UN MOINE ÉGYPTIEN[15]
[Note 15: Les Moines égyptiens, par E. Amélineau. Vie de Schnoudi
(Leroux, édit., in-18).]
M. E. Amélineau a passé plusieurs années en Égypte, à la recherche des manuscrits coptes enfouis dans les couvents et dans les églises. Ce savant, qui fut un homme de foi et qui garde au fond de son âme le parfum de ses croyances évanouies, a vécu de longues heures dans les couvents du Nil, parmi les pauvres moines ignares, paresseux, sales, dégradés, heureux. Il les a vus avec une pitié sympathique chauffant au soleil leur oisiveté fière et pensive. Il a étudié leur âme, à la fois grossière et subtile, pleine de visions merveilleuses. Une chose l'a frappé: c'est la ressemblance profonde de la race copte et de la race celtique. De part et d'autre, c'est la même naïveté dans l'idéalisme et le même culte des vieilles traditions. M. Amélineau a recueilli les monuments d'une histoire de l'Égypte chrétienne. Il a fait plusieurs publications de textes d'une grande importance. Je ne veux parler aujourd'hui que d'un seul de ses ouvrages, la Vie de Schnoudi. C'est un livre intéressant, écrit avec élégance et d'une lecture facile. Ce Schnoudi, dont M. Amélineau a constitué la biographie d'après des documents historiques, tels que règles monastiques, lettres d'administration, sermons, actes, etc., est un personnage extraordinaire, digne d'être étudié même après les Antoine, les Macaire et les Pacôme, qui donnèrent au christianisme d'Égypte une physionomie si originale.
Il naquit le 2 mai 333, sous le patriarcat d'Athanase, non loin de la ville grecque, alors ruinée, d'Athribis, à Schenaloli; c'est-à-dire le village de la Vigne. Son père se nommait Abgous et sa mère Darouba. C'étaient de bons fellahs, qui possédaient quelques moutons et peut-être un peu de cette terre noire qui rend au centuple le grain qu'on lui confie. Ils donnèrent à l'enfant prédestiné le nom de Schnoudi, qui veux dire fils de Dieu. Schnoudi fut élevé comme tous les enfants de fellahs. On peut se le figurer agile et nu, suivant sa mère au bord du fleuve, quand elle descendait le soir remplir la cruche qu'elle posait droite sur sa tête, suivant la coutume séculaire et qui dure encore. À neuf ans, il accompagnait le vieux berger qui paissait les moutons de son père. Déjà sa vocation se révélait. Le soir, au lieu de rentrer à la maison, il descendait dans un de ces nombreux canaux qui traversent les champs, et là, sous un sycomore, plongé dans l'eau jusqu'au cou, les bras levés au ciel, il priait toute la nuit. C'est par de telles pratiques que la sainteté se révèle en Orient. Darouba avait un frère, nommé Bgoul, qui était abbé d'un monastère, proche de la ville ruinée d'Athribis. Bgoul prit l'enfant et le fit instruire dans l'école qui dépendait du monastère. Schnoudi y apprit à parler et à écrire le copte.
Il y prit quelque connaissance de la langue grecque. Surtout il s'exerça sur de nombreux tessons à tracer de beaux caractères. L'art du scribe était alors très estimé. Enfin, il étudia la Bible et se nourrit surtout des psaumes et des prophètes.
Parvenu à l'âge d'homme, il manifesta sa sainteté par des travaux dignes des Macaire et des Pacôme. Il ne dormait qu'un petit nombre d'heures, jeûnait jusqu'au coucher du soleil et ne prenait pour toute nourriture qu'un peu de pain avec du sel et de l'eau. Parfois, il passait la semaine entière, du samedi au samedi, sans manger. Pendant les quarante jours du carême, il se contentait de fèves bouillies.
Une fois, en la semaine sainte, lorsque arriva «le vendredi des douleurs sincères», il se fit une croix comme celle de Jésus, l'éleva, s'attacha lui-même sur le bois et resta suspendu, les bras allongés, la face et la poitrine contre l'arbre de son supplice. Il y resta la semaine entière. On sait que le P. Lacordaire a renouvelé, de nos jours, ces tortures mystiques et qu'il s'est mis en croix pendant plusieurs heures.
Schnoudi était sujet à des crises de larmes: il pleurait si abondamment qu'on craignait qu'il n'en perdit la vue. Selon l'usage des saints de l'Égypte, il se retira dans le désert et vécut cinq ans dans un de ces tombeaux anciens taillés dans le roc et formés de vastes salles, parfois couvertes de peintures. Il y travaillait de ses mains.
Un jour, dit son biographe, comme, assis dans la chambre sépulcrale, il tressait des cordes, le Tentateur lui apparut sous la forme d'un homme de Dieu. «Salut, ô beau jeune homme, lui dit-il; le Seigneur m'a envoyé vers toi pour te consoler. Renonce désormais aux travaux de la piété, quitte l'aride désert; redescends vers la campagne riante et va manger ton pain en compagnie de tes frères.» À ces paroles, Schnoudi connut qui était devant lui. Il lui dit: «Si tu es venu pour me consoler, étends la main et prie le Seigneur Jésus.» En entendant le nom de Jésus, Satan (car c'était lui-même) reprit sa forme véritable, qui est celle d'un bouc cornu. Et le saint lui passa autour du cou une des cordes qu'il venait de tresser. Le diable fut saisi d'une telle épouvante, qu'il en oublia qu'il était immortel.
—Je t'en prie, dit-il à Schnoudi, ne me fais pas périr avant le terme de ma vie.
Schnoudi lui fit entendre ces paroles menaçantes:
—Par les prières des saints, si tu reviens ici, je t'exilerai à
Babylone de Chaldée, jusqu'au jour du jugement.
Et il lâcha Satan, qui s'enfuit couvert de confusion.
On peut être surpris tout d'abord que Schnoudi, qui tenait le diable en son pouvoir, l'ait laissé aller. Mais le diable, à tout considérer, est aussi nécessaire que Dieu lui-même à la vertu des saints; car, sans les épreuves et les tentations, leur vie serait privée de tout mérite. Toutefois il n'est pas certain que Schnoudi ait agi par cette considération. Peut-être éprouva-t-il une insurmontable difficulté à étrangler le diable. C'eût été, d'ailleurs, une grave imprudence. Le diable mort, tout l'édifice de la religion s'écroulait, et le cataclysme s'étendait jusqu'au ciel. Il se peut aussi que Schnoudi n'ait pas non plus songé à cela.
Après avoir vécu cinq ans dans un tombeau, le saint homme était mort aux tentations des sens: l'image de la femme, qui troubla jusque dans la vieillesse Antoine, Macaire et Pacôme, ne lui causait plus que de l'horreur et du dégoût. Rentré dans le couvent d'Athribis, il en prit la direction après la mort de son oncle, l'abbé Bgoul. C'est alors que cet ascète déploya le génie d'un grand pasteur d'hommes.
La petite communauté, composée d'une centaine de moines, s'accrut en peu d'années d'une façon prodigieuse et compta bientôt plus de deux mille religieux dont les habitations, nommées laures, s'échelonnaient le long de la montagne. Les uns menaient la vie cénobitique, les autres vivaient dans la montagne en anachorètes. Schnoudi fonda à quelque distance un couvent de dix-huit cents femmes. Il résolut alors de bâtir un monastère indestructible et une grande église. À l'en croire, il découvrit dans les ruines de la cité grecque l'argent nécessaire à cette vaste entreprise. Un matin, il heurta une bouteille, de celles que l'on appelait bouteilles d'Ascalon; il la prit, l'ouvrit; elle était pleine d'or.
Il traça lui-même le plan des bâtiments et les fit construire avec les pierres des ruines. Les ouvriers, qui travaillaient pour le salut de leur âme, luttèrent d'ardeur et d'habileté. En dix-huit mois tout fut achevé.
«L'oeuvre de ces braves gens, dit M. Amélineau, existe encore aujourd'hui: pas une pierre n'a bougé. Quand, de loin, on la voit se détacher en avant de la montagne, elle se présente comme un bastion carré: de fait, c'est plutôt une forteresse qu'un monastère. La construction est rectangulaire, faite à la manière des anciens Égyptiens, par assises froides. Les blocs de pierre fournis par les temples de la ville ruinée ont dû être coupés et taillés de nouveau: pourtant ils montrent encore leur emploi primitif. Les murs, d'une grande profondeur, n'ont pas moins de cent vingt mètres de longueur sur cent de largeur. La hauteur en est très grande; et tout autour règne une sorte de corniche peinte qui rappelle les chapiteaux de certaines colonnes de la grande salle hypostyle de Karnak. On distingue encore quelques restes des couleurs dont les pierres étaient revêtues. On entrait au monastère par deux portes qui se faisaient face, et dont l'une a été murée depuis. Celle par laquelle on entre aujourd'hui est d'une profondeur de plus de quinze mètres. Quand on y passe, l'obscurité donne le frisson. Les moines qui la traversaient étaient vraiment sortis du monde. À droite de cette porte se trouve la grande église: à l'entrée on voit encore deux colonnes de marbre dont on n'a pu trouver l'emploi et sur lesquelles Schnoudi s'assit plus d'une fois dans sa vie, à l'heure où le soir amenait la fraîcheur avant d'entrer dans l'église pour la prière de la fin du jour. L'église elle-même a la forme de toutes les églises coptes avec ses cinq coupoles.»
Schnoudi ne craignait pas d'engager Dieu dans ses propres intérêts. Il avait coutume de dire:
«Il n'y a pas dans tout ce monastère la largeur d'un pied où le Seigneur ne se soit promené avec moi, sa main dans la mienne.»
Il disait encore:
«Que celui qui ne peut visiter Jérusalem pour se prosterner devant la croix sur laquelle est mort Jésus le Messie, vienne faire son offrande dans cette église où se réunissent les anges. Je prierai pour leurs péchés passés, et quiconque m'écoutera n'aura rien à souffrir de ses fautes, même les morts qu'on a enterrés dans cette montagne, car j'intercéderai pour eux près du Seigneur.»
C'est ainsi, remarque son moderne biographe, que Schnoudi dota son église des «indulgences attachées aux lieux saints» et les rendit «applicables aux défunts», et cela de sa propre autorité.
Ce croyant avait, comme plus tard Mahomet, des ruses profondes. Quand on l'étudie, il n'est pas toujours facile de marquer le point où finit l'illusion du voyant, où commence la fraude pieuse. Voici un petit fait qui donne à réfléchir à cet égard:
Un jour, son disciple bien-aimé, le doux Visa, qui devait lui succéder, frappa à la porte de sa cellule.
—Entre sans tarder, lui répondit l'abbé.
Visa n'osait d'abord, parce qu'il avait entendu un bruit de voix. Il entra pourtant, baisa la main de Schnoudi et lui demanda d'où venait la voix qu'il avait entendue.
—Le Messie vient de me quitter, répondit Schnoudi, il m'a longtemps entretenu des mystères ineffables.
Visa poussa un grand soupir.
—Puissé-je aussi le voir!
—Tu es trop petit de coeur, répondit Schnoudi. C'est pourquoi je ne l'ai point prié de se laisser voir à toi.
—Il est vrai que je suis un pécheur, répondit le doux Visa.
L'abbé reprit:
—Élève ton coeur et je te promets que tu verras Celui que j'ai vu.
Visa, content de cette promesse, baisa de nouveau la main du maître et dit:
—Père, je suis ton esclave, prends pitié de moi et fais que je mérite de le voir réellement.
Touché de tant d'humilité, Schnoudi parla de la sorte:
—Reviens demain à la sixième heure. Tu nous trouveras de nouveau conversant ensemble.
Le lendemain, à l'heure dite, Visa ne manqua pas de frapper à la porte de la cellule. Mais, quand il entra, il ne vit que Schnoudi. Le Messie, l'ayant entendu frapper, était remonté au ciel.
—Malheureux que je suis! s'écria Visa en pleurant abondamment. Je ne mérite pas de voir le corps du Christ Jésus.
Schnoudi s'efforça de le consoler.
—Ne pleure point: si tu ne mérites pas de le voir, tu pourras du moins entendre sa douce voix.
«En effet, ajoute le pieux Visa, qui rapporte cet entretien, depuis lors je l'ai plusieurs fois entendu converser avec mon père.»
Schnoudi enveloppait sa foi de tous les prestiges de la sorcellerie chère aux Orientaux. Son christianisme, comme celui de tous les Égyptiens, était entaché de magie. Il pouvait, disait-il, se rendre invisible et «enchanter» la vallée.
Cependant, comme aux jours de son enfance, il descendait dans l'eau et, malgré le froid, y passait toute la nuit en prières. Le tombeau du désert, où il avait passé cinq années de sa jeunesse et enseveli les images de la volupté terrestre, lui était resté cher. Il y retournait souvent, y passait des semaines entières, conversant avec Jésus-Christ et combattant corps à corps avec le diable.
Il devint célèbre dans toute l'Égypte, à l'égal d'Antoine et de Macaire, et l'on sut jusque dans Alexandrie qu'il y avait près de la montagne d'Athribis un saint que Jésus-Christ visitait tous les jours. Il exerçait autour de son couvent une magistrature à laquelle les nomades eux-mêmes se soumettaient. L'Égypte était alors désolée par les courses de tribus errantes qui y semaient la terreur et la mort. L'abbé d'Athribis nourrit pendant trois semaines vingt mille malheureux: hommes, femmes, enfants, victimes des nomades. On dépensait, par semaine, dit Visa, vingt-cinq mille drachmes pour acheter les légumes, les assaisonner et faire cuire la viande, sans compter tout ce qu'il fallait pour faire la cuisine, cent cinquante bouteilles d'huile par jour et dix-neuf ardebs (36 hectolitres) de lentilles. Quatre fours cuisaient le pain.
Schnoudi, si miséricordieux pour les malheureux et si empressé à nourrir les affamés, traitait au contraire avec une violence furieuse les idolâtres et les adultères. Il y avait alors au bord du Nil des hommes riches qui vivaient élégamment dans de belles maisons peuplées de dieux à demi grecs, à demi égyptiens. Schnoudi saccageait avec ses moines les habitations de ces honnêtes païens. L'un d'eux fut noyé dans le fleuve. On conta qu'il y avait été jeté par un ange, mais ce fut probablement par un moine. Schnoudi était terrible dans son zèle. Grand contempteur de la nature, ce qu'il pardonnait le moins, c'était le péché de la chair. Il y avait, près d'Athribis, un prêtre qui vivait avec une femme mariée; Schnoudi, qu'un tel scandale indignait, alla trouver le prêtre et lui représenta l'abomination de son péché. Le prêtre promit de quitter cette femme, mais, quand il la revit, il la garda près de lui, car il l'aimait.
Par malheur, Schnoudi les rencontra ensemble. «Suffoqué par l'odeur de l'adultère, il se rappela les terribles jugements que, sur le mont Sinaï, le Seigneur avait ordonné à Moïse d'exécuter; de son bâton, il frappa la terre, qui s'entr'ouvrit, et les deux criminels furent engloutis vivants.»
Ainsi s'exprime le saint homme Visa. En fait, Schnoudi avait commis un horrible assassinat.
Malgré les progrès du monachisme, il se trouvait encore en Égypte des hommes en grand nombre et même des prêtres qui «aimaient les créatures de Dieu». Ils se rendirent près du duc d'Antinoé et accusèrent l'abbé d'Athribis d'avoir tué un homme et une femme. Le duc rendit bonne justice. Il s'empara de Schnoudi, le fit juger et condamner à mort. On raconte que deux anges enlevèrent le saint homme sous le sabre du bourreau. Il est plus croyable que les moines d'Athribis arrachèrent leur abbé au supplice. Ils formaient une armée nombreuse et disciplinée, contre laquelle les pouvoirs publics ne pouvaient lutter en ces temps de troubles et d'anarchie.
Tels sont, en résumé, les faits aujourd'hui connus de la vie de Schnoudi. M. Amélineau a le double mérite de les avoir découverts dans des manuscrits coptes et d'en avoir composé un récit suivi, d'un intérêt très vif et lisible pour tout le monde. Schnoudi mourut dans sa cent dix-neuvième année, le 2 juillet 451. Cette date nous est donnée pour certaine, et il faut convenir que les vies des pères du désert fournissent plus d'un exemple d'une semblable longévité.
«Après lui, dit M. Amélineau, la nuit se fait sur l'histoire de ce monastère de Schnoudi, qui eut un moment tant de célébrité; on ne connaît pas le nom d'un seul des successeurs de Visa. L'oeuvre était condamnée à périr; le monastère seul est resté debout, mais combien déchu de son antique splendeur! Où les pieds de tant de saints, du Messie lui-même, s'étaient posés si souvent, le pied impur de la femme se pose aujourd'hui; les derniers enfants de Schnoudi se sont mariés et ont ainsi introduit dans le sanctuaire de Dieu une abomination de la désolation à laquelle n'avait sans doute point songé le prophète Daniel. Ces pauvres ménages vivent des maigres revenus de rares feddans, pêle-mêle avec les bestiaux qui leur appartiennent. Ils ont toutefois conservé le souvenir de l'homme terrible dont ils croient que l'ombre hante toujours leur demeure.»
C'était un grand et effroyable saint. En Égypte, le christianisme se colore de teintes ardentes dont nous n'avons point l'idée dans nos climats tempérés. Le brillant fanatisme de l'islam y éclate par avance. Il y a déjà du marabout et du mahdi dans les vieux moines chrétiens de la vallée du Nil.
LÉON HENNIQUE[16]
[Note 16: Un Caractère, par Léon Hennique, 1 vol.]
Pendant que les spirites tenaient au Grand-Orient de France leur congrès international ou, pour mieux dire, leur premier concile oecuménique, je lisais un roman spirite que M. Léon Hennique a publié récemment sous ce titre: un Caractère.
M. Léon Hennique a grandi et s'est formé dans le naturalisme. Il est un des conteurs des Soirées de Médan, et ses premiers livres trahissent le souci du «document humain». Mais, par le tourment ingénieux du style et la curiosité fine de la pensée, il procède des Goncourt plutôt que de M. Zola. Il a, comme les deux frères, la vision colorée des temps évanouis, l'amour du rocaille et du rococo, le goût maladif du précieux et du rare. Comme eux, il met de l'apprêt et de la coquetterie dans la brutalité. Mais il est original et singulier par un certain don de rêve, par un certain sentiment de l'idéal, par je ne sais quoi d'héroïque et de fier. Ceux qui ont vu jouer son Duc d'Enghien au Théâtre Libre savent ce que M. Léon Hennique cache de nobles émotions sous l'enveloppe hérissée et contournée de sa forme littéraire. Le roman que je viens de lire, un Caractère, est certes une oeuvre peu commune. J'en pourrais dire beaucoup de mal. Je pourrais me plaindre amèrement d'un écrivain qui veut m'éblouir par les scintillements perpétuels d'un style à facettes et qui m'agace les nerfs en voulant me procurer sans trêve ni repos des sensations neuves, d'une excessive ténuité. Je pourrais me venger de toutes les phrases en spirale dont il m'a fatigué et lui demander compte de ces «inanes chimères», de ces «médians soirs», de ces «oculaires galas» et autres raretés chez lui trop communes. Mais à quoi bon? Ces artifices de langue et de pensée, ces subtilités violentes, il les a voulus. Cette folie du singulier et de l'exquis le possède tout entier. Il est artiste. Il aime son mal. Ce style couronné d'épines, plus farouche et plus étincelant qu'un Christ espagnol, il l'adore à deux genoux. La foi d'un artiste doit inspirer du respect «à tous les coeurs amis de la forme et des dieux». Ce que je reproche en somme à M. Hennique, c'est de tendre sous nos pieds, comme la reine d'Argos, un tapis trop riche et d'une splendeur inquiétante. À l'exemple du roi du vieil Eschyle, j'aime mieux l'herbe et la terre natale. Je n'entends pas à la façon de M. Hennique l'art et l'économie du style. Du moins que ce dissentiment ne me rende ni injuste ni amer. Il aime l'art à sa manière, je l'aime à ma façon. N'est-ce pas une raison pour nous accorder et pour tourner notre commun mépris sur les malheureux qui vivent dans d'éternelles laideurs? «Quand je songe qu'il se fait à cette heure des Docteur Rameau, des Comtesse Sarah et des Dernier Amour, il me prend envie de crier à M. Léon Hennique: Quoi! vous savez la valeur des mots, le prix du style, la noblesse de l'art, et je vous querelle parce que vous êtes trop recherché, trop inquiet, trop précieux, parce que vous vous égarez dans des obscurités étincelantes. Je devrais dire au contraire que tout cela est beau, que tout cela est bien. Car vos pires défauts sont infiniment préférables à la vulgarité des auteurs que chérit la foule. Si pourtant je dois vous faire de nouveaux reproches, qu'il soit entendu que je ne vous attaquerai qu'avec quelque respect.»
Ne serait-il pas juste de parler ainsi? Et ne faut-il pas reconnaître encore que, dans cette forme littéraire d'un artifice parfois irritant, l'auteur de un Caractère a su renfermer une idée morale d'une vraie beauté?
Ce roman, que je viens de lire, m'a profondément touché; et je suis encore sous l'empire de la noble émotion qu'il m'a causée. C'est, avons-nous dit, un roman spirite. À première vue, les tables tournantes, les esprits frappeurs, les médiums typtologues ne semblent pas fournir un sujet bien intéressant d'étude. Ce que j'en ai vu, pour ma part, serait tout au plus la matière d'un petit conte satirique. J'ai amusé, de temps à autre, ma curiosité chez d'excellentes gens adonnées aux sciences psychiques: c'est le nom qu'ils donnent à leurs illusions. J'ai déjà confessé que j'aime le merveilleux, mais il ne m'aime pas; il me fuit et s'évanouit devant moi.
En ma présence, les esprits frappeurs se taisent soudain, et les petites mains de lumière qu'on voyait s'agiter dans l'ombre des rideaux s'envolent comme des colombes au sein de l'éther, leur patrie. Je donnerais beaucoup pour causer avec des âmes désincarnées: elles peuvent compter sur ma curiosité discrète et ma profonde attention. Jusqu'ici, hélas! aucune d'elles, se détachant de l'innombrable essaim des ombres, n'est venue, comme Francesca, à l'appel du Florentin, murmurer à mes oreilles des paroles mystérieuses. Il y aurait quelque mauvais goût à laisser voir que je suis piqué de leurs dédains obstinés. Pourtant je ne puis m'empêcher de trouver qu'elles choisissent parfois d'une façon étrange leurs confidents terrestres et qu'elles se plaisent mieux dans la compagnie de gens grossiers et ignorants que dans le concile des sages. Il y a plusieurs années, dans une heure de perversité, je suis allé chez le docteur Miracle, où j'ai trouvé des dames affligées qui mangeaient des pâtisseries sèches et des vieillards recueillis comme on en voit dans les églises. Le docteur Miracle nous présenta une vieille dame qu'il appelait, je ne sais pourquoi, une pythonisse et qui, disait-il, parlait la langue primitive de l'humanité. Elle roulait des yeux féroces à travers les mèches grises de ses cheveux. Armée d'une tige de fer dont l'extrémité supérieure se recourbait en forme de serpent et finissait en pointe de dard, elle s'agitait furieusement sur un tabouret et poussait des cris inhumains.
Le docteur Miracle nous avertit que la tige servait à conduire le fluide, et cette explication souffrait d'autant moins de difficultés, que le public n'était pas du tout inquiet de savoir quel pouvait être ce fluide. Quant au dard du serpent, j'en ignore l'utilité. Mais chacun en comprit le danger si on le laissait aux mains de cette vieille enragée. On l'y laissa. M. Jacolliot, qui représentait la Science chez le docteur Miracle (je vois encore sa bonne figure avenante et pleine de dignité), fut prié de s'asseoir sur un escabeau, tout contre la pythonisse. Celle-ci maniait la tige de fer avec une agilité redoutable, et M. Jacolliot avait assez à faire d'éviter que la pointe lui entrât dans les yeux. Pourtant ce n'était pas là sa seule occupation. Il lui était enjoint de saisir au passage les mots hindous que la pythonisse pourrait prononcer. Secoué sur son escabeau, les oreilles rompues par des hurlements inouïs, écartant d'une main le dard menaçant, épongeant de l'autre son front dégouttant de sueur, étourdi, effaré, écrasé, résigné, il «suivait le phénomène», selon l'heureuse expression du docteur. Enfin, après dix minutes d'agonie, il entendit Rama et se déclara satisfait. Rama! La pythonisse parlait le langage de Walmiki; elle n'en était plus à l'idiome primitif! Nous apprîmes du docteur que les pythonisses traversent les âges avec une notable rapidité, ce qui explique le phénomène. J'ai assisté à plusieurs autres expériences, où manquaient et le serpent de fer, et M. Jacolliot, mais qui ne m'instruisirent pas plus avant dans les mystères d'outre-tombe. Plus tard, j'ai vu des femmes qui pleuraient leurs enfants et qui trompaient l'absence éternelle en interrogeant des tables; alors j'ai compris que le spiritisme était une religion et qu'il fallait le laisser aux âmes comme une illusion consolante. J'ai compris qu'il pouvait inspirer à l'artiste mieux qu'une satire sur la pitoyable crédulité des hommes et que le poète peut en tirer quelque chose d'humain, quelque chose d'intimement tragique ou de profondément doux. Au reste, il me souvient bien que M. Gilbert-Augustin Thierry a, dans sa sombre histoire de Rediviva, demandé aux expériences du docteur Miracle les secrets d'une épouvante nouvelle. Avant lui, Gautier n'avait-il pas conté avec élégance les amours d'un vivant et de sa fiancée, non point morte (les spirites nient la mort), mais désincarnée? Le conte s'appelait Spirite et c'était, je crois bien, un fort joli conte. Mais le bon Gautier répandait sur toutes choses une lumière égale. Personne n'avait moins que lui le sens de l'ineffable. Son style achevé ne donnait point l'idée de l'au delà. On ne sent pas dans son histoire de Spirite palpiter les ailes invisibles. Dans un Caractère, l'impression de l'occulte est beaucoup plus forte mais c'est surtout l'idée morale qui, à mon sens, fait le prix du livre de M. Léon Hennique. Essayons de l'indiquer.
Agénor, marquis de Cluses, a épousé dans les dernières années de la Restauration, Thérèse de Montégrier, une fine et douce créature, qu'il aime de toutes les forces de sa nature honnête, droite et bienveillante. Ce marquis de Cluses a l'esprit médiocrement étendu; le goût petit, mais délicat, une belle candeur d'âme et un coeur fidèle. Il fut pieux envers ses parents, dont il pleure encore la perte. Il a le culte des morts, le culte de la femme et le culte de son roi. Il est désintéressé et plein d'honneur. Petite tête et grand coeur, enfin c'est «un caractère». L'excellent homme a des manies charmantes. Il aime tout ce qui caresse le regard et parle du passé: vieux meubles magnifiques, riches tapisseries, étoffes somptueuses. Il a meublé son château de Juvisy, dans l'Aisne, de toutes les merveilles du rococo, et il en a fait le palais de la Belle au bois dormant. C'est là qu'après un an de mariage sa femme meurt en couches. Elle lui laisse une petite fille, Berthe. Mais le pauvre Agénor, tout à son veuvage, ne songe point qu'il est père. Il n'a pas seulement regardé son enfant. Il vit enfermé dans la chambre de la morte, les volets clos, une seule bougie allumée. Et là, tout le jour, il sanglote, il prie, il appelle Thérèse. Sa tristesse «aiguisée à la solitude, aux veilles, au jeûne» est devenue prodigieusement fine et pénétrante. Pendant des jours et des jours il épie le retour impossible, mais certain, de la morte. Il la revoit enfin. C'est d'abord une ombre, qui peu à peu se colore. C'est elle! Et il la voit parce qu'il a mérité de la voir. C'est cette belle idée que M. Hennique a exprimée magnifiquement et qui donne à tout son livre un sens large et profond. Éternelle vérité des antiques théogonies: le désir a créé le monde, le désir est tout-puissant. Agénor le sait bien maintenant, que l'amour est plus fort que la mort.
Pour lui la parole de l'Évangile, «heureux ceux qui pleurent», s'est réalisée à la lettre. Il a goûté la consolation suprême de ceux qui, comme Rachel, ne veulent point être consolés, de ces âmes qui se plongent éperdûment dans leur douleur avec une insatiable volupté et qui retrouvent en elles-mêmes ceux-là qu'elles pleurent, parce qu'elles les y avaient mis tout entiers. Agénor a reconquis Thérèse. Il la voit, l'entend de nouveau, en récompense de cet amour qui n'avait jamais consenti à la perdre.
Après cette première vision, cette reprise héroïque sur la mort, se déroulent les phénomènes ordinaires du spiritisme. D'abord, dans le silence, trois coups frappés sur un miroir, «trois coups distincts, tenant de sons connus et n'y ressemblant point, bruits initiateurs, irréfragables témoignages, pour les nerfs, d'une présence occulte».
Puis, «c'est la lampe, une haute lampe de bronze, allumée, qui fermement traverse l'air tranquille d'une nuit d'août, passe d'une crédence à la tablette d'un secrétaire, cliquette en se posant; ce sont des fleurs, un matin, mystérieusement apportées, «fleurs niellées d'azur, à pistil fantasque, fleurs naturelles inconnues», car les âmes renouvellent, au dire des spirites, le miracle de Dorothée, qui donna à ses bourreaux des fleurs du ciel. Enfin, c'est la morte saisissant la main du vivant et le forçant à écrire sous sa dictée: «C'est bien moi, Thérèse, qui suis là. Je ne te quitterai plus… Je t'aime, toi seul.» Agénor avait pieusement gardé son veuvage, et son veuvage avait la douceur des fiançailles. Sans cesse sur lui des «caresses d'ange», des «mains fluettes venant tout à coup se modeler entre les siennes». Chimères, illusions, dites-vous? Qu'importe! Agénor a vaincu la mort. Thérèse est près de lui. Voici qu'une nuit il la revoit près de son lit, belle, étrange, le regard triste, vivante de nouveau. Il l'appelle.
«Il a bientôt conscience qu'un corps aimant se glisse près du sien, brûle, palpite, s'abandonne. Puis une seconde d'oubli parfait, insondable, comme si la morte, prise de pitié, s'était enfin laissé corrompre.» Mais cette fois, il a péché contre l'idéal. Il a méconnu la loi du mystère, le noli me tangere. Il est puni; le fantôme s'est évanoui, le laissant accablé de remords et de honte. C'est fini, elle ne reviendra plus. Il sent qu'il l'a perdue par sa faute. Dans son veuvage posthume, il se demande en vain «quelle planète, là-bas, hors des limites visuelles, contient le doux être, femme sans tache, épouse bénie, ange, amour!»
Elle ne reviendra plus… Elle revient, elle a pardonné. Elle se manifeste de nouveau; mais gravement, solennellement, pour faire franchir au vivant un degré de l'initiation. Elle lui dicte ces paroles:
«L'époque approchant où te sera laissé le soin de me connaître sous d'autres traits, sous une forme nouvelle, je tiens à te sortir d'erreur, à te faire un certain nombre de révélations, afin que tu puisses les conserver, les relire et ne point douter, en les voyant tracées comme de ma main.»
Et elle lui communique un petit catéchisme enfantin et d'une extrême douceur, dans lequel les idées néo-chrétiennes d'une Providence universelle se mêlent au dogme de la métempsycose.
Depuis peu, la fille qu'elle a laissée sur la terre, et à laquelle Agénor n'a pu s'attacher, a épousé un M. de Prahecq. Un an après ce mariage, comme, par une matinée pure d'hiver, le veuf se promenait dans le parc couvert de neige, sa canne écrit malgré lui sur la page blanche étendue à ses pieds cet avis mystérieux: «Une fille va naître de Berthe. Je ne m'appartiens plus.»
Avec la naissance de cette fille, la petite Laure, le livre de M. Hennique prend une suavité charmante, se pare de mignardises délicieuses et tristes, se revêt des teintes les plus douces de la tendresse. Si ces pages n'étaient pas gâtées çà et là par des recherches d'art trop capricieuses, elles seraient vraiment adorables. L'amour du grand-père pour cette petite-fille exquise, comme lui tendre et fière, et qui ne vivra pas, a inspiré à M. Hennique des scènes ravissantes. «L'enfant a les yeux de Thérèse, les mêmes yeux de velours brun, le même regard, un teint pareil.» Et le bon Agénor, frappé de cette ressemblance, médite les paroles étranges par lesquelles la morte a pris congé de lui et il en conclut que «Laure ne peut être que Thérèse réincarnée». Autrement, d'où lui viendrait «ce regard brun, inoublié», que Berthe n'eut jamais? Laure mourra au sortir de l'enfance, mais qu'importe? Le vieillard vit avec les âmes: son amour pour la seconde fois aura vaincu la mort. Il a fondu en un même être tout ce qu'il aima dans cette vie, et cet être idéal vivra autant que lui, puisqu'il est en lui.
Voilà, dans son esprit et son essence, le livre de M. Hennique. Ce n'est pas l'oeuvre assurément d'une âme vulgaire, c'est aussi un fait assez notable qu'un disciple de M. Zola, un des conteurs des Soirées de Médan, ait célébré avec un enthousiasme sympathique le triomphe de l'idéalisme le plus exalté.
LE POÈTE DE LA BRESSE[17]
M. GABRIEL VICAIRE
[Note 17: Émaux bressans, nouvelle édition.—La légende de saint
Nicolas.]
La hache a éclairci les épaisses forêts de la Bresse, où vivaient jadis le loup, le chat sauvage et le sanglier. Mais d'antiques châtaigniers s'élèvent encore au-dessus des haies vives qui séparent les champs et les prairies. Le bois est devenu bocage. Son âpre monotonie n'est pas sans beauté. On peut aimer jusqu'à la tristesse de ces étangs, couverts de renoncules flottantes, que bordent des lignes de noyers et qu'environnent de mélancoliques bouquets de bouleaux. Ceux qui sont nés sous les brouillards de la Dombes humide et plate, chérissent d'un grand coeur la terre qui les nourrit: ce sont de braves gens, buveurs et querelleurs comme les héros antiques, rudes au travail, lents, froids et résolus. La terre n'a pas partout le sein et l'haleine d'une amante; partout elle a pour ses fils la beauté d'une mère. M. Gabriel Vicaire, issu d'une vieille famille bressane, a chanté avec amour son pays d'origine. Il a bien fait. Le patriotisme provincial est une bonne chose. C'est ainsi que la France, si diverse dans son indivisible unité, doit être célébrée pour ses montagnes et ses vallées, pour ses bois et ses rivages et ses fleuves. La religion de la patrie ne serait pas complète, si elle ne mêlait à ses dogmes sacrés ces superstitions charmantes qui donnent à tous les cultes la vie avec la grâce. Le patriotisme abstrait paraîtrait bien froid à certaines âmes qui, sensibles aux formes et aux couleurs, chérissent surtout de la terre natale ce que leurs regards en peuvent embrasser. À ce propos, je me rappelle une page vraiment belle et sincère, que M. Jules Lemaître a écrite il y a trois ou quatre ans:
Quand j'entends, disait notre ami, déclamer sur l'amour de la patrie, je reste froid, je renfonce mon amour en moi-même avec jalousie pour le dérober aux banalités de la rhétorique qui en feraient je ne sais quoi de faux, de vide et de convenu. Mais quand j'embrasse, de quelque courbe de la rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, ses touffes d'osiers bleuâtres, son ciel léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, dans ce pays aimé de nos anciens rois, quelque château ciselé comme un bijou qui me rappelle la vieille France, ce qu'elle a été dans le monde, alors je me sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre maternelle où j'ai partout des racines si délicates et si fortes.
Que je voudrais avoir dit cela, et l'avoir dit ainsi! Du moins, l'ai-je senti vivement. C'est pourquoi mon patriotisme, d'accord en cela avec mon sens littéraire, s'accommode infiniment mieux des Émaux bressans de M. Gabriel Vicaire que des Chants du soldat de M. Paul Déroulède. M. Vicaire voit la Saône, comme M. Lemaître voyait la Loire. Il l'aime cette Saône «qui reluit au matin» sous un rideau de peupliers. Il aime
L'enclos ensoleillé, plein de vaches bressanes,
D'où l'on voit devant soi les merles s'envoler.
Il aime d'un grand coeur son pays bressan:
Ô mon petit pays de Bresse, si modeste,
Je t'aime d'un coeur franc; j'aime ce qui te reste
De l'esprit des aïeux et des moeurs d'autrefois;
J'aime les sons traînants de ton langage antique
Et ton courage simple, et cette âme rustique
Qu'on sent frémir encore au fond de tes grands bois.
J'aime tes hommes forts et doux, tes belles filles,
Tes dimanches en fêtes avec leurs jeux de quilles
Et leurs ménétriers assis sur un tonneau,
Tes carrés de blé d'or qu'une haie environne,
Tes vignes en hautains que jaunira l'automne,
Tes villages qu'on voit se regarder dans l'eau.
Moins heureux que Brizeux qui trouva encore en Bretagne les moeurs et les costumes antiques, M. Gabriel Vicaire n'a pu voir qu'une Bresse renouvelée et décolorée. Le département de l'Ain a oublié ses traditions et ses usages. Les filles n'y portent plus le petit chapeau rond d'où pendait un voile de dentelle, le corset lacé par devant, le tablier de soie et le cotillon court oui les faisaient ressembler à des Suissesses. Les jeunes gens n'y chôment plus les grandes fêtes à la mode des aïeux. Le jour des rois, ils ne vont point de porte en porte, dans les villages, demandant «le droit de Dieu» et recevant du pain et des fruits. Le dimanche qui suit le mardi gras, ils ne célèbrent plus la fête des Brandons en allumant des torches de paille dans les vergers. Et les vieillards moroses disent que, depuis qu'on ne suit plus cet usage, les arbres fruitiers sont mangés par les chenilles. Quand les nouveaux époux rentrent à la maison, personne ne répand plus sur eux des grains de blé en signe d'abondance et de fécondité. La bonne femme qui veille le mort, qui fut jeune et qu'elle aima, ne lui met plus dans la bouche, à l'insu du curé, une pièce de monnaie pour le grand voyage, et la jeune mère ne glisse plus dans la main glacée du petit enfant qui devait lui survivre, une bille, un hochet, une poupée, pour adoucir au pauvre petit les ennuis du cercueil. Elle ne sait plus, la jeune mère, que les saints innocents eux-mêmes, que le cruel Hérode fit mourir dans leur première fleur, restent simples après leur glorification et jouent avec les palmes et les couronnes de leur glorification.
Aram sub ipsam simplices, Palma et coronis luditis.
Enfin, si la jeunesse bressane fait encore les feux de la Saint-Jean, peut-être ignore-t-elle l'origine de ces feux, telle que la rapportaient les hommes d'âge, selon le témoignage de M. Charles Guillon. Voici cette origine vénérable: Saint Jean avait une ferme et de nombreux domestiques, qui ne pouvaient le faire enrager, tant sa patience était grande. Ils lui jouaient beaucoup de méchants tours et ne parvenaient pas à le mettre en colère. Un beau jour du mois de juin, comme il faisait très chaud, ils imaginèrent d'allumer devant sa porte un grand feu, semblable à celui devant lequel Pierre se chauffait avec les servantes le jour du jugement inique. Mais Jean sortit de la maison en se frottant les mains et dit: «Voilà qui est bien fait, mes enfants. Le feu est bon en toute saison.» Telle est l'origine des feux de la Saint-Jean. La Bresse a semblablement oublié ses vieilles chansons; et c'est sur les lèvres des mendiants chenus et des vieilles édentées que M. Julien Tiersot ou M. Gabriel Vicaire lui-même recueille péniblement les couplets de la fille qui fait la morte pour son honneur garder, de la belle qui demande au rossignol la manière comment il faut aimer, l'aventure des trois galants et la complainte du pauvre laboureur, vêtu de toile «comme un moulin à vent».
Les conscrits chantent-ils encore à Bourg la chanson des «pauvres républicains» qui vont sur la mer combattre les Prussiens?
Tout c' que je regrette en partant,
C'est l' tendre coeur de ma maîtresse,
Après l'avoir aimée
Et tant considérée
Dans tout's ses amitiés,
C'est à présent qu'il me faut la quitter.
Non. Mais si la Reyssouse et les coteaux de Revermont n'entendent plus ces vieilles mélodies populaires, le coeur des bons Bressans n'est pas changé: on le retrouve joyeux et brave dans les vers de M. Gabriel Vicaire, comme au temps où leur compatriote, le général Joubert, disait des recrues de l'Ain: «Ce sont des hommes d'une bravoure tranquille, mais sûre, et, pour peu qu'ils soient animés, on peut compter sur leur brillante impétuosité.»
Ces vers de notre poète furent publiés pour la première fois il y a environ quinze ans, et l'auteur vient d'en donner une nouvelle édition, fort à propos pour me fournir un agréable sujet de causerie. Le recueil s'appelle Émaux bressans. Vous savez que la ville de Bourg fait commerce de saboterie et de bijouterie. Ces bagues et ces croix de Jeannette qu'on fabrique dans le pays et que Nanon achète, le jour du marché, non sans y avoir longtemps rêvé à l'avance, ce sont des émaux bressans, bijoux rustiques, qui n'ont ni le paillon brillant ni la pureté lucide des chefs-d'oeuvre du Limousin, mais qui, bien portés, font honneur à une belle fille, et la rendent brave pour danser le dimanche à la «vogue». Quand c'est le prétendant qui donne à sa prétendue la croix ou l'agrafe émaillée, le bijou n'en a que plus de prix:
Certes, ce n'est pas grand' chose,
Ce gage d'un simple amour;
Un peu d'or et, tout autour,
Du bleu, du vert et du rose.
D'accord, messieurs, mais au cou
De la gentille fermière
Rien ne rit à la lumière
Comme cet humble bijou.
M. Gabriel Vicaire a pris ces joyaux galants et rustiques pour emblèmes de ses petits poèmes paysans, d'une jovialité parfois attendrie. Et il y a beaucoup de croix de Jeannette dans ces bijoux poétiques. Le poète a beaucoup de goûts pour ses payses. À l'en croire, elles sont toutes adorables; la petite Claudine, Jeanne avec sa mère grand, Marie, Nanon, dont les yeux, qui sont bleus comme le manteau de la sainte Vierge, font à la maison la pluie et le beau temps, la Grande Lise, Fanchette, Jeanne, qui dansent aux vogues de si belles bourrées, Annette, la rose du pays bressan, voilà ses bonnes amies. Et il en a d'autres encore, dont madame Barbecot, qui donne à boire le bon vin du cru, et la fille à Jean Lemoine, laquelle sert au cabaret et n'est point farouche. Enfin, c'est l'amoureux des trente-six mille vierges bressanes. Mais on sent bien qu'il les aime en chansons et que son amour, comme on dit, ne leur fait point de mal. À l'en croire, il est aussi grand buveur et grand mangeur qu'il est vert-galant. Comme son confrère et ami Maurice Bouchor, il se rue en cuisine.
Il loue fort son compatriote le poète Faret, celui-là même qui, au dire de Nicolas, en compagnie de Saint-Amant
Charbonnait de ses vers les murs d'un cabaret.
Et ce dont il le félicite en de jolis triolets, c'est non pas d'avoir bien rimé, mais d'avoir beaucoup bu:
Il ne te sert que d'avoir bu;
Tout le reste est vaine fumée.
Puisque ton Pégase est fourbu,
Il ne te sert que d'avoir bu.
Adieu le joli clos herbu
Où tu baisais ta bien aimée.
Il ne te sert que d'avoir bu;
Tout le reste est vaine fumée.
Il nous apprend qu'on trouve chez la mère Gagnon un petit vin du cru qui sent la fraise et le muscat. Il célèbre, comme Monselet, mais avec plus de grâce, la poularde et le chapon. S'il plaint le gros cochon qu'on a tué sans pitié et qui ne montrera plus à tout venant «son cher petit groin rose», il se réjouit à l'idée du beau réveillon qu'on fera dans la métairie:
Et, braves gens, que de joie,
Lorsqu'on forme de boudin
Ressuscitera soudain
Le bon habillé de soie!
Mais cette grand'faim, cette grand'soif, on sent bien qu'elle est symbolique comme la corne d'abondance, qu'elle est une figure de ce pays de Bresse où les mariages se concluent le verre à la main, où les enterrements sont suivis d'un repas où l'on célèbre, en vidant les bouteilles, les vertus du défunt. Bien mieux: il est visible que cette goinfrerie idéale exprime la sympathie humaine, glorifie la terre nourricière. C'est pour tout dire, la débauche du sage Rabelais. M. Gabriel Vicaire n'a soif et faim que d'images et d'idées. C'est un grand rêveur. Ses orgies sont les saintes orgies de la nature. Au fond, il est triste, il l'avoue:
C'est crainte de pleurer bien souvent que je ris.
Et voici que tout à coup son rire s'éteint. Il pleure la pauvre Lise, qui vient de trépasser. La pauvre Lise avait risqué son âme dans les vogues, en dansant avec les garçons, au son de la vielle et de la cornemuse. Ces danses, yeux baissés, bras pesants, pieds lourds, n'ont rien, à ce qu'il nous semble, de voluptueux ni d'emporté. Mais c'est une idée chrétienne et peut-être consolante, qu'on peut se damner partout et qu'il est aussi facile aux bergères qu'aux duchesses d'offenser le dieu jaloux et de pécher mortellement. Bref, la pauvre Lise est en grand danger de porter dans l'enfer la chemise de soufre.
Elle est au milieu de l'église
Sur un tréteau qu'on a dressé.
Elle est en face de la Vierge,
Elle qui pécha tant de fois.
À ses pieds fume un petit cierge
Dans un long chandelier de bois.
Seul, à genoux, près de la porte,
Je regarde et n'ose entrer.
Je pense aux cheveux de la morte
Que le soleil venait dorer;
À ses yeux bleus de violette
Si doux alors que je l'aimais
À sa bouche, aujourd'hui muette,
Et qui ne rira plus jamais.
………………………….
Dis-moi, pauvre âme abandonnée,
As-tu déjà vu le bon Dieu?
Au puits d'enfer es-tu damnée?
As-tu mis la robe de feu?
………………………….
S'il ne te faut qu'une neuvaine
Pour sortir du mauvais chemin,
Pour vêtir la cape de laine,
Je n'attendrai pas à demain.
Traversant forêts et rivières,
Les pieds saignants, le coeur navré
À Notre-Dame de Fourvières,
Pénitent noir, je m'en irai.
…………………………..
Je lui donnerai pour sa fête,
Manteau d'hiver, manteau d'été;
Et quand viendra la grande foire,
Je veux offrir à son Jésus
Un moulin aux ailes d'ivoire
Pour qu'il rie en soufflant dessus.
Le poète qui s'est fait une âme rustique comprend, partage quand il veut, la foi des simples. Le curé de son village, bon homme, pas très savant, s'embrouille parfois dans son sermon. Mais en bon chrétien, M. Vicaire se réjouit de voir tous les paroissiens écouter docilement la parole de vie:
Voici la mère Jeanne au premier rang des femmes;
Après tant de vaillants combats, d'obscur labeur,
Elles ont grand besoin, ces pauvres vieilles âmes,
D'un instant de repos dans la paix du Seigneur.
Dans le secret de son coeur, il est inquiet, plein de rêves et de troubles. Ses deux sentiments profonds et forts sont pour son pays et pour l'amitié. Il a çà et là exprimé discrètement, avec une sorte de pudeur, son attachement à ses amis. Ne dit-il pas dans son Rêve de bonheur?
Vêtu du sarrau bleu, coiffé du grand chapeau,
Parmi les paysans, je vivrais comme un sage,
Attrapant chaque jour une rime au passage.
Et que d'humbles plaisirs antiques, mais permis
Dont je ne parle pas! Avec de bons amis,
Tous au même soleil, comme on serait à l'aise!
Le soir sous la tonnelle on porterait sa chaise.
………………………………..
Ces vers et surtout la petite pièce qui finit ainsi: «Ce qui ne change pas en moi, c'est l'amitié», me font songer, malgré moi, à l'éloge que fait Xénophon de deux généraux grecs qui périrent par trahison chez les Perses.
«Agias d'Arcadie et Socrate d'Achaïe furent mis à mort. Irréprochables envers leurs amis, ils ne furent jamais traités de lâches dans le combat. Tous deux étaient âgés d'environ trente-cinq ans.».
Louange exquise et touchante, qu'on ne peut entendre sans être ému!
Nous avons vu ce qu'était M. Gabriel Vicaire, poète de la Bresse. Nous l'avons vu, le plus exquis, le plus charmant des rustiques. Depuis quelques années, il va cherchant la fleur d'or des légendes. Il a mis bien joliment en vers ce conte pieux, si populaire dans la vieille France, de saint Nicolas et des trois enfants dans le saloir. «Cette tentative, a dit justement M. Paul Sébillot, démontre que, si nous n'avons pas le trésor des poèmes populaires de nos voisins, c'est la faute, non du génie de notre idiome, mais des poètes qui ont dédaigné cette source d'inspiration.»
Ce poème de M. Vicaire a le parfum de la fraise des bois. Rien de plus suave que les vers qui représentent les trois petites victimes dont le saint évêque a miraculeusement conservé l'existence dans le vieux saloir qui devait être leur cercueil:
La mort n'a pas flétri cette fleur d'innocence;
Ils dorment aussi purs qu'au jour de leur naissance.
Le songe de leur vie est à peine achevé
Et sur leur bouche encor flotte un dernier Ave.
Saint Nicolas aime les enfants et les poètes, qui sont les uns et les autres pleins d'innocence. Il se rend à leurs prières. Il a inspiré des vers adorables à M. Vicaire. Mais le bon saint n'est point sans rancune, et il venge les offenses faites à son nom. Je n'en veux pour preuve que l'histoire que voici. Je la rapporte sur la foi de dom Mabillon.
Dans la ville de la Charité-sur-Loire florissait jadis un monastère placé sous le vocable de la Sainte-Croix. La fête de saint Nicolas étant proche: «Quel office chanterons-nous? demandèrent les moines au prieur. Nous avons un grand désir de chanter l'office propre de ce grand saint Nicolas.» Le prieur ne le leur permit point, donnant pour raison qu'on ne le chantait pas à Cluny. Les moines alléguèrent qu'ils n'étaient point tenus de suivre le rite de Cluny et ils s'enfoncèrent dans le propos de chanter le propre du bienheureux évêque de Myre. Pour leur en ôter l'envie et les ramener à l'obéissance, le prieur leur fit donner la discipline. Cette action ne resta pas impunie. Car, la nuit étant venue et dom prieur s'étant couché sur son lit, il vit entrer dans sa cellule saint Nicolas en personne qui, le frappant d'un martinet, lui donna la discipline à son tour et ainsi l'obligea à entonner l'antienne qu'il n'avait pas voulu permettre qu'on chantât. Le fouet aidant, le prieur chanta si haut et si clair que les religieux, réveillés au bruit, accoururent dans sa cellule. Il les renvoya et leur tourna le dos, de fort méchante humeur. Le lendemain il reconnut, à la douleur qu'il ressentait tout le long du dos, la réalité des visions de la nuit; mais il s'imagina qu'il avait été fouetté par ses moines. Cette opinion prouve son endurcissement. Combien M. Vicaire a-t-il été mieux inspiré que le prieur de la Croix!
LE BARON DENON[18]
[Note 18: Point de lendemain, conte (par le baron Denon) illustré de treize compositions de Paul Avril. Paris, P. Rouquette, éditeur.]
Il y avait à Paris, sous le règne de Louis XVIII, un homme heureux. C'était un vieillard. Il habitait sur le quai Voltaire, la maison qui porte aujourd'hui le numéro 9 et dont le rez-de-chaussée est actuellement occupé par le docte Honoré Champion et sa docte librairie. La tranquille façade de cette demeure, percée de hautes fenêtres légèrement cintrées, rappelle, dans sa simplicité aristocratique, le temps de Gabriel et de Louis. C'est là qu'après la chute de l'Empire, Dominique-Vivant Denon, ancien gentilhomme de la chambre du roi, ancien attaché d'ambassade, ancien directeur général des beaux-arts, membre de l'Institut, baron de l'Empire, officier de la Légion d'honneur, s'était retiré avec ses collections et ses souvenirs. Il avait rangé dans des armoires, faites par l'ébéniste Boule pour Louis XIV, les marbres et les bronzes antiques, les vases peints, les émaux, les médailles recueillies pendant un demi-siècle de vie errante et curieuse; et il vivait souriant au milieu de ces nobles richesses. Aux murs de ses salons étaient suspendus quelques tableaux choisis, un beau paysage de Ruysdael, le portrait de Molière par Sébastien Bourdon, un Giotto, un fra Bartolomeo, des Guerchin, fort estimés alors. L'honnête homme qui les conservait avait beaucoup de goût et peu de préférences. Il savait jouir de tout ce qui donne quelque jouissance. À côté de ses vases grecs et de ses marbres antiques, il gardait des porcelaines de Chine et des bronzes du Japon. Il ne dédaignait même pas l'art des temps barbares. Il montrait volontiers une figure de bronze, de style carolingien, dont les yeux de pierre et les mains d'or faisaient crier d'horreur les dames à qui Canova avait enseigné toutes les suavités de la plastique. Denon s'étudiait à classer ces monuments de l'art dans un ordre philosophique et il se proposait d'en publier la description; car, sage jusqu'au bout, il trompait l'âge en formant de nouveaux desseins. Il était trop un homme du XVIIIe siècle pour ne point faire dans ses riches collections la part du sentiment. Possédant un beau reliquaire du XVe siècle, dépouillé sans doute pendant la Terreur, il l'avait enrichi de reliques nouvelles dont aucune ne provenait du corps d'un bienheureux. Il n'était point mystique le moins du monde et jamais homme ne fut moins fait que lui pour comprendre l'ascétisme chrétien. Les moines ne lui inspiraient que du dégoût. Il était né trop tôt pour goûter, en dilettante, comme Chateaubriand, les chefs-d'oeuvre de la pénitence. Son profane reliquaire contenait un peu de la cendre d'Héloïse, recueillie dans le tombeau du Paraclet; une parcelle de ce beau corps d'Inès de Castro, qu'un royal amant fit exhumer pour le parer du diadème; quelques brins de la moustache grise de Henri IV, des os de Molière et de La Fontaine, une dent de Voltaire, une mèche des cheveux de l'héroïque Desaix, une goutte du sang de Napoléon, recueillie à Longwood[19].
[Note 19: La relique de Molière du cabinet du baron, vivant Denon, par
M. Ulric Richard-Desaix. Paris, Vignères, 1880, pp. 11 et 12.]
Et sans chicaner sur l'authenticité de ces restes, il faut convenir que c'était bien là les reliques chères à un homme qui avait beaucoup aimé en ce monde la beauté des femmes, assez compati aux souffrances du coeur, goûté en délicat la poésie alliée au bon sens, estimé le courage, honoré la philosophie et respecté la force. Devant ce reliquaire, Denon pouvait, du fond de sa vieillesse souriante, revoir toute sa vie et se féliciter de l'emploi riche, divers, heureux, qu'il avait su donner à tous ses jours. Petit gentilhomme de forte sève bourguignonne, né sur cette terre légère du vin où les coeurs sont naturellement joyeux, il avait sept ans, quand une bohémienne qu'il rencontra sur un chemin lui dit sa bonne aventure; «Tu seras aimé des femmes; tu iras à la cour; une belle étoile luira sur toi.» Cette destinée s'accomplit de point en point; Denon alla tout jeune chercher fortune à Paris. Il fréquentait les coulisses de la Comédie-Française et toutes les actrices raffolaient de lui. Elles voulurent jouer une comédie qu'il avait faite pour elles et qui n'en valait pas mieux[20]. Cependant il se tenait sans cesse sur le passage du roi.
[Note 20: Le bon père, comédie, Paris, 1769, in-12.]
—Que voulez-vous? lui demanda un jour Louis XV.
—Vous voir, sire.
Le roi lui accorda l'entrée des jardins. Sa fortune était faite. Il devint bientôt le maître à graver de madame de Pompadour qui s'amusait à tailler des pierres fines. Car il faut dire qu'il dessinait lui-même et gravait très joliment. Louis XV aimait l'esprit, parce qu'il en avait. Denon le charma en lui faisant des contes. Il le nomma gentilhomme, de la chambre. Il lui disait à tout événement:
—Contez-nous cela, Denon.
Et comme Shéhérazade, Denon contait toujours, mais ses contes étaient d'un ton plus vif que ceux de la sultane. Et l'on enrageait de voir que, plaisant aux femmes, il plaisait aussi aux hommes. Après la mort de la marquise, il se fit envoyer à Saint-Pétersbourg, puis à Stockholm, comme attaché d'ambassade; enfin, à Naples, où il resta, je crois, sept ans. Là il se partagea entre la diplomatie, les arts et la belle société. On peut se le figurer, jeune, d'après un portrait à l'eau-forte où il s'est représenté un crayon à la main, sous une architecture à la Piranèse. Son chapeau de feutre aux bords souples, sa large collerette, son manteau vénitien, son air souriant et rêveur lui donnent l'air de sortir d'une fête de Watteau. Les cheveux bouffants, l'oeil vif et noir, le nez un peu retroussé, carré du bout, les narines friandes, la bouche en arc et creusée aux coins, les joues rondes, il respire une gaieté aimable et fine, avec je ne sais quoi d'attentif et de contenu. Il gravait alors de nombreuses planches dans la manière de Rembrandt et même il fut reçu de l'Académie de peinture sur l'envoi d'une Adoration de bergers, qu'on dit médiocre. À ses grandes planches d'après le Guerchin ou Potier on préfère aujourd'hui les compositions de style familier où il montra son esprit d'observation avec une pointe de fine malice. En ce genre, le Déjeuner de Ferney est son chef-d'oeuvre: courtisan de Louis XV, il s'honora en se faisant le courtisan de Voltaire. Il se présenta à Ferney et, comme on hésitait à le recevoir, il fit dire au philosophe qu'étant gentilhomme ordinaire il avait le droit de le voir; c'était traiter Voltaire en roi. Il rapporta de cette visite la planche dont nous parlons, où Voltaire apparaît si vivant et si étrange sous sa coiffe de nuit, vieux squelette agile, aux yeux de feu, en robe de chambre et en culotte. Et Denon retourne sous le beau ciel de l'Italie où il goûte en délicat la grâce des femmes et la splendeur des arts. La Révolution éclate. Il ne s'émeut guère et dessine sous les orangers.
Tout à coup il apprend que son nom est sur la liste des émigrés, que ses biens sont mis sous séquestre. Il n'hésite pas. Ce voluptueux n'a jamais craint le danger: il rentre en France hardiment. Et il n'a pas tort de se fier en son adroite audace.
À peine est-il à Paris qu'il a mis David dans ses intérêts et gagné les membres du Comité de salut public. On lui rend ses biens; on lui commande des dessins de costumes. Il est aimé, protégé, favorisé, comme aux jours de la marquise.
Et le voilà traversant la Terreur, sans bruit, observant tout, ne disant rien, tranquille, curieux. Il passe de longues heures au tribunal révolutionnaire, crayonnant dans le fond de son chapeau, d'un trait mordant, les accusés, les condamnés. Aujourd'hui Danton, calme dans sa vulgarité robuste. Demain Fouquier larmoyant et Carrier étonné. Quelques-uns de ses dessins, gracieusement prêtés par M. Auguste Dide, figuraient à l'exposition de la Révolution organisée par M. Etienne Charavay dans le pavillon de Flore. Quand on les a vus une fois, on ne peut les oublier, tant ils ont de vérité et d'expression, tant ils sont frappants. Denon regardait, attendait. Le 9 thermidor lui fit perdre des protecteurs qu'il ne regretta point. La bohémienne lui avait prédit l'amitié des femmes et les faveurs de la cour. Et il avait été aimé, il avait été favorisé. La bohémienne lui avait annoncé enfin une étoile éclatante. Cette dernière promesse devait s'accomplir aussi. L'étoile se levait sur l'heureux déclin de cette vie fortunée. En 1797, il rencontre, dans un bal, chez M. de Talleyrand, un jeune général qui demande un verre de limonade. Denon lui tend le verre qu'il tient à la main. Le général remercie; la conversation s'engage, Denon parle avec sa grâce ordinaire et gagne en un quart d'heure l'amitié de Bonaparte.
Il plut tout de suite à Joséphine et devint de ses familiers. L'année suivante, comme il était dans le cabinet de toilette de la créole, se chauffant à la cheminée, car l'hiver durait encore:
—Voulez-vous, lui dit-on, faire partie de l'expédition d'Égypte?
Les savants de la commission étaient déjà en route. La flotte devait mettre à la voile dans quelques jours.
—Serai-je maître de mon temps et libre de mes mouvements?
On le lui promit.
—J'irai.
Il était âgé de plus de cinquante ans. Dans toute la campagne, il montra une intrépidité charmante. Le portefeuille en bandoulière, la lorgnette au côté, les crayons à la main, au galop de son cheval, il devançait les premières colonnes pour avoir le temps de dessiner en attendant que la troupe le rejoignît. Sous le feu de l'ennemi, il prenait des croquis avec la même tranquillité que s'il eût été paisiblement assis à sa table, dans son cabinet. Un jour que la flottille de l'expédition remontait le Nil, il aperçut des ruines et dit: «Il faut que j'en fasse un dessin». Il obligea ses compagnons à le débarquer, courut dans la plaine, s'établit sur le sable et se mit à dessiner. Comme il achevait son ouvrage, une balle passe en sifflant sur son papier. Il relève la tête, et voit un Arabe qui venait de le manquer et rechargeait son arme. Il saisit son fusil déposé à terre, envoie à l'Arabe une balle dans la poitrine, referme son portefeuille et regagne la barque.
Le soir, il montra son dessin à l'état-major. Le général Desaix lui dit:
—Votre ligne d'horizon n'est pas droite.
—Ah! répond Denon, c'est la faute de cet Arabe. Il a tiré trop tôt.
À deux ans de là il était nommé par Bonaparte directeur général des musées. On ne peut refuser à cet habile homme le sens de l'à-propos et l'art de se plier aux circonstances. Il avait quitté sans regret le talon rouge pour les bottes à éperon. Courtisan d'un empereur à cheval, il suivit de bon coeur son nouveau maître dans ses campagnes, en Autriche, en Espagne, en Pologne. Autrefois il expliquait des médailles à Louis XV dans les boudoirs de Versailles. Maintenant, il dessinait au milieu des batailles sous les yeux de César et charmait les vétérans de la Grande Armée par son mépris élégant du danger. À Eylau, l'empereur vint lui-même le tirer du plateau balayé par la mitraille.
Il n'avait presque point quitté l'empereur pendant la campagne de 1805; à Schoenbrunn il eut l'idée de la colonne triomphale qui s'éleva bientôt sur la place Vendôme. Il en dirigea l'exécution et surveilla soigneusement l'esquisse de cette longue spirale de bas-reliefs qui tourne autour du fut de bronze. C'est à un peintre, et à un peintre obscur, Bergeret, qu'il demanda ces compositions dont il avait réglé lui-même toute l'ordonnance. Le style en est monotone et tendu. Les figures manquent de vie et de vérité: mais c'est un petit inconvénient, puisqu'on ne les distingue pas à la hauteur où elles sont placées et qu'on n'en peut voir les détails que dans la gravure en taille douce d'Ambroise Tardieu[21].
[Note 21: La colonne de la Grande Armée, gravée par Tardieu, s. d., in-8°, avertissement.]
En 1815, Denon résista vainement aux réclamations des alliés qui mirent la main sur le Louvre enrichi des dépouilles de l'Europe. Ce musée Napoléon, trophée de la victoire, fut impérieusement réclamé: il fallut tout rendre, ou presque tout. Denon ne pouvait rien obtenir et il le savait: car il n'était point homme à nourrir de folles illusions. Mais il s'honora en tenant tête aux réclamants armés. Quand l'étranger emballait déjà statues et tableaux, M. Denon négociait encore. Ami des arts, bon patriote, fonctionnaire exact, il fut parfait. Il ne sauva rien, mais il se montra honnête homme, ce qui est bien quelque chose. Il fut ferme avec politesse et gagna la sympathie des négociateurs alliés.
Et quelles sympathies pouvaient se refuser à ce galant homme? Il ne déplaisait pas au roi, et il ne tenait qu'à lui d'achever dans la faveur de Louis XVIII une existence qui avait eu la faveur de tant de maîtres divers. Mais il avait un tact exquis, le sentiment de la mesure, l'instinct de ne jamais forcer la destinée. Il garda son poste au Louvre tout le temps qu'il y eut une oeuvre d'art à disputer aux puissances. Puis quand la dernière toile, le dernier marbre fut emballé, il remit sa démission au roi[22].
[Note 22: Le Louvre en 1815, par Henry de Chenevières, Revue Bleue, 1889, nos 3 et 4.]
À partir de novembre 1815, il se repose et son unique affaire est de vieillir doucement. Toujours aimable, toujours aimé, causeur plein de jeunesse, il reçoit toutes les célébrités de la France et du monde dans son illustre retraite du quai Voltaire.
L'âge a blanchi la soie légère de ses cheveux et creusé son sourire dans ses joues. Il est le septuagénaire charmant que Prud'hon a peint dans le beau portrait conservé au Louvre. Le baron sait bien que sa vie est une espèce de chef-d'oeuvre. Il n'oublie ni ne regrette rien; son burin, parfois un peu libre, rappelle dans des planches secrètes les plaisirs de sa jeunesse. Ses causeries aimables font revivre tour à tour la cour de Louis XV et le Comité de salut public.
Aujourd'hui c'est lady Morgan, la belle patriote irlandaise, qui lui rend visite, traînant avec elle sir Charles, son mari, grave et silencieux.
M. Denon montre à la jeune enthousiaste les trésors de son cabinet. Elle admire pêle-mêle les vases étrusques, les bronzes italiens et les tableaux flamands; les propos du vieillard qui vit tant de choses l'enchantent. Tout à coup elle découvre dans une vitrine un petit pied de momie, un pied de femme.
—Qu'est-ce cela?
Et le vieillard lui apprend qu'il a trouvé ce petit pied dans la nécropole tant de fois violée de la Thèbes aux Cent Portes.
—C'était sans doute, dit-il, le pied d'une princesse, d'un être charmant, dont la chaussure n'avait jamais altéré les formes et dont les formes étaient parfaites. Quand je le trouvai, il me sembla obtenir une faveur et faire un amoureux larcin dans la lignée des Pharaons[23].
[Note 23: Voyage dans la basse et la haute Égypte, pendant les campagnes du général Bonaparte, par Vivant Denon, an X, in-12, t. II, pp. 244, 245.]
Et il s'anime à l'odeur de la femme. Il admire avec tendresse la courbure élégante du cou-de-pied, la beauté des ongles teints de henné, comme en sont teints encore les pieds des modernes Égyptiennes. Et suivant le fil de ses souvenirs, il raconte l'histoire d'une indigène qu'il a connue à Rosette.
«Sa maison était en face de la mienne, dit-il, et comme les rues de Rosette sont étroites, nous eûmes bien vite fait connaissance. Mariée à un roumi,[24] elle savait un peu d'italien. Elle était douce et jolie. Elle aimait son mari, mais il n'était pas assez aimable pour qu'elle ne pût aimer que lui. Il la maltraitait dans sa jalousie. J'étais le confident de ses chagrins: je la plaignais.
[Note 24: Denon, loc. cit., t. I, pp. 149, 150.—On me pardonnera, pour la femme du roumi comme pour le pied de momie, d'avoir mis dans la bouche de Denon, ce qu'en réalité j'ai trouvé dans sa relation.]
La peste se déclara dans la ville. Ma voisine était si communicative qu'elle devait la prendre et la donner. Elle la prit en effet de son dernier amant et la donna fidèlement à son mari: Ils moururent tous trois. Je la regrettai; sa singulière bonté, la naïveté de ses désordres, la vivacité de ses regrets m'avaient intéressé.»
Mais lady Morgan, qui va d'une vitrine à l'autre, promenant parmi les débris des temps sa tête vive et brune, pousse un cri. Elle a vu, pendu au mur, le masque en plâtre de Robespierre.
—Le monstre! s'écrie-t-elle.
Le bon baron n'a pas de ces haines aveugles. Pour lui, Robespierre fut un maître qu'il a conquis comme les deux autres, Louis XV et Napoléon. Il conte à la belle indignée comment il s'est rencontré une nuit avec le dictateur. Il était chargé de dessiner des costumes. On lui manda de se présenter, pour cet effet, devant le comité qui s'assemblait aux Tuileries à deux heures du matin.
«Je me rendis au palais à l'heure dite. Une garde armée veillait dans les antichambres à peine éclairées. Un huissier me reçut, puis s'éloigna, me laissant seul dans une salle que la lueur d'une seule lampe laissait aux trois quarts dans l'ombre. Je reconnus l'appartement de Marie-Antoinette, où, vingt ans auparavant, j'avais servi comme gentilhomme ordinaire de Louis XV. Pendant que je buvais ainsi dans la coupe amère du souvenir, une porte s'ouvrit doucement, et un homme s'avança vers le milieu du salon. Mais, apercevant un étranger, il recula brusquement: c'était Robespierre.
À la faible lueur de la lampe je vis qu'il mettait la main dans son sein, comme pour y chercher une arme cachée. N'osant lui parler, je me retirai dans l'antichambre où il me suivit des yeux. J'entendis qu'il agitait violemment une sonnette placée sur la table.
«Ayant appris de l'huissier accouru à cet appel qui j'étais et pourquoi je venais, il me fit faire des excuses et me reçut sans tarder. Pendant tout l'entretien, il garda dans ses manières et dans ses paroles un air de grande politesse et de cérémonie, comme s'il eût voulu ne pas se montrer en arrière de courtoisie avec un ancien gentilhomme de la chambre. Il était vêtu en petit maître; son gilet de mousseline était bordé de soie rose.»
Lady Morgan boit les paroles du vieillard; elle retient tout, pour tout écrire fidèlement, sauf les dates qu'elle embrouille ensuite, selon la coutume de tous ceux qui écrivent des Mémoires.
Avant de prendre congé, elle veut témoigner à M. Denon toute son admiration. Elle lui demande par quel secret il a acquis tant de connaissances.
—Vous devez, lui dit-elle, avoir beaucoup étudié dans votre jeunesse?
Et M. Denon lui répond:
—Tout au contraire, milady, je n'ai rien étudié, parce que cela m'eût ennuyé. Mais j'ai beaucoup observé, parce que cela m'amusait. Ce qui fait que ma vie a été remplie et que j'ai beaucoup joui[25].