Vous savez que, pour décrire les sensations d'un mécanicien, M. Zola est allé, sur une machine, de Paris à Mantes. On a même fait son portrait pendant le trajet.
LE PHILOSOPHE.
En effet, il a monté sur une machine et il a été étonné et il a communiqué son étonnement au chauffeur et au mécanicien de son livre.
LE NATURALISTE.
Je ne défends pas Zola qui, comme dit Rosny, est terrible de truquage. Mais enfin, pour étudier l'existence d'un chauffeur, il ne pouvait pas louer une villa sur le lac de Côme.
LE PHILOSOPHE.
Il ne suffit pas de voir ce que voient les autres pour voir comme eux. Zola a vu ce que voit un mécanicien; il n'a pas vu comme voit un mécanicien.
LE NATURALISTE.
Alors vous niez l'observation?
L'ACADÉMICIEN.
Ces cigares sont excellents… On dit que M. Émile Zola a mis dans son roman la première Gabrielle, cette femme Fenayrou, dont les manières étaient si douces, et qui livra son amant avec facilité et qui lui tint les jambes pendant qu'on l'étouffait.
LE MAÎTRE DE LA MAISON.
Dalila!
L'HOMME DU MONDE.
C'est dans le sexe. On se sert de la femelle de la perdrix pour prendre le mâle. Cela s'appelle chasser à la chanterelle.
LE CRITIQUE.
La Gabrielle de M. Zola se nomme Séverine. C'est une figure bien dessinée et elle compte parmi les plus singulières créations du maître, cette criminelle délicate, si paisible et si douce, aux yeux de pervenche, qui exhale la sympathie!
LE PHILOSOPHE.
Il y a aussi dans la Bête humaine une figure épisodique d'un fin dessin; celle de M. Camy-Lamotte, secrétaire général du ministre de la justice en 1870, magistrat politique, infiniment las, qui croit que l'effort d'être juste est une fatigue inutile, qui n'a plus d'autre vertu qu'une élégante correction et qui n'estime plus que la grâce et la finesse.
LE MAGISTRAT.
M. Zola ne connaît pas la magistrature. S'il m'avait demandé des renseignements…
LE PHILOSOPHE.
Eh bien!…
LE MAGISTRAT.
Naturellement, je les lui aurais refusés. Mais je connais mieux que lui les vices de notre organisation judiciaire. J'affirme qu'il n'y a pas un seul juge d'instruction comme son Denizet.
L'IDÉALISTE.
Pourtant il est admirable et grand comme le monde, cet exemplaire de la bêtise des gens d'esprit, ce juge qui voit la logique partout, qui n'admet pas une faute de raisonnement chez les prévenus et qui inspire aux accusés stupéfaits cette pensée accablante: «À quoi bon dire la vérité, puisque c'est le mensonge qui est la logique?»
LE MAÎTRE DE LA MAISON.
Ce roman de Zola me semble noir.
LE CRITIQUE.
Il est vrai qu'on y commet beaucoup de crimes. Sur dix personnages principaux, six périssent de mort violente et deux vont au bagne. Ce n'est pas la proportion réelle.
LE MAGISTRAT.
Non, ce n'est pas la proportion.
LE CRITIQUE.
M. Alexandre Dumas reprochait un jour à un confrère de ne mettre sur la scène que des coquins. Et il ajoutait avec une gaieté farouche: «Vous avez tort. Il se trouve dans toutes les sociétés une certaine proportion d'honnêtes gens. Ainsi nous sommes deux ici, et il y a au moins un honnête homme.» Je dirai à mon tour: Nous sommes dix dans ce fumoir. Il doit y avoir de cinq à six honnêtes gens parmi nous. C'est la proportion moyenne. Puisque enfin, les honnêtes gens l'emportent dans la vie, c'est qu'ils sont les plus nombreux. Mais ils l'emportent de peu… et pas toujours. Ils forment, en somme, une très petite majorité. M. Zola a méconnu la proportion vraie. Ce n'est pas qu'il ne se rencontre aucun personnage sympathique dans son nouveau roman. Il y en a deux. Un carrier nommé Cabuche, un repris de justice, qui a tué un homme. Mais vous n'entendez rien au réalisme de M. Zola si vous croyez que ce carrier est un simple carrier; c'est un demi-dieu rustique, un Hercule des bois et des cavernes, un géant qui parfois a la main lourde, mais dont la coeur est pur comme le coeur d'un enfant et l'âme pleine d'un amour idéal. Il y a aussi la belle Flore, qui est sympathique. Elle a fait dérailler un train et causé la mort horrible de neuf personnes; mais c'était dans un beau transport de jalousie. Flore est une garde-barrière de la compagnie, c'est aussi une Nymphe oréade, une amazone, que sais-je, un symbole auguste de la nature, vierge et des forces souterraines de la terre.
LE ROMANCIER IDÉALISTE.
Je vous disais bien que M. Zola était un grand idéaliste.
LE MAÎTRE DE LA MAISON.
Messieurs, si vous avez fini de fumer… Ces dames se plaignent de votre absence.
(Ils se lèvent.)
L'ACADÉMICIEN, debout, à l'oreille du professeur.
Je vous avoue que je n'ai jamais lu une page de Zola. À l'Académie, nous sommes plusieurs dans le même cas. Nous sommes surchargés de travail: les commissions, le Dictionnaire… Nous n'avons pas le temps de lire.
LE PROFESSEUR.
Mais comment vous faites-vous une idée du mérite des candidats?
L'ACADÉMICIEN.
Oh! mon Dieu! tout finit par se savoir, nous parvenons presque toujours à nous faire une conviction approximative. Ainsi on m'avait dit que M. Zola avait de mauvaises façons. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il est venu me voir: il s'est présenté très convenablement.
NOUVEAUX DIALOGUES DES MORTS
UNE GAGEURE
PERSONNAGES
MÉNIPPE, philosophe cynique. Mademoiselle AÏSSÉ. SAINT-ÉVREMOND.
BARBEY D'AUREVILLY. ASPASIE. UN PETIT COUSIN DE M. NISARD.
Un bosquet dans les Champs-Élysées.
MÉNIPPE.
Ainsi que M. Ernest Renan l'a révélé aux humains, sur le théâtre de Bacchus, le génie Camillus nous apporte tous les jours les nouveautés de la terre. Ce matin, il nous a remis un roman de Victor Cherbuliez, intitulé une Gageure.
SAINT-ÉVREMOND.
Je ne manquerai pas de le lire à la duchesse de Mazarin. Ce M. Cherbuliez est un homme d'infiniment d'esprit et qui a beaucoup exercé la faculté de comprendre. Philosophie, arts libéraux, sciences naturelles, arts mécaniques, industries, police des cités et gouvernement des peuples, il n'est rien qui ne soit de son domaine.
ASPASIE.
Il est vrai qu'à propos d'un cheval de Phidias il a montré qu'il s'entendait mieux en hippiatrique et en maréchalerie grecques que Xénophon lui-même, qui pourtant était un bon officier de cavalerie, et de qui la femme a reçu de moi des leçons d'économie domestique.
SAINT-ÉVREMOND.
Votre Xénophon, madame, était un bien honnête homme, mais entre nous, il pensait médiocrement. Il ne connaissait pas les moeurs diverses des hommes. M. Cherbuliez les connaît. Il a beaucoup d'intelligence.
MADEMOISELLE AÏSSÉ.
Mais c'est aux dépens du coeur.
SAINT-ÉVREMOND.
Il est vrai que nous ne développons une faculté qu'aux dépens d'une autre. Un poète, que j'aime parce que je l'ai lu étant jeune, a dit:
C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt,
De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font.
MADEMOISELLE AÏSSÉ.
Il n'est rien au monde qui vaille d'être préféré au sentiment. Le coeur donne de l'esprit et l'esprit ne donne point de coeur.
ASPASIE.
Ah! chère petite, que vous êtes innocente! Je n'ai eu de pouvoir sur les hommes que parce que j'étais musicienne, et géomètre.
MÉNIPPE.
Et parce que tu étais belle, ô Milésienne, et que tu regardais les hommes avec ces yeux de chienne dont parlent les poètes comiques d'Athènes.
ASPASIE.
Tais-toi, Ménippe. J'étais belle, en sorte que mon corps était nombreux et rythmé comme mon âme. Tout est nombre et il n'y a rien dans l'univers hors la géométrie.
SAINT-ÉVREMOND.
Certes, il est beau d'embrasser l'univers avec un esprit mathématique. Mais l'esprit de finesse est aussi nécessaire. Et c'est la sorte d'esprit la plus rare. Cet écrivain français dont nous parlions tout à l'heure a l'esprit de finesse.
MÉNIPPE.
Cherbuliez! Il est vrai qu'il est subtil. Il mesure les clins d'oeil et pèse les soupirs, et il n'y a que lui pour broder des toiles d'araignée.
BARBEY D'AUREVILLY, à Ménippe.
Monsieur, de votre vivant, vous étiez habillé d'un vieux sac de meunier et vous dormiez dans une grande jarre ébréchée, parmi les grenouilles de l'Ismenus. Je ne vous en fais pas mon compliment, monsieur. Mais cela est plus décent que de chauffer son crâne d'un bonnet grec dans un salon bourgeois. Apprenez que ce qui manque à M. Cherbuliez, c'est de savoir porter la toilette. Je l'ai rencontré un jour sur le pont aux quatre statues. Il était vêtu, comme un professeur, d'une redingote indistincte. D'ailleurs, il est Suisse comme Jean-Jacques. Comment voulez-vous qu'il sache écrire?
SAINT-ÉVREMOND.
Je crois au contraire que l'honnête homme s'attache à ne point se distinguer par l'habit du reste de la compagnie. Mais cela importe peu. Quant à être Suisse, c'est une disgrâce qu'on fait oublier par l'esprit et par les talents.
BARBEY D'AUREVILLY.
C'est un crime, monsieur.
UN PETIT COUSIN DE M. NISARD.
Mais Jean-Jacques avait quelque mérite…
BARBEY D'AUREVILLY.
Monsieur, le seul que je lui reconnaisse est de s'être quelquefois habillé en Arménien. Je désespère que M. Cherbuliez en fasse jamais autant. Il porte des lunettes. Je n'aime pas cela. Il faut être quelque peu gâté de spinozisme pour porter des lunettes.
LE PETIT COUSIN DE M. NISARD.
Ne serait-ce pas plutôt qu'il est myope? Je le croirais volontiers, rien qu'à le lire. Ménippe disait vrai en disant qu'il est subtil. Les idées qu'il tire de la tête de ses personnages ont bon air et la meilleure mine du monde. Elles sont attifées comme des marquises: robes à queue, corsage ouvert, de la poudre, un doigt de rouge, une mouche assassine, rien ne leur manque; elles sont charmantes, et hautes comme le doigt: c'est la cour de Lilliput. Parfois elles ont des jupes courtes et dansent avec une volupté savante: c'est un ballet à Lilliput. Quelquefois encore, coiffées d'un feutre à plumes, comme des mousquetaires, elles roulent des yeux terribles, accrochent la lune avec la pointe de leurs moustaches et relèvent leur manteau en queue de coq avec leur rapière: c'est l'armée de Lilliput.
SAINT-ÉVREMOND.
C'est cela même qui est agréable et tout à fait plaisant. Nous avons tous le cerveau plein de Pygmées de diverses figures et de différents caractères, qui rient et qui pleurent, qui s'en vont en guerre ou qui volent aux amours. Et il faut infiniment d'esprit pour reconnaître au passage ces Pygmées de notre âme, les décrire, comprendre leur risible importance et démêler leur succession bizarre. Cela est tout l'homme. Notre machine est faite d'une infinité de petites pièces. Et un grand esprit n'est après tout qu'une fourmilière bien administrée.
ASPASIE.
Et le roman nouveau s'appelle une Gageure. De quelle gageure y est-il question?
LE PETIT COUSIN.
Madame, je l'ai lu dans la revue où il a paru d'abord et je puis satisfaire votre curiosité. La duchesse d'Armanches a parié avec le comte de Louvaigue que la comtesse de Louvaigue ne serait jamais la femme de son mari.
MÉNIPPE.
Elle a parié. Et elle a triché.
LE PETIT COUSIN.
En effet. Elle a triché.
ASPASIE.
Vous savez donc celle histoire, Ménippe?
MÉNIPPE.
Non pas! je ne lis jamais. Mais j'ai assez vécu pour savoir qu'une femme ne peut pas jouer sans tricher. Déjà, de votre temps, Aspasie, on faisait dans votre patrie des contes avec les ruses des femmes et cela s'appelait les «Milésiennes». La duchesse d'Armanches a triché. A-t-elle gagné du moins?
LE PETIT COUSIN.
Elle a perdu.
MÉNIPPE.
Elle est donc inexcusable.
SAINT-ÉVREMOND.
Je suis curieux de connaître toute cette affaire. Pourquoi madame de
Louvaigue n'était-elle pas la femme de son mari?
LE PETIT COUSIN.
Parce qu'elle ne le voulait pas.
SAINT-ÉVREMOND.
Et pourquoi ne le voulait-elle pas? Était-elle prude et dévote avant l'âge?
J'ai lu, dans ce séjour des justes, il y a dix ans, l'histoire de la baronne Fuster. Elle refusait la porte de sa chambre à son mari, qui était un vieux guerrier las de courir le monde et désireux de connaître enfin les douceurs du foyer. La baronne, qui n'était plus très jeune, avait gardé une beauté à laquelle son mari était, devenu subitement sensible. Mais elle était gouvernée par un père Phalippou à qui elle donnait beaucoup d'argent pour des oeuvres pies et qui, en retour, la conduisait dans la voie de la perfection. Elle y avançait beaucoup et l'idée seule que son mari pût la ramener dans les petits chemins du siècle, lui faisait horreur. Le père Phalippou l'encourageait à sa résistance et lui conférait, pour prix de sa chasteté reconquise, le titre de chanoinesse ainsi qu'un grand nombre de bénéfices d'ordre mystique et spirituel. Mais le mari, qui était bon chrétien et plus riche que sa femme, ayant remis au père Phalippou beaucoup plus d'argent que la baronne n'en donnait, le saint homme s'avisa qu'après tout le mariage est un sacrement, qu'il y a chez une femme un orgueil coupable à refuser de s'humilier dans le devoir et qu'il faut vaincre les délicatesses de la chair. Il ordonna à la baronne d'ouvrir à l'époux la porte de sa chambre.
En vain elle gémit et allégua qu'elle était chanoinesse. Le père
Phalippou fut inébranlable.
—Madame, vous devez gravir votre calvaire!…
Cette histoire était contée par M. Ferdinand Fabre qui connaît beaucoup
les moines, dont l'espèce a peu varié depuis le règne de Louis le Grand.
Y a-t-il, dites-moi, un père Phalippou dans les scrupules de madame de
Louvaigue?
LE PETIT COUSIN.
Point! et cette dame n'obéit, dans son refus, qu'à sa propre volonté et à ses sentiments intimes.
SAINT-ÉVREMOND.
M. de Louvaigue n'était-il point aimable?
LE PETIT COUSIN.
Il était fort aimable et très galant homme.
MÉNIPPE.
Ne devinez-vous point que, si cette femme tire le verrou au nez de son mari, c'est pour le faire enrager?
ASPASIE.
Je suis Grecque et par conséquent peu au fait des choses du coeur, qui chez nous tenaient peu de place. Mais je croirais que c'est plutôt qu'elle ne l'aimait point et qu'elle en aimait un autre.
MADEMOISELLE AÏSSÉ.
Ne serait-ce point qu'elle ne se croyait pas assez aimée?
LE PETIT COUSIN.
Madame, vous l'avez deviné.
MÉNIPPE.
Et l'on s'intéresse à cette sotte histoire! C'est une grande preuve de la misère humaine.
SAINT-ÉVREMOND.
Considérez, Ménippe, que les hommes n'ont, dans la vie, que deux affaires: la faim et l'amour. C'est peu de chose. Mais le regret nous en poursuit jusque dans les Champs Élysées.
MADEMOISELLE AÏSSÉ.
M. Cherbuliez est ce qu'on appelle aujourd'hui un diplomate; il traite les affaires du coeur comme les ambassadeurs traitent les affaires des empires; il prend le plus long et s'amuse aux difficultés. C'est ce qui me déplaît.
Les choses du coeur sont en réalité les plus simples. Je ne serai toujours qu'une sauvage et je ne comprendrai jamais les héroïnes de M. Cherbuliez. Elles se cherchent et ne se trouvent jamais. Et puis, il ne sent pas les vraies amours, mais je lui pardonne la sécheresse de son coeur parce qu'il a dit un jour: «Les femmes n'ont pas besoin d'être belles tous les jours de leur vie; il suffit qu'elles aient de ces moments qu'on n'oublie pas et dont on attend le retour.»
BARBEY D'AUREVILLY.
M. Cherbuliez est Genevois, et c'est l'horloger des passions: il remonte les coeurs et règle les sentiments, et remet le grand ressort, quand il est cassé.
LE PETIT COUSIN.
Voilà qui est finement dit! Mais convenons qu'on n'a jamais montré les marionnettes comme fait cet académicien. Il tire les ficelles avec une dextérité merveilleuse. Et, si parfois il les laisse apercevoir c'est coquetterie pure. Et que ses poupées sont jolies, agiles et bien nippées!
SAINT-ÉVREMOND.
Montrer les marionnettes, n'est-ce pas jouer la comédie humaine? Que sont les humains, que des poupées agitées par des fils invisibles? Et que sommes-nous, nous qui errons sous ces myrtes, sinon des ombres de poupées?
MADEMOISELLE AÏSSÉ.
Si nous avons souffert, nous ne sommes point des poupées. M. Cherbuliez ne sait point que l'on souffre et c'est pourquoi ce grand savant est un ignorant.
SAINT-ÉVREMOND.
Ne voyez-vous pas, madame, qu'il est un galant homme et que, s'il ne se lamente ni ne rugit, c'est parce qu'il est de bonne compagnie? Nous avons fait du monde un salon. Pour y parvenir il nous a fallu le rapetisser un peu. Nous en avons exclu les animaux sauvages et les personnes trop vraies. Mais, croyez-moi, la terre, ainsi arrangée, est plus habitable. Pour ma part, je sais un gré infini à madame de Rambouillet d'y avoir apporté la politesse. Quand j'étais vivant et jeune, j'ai reproché inconsidérément à Racine de n'avoir pas mis des éléphants dans son Alexandre. Je m'en repens; je ne veux plus voir d'éléphants, je ne veux plus voir des monstres, si ce ne sont pas de beaux monstres.
LE PETIT COUSIN.
Prenez garde aussi que M. Cherbuliez est un grand railleur qui sait, comme votre bon M. Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. C'est un philosophe qui nous cache sous des fleurs, parfois bizarres comme les orchidées, le néant douloureux de l'homme et de la vie. Il y a dans une Gageure un pavillon chinois où les belles amoureuses et les beaux amoureux viennent tour à tour se chercher, se quereller, s'aimer, souffrir, craindre, espérer. Ils y dansent comme des papillons autour de la flamme; et au-dessus d'eux, sur un socle de marbre règne une statue du Bouddha en cuivre doré. Assis, les jambes croisées, une main sur les genoux, l'autre levée comme pour bénir, le divin maître songe dans son impassible bienveillance. «Ses yeux allongés, ses joues délicatement modelées expriment, dit le conteur, une ineffable mansuétude, et sa petite bouche de femme pleine de compassion, qui esquisse un sourire, semble souhaiter la paix à toutes les créatures.» Il me semble que ce Bouddha est l'image assez ressemblante, bien qu'un peu sublime, de M. Cherbuliez.
À moins qu'il ne faille chercher la philosophie de cet homme d'esprit dans les versets si doux d'un petit livre qu'il lit beaucoup et qu'il cite volontiers, et qui est l'oeuvre du Bouddha des chrétiens, l'Imitation de Jésus-Christ.
MÉNIPPE.
Tout cela me confirme dans l'idée que j'ai bien fait de vivre dans une vieille amphore, en compagnie des grenouilles de la fontaine de Dircé.
UNE JOURNÉE À VERSAILLES[45]
[Note 45: À propos de La Reine Marie-Antoinette, par Pierre de Nolhac; illustrations d'après les originaux contemporains, 1 vol. in-4°, Boussod et Valadon, éditeurs. (Consultez aussi: le Canzoniere de Pétrarque, la Bibliothèque de Salvio Orsini, le Dernier Amour de Ronsard, Lettres de Joachim du Bellay, Érasme en Italie, Lettres de la reine de Navarre, Petites Notes sur l'art italien, Paysages d'Auvergne, etc., par Pierre de Nolhac.)]
Je voudrais vous faire connaître l'auteur de cette Marie-Antoinette, publiée si somptueusement chez Goupil, avec le joli portrait de Jeaninet en frontispice. M. Pierre de Nolhac est un savant, un très jeune savant. Le public se figure difficilement la science alliée à la jeunesse. Il estime que ce n'est pas trop d'avoir étudié tout un âge d'homme pour en savoir un peu long, que les profondes lectures sont l'affaire des vieillards et qu'une abondante barbe blanche est aussi nécessaire à la conformation d'un vrai docteur qu'une robe et un bonnet carré. Il en jugerait exactement si la science consistait dans l'amas des faits et s'il s'agissait seulement de se bourrer la cervelle. Mais il n'en est rien, et ce qui constitue le savant, c'est, avec une espèce de génie naturel, sans lequel rien n'est possible, la méthode, la seule méthode, toute la méthode, qui procède aux recherches par des opérations rigoureuses. Son art est bien moins de connaître que de s'informer.
Il est ignorant comme tout le monde, mais il possède les moyens d'apprendre une partie de ce qu'il ignore. Et c'est ce qui le distingue de nous, qui ne savons pas contrôler nos faibles connaissances, qui subissons toutes les illusions et qui flottons de mensonge en mensonge. Si l'on y réfléchit bien, on se persuade que la science, exigeant un esprit rigoureux, inflexible, impitoyable, convient mieux aux jeunes gens qu'aux vieillards, d'autant plus que l'expérience des hommes n'y est pas nécessaire; et, pour peu que l'on songe, enfin, à ce qu'elle demande d'ardeur, de passion, de sacrifice et de dévouement, on ne doutera pas qu'elle ne soit mieux servie par des fidèles de vingt-cinq ans que par les académiciens chargés d'ans et d'honneurs, qui voudraient bien endormir à leur côté la Polymnie de leur jeunesse. Aussi y a-t-il intérêt à parler de nos jeunes savants. J'en sais plusieurs qui sont faits pour inspirer une douce confiance dans les destinées intellectuelles de la France.
Chaque jour suffit à sa tâche. Je m'efforcerai de vous faire connaître aujourd'hui M. Pierre de Nolhac, qui, après avoir pris rang au côté de M. Louis Havet, dans la jeune école de philologie et d'histoire, se signale au grand public en mettant au jour un livre procédant de la science par la méthode et de l'art par l'exécution. Je veux dire la Reine Marie-Antoinette. Le mieux, pour connaître M. Pierre de Nolhac, est de l'aller voir. Et peut-être rencontrerons-nous chez lui quelques savants de sa génération, qui nous révéleront, à l'entretien, un peu de la pensée et de l'âme de la jeunesse érudite.
Je vous conterai donc la journée que j'ai passée, l'automne dernier, dans son logis et dans sa compagnie. M. Pierre de Nolhac, au sortir de l'École de Rome, et tandis qu'il professait aux Hautes-Études, a été attaché aux musées nationaux, et l'État, peu perspicace d'ordinaire en ces matières, ne pouvait cependant faire un meilleur choix, ni désigner, pour la conservation de nos richesses d'art, un gardien plus vigilant. La République l'a logé dans une des ailes du palais de Versailles, et c'est là qu'il poursuit ses études dans la grande lumière et dans le grand silence. Il a fait son cabinet de travail d'un vaste salon blanc dont la seule richesse est un buste antique posé sur la cheminée et répété par la glace, une tête de femme mutilée et pure, un de ces marbres qui, sans exprimer la beauté parfaite, y font du moins songer. Sur les murs, quelques souvenirs d'Italie. Au milieu de la pièce, une grande table chargée de livres et de papiers dont l'amas trahit les diverses recherches du savant. J'y vis un état des logements du château de Versailles sous Louis XVI à côté d'un manuscrit de Quintilien annoté par Pétrarque.
Pour bien faire, il faut surprendre, comme j'ai fait, M. de Nolhac épars sur ces papiers comme l'esprit de Dieu sur les eaux. Il a l'air très jeune, les joues rondes et souriantes, avec une expression de ruse innocente et de modestie inquiète. Ses cheveux noirs, abondants et rebelles, où l'on voit que les deux mains se sont plongées à l'instant difficile, pendant la méditation active, me font songer, je ne sais trop pourquoi, à la chevelure rebelle de l'ami de David Copperfield, ce bon Traddles, si appliqué, si occupé à retenir de ses dix doigts ses idées dans sa tête. M. de Nolhac porte des lunettes légèrement bleutées, derrières lesquelles on devine des yeux gros, étonnés et doux. Et, si l'on ne sait qu'il va de pair avec les plus doctes, il vous a volontiers la mine d'un fiancé de village et d'un jeune maître d'école tel qu'il s'en rencontre dans les opéras-comiques.
Moi qui le connais, je retrouve sur sa table et sur les planches de sa bibliothèque les sujets de ses études, les noms qu'il a marqués de son empreinte comme d'un cachet de cire. Il s'est attaché aux humanistes, aux savants et aux poètes de la Renaissance. Il a respiré la fleur, encore parfumée, qui sèche depuis des siècles dans les manuscrits de ces hommes qui, comme Boccace et Pétrarque, les Estienne et les Aide, Érasme et du Bellay, et notre Ronsard et Rabelais, aimèrent les lettres mortes d'un vivant amour et retrouvèrent dans la poussière antique l'étincelle de l'éternelle beauté. Il a découvert, je ne sais dans quel coin obscur, le Canzoniere, écrit de la main même de Pétrarque. Il a déniché des lettres inédites de Joachim du Bellay et quelques pages égarées de cette reine au nom charmant, de «cette marguerite des princesses qui fut, pour la grâce, l'esprit et la noblesse du coeur, la perle de notre Renaissance». Il a reconstitué la bibliothèque formée par le cardinal Farnèse dans ce palais magnifique qu'occupent aujourd'hui notre ambassade auprès du Quirinal et notre école des beaux-arts. Il a suivi Érasme en Italie dans la dixième année de ce grand XVIe siècle qui changea le monde. Il l'a accompagné à Venise, chez l'imprimeur Alde Manuce, à Bologne et à Rome, alors «la plus tranquille demeure des Muses». On y déchiffrait les manuscrits antiques avec une sainte ardeur et l'esprit divin de Platon était sur les cardinaux. Tous les prédicateurs louaient le Christ dans le langage de Cicéron et le plus cicéronien de tous était le plus admiré. Il se nommait Tomasso Inghirami, bibliothécaire du Vatican, et était surnommé Fedro parce que, dans une représentation de l'Hippolyte de Sénèque, donnée au palais du cardinal Riario, il joua le rôle de la reine amoureuse. Voilà un de ces traits où se montre mieux une société que dans toutes les annales politiques. Heureux M. de Nolhac, qui vit à la fois de notre vie moderne aux larges horizons et de cette vie exquise des vieux humanistes courbés sur les parchemins délicieux! Et comme il s'y prend bien pour pénétrer les secrets du passé; comme il fait ses fouilles par petites tranchées en creusant au bon endroit! Chaque découverte nous vaut une plaquette excellente.
Ils ont, ces savants, l'art heureux de limiter les sujets afin de les épuiser ensuite. Ils font, dans leur sagesse, la part du possible, que nous ne faisons pas, nous qui voulons tout connaître, et tout de suite. Ils ne posent que des questions lucides et ils se résignent à savoir peu pour savoir quelque chose. Et c'est pourquoi la paix de l'esprit est en eux.
—Allons! me dit M. de Nolhac en quittant sa table, laissons là les vieux humanistes et ce Tomaso Inghirami qui vous amuse tant parce qu'il conservait des manuscrits, faisait des sermons et jouait Phèdre. Je veux vous mener au Petit Trianon. Nous y ferons, si vous voulez de l'archéologie encore, mais gracieuse et facile. J'ai étudié d'assez près le château, le parc et le hameau; j'en fais un chapitre de mon livre sur Marie-Antoinette. Après avoir étudié la Renaissance à Rome, j'étudie l'époque de Louis XVI à Versailles. Pouvais-je mieux faire?
—Non pas! Il faut suivre les circonstances, employer les forces qui nous environnent, faire en un mot ce qui se trouve à faire. Et dans ce sens Goethe n'avait pas tort de dire que toutes les oeuvres de l'esprit doivent être des oeuvres d'actualité.
Et ainsi devisant, nous fîmes route, par une pâle journée d'automne et le craquement des feuilles mortes se mêlait au son de nos voix qui parlaient des ombres du passé.
Mon guide devisait de Marie-Antoinette avec sa bienveillance coutumière, la sympathie d'un peintre pour un modèle longuement étudié et le respect qu'inspire aux âmes généreuses la grandeur de la souffrance. La veuve de Louis XVI a bu longuement un calice plus amer que celui que l'homme-dieu lui-même écarta de ses lèvres. Il lui savait gré sans doute aussi de cette grâce vive qu'elle montrait dans la prospérité ainsi que de sa constance quand le malheur, en la touchant, la transfigura. Il la louait d'avoir été une mère irréprochable et tendre, et c'est en effet dans la maternité que Marie-Antoinette montra d'abord quelque vertu. Pour la voir avec sympathie, il faut, comme madame Vigée-Lebrun, l'entourer de ses enfants, dans une familiarité caressante, où l'on sent l'influence de Rousseau et de la philosophie de la nature. Car, en ce temps-là, un vieillard pauvre, infirme, solitaire et mélancolique avait changé les âmes; son génie régnait sur le siècle au-dessus des rois et des reines. Et Marie-Antoinette à Trianon était, sans le savoir, l'élève de Jean-Jacques. On peut encore la louer d'une certaine délicatesse de coeur, d'une pudeur de sentiments, si rare à la cour, et qu'elle ne perdit jamais, et sourire respectueusement à ce que le prince de Ligne appelait l'âme blanche de la reine. M. de Nolhac se plaît à ces louanges et il aime à dire que c'est avec cette âme blanche que Marie-Antoinette a aimé M. de Fersen, qui sans doute était plus aimable que Louis XVI.
Mais M. de Nolhac ne serait pas le savant qu'il est s'il ne reconnaissait pas que son héroïne fut pitoyablement frivole, ignorante, imprudente, légère, prodigue, et que, reine de France, elle servit une politique anti-française. Ce serait son crime, si les linottes pouvaient être criminelles.
L'Autrichienne! ce nom que le peuple lui donnait dans sa haine, ne l'avait-elle pas mérité? Autrichienne, ne l'était-elle pas quand elle favorisa Joseph II contre Frédéric dans l'affaire de Bavière? Autrichienne, ne l'était-elle pas jusqu'à la trahison quand elle soutint les prétentions de Joseph II sur Maestricht et l'ouverture de l'Escaut?
M. de Nolhac se déclara nettement sur ce point.
—Toutes les traditions de la politique française exigeaient que le cabinet de Versailles prêtât son appui aux Hollandais. La reine seule s'y oppose et emploie toutes ses forces à l'empêcher. Elle assiège le roi, lui arrache des engagements, ruse avec les ministres, retarde les courriers pour les distancer par ceux de Mercy et prévenir à l'avance l'empereur des résolutions de la France. Le manège se prolonge pendant dix-huit mois…
Mais nous sommes arrivés au Petit Trianon; voici les quatre colonnes corinthiennes et les cinq grandes baies de face, que surmontent les petites fenêtres carrées de l'attique et les balustres de la terrasse à l'italienne.
Et mon guide me dit:
—Ce palais, témoin de choses passées, est déjà ancien pour nous. Souhaitons qu'il soit conservé comme un morceau d'art et d'histoire. Nos vieux humanistes de la Renaissance, qui, d'un coeur zélé, s'occupaient à rechercher et à recueillir les manuscrits, n'aimaient pas les arts comme ils aimaient les lettres; indifférents aux monuments de l'architecture antique, ils laissaient périr sous leurs yeux les restes des temples et des théâtres. Le cardinal Raffaello Riario, cet homme d'un esprit si ouvert à la beauté, si ami de l'antiquité, laissait démolir l'arc de Gordien pour en tirer les moellons de son palais.
—Vous avez raison, mon cher Nolhac, et vous comprenez infiniment plus de choses que n'en comprenait votre cardinal Riario et même cet Érasme de Rotterdam dont vous avez conté le voyage en Italie. Nous sommes nés en un temps où l'on comprend les choses les plus diverses. Le respect du passé est la seule religion qui nous reste, et elle est le lien des esprits nouveaux. Il est remarquable, cher ami, que le conseil municipal de Paris, qui n'est pas conservateur en politique, le soit du moins des vieilles pierres et des vieux souvenirs. Il respecte les ruines et pose avec un soin touchant des inscriptions sur l'emplacement des monuments détruits. Old Mortality n'entretenait pas avec plus de soin les pierres tombales des cimetières de village. M. Renan vit à Palerme des archéologues d'une détestable école, de l'école de Viollet-le-Duc, qui voulaient détruire des boiseries de style rocaille pour rétablir la cathédrale dans le pur style normand. Il les en dissuada. «Ne détruisons rien, leur dit-il. C'est ainsi seulement que nous serons sûrs de ne jamais passer pour des Vandales.» Il avait raison et vous avez raison. Mais comment vivre sans détruire puisque vivre c'est détruire et que nous ne subsistons que de la poussière des morts?
Cependant nous visitions les appartements, et M. de Nolhac disait: «Ceci ne fut jamais le lit de la reine. Cette chambre n'était pas tapissée ainsi en 1788.» Et il allait détruisant les légendes, car c'est un genre de destruction qu'il croit encore permis. Mais je vois venir une nouvelle génération, mystique celle-là et spirituelle, qui ne le permettra plus. Puis mon guide me conduisit au hameau.
—L'abandon l'a touché, me dit-il, il faut se hâter de le voir.
Et nous nous hâtions.
—Voici donc, mon guide, la demeure rustique de l'ermite à barbe blanche, qui gouvernait le hameau?…
—Hélas! cher ami, l'ermite n'a jamais existé.
—Ceci n'est donc point un ermitage?
—C'est le poulailler.
Ce jour-là M. de Nolhac avait à table deux amis aussi doctes que lui, M. Jean Psichari, l'helléniste, et M. Frédéric Plessis, le latiniste. Et après le dîner, les trois savants se mirent à réciter des vers, car tous trois étaient poètes. M. Frédéric Plessis dit d'abord un sonnet à la Bretagne, sa terre natale.
Bretagne, ce que j'aime en toi, mon cher pays,
Ce n'est pas seulement la grâce avec la force,
Le sol âpre et les fleurs douces, la rude écorce
Des chênes et la molle épaisseur des taillis;
Ni qu'au brusque tournant d'une côte sauvage,
S'ouvre un golfe où des pins se mirent dans l'azur;
Ou qu'un frais vallon vert, à midi même obscur,
Pende au versant d'un mont que le soleil ravage.
Ce n'est pas l'Atlantique et ton ciel tempéré,
Les chemins creux courant sous un talus doré,
Les vergers clos d'épine et qu'empourpre la pomme:
C'est que, sur ta falaise ou la grève souvent,
Déjà triste et blessé lorsque j'étais enfant,
J'ai passé tout un jour sans voir paraître un homme.
M. Jean Psichari, grec de naissance comme André Chénier, mais qui a fait de la France sa patrie adoptive et de la Bretagne sa terre de dilection, récita ensuite trois strophes inspirées par une parole de femme entendue de lui seul:
Sous nos cieux qu'enveloppe une éternelle brume
Parfois un rocher perce au loin les flots amers,
Le sommet couronné de floraisons d'écume,
Si bien qu'il semble un lis éclos parmi les mers.
Ami, tel est l'amour chez une âme bretonne;
Résistant, c'est le roc dans la vague planté.
L'impassible granit écoute l'eau qui tonne
Et l'ouragan le berce en un songe enchanté.
Que d'autres femmes soient mouvantes comme l'onde;
Les gouffres à nos pieds vainement s'ouvriront:
Labeur de notre amour, lorsque l'Océan gronde,
S'épanouit sur notre front.
Enfin, notre hôte, prenant la parole à son tour, récita des stances que lui avait inspirées ce beau lac de Némi au bord duquel M. Renan plaça la scène d'un de ses drames philosophiques:
Sur la montagne où sont les antiques débris
D'Albe et l'humble berceau des fondateurs de ville,
Nous allions tout un jour en récitant Virgile,
Et, graves, nous marchions dans les genêts fleuris.
Sous la mousse et les fleurs, cherchant la trace humaine
Au désert de la plaine, au silence des bois
Nous demandions les murs qui virent autrefois
Les premiers rois courbés sous la force romaine.
Nous eûmes pour abri ta colline, ô Némi!
Quand le soir descendit sur la route indécise,
Nous écoutâmes naître et venir dans la brise
Le murmure à nos pieds de ton lac endormi.
Les voix du jour mourant se taisaient une à une
Et l'ombre grandissait aux flancs du mont Latin.
De mystérieux cors sonnaient dans le lointain;
Les flots légers fuyaient aux clartés de la lune.
La lune qui montait au front du ciel changeant,
Sous les feuillages noirs dressait de blancs portiques,
Et nous vîmes alors, ainsi qu'aux jours antiques,
Diane se pencher sur le miroir d'argent.
Et sur ces vers finit la belle journée, la journée de bonne doctrine et de gaie science. Fut-il un temps où les savants étaient aussi aimables qu'aujourd'hui? Je ne crois pas.
AUGUSTE VACQUERIE[46]
[Note 46: Futura, 1 vol. in-8°.]
Long, maigre, les traits grands, la barbe rude, il rappelle ces bustes des philosophes de l'antiquité, ces Antisthène, ces Aristide, ces Xénocrate dont les curieux du XVIIe siècle ornaient leur galerie et leur bibliothèque. Il a comme eux l'air méditatif, volontaire et doux, et l'on devine, à le voir, que sa parole aura naturellement, comme celle d'un Diogène ou d'un Ménippe, le mordant et le symétrique des maximes bien frappées. Il ressemble aussi par une expression de bonhomie narquoise, aux ermites qu'on voit dans les vignettes d'Eisen et de Gravelot. Mieux encore: c'est le devin du village; il en a la finesse rustique. Enfin, je l'ai rencontré un jour dans un parc, à l'ombre d'une charmille, sous les traits d'un vieux Faune qui, souriant dans sa gaine de pierre moussue, jouait de la flûte. Philosophe, solitaire et demi-dieu rustique, Auguste Vacquerie est un peu tout cela. Je voudrais vous le montrer causant avec ses amis, le soir. Il parle sans un mouvement, sans un geste. Il semble étranger à ce qu'il dit. Son grand visage, que creuse un sourire ascétique, n'a pas l'air d'entendre: l'oeil, vif et noir, est seul animé. La lenteur normande pèse sur sa langue. Sa voix est traînante et monotone. Mais sa parole éveille dans son cours des images étranges et colorées, se répand en combinaisons à la fois bizarres et régulières, abonde en ces fantaisies géométriques qui sont une des originalités de cet esprit de poète exact. Il est l'homme le plus simple du monde, et qui aime le moins à paraître. Et je ne sais quoi dans sa tranquille personne révèle l'amateur de jardins et de tableaux, le connaisseur, l'ami discret des belles choses.
Robuste et laborieux, il a cette idée que le travail rend la vie parfois heureuse et toujours supportable. Depuis plus de quarante ans il fait le métier de journaliste avec une admirable exactitude. Il a débuté, sous la monarchie de Juillet, dans le Globe et dans la Presse de Girardin. En 1848, il dirigeait l'Événement qui, supprimé par la République, devint l'Avènement du peuple. Au 2 Décembre, le journal périt de mort violente. M. Auguste Vacquerie et ses cinq collaborateurs étaient en prison. Après vingt ans d'exil volontaire et de silence forcé, en 1869, M. Vacquerie fonda le Rappel avec M. Paul Meurice, son condisciple, son collaborateur et son ami. Depuis lors, tous les jours de sa vie, il s'est enfermé, de deux heures de l'après-midi à une heure du matin, dans son cabinet de la rue de Valois, respirant cette odeur de papier mouillé et d'encre grasse si douce aux humanistes de la Renaissance et qu'Érasme préférait au parfum des jasmins et des roses. Il l'aime; il aime les ballots de papier, la casse du compositeur, les rouleaux d'encre et les presses qui font trembler, en roulant, les murs des vieilles maisons. Car il croit fermement avec Rabelais que l'imprimerie a été inventée «par suggestion divine» et pour le bonheur des hommes. Au Rappel, il est le maître aux cent yeux. Il voit tout, et la main qui vient d'écrire l'article de tête ne dédaigne pas de corriger un fait divers. M. Auguste Vacquerie, qui se donne tout entier à toutes ses entreprises, a su communiquer à ses innombrables articles l'accent, le tour, la marque de son esprit. Ce sont des morceaux d'un fini précieux et brillant; le style en est précis, exact et symétrique. Je ne parle pas ici de la doctrine sur laquelle il y a beaucoup à dire. Je veux laisser de côté toute question politique, et ne considérer que la philosophie: M. Vacquerie en a. Il a surtout de la logique. Comme le diable, il est grand logicien et c'est quand il n'a pas raison qu'il raisonne le mieux. Les caractères d'imprimerie, auxquels il attribue, dans son nouveau poème, des vertus merveilleuses, sont pour lui des petits soldats de plomb qu'il fait manoeuvrer aussi exactement que l'Empereur faisait manoeuvrer ses grenadiers. Ses lignes de copie ont la précision martiale des silhouettes de Caran d'Ache. On ne gagne pas de batailles sans user de stratagèmes. M. Auguste Vacquerie est rompu, à toutes les ruses de guerre auxquelles il est possible de recourir dans les combats d'esprit. Il sait que le bon ordre des arguments supplée au nombre et à la qualité. C'est un très grand stratège des phrases. À l'exemple de Napoléon et de Franconi, il ne craint pas de donner le change sur le nombre de ses effectifs, en faisant défiler plusieurs fois les mêmes troupes. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n'est pas par son astuce, après tout innocente, ce n'est pas par sa subtilité singulière que M. Auguste Vacquerie s'est élevé et soutenu au premier rang des journalistes.
Si M. Vacquerie est ergoteur et chicanier, c'est comme son compatriote le vieux Corneille, avec noblesse et fierté, par l'entêtement d'une âme haute et forte qui ne veut démordre de rien, ni jamais lâcher prise.
Le rédacteur en chef du Rappel n'a pas usurpé l'estime que lui accordent à l'envi ses amis et ses adversaires. Il a le coeur grand, animé du zèle du beau et du bien; il est sincère, il est courtois, et il faut respecter même ses haines, parce qu'il est de ceux chez qui la haine n'est que l'envers de l'amour. Enfin, il a la qualité la plus précieuse, la plus nécessaire à un homme qui écrit dans un journal, c'est-à-dire qui se donne chaque jour. Il est humain. Ce mot dit tout. Sans une large humanité, on ne saurait avoir d'action sur les hommes. Un grand journaliste est tout à tous: il faut qu'il ait le coeur largement ouvert. Après cela on lui passera quelques défauts. On voudra bien qu'il ne soit qu'un homme, s'il est vraiment un homme.
Auguste Vacquerie commença par la critique littéraire cette carrière de journaliste qu'il devait fournir amplement avec honneur. Il est toujours resté ce qu'il était au début. C'est un trait de son caractère de ne rien abandonner. Il a la douceur des hommes qui ne cèdent pas; l'obstination est le fond de son talent comme de sa nature. Il signe encore aujourd'hui des articles de bibliographie, et il suit le mouvement littéraire avec autant d'intérêt qu'il le suivait il y a quarante ans. Mais, pour indiquer, même sommairement, ses idées en poésie et en art, il faut rappeler ses débuts dans le monde des lettres. Il voua, au sortir du collège, au grand poète des Rayons et des Ombres une admiration et une amitié qu'une force terrible, cinquante ans de vie humaine, ne parvint pas à ébranler. Admis dans le cénacle il y retrouva un camarade de collège, Paul Meurice, à qui il adressait, il y a peu d'années, ces vers en souvenir des belles heures de la place Royale:
Ce fut ma bienvenue et mon bouquet de fête
De te trouver logé dans le même poète.
Notre amitié naquit de l'admiration.
Et nous vécûmes-là, d'art et d'affection,
Habitants du granit hautain, deux hirondelles,
Et nous nous en allions dans l'espace, fidèles
Et libres, comprenant, dès notre premier pas,
Qu'on n'imitait Hugo qu'en ne l'imitant pas.
Et il est vrai que Meurice et Vacquerie ont gardé près du maître l'indépendance de leur talent et de leur esprit. Un lien étroit resserra bientôt l'amitié du poète illustre et du poète naissant. On sait que Charles Vacquerie, frère d'Auguste, épousa Léopoldine, fille de Victor Hugo; on sait aussi comment Charles Vacquerie périt tragiquement avec sa jeune femme à Villequier, près de Caudebec. Victor Hugo et Auguste Vacquerie restèrent unis dans ce double deuil. De fortes sympathies les attachaient l'un à l'autre. Auguste Vacquerie exprima dans ses articles, avec conviction, ce qu'on pourrait nommer l'esthétique de la place Royale. Il y mit sa force, sa finesse et sa géométrie. Le malheur est que c'est là une doctrine de combat, admirablement appropriée à la lutte par sa violence et sa partialité, mais à laquelle manque absolument la sérénité qui sied après la victoire. L'esthétique de la place Royale n'était, au fond, que de la polémique. C'est pourquoi elle plut infiniment au vieux Granier de Cassagnac et à M. Auguste Vacquerie qui, chacun dans son camp, avaient l'amour du combat. Le vieux Granier, qui était jeune alors, appelait Racine «vieille savate». M. Vacquerie l'appela «un pieu», ce qui, peut-être, est plus sévère encore:
Shakespeare est un chêne,
Racine est un pieu.
J'entends bien que cela veut dire au fond que les drames de Victor Hugo ont des mérites que les tragédies de François Ponsard n'ont point: et rien n'est plus vrai. Mais ce tour de pensées nous surprend, nous qui n'avons vu que le triomphe du romantisme et la pacification un peu morne de l'empire des lettres. Nous aurions mauvaise grâce à l'imiter. Nous n'avons pas le droit d'être injustes: nous sommes sans passions. Notre perpétuelle froideur nous oblige à une perpétuelle sagesse, et il faut convenir que c'est une obligation rigoureuse. Et, puisque nous sommes condamnés à la raison à perpétuité, sachons excuser les fautes de nos pères: ils étaient plus jeunes que nous. Pour ma part, moi qui garde à Jean Racine une admiration fidèle et tendre, moi qui l'aime de mon coeur et de mon âme, peut-être même de ma chair et de mon sang, comme sa Josabeth s'accusait d'aimer l'enfant roi, moi qui, le sachant par coeur et le relisant encore, lui demande presque chaque jour le secret des justes pensées et des paroles limpides, moi qui le tiens pour divin, j'ai envie de féliciter M. Auguste Vacquerie de l'avoir appelé un pieu; j'ai envie de dire aux vieux critiques de la vieille place Royale: «Vous avez bien fait. Vous vous battiez, et comme tous ceux qui se battent, vous étiez persuadés de la bonté de votre cause. Et puis, en combattant Racine, vous aviez plus d'esprit, de sens poétique, de style et de génie que ceux qui le défendaient en ce temps-là. Vous vous trompiez, je n'en doute pas; mais vous vous trompiez en bon lettré que vous êtes et vos erreurs étaient aimables; votre folie était superbe. Vous avez toutes les Muses avec vous. Votre juste ennemi, le bonhomme Ponsard, qui était un brave homme, ne vous écrivait-il pas alors: «C'est de votre côté, et seulement de votre côté, qu'est la vie, avec la passion, la colère, la générosité, l'amour de l'art, en un mot tout ce qui s'appelle la vie.» Enfin, le Racine que vous traitiez de pieu, c'était un Racine que vous aviez imaginé, fabriqué tout exprès pour taper dessus; une tête de turc à perruque.
Ce n'était pas le vrai Racine, ce n'était pas le premier des peintres de l'âme, ce n'était pas le moderne qui, avant Jean-Jacques et votre grande amie George Sand, révéla au monde la poésie des passions, le romantisme des sentiments. Non, ce n'était pas le vrai Racine, ce n'était pas mon Jean Racine. Et qu'importe alors si le vôtre était un pieu? Il en était un. Je le veux. Embrassons-nous.»
Et si vous me répondez, vieux maître blanchi sous le harnois de l'écrivain, si vous me répondez que Racine tel que je le conçois, tel que je le vois, tel que je l'aime, est un «pieu» encore, je vous dirai que je veux garder sur vous ce précieux avantage de goûter son art et le vôtre, et de vous réconcilier du moins dans mon âme.
Il n'est pas si difficile que vous croyez, vieux lion, de faire ses délices à la fois des Plaideurs et de Tragaldabas. Il suffit pour cela d'être né au lendemain de vos grandes batailles.
Ce Tragaldabas est la perle des comédies picaresques, la fleur de la fantaisie dramatique, le rayon de poésie gaie; c'est l'esprit, c'est la joie, c'est la chose rare entre toutes: la grâce dans l'éclat de rire. Au reste, l'auteur des Funérailles de l'honneur, de Jean Baudry et de Formosa est un des maîtres du théâtre. Le journaliste que je vous montrais tout à l'heure enfermé dans un bureau de rédaction, le critique de Profils et Grimaces, le disciple bien-aimé, le fils du tonnerre, est un dramaturge cornélien, d'une originalité précise et d'une sublimité sévère. Il est enfin un poète lyrique et les connaisseurs estiment son vers âpre et roide.
Le poème qu'il nous donne aujourd'hui, Futura, était promis, attendu depuis plus de vingt ans. On parlait à la fin de l'empire dans les cercles littéraires du Faust de Vacquerie. Il y travaillait pendant l'exil à Jersey; il en envoyait des fragments aux amis de Paris. «Vous irez dans la patrie mes vers, et vous irez sans moi.» Michelet qui en reçut le morceau, je crois, qui se termine par ce vers:
Et je serai sujet de Choléra premier.
Michelet répondit:
«Je n'ai jamais rien lu qui m'ait autant touché, élevé le coeur. Le crescendo en est sublime.»
Mais M. Auguste Vacquerie a toujours mis une prodigieuse lenteur à publier ses ouvrages: Tragaldabas, ce merveilleux Tragaldabas, resta trente ans illustre et inédit; il me souvient que le bon Glatigny, qui était comédien errant et poète lyrique, désespérant de posséder jamais cet ouvrage en volume, l'apprit par coeur dans je ne sais quel vieux journal introuvable qu'on lui avait prêté pour quelques heures. Il récitait le poème à ses amis assis en cercle, et il fut de la sorte le dernier barde.
Enfin, le Faust tant attendu vient de paraître sous le titre de Futura. C'est un grand poème symbolique, dont les personnages, Faust, Futura, le Soldat, l'Empereur, l'Archiprêtre, expriment des idées générales. On avait déjà remarqué que, dans le théâtre de M. Vacquerie, volontiers, par la bouche des personnages, don Jorge, Jean Baudry, Louis Berteau, ce sont des Idées qui parlent. En somme, le moraliste domine en M. Vacquerie et fait l'unité de son oeuvre.
Futura est un poème largement, pleinement, abondamment optimiste et qui conclut au triomphe prochain et définitif du bien, au règne de Dieu sur la terre.
C'est le Pater paraphrasé par un républicain de 1848.
L'an passé, à propos d'un roman de M. Paul Meurice, nous faisions remarquer combien les hommes de cette génération avaient une foi robuste dans leur idéal. Futura nous ramène à cette époque dont J.-J. Weiss a récemment résumé les croyances en une page magnifique: «En ce temps-là, a-t-il dit, l'âme française et l'esprit français étaient faits d'enthousiasme, de foi, de tendresse et d'amour. Un rêve de justice et de liberté s'était emparé de la nation; on avait devant soi les longs espoirs et les vastes pensées; on nageait dans l'idéal et dans l'idéologie; on affirmait pour tous et pour chacun le droit au bonheur.» Heureux, bien heureux, M. Auguste Vacquerie! il est resté fidèle au culte de sa jeunesse. Il a gardé toutes ses espérances. Comme aux jours évanouis des Louis Blanc, des Pierre Leroux, des Proudhon et des Lamennais, il attend d'un coeur ferme l'avènement de la justice et l'heure où les hommes seront frères. Son Faust a rompu tout pacte avec le diable, à moins que le diable ne soit l'ami des hommes, le nouveau Prométhée, l'inspirateur de toute vérité, le génie des arts, le Satan enfin, que Proudhon, dans sa brûlante éloquence, appelait le bien-aimé de son coeur.
Comme l'ancien, le nouveau Faust épouse Hélène, l'Argienne aux bras blancs, Hélène «âme sereine comme le calme des mers», Hélène la beauté. Mais elle ne lui donne pas Euphorion, l'enfant qui scelle la réconciliation de la beauté antique et de l'idéal moderne. C'est une invention que M. Auguste Vacquerie laisse à Goethe; et en effet Euphorion n'a plus rien à faire en ce monde; sa tâche est accomplie. Non! l'union du nouveau Faust et d'Hélène donne naissance à la vierge Futura.
C'est d'elle que viendra le salut du monde: elle est la justice et elle est la pitié. Elle dit en naissant:
La pitié fait ma chair et mon sang de tous ceux
Qui sont désespérés sous la splendeur des cieux.
J'ai dans l'âme un écho douloureux qui répète
Le cri du matelot brisé par la tempête,
L'adieu de l'exilé, le râle du mourant,
Tous les gémissements de ce monde souffrant.
Et qu'est donc ce Faust nouveau pour avoir donné le jour à cette vierge messie, à la rédemptrice de l'humanité? Ne le devinez-vous point? Il est la Pensée libre. Par une identification très légitime et dont Maximilien de Klinger avait donné l'exemple dans un récit aussi désespéré que le poème de Futura est consolant, M. Vacquerie mêle en une seule personne le docteur Faust et l'orfèvre Jean Fust, qui, associé à Gutenberg, publia en 1457 le Psautier de Mayence. Pour M. Vacquerie la puissance surnaturelle dont Faust est armé, sa vertu, ses charmes invincibles, sa magie, c'est la lettre d'imprimerie. Le caractère mobile est le signe sous lequel nous vaincrons le mal.
Je veux l'espérer. Que ferions-nous dans notre métier si nous étions sûrs du contraire? De quel coeur alignerais-je de vaines lignes, si je ne pensais pas qu'obscurément cet effort peut produire en définitive quelque bien?
Nous l'avons retrouvé dans Futura, ce Christ de 1848, qu'Ary Scheffer a peint avec si peu de couleur et tant de sentiment, ce Christ humanitaire qu'on voit dans l'Agonie d'un saint, de M. Leconte de Lisle, et dans le Pilori du vieux Glaize. Et nous avons songé que Futura ne venait pas trop tard, et que peut-être M. Vacquerie n'avait pas perdu pour attendre. On dit que la jeunesse contemporaine comme les Athéniens du temps de saint Paul est religieuse, mais qu'elle ne sait ce qu'il faut adorer. M. André Maurel l'affirme dans la Revue bleue. Qui sait si elle ne parviendrait pas à faire un dieu à sa convenance en combinant le Christ un peu trop philosophe de M. Auguste Vacquerie avec le Christ un peu trop mystique de M. Édouard Haraucourt? Il faut rendre cette justice à M. Auguste Vacquerie que sa tolérance est large et qu'il ne demande la mort de personne pour fonder le bonheur de l'humanité. C'est quelque chose de nouveau, qu'un réformateur qui ne commence pas par supprimer une génération d'hommes pour donner du coeur aux autres.
Un souffle de bonté passe sur ce grand poème de Futura. Je plaindrais ceux qui ne seraient pas touchés de la douce majesté de cette scène finale où se dresse en plein air une table à laquelle s'assied la foule des malheureux, une table servie dont on ne voit pas les bouts. Si cette image semble le rêve d'un autre âge, j'en suis fâché pour le nôtre.
OCTAVE FEUILLET[47]
[Note 47: Honneur d'artiste, 1 vol in-18.]
Pendant la Terreur naturaliste, M. Octave Feuillet ne se contentait pas de vivre, comme Sieyès; il continuait d'écrire. On croyait qu'on ne verrait pas la fin de la tourmente. On croyait que le régime de la démagogie littéraire ne finirait pas, que le Comité de salut public, dirigé par M. Émile Zola, que le tribunal révolutionnaire, présidé par M. Paul Alexis, fonctionneraient toujours. Nous lisions sur tous les monuments de l'art: «Le naturalisme ou la mort!» Et nous pensions que cette devise serait éternelle. Tout à coup est venu le 9 Thermidor que nous n'attendions pas. Les grandes journées éclatent toujours par surprise. On ne les prépare pas par des excitations publiques. Le 9 Thermidor qui renversa la tyrannie de M. Zola fut l'oeuvre des Cinq. Ils publièrent leur manifeste. Et M. Zola tomba à terre, abattu par ceux qui la veille lui obéissaient aveuglément. M. Paul Bonnetain fut, dans l'affaire, un autre Billaud-Varennes. M. Zola peut se dire, pour sa consolation, que les chefs de parti tombent le plus souvent de la sorte, sous les coups de ceux qui les avaient portés et soutenus. Les Cinq étaient très compromis dans le régime naturaliste. Ils se dégagèrent par un coup d'État. L'un d'eux, M. Rosny, représentait à la rigueur le dantonisme littéraire. J'entends par là les procédés scientifiques et un certain esprit de tolérance. Les quatre autres étaient des jacobins, je veux dire des zolistes purs. Mais avant cette grande journée, la faveur générale, en se portant sur l'Abbé Constantin avait montré la fragilité du régime. M. Ludovic Halévy en parlant avec une élégante simplicité le langage du sentiment, avait gagné toutes les sympathies. Au fond, le grand public était indifférent: il l'est toujours et veut seulement qu'on l'amuse et qu'on l'intéresse. La belle société était hostile au naturalisme, mais, selon sa coutume, avec une pitoyable frivolité. Enfin, quand le naturalisme fut terrassé, chacun voulut avoir concouru à sa perte. Il est de fait que la presse littéraire lui avait çà et là porté des coups sensibles. Seuls, et c'est une grande leçon, les émigrés, les critiques qui, comme M. de Pontmartin, si galant homme d'ailleurs et près de sa fin, dataient leurs articles de Coblence, n'eurent point de part à l'action libératrice.
Bref, la Terreur naturaliste est vaincue. On est libre d'écrire comme on l'entend et même avec politesse si l'on veut.
M. Octave Feuillet avait traversé la tourmente sans s'en inquiéter, sans paraître s'apercevoir de rien et même en marquant çà et là quelque considération pour M. Zola. «Il est pourtant très fort» disait-il volontiers. Il resta le romancier galant homme qu'il a toujours été. En lisant sa dernière oeuvre, si aimable et si digne de louanges, j'admirais le cours pacifique de ce beau talent toujours semblable à lui-même et qui se varie en se prolongeant comme la rive d'un fleuve.
Mais si l'on croit que je veux réveiller les querelles d'école à propos du nouveau roman de M. Octave Feuillet et opposer Honneur d'artiste à quelque ouvrage conçu dans un autre sentiment, on se trompe bien. Ce serait mal honorer un talent qui veut nous élever au-dessus de nos querelles de métier. Il y a dans l'esprit de M. Octave Feuillet une délicatesse, une discrétion, une noble pudeur qu'il faut satisfaire jusque dans l'admiration que cet esprit nous inspire. Et puis je n'ai nul besoin et nulle envie de rabaisser qui que ce soit au profit de cet écrivain dont la figure se détache parmi toutes les autres avec une pureté singulière, une finesse exquise, une élégante netteté.
Enfin, je ne vois aucune raison pour partir en campagne à cette heure. Si, comme il paraît, le naturalisme dogmatique, la Terreur, comme nous disions, est vaincue, sachons assurer notre victoire. Soyons sages. C'est une folie que de continuer la guerre quand on a triomphé. Surtout ne soyons pas injustes; ce serait une sottise et une maladresse. Reconnaissons que durant sa lourde et rude tyrannie, le naturalisme a accompli de grandes choses. Son crime fut de vouloir être seul, de prétendre exclure tout ce qui n'était pas lui, de préparer la ruine insensée de l'idéalisme, dementes ruinas. Mais son règne a laissé des monuments énormes. Telle des oeuvres qu'il a plantées sur notre sol semble indestructible. Il faut être un de ces émigrés de lettres dont nous parlions à l'instant pour nier la beauté d'un roman épique tel que Germinal. S'il est vrai que nous avons triomphé du naturalisme doctrinaire, sachons que le premier devoir des vainqueurs est de respecter, de protéger, de défendre le patrimoine des vaincus et faisons-nous un honneur de mettre les chefs-d'oeuvre de l'école de M. Zola à l'abri de l'injure.
Naguère j'exprimais, en traits assez forts, mon horreur des attentats commis par le naturalisme contre la majesté de la nature, la pudeur des âmes ou la beauté des formes; je détestais publiquement ces outrages à tout ce qui rend la vie aimable. «Si même, disais-je, la grâce, l'élégance, le goût ne sont que de frêles images modelées par la main de l'homme, il n'en faut pas moins respecter ces idoles délicates; c'est ce que nous avons de plus précieux au monde et, si pendant cette heure de vie qui nous est donnée, nous devons nous agiter sans cesse au milieu d'apparences insaisissables, n'est-il pas meilleur de voir en ces apparences des symboles et des allégories, n'est-il pas meilleur de prêter aux choses une âme sympathique et un visage humain? Les hommes l'ont fait depuis qu'ils rêvent et qu'ils chantent, c'est-à-dire depuis qu'ils sont hommes. Ils le feront toujours en dépit de M. Émile Zola et de ses théories esthétiques; toujours ils chercheront dans l'inconnaissable nature l'image de leurs désirs et la forme de leurs rêves. Et notre conception générale de l'univers sera toujours une mythologie.» Voilà comme nous parlions, comme nous parlons encore. Mais il s'en faut que dans le combat du naturalisme, la vérité soit toute rangée d'un côté et l'erreur de l'autre. Cet ordre ne s'observe que dans les batailles célestes de Milton. La mêlée humaine est toujours confuse et l'on ne sait jamais bien au juste en ce monde avec qui et pourquoi l'on se bat. M. Zola, tout le premier, qui a déclaré une si rude guerre à l'idéalisme, est parfois lui-même un grand, idéaliste; il pousse au symbole; il est poète. Et, dans la ruine de ses doctrines, son oeuvre reste en partie debout.
Au demeurant, tous les chemins du beau sont obscurs; il y a beaucoup de mystère dans les choses de l'art et il n'est guère plus sage d'abattre les doctrines que de les édifier. Ce sont là de vains amusements, des sujets de haine, des occasions dangereuses d'orgueil. Les poètes y perdent leur innocence et les critiques leur bonté.
Il faut reconnaître, enfin, que l'idéalisme et le naturalisme correspondent à deux sortes de tempéraments que la nature produit et produira toujours, sans que jamais l'un parvienne à se développer à l'exclusion de l'autre.
La grande erreur de M. Zola, puisqu'il faut toujours revenir à ce terrible homme, fut de croire que sa manière de sentir était la meilleure et, partant, la seule bonne. Il fut dogmatique et prétendit imposer l'orthodoxie réaliste. C'est ce qui nous irrita tous et excita ses amis à secouer son joug.
L'orgueil perdit le Lucifer de Médan. Je suis sûr qu'aujourd'hui encore, abandonné de toute son armée, assis seul à l'écart avec son génie et se rongeant les poings, il rêve encore la domination par le naturalisme. Mais comment ne voit-il pas qu'on naît naturaliste ou idéaliste comme on naît brun ou blond, qu'il y a un charme après tout à cette diversité et qu'il importe seulement qu'on reste ce qu'on est? Perdre sa nature c'est le crime irrémissible, c'est la damnation certaine, c'est le pacte avec le diable.
M. Octave Feuillet est resté ce qu'il était. Il n'a vendu son âme à aucun diable. Il se montre dans son nouveau roman fidèle à cet art exquis et tout français qu'il exerce, depuis trente ans, avec une autorité charmante, cet art de composer et de déduire par lequel on procède, même en étant un simple conteur, des Fénelon et des Malebranche, et de tous ces grands classiques qui fondèrent notre littérature sur la raison et le goût.
On a nié qu'il fût nécessaire et même qu'il fût bon de composer ainsi. On a voulu de notre temps que le roman fût sans composition et sans arrangement. J'ai entendu le bon Flaubert exprimer à cet égard avec un enthousiasme magnifique des idées pitoyables. Il disait qu'il faut découper des tranches de la vie. Cela n'a pas beaucoup de sens. À y bien songer, l'art consiste dans l'arrangement et même il ne consiste qu'en cela. On peut répondre seulement qu'un bon arrangement ne se voit pas et qu'on dirait la nature même. Mais la nature, et c'est à quoi Flaubert ne prenait pas garde, la nature, les choses ne nous sont concevables que par l'arrangement que nous en faisons. Les noms mêmes que nous donnons au monde, au cosmos, témoignent que nous nous le représentons dans son ordonnance et que l'univers n'est pas autre chose, à notre sens, qu'un arrangement, un ordre, une composition.
Pour parler comme un discours académique du XVIIe siècle, nous dirons que M. Octave Feuillet «a toutes les parties de son art», la composition, l'ordonnance, et cette mesure, cette discrétion qui permet de tout dire et qui fait tout entendre. Il a aussi l'audace et le coup de force. Nous l'avons retrouvé dans Honneur d'artiste, ce coup qui porte et ces bonds rapides où le récit s'enlève comme un cheval de sang au saut d'une haie.
Ces causeries, pour être fidèles à leur titre, doivent rester dans la vie, au milieu des choses, et ne point s'enfermer dans les pages d'un livre, fût-il le plus séduisant du monde. Je ne le regrette qu'à demi. Il y a quelque chose de pénible à disséquer un roman, à montrer le squelette d'un drame. Je n'analyserai pas le livre aux marges duquel j'écris ces réflexions d'une main abandonnée. Je ne vous dirai pas comment mademoiselle de Sardonne rejoint dans l'enfer des damnées de l'amour ses soeurs adorables, Julia de Trécoeur, Blanche de Chelles et Julie de Cambre. Je ne vous dirai pas jusqu'où le peintre Jacques Fabrice pousse le sentiment de l'honneur. Mais après avoir lu Honneur d'artiste, relisez Fort comme la mort, de M. de Maupassant. Vous prendrez plaisir, je crois, à comparer les deux artistes, les deux peintres, Jacques Fabrice et Olivier Bertin, qui meurent victimes l'un et l'autre d'un amour cruel. Le contraste des deux natures est là frappant. M. Octave Feuillet a pris plaisir à nous montrer un héros; M. de Maupassant au contraire, prend garde à ce que son peintre ne soit jamais un héros. Au reste, ce roman de M. de Maupassant est un chef-d'oeuvre en son genre.
Un mot encore, que je dirai tout bas:
Certains épisodes d'Honneur d'artiste ont un ragoût dont plus d'une lectrice sera friande, en secret. Il y a, par exemple, un mariage «fin de siècle», d'un goût assez vif. Le mari va passer sa nuit de noce au cercle et chez une créature. À son retour il ne trouve personne; madame est sortie. Elle rentre à huit heures du matin, sans fournir d'explications. Le mari n'insiste pas: ce serait bourgeois. Mais il en conçoit pour sa femme une profonde admiration. Il la trouve forte.
—Épatant, se dit-il.
Et, dans sa bouche, c'est là le suprême éloge.