à un ami qui ne me l'a point rendu.
Voici donc, sans tarder davantage, l'histoire de la dame à l'éventail blanc.
HISTOIRE DE LA DAME À L'ÉVENTAIL BLANC
Tchouang-Tsen, du pays de Soung, était un lettré qui poussait la sagesse jusqu'au détachement de toutes les choses périssables, et comme, en bon Chinois qu'il était, il ne croyait point, d'ailleurs, aux choses éternelles, il ne lui restait pour contenter son âme que la conscience d'échapper aux communes erreurs des hommes qui s'agitent pour acquérir d'inutiles richesses ou de vains honneurs. Mais il faut que cette satisfaction soit profonde, car il fut, après sa mort, proclamé heureux et digne d'envie. Or, pendant les jours que les génies inconnus du monde lui accordèrent de passer sous un ciel vert, parmi des arbustes en fleur, des saules et des bambous, Tchouang-Tsen avait coutume de se promener en rêvant dans ces contrées où il vivait sans savoir ni comment ni pourquoi. Un matin qu'il errait à l'aventure sur les pentes fleuries de la montagne Nam-Hoa, il se trouva insensiblement au milieu d'un cimetière où les morts reposaient, selon l'usage du pays, sous des monticules de terre battue. À la vue des tombes innombrables qui s'étendaient par delà l'horizon, le lettré médita sur la destinée des hommes:
—Hélas! se dit-il, voici le carrefour où aboutissent tous les chemins de la vie. Quand une fois on a pris place dans le séjour des morts, on ne revient plus au jour.
Cette idée n'est point singulière, mais elle résume assez bien la philosophie de Tchouang-Tsen et celle des Chinois. Les Chinois ne connaissent qu'une seule vie, celle où l'on voit au soleil fleurir les pivoines. L'égalité des humains dans la tombe les console ou les désespère, selon qu'ils sont enclins à la sérénité ou à la mélancolie. D'ailleurs, ils ont, pour les distraire, une multitude de dieux verts ou rouges qui, parfois, ressuscitent les morts et exercent la magie amusante. Mais Tchouang-Tsen, qui appartenait à la secte orgueilleuse des philosophes, ne demandait pas de consolation à des dragons de porcelaine. Comme il promenait ainsi sa pensée à travers les tombes, il rencontra soudain une jeune dame qui portait des vêtements de deuil, c'est-à-dire une longue robe blanche d'une étoffe grossière et sans coutures. Assise près d'une tombe, elle agitait un éventail blanc sur la terre encore fraîche du tertre funéraire.
Curieux de connaître les motifs d'une action si étrange, Tchouang-Tsen salua la jeune dame avec politesse et lui dit:
—Oserai-je, madame, vous demander quelle personne est couchée dans ce tombeau et pourquoi vous vous donnez tant de peine pour éventer la terre qui la recouvre? Je suis philosophe; je recherche les causes, et voilà une cause qui m'échappe.
La jeune dame continuait à remuer son éventail. Elle rougit, baissa la tête et murmura quelques paroles que le sage n'entendit point. Il renouvela plusieurs fois sa question, mais en vain. La jeune femme ne prenait plus garde à lui et il semblait que son âme eût passé tout entière dans la main qui agitait l'éventail.
Tchouang-Tsen s'éloigna à regret. Bien qu'il connût que tout n'est que vanité, il était, de son naturel, enclin à rechercher les mobiles des actions humaines, et particulièrement de celles des femmes; cette petite espèce de créature lui inspirait une curiosité malveillante, mais très vive. Il poursuivait lentement sa promenade en détournant la tête pour voir encore l'éventail qui battait l'air comme l'aile d'un grand papillon, quand, tout à coup, une vieille femme qu'il n'avait point aperçue d'abord lui fit signe de la suivre. Elle l'entraîna dans l'ombre d'un tertre plus élevé que les autres et lui dit:
—Je vous ai entendu faire à ma maîtresse une question à laquelle elle n'a pas répondu. Mais moi je satisferai votre curiosité par un sentiment naturel d'obligeance et dans l'espoir que vous voudrez bien me donner en retour de quoi acheter aux prêtres un papier magique qui prolongera ma vie.
Tchouang-Tsen tira de sa bourse une pièce de monnaie, et la vieille parla en ces termes:
«Cette dame que vous avez vue sur un tombeau est madame Lu, veuve d'un lettré nommé Tao, qui mourut, voilà quinze jours, après une longue maladie, et ce tombeau est celui de son mari. Ils s'aimaient tous deux d'un amour tendre. Même en expirant, M. Tao ne pouvait se résoudre à la quitter, et l'idée de la laisser au monde dans la fleur de son âge et de sa beauté lui était tout à fait insupportable. Il s'y résignait pourtant, car il était d'un caractère très doux et son âme se soumettait volontiers à la nécessité. Pleurant au chevet du lit de M. Tao, qu'elle n'avait point quitté durant sa maladie, madame Lu attestait les dieux qu'elle ne lui survivrait point et qu'elle partagerait son cercueil comme elle avait partagé sa couche.
»Mais M. Tao lui dit:
»—Madame, ne jurez point cela.
»—Du moins, reprit-elle, si je dois vous survivre, si je suis condamnée par les Génies à voir encore la lumière du jour quand vous ne la verrez plus, sachez que je ne consentirai jamais à devenir la femme d'un autre et que je n'aurai qu'un époux comme je n'ai qu'une âme.»
»Mais M. Tao lui dit:
»—Madame, ne jurez point cela.
»—Oh! monsieur Tao, monsieur Tao! laissez-moi jurer du moins que de cinq ans entiers je ne me remarierai.
»Mais M. Tao lui dit:
»—Madame, ne jurez point cela. Jurez seulement de garder fidèlement ma mémoire tant que la terre n'aura pas séché sur mon tombeau.
»Madame Lu en fit un grand serment. Et le bon M. Tao ferma les yeux pour ne les plus rouvrir! Le désespoir de madame Lu passa tout ce qu'on peut imaginer. Ses yeux étaient dévorés de larmes ardentes. Elle égratignait, avec les petits couteaux de ses ongles, ses joues de porcelaine. Mais tout passe, et le torrent de cette douleur s'écoula. Trois jours après la mort de M. Tao, la tristesse de madame Lu était devenue plus humaine. Elle apprit qu'un jeune disciple de M. Tao désirait lui témoigner la part qu'il prenait à son deuil. Elle jugea avec raison qu'elle ne pouvait se dispenser de le recevoir. Elle le reçut en soupirant. Ce jeune homme était très élégant et d'une belle figure; il lui parla un peu de M. Tao et beaucoup d'elle; il lui dit qu'elle était charmante et qu'il sentait bien qu'il l'aimait; elle le lui laissa dire. Il promit de revenir. En l'attendant, madame Lu, assise auprès du tertre de son mari, où vous l'avez vue, passe tout le jour à sécher la terre de la tombe au souffle de son éventail.»
Quand la vieille eut terminé son récit, le sage Tchouang-Tsen songea:
—La jeunesse est courte; l'aiguillon du désir donne des ailes aux jeunes femmes et aux jeunes hommes. Après tout, madame Lu est une honnête personne qui ne veut pas trahir son serment.
C'est un exemple à proposer aux femmes blanches de l'Europe.
CHANSONS POPULAIRES DE L'ANCIENNE FRANCE[11]
I
CHANSONS D'AMOUR
[Note 11: Histoire de la chanson populaire en France, par Julien Tiersot, ouvrage couronné par l'Institut, in-8°.—Société des traditions populaires, au Musée d'ethnographie du Trocadéro.—Revue des traditions populaires (dirigée par M. Paul Sébillot); 4e année, in-8°.—La Tradition, revue générale des contes, légendes, chants, usages, traditions et arts populaires, direction: MM. Émile Blémont et Henry Carnoy; 3e année, in-8°.]
Beaucoup de curieux vont aujourd'hui à la découverte des sources cachées de la tradition. Les plus humbles monuments de la poésie et des croyances populaires sont soigneusement recueillis. Une société fondée sur l'initiative de M. Paul Sébillot, deux revues spéciales et de nombreuses publications, parmi lesquelles il faut citer les légendes de la Meuse colligées par M. Henry de Nimal, et, tout récemment, l'Histoire de la chanson populaire, par M. Julien Tiersot, attestent l'ingénieuse activité de nos traditionnistes français. Ce ne sont point là des peines perdues. Les témoignages de la vie de nos aïeux rustiques nous sont doux et chers. Avec leurs assiettes peintes, leurs armoires de mariage où sont sculptées des colombes, avec l'écuelle d'étain où l'on servait la rôtie de la mariée, ils nous ont laissé des chansons, et ce sont là leurs plus douces reliques. Avouons-le humblement: le peuple, le vieux peuple des campagnes est l'artisan de notre langue et notre maître en poésie. Il ne cherche point la rime riche et se contente de la simple assonnance; son vers, qui n'est point fait pour les yeux, est plein d'élisions contraires à la grammaire; mais il faut considérer que si la grammaire, comme on dit—et ce dont je doute—est l'art de parler, elle n'est point assurément l'art de chanter. D'ailleurs, le vers de la chanson populaire est juste pour l'oreille; il est limpide et clair, d'une brièveté que l'art le plus savant recherche sans pouvoir la retrouver; l'image en jaillit soudaine et pure: enfin, il a de l'alouette, qu'il célèbre si volontiers, le vol léger et le chant matinal.
Les pieux antiquaires qu'anime la poétique folie du folklore, les Maurice Bouchor, les Gabriel Vicaire, les Paul Sébillot, les Charles de Sivry, les Henry Carnoy, les Albert Meyrac, les Jean-François Bladé, qui vont par les campagnes recueillant sur les lèvres des bergers et des vieilles filandières les secrets de la muse rustique, ont transcrit et noté plus d'un petit poème exquis, plus d'une suave mélodie qui s'allaient perdre sans écho dans les bois et les champs, car la chanson populaire est près de s'éteindre. C'est grand dommage; et pourtant ces présages d'une fin prochaine apportent un attrait puissant: il n'y a de cher que ce qu'on craint de perdre; il n'y a de poétique, hélas! que ce qui n'est plus.
Ces chansons expirantes qu'on recueille aujourd'hui dans nos villages sont vieilles sans doute, plus vieilles que nos grand'mères; mais dans leur forme actuelle, les plus anciennes ne remontent guère plus haut que le XVIIe siècle. Plusieurs sont du joli temps du rococo, et cela se sent à je ne sais quoi.
C'est tout un monde que ces chansons, et tout un monde charmant. On le retrouve du nord au sud, de l'est à l'ouest. Le fils du roi, le capitaine, le seigneur, le galant meunier, le pauvre soldat, le beau prisonnier, et Cathos, et Marion, et Madelon, et les filles sages qui vont par trois, et les filles amoureuses qui content leur chagrin au rossignol, près de la fontaine.
Dans ces petits poèmes rustiques, il y a beaucoup de rossignols; beaucoup de fleurs mêmement: des roses, des lilas et surtout des marjolaines. La jolie plante, qu'on a nommée aussi l'origan parce qu'elle se plaît sur les coteaux, où elle dresse parmi les buissons ses grappes de petites fleurs roses, serties délicatement de bractées brunes, apparaît dans les chansons de la glèbe, grâce, sans doute, à son nom musical, à ses tendres couleurs et à son doux parfum, comme l'emblème du désir et de la volupté, comme l'image des ardeurs secrètes, des amours furtives et des joies cachées. Témoin la jolie fille qui revenait de Rennes avec ses sabots. Le fils du roi la vit et l'aima; de quoi elle se réjouit en ces termes:
Il m'a donné pour étrennes
Avecque mes sabots
Dondaine,
Un bouquet de marjolaine
Avecque mes sabots;
Un bouquet de marjolaine,
Avecque mes sabots
Dondaine,
S'il fleurit, je serai reine
Avecque mes sabots.
Le rossignol, qui chante si magnifiquement, et qui chante la nuit, est le confident de toutes les amours ou joyeuses ou tristes de nos chansons.
Sur la plus haute branche,
Le rossignol chantait.
Chante, rossignol, chante,
Toi qui as le coeur gai.
Moi ce n'est pas de même:
Mon bonheur est passé.
Ainsi soupire la fille du Morvan. Et la petite Bressane dit ingénument:
Rossignolet du bois,
Rossignolet sauvage,
Apprends-moi ton langage,
Apprends-moi z'à parler.
Apprends-moi la manière
Comment l'amour se fait.
Le rossignol exprime dans son chant le triomphe de l'amour. L'alouette, à la voix argentée et pure, avertit les amoureux du retour du jour. Margot et Marion, qui ne sont pas des amantes tragiques, ne s'emportent pas, comme la Juliette de Shakespeare, jusqu'à maudire la chanson de l'aube que l'amante de Roméo appelle un cri discordant, un affreux hunt's up. Elles ne rappellent pas le dicton populaire qui veut que l'alouette ait changé d'yeux avec le crapaud, son ami. Elles ne disent pas, comme la noble fille des Capulets: «C'est l'alouette qui chante ainsi hors de ton des mélodies âprement discordantes et des notes suraiguës. Il y a des gens qui prétendent que l'alouette fait de beaux accords; cela n'est pas, puisqu'elle nous sépare. «Cateau, surprise par l'aube avec son bon ami, ne se fâche pas contre le petit chanteur qui n'en peut mais; elle le tient au contraire pour un bon réveille-matin dont il ne faut pas mépriser les avertissements. Elle dit tout uniment à son galant, qui la serre dans ses bras et ne veut point lâcher prise:
J'entends l'alouette qui chante
Au point du jour.
Ami, si vous êtes honnête,
Retirez-vous;
Marchez tout doux, parlez tout bas,
Mon doux ami,
Car si mon papa vous entend
Morte je suis.
Les ingénues de nos chansons vont «seulettes» à la fontaine; elles y font des rencontres hasardeuses, et parfois elles en reviennent tout en larmes. Le bonhomme Greuze, qui, venu de bonne heure de Tournus à Paris, y resta toujours d'humeur paysanne, devait, en esquissant la Cruche cassée, fredonner quelque chanson du pays, quelque couplet revenant à celui-ci:
Ne pleurez pas, ma belle;
Ah! je vous le rendrai.
—Ce n'est pas chos' qui se rende
Comm' cent écus prêtés.
La chanson populaire exprime avec une fine naïveté l'entêtement du premier amour chez les jeunes filles. Je n'en veux pour exemple que ces jolis couplets, bien connus, dont j'emprunte le texte à la revue de MM. Émile Blémont et Henry Carnoy:
Oh! que l'amour est charmante!
Moi, si ma tante le veut bien,
J'y suis bien consentante;
Mais si ma tante ne veut pas,
Dans un couvent j'y entre.
Ah! que l'amour est charmante!
Mais si ma tante ne veut pas,
Dans un couvent j'y entre:
J'y prierai Dieu pour mes parents,
Mais non pas pour ma tante.
Le meunier, dans nos petits poèmes, est volontiers un homme à bonnes fortunes, un peu faraud, beau marjolin et faisant grande fricassée de coeurs. Tel il apparaît dans la chanson de mademoiselle Marianne, connue dans toutes les provinces de France. Marianne allait sur son âne au moulin, y faire moudre son grain. Un jour, le galant meunier lui dit: «Attachez là votre âne, ma petite demoiselle», et il la fait entrer au moulin:
Pendant que le moulin tournait,
Avec le meunier ell' riait.
Le loup mangea son âne,
Pauvre mam'zell' Marianne,
Le loup mangea son âne Martin,
À la port' du moulin.
Le meunier, qui la voit pleurer,
Ne peut s'empêcher d'lui donner
De quoi ravoir un âne,
Ma petit' mam'zell' Marianne,
De quoi ravoir un âne Martin
Pour aller au moulin.
Son père, qui la voit venir,
Ne peut s'empêcher de lui dire:
Ce n'est pas là notre âne,
Ma petit' mam'zelle Marianne,
Ce n'est pas là notre âne Martin.
Qui allait au moulin.
Notre âne avait les quatr' pieds blancs.
Et les oreill's à l'avenant,
Et le bout du nez pâle;
Ma petit' mam'zell' Marianne,
Oui, le bout du nez pâle, Martin,
Qui allait au moulin.
L'âne de Mademoiselle Marianne, que le loup a mangé, est un symbole. La chanson contient une leçon morale, sans insister plus que de raison sur un accident en somme assez commun. Mais parfois la Muse, ou plutôt la Musette des champs et des bois, hausse le ton et devient romanesque, gentiment tragique et nous montre des filles fort délicates sur le point de leur honneur. Telle est en Bresse et en Lorraine, la chanson de la fille qui fait la morte «pour son honneur garder». Tels sont les pimpants couplets de la fille déguisée en dragon dans le dessein de rejoindre son séducteur retourné à l'armée:
Elle fut à Paris
S'acheter des habits;
Ell' s'habilla en dragon militaire,
Rien de si beau!
La cocarde au chapeau.
Pendant sept ans elle servit le roi sans retrouver l'infidèle. Un jour, enfin, elle le rencontre: elle va droit à lui, le sabre au clair. Ils se battent; elle le tue. Voilà une fille dont le coeur gardait de fiers ressentiments. Il faut dire aussi que c'était une fille de qualité. La chanson nous apprend en effet qu'après avoir mis son séducteur à mort
Ell' monte à ch'val comme un guerrier fidèle,
Elle monte à ch'val
Comme un beau général;
Ell' revient au château de son père,
Dit: «J'ai vaincu,
Mon amant ne vit plus.»
Aussi ferme dans son propos, mais plus pure et plus douce, l'orpheline du Pougan à qui son seigneur offre son amour avec une belle paire de gants. Comme Marguerite (dont Goethe a pris en effet le langage dans la poésie populaire de l'Allemagne), la jeune paysanne bretonne répond à peu près: «Je ne suis demoiselle ni belle».
À moi n'appartient pas des gants
Monsieur le comte,
Je suis simple fille des champs,
À moi n'appartient pas des gants.
Le seigneur ne s'arrête pas à ce refus: «La belle, dit-il, approchez, que je vous baise; ça me donnera l'envie d'y revenir.—Mon Dieu! n'y revenez pas, monsieur le comte; qui vous prie d'y revenir?» L'homme violent la saisit, la prend en croupe. Elle crie en vain; il l'emporte.
Mais en passant sur la chaussée,
Dans la rivière s'est jetée.
«Très sainte Vierge en cet émoi,
Je vous supplie,
Très sainte Vierge, noyez-moi;
Mais mon honneur, sauvez-le-moi.»
Les paysans disent volontiers, quand ils vous confient quelque objet délicat: «Traitez-le comme une jeune fille.» Leurs vieilles chansons touchent les jeunes filles avec cette discrétion recommandable. Elles donnent à toutes la grâce et la beauté; elles glissent avec une malice souriante sur les fautes de la jeunesse; elles célèbrent les demoiselles qui vengent leur honneur; elles exaltent les saintes filles qui aiment mieux mourir que de pécher. Elles pleurent enfin de vraies larmes sur la mort des fiancées.
Y a-t-il rien de plus touchant, rien qui aille si droit au coeur que cette chanson recueillie dans la Haute-Savoie, cette chanson qui commence par ce couplet de fête?
Ma mère, apportez-moi
Mon habit de soie rose.
Et mon chapeau, qu'il soit d'argent bordé:
Je veux ma mie aller trouver.
Hélas! l'ami trouva sa mie étendue sur son lit de mort, ayant reçu les sacrements. Quand il approcha, elle rouvrit les yeux:
Puis elle sortit sa main blanche du lit
Pour dire adieu à son ami.
Ce dernier trait, ce trait de nature est frappant. L'art le plus achevé ne saurait aller au delà. Le peintre le plus suave, un Henner, un Prudhon, un Corrège, sur sa toile baignée d'une ombre transparente, n'a jamais mieux placé la lumière, jamais mieux trouvé le point où conduire le regard et l'âme du spectateur. «Puis elle sortit sa main blanche du lit, pour dire adieu à son ami.» Non! je ne m'abuse pas. C'est un de ces grands traits de nature qu'on dit le comble de l'art quand l'art a le bonheur de les trouver.
Au reste, fort incrédules, nos chansonniers rustiques, et volontiers railleurs à l'endroit de la vertu des femmes mariées et n'entendant pas aisément qu'on meure d'amour. Le marin de Saint-Valéry en Caux chante:
Faut-il pour une belle
Que tu t'y sois tué?
Y en a pus de mille à terre
Qui t'auraient consolé.
La chanson, comme le fabliau, s'amuse des ruses des femmes sans prendre au sort des maris un intérêt excessif. Le dialogue de Marion et de son jaloux est à cet égard un chef-d'oeuvre de malice et de grâce. Il est répandu dans toute la France. On en a recueilli des versions cévenoles, auvergnates, gasconnes, champenoises, languedociennes, lorraines, normandes, morvannaises, limousines; sans compter ce texte provençal que Numa Roumestan estime beau comme du Shakespeare. Voici, d'après la Revue des traditions populaires, une excellente version recueillie, et peut-être un peu arrangée, par M. Charles de Sivry dans l'ouest de la France:
LE JALOUX
Qu'allais-tu faire à la fontaine,
Corbleu, Marion?
Qu'allais-tu faire à la fontaine?
MARION
J'étais allé quérir de l'eau,
Mon Dieu, mon ami.
J'étais allé quérir de l'eau.
LE JALOUX
Mais qu'est-ce donc qui te parlai
Corbleu, Marion?
MARION
C'était la fille à not' voisine,
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Les femmes ne portent pas d'culottes,
Corbleu, Marion!
MARION
C'était sa jupe entortillée,
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Les femmes ne portent pas d'épée,
Corbleu, Marion!
MARION
C'était sa quenouill' qui pendait.
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Les femmes ne portent pas d'moustaches
Corbleu, Marion!
MARION
C'était des mûres qu'elle mangeait
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Le mois de mai n'porte pas d'mûres,
Corbleu, Marion!
MARION
C'était une branch' de l'automne.
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Va m'en quérir une assiettée,
Corbleu, Marion!
MARION
Les p'tits oiseaux ont tout mangé,
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Alors, je te coup'rai la tête!
Corbleu, Marion!
MARION
Et puis que ferez-vous du reste,
Mon Dieu, mon ami?
Mais il faut nous arrêter quand nous avons à peine lié quelques fleurettes du bouquet de Margot.
II
LE SOLDAT
Retournons aux sources de la tradition populaire. Aujourd'hui, nous écouterons, si vous voulez, les chansons du sergent La Rose et du sergent La Ramée. Après les mélodies amoureuses, les couplets militaires. Au régiment, nous retrouvons encore Margot et Catherine.
De tout temps la France a donné des soldats, comme la Beauce des grains. Sous Louis XIII, les recruteurs n'avaient qu'à choisir dans les villages. Les jeunes gens à l'envi priaient les capitaines de les recevoir dans leurs compagnies. Il est vrai que le roi demandait alors quarante mille hommes au plus. Louis XIV, qui aimait trop la guerre,—il l'a confessé lui-même,—eut besoin de deux, de trois, de quatre cent mille hommes à la fois. Alors les levées devinrent plus difficiles. Un tambour parcourait la ville, suivi de soldats qui portaient embrochés à leur épée du pain blanc et des perdrix rôties, afin d'allécher les pauvres garçons. Ils s'arrêtaient à tous les carrefours, et là, après avoir battu les trois bans, le tambour portait la main au chapeau et disait: «De par le roi, on fait savoir à tout homme, de quelque qualité et condition qu'il soit, âgé de seize ans, qui désirerait prendre parti dans le régiment de N… infanterie, qu'on lui donnera quinze francs, vingt francs, suivant l'homme qu'il sera, et un bon congé au bout de trois ans. Argent comptant sur la caisse! On ne demande pas de crédit. Ceux qui seront portés de bonne volonté n'ont qu'à venir.»
Alors il élevait et faisait sonner une grande bourse de soie pleine d'or et d'argent que son capitaine lui avait remise. Il enrôlait ainsi un nombre suffisant d'écoliers endettés, de villageois fainéants, d'artisans sans travail et de valets sans maîtres. Parfois il fallait compléter le contingent au cabaret, et plus d'un naïf paysan se vit, comme Candide, engagé sous les drapeaux pour avoir bu à la santé du roi. Mais généralement la levée se faisait sans trop de ruse ni de violence, grâce aux paroles dorées du racoleur et au goût naturel du peuple pour l'état militaire. Et puis, au service du roi, l'on recevait vingt-quatre onces de pain blanc avec trois livres de viande par semaine et quatre sous par jour. C'était à considérer. La recrue, comme dans la chanson du pays de Caux, embrassait sa promise et partait gaiement en promettant de lui rapporter de là-bas quelque parure en souvenir.
Adieu, ma belle, ah! je m'en vas,
Puisque mon régiment s'en va.
Ou bien encore:
Adieu, ma mie, je m'en vas,
Adieu, ma mie, je m'en vas,
Je m'en vas faire un tour à Nantes,
Puisque le roi me le commande.
Le soldat de l'ancien régime avait du coq le plumage ainsi que le ramage. Il était magnifiquement vêtu, aux frais de son capitaine. Sous Louis XV, pommadé, frisé, poudré, portant la queue à cadenette, coiffé du chapeau à trois cornes où brillait la cocarde blanche, vêtu de l'habit à parement et à retroussis de vives couleurs et galonné sur les poches et les coutures, le ruban à l'épaule, il jetait un merveilleux éclat sur son passage et troublait les coeurs des servantes d'auberge et des filles de cabaret. Aujourd'hui encore, son chapeau, son habit, sa culotte et ses guêtres échappés aux mites et aux rats font l'émerveillement de tous ceux qui visitent l'exposition du ministère de la guerre sur l'esplanade des Invalides. Il portait fièrement les couleurs de son régiment, la livrée bleue du roi, les livrées rouges ou vertes de la reine, du dauphin, et des princes, la livrée grise des maréchaux et des seigneurs. Il était beau, et il le savait. Les jolies filles le lui disaient. Il avait changé de nom en changeant de métier; il ne s'appelait plus Jean, Pierre ou Colin; il s'appelait mirifiquement Sans-Quartier, la Violette, Sans-Souci, Tranche-Montagne, Belle-Rose, Brin-d'Amour, Tour-d'Amour, la Tulipe, ou de quelque autre enfin de, ces surnoms qui plaisaient à La Fontaine, car le bonhomme, étant très vieux, a dit dans une ballade:
J'aime les sobriquets qu'un corps de garde impose;
Ils conviennent toujours…
Une fois soldat du roi, la Violette ne songe plus à sa belle; la Tulipe a oublié sa promise. Elle lui avait dit:
Dedans l'Hollande si tu vas,
Un corselet m'apporteras;
Un corselet à l'allemande
Que ta maîtresse te demande.
Hélas! son corselet, la belle l'attend encore:
Dedans l'Hollande il est allé,
Au corselet n'a pas songé,
Il n'a songé qu'à la débauche,
Au cabaret, comme les autres.
Pourtant, il se ressouvient avec quelques, regrets:
Ah! si j'avais du papier blanc,
Dit-il un jour en soupirant,
J'en écrirais à ma maîtresse
Une lettre de compliments.
Pas de rivière sans poissons,
Pas de montagne sans vallons,
Pas de printemps sans violettes
Ni pas d'amant sans maîtresse.
Il arrive que, si la Tulipe tarde trop à donner de ses nouvelles, sa bonne amie va chercher l'ingrat jusqu'en pays ennemi. Parfois, elle est fort mal reçue, témoin la chanson du pays messin, recueillie par M. de Puymaigre:
Quand la bell' fut en Prusse,
Elle vit son amant
Qui faisait l'exercice
Tout au milieu du rang.
—Si j'avais su, la belle,
Que tu m'aurais trouvé,
J'aurais passé la mer,
La mer j'aurais passé.
Plus hardie, mieux avisée, la fille qui s'habilla en dragon, la cocarde au chapeau. La muse populaire a beaucoup de goût pour les filles déguisées en militaires. C'est un travestissement qu'on voit souvent dans les opérettes; mais la chanson y met plus de romanesque et de fantaisie. M. Henry Carnoy a retrouvé une bien jolie variante de ce thème connu.
Mon pèr' me dit toujours:
Marie-toi, ma fille!
Non, non, mon père, je ne veux plus aimer,
Car mon amant est à l'armée.
Elle s'est habillée
En brave militaire.
Ell' fit couper, friser ses blonds cheveux
À la façon d'son amoureux.
Elle s'en fut loger
Dans une hôtellerie
—Bonjour, hôtess', pourriez-vous me loger?
J'ai de l'argent pour vous payer.
—Entrez, entrez, monsieur,
Nous en logeons bien d'autres.
Montez en haut: en voici l'escalier;
L'on va vous servir à dîner.
Dans sa chambre, la belle se met à chanter. Son amant, logé à la même auberge, l'entend et reconnaît la voix de son amie. Il demande à l'hôtesse: Qui donc chante ainsi? On lui répond que c'est un soldat. Il l'invite à souper:
Quand il la vit venir,
Met du vin dans son verre:
—À ta santé, l'objet de mes amours!
À ta santé, c'est pour toujours!
—N'auriez-vous pas, monsieur,
Une chambre secrète,
Et un beau lit qui soit couvert de fleurs,
Pour raconter tous nos malheurs?
—N'auriez-vous pas, monsieur,
Une plume et de l'encre?
Oui, j'écrirai à mes premiers parents
Que j'ai retrouvé mon amant.
N'est-ce pas d'une grâce piquante, cette reconnaissance imprévue, le verre à la main, et ce souhait d'un lit couvert de fleurs, où les deux amants se raconteront leurs malheurs?
Manon, plus simplement, se fait passer pour un garçon et s'engage dans le même régiment que son ami.
Et la chanson conclut en ces termes:
Une fille de dix-huit ans
Qui a servi sept ans
Sûrement a gagné
Le congé de son bien-aimé.
Les bonnes fortunes du militaire sont attestées par une longue renommée. Mais, quand la chanson nous dit que le jeune tambour épousa la fille du roi, il est évident qu'elle rêve et que pareille chose n'arrive que dans le pays bleu des songes. En ce temps-là, il n'y avait de musiciens dans l'infanterie que les fifres et les tambours. Ces derniers recevaient double paye, en vertu d'un règlement en date du 29 novembre 1688; il n'en est pas moins merveilleux que l'un d'eux ait épousé la fille du roi. Les Bretons de Nantes qui chantaient cela étaient de grands idéalistes:
Trois jeun' tambours—s'en revenant de guerre,
Le plus jeune a—dans sa bouche une rose.
La fille du roi—était à sa fenêtre.
—Joli tambour,—donne-moi, va, ta rose.
—Fille du roi—donne-moi, va ton coeur.
—Joli tambour—demand' le à mon père.
—Sire le roi,—donnez-moi votre fille
—Joli tambour—tu n'es pas assez riche.
—J'ai trois vaisseaux—dessus la mer jolie;
L'un chargé d'or,—l'autre d'argenterie
Et le troisièm'—pour promener ma mie.
—Joli tambour—tu auras donc ma fille.
—Sire le roi—je vous en remercie,
Dans mon pays—y en a de plus jolies[12].
[Note 12: Chanson recueillie par MM. Julien Tiersot et Paul Sébillot.]
Ce jeune tambour qui possède trois navires est vraiment merveilleux. Tandis que je feuillette le livre excellent de M. Julien Tiersot, je ne puis me défendre de regarder sur ma table une petite boîte d'humble apparence dans laquelle un vieux brave prit longtemps son tabac à priser. Il s'en exhale encore, quand on l'ouvre, une âcre senteur. Je l'ai trouvée, l'an dernier, chez un bric-à-brac, pêle-mêle avec des médailles de Sainte-Hélène, des vieux galons et des vieux parchemins. C'est une boîte ronde, en noyer, qui porte sur son couvercle plat une scène militaire suffisamment expliquée par cette légende: Sortie de garnison. En effet, on voit aux portes d'une ville, sous une treille, des soldats vider une dernière bouteille et faire de touchants adieux à de bonnes amies. Ils sont coiffés d'un shako largement évasé et portent de longues capotes; ce sont, je crois bien, des voltigeurs de la garde. Quant aux bonnes amies, elles sont toutes dans une situation intéressante. Un des soldats, la main étendue, jure sur le gage de son amour qu'il n'oubliera ni l'enfant ni la mère. Mais la pauvre créature ne semble pas rassurée. Il y a dans cette scène un mélange très curieux de malice et de sentiment.
J'imagine que cette tabatière servit longtemps à quelque invalide et que la scène qui en orne le couvercle rappelait à ce vieux brave le temps des amours. Peut-être la portait-il à Waterloo; peut-être était-ce le don d'une amante; peut-être essuyait-il une larme chaque fois qu'il y prisait. Mais que nous voilà loin du galant tambour qui passait, une rose aux lèvres, devant la fille du roi.
Mais tel, comme dit Merlin, «cuide engeigner autrui qui s'enseigne soi-même». Le beau militaire, de retour au village, s'aperçoit que la disgrâce qu'il a tant de fois infligée aux autres maris ne lui a pas été épargnée à lui-même. Il retrouve sa famille bien accrue en son absence:
… Méchante femme,
Je ne t'avais laissé qu'deux enfants,
En voilà quatre à présent.
Et la femme répond ingénument:
J'ai tant reçu de fausses lettres
Que vous étiez mort à l'armée,
Que je me suis remariée.
Le jeu finit quelquefois plus tragiquement. La justice militaire ne badine point. S'il est vrai, comme dit la chanson, qu'au régiment d'Anjou on désertait impunément:
Je suis du régiment d'Anjou,
Si je déserte, je m'en f…,
Le capitaine paira tout[13],
ailleurs le déserteur était fusillé sans rémission. Dans une complainte restée populaire, un pauvre soldat conte son affaire en marchant au supplice, comme le vieux sergent de Béranger. Ce soldat s'était engagé «pour l'amour d'une fille». Pour elle, il avait volé l'argent du roi, et, tandis qu'il s'enfuyait, il rencontra son capitaine et le tua. Il fut condamné à mort, comme il le méritait. Mais le peuple est indulgent aux faiblesses que le sentiment inspire, et la fatalité des fautes enchaînées l'une à l'autre l'émeut justement. De là l'inspiration touchante de cette complainte, qui est même entrée, dit M. Julien Tiersot, dans le répertoire de Thérèsa.
[Note 13: Couplet cité par Alexis Monteil, Histoire des Français (t.
IV, p. 15 des notes.)]
Ils m'ont pris, m'ont mené
Sur la place de Rennes,
Ils m'ont bandé les yeux
Avec un ruban bleu:
C'est pour m'y fair' mourir
Mais sans m'y fair' languir.
Soldat de mon pays.
N'en dit' rien à mon père;
Écrivez-lui plutôt
Que je sors de Bordeaux
Pour aller en Avignon
Suivre mon bataillon.
En somme, les peuples n'aiment pas la guerre, et ils ont bien raison. Les chansons vraiment populaires de notre France, où pourtant les soldats poussent comme le blé, ces chansons, qui se lèvent du sillon avec l'alouette, sont du parti des mères. Le chef-d'oeuvre, la merveille des chansons rustiques, n'est-ce pas la complainte de Jean Renaud, qui revient de la guerre, tenant ses entrailles dans ses mains:
—Bonjour, Renaud; bonjour, mon fils,
Ta femme est accouchée d'un fils
—Ni de ma femm' ni de mon fils
Je ne saurais me réjouir.
Que l'on me fass' vite un lit blanc
Pour que je m'y couche dedans.
Et quand ce vint sur le minuit,
Le beau Renaud rendit l'esprit.
La suite de la complainte est sublime, et M. Julien Tiersot a bien raison de tenir cette oeuvre, paroles et musique, pour une des plus belles inspirations du génie inculte.
—Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-c' que j'entends pleurer ici?
—C'est un p'tit pag' qu'on a fouetté
Pour un plat d'or qu'est égaré.
—Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-ce que j'entends cogner ici?
—Ma fille, ce sont les maçons
Qui raccommodent la maison.
—Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-c' que j'entends sonner ici?
—C'est le p'tit dauphin nouveau né.
Dont le baptême est retardé.
—Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-ce que j'entends chanter ici?
—Ma fille, c' sont les processions
Qui font le tour de la maison.
………………………………
—Dites-moi, ma mère, ma mie,
Irai-je à la messe aujourd'hui?
—Ma fille, attendez à demain,
Et vous irez pour le certain.
Tout est admirable dans cette complainte, dont on connaît un grand nombre de versions. Selon une variante recueillie à Boulogne-sur-Mer par M. Ernest Hamy, lorsque la femme de Jean Renaud voit dans l'église le cercueil de son mari et qu'elle apprend ainsi qu'elle est veuve, elle se tourne vers sa belle-mère:
—Tenez, ma mer', voilà les clefs:
Allez-vous-en au petit né.
Vêtez-le de noir et de blanc.
Quant à moi, je reste céans.
Où trouver rien de plus simple, de plus grand, de plus sublime? «Mère, voilà les clefs.» N'est-ce pas là un de ces traits de nature qui, comme nous disions tantôt, sont le comble de l'art, quand l'art y peut atteindre?
Je m'arrête. Ma tâche, ici, n'est que d'effleurer les sujets. Je dirai, pour finir, ce qui m'a le plus frappé en parcourant dans divers recueils nos vieilles chansons de soldats. On n'y trouve pas trace de haines contre les peuples étrangers. On se bat pour le roi, contre les ennemis du roi; mais, ces ennemis, on les ignore et on ne leur veut aucun mal. Les longues guerres de Louis XIV n'ont pas laissé la moindre colère dans l'âme de ce peuple léger, doux et charmant.
À la veille de la Révolution, la France populaire ne se sent pas un seul ennemi en Europe. Elle n'a pas dans ses chansons un seul mot amer contre l'Allemand ou l'Anglais. Si le roi d'Angleterre est une fois provoqué, c'est dans une pastourelle tout à fait enfantine et mystérieuse, qu'on retrouve en Bresse et dans l'Île de France. Une bergère l'appelle en combat singulier. Elle lui dit:
Prends ton épée en main,
Et moi ma quenouillette.
Et la quenouille de la pastoure rompt l'épée du roi d'Angleterre. Faut-il reconnaître dans cette fantaisie un souvenir puéril et tendre de Jeanne la Pucelle? Qui sait ce qu'un couplet de chanson porte de vérités sur ses ailes légères? La muse de nos campagnes enseigne clairement que nous ne savons point haïr. Quand il ne resterait du vieux génie français que les couplets sans rimes que nous venons de fredonner, on pourrait dire encore avec assurance: ce peuple avait deux dons précieux, la grâce et la bonté.
III
CHANSONS DE LABOUR
Celles-là ne sont point galantes. Chansons de labour, chansons de labeur. Le long de la Loire, Émile Souvestre entendit maintes fois les laboureurs arauder leurs attelages, c'est-à-dire les encourager par le chant que les boeufs semblent entendre. Le refrain était:
Hé!
Mon rougeaud,
Mon noiraud,
Allons ferme, à l'housteau
Vous aurez du r'nouveau.
En Bresse, on chante au labour, pour exciter les boeufs, des chansons dites «chansons de grand vent». On en cite une, entre autres, empreinte d'une morne rudesse:
Le pauvre laboureur,
Il est bien malheureux!
Du jour de sa naissance
Il a bien du malheur;
Qu'il pleuv', qu'il neig', qu'il grêle,
Qu'il fasse mauvais temps,
L'on voit toujours sans cesse
Le laboureur aux champs!
La plainte, si grave au début, se colore d'un peu de fantaisie.
Il est vêtu de toile
Comme un moulin à vent.
Il port' des arselettes:
C'est l'état d' son métier,
Pour empêcher la terre
D'entrer dans ses souliers.
Ses «arselettes», ce sont ses guêtres, comme le sens de la phrase l'indique suffisamment. Au dernier couplet, il hausse le ton, dit avec une juste fierté:
Il n'y a roi ni prince,
Ni ducque ni seigneur.
Qui n'vive de la peine
Du pauvre laboureur.
M. Paul Arène veut bien m'envoyer une chanson provençale du même genre qu'il a recueillie lui-même. «C'est, dit-il, la plainte du paysan, l'histoire ingénûment contée de son éternelle querelle avec la terre. Et certes un paysan seul a pu, dans l'ennui des lents labourages, composer lentement, sur une musique large, triste et se prolongeant en échos, ces couplets d'un réalisme si poignant et si mélancolique.» M. Paul Arène a fait de cette chanson une traduction ferme et colorée. Le début en est grand et rappelle les bucoliques syracusaines, tant il reste de génie antique dans l'âme provençale:
Venez pour écouter—la chanson tant aimable—de ces pauvres bouviers—qui passent leur journée—aux champs, tout en labourant.
Puis, c'est avec la tranquille bonhomie d'un Hésiode rustique que le bon chanteur dit les travaux et les jours du laboureur:
Quand vient l'aube du jour—que le bouvier s'éveille—il se lève et prie Dieu—et puis, après, il mange—sa bouillie de pois—c'en est la saison.
Aussitôt qu'il a mangé,—le bouvier dit à sa femme…
Ce qu'il lui dit est d'un maître attentif et sage. Il lui dit: «Prépare-moi du blé pour les semailles. Quand viendra l'heure du goûter, apporte-moi le flacon. Puis, tu raccommoderas mes culottes. Je crois bien qu'avant-hier, labourant à la lisière, un buisson m'en a pris le fond.» Cette idée le conduit à considérer les misères du métier, et il s'écrie amèrement:
Oh! le mauvais labour—que celui de cette terre,—où du matin au soir,—je ne trouve que misère!—Le sillon—de misère est plein.
Sans doute, la vie de la terre est une dure vie. Et les plaintes du bouvier provençal, comme celles du laboureur berrichon, doivent nous toucher. Mais ne méconnaissons pas qu'il s'y mêle de la joie, du contentement et de l'orgueil. Avec quelle fierté le bouvier de Paul Arène ne dit-il pas: «La charrue est composée de trente et une pièces. Celui qui l'a inventée devait avoir de l'adresse. Ce devait être un monsieur.»
On a peint sous des couleurs trop noires la vie de nos aïeux rustiques. Ils prenaient de la peine, et parfois enduraient de grands maux; mais ils ne vivaient pas comme des brutes. N'assombrissons pas à plaisir nos antiquités nationales. De tout temps, la France fut douce à ses enfants; le paysan de l'ancien régime avait ses joies: il y chantait. On a cru bien faire en le montrant taillable et corvéable à merci, et certes les droits seigneuriaux étaient parfois lourds. Mais on devait dire aussi combien Jacques Bonhomme, qui n'est point une bête, fut ingénieux pour s'en affranchir plus qu'à demi, bien avant la Révolution. Pensez-vous que les belles Cauchoises, qui, en l'an 1750, dressaient sur leurs têtes des clochers de dentelles plus hauts et plus somptueux que le hennin de la reine Isabeau, et qui serraient à leur taille, sur leur jupe écarlate, l'antique manteau des princesses capétiennes, la grande cape de laine, pensez-vous que ces belles fermières, honorées du titre de «maîtresse», manquassent de bouillie de sarrazin, de pain bis ou de pain de chanoine, et même de porc salé et de viande fraîche? Non pas; et si, selon l'usage, elles servaient l'homme à table et mangeaient debout, elles couchaient dans le grand lit à quatre quenouilles et suspendaient par une chaîne à leur ceinture les clefs de la vaste armoire pleine de linge. Plus d'une dame de qualité pouvait leur envier ces richesses domestiques. Et le bien-être du paysan n'était pas particulier à la Normandie. Il y a une quinzaine d'années, j'ai vu vendre à Clermont de vieilles robes de paysannes auvergnates. La reine Marie Leczinska n'en avait pas de plus somptueuses. Ces robes furent achetées par nos Parisiennes, qui en portèrent la jupe, habilement drapée, dans les bals, dans les soirées et aux dîners, où l'effet fut éclatant. Ces robes à ramages, ces bonnets de dentelle, expliquent les chansons d'amour merveilleusement braves et pimpantes que nous admirions tout à l'heure.
Voici notre promenade faite. J'avoue qu'elle fut plus sinueuse qu'il ne convenait. J'avais aujourd'hui l'esprit vagabond et rétif. Que voulez-vous? le vieux Silène lui-même ne conduisait pas tous les jours son âne à son gré. Et pourtant il était poète et dieu.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM[14]
[Note 14: Contes cruels, 1 vol. L'Ève future, 1 vol. Axel, 1 vol.]
Auguste Villiers de l'Isle-Adam est mort le 18 août 1886 dans la cinquante-deuxième année de son âge, chez les frères hospitaliers de Saint-Jean de Dieu, à l'ombre de ces vieux arbres qui virent mourir madame de la Sablière et Barbey d'Aurévilly. Comme tant d'autres, après avoir craint la mort de loin, il la vit venir sans trouble et ne s'effraya pas du visage qu'elle lui montra. Est-ce qu'il n'arrive pas pour chacun de nous un moment où nous avons besoin de mourir? Villiers est mort facilement, et ceux qui lui ont fermé les yeux disent qu'il a consenti par avance au repos qu'il goûte aujourd'hui. Peut-être gardait-il d'intimes espérances? Peut-être ce Breton croyait-il à ce que croyaient ses pères? Peut-être s'attendait-il à recevoir dans l'Inconnaissable la récompense due à son amour constant du beau et à ses souffrances? Qui sait? Dans ses conversations, il se disait volontiers chrétien et catholique, et ses livres ne démentent pas ce témoignage.
Mais, certes, sa foi n'était pas celle du charbonnier. Il y mêlait d'étranges audaces. Et ce qu'il semble avoir le mieux goûté dans la foi, c'est le délice du blasphème. Il était de cette famille des néo-catholiques littéraires dont Chateaubriand est le père commun, et qui a produit Barbey d'Aurévilly, Baudelaire, et, plus récemment, M. Joséphin Peladan. Ceux-là ont goûté par-dessus tout dans la religion les charmes du péché, la grandeur du sacrilège, et leur sensualisme a caressé les dogmes qui ajoutaient aux voluptés la suprême volupté de se perdre.
Ces fils superbes de l'Église veulent pour ornements à leurs fautes la foudre du ciel et les larmes des anges. Villiers de l'Isle-Adam fut, comme eux, un grand dilettante du mysticisme. Sa piété était terriblement impie. Il avait des ironies énormes. Enfin, il est mort; il s'en est allé sans regrets. «Je vais me reposer», disait-il. Il est parti de ce monde sans avoir jamais goûté ce qu'on appelle les biens de la vie. La pauvreté se colla à ses os comme sa propre peau, et ses meilleurs amis, ses plus fervents admirateurs, ne purent jamais lui arracher ce vêtement naturel. Très jeune, dit-on, il avait dissipé un petit héritage. Ce qui est certain, c'est que, depuis sa vingtième année, pas un jour de sa vie il n'eut une table et un foyer. Trente ans il erra dans les cafés, de nuit, s'effaçant comme une ombre aux premières lueurs du matin. Sa misère, l'affreuse misère des villes, l'avait si bien marqué, si bien façonné, qu'il ressemblait à ces vagabonds qui, vêtus de noir, se couchent sur les bancs des promenades publiques. Il avait le teint livide taché de rougeurs, le regard vitreux, le dos humble des pauvres. Et pourtant, je doute aujourd'hui s'il faut le proclamer heureux ou malheureux. Je ne sais s'il fut digne de pitié ou d'envie. Il ignorait absolument sa misère; il en est mort, mais il ne l'a jamais sentie. Il vivait dans un rêve perpétuel, et ce rêve était d'or. Babouc endormi dans un ruisseau et foulé aux pieds par les passants sentait sur ses lèvres les baisers parfumés d'une reine. Villiers vivait constamment, par la pensée, dans des jardins enchantés, dans des palais merveilleux, dans des souterrains pleins des trésors de l'Asie, où luisaient les regards des saphirs royaux et des vierges hiératiques. Ce malheureux habitait dans des régions fortunées dont les heureux de ce monde n'ont pas la moindre idée. C'était un voyant: ses yeux ternes contemplaient en dedans des spectacles éblouissants. Il traversa ce monde en somnambule, ne voyant rien de ce que nous voyons et voyant ce qu'il ne nous est pas permis de voir. Aussi, tout pesé, nous n'avons pas le droit de le plaindre. Du songe banal de la vie, il a su se faire une extase toujours neuve. Sur ces ignobles tables des cafés, dans l'odeur du tabac et de la bière, il a répandu à flots la pourpre et l'or. Non, il n'est point permis de le plaindre. Et si nous le traitions comme un malheureux, il me semble que son ombre viendrait m'en faire des reproches amers. Je crois le voir debout, près de ma table, je crois voir Villiers tel qu'il était de son vivant, dans sa laideur courte et vulgaire, mais bientôt transfigurée quand, la tête penchée de côté, rejetant en arrière ses cheveux longs et droits, après de longs ricanements, il parlait comme un prophète. Je crois l'entendre qui me dit:
«Enviez-moi, et ne me plaignez pas. Il est impie de plaindre ceux qui ont possédé la beauté. Je l'avais en moi, et je n'ai vu qu'elle; le monde extérieur n'existait pas pour moi, et je n'ai jamais daigné le regarder. Mon âme est pleine de châteaux solitaires au bord des lacs, où la lune argente les cygnes enchantés. Lisez mon Axel, que je n'ai point achevé et qui restera mon chef-d'oeuvre. Vous y verrez deux belles créatures de Dieu, un homme et une femme qui cherchent un trésor, hélas! et qui le trouvent. Quand ils le possèdent, ils se donnent la mort, connaissant qu'il n'est qu'un trésor vraiment désirable, l'infini divin. Le méchant taudis dans lequel je rêvais en jouant le Parcifal sur un vieux piano était en réalité plus somptueux que le Louvre. Lisez, je vous prie, les Aphorismes de Schopenhauer, et revoyez l'endroit où il s'écrie: «Quel palais, quel Escurial, quel Alhambra égala jamais en magnificence le cachot obscur dans lequel Cervantès écrivait son Don Quichotte?» Lui-même, Schopenhauer, avait dans sa modeste chambre un Bouddha d'or, afin d'enseigner qu'il n'y a de richesse au monde que le détachement des richesses. Je me suis donné toutes les satisfactions qui peuvent tenter les puissants de la terre. J'ai été intérieurement grand maître de l'ordre de Malte et roi de Grèce. J'ai créé moi-même ma légende, et j'ai été aussi merveilleux de mon vivant que l'a été, un siècle après sa mort, l'empereur Barberousse. Et mon rêve a si bien effacé la réalité, que je vous défie, vous-même qui m'avez connu, de dégager entièrement mon existence des fables dont je l'ai superbement parée. Adieu, j'ai vécu le plus riche et le plus magnifique des hommes.»
Que répondre sinon ceci: «Soyez en paix, Villiers. Vous avez pris la part de l'idéal. La part de Marie. Et c'est la bonne part. Laissons dire les puissants et les heureux. Il n'est tel que de vivre pour un grand amour. Vous avez aimé plus que tout l'art et la pensée, et les sublimes illusions ont été votre juste récompense. Les grandes passions ne sont jamais stériles. Tout un monde d'images a peuplé les hautes solitudes de votre âme.»
Est-ce tout? Et faut-il ne voir en Villiers de l'Isle-Adam qu'un halluciné? Non pas. Si ce dormeur éveillé a emporté avec lui le secret de ses plus beaux rêves, s'il n'a pas dit tout ce qu'il avait vu dans ce songe qui fut sa vie, du moins il a écrit assez de pages pour nous laisser une idée de l'originale richesse de son imagination. Il écrivait obstinément, et ses manuscrits sans forme, illisibles, épars, toujours perdus, se retrouvaient toujours. Les somnambules ont des facultés que nous ne pouvons comprendre. Villiers rattrapait la nuit, dans les gouttières, les pages envolées de ses chefs-d'oeuvre. On a dit qu'il écrivait sur du papier à cigarettes. Sur quoi ne griffonnait-il pas ses manuscrits? Ceux-là seuls qui les ont vus peuvent dire ce que c'était. Des lambeaux sans nom, usés dans ses poches, où il les traînait depuis des années, et qui s'en allaient par bribes dès qu'il les déployait, d'affreux restes indéchiffrables pour lui-même et dont il constatait l'émiettement avec une épouvante comique et profonde. Il les reconstituait pourtant, avec une patience obstinée et une adresse merveilleuse. Comme M. Comparetti déroule prudemment les rouleaux carbonisés de papyrus de Pompéi, Villiers rassemblait les miettes d'Axel ou de Bonhomet, et l'oeuvre était sauvée.
Et cela s'imprimait, et cela faisait quelquefois un assez beau livre.
Il faut le dire à la confusion de ceux qui l'ignoraient tant qu'il a vécu: Villiers est un écrivain, et du plus grand style. Il a le nombre et l'image. Quand il n'embarrasse pas sa phrase d'incidences aux intentions trop profondes, quand il ne prolonge pas trop les ironies sourdes, quand il renonce au plaisir de s'étonner lui-même, c'est un prosateur magnifique, plein d'harmonie et d'éclat. Il y a dans son drame du Nouveau Monde, qui n'en tomba pas moins, des dialogues d'une suavité, d'une pureté, d'une noblesse incomparables. Le recueil qu'il a intitulé Contes cruels contient des pages de toute beauté. Voici, par exemple, quelques lignes d'une grâce héroïque. Il s'agit des compagnons de Léonidas:
Les trois cents étaient partis avec le roi. Couronnés de fleurs, ils s'en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui devaient souper dans les Enfers avaient peigné leur chevelure pour la dernière fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs boucliers et les frappant de leurs épées, les jeunes hommes, aux applaudissements des femmes, avaient disparu dans l'aurore en chantant des vers de Tyrtée. Maintenant sans doute, les hautes herbes du Défilé frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre qu'ils allaient défendre voulait caresser encore ses enfants avant de les reprendre en son sein vénérable.
Trouverait-on rien de plus magnifique dans Chateaubriand? de plus ferme dans Flaubert? Villiers, profondément musicien et tout plein de Wagner, mettait dans sa prose des sonorités expressives et comme d'intimes mélodies. D'ailleurs, il aimait de tout son coeur l'art d'écrire. Il n'y a pas d'amour sans quelque superstition. Il croyait à la vertu des mots. Certains termes avaient pour lui, comme les Runes Scandinaves, des puissances secrètes. Cela même est d'un bon ouvrier du langage. Il n'est point d'écrivain véritable qui n'ait de ces faiblesses.
Avec ces dons merveilleux, Villiers ne conquit jamais la faveur du public, et je crains que ses livres, même après sa mort, ne soient goûtés que d'un petit nombre de lecteurs. Ils sont d'une ironie cruelle. C'est cette ironie, parfois obscure et pénible, qui en défend l'accès. Le ricanement que tous ceux qui connurent Villiers ont encore dans les oreilles, ce ricanement aux petites et dures saccades, se retrouve dans tout ce qu'il a écrit et fait grimacer les lignes les plus pures de sa pensée. Ce visionnaire prolongeait la moquerie au delà de ce qui est permis et même concevable, et il la mêlait étrangement à ses contemplations philosophiques, à ses pieuses extases, à ses méditations sublimes. Je viens de relire son Ève future, qui fut publiée il y a quatre ans et dont le héros est précisément l'hôte illustre que Paris reçoit en ce moment avec sympathie et curiosité. Villiers a mis en scène, dans ce roman, l'inventeur du téléphone et du phonographe, le sorcier de Menlo Park, l'ingénieur Edison. Naturellement, les inventions de cet habile homme prennent dans l'esprit de Villiers un caractère merveilleux et un tour fantastique. Il suppose que M. Edison a fabriqué une femme électrique, une andréide d'une beauté merveilleuse, dont l'aspect, les mouvements et les paroles produisent l'illusion complète de la vie. Et il se délecte dans cette idée folle, qui lui permet de railler la science en blasphémant la nature. Sortie, comme l'Ève biblique, des mains de son auteur, la nouvelle Ève inspire naturellement le désir. M. Edison l'a fabriquée pour un jeune lord qui, ayant donné son amour à une femme vivante et belle, il est vrai, mais sotte et vulgaire, ne peut vivre ni avec cette créature ni sans elle, et tombe dans un ennui mortel. L'andréide ressemble trait pour trait à cette vivante; mais, les pensées qu'elle exprime, au moyen d'un phonographe interne, sont d'une idéale beauté, ayant été composées par les écrivains les plus habiles des deux mondes. Elles ne laissent pas de produire une vive impression sur l'esprit du jeune lord.
«Au cri de ton désespoir, lui dit l'andréide, j'ai accepté de me vêtir à la hâte des lignes radieuses de ton désir, pour t'apparaître…
»Je m'appelais en la pensée de qui me créait, de sorte qu'en croyant seulement agir de lui-même il m'obéissait aussi obscurément.
»Qui suis-je?… un être de rêve qui s'éveille à demi en tes pensées.
»Oh! ne te réveille pas de moi…
»Qui suis-je? Mon être ici-bas, pour toi du moins, ne dépend que de la libre volonté. Attribue-moi l'être, affirme-toi que je suis! Renforce-moi de toi-même. Et soudain je serai toute animée, à tes yeux, du degré de réalité dont m'aura pénétré ton Bon-Vouloir créateur. Comme une femme, je ne serai pour toi que ce que tu me croiras.»
Et comme le lord étonné ne répond rien, l'andréide reprend:
«Crains-tu de m'interrompre? Prends garde! Tu oublies que ce n'est qu'en toi que je puis être palpitante ou inanimée, et que de telles craintes peuvent m'être mortelles. Si tu doutes de mon être, je suis perdue, ce qui signifie également que lu perds en moi la créature idéale qu'il t'eût suffi d'y appeler.
»Oh! de quelle merveilleuse existence puis-je être douée si tu as la simplicité de me croire, si tu me défends contre ta raison!»
Après tout, n'a-t-elle pas raison, l'andréide? Ment-elle plus qu'une autre? Est-elle plus une illusion? Pour ce que l'on connaît de la femme qu'on aime, pour ce qu'on possède de son secret, pour ce qu'on pénètre de son âme, en vérité, l'automate vaut bien la vivante. Terrible sagesse de l'andréide! Jamais on n'avait si magnifiquement blasphémé la nature et l'amour. N'en restez-vous pas glacé comme moi? Hélas! pauvre Villiers! Je l'ai connu; c'était un compagnon d'un esprit de plaisanterie infini, d'une fantaisie excellente, a fellow of infinit jest, of most excellent fancy.