HISTOIRE DES DEUX AMANTS D'AUVERGNE
En ce temps-là, qui était le IVe siècle de l'ère chrétienne, le jeune Injuriosus, fils unique d'un sénateur d'Auvergne (on appelait ainsi les officiers municipaux) demanda en mariage une jeune fille du nom de Scolastica, unique enfant comme lui d'un sénateur. Elle lui fut accordée. Et la cérémonie du mariage ayant été célébrée, il l'emmena dans sa maison et lui fit partager sa couche. Mais elle, triste et tournée contre le mur, pleurait amèrement.
Il lui demanda:
—De quoi te tourmentes-tu, dis-moi, je te prie?
Et, comme elle se taisait, il ajouta:
—Je te supplie, par Jésus-Christ, fils de Dieu, de m'exposer clairement le sujet de tes plaintes.
Alors elle se retourna vers lui.
—Quand je pleurerais tous les jours de ma vie, dit-elle, je n'aurais pas assez de larmes pour répandre la douleur immense qui remplit mon coeur. J'avais résolu de garder toute pure cette faible chair et d'offrir ma virginité à Jésus-Christ. Malheur à moi, qu'il a tellement abandonnée que je ne puis accomplir ce que je désirais! Ô jour que je n'aurais jamais dû voir! Voici que, divorcée d'avec l'époux céleste qui me promettait le paradis pour dot, je suis devenue l'épouse d'un homme mortel, et que cette tête, qui devait être couronnée de roses immortelles, est ornée ou plutôt flétrie de ces roses déjà effeuillées! Hélas! ce corps qui, sur le quadruple fleuve de l'agneau, devait revêtir l'étole de pureté, porte comme un vil fardeau le voile nuptial. Pourquoi le premier jour de ma vie n'en fut-il pas le dernier? Ô heureuse! si j'avais pu franchir la porte de la mort avant de boire une goutte de lait! et si les baisers de mes douces nourrices eussent été déposés sur mon cercueil! Quand tu tends les bras vers moi, je songe aux mains qui furent percées de clous pour le salut du monde.
Et, comme elle achevait ces paroles, elle pleura amèrement.
Le jeune homme lui répondit avec douceur:
—Scolastica, nos parents, qui sont nobles et riches parmi les Arvernes, n'avaient, les tiens qu'une fille et les miens qu'un fils. Ils ont voulu nous unir pour perpétuer leur famille, de peur qu'après leur mort un étranger ne vînt à hériter de leurs biens.
Mais Scolastica lui dit:
—Le monde n'est rien; les richesses ne sont rien; et cette vie même n'est rien. Est-ce vivre que d'attendre la mort? Seuls ceux-là vivent qui, dans la béatitude éternelle, boivent la lumière et goûtent la joie angélique de posséder Dieu.
En ce moment, touché par la grâce, Injuriosus s'écria:
—Ô douces et claires paroles! La lumière de la vie éternelle brille à mes yeux! Scolastica, si tu veux tenir ce que tu as promis, je resterai chaste auprès de toi.
À demi rassurée et souriant déjà dans les larmes:
—Injuriosus, dit-elle, il est difficile à un homme d'accorder une pareille chose à une femme. Mais si tu fais que nous demeurions sans tache dans ce monde, je te donnerai une part de la dot qui m'a été promise par mon époux et seigneur Jésus-Christ.
Alors, armé du signe de la croix, il dit:
—Je ferai ce que tu désires.
Et, s'étant donné la main, ils s'endormirent.
Et par la suite ils partagèrent le même lit dans une incomparable chasteté.
Après dix années d'épreuves, Scolastica mourut. Selon la coutume du temps, elle fut portée dans la basilique en habits de fête et le visage découvert, au chant des psaumes, et suivie de tout le peuple. Agenouillé près d'elle, Injuriosus prononça à haute voix ces paroles:
—Je te rends grâce, Seigneur Jésus, de ce que tu m'as donné la force de garder intact ton trésor.
À ces mots, la morte se souleva de son lit funèbre, sourit et murmura doucement:
—Mon ami, pourquoi dis-tu ce qu'on ne te demande pas?
Puis elle se rendormit du sommeil éternel.
Injuriosus la suivit de près dans la mort. On l'ensevelit non loin d'elle, dans la basilique de Saint-Allire. La première nuit qu'il y reposa, un rosier miraculeux, sorti du cercueil de l'épouse virginale, enlaça les deux tombes de ses bras fleuris. Et le lendemain, le peuple vit qu'elles étaient liées l'une à l'autre par des chaînes de roses. Connaissant à ce signe la sainteté du bienheureux Injuriosus et de la bienheureuse Scolastica, les prêtres d'Auvergne signalèrent ces sépultures à la vénération des fidèles. Mais il y avait encore des païens dans cette province évangélisée par les saints Allire et Népotien. L'un d'eux, nommé Silvanus, vénérait les fontaines des Nymphes, suspendait des tableaux aux branches d'un vieux chêne et gardait à son foyer des petites figures d'argile représentant le soleil et les déesses Mères.
À demi caché dans le feuillage, le dieu des jardins protégeait son verger. Silvanus occupait sa vieillesse à faire des poèmes. Il composait des églogues et des élégies d'un style un peu dur, mais d'un tour ingénieux et dans lesquels il introduisait les vers des anciens chaque fois qu'il en trouvait le moyen. Ayant visité avec la foule la sépulture des époux chrétiens, le bonhomme admira le rosier qui fleurissait les deux tombes. Et, comme il était pieux à sa manière, il y reconnut un signe céleste. Mais il attribua le prodige à ses dieux et il ne douta pas que le rosier n'eût fleuri par la volonté d'Éros.
«La triste Scolastica, se dit-il, maintenant qu'elle n'est plus qu'une ombre vaine, regrette le temps d'aimer et les plaisirs perdus. Les roses qui sortent d'elle et qui parlent pour elle, nous disent: Aimez, vous qui vivez. Ce prodige nous enseigne à goûter les joies de la vie, tandis qu'il en est temps encore.»
Ainsi songeait ce simple païen. Il composa sur ce sujet une élégie que j'ai retrouvée par le plus grand des hasards dans la bibliothèque publique de Tarascon, sur la garde d'une bible du XIe siècle, cotée: fonds Michel Chasles, Fn., 7439, 17-9 bis. Le précieux feuillet, qui avait échappé jusqu'ici à l'attention des savants, ne compte pas moins de quatre-vingt-quatre lignes d'une cursive mérovingienne assez lisible, qui doit dater du VIIe siècle. Le texte commence par ce vers:
Nunc piget; et quæris, quod non aut ista voluntas, Tunc fuit…
et finit par celui-ci:
Stringamus moesti carminis obsequio.
Je ne manquerai pas de publier le texte complet dès que j'en aurai achevé la lecture. Et je ne doute point que M. Léopold Delisle ne se charge de présenter lui-même cet inestimable document à l'Académie des inscriptions.
JOSÉPHIN PÉLADAN[34]
[Note 34: La Victoire du mari, avec commémoration de Jules Barbey d'Aurevilly. (Ethopée VI de la décadence latine.)]
M. Joséphin Péladan est occultiste et mage. Cela ne laisse pas de m'embarrasser un peu. Je ne sais que répondre à qui me parle de «pentaculer l'arcane de l'amour suprême». Le mage, selon la définition de M. Péladan lui-même, c'est le grand harmoniste, le maître souverain des corps, des âmes et des esprits. Cette définition n'est pas pour m'encourager à en user à son endroit avec une honnête liberté, familièrement, en toute franchise, selon les privilèges que confère le commerce des lettres. Et puis, il faut bien que je l'avoue: il m'inspire une vive jalousie.
Ce doit être bien amusant d'être mage. On commande à la nature et l'on flotte librement dans l'espace en corps astral. Je pense bien que le plus mage des mages n'en fait pas autant qu'il en dit, mais c'est déjà une joie que de rêver ces merveilles. Je suis persuadé que M. Joséphin Péladan s'en donne l'illusion, et qu'il vit dans un songe prodigieux. Heureux, trois fois heureux ce magique dormeur! Il est seulement regrettable qu'il ait contracté pendant son sommeil un mépris trop hautain de la réalité vulgaire. Les sociétés humaines lui inspirent un insurmontable dégoût. Il ne conçoit pas, par exemple, qu'on puisse s'intéresser à la sûreté et à la gloire de la patrie.
Il me permettra, tout mage qu'il est, de lui en exprimer ma tristesse sincère. Ce dédain des soins imposés par la nature même des choses, ce détachement des formes les plus augustes et les plus simples du devoir, ne sont que trop, aujourd'hui, dans les habitudes de la jeune littérature. Nos raffinés trouvent le patriotisme un peu vulgaire. Il est vrai que c'est le sentiment qui, sans nul doute, a inspiré le plus de bêtises et le plus de laideurs, parce que c'est le sentiment le plus accessible aux imbéciles. Mais dans une âme affinée, cette religion se prête à toutes les délicatesses et s'accommode même d'une pointe de dandysme. Que ces messieurs essayent! Qu'ils se mettent à aimer la patrie comme elle veut être aimée, et ils s'apercevront bientôt qu'on peut mettre dans cet amour toutes les subtilités de l'esthétique moderne. M. Joséphin Péladan nous parle avec admiration des vieux Florentins. Ils aimaient Florence. Auguste Barbier vante ce peintre catholique qui s'endormit dans la mort «en pensant à sa ville». Ces grands Italiens, poètes, peintres, philosophes, vivaient et mouraient tous dans cette pensée. C'est une image de l'âme italienne au moyen âge que ce bon saint François, à sa dernière heure, bénissant sa ville d'Assise. Et pourtant c'étaient des hommes subtils. Non, il n'est pas digne du talent de M. Joséphin Péladan de croire que le patriotisme doit être laissé au vulgaire comme un reste de barbarie.
Il n'est peut-être pas non plus très sage de maudire la démocratie, et c'est ce qu'on fait volontiers dans la nouvelle école. M. Joséphin Péladan n'a pas, dans son riche vocabulaire, de termes assez violents pour rejeter ce qu'il appelle «la charognerie égalitaire inaugurée en 1789».
Il est orgueilleux et n'a point le coeur simple. Il souffre d'être coudoyé par la foule. Il en veut au vulgaire d'être vulgaire, ce qui pourtant est dans l'ordre et selon la nature. Et comment ne voit-il point que son orgueil l'abaisse à de pitoyables puérilités? Que lui sert d'insulter au prodigieux effort des sociétés modernes qui essayent depuis cent ans, avec un génie et des succès divers, de s'organiser d'une manière équitable et rationnelle? Je veux bien qu'il n'admire point ce grand mouvement et qu'il garde un culte aux formes du passé. Encore doit-il sentir ce que de telles transformations ont d'inéluctable et de grand. Ce moyen âge qu'il nous oppose sans cesse et qu'il admire exclusivement, ce magnifique XIIIe siècle, qu'a-t-il donc accompli, sinon ce que nous entreprenons nous-mêmes aujourd'hui, c'est-à-dire la meilleure organisation possible de la société? Son oeuvre a duré quelques centaines d'années pendant lesquelles la vie a été sinon heureuse, du moins possible, et c'est assez pour que nous parlions avec respect de ce monde féodal qui s'est épanoui majestueusement comme le chêne royal de Vincennes. La maison avait été bâtie à grand labeur. C'était une haute maison à créneaux, flanquée de tours. Nos pères y vivaient; mais un jour elle s'est écroulée épouvantablement. Il fallait bien en construire une autre. Il fallait bien gâcher du plâtre en dépit des dégoûtés. C'est ce qu'on a fait. L'édifice n'est pas, sans doute, d'une symétrie auguste; il n'abonde pas en sculptures symboliques; je le trouve, pour mon goût, un peu plat. Mais il est logeable, et c'est le grand point. L'autre était-il donc parfait? Je crois que son grand mérite à vos yeux est de ne plus exister. C'est une jouissance d'artiste que de vivre par l'imagination dans le passé; mais il faut bien se dire que le charme du passé n'est que dans nos rêves et qu'en réalité le temps jadis, dont nous respirons délicieusement la poésie, avait dans sa nouveauté ce goût banal et triste de toutes les choses parmi lesquelles s'écoule la vie humaine. Je crois que M. Joséphin Péladan, dans ses haines comme dans ses amours, est la victime de son imagination artiste. Il est vrai qu'il a une politique qui est précisément celle de Grégoire VII. Il est pour le sacerdoce contre l'empire. Et ce violent théocrate soutient encore que la pierre a donné le diadème à Pierre, qui l'a donné à Rodolphe. Petra dedit Petro, etc. Mais M. Joséphin Péladan ne considère point assez que Grégoire VII n'a pas réussi et qu'il est mort.
M. Péladan affirme «que la pensée catholique est la seule qui ne soit pas une bourde stérile». Il est catholique à la manière de Barbey d'Aurevilly, c'est-à-dire avec beaucoup de superbe. Dans une notice éloquente consacrée à la mémoire de celui qu'il vénérait comme un aïeul et comme un maître, il reproche très âprement à l'archevêque de Paris de n'avoir pas suivi avec tout son clergé le cercueil de l'auteur des Diaboliques. Il érige ce vieux Barbey en père de l'Église et le tient pour le dernier confesseur de la foi. C'est là une opinion singulière et pleine de fantaisie.
Le hasard m'a mis entre les mains un numéro récent d'une Revue dirigée par les R. P. jésuites. Sans me flatter, et pour le dire en passant, je m'y vis fort malmené. Les petits pères m'ont traité sans douceur, tout comme ils traitent le Père Gratry et le Père Lacordaire. Je trouvai là un article où Barbey d'Aurevilly était au contraire fort ménagé. On lui tenait compte très largement d'avoir professé dans plusieurs articles le catholicisme le plus romain et insulté M. Ernest Renan, ce qui est oeuvre pie. On ne lui en reprochait pas moins sa légèreté, son étourderie et son peu de catéchisme. On voit que les petits pères ne pensent pas exactement sur Barbey d'Aurevilly comme M. Péladan. Je n'hésite pas à dire que ce sont les petits pères qui ont raison. Barbey d'Aurevilly fut un catholique très compromettant. M. Joséphin Péladan est plus dangereux encore pour ceux qu'il défend. Peut-être blasphème-t-il moins que le vieux docteur des Diaboliques, car le blasphème était pour celui-là l'acte de foi par excellence. Mais il est encore plus sensuel et plus orgueilleux. Il a plus encore le goût du péché. Ajoutez à cela qu'il est platonicien et mage, qu'il mêle constamment le grimoire à l'Évangile, qu'il est hanté par l'idée de l'hermaphrodite qui inspire tous ses livres; et qu'il croit sincèrement mériter le chapeau de cardinal! Tout cela semblera bizarre. Mais enfin le sens commun n'est pour un artiste qu'un mérite secondaire, et M. Joséphin Péladan est un artiste. Il est absurde si vous voulez, et fou tant qu'il vous plaira. Cependant il a beaucoup de talent.
Avec d'effroyables défauts et un tapage insupportable de style, il est écrivain de race et maître de sa phrase. Il a le mouvement et la couleur. Qu'on lui passe ses manies bruyantes, qu'on lui pardonne sa rage de fabriquer des verbes comme luner, rener, ceinturer, et l'on rencontrera çà et là, dans son nouveau livre, des pages d'une poésie magnifique.
Je me garderai bien de raconter ce livre. C'est une sorte de poème magique dont les épisodes sembleraient absurdes s'ils étaient exposés froidement et si le merveilleux du style ne soutenait plus le merveilleux du sujet. Il s'agit de deux époux, Adar, jeune mage comme M. Péladan lui-même, «saturnien vénusé», et une enfant trouvée élevée par un prêtre romain, la merveilleuse Izel, en qui la nature atteint les finesses de la statuaire florentine. Ce couple exquis promène son ardente lune de miel à Bayreuth dans une des saisons théâtrales consacrées à Wagner et que M. Péladan compare à la trêve de Dieu qu'inventa la charité catholique au moyen âge. Là, le désir d'Izel et d'Adar, exalté par le mysticisme sensuel du duo de Tristan et Yseult, se déchaîne comme un mal divin, éclate en crises nerveuses, devient un nirvana d'amour, un érotisme bouddhique, une euthanésie. Toute cette partie du livre est d'un sensualisme mystique dont le caractère est suffisamment exprimé par une sorte d'hymne d'une poésie étrange et profonde, qui célèbre chrétiennement la réhabilitation de la chair. Je citerai le morceau, non point dans son entier, mais en supprimant quelques formes trop particulières à la langue de M. Joséphin Péladan et qui eussent embarrassé des lecteurs mal préparés. Car les mages ont cela de terrible que leurs oeuvres sont ésotériques et ne veulent être comprises que des initiés.
Voici ces stances en prose:
Ô chair calomniée, chair admirable et triste, étroite compagnonne de notre coeur dolent, dolente comme lui—plus que lui pitoyable, ô toi qui pourriras.
Si tu n'es que d'un jour, si tu n'es que d'une heure, glorieux est ce jour, féconde cette heure….
Ce sont les yeux qui lisent les symboles avant l'esprit…
Ce sont les mains qui peinent et qui prient.
Ce sont les pieds qui montent.
Tu m'as fait malheureuse, Dieu juste, fais-moi grande: le Beau pour moi, c'est le Salut.
C'est affaire à M. Péladan d'accorder la glorification de la chair avec la doctrine chrétienne qu'il professe. Je n'ai qu'à signaler l'élégante mélancolie de cette prose d'artiste et de poète.
Après la saison de Bayreuth, Adar et Izel vont chercher à Nuremberg les impressions du passé. Là, dans cette ville où le temps semble s'être arrêté et qui montre intactes les formes de la vie familière et bizarre des aïeux, l'attitude d'Izel n'exprime plus l'idéalisme voluptueux. Le pur bronze florentin se déhanche comme ces figurines de dinanderie du XVe siècle, qui, dans leur ingénuité contournée, font la joie des amateurs. Une nuit, au clair de lune, comme il rêvait à sa fenêtre, le docteur Sexthental a vu sur un mur l'ombre d'un joli bas de jambe, pendant qu'Izel remettait sa jarretière. Il n'y a pas grand mal si l'on considère seulement l'âge et la figure du docteur, qui s'est desséché dans les bouquins. Mais ce qui donne à l'aventure une gravité singulière, c'est que Meister Sexthental est un mage très puissant qui, maître des éléments, peut à son gré quitter son corps visible et traverser «en corps astral» les murs les plus épais. Or, l'ombre d'un pied sur le mur l'a embrasé d'amour. Comme incube il satisfera sa passion. On sait qu'une femme ne peut pas se défendre d'un incube. Izel succombe dans des bras invisibles. Désormais l'infâme docteur Sexthenthal est entre elle et cet Adar qu'elle aimait si éperdument. Je ne vous dirai pas comment Adar trouve dans les sciences magiques le moyen de tuer l'incube aux pieds d'Izel. Ayant ainsi vengé son honneur, il croit avoir reconquis sa femme. Mais l'occulte le possède tout entier. Penché sans cesse sur ses fourneaux, il s'abîme dans des recherches sans nom; la soif de connaître le dévore. Izel délaissée se détache de lui. Étranger à tout ce qui l'entoure, il poursuit l'oeuvre, quand tout à coup il apprend qu'Izel, lasse de sa solitude et de son abandon, est prête à se donner à un amant dont elle est adorée. Cette fois Adar se réveille. Il renonce à la science pour retourner à l'amour. Il va s'efforcer de reconquérir Izel, tandis qu'il en est temps encore.
Il invoque une dernière fois les esprits de l'air, que son art tenait asservis, mais c'est pour qu'ils l'aident à regagner cette épouse qu'il a perdue par sa faute, dont en ce moment il guette la venue et qu'il vient surprendre comme un amant furtif.
Je transcris cette magnifique invocation presque tout entière. La page est presque sans tache:
Ô nature, mère indulgente, pardonne! Ouvre ton sein au fils
prodigue et las.
J'ai voulu déchirer les voiles que tu mets sur la douleur de vivre, et je me suis blessé, au mystère… Oedipe, à mi-chemin de deviner l'énigme, jeune Faust, qui regrette déjà la vie simple et du coeur, j'arrive repentant, réconcilié, ô menteuse si douce!
Fais ton charme, produis les mirages; je viens m'agenouiller devant ton imposture et demander ma place de dupe heureuse. Vous, forces sidérales qui m'avez obéi, Ariels, mes hérauts, je viens vous délivrer. J'abdique le pentacle auguste du macrocosme; ma double étoile est éclipsée; vous êtes libres, gnomes, sylphes, ondins et salamandres.
Une dernière fois, servez celui qui vous libère, Elémentals, larves de mon pouvoir! Avant de vous dissoudre, un verbe, un verbe encore!
Sylphes nocturnes, phalènes du désir, agacez-la du velours de vos ailes, celle qui va venir…
Rosée de minuit, humidité des fleurs, susurrement de l'eau, fluence du nuage et buée de la lune! Ô douce pollution de la nature en rêve, baptise de désir celle qui va venir!
Cette invocation ne vous rappelle-t-elle pas les adieux de Prospero au monde magique? «Vous, Elfes des collines, des ruisseaux, des lacs dormante et des bosquets… et vous, petits êtres qui au clair de lune tracez en dansant des cercles qui laissent l'herbe amère et que la brebis ne broute pas, et vous dont le passe-temps est de faire naître à minuit les champignons… lorsque je vous aurai ordonné de faire un peu de musique céleste pour opérer sur les sens de ces hommes, je briserai ma baguette de commandement, je l'enfouirai à plusieurs toises sous la terre, et plus avant que n'est encore descendu la sonde, je plongerai mon livre sous les eaux.»
Ces livres de M. Joséphin Péladan, il faut les prendre pour ce qu'ils sont, des féeries sans raison, mais pleines de poésie. Ces féeries sembleront parfois bien compliquées; elles manquent de naïveté, de candeur, de bonhomie. C'est la faute de l'auteur qui est éloquent et somptueux à l'excès. C'est aussi notre faute. Un merveilleux plus simple nous semblerait insipide, et l'on nous ennuierait si l'on nous contait Aladin, par exemple, ou les trois Calenders borgnes.
SUR JEANNE D'ARC[35]
I
[Note 35: Ceci fut écrit à propos des représentations du drame de M.
Jules Barbier sur le théâtre de la porte Saint-Martin. Depuis M. Joseph
Fabre nous a donné un «mystère» de Jeanne, plus vrai et plus touchant.]
Il y a de la piété dans le sentiment qui attire chaque soir les spectateurs, j'allais dire les fidèles, au théâtre où se joue le mystère de Jeanne d'Arc. Par l'exaltation sourde et puissante de la pensée populaire, Jeanne devient peu à peu la sainte et la patronne de la France. Une douce religion nous fait communier en elle; le récit de ses miracles et de sa passion est un évangile auquel nous croyons tous. Ses vertus sont sur nous.
Elle est l'exemple, la consolation et l'espérance. Divisés comme nous le sommes d'opinions et de croyances, nous nous réconcilions en elle. Elle nous réunit sous cette bannière qui conduisit ensemble à la victoire les chevaliers et les artisans, et ainsi la bonne créature achève d'accomplir sa mission. Elle est l'arche d'alliance; tout en elle signifie union et fraternité.
La candeur de sa foi chrétienne touche ceux de nous qui sont restés catholiques sincères, tandis que son indépendance en face des théologiens la recommande aux esprits qui professent le libre examen des Écritures. Car il est à peine exagéré de dire qu'elle est à la fois la dernière mystique et la première réformée, et qu'elle tend une main, dans le passé, à saint François d'Assise et l'autre main, dans l'avenir, à Luther.
Et par-dessus tout elle était simple; elle resta toujours si près de la nature que ceux qui ne croient qu'à la nature sourient à cette fleur des champs, à cette fraîche tige sauvage et parfumée, en sorte qu'elle fait encore les délices de ceux qui, dans leur philosophie, s'en tiennent aux apparences et craignent que tout ne soit illusion.
La loyauté avec laquelle elle servit son roi va droit au coeur de ceux-là, bien rares, qui gardent le deuil de l'ancienne monarchie. Elle vécut, s'arma, mourut pour la France, et c'est ce qui nous la rend chère à tous indistinctement. Étant d'humble naissance et pauvre, elle fit ce que n'avaient pu faire les riches et les grands. Dans la gloire et dans la victoire, elle aima les humbles comme des frères; par là, elle nous est douce et sacrée. Noire démocratie moderne ne peut que vénérer la mémoire de celle qui a dit: «J'ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des indigents.» Dicens quod erat misa pro consolations pauperum et indigentium.
Ce n'est pas tout encore. Il y avait en elle des contrastes charmants qui la rendent aimable à tous; elle était guerrière et elle était douce; elle était illuminée et elle était sensée; c'était une fille du peuple et c'était un bon chevalier; dans cette sainte féerie qui est son histoire, la bergère se change en un beau saint Michel. Comme Jésus et saint François d'Assise, ses patrons, elle fait descendre le ciel sur la terre, elle apporte au monde le rêve de l'innocence supérieure au mal et de la justice triomphante. Elle est la préférée des croyants et des simples, des artistes épris de symboles, des délicats, qui recherchent la forme achevée et parfaite.
Voilà ce que sent confusément la foule qui écoute chaque soir le drame de Jeanne d'Arc, ou, comme nous disions, le mystère; je crois que le mot est sur l'affiche. Entre nous, M. Jules Barbier n'était peut-être pas le poète qu'il fallait pour écrire le mystère de Jeanne d'Arc. Pour ma part, j'y aurais voulu plus de naïveté, plus de candeur, un art plus religieux, plus mystique. J'y aurais voulu un pinceau plus fin, trempé dans l'or et l'outremer des vieux enlumineurs. Je rêvais, sur un dessin un peu grêle à force de pureté, toutes les richesses d'un trésor d'église. Je rêvais le parfum de l'hysope et le chant des harpes célestes. Je rêvais des saintes qui fussent des dames, et des anges jouant du luth et tout à fait dans le goût de ce XVe siècle dont l'art fait songer à une forêt qui n'a encore que des bourgeons. Enfin, que ne rêvais-je pas?… J'aurais aimé surtout à voir Jeanne sous l'arbre des Fées. C'était un hêtre, j'y ai bien souvent pensé, un hêtre merveilleux, qui répandait une belle et grande ombre. On le nommait l'arbre des Fées ou l'arbre des Dames, car les fées étaient des dames aussi bien que les saintes; mais des dames voluptueusement parées et ne portant pas comme madame sainte Catherine une lourde couronne d'or. Elles aimaient mieux porter des chapeaux de fleurs. Or, ce hêtre était très vieux, très beau et très vénérable. On l'appelait aussi l'arbre aux Loges-les-Dames, l'arbre charminé[36], l'arbre fée de Bourlemont et le beau Mai. Comme les divinités grandes ou petites, il avait beaucoup de noms, parce qu'il inspirait beaucoup de pensées. Il s'élevait près d'une fontaine qu'on nommait la fontaine des Groseilliers et où, jadis, les fées s'étaient baignées, et une vertu était restée aux eaux de cette fontaine: ceux qui en buvaient étaient guéris de la fièvre. C'est pourquoi on la nommait aussi la bonne fontaine Aux-Fées-Notre-Seigneur, vocable ingénieux et doux, qui plaçait sous la protection de Jésus les petites personnes surnaturelles que ses apôtres avaient si rudement poursuivies sans pouvoir les chasser de leurs forêts et de leurs sources natales. Non loin de la source et de l'arbre, cachée sous un coudrier, une mandragore chantait. Toutes les magies rustiques étaient réunies dans ce petit coin de terre; un innocent paganisme y renaissait sans cesse avec les feuilles et les fleurs.
[Note 36: Quicherat met charmine, dont je ne puis découvrir le sens.
Ne faut-il pas lire charminé, carminata?]
Chaque année, le dimanche de Lætare, ou dimanche des Fontaines, qui est celui de la mi-carême, les filles et les garçons du village allaient en troupe manger du pain et des noix sous l'arbre des Fées, puis ils buvaient à la fontaine des Groseilliers, dont l'eau n'était pas bonne que pour les malades; les fées ont plus d'un secret. La marraine de Jeanne, de son nom Jeanne, femme d'Aubery, le maire, avait vu de ses yeux ces dames mystérieuses, et elle le confessait à tout venant. Pourtant elle était bonne et prude femme, point devineresse ni sorcière.
L'une de ces fées avait un bel ami, le seigneur de Bourlemont. Elle lui donnait des rendez-vous, le soir. Les fées sont femmes; elles ont des faiblesses. On fit un roman des amours de la fée et du chevalier et une autre marraine de Jeanne, dont le mari était clerc à Neufchâteau, avait entendu lire ce merveilleux récit qui, sans doute, ressemblait à l'histoire bien connue de Mélusine. Les fées avaient leur jour d'audience; quand on voulait les voir en secret, on y allait le jeudi. Mais elles se montraient peu. Une bonne chrétienne de Domrémy, la vieille Béatrix, disait innocemment:
—J'ai ouï conter que les fées venaient sous l'arbre, dans l'ancien temps. Pour nos péchés, elles n'y viennent plus.
La veille de l'Ascension, à la procession où les croix sont portées par les champs, le curé de Domrémy allait sous l'arbre des Fées et à la fontaine des Groseilliers, et il y chantait l'évangile de saint Jean. Faisait-il ces stations pour exorciser l'arbre et la source? Renouvelait-il, à son insu, les rites sacrés des païens? C'est ce qu'on ne peut pas bien démêler dans ce mélange de croyances ingénues. Je crois pourtant que ce prêtre chassait les fées.
Jeanne faisait avec les autres, une fois l'an, «ses fontaines», comme on disait. On goûtait, on dansait, on chantait. Avec ses compagnes, elle suspendait aux branches du hêtre sacré des guirlandes de fleurs. Elle ne savait pas qu'elle renouvelait ainsi les pratiques des ancêtres païens qui sacrifiaient aux fontaines, aux arbres et aux pierres et qui ornaient le tronc antique des chênes de tableaux et de statuettes votives. Elle ne savait pas qu'elle imitait ces vierges de la Gaule, prophétesses comme elle. Rien ne me touche à vrai dire comme ce paganisme inconscient. Notre mystère, qui décidément ne ressemblerait pas à la pièce de M. Jules Barbier, montrerait tout d'abord en Jeanne la jeune fille des champs, l'éternelle Chloé, célébrant le culte éternel de la nature.
Dans le mystère tel que je le rêve, et qui restera le chef-d'oeuvre inconnu, les fées parleraient.
Pour le plaisir de ceux qui voudraient les entendre, disons qu'un poète ingénieux les a déjà fait parler au bord de cette fontaine des Groseilliers; rappelons que M. Ernest Prarond a, dans la Voie sacrée, fait entendre le chant alterné des fées et des saintes.
Que ne pouvons-nous à notre tour exprimer en paroles rythmées la pensée profonde de ces dames de l'arbre et de la source, de ces dryades et de ces nymphes restées antiques dans l'âme sous leurs atours de châtelaines et dans la grêle mignardise qui sied aux belles amies du sire de Bourlemont?
Elles disaient à Jeanne:
—Jeannette, vois, la terre est fleurie; le ciel est léger. La nature t'est douce; sois douce à la nature. Aime. Crois-en les fées. Aime. C'est nous qui faisons pousser l'aubépine sur la chair décomposée des morts. Tout passe. Hors le plaisir, tout est illusion. Crois-en notre éternelle jeunesse. Aime. Rien au monde ne vaut un sacrifice. Nous avons bien ri à la barbe du vieil ermite qui vint nous exorciser au temps du roi Dagobert. Nous sommes le frémissement du feuillage, le rayon de la lune, le parfum des fleurs, la volupté des choses, l'ivresse des sens, le frisson de la vie, le trouble de la chair et du sang… Tu es belle, ô Jeannette. Ta jeunesse est en fleur. Aime!
Les fées parleraient ainsi, et on les verrait flotter dans l'air semblables aux vapeurs qui montent des prairies dans les soirs d'été. Mais les dames sainte Catherine et sainte Marguerite apparaîtraient au bord de la fontaine, lumineuses comme des figures de vitrail et portant des couronnes d'or, et elles diraient:
—Jeanne, sois bonne fille!
Et notre mystère suivrait pas à pas les chroniques. Mais toutes les images épanouies dans la pensée humaine, toutes les formes de nos rêves, de nos craintes et de nos espérances seraient visibles et parlantes dans un costume du XVe siècle. On y verrait Dieu le père en habit d'empereur, la vierge Marie, les anges, les vertus théologales, les neufs preuses, la Sibylle de Cumes, Deborah, Lucifer, les sept péchés capitaux, tous les diables, enfin la terre, le ciel et l'enfer. Et des milliers de scènes nous conduiraient en cent et une journées au bûcher de Rouen. S'il faut être juste, s'il le faut absolument, je ne reprocherai point à M. Jules Barbier de n'avoir pas conçu son ouvrage sur ce plan. D'abord, il n'aurait pas pu: c'est trop difficile. Et puis, si, par impossible, il était parvenu à le faire, on n'aurait pu le jouer et c'eût été dommage. Nous n'aurions pas vu madame Sarah Bernhardt en Jeanne d'Arc. Elle y est la poésie même. Elle porte sur elle ce reflet de vitrail que les apparitions des saintes avaient laissé—du moins nous l'imaginons—sur la belle illuminée de Domrémy.
II
Madame Sarah Bernhardt est à la fois d'une vie idéale et d'un archaïsme exquis; elle est la légende animée. Si sa belle voix a paru trop faible par moments, c'est la faute du poème,—je crois qu'on dit le poème, en langage de théâtre. Si l'on avait mieux suivi la simple vérité, madame Sarah Bernhardt n'aurait pas à enfler sa voix pour débiter des tirades vibrantes. Jeanne ne déclamait jamais. Beaucoup de ses paroles nous ont été conservées; elles sont tantôt d'une brièveté héroïque, tantôt d'une finesse souriante. Aucune ne prête à de grands éclats de voix. Ceux qui l'ont entendue disent qu'elle avait la voix douce, une voix de jeune fille. Je citerai à ce propos une page intéressante d'un livre récent, la Jeanne d'Arc du très regretté Henri Blaze de Bury[37]. C'est une histoire écrite avec une bonne foi parfaite, un tour poétique et singulier, un enthousiasme qui ne lasse jamais parce qu'il n'est jamais banal, et aussi une certaine fantaisie dont la page qu'on va lire donnera l'idée. Après avoir rappelé, comme nous venons de faire, que Jeanne, au dire de ceux qui vivaient près d'elle, avait la voix jeune et pure, l'historien ajoute:
[Note 37: Un vol. in-8°.]
Remarquons la vibration particulière de sa voix: Vox infantilis, quelque chose d'immaculé, de virginal; et notons, à trois siècles de distance, le même phénomène chez une autre héroïne de notre histoire. Charlotte Corday avait également cette limpidité d'accent, cet enchantement de la voix. Un peintre allemand nommé Hauer, qui crayonna ses traits in extremis et ne la quitta qu'au marchepied de la charrette infâme, a constaté ce don exquis, et sans établir de parallèle entre la grande libératrice du sol national au XVe siècle et celle que Lamartine appelait l'Ange de l'assassinat, encore est-il permis de relever un signe d'ineffable pureté, commun à ces deux belles âmes.
J'ai lu jadis, je ne sais plus trop dans quel grimoire, que l'alchimiste Albert le Grand avait à son service une jeune fille qu'il avait prise uniquement sur la garantie de sa voix dont le timbre disait aussi pureté, candeur, virginité. Un beau matin, le maître l'envoie chercher un pot de vin chez le tavernier du voisinage; vingt minutes s'écoulent, elle rentre. Albert, du fond de son cabinet et toujours plongé dans ses livres, adresse à la servante une question; elle y répond de la porte, et lui, sans même l'avoir vue, sans autre indice que la simple résonance phonique: «Ribaude, s'écrie-t-il, fille à soldats, va-t'en, je te chasse!» Que s'était-il passé? Juste ce que le vieux savant reprochait à sa servante. Et que lui reprochait-il?
De ne plus être maintenant ce qu'elle était encore tantôt.
La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,
Quelque diable aussi…..
le diable, ou quelque lansquenet aventureux et de belle mine. Le fait est que la jouvencelle n'en revenait pas, mettant tout sur le compte de la sorcellerie. Qui serait venu lui dire que le timbre instantanément altéré de sa voix l'avait seul trahie, l'eût à coup sûr bien étonnée. Vox infantilis, signe mystérieux, auquel les anges du ciel et de la terre se reconnaissent, et que la Pucelle conserva jusqu'à la fin.
Henri Blaze de Bury a laissé dans son récit une certaine place au merveilleux. Il ne croit pas que, dans une telle histoire, tout puisse s'expliquer humainement. Il veut bien, selon une image qui lui appartient, mettre un peu de jour dans la forêt enchantée sans cesse accrue avec les âges. Mais il ne rompt point le charme. Je crois, pour ma part, que rien dans la vie de Jeanne d'Arc ne se dérobe, en dernière analyse, à une interprétation rationnelle. Là, comme ailleurs, le miracle ne résiste pas à l'examen attentif des faits. Le tort de ses biographes est de trop isoler cette jeune fille, de l'enfermer dans une chapelle. Ils devraient, au contraire, la placer dans son groupe naturel, au milieu des prophétesses et des voyantes qui foisonnaient alors: Guillemette de la Rochelle, que Charles V fit venir à Paris, vers 1380, la bienheureuse Hermine de Reims, sainte Jeanne-Marie de Maillé, la Gasque d'Avignon, conseillère de Charles VI, les pénitentes du frère Richard et quelques autres encore qui eurent en commun avec Jeanne les visions, les révélations et le don de prophétie. Vallet de Viriville, le plus perspicace des historiens de Jeanne, a montré la voie.
Il faudrait rechercher ensuite par quel lent et profond travail l'âme chrétienne se forma l'idée de la puissance de la virginité et comment le culte de Marie et les légendes des saintes préparèrent les esprits à l'avènement d'une Catherine de Sienne et d'une Jeanne d'Arc. Notre Jeanne ne perdrait rien à être expliquée de la sorte. Elle n'en paraîtrait ni moins belle ni moins grande, pour avoir incarné le rêve de toutes les âmes, pour avoir été véritablement celle qu'on attendait. On peut dire à cet égard que l'histoire ne détruira, pas la légende.
III
Il me reste un mot à dire du livre nouveau de M. Ernest Lesigne[38]. L'auteur nie que Jeanne d'Arc ait été brûlée à Rouen. Et, pour soutenir cette thèse, il identifie à la vraie Jeanne cette fausse Jeanne dont nous ayons raconté ailleurs l'histoire incroyable, cette Claude ou Jeanne qui parut en Lorraine l'an 1436, se fit reconnaître par les frères de Jeanne d'Arc et par les bourgeois d'Orléans, épousa Robert des Armoises et, après les aventures les plus singulières, mourut dans son lit, entourée de la vénération des siens. Cela est étrange, en effet. Mais, d'un autre côté, la mort de Jeanne est attestée par des témoins qui déposèrent au procès de 1455. Aucun fait historique, aucun n'est mieux établi que celui-là. M. Lesigne nous promet de s'expliquer sur ce point dans un nouvel ouvrage. Je suis curieux de voir comment il se tirera d'affaire. Car il s'est mis dans une situation vraiment difficile.
[Note 38: La Fin d'une légende. Vie de Jeanne d'Arc (de 1409 à 1440, sic), par Ernest Lesigne, 1 vol. in-18.]
SOUS LES GALERIES DE L'ODÉON
19 janvier.
I
Je passais sous les galeries de l'Odéon. Un vieux poète, un maître d'études et deux étudiants y feuilletaient des livres non coupés. Sans souci des courants d'air froid qui leur glissaient sur le dos, ils lisaient ce que le hasard et le pli des feuilles leur permettaient de lire. En les observant, je songeais à ce livre que rêve M. Stéphane Mallarmé, à ce récit merveilleux qui présentera trois sens distincts et superposés, et qui offrira une fable intéressante, exactement suivie, à ceux mêmes qui liront sans couper les pages. Je me figurais mon vieux poète, mon maître d'étude et mes deux étudiants promenant avec ivresse sur un tel livre leur nez rougi par le froid, et je louais en mon coeur le poète ingénieux d'avoir, dans sa bonté, préparé un aliment aux pauvres lecteurs qui, comme les moineaux, vivent en plein air et qui se nourrissent de littérature aux étalages des bouquinistes. Mais, en y songeant mieux, je doute si le plaisir de ces doux vagabonds n'est pas plus délicieux tel qu'ils le goûtent, et s'il n'y a pas un charme pour eux, le charme du mystère, dans ces brusques suspensions du sens qu'apportent les pages que le couteau de bois n'a pas encore détachées. Ces liseurs en plein air doivent avoir beaucoup d'imagination. Tout à l'heure, ils s'en iront par les rues froides et noires, achevant dans un rêve la phrase interrompue. Et sans doute ils la feront plus belle qu'elle n'est en réalité. Ils emporteront une illusion, un désir, tout au moins une curiosité. Il est rare qu'un livre nous en laisse autant quand nous le lisons tout entier, à loisir.
Je voudrais bien les imiter quelquefois et lire aussi certains livres sans les couper. Mais mon devoir s'y oppose. Hélas! il est si agréable de picorer dans les livres! J'ai pour ami un commissionnaire du quai Malaquais; et cet homme simple est un grand exemple du charme qui s'attache aux lectures interrompues. De temps à autre, il m'apportait une crochetée de bouquins. Ces relations lui permirent de m'apprécier, et il jugea, après deux ou trois visites, que je n'étais pas fier, ayant d'ailleurs peu sujet de l'être, puisque je prenais toute ma science dans les livres. De fait, il portait sur son dos plus de savoir que je n'en porte dans ma tête. Son assurance s'en accrut justement et un jour il me dit, en se grattant l'oreille:
—Monsieur, il y a quelque chose que je voudrais bien savoir. Je l'ai demandé à plusieurs personnes qui n'ont pas su me le dire. Mais vous le savez, vous. Oh! c'est une chose qui me tourmente depuis bientôt cinq ans.
—Quelle chose?
—Il n'y a pas d'indiscrétion?…
—Parlez, mon ami.
—Eh bien! monsieur, je voudrais bien savoir ce qu'est devenue l'impératrice Catherine?
—L'impératrice Catherine?
—Oui, monsieur, je donnerais bien quelque chose pour savoir si elle a réussi.
—Réussi?…
—Oui, j'en suis resté au moment où les conjurés veulent tuer l'empereur Pierre, et ils ont bien raison! J'ai lu l'histoire sur un cornet de tabac. Vous comprenez: il n'y avait pas la suite.
—Eh bien, mon ami, l'empereur Pierre a été étranglé et Catherine fut proclamée impératrice.
—Vous en êtes sûr?
—Parfaitement sûr.
—Oh! tant mieux! j'en suis bien content.
Et, reprenant son crochet, il me souhaita le bonsoir.
Je l'envoyai à l'office boire un verre de vin à la santé de la grande
Catherine. C'est de ce jour que date notre amitié.
Nos liseurs des galeries de l'Odéon n'en étaient point restés, comme mon commissionnaire, à la conspiration de la princesse Daschkoff. Mais ils ne feuilletaient rien de bien neuf, et je soupçonne le maître d'études d'avoir dévoré plusieurs pages du Tableau de l'amour conjugal. Il soulevait de ses gros doigts les feuillets fermés de trois côtés et il y fourrait le nez comme un cheval dans sa musette.
L'étalage était triste, fané; on n'y respirait pas la bonne odeur du papier frais. On n'y voyait pas des piles de livres, jaunes, avec cette mention imprimée sur une bande de papier: Vient de paraître.
Les gens du monde ignorent ce que c'est que la pile. Les gens du monde lisent les romans nouveaux dans la Revue des Deux Mondes. Ils ne les achètent jamais en volume. Ils n'en ont nulle envie; mais le voudraient-ils qu'ils ne le pourraient pas. Ce n'est pas leur faute; ils ne savent point. Quand une dame, par extraordinaire, veut se procurer un livre récent, elle l'envoie demander au papetier voisin, qu'elle prend, de bonne foi, pour un libraire. Le papetier, qui n'a jamais vu de sa vie d'autres ouvrages que ceux de MM. Ohnet et de Montépin, est fort embarrassé quand on lui demande la Chèvre d'or de Paul Arène. Mais il est trop habile pour laisser voir son ignorance. Aussi bien inspiré que le gargotier de la butte Montmartre, à qui mon ami Adolphe Racot demandait une aile de phénix et qui répondait: «Nous venons de servir la dernière», ce rusé papetier déclare que: «la Chèvre d'or, il n'y en a plus!» On porte cette réponse à la belle liseuse, qui ne lira pas la Chèvre d'or, faute de l'avoir découverte. Ce qui, d'ailleurs, est souverainement juste; car la véritable beauté ne doit se montrer qu'aux initiés. On n'imagine pas combien il est difficile aux gens du monde de se procurer un petit volume in-18 jésus de trois francs cinquante. Je sais deux ou trois salons littéraires où tout le monde lit ce qu'il est convenable de lire; mais où personne ne serait capable de se procurer en vingt-quatre heures un de ces livres qu'il «faut» avoir lus. Un exemplaire qui vient de l'auteur ou d'une gare de chemin de fer, fait le tour du salon et sert à soixante personnes. On se le prête comme une chose unique; et c'est une chose unique, en effet. Le papetier du faubourg Saint-Honoré a dit qu'il n'y en avait plus. Après avoir passé pendant trois mois par les plus belles mains du monde, il est pitoyable à voir, fripé, bâillant du dos, encorné à merveille, et comme l'Hippolyte de Racine, sans forme et sans couleur. On se le passe encore. Il rend l'âme, et, tout expirant, il faut qu'il satisfasse à la curiosité intellectuelle et aux plaisirs moraux de la baronne N…, de la comtesse de N… Il y a des gens du monde qui rencontrent M. Paul Hervieu tous les soirs et qui ne seraient pas capables de découvrir dans tout Paris un seul volume de M. Paul Hervieu. Au XVIIIe siècle, les écrits poétiques et galants couraient en manuscrit dans les ruelles; les moeurs à cet égard ont moins changé qu'on ne croit, et il n'est pas dans les usages aristocratiques d'acheter un livre. On coule dans le cercle l'exemplaire unique. Cette méthode n'est pas sans inconvénient. Des lettres qui n'étaient écrites que pour deux beaux yeux, ont ainsi fait le tour du monde parisien entre les pages 126 et 127 de Mensonge. On m'a montré un exemplaire de Fort comme la mort, qui avait servi de buvard à une très jolie personne. Une ligne d'écriture y restait empreinte à l'envers. On la croyait indéchiffrable, quand une curieuse, aux mains de laquelle le livre était venu, s'avisa de regarder dans un miroir la page maculée. Elle lut très nettement dans la glace: «Je t'envoie mon coeur dans un baiser». C'était la dernière ligne d'une lettre qui ne portait point de signature. Il y a quelques années M. Gaston Boissier vantait à quelques amis l'esprit ingénieux d'une dame qui variait à l'infini, dans une même correspondance, les formules finales de ses lettres.
Le commandant Rivière, qui l'avait écouté, restait surpris.
—Je croyais, dit-il, que toutes les femmes finissaient leurs lettres par cette formule: «Je t'envoie mon âme dans un baiser». Il en faut induire que Fort comme la mort ne trahissait personne. Le prêt des livres ne laisse pas d'être périlleux.
J'ai donné de cet usage une raison qui, sans doute, est une raison suffisante. Mais, s'il en est des raisons comme de la grâce, qui ne suffit pas quand elle est suffisante, à ce que disent les théologiens, nous chercherons quelque autre origine à la noble coutume de n'acheter de romans que dans les gares de chemins de fer. Nos petits volumes brochés font mauvais effet sur les tables, dans ces salons d'un ton fin ou d'un éclat sombre, que les femmes de goût savent aujourd'hui meubler avec harmonie. Ce sont des tableaux achevés où l'on ne peut ajouter que des fleurs et des femmes. Une seule couverture jaune y met une fausse note. Ce jaune a été adopté par tous les éditeurs, qui considèrent qu'il se voit de loin dans les vitrines des libraires. Mais il est criard dans un intérieur discret, où tout se tait et s'apaise. On a voulu y remédier, voilà cinq ou six ans, en fabriquant, avec des morceaux de chasubles, des couvertures fleuries qui faisaient ressembler les dialogues de Gyp et les romans de M. Paul Bourget à des livres d'heures et à des missels. Mais ces livres aimés n'étaient plus reconnaissables, vêtus comme des évêques et comme des chantres. Ils semblaient trop lourds et trop magnifiques pour être lus au coin du feu. Peu à peu on laissa les ornements ecclésiastiques, et la chemise jaune reparut.
Les éditeurs ne pourraient-ils habiller nos romans d'un petit cartonnage élégant et sobre? C'est l'usage en Angleterre, où l'on vend les livres d'imagination en plus grand nombre qu'en France. Ici, le regretté Jules Hetzel, qui était un homme d'esprit et un fertile inventeur, l'a tenté: il y a perdu de l'argent. C'était dans l'ordre. Mais son invention ne pourrait-elle profiter à autrui? Cela aussi serait dans l'ordre.
La librairie Quantin a essayé des couvertures d'un aspect charmant et grave. Ce ne sont ni tout à fait des brochures, ni tout à fait des cartonnages. Cela est léger et cela meuble. J'ai là, sur ma table, un très joli livre de M. Octave Uzanne, les Zigzags d'un curieux, qui est ainsi vêtu d'un papier bleu sombre à grain de maroquin et doré avec élégance. Ce type pourrait être appliqué aux romans publiés par Calmann Lévy, Charpentier ou Ollendorff. Ce sont les symbolistes et les décadents, je dois le dire, qui s'entendent le mieux à habiller joliment un livre. Ils revêtent leurs vers et leurs «proses» d'une espèce de galuchat ou d'une sorte de peau de crocodile, avec lettres dorées, d'une parfaite élégance.
Après tout, cela n'importe peut-être pas autant que je crois. Ce qui me surprend, c'est qu'il n'y ait pas de courtiers pour offrir le matin les nouveautés littéraires dans les quartiers riches. Ce serait une industrie à créer et il me semble qu'un habile homme y ferait ses affaires.
Mais nous voilà bien loin de l'Odéon, et je n'ai point dit ce que c'était que la pile. Je le dirai, car il faut instruire les infidèles, il faut évangéliser les gentils. Les jours de grandes mises en vente, quand un éditeur lance, par exemple, l'Immortel, Mensonges ou Pêcheur d'Islande, les libraires revendeurs et spécialement ceux des galeries de l'Odéon ne se contentent pas d'exposer au bon endroit de l'étalage deux ou trois exemplaires du livre du jour; ils en élèvent des tas de douze, de vingt-quatre, de trente-six, monuments superbes, piliers sublimes qui proclament la gloire de l'auteur. C'est la pile! Il faut être célèbre ou méridional pour l'obtenir. Elle signifie fortune et célébrité. Les Grecs l'eussent nommée la stèle d'or. Elle porte aux nues les noms d'Alphonse Daudet, de Paul Bourget, d'Émile Zola, de Guy de Maupassant, de Pierre Loti. J'ai vu, j'ai vu de jeunes auteurs, les cheveux épars, tomber en pleurant aux pieds de Marpon, qui leur refusait la pile. Hélas! ils priaient et pleuraient en vain.
II
C'est comme je vous je dis. Il n'y avait point de piles, ce jour-là, dans les galeries de l'Odéon. Mais on voyait dans la vitrine réservée aux chefs-d'oeuvre de typographie une jolie petite édition du Manteau de Joseph Olénine, par le vicomte de Vogüé, de l'Académie française. C'est un conte fantastique qu'on peut comparer à l'incomparable Lokis. Je ne peux pas mieux dire, comme dit Charlemagne quand il donne son fils à la belle Aude. Dans le conte de M. de Vogüé, ainsi que dans celui de Mérimée, il y a une princesse polonaise d'un parfum subtil et capiteux. Et quand le bon M. Joseph Olénine respire avec ivresse une pelisse de zibelines, il n'est pas si étrangement fou qu'il en a l'air. Car la comtesse ***ska a empreint cette fourrure d'une odeur dont on meurt. M. Joseph Olénine reçoit finalement le prix de son fétichisme sincère et profond. Une nuit, dans le château de la comtesse ***ska, dont il est l'hôte, en embrassant comme de coutume sa pelisse bien-aimée, il trouve dans cette pelisse, par le plus grand des hasards, une femme palpitante et dont le souffle humide effleure son front.
Un moins galant homme aurait cru reconnaître la comtesse. Mais M. Joseph Olénine se persuade sur quelques légers indices que la visiteuse nocturne est un fantôme, une dame morte depuis longtemps et qui revient aimer en ce monde, faute d'avoir trouvé dans l'autre un meilleur emploi de ses facultés. M. Joseph Olénine, pensant avec raison qu'il faut être discret, même quand il s'agit d'une dame d'outre-tombe, ne confia pas au comte ***ski sa bonne fortune; et, satisfait peut-être de ce silence, le fantôme revint souvent.
J'ai trouvé aussi sous les doctes arcades de l'Odéon, parmi les rares nouveautés de la semaine, un «conte astral» de M. Jules Lermina, À brûler. On y voit un homme qui sort de lui-même à volonté. C'est précisément la donnée d'un épisode du livre de M. Joséphin Peladan, la Victoire du mari, dont nous avons déjà parlé[39]. Nous nous retrouvons en plein magisme; nous entendons résonner de nouveaux le mystérieux linga-sharra, formule puissante, à l'aide de laquelle les mages sortent de leur corps visible. Papus affirme que le conte de M. Jules Lermina est conforme aux données de la science ésotérique, et Papus est un grand mage: M. Joséphin Peladan le dit. Au reste, M. Jules Lermina excelle à conter des contes extraordinaires. Il a donné deux volumes d'Histoires incroyables que je recommande à tous ceux qui aiment l'étrange et le singulier, mais qui veulent que le merveilleux soit fondé sur la science et l'observation. C'est là précisément le grand mérite de M. Jules Lermina. Il part d'une donnée positive pour s'élancer de prodige en prodige.
[Note 39: Voir p. 233.]
Jules Lermina, Joséphin Peladan, Léon Hennique, Gilbert-Augustin Thierry, Guy de Maupassant lui-même dans son Horla, voilà bien des esprits tentés par l'occulte! Notre littérature contemporaine oscille entre le naturalisme brutal et le mysticisme exalté. Nous avons perdu la foi et nous voulons croire encore. L'insensibilité de la nature nous désole. La morne majesté des lois physiques nous accable. Nous cherchons le mystère. Nous appelons à nous toutes les magies de l'Orient; nous nous jetons éperdument dans ces recherches psychiques, dernier refuge du merveilleux que l'astronomie, la chimie et la physiologie ont chassé de leur domaine. Nous sommes dans la boue ou dans les nuages. Pas de milieu. Voilà ce que nous avons tiré d'une heure de bouquinage sous les galeries de l'Odéon.
M. ÉDOUARD ROD[40]
Quand il analysait dans le journal le Temps, il y a un an presque jour pour jour, le Sens de la vie, certes M. Edmond Scherer ne prévoyait pas le récit désolé qui y fait suite aujourd'hui, et j'imagine que les Trois Coeurs lui eussent causé quelque surprise s'il avait vécu assez pour les connaître. Dans le Sens de la vie, M. Edouard Rod laissait son héros marié et père de famille. M. Edmond Scherer avait cru de bonne foi que c'était là le dénouement. L'auteur, il est vrai, n'avait pas conclu; mais l'éminent critique concluait pour lui, que se marier et être père c'est à peu près tout l'art de vivre; que, s'il nous est impossible de découvrir un sens quelconque à ce qu'on nomme la vie, il convient de vouloir ce que veulent les dieux, sans savoir ce qu'ils veulent, ni même s'ils veulent et que ce qu'il importe de connaître, puisqu'enfin il s'agit de vivre, ce n'est pas pourquoi, c'est comment.
[Note 40: Les Trois Coeurs, par Edouard Rod, 1 vol. in-18.]
M. Edmond Scherer était un sage qui ne se défiait pas assez de la malice des poètes. Il ne pénétrait point le secret dessein de M. Edouard Rod, qui est de nous montrer, après l'Ecclésiaste, que tout n'est que vanité, et c'est ce dessein qui éclate dans les Trois coeurs. Car voici que Richard Noral, son héros, se réveille dans les bras de la douce Hélène, qu'il a épousée, aussi désenchanté que le roi Salomon lui-même, lequel, à la vérité, avait fait du mariage une expérience infiniment plus étendue.
Hélène n'a pas donné le bonheur à Richard et pourtant Hélène est une noble et tendre créature. Mais elle n'est point le rêve, elle n'est point l'inconnu, elle n'est point l'au delà. Et cette infirmité, commune à tous les êtres vivants, la déshonore lentement dans l'imagination délicate et stérile de son mari rêveur. Artiste sans art, Richard demande follement à la vie de lui apporter les formes et l'âme de ses propres songes, comme s'il y avait pour nous d'autres chimères que celles que nous enfantons. N'ayant ni l'originalité de l'esprit ni la générosité du coeur, il s'excite au sensualisme mystique en contemplant les compositions des préraphaélites. Il se demande avec Dante-Gabriel Rosetti:
—Par quelle parole magique, clef des sentiers inexplorés, pourrai-je descendre au fond des abîmes de l'amour?
Il se nourrit de la Vita nuova; c'est-à-dire qu'il vit du rêve d'un rêve. M. Edouard Rod nous dit qu'il était naturellement «bon et noble», mais qu'il se montrait à ses mauvaises heures «égoïste, despote et cruel», et qu'il y avait deux hommes en lui. Je n'en vois qu'un seul, un égoïste sans tempérament, qui croit que l'amour est une élégance.
Fatigué d'Hélène, qui ne lui a pas donné l'impossible, il porte son ennui et ses curiosités chez une aventurière vaguement américaine, d'âge incertain, peut-être veuve, Rose-Mary, qui a traversé la vie en sleeping, en paquebot, en landau de louage, et qui n'a pas beaucoup plus de souvenirs que les dix-huit colis qu'elle traîne sans cesse avec elle de New-York à Vienne, de Paris à San Francisco et dans toutes les villes d'eaux, et sur toutes les plages. Fleur éclatante de table d'hôte, beauté tapageuse, nature vulgaire sous des dehors singuliers, elle est, au fond, très bonne femme, pleine de piété pour les bêtes, sentimentale, capable d'aimer et d'en mourir. Et c'est une rastaquouère au coeur simple, qui rêve le pot-au-feu. Elle aime éperdument Richard. M. Edouard Rod nous dit: «Quand Rose-Mary fut sa maîtresse, Richard se sentit malheureux». Il se désolait. Il pensait: «Je me suis trompé. Je me suis trompé sur elle, sur moi, sur tout! Elle ne ressemble pas à Cléopâtre. Elle n'a aucun trait des grandes amoureuses.»
Non, Rose-Mary ne ressemblait pas à Cléopâtre. C'était à prévoir. Faute de s'en être avisé à temps, voilà Richard dans une situation pénible. Hélène a tout appris. Elle ne fait point de reproche à son mari, mais sa douleur pudique, son silence, sa pâleur ont plus d'éloquence que toutes les plaintes. Richard en est touché parce qu'il a du goût. Sa fille Jeanne, toute petite, souffre par sympathie. «La mère et la fille semblaient vivre de la même vie et dépérir du même mal.» La maison a l'air d'une maison abandonnée; on y respire un souffle de malaria. La salle de travail, la bibliothèque, où jadis la famille se réunissait dans un calme riant, maintenant déserte, respectée, pleine de souvenirs, fait peur; on dirait la chambre du mort.
En passant de ce home lugubre au petit salon d'hôtel garni égayé par Rose-Mary de bibelots exotiques, Richard ne faisait que changer de tristesses et d'ennuis. Comme Hélène, Rose-Mary aimait et souffrait. Et, par la douleur comme par l'amour, qui sont deux vertus, Rose-Mary l'emportait sur la chaste et fière Hélène, épouse et mère. Pour le dire en passant, il y a une chose que je ne conçois pas dans cette excellente Rose-Mary, qui avait de si grands chapeaux et un si bon coeur. C'est sa résignation. Elle ne défend pas cet amour qui est sa vie: elle est toujours prête à céder. Point jalouse, point violente, elle n'inflige pas à ce nouvel Adolphe les fureurs d'une Ellénore. Elle est étrangement inerte et douce devant la trahison et l'abandon. Je ne dis pas qu'une telle manière d'être soit invraisemblable; je n'en sais rien. Et tout est possible. Mais je voudrais qu'on me montrât mieux à quelle source cette femme sans goût et sans esprit puise une si rare vertu. Elle n'a ni rang dans le monde, ni mari ni fils. Je voudrais savoir d'où lui vient la force de souffrir en silence et de mourir en secret.
Car elle meurt. Du pont d'un de ces transatlantiques où elle prit tant de fois passage, une nuit, elle se jette dans la mer, et personne ne saura comment ni pourquoi elle est morte. C'est beaucoup de discrétion pour une personne qui portait des toilettes tapageuses et voyageait avec dix-huit colis.
La vierge d'Avallon, et ce souvenir n'est pas pour déplaire à Richard Noral, la vierge d'Avallon, que Tennyson a chantée, mit moins de négligence dans son suicide. Mourant pour Arthur, elle voulut qu'il le sût, et c'est elle-même qui, couchée morte dans une barque, apporta au chevalier son aveu dans une lettre:
Vivante on me nommait la vierge d'Avallon. …
Pendant que Rose-Mary se noyait très simplement et très sincèrement pour lui, Richard fréquentait le salon de madame d'Hays. C'était, paraît-il, une charmante personne que madame d'Hays. Veuve après quelques mois de mariage, elle avait acquis à peu de frais une liberté également précieuse pour ses adorateurs et pour elle-même. Richard admirait en madame d'Hays «cette merveilleuse harmonie des traits, du teint, des regards, des mouvements, du son de la voix, qui faisait de la jeune femme un être exceptionnel, un être de rêve en dehors et au-dessus de la notion de la beauté». Et madame d'Hays ne voulait point de mal à Richard. En revenant du Bois, elle répondait du fond de son landau par un joli sourire au salut qu'il lui adressait; ils allaient beaucoup au théâtre ensemble; ils parlaient de Shelley et des Préraphaélites. Si bien que Richard faillit l'aimer. Il s'y fût laborieusement appliqué, selon sa coutume, si la mort de sa fille ne l'avait rappelé brusquement dans la solitude de sa maison, auprès d'Hélène en pleurs. La petite Jeanne est morte d'une fluxion de poitrine; mais c'est la tristesse de sa mère et l'indifférence de son père qui ont épuisé lentement cette ardente et frêle nature. La petite Jeanne est morte; quelques mois se passent; le jardin où elle cueillait des fleurs refleurit. Richard, songeant à l'enfant, qui était son enfant, murmure:
«Quels délicieux souvenirs elle nous a laissés!»
Et il ajoute:
«Et ces souvenirs ne valent-ils pas la réalité?»
Parole abominable! Celui qui pardonne à la nature la mort d'un enfant est hors du règne humain. Il y a du monstre en lui. Sans doute, il est affreux de penser que les enfants deviendront des hommes, c'est-à-dire quelque chose de pitoyable ou d'odieux. Mais on n'y pense pas. Pour les aimer, pour les élever, pour vouloir qu'ils vivent, on a les raisons du coeur, qui sont les grandes, les vraies, les seules raisons.
Ce Richard Noral est un misérable, qui gâche à la fois le mariage et l'adultère, et qui cherche Cléopâtre. Mais, imbécile, qu'en ferais-tu de Cléopâtre, si tu la rencontrais? Tu n'es ni l'exquis César ni le rude Antoine, pour t'enivrer à cette coupe vivante et tu n'as pas l'air d'un gaillard à fondre les légions en baisers. Vois ton ami Baïlac. Il est toujours content, ton ami. Il ne cherche pas Cléopâtre et il la trouve dans toutes les femmes. Il est sans cesse amoureux, et sa femme ne le tourmente jamais. Cet habile homme a tout prévu: elle est toujours enceinte. Ton ami Baïlac est comme Henri IV: il aime les duchesses et les servantes. Ce qu'il demande à la femme, c'est la femme et non pas l'infini, l'impossible, l'inconnu, Dieu, tout, et la littérature. Il se conduit mal, j'en conviens, il se conduit très mal; mais ce n'est pas pour rien; c'est un mauvais sujet, ce n'est point un imbécile. Il aime sans le vouloir, sans y penser, tout naturellement, avec une ardeur ingénue, et cela lui fait une sorte d'innocence.
Tu le crois une brute parce qu'il ne comprend pas bien les sonnets de Rossetti; mais prends garde qu'à tout prendre il a plus d'imagination que toi. Il sait découvrir la native beauté des choses. Et toi, il te faut un idéal tout fait, il te faut la Pia, non telle qu'elle fut en sa pauvre vie mortelle, mais telle que l'art du poète courtois et du peintre exquis l'ont faite. Il te faut des ombres poétiques et des fantômes harmonieux. Que cherches-tu autre chose? Et pourquoi troublais-tu Rose-Mary?
On te dit égoïste, on te flatte. Si tu n'étais qu'un égoïste il n'y aurait que demi-mal. L'égoïsme s'accommode d'une sorte d'amour et d'une espèce de passion; chez les natures délicates, il veut, pour se satisfaire, des formes pures, animées par de belles pensées. Il est sensuel; ses rêves paisibles caressent mollement l'univers. Mais toi, tu es moins qu'un égoïste: tu es un incapable. Et si les femmes t'aiment, j'en suis un peu surpris. Elles devraient deviner que tu les voles indignement.
C'est une nouveauté de ce temps-ci de réclamer le droit à la passion comme on a toujours réclamé le droit au bonheur. J'ai là sous les yeux un petit volume du dernier siècle qui s'appelle de l'Amour et qui m'amuse parce qu'il est écrit avec une prodigieuse naïveté. Je crois en avoir déjà parlé. L'auteur, M. de Sevelinges, qui était officier de cavalerie, donne à entendre que le véritable amour ne convient qu'aux officiers. «Un guerrier, dit-il, a de grands avantages en amour. Il y est aussi plus porté que les autres hommes. Admirable loi de la nature!» Ce M. de Sevelinges est plaisant. Mais il ajoute avec assez de raison qu'il est bon que l'amour, l'amour-passion, soit rare. Il se fonde sur ce que «son effet principal est toujours de détacher les hommes de tout ce qui les entoure, de les isoler, de les rendre indépendants des relations qu'il n'a point formées», et il conclut qu'«une société civilisée qui serait composée d'amants retomberait infailliblement dans la misère et dans la barbarie». Je conseille à Richard Noral de méditer les maximes de M. de Sevelinges: elles ne manquent pas d'une certaine philosophie. Il faudrait pourtant se résigner à ne pas aimer, quand on en éprouve l'impossibilité.
Que faire alors? dites-vous.—Eh, mon Dieu, cultiver son jardin, labourer sa terre, jouer de la flûte, se cacher et vivre tout de même! Rappelez-vous le mot de Sieyès, et songez que c'est déjà quelque chose que d'avoir vécu sous cette perpétuelle Terreur qui est la destinée humaine.—Et puis, vous dirait encore l'incomparable M. de Sevelinges: Si je vous ôte la passion, je vous laisse du moins le plaisir avec la tranquillité. N'est-ce donc rien que cela?
Sans parler d'Adolphe, nous avons déjà vu plus d'un héros de roman qui cherche vainement la passion. M. Paul Bourget nous a montré dans un très beau livre, Crime d'amour, le baron de Querne qui ne séduit une femme honnête que pour la désespérer. Ce monsieur de Querne a l'esprit défiant et le coeur aride; il est d'une dureté abominable. Il détruit sans profit pour lui-même le bonheur de celle qui l'aime. Mais, enfin, il est du métier: c'est un séducteur de profession, et puis il ne tombe pas dans cet affreux gâchis de sentiment, il ne se livre pas à cet absurde ravage des existences qui rend Richard Noral tout à fait odieux et assez ridicule. J'entends bien qu'il y a tout de même une morale dans le livre de M. Edouard Rod, c'est que tout est vanité aux hommes vains et mensonge à ceux qui se mentent à eux-mêmes.
«Il nous reste l'adultère et les cigarettes,» disait le bon Théophile Gautier au temps des gilets rouges. M. Edouard Rod ne laisse que les cigarettes.
Son livre enfin, dans sa désolation même, nous avertit de craindre l'égoïsme comme le pire des maux. Il nous enseigne la pureté du coeur et la simplicité. Il nous remet en mémoire ce verset de l'Imitation: «Dès que quelqu'un se cherche soi-même, l'amour s'étouffe en lui.»
Il a mis beaucoup de talent dans ce roman cruel. Et l'on ne saurait trop louer la sobriété du récit, la rapidité tour à tour gracieuse et forte des scènes, l'élégante précision du style. J'y louerai même un je ne sais quoi de froid et d'affecté qui convient parfaitement au sujet.
Les procédés d'art et de composition de M. Edouard Rod sont bien supérieurs aux procédés, maintenant à peu près abandonnés, de l'école naturaliste. Dans une courte préface qui précède les Trois Coeurs, le jeune romancier se dit intuitiviste. Je le veux bien. Dans tous les cas, il est à mille lieues du naturalisme. La nouvelle école, et jusqu'aux anciens disciples du maître de Médan, semblent entrer dans une sorte d'idéalisme dont M. Hennique nous donnait récemment un exemple aimable et singulier. M. Edouard Rod croit pouvoir indiquer les causes principales de ce phénomène inattendu. Il les trouve dans l'exotisme qui nous pénètre, et notamment dans les suggestions si puissantes qu'exercent sur la génération jeune la musique de Wagner, la poésie anglaise et le roman russe. Ce sont là en effet, des causes, dont l'action, déjà sensible dans l'oeuvre de M. Paul Bourget, va en s'exagérant jusque dans les «éthopées» de M. Joséphin Peladan. Un critique habile, M. Gabriel Sarrazin, a pu dire: «À l'heure actuelle, les infiltrations exotiques inondent notre littérature. Notre pensée devient de plus en plus composite. Pendant que le peuple et la bourgeoisie demeurent imperturbablement fidèles à nos deux traditions, gauloise et classique, et continuent de n'apprécier que l'esprit, la verve et la rhétorique, nombre de nos écrivains se composent un bouquet de toutes les conceptions humaines. À l'arôme vif et fin d'idées et de fantaisies rapides, perçantes, ironiques, en un mot françaises, ils entremêlent le parfum lourd, morbide, de théories et d'imaginations capiteuses, transplantées d'autres pays[41].» Ne nous plaignons pas trop de ces importations: les littératures, comme les nations, vivent d'échanges.
[Note 41: Poètes modernes de l'Angleterre, p. 4.]