WeRead Powered by ReaderPub
La vie simple cover

La vie simple

Chapter 14: XI La beauté simple.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A series of reflective essays advocates simplifying modern existence by opposing needless complexity in household habits, work, and social ambition. The author contrasts outward forms with an inner spirit of modesty, urging readers to shed superfluous possessions and vain pretenses, cultivate sincerity, moderation, and charity, and recover joy in modest duties and simple pleasures. Blending moral reflection with practical counsel, the text offers concrete suggestions for reorganizing daily life to be more honest, calm, and humane, presenting simplicity as both an ethical ideal and a pragmatic path to greater happiness and clarity.

[1] Voir entre autres: Jeunesse, chap. La joie.

—Et qui fournira l'argent?—Quelle question! C'est bien là l'erreur centrale. Le plaisir et l'argent; on prend cela pour les deux ailes du même oiseau. Hélas! l'illusion est grossière! Le plaisir, comme toutes les choses vraiment précieuses en ce monde, ne peut ni se vendre ni s'acheter. Pour s'amuser il faut payer de sa personne, c'est l'essentiel. On ne vous défend pas d'ouvrir votre bourse si vous le pouvez faire et si vous le trouvez utile. Mais je vous assure, ce n'est pas indispensable. Le plaisir et la simplicité sont deux vieilles connaissances. Recevez simplement, réunissez-vous simplement. Ayez bien travaillé d'abord; soyez aussi aimable, aussi loyal que possible pour vos compagnons et ne dites pas de mal des absents: le succès sera certain.

VIII
L'esprit mercenaire et la simplicité.

Nous venons de coudoyer en passant un certain préjugé fort répandu, qui attribue à l'argent une puissance magique. Rapprochés ainsi d'un terrain brûlant, nous ne l'éviterons pas; mais nous allons y poser le pied, persuadés qu'il y a sur ce point plusieurs vérités à dire. Elles ne sont point neuves, mais elles sont si oubliées!

Je ne vois aucun moyen de nous passer de l'argent. Tout ce qu'ont pu faire jusqu'à ce jour certains théoriciens ou législateurs qui l'accusent de tous les maux, c'est d'en changer le nom ou la forme. Mais ils n'ont jamais pu se passer d'un signe représentatif de la valeur commerciale des choses. Vouloir supprimer l'argent est une tentative analogue à celle qui voudrait supprimer l'écriture. Il n'en est pas moins vrai que cette question de l'argent est très troublante. Elle forme un des éléments principaux de notre vie compliquée. Les difficultés économiques où nous nous débattons, les conventions sociales, tout l'agencement de la vie moderne ont porté l'argent à un rang si éminent qu'il n'est pas étonnant que l'imagination humaine lui attribue une sorte de royauté. Et c'est par ce côté que nous devons aborder le problème.

Le terme d'argent a pour pendant celui de marchandise. S'il n'y avait point de marchandise l'argent n'existerait pas. Mais tant qu'il y aura de la marchandise il y aura de l'argent, peu importe sous quelle forme. La source de tous les abus dont l'argent est devenu le centre réside dans une confusion. On a confondu dans le terme et dans la notion de marchandise des objets qui n'ont aucun rapport ensemble. On a voulu donner une valeur vénale à des choses qui n'en peuvent ni doivent en avoir aucune. Les idées d'achat et de vente ont envahi des provinces où elles peuvent être à juste titre considérées comme des étrangères, des ennemies, des usurpatrices. Il est légitime que du blé, des pommes de terre, du vin, des étoffes soient à vendre et qu'on les achète. Il est parfaitement naturel que le labeur d'un homme lui procure des droits à la vie et qu'on lui remette en main une valeur qui représente ces droits. Mais ici déjà l'analogie cesse d'être complète. Le travail d'un homme n'est pas une marchandise au même titre qu'un sac de blé ou un quintal de charbon. Il entre dans ce travail des éléments qu'on ne peut évaluer en monnaie. Enfin, il est des choses qui ne sauraient s'acheter: le sommeil par exemple, la connaissance de l'avenir, le talent. Celui qui nous les offre en vente peut être considéré comme un fou ou un imposteur. Pourtant il y a des gens qui battent monnaie avec ces choses. Ils vendent ce qui ne leur appartient pas et leurs dupes paient des valeurs illusoires en monnaie véritable. De même, il y a des marchands de plaisir, des marchands d'amour, des marchands de miracles, des marchands de patriotisme, et ce titre de commerçant qui est si honorable quand il représente un homme faisant commerce de ce qui est en effet une denrée commerciale devient la pire flétrissure quand il s'agit des choses du cœur, de la religion, de la patrie.

Presque tout le monde est d'accord pour trouver honteux qu'on trafique de ses sentiments, de son honneur, de sa robe, de sa plume, de son mandat. Malheureusement ce qui ne souffre aucune contradiction dans la théorie, ce qui, dit comme nous le disons, ressemble plutôt à une banalité qu'à une haute vérité morale, a une peine infinie à pénétrer dans la pratique. Le trafic a envahi le monde. Les vendeurs se sont installés jusqu'au sanctuaire, et par sanctuaire je n'entends pas seulement les choses religieuses, mais tout ce que l'humanité a de sacré et d'inviolable. Ce n'est pas l'argent qui complique la vie, la corrompt et l'altère, c'est notre esprit mercenaire.

L'esprit mercenaire ramène tout à une seule question: Combien cela va-t-il me rapporter? il résume tout dans un axiome: Avec de l'argent, on peut tout se procurer. Avec ces deux principes de conduite une société peut descendre à des degrés d'infamie qu'il est impossible de dépeindre et d'imaginer.

Combien cela va-t-il me rapporter? Cette question si légitime tant qu'il s'agit des précautions que chacun doit prendre pour assurer sa subsistance par son travail, devient funeste aussitôt qu'elle sort de ses limites et domine toute la vie. Cela est si vrai qu'elle avilit même le travail qui est notre gagne-pain. Je fournis du travail payé, rien de mieux; mais si je n'ai pour m'inspirer pendant ce travail que le seul désir de toucher ma paye, rien de pire. Un homme qui n'a pour motif d'action que son salaire fait de la mauvaise besogne. Ce qui l'intéresse n'est pas le travail, c'est l'argent. S'il peut rogner sur sa peine sans retrancher de son gain, soyez sûr qu'il le fera. Maçon, laboureur, ouvrier d'usine, celui qui n'aime pas son labeur n'y met ni intérêt, ni dignité, et c'est en somme un mauvais ouvrier. Le médecin qui n'est préoccupé que des honoraires est un homme auquel il ne fait pas bon confier sa vie, car ce qui le met en mouvement c'est le désir de garnir sa bourse avec le contenu de la vôtre. S'il est de son intérêt que vous souffriez plus longtemps, il est capable de cultiver votre maladie au lieu de fortifier votre santé. Celui qui n'aime dans l'instruction de l'enfance que le profit qu'elle procure est un triste professeur, car ce profit est médiocre, mais son enseignement plus médiocre encore. Que vaut le journaliste mercenaire? Le jour où vous n'écrivez que pour le sou, votre prose cesse de valoir même ce sou. Plus le travail humain touche à des objets de nature élevée, plus l'esprit mercenaire, s'il intervient, le stérilise et le corrompt. On a mille fois raison de dire que toute peine mérite salaire, que tout homme qui consacre son effort à entretenir la vie doit avoir sa place au soleil,—et quiconque ne fait rien d'utile, ne gagne pas sa vie, en un mot n'est qu'un parasite. Mais il n'y a pas de plus grave erreur sociale que d'en arriver à faire du gain l'unique mobile d'action. Ce que nous mettons de meilleur dans notre œuvre, qu'elle se fasse à la force des bras, par la chaleur du cœur, ou la tension de l'intelligence, c'est précisément ce que personne ne peut nous payer. Rien ne prouve mieux que l'homme n'est pas une machine, que ce fait: deux hommes à l'œuvre avec les mêmes forces, les mêmes gestes, produisent des résultats tout différents. Où est la cause de ce phénomène? Dans la divergence de leurs intentions. L'un a l'esprit mercenaire, l'autre a l'âme simple. Tous les deux touchent leur paye, mais le travail de l'un est stérile, l'autre a mis son âme dans son travail. Le travail du premier est comme le grain de sable qui reste toute l'éternité sans qu'il en sorte rien, le travail de l'autre est comme la graine vivante jetée au sol, il germe et produit des moissons. Il n'y a pas d'autre secret pour expliquer que tant de gens n'ont pas réussi en employant les mêmes procédés extérieurs que d'autres. Les automates ne se reproduisent pas et le travail du mercenaire ne produit pas de fruit.


Sans doute nous sommes obligés de nous incliner devant le fait économique, de reconnaître les difficultés de la vie; de jour en jour il devient plus urgent de bien combiner ses moyens d'action pour arriver à nourrir, à vêtir, à loger, à élever sa famille. Celui qui ne tient pas compte de ces nécessités impérieuses, qui ne calcule pas et ne prévoit pas, n'est qu'un illuminé ou un maladroit, tôt ou tard exposé à tendre la main à ceux dont il méprise la parcimonie. Et cependant que deviendrions-nous, si ce genre de souci nous absorbait tout entiers? si, parfaits comptables, nous voulions mesurer notre effort à l'argent qu'il nous rapporte, ne plus rien faire qui n'aboutisse à une recette et considérer comme choses inutiles ou peines perdues ce qui ne peut pas s'aligner en chiffres sur un livre de comptes?

Nos mères ont-elles touché quelque chose pour nous aimer, nous élever? Qu'adviendrait-il de notre piété filiale si nous voulions toucher quelque chose pour aimer et soigner nos vieux parents?

Qu'est-ce que cela rapporte de dire la vérité? du désagrément, quelquefois des souffrances et des persécutions. De défendre son pays? des fatigues, des blessures et souvent la mort. De faire du bien? des ennuis, de l'ingratitude, des ressentiments même. Il entre du dévouement dans toutes les fonctions essentielles de l'humanité. Je défie les plus fins calculateurs de se maintenir dans le monde sans jamais faire appel à autre chose qu'au calcul. Sans doute on proclame intelligents ceux qui s'entendent à «faire leur pelote». Mais regardez-y de près. Combien, dans leur pelote, y a-t-il de fil qu'ils doivent au dévouement des simples? Auraient-ils bien réussi, s'ils n'avaient rencontré dans le monde que des malins de leur espèce ayant pour devise: Pas d'argent, pas de Suisse! Disons-le hautement: c'est grâce à quelques-uns qui ne comptent pas trop rigoureusement, que le monde se soutient. Les plus beaux services rendus, les plus dures besognes sont en général peu ou point rétribués. Heureusement qu'il restera toujours des hommes prêts aux fonctions désintéressées et même à celles qui ne sont payées qu'en souffrances, et qui coûtent l'argent, le repos, la vie. Le rôle de ces hommes-là est souvent pénible et ne va pas sans découragements. Qui de nous n'a entendu faire des récits d'expériences douloureuses où le narrateur regrettait ses bontés passées, le mal qu'il s'était donné pour ne récolter que des déboires. On conclut généralement ces confidences en disant: j'ai été assez bête pour faire ceci et cela. Quelquefois on a raison de se juger ainsi parce que c'est toujours un tort de jeter les perles aux pourceaux; mais que de vies dont les seuls actes vraiment beaux sont précisément ceux dont on se repent à cause de l'ingratitude des hommes! Ce qu'il faudrait souhaiter à l'humanité, c'est que le nombre de ces actes bêtes aille grandissant.


J'en arrive maintenant au credo de l'esprit mercenaire. Sa qualité est d'être bref. Pour le mercenaire la loi et les prophètes sont contenus dans ce seul axiome: Avec de l'argent on peut tout se procurer. À regarder la vie sociale superficiellement rien de plus évident. «Nerf de la guerre», «preuve sonnante», «clef qui ouvre toutes les portes», «roi du monde»!… On pourrait, en recueillant tout ce qu'on a dit de la gloire et de la puissance de l'argent, faire une litanie plus longue que celle qui se chante en l'honneur de la Vierge Marie. Il faut avoir été sans le sou, ne fût-ce qu'un jour ou deux, et avoir essayé de vivre dans le monde où nous sommes, pour se faire une idée de ce qui manque à celui dont la bourse est vide. J'engage ceux qui aiment les contrastes et les situations imprévues à essayer de vivre sans argent pendant une demi-semaine seulement, et loin de leurs amis et connaissances, du milieu enfin où ils sont quelqu'un. Ils feront plus d'expériences en quarante-huit heures qu'un homme établi pendant toute son année. Hélas! ces expériences quelques-uns les font malgré eux, et lorsque la ruine véritable s'abat sur leur tête ils ont beau rester dans leur patrie, parmi les compagnons de leur jeunesse, leurs anciens collaborateurs et même leurs obligés, on affecte de ne plus les connaître. Avec quelle amertume ils commentent le credo mercenaire: avec de l'argent on peut tout se procurer, sans argent impossible de rien avoir. Vous devenez le paria, le lépreux, celui dont chacun se détourne. Les mouches vont aux cadavres, les hommes vont à l'argent. Aussitôt que l'argent se retire le vide se fait. Il en a fait couler des larmes le credo mercenaire! larmes amères, larmes de sang pleurées par ceux-là mêmes qui avaient peut-être été jadis les adorateurs du veau d'or.

Et pourtant ce credo est faux, archi-faux. Je ne vais pas marcher à l'attaque, avec de vieilles rengaines comme celle de l'homme riche égaré dans un désert et qui ne peut même pas se procurer une goutte d'eau pour son argent; ou celle du millionnaire décrépit qui donnerait la moitié de ce qu'il possède pour acheter à un solide gaillard sans le sou, ses vingt ans et sa robuste santé! Je n'essayerai pas non plus de vous prouver qu'on ne peut pas acheter le bonheur. Tant de gens parmi ceux qui ont de l'argent et surtout parmi ceux qui n'en ont pas, sourient de cette vérité comme du plus usé de tous les clichés. Mais j'en appellerai aux souvenirs, aux expériences de chacun pour faire toucher du doigt le grossier mensonge que recouvre un axiome que tout le monde va répétant.

Garnissez votre bourse du mieux que vous pourrez et partons ensemble pour une ville d'eaux, comme il y en a beaucoup. Je veux dire un de ces endroits jadis inconnus, pleins de gens simples, respectueux, accueillants, parmi lesquels il faisait bon vivre et sans grande dépense. La Renommée aux cent trompettes les a tirés de l'ombre, leur a enseigné le parti qu'ils pourraient tirer de leur situation, de leur climat, de leurs personnes. Vous partez, sur la foi de dame Renommée, et vous vous flattez qu'avec votre argent vous pourrez vous procurer une retraite paisible, et loin du monde factice et civilisé, tisser un peu de poésie dans la trame de vos jours.—La première impression est bonne: le cadre naturel et certaines coutumes patriarcales, lentes à disparaître, vous frappent d'abord favorablement. Mais à mesure que les jours passent l'impression se gâte, les dessous apparaissent. Ce que vous considériez comme du vieux authentique, pareil aux meubles de famille séculaires, n'est que du truquage pour mystifier les gobeurs. Il y a des étiquettes sur tout, tout est à vendre, depuis le sol jusqu'aux habitants. Ces primitifs sont devenus les plus roués des gens d'affaires. Étant donné votre argent, ils ont résolu le problème de se le procurer au moins de frais possible. Ce ne sont que ficelles, pièges partout tendus comme des toiles d'araignées et la mouche que ces gens attendaient au fond de leur trou c'est vous. Voilà ce que vingt ou trente ans de régime mercenaire ont fait d'une population qui était autrefois simple, honnête, et dont le contact faisait du bien aux citadins surmenés. Le pain de ménage a disparu, le beurre sort de l'usine, ils possèdent à merveille la méthode pour écrémer le lait et les dernières recettes pour falsifier les vins; ils ont tous les vices des citadins moins leurs vertus.

En partant vous comptez votre argent. Il en manque beaucoup; et vous vous plaignez. Vous avez tort. On n'achète jamais trop cher la conviction qu'il y a des choses qu'on ne peut pas se procurer pour de l'argent.

Vous avez besoin dans votre maison d'un employé intelligent et habile, essayez de vous procurer cet oiseau rare. D'après le principe qu'on peut tout avoir avec de l'argent, vous devrez, suivant que vous offrez des appointements médiocres, ordinaires, bons, très bons, excellents… trouver des employés médiocres, ordinaires, très bons, supérieurs. Mais tous ceux qui se présenteront pour occuper le poste vacant se rangeront dans la dernière catégorie, et ils se seront préalablement procuré des certificats à l'appui de leurs prétentions. Il est vrai que neuf fois sur dix, à l'épreuve de la pratique, il apparaîtra que ces personnages si habiles manquent totalement de savoir-faire. Alors pourquoi se sont-ils engagés chez vous? Ils devraient à la vérité de répondre comme le fait dans la comédie la cuisinière cher payée et qui ne sait rien faire.—Pourquoi vous êtes-vous engagée comme cordon bleu?—C'est pour toucher le sou du franc. Voilà la grande affaire. Vous trouverez toujours des gens qui aiment toucher de gros traitements. Plus rarement vous trouverez des capacités. Et si c'est de la probité qu'il vous faut, les difficultés augmenteront. Des mercenaires, vous en trouverez aisément; du dévouement, c'est autre chose. Loin de moi la pensée de nier l'existence de serviteurs dévoués, d'employés probes et intelligents à la fois. Mais vous en rencontrerez autant, et quelquefois plus, parmi les mal payés que parmi les plus grassement rétribués. Et peu importe en somme où ils se rencontrent, soyez sûrs qu'ils ne sont pas dévoués par intérêt, ils le sont parce qu'ils ont gardé un fonds de simplicité qui les rend capables d'abnégation.

On va aussi répétant partout que l'argent est le nerf de la guerre. Sans doute la guerre coûte beaucoup d'argent et nous en savons quelque chose. Est-ce à dire que pour se défendre contre ses ennemis et faire honneur à son drapeau il suffise qu'un pays soit riche? Les Grecs se sont chargés jadis d'administrer aux Perses la preuve du contraire, et cette preuve-là ne cessera d'être répétée dans l'histoire. Avec de l'or on peut acheter des vaisseaux, des canons, des chevaux; mais on ne peut pas acheter le génie militaire, la sagesse politique, la discipline, l'enthousiasme. Mettez des milliards entre les mains de vos recruteurs et chargez-les de vous amener un grand capitaine et une armée de sans-culottes. Vous trouverez cent capitaines pour un seul et mille soldats, mais envoyez-les au feu: vous en aurez pour votre argent.

Du moins pourrait-on s'imaginer qu'avec de l'argent tout court il soit possible de soulager les misères et de faire du bien. Hélas! cela aussi est une illusion dont il faut revenir. L'argent, par grosses ou par petites sommes, est une graine qui fait germer les abus. À moins d'y ajouter de l'intelligence, de la bonté, une grande expérience des hommes, vous ne ferez que du mal, et vous risquerez fort de corrompre ceux qui reçoivent vos largesses et ceux que vous avez chargés de les distribuer.


L'argent ne peut pas suffire à tout, il est une puissance, mais il n'est pas la toute-puissance. Rien ne complique la vie, rien ne démoralise l'homme, rien ne fausse le fonctionnement normal de la société comme le développement de l'esprit mercenaire. Partout où il règne, c'est la duperie de tous par tous. On ne peut plus se fier à rien ni à personne, on ne peut plus rien obtenir qui vaille. Nous ne sommes pas des détracteurs de l'argent; mais il faut lui appliquer la loi commune: Tout à sa place, tout à son rang! Lorsque l'argent, qui doit être un serviteur, devient une force tyrannique, irrespectueuse de la vie morale, de la dignité, de la liberté; lorsque les uns s'efforcent de se le procurer à tout prix, apportant au marché ce qui n'est pas une marchandise; lorsque les autres qui possèdent la richesse s'imaginent qu'ils peuvent obtenir d'autrui ce qu'il n'est permis à personne de vendre ni d'acheter, il faut s'insurger contre cette grossière et criminelle superstition, crier hautement à l'imposture: que ton argent périsse avec toi! Ce que l'homme a de plus précieux il l'a en général reçu gratuitement: qu'il sache donc le donner gratuitement.

IX
La réclame et le bien ignoré.

Une des principales puérilités de ce temps est l'amour de la réclame. Percer, se faire connaître, sortir de l'obscurité, quelques-uns sont à tel point dévorés par ce désir, qu'on peut à juste titre les déclarer atteints du prurit de la publicité. À leurs yeux l'obscurité est l'ignominie par excellence; aussi font-ils tout pour être remarqués. Ils se considèrent dans leur existence ignorée comme des êtres perdus, comparables aux naufragés qu'une nuit de tempête a jetés sur quelque rocher désert et qui ont recours aux clameurs, aux détonations, au feu, à tous les signaux imaginables pour faire savoir à quelqu'un qu'ils sont là. Non contents de lancer des pétards et des fusées innocentes, plusieurs sont allés, pour se faire connaître à tout prix, jusqu'à la bassesse et jusqu'au crime. L'incendiaire Érostrate a fait de nombreux disciples. Combien sont-ils de ce temps qui ne sont devenus célèbres que pour avoir détruit quelque chose de marquant, démoli ou essayé de démolir une réputation illustre, signalé leur passage enfin, par un scandale, une méchanceté ou quelque barbarie retentissante.

Cette rage de la notoriété ne sévit pas seulement parmi les cervelles fêlées, ou dans le monde des financiers douteux, des charlatans, des cabotins de tout rang, elle s'est répandue dans tous les domaines de la vie spirituelle et matérielle. La politique, la littérature, la science même, et, chose plus choquante, la charité et la religion ont été infestées par les réclames. On sonne de la trompette autour des bonnes œuvres et pour convertir les âmes on a imaginé des pratiques criardes. Poursuivant ses ravages, la fièvre du bruit a gagné des retraites d'ordinaire silencieuses, troublé les esprits en général posés et vicié dans une large mesure l'activité pour le bien. L'abus de tout montrer ou plutôt de tout étaler, l'incapacité croissante d'apprécier ce qui reste caché et l'habitude de mesurer la valeur des choses au tapage qu'elles font, a fini par altérer le jugement des plus sérieux, et l'on se demande parfois si la société ne finira pas par se transformer en une vaste foire où chacun bat de la caisse devant sa baraque.

On quitte volontiers la poussière et l'intolérable cacophonie des exhibitions foraines pour aller respirer à l'aise dans quelque vallon écarté, tout surpris de voir combien le ruisseau est limpide, la forêt discrète, et la solitude agréable. Dieu merci, il y a encore des asiles inviolés. Quelque formidable que soit le vacarme, quelque assourdissante que soit la mêlée où s'entre-choquent les voix des pitres, tout cela ne porte pas au delà d'une certaine limite, puis s'apaise et s'éteint. Le domaine du silence est plus vaste que celui du bruit; c'est là ce qui nous console.


Posons le pied au seuil de ce monde infini qu'habite le bien ignoré, le labeur silencieux. Nous sommes d'emblée sous ce charme qu'on éprouve à voir les neiges immaculées où personne n'imprima ses pas, les fleurs des solitudes, les sentiers perdus qui semblent aller vers les horizons sans limites.

Le monde est ainsi fait que les ressorts du travail, les agents les plus actifs sont partout dissimulés. La nature met une sorte de coquetterie à masquer son labeur. Il faut se donner la peine de la guetter, s'ingénier à la surprendre si l'on désire observer autre chose que des résultats et pénétrer dans les secrets de ses laboratoires. Pareillement dans la société humaine, les forces qui agissent pour le bien demeurent invisibles et de même encore dans la vie de chacun de nous: ce que nous avons de meilleur est incommunicable, enfoui au plus profond de nous-mêmes. Plus les sentiments sont énergiques, confondus avec la racine même de notre être, moins ils recherchent l'ostentation; ils croiraient se profaner en s'empressant de s'exposer au grand jour. Il y a une secrète et inexprimable joie à posséder au fond de soi-même un monde intérieur que Dieu seul connaît et d'où cependant nous vient l'impulsion, l'entrain, le renouvellement journalier de notre courage et les plus puissants motifs d'agir au dehors. Quand cette vie intime diminue d'intensité, quand l'homme la néglige pour soigner la surface, il perd en valeur tout ce qu'il gagne en apparence. Par une triste fatalité, il arrive ainsi que, souvent, nous valons moins à mesure que nous sommes admirés davantage. Et nous demeurons convaincus que ce qu'il y a de meilleur dans le monde c'est ce qu'on ne sait pas, car ceux-là seuls le savent qui le possèdent, et s'ils le disaient ils lui ôteraient du même coup son parfum.

Quelques amants passionnés de la nature l'aiment surtout chez elle dans les coins reculés, au fond des bois, dans le creux des sillons, partout où le premier venu n'est pas admis à la contempler. Ils resteraient des jours, oubliant le temps et la vie à regarder dans les solitudes inviolées un oiseau construire son nid ou nourrir sa couvée, ou quelque gibier se livrer à ses gracieux ébats. C'est ainsi qu'il faut aller chercher le bien chez lui, là où il n'y a plus ni contrainte, ni pose, ni galerie d'aucune sorte, mais le fait simple d'une vie qui consiste à vouloir être ce qu'il est bon qu'elle soit, sans se soucier d'autre chose.


Qu'il nous soit permis de placer ici quelques observations prises sur le vif. Restant anonymes elles ne pourront pas être considérées comme indiscrètes.

Il y a dans mon pays d'Alsace, sur une route solitaire dont le ruban interminable se prolonge sous les forêts des Vosges, un casseur de pierres que je vois à son ouvrage depuis trente ans. La première fois que je le vis, je partais, jeune écolier, pour la grande ville, et j'avais le cœur gros. La vue de cet homme me fit du bien, parce qu'il fredonnait une chanson tout en fendant des cailloux. Nous échangeâmes quelques paroles et il me dit pour terminer: «Allons, mon garçon, bon courage et bonne chance!» Depuis lors j'ai passé et repassé sur cette route dans les circonstances les plus diverses, pénibles ou joyeuses. L'écolier a fait son chemin, le casseur de pierres est resté ce qu'il était: il a pris quelques précautions de plus contre l'intempérie des saisons; une natte de paille protège son dos et son feutre semble s'être enfoncé plus avant afin de mieux garantir la tête. Mais la forêt renvoie toujours l'écho de son vaillant marteau. Que de bourrasques, pauvre vieux, ont passé sur son échine, que de destinées contraires sur sa vie, sa famille, son pays! il continue à casser ses pierres, et, que j'arrive ou que je parte, je le retrouve au bord de sa route, souriant malgré l'âge et les rides, bienveillant, ayant, surtout aux jours mauvais, de ces paroles simples de brave homme qui font tant d'effet quand on les scande en cassant des pierres.—Il me serait complètement impossible d'exprimer l'émotion que me produit la vue de cet homme simple. Et certes il ne s'en doute pas. Je ne connais pas de spectacle plus réconfortant, mais en même temps plus sévère pour la vanité qui fermente dans nos cœurs, que cette confrontation avec un obscur travailleur qui fait son œuvre comme le chêne grandit et comme le bon Dieu fait lever son soleil, sans s'occuper de qui le regarde.

J'ai connu aussi beaucoup de vieux instituteurs et d'institutrices qui ont passé leur vie à une besogne toujours la même: faire pénétrer les rudiments des connaissances humaines et quelques principes de conduite dans des têtes parfois plus dures que les cailloux. Ils ont fait cela avec leur âme, tout le long d'une pénible carrière, où l'attention des hommes tenait peu de place. Quand ils se coucheront dans leur tombe ignorée, nul ne s'en souviendra que quelques humbles comme eux. Mais leur récompense est dans leur amour; personne n'est plus grand que ces inconnus.


Combien d'obscures vertus ne découvre-t-on pas lorsqu'on sait chercher, dans une certaine catégorie de personnes qu'on a souvent ridiculisées sans penser qu'on se rendait coupable à la fois de cruauté, d'ingratitude et de bêtise. Je veux parler des vieilles filles. On se plaît à remarquer qu'il y en a de surprenantes par le costume et les allures, ce qui d'ailleurs ne tire pas à conséquence; on veut bien aussi se souvenir que d'autres, très personnelles, se sont désintéressées de tout excepté de leurs aises et du bien-être de quelque serin, chat ou macaque en qui leurs puissances affectives se sont absorbées, et certainement celles-là ne le cèdent pas en égoïsme aux plus endurcis célibataires du sexe fort. Mais ce qu'on a tort d'ignorer le plus souvent, c'est la somme de sacrifice qui se cache modestement dans la vie de tant de vieilles filles tout simplement admirables. N'est-ce donc rien de n'avoir ni foyer, ni amour, ni avenir, ni ambition pour soi-même; de prendre sur soi cette croix de solitude si lourde à porter, surtout quand à la solitude extérieure vient s'ajouter celle du cœur; de s'oublier pour n'avoir plus d'intérêt sur la terre que celui de vieux parents, de jeunes neveux orphelins, des pauvres, des infirmes, de tout ce que le mécanisme brutal de la vie rejette parmi les scories? Vues du dehors, ces existences presque effacées n'ont que peu de lustre, elles excitent la pitié plutôt que l'envie. Ceux qui en approchent avec respect, y devinent parfois des secrets douloureux, de grandes épreuves passées, de lourds fardeaux sous lesquels plient des épaules trop fragiles, mais ce n'est là que le côté de l'ombre. Il faudrait pouvoir apprécier cette richesse de cœur, cette pure bonté, cette puissance d'aimer, de consoler, d'espérer, ce don joyeux de soi-même, cette invincible obstination dans la douceur et le pardon, même vis-à-vis de ceux qui en sont indignes. Pauvres vieilles filles, combien avez-vous sauvé de naufragés, guéri de blessés, ramassé d'égarés, vêtu de misérables, recueilli d'orphelins, combien d'êtres qui seraient seuls au monde s'ils ne vous avaient pas, vous qui souvent n'avez personne! Je me trompe. Quelqu'un vous connaît; c'est la grande Pitié inconnue qui veille sur nos vies et souffre de nos infortunes. Oubliée comme vous et souvent blasphémée, elle vous a confié quelques-uns de ses plus saints messages et c'est pour cela sans doute que parfois sur votre passage discret on croit sentir comme un frôlement d'aile des anges secourables.


Le bien se cache sous tant de formes diverses qu'on a souvent autant de peine à le découvrir que les méfaits les mieux dissimulés. Un médecin russe qui avait passé dix ans de sa vie en Sibérie, condamné aux travaux forcés pour motifs politiques, se plaisait à raconter les traits de générosité, de courage, d'humanité qu'il avait observés, non seulement chez plusieurs condamnés, mais aussi chez des gardes-chiourme. Pour le coup on serait tenté de dire: où le bien va-t-il se nicher? Et, de fait, la vie vous offre de grandes surprises et des contrastes déconcertants. Il y a des braves gens, officiellement reconnus comme tels, cotés dans leur milieu, je dirais presque garantis par le gouvernement ou par l'église, à qui on ne peut absolument rien reprocher si ce n'est qu'ils ont le cœur sec et dur, alors qu'on est étonné de rencontrer chez certains êtres tombés, de la tendresse véritable et comme une soif de se dévouer.


Qu'il me soit permis maintenant de parler, à propos du bien ignoré, de gens qu'on est convenu de traiter aujourd'hui avec la dernière injustice,—des gens riches. Quelques-uns croient avoir tout dit quand ils ont flétri l'infâme capital. Pour eux, tous ceux qui possèdent une grande fortune, sont des monstres gorgés du sang des malheureux. D'autres, moins déclamatoires, n'en confondent pas moins constamment la richesse avec l'égoïsme et l'insensibilité. Il faut faire justice de ces erreurs involontaires ou calculées. Sans doute, il y a des riches qui ne se soucient de personne, et d'autres qui ne font le bien que par ostentation. Nous le savons de reste. Mais leur conduite inhumaine ou hypocrite enlève-t-elle sa valeur au bien que font les autres et que souvent ils cachent avec une pudeur si parfaite?

J'ai connu un homme à qui étaient arrivés tous les malheurs qui peuvent nous atteindre dans nos affections. Il avait perdu une femme aimée, enterré successivement tous ses enfants à des âges différents. Mais il possédait une grande fortune, résultat de son travail. Vivant dans une extrême simplicité, presque sans besoins pour lui-même, il passait son temps à chercher des occasions de faire le bien et à en profiter. Ce qu'il a surpris de gens en flagrant délit de pauvreté honteuse, ce qu'il a combiné de moyens pour soulager des misères, mettre un peu de lumière dans les vies sombres, faire des surprises amicales à ses amis, personne ne pourrait se l'imaginer. Son plaisir était de faire du bien aux autres et de jouir de leur surprise quand ils ne savaient pas d'où le coup partait. Il se plaisait à réparer les injustices du sort, à faire pleurer de bonheur des familles poursuivies par la malchance. Sans cesse il complotait, tramait, machinait dans l'ombre, avec une peur enfantine de se faire attraper la main dans le sac. On n'a su la meilleure part de ses exploits qu'après sa mort et combien qu'on ne saura jamais.

C'était là un vrai partageux! car il y en a de deux sortes. Ceux qui aspirent à s'adjuger une part du bien des autres sont nombreux et vulgaires. Pour en être il suffit d'avoir beaucoup d'appétit. Ceux qui ont soif de partager leur propre bien avec ceux qui n'en ont pas sont rares et précieux, car pour entrer dans cette compagnie d'élite il faut être un brave et digne cœur, détaché de soi-même, sensible au bonheur comme au malheur de ses semblables. Heureusement la race de ces partageux-là n'est pas éteinte, et j'éprouve une satisfaction sans mélange à leur rendre un hommage qu'ils ne réclament pas.


On m'excusera d'insister. Il fait bon se soulager la bile de tant d'infamies, de tant de calomnies, de tant de pessimisme, de tant de charlatanisme, en reposant ses yeux sur quelque chose de plus beau, en respirant le parfum de ces coins perdus où fleurit la simple bonté. Une dame étrangère, peu habituée sans doute à la vie parisienne, me disait naguère l'horreur que lui inspirait le spectacle qui s'offrait ici à ses yeux: ces vilaines affiches, ces méchants journaux, ces femmes aux cheveux teints, cette foule qui se rue aux courses, aux cafés-concerts, au jeu, à la corruption, tout ce flot de vie superficielle et mondaine. Elle ne prononça pas le mot de Babylone, mais c'était sans doute par pitié pour un des habitants de cette ville de perdition.—Hélas! oui, ces choses sont tristes, madame; mais vous n'avez pas tout vu.—Dieu m'en garde! répliqua-t-elle.—Non, je voudrais au contraire que vous puissiez tout voir, car s'il y a des dessous très laids, il en est de si réconfortants. Et tenez, changez seulement de quartier, ou observez à d'autres heures. Donnez-vous le spectacle du Paris matinal, il vous fournira bien des éléments pour corriger vos impressions sur le Paris noctambule. Allez voir, entre tant d'autres laborieux, les braves balayeurs, qui sortent à l'heure où se retirent les noceurs et les escarpes. Voyez, sous ces haillons, ces corps de cariatides, ces figures austères! De quel sérieux ils balayent les restes des festins de la nuit! On dirait des prophètes au seuil de Balthazar. Il y a là des femmes, beaucoup de vieillards. Quand il fait froid, ils soufflent dans leurs doigts et recommencent à trimer. Et ainsi tous les jours. Ceux-là aussi sont habitants de Paris.—Allez ensuite dans les faubourgs, dans les ateliers, surtout dans les petits où le patron travaille comme l'ouvrier. Voyez l'armée des travailleurs marcher à sa besogne. Comme ces jeunes filles sont vaillantes et descendent gaîment de leurs quartiers lointains vers les ateliers, les magasins, les bureaux de la ville.—Puis, visitez les intérieurs, voyez à l'œuvre la femme du peuple. Le salaire est modeste, la demeure étroite, les enfants nombreux et souvent l'homme est dur. Faites collection de biographies de petites gens, de budgets de petits ménages, regardez longtemps et regardez bien.

Allez ensuite voir les étudiants. Ceux que vous avez vus faire tant de scandale dans les rues sont nombreux, mais ceux qui travaillent sont légion. Seulement ils restent chez eux; on les ignore. Si vous saviez ce qu'on bûche et peine au quartier latin! Vous avez vu des journaux pleins du bruit que fait une certaine jeunesse qui se dit studieuse. Les journaux parlent bien de ceux qui cassent des vitres, mais pourquoi parleraient-ils de ceux qui veillent tard sur les problèmes de la science ou de l'histoire? Cela n'intéresserait pas le public. Tenez, lorsque parfois l'un d'entre eux, étudiant en médecine, meurt victime du devoir professionnel, cela se constate en deux lignes dans les feuilles publiques. Une rixe d'ivrognes prend une demi-colonne. Les moindres détails en sont fixés, caressés. Il ne manque que le portrait des héros, et même pas toujours!

Je n'en finirais pas, si je voulais vous signaler tout ce qu'il faudrait aller voir pour avoir tout vu; il faudrait faire le tour de la société entière, riches et pauvres, savants et ignorants. Et certes alors vous ne jugeriez plus si sévèrement. Paris est un monde, et, de même que dans le monde en général, le bien s'y cache, tandis que le mal s'y pavane. Quand on regarde la surface, on se demande quelquefois comment il se peut qu'il y ait tant de canailles. Quand on va au fond, on s'étonne au contraire que dans cette vie tourmentée, obscure, et parfois horrible, il puisse y avoir tant de vertus!


Mais pourquoi m'appesantir sur ces choses? N'est-ce pas faire de la réclame pour ceux qui l'ont en horreur?—Ce n'est pas ainsi qu'il faut me comprendre. Mon but le voici: rendre attentif au bien ignoré, et surtout le faire aimer, le faire pratiquer. L'homme est perdu qui se complaît dans ce qui brille et frappe les yeux: d'abord parce qu'il s'expose à voir surtout le mal; ensuite parce qu'il s'habitue à ne remarquer de bien que celui qui cherche les regards et parce que facilement il succombe à la tentation de vivre pour paraître. Non seulement il faut se résigner à l'obscurité, mais il faut l'aimer, si l'on ne veut pas lentement glisser au rang du figurant de théâtre qui n'observe son maintien que sous l'œil des spectateurs et se dédommage dans la coulisse des contraintes qu'il s'est imposées en scène. Nous sommes là en présence d'un des éléments essentiels de la vie morale. Et ce que nous disons n'est pas seulement vrai pour ceux qu'on appelle les humbles et dont le sort est de n'être point remarqués. C'est vrai encore et beaucoup plus pour les premiers rôles. Si vous ne voulez pas être une brillante inutilité, un homme de panache et de galon, mais qui n'a rien dans le ventre, il vous faut remplir votre premier rôle dans l'esprit de simplicité du plus obscur de vos collaborateurs. Quiconque ne vaut qu'aux heures de parade, vaut moins que rien. Avons-nous le périlleux honneur d'être en vue et de marcher au premier rang; entretenons dans notre vie avec d'autant plus de soin le sanctuaire intérieur du bien ignoré. Donnons à l'édifice dont nos semblables regardent la façade une large assise de simplicité, de fidélité humble. Et puis, restons près des inconnus par la sympathie, par la reconnaissance! C'est à eux que nous devons tout, n'est-il pas vrai? je prends à témoin tous ceux qui ont fait dans le domaine humain cette fortifiante expérience que les pierres cachées dans le sol soutiennent tout l'édifice. Tous ceux qui arrivent à avoir une certaine valeur reconnue et publique le doivent à quelques humbles ancêtres spirituels, à quelques inspirateurs oubliés. Un petit nombre d'êtres bons parmi lesquels il y a souvent des paysans, des femmes, des vaincus de l'existence, des parents aussi modestes que vénérés, personnifient pour nous la belle et noble vie. Leur exemple nous inspire et nous soutient. Leur souvenir demeure à jamais inséparable de notre for intérieur. Nous les voyons aux heures douloureuses, courageux et tranquilles et nos fardeaux nous semblent plus légers. Ils se tiennent serrés autour de nous, phalange invisible et aimée qui nous empêche de broncher et de perdre pied dans la bataille; et tous les jours ils nous prouvent que le trésor de l'humanité, c'est le bien que le monde ne connaît pas.

X
Mondanité et vie d'intérieur.

Du temps du second empire, il y avait dans une de nos plus jolies sous-préfectures de province, à très peu de distance d'une station balnéaire fréquentée par l'empereur, un maire fort respectable, et d'ailleurs intelligent, auquel la tête tourna subitement quand il pensa que le chef de l'État pourrait bien un jour descendre dans sa maison. Jusque-là il avait vécu, dans la vieille demeure paternelle, en fils respectueux des moindres souvenirs. Aussitôt que l'idée fixe de recevoir l'empereur des Français se fut emparée de sa cervelle, il devint un autre homme. Décidément, ce qui lui avait semblé suffisant et même confortable, toute cette simplicité aimée des parents et des aïeux, apparut à ses yeux comme mesquine, laide, méprisable. Impossible de faire monter un empereur par cet escalier de bois, de l'inviter à s'asseoir sur ces vieux fauteuils, de permettre qu'il pose le pied sur ces tapis surannés. Alors le maire appela l'architecte et les maçons, fit attaquer les murs à coups de pic, démolit des cloisons et créa un salon hors de proportion, par le luxe et l'étendue, avec le reste de la maison. Il se retira avec sa famille dans quelques pièces étriquées où gens et meubles, entassés malgré eux, se gênaient mutuellement. Puis, ayant par ce coup de tête vidé sa bourse et bouleversé son intérieur, il attendit l'hôte impérial. Hélas! il vit bien arriver la fin de l'empire, mais l'empereur non pas.

La folie de ce pauvre homme n'est pas aussi rare que l'on pourrait penser. Sont, comme lui, fous du cerveau, tous ceux qui sacrifient leur vie d'intérieur à la mondanité.

Le danger d'un pareil sacrifice est plus menaçant en des temps plus agités. Nos contemporains y sont constamment exposés et un grand nombre y succombent. Que de trésors de famille ont été gaspillés en pure perte, pour satisfaire des conventions ou des ambitions mondaines, et le bonheur auquel on prétendait préparer son entrée par ces sacrifices impies, s'est fait attendre toujours. C'est faire un marché de dupe que de livrer le foyer de la famille, de laisser les bonnes traditions tomber en désuétude, d'abandonner les simples coutumes domestiques. La place de la vie d'intérieur est telle dans la société, qu'il suffit de l'affaiblir pour que le trouble se fasse sentir dans l'organisme social tout entier. Pour jouir d'un développement normal, cet organisme a besoin qu'on lui fournisse des individus bien trempés, ayant leur valeur propre, leur marque personnelle. Autrement la société devient un troupeau et quelquefois un troupeau sans berger. Mais où l'individu puisera-t-il son originalité, ce quelque chose d'unique, qui, réuni aux qualités distinctives des autres, constitue la richesse et la solidité d'un milieu? Il ne peut les puiser que dans la famille. Détruisez cette constellation de pratiques et de souvenirs, qui font de chaque intérieur comme un climat en miniature, vous tarissez les sources du caractère, vous coupez les racines mêmes de l'esprit public.

Il importe à la patrie que chaque foyer soit un monde profond, respecté, communiquant à ses membres une empreinte morale ineffaçable. Mais avant de poursuivre, écartons ici un malentendu. L'esprit de famille, comme toutes les plus belles choses, a sa caricature qui se nomme l'égoïsme domestique. Certaines familles sont comme des citadelles fermées où l'on s'est organisé pour l'exploitation du monde extérieur. Tout ce qui ne les concerne pas elles-mêmes directement leur est indifférent. Elles se trouvent à l'état de colons, je dirai presque d'intrus, dans la société où elles vivent. Leur particularisme est poussé à un tel excès qu'elles forment des ennemis du genre humain. Au petit pied, elles ressemblent à ces puissantes sociétés formées de loin en loin à travers l'histoire, qui s'emparèrent de l'empire du monde et pour qui rien ne comptait qu'elles mêmes. C'est cet esprit-là qui a fait quelquefois considérer la famille comme un repaire de l'égoïsme qu'il fallait détruire pour le salut de la société. Mais, de même qu'il y a un abîme entre l'esprit de corps et l'esprit de parti, il y a un abîme entre l'esprit de famille et l'esprit de coterie familiale.


Or c'est de l'esprit de famille qu'il s'agit ici. Rien au monde ne le vaut. Car il contient en germe toutes ces grandes et simples vertus qui assurent la durée et la puissance des institutions sociales. À la base même de l'esprit de famille se trouve le respect du passé, car ce qu'une famille a de meilleur ce sont les souvenirs communs. Capital intangible, indivisible, inaliénable, ces souvenirs constituent un dépôt sacré. Chacun des membres de la famille doit les considérer comme ce qu'il a de plus précieux. Ils existent sous une double forme: dans l'idée et dans le fait. On les rencontre dans le langage, les ornières de la pensée, les sentiments, les instincts même. Et sous une forme matérielle on les voit représentés par des portraits, des meubles, des constructions, des costumes, des chants. Aux yeux des profanes, ce n'est rien; aux yeux de ceux qui savent apprécier les choses de la vie de famille, ce sont des reliques qu'on ne doit abandonner à aucun prix.

Mais que se passe-t-il en général dans le monde où nous vivons? La mondanité fait la guerre à l'esprit de famille. Toutes les luttes sont poignantes; je n'en connais pas de plus passionnante que celle-là.—Par les grands moyens comme par les petits, par toutes sortes d'habitudes nouvelles, d'exigences, de prétentions, l'esprit mondain fait irruption dans le sanctuaire domestique. Quels sont les droits de cet étranger? ses titres? Sur quoi peut-il appuyer ses revendications péremptoires? C'est ce qu'en général on néglige de se demander. On a tort. Nous nous comportons à l'égard de l'envahisseur comme les pauvres gens très simples à l'égard d'un visiteur fastueux. Pour cet hôte encombrant d'un jour, ils pillent leur jardin, bourrent leurs domestiques et leurs enfants, négligent leur travail. Conduite injuste et maladroite. Il faut avoir le courage de rester ce qu'on est, en face de n'importe qui.

L'esprit mondain a toutes les impudences. Voici un intérieur simple qui a formé et forme encore des caractères de marque. Les hommes, les meubles, les habitudes, tout s'y tient. Par le mariage, par des relations d'affaires ou de plaisir, l'esprit mondain y pénètre. Il y trouve tout vieilli, gauche, naïf. Cela manque de modernité. D'abord il se borne à la critique, à la raillerie spirituelle. Mais c'est le moment le plus dangereux. Prenez garde à vous, voilà l'ennemi! Si vous vous laissez le moins du monde entamer par ses raisons, demain vous sacrifierez un meuble, après-demain une bonne vieille tradition, et peu à peu les chères reliques du cœur, les objets familiers, et avec eux la piété filiale, s'en iront chez le marchand de bric-à-brac.

Dans les habitudes nouvelles et le milieu changé, vos amis d'autrefois, vos vieux parents seront dépaysés. Vous ferez un pas de plus en les remisant à leur tour: la mondanité supprime les vieux. Ainsi pourvu d'un cadre absolument transformé, vous serez vous-même étonné de vous y voir. Cela ne vous rappellera rien; mais ce sera correct, et l'esprit mondain, du moins, se déclarera satisfait. Hélas! c'est ce qui vous trompe. Après avoir fait jeter de purs trésors comme une vile ferraille, il vous trouvera emprunté sous votre livrée neuve, et s'empressera de vous faire sentir tout le ridicule d'une telle situation. Mieux eût valu avoir, dès l'abord, le courage de votre opinion et défendre votre intérieur.

Beaucoup de jeunes gens, en se mariant, cèdent aux inspirations de l'esprit mondain. Leurs parents leur avaient donné l'exemple d'une vie modeste; mais la nouvelle génération croit affirmer ses droits à l'existence et à la liberté en répudiant un genre de vie à ses yeux trop patriarcal. Elle s'efforce donc de s'installer à la dernière mode, à grands frais et se défait à vil prix d'objets utiles. Au lieu de remplir sa maison de choses qui nous disent: Souviens-toi! on les garnit de meubles tout neufs auxquels aucune pensée encore ne se rattache. Je me trompe, ces objets sont souvent comme les symboles de la vie facile et superficielle. On respire au milieu d'eux je ne sais quelle vapeur capiteuse de mondanité. Ils rappellent la vie du dehors, le grand train, le tourbillon. Et fût-on disposé à les oublier parfois, ils y ramènent la pensée et nous disent en un autre sens: Souviens-toi! n'oublie pas l'heure du club, des spectacles, des courses. L'intérieur s'organise donc de telle sorte qu'il devient le pied-à-terre où l'on vient se reposer un peu entre deux absences prolongées. Il ne fait pas bon y rester longtemps. Comme il n'a pas d'âme il ne parle pas à l'âme. Le temps de dormir, de manger, et vite il faut en sortir. On y deviendrait somnolent, casanier.

Chacun connaît des gens qui ont la rage de sortir, qui croiraient que le monde va s'arrêter s'ils ne figuraient pas partout. Rester chez eux est leur pire corvée, ils ne peuvent pas s'y voir en peinture. L'horreur de la vie d'intérieur les tient au point, qu'ils préfèrent payer pour s'ennuyer dehors, que de s'amuser chez eux gratuitement.


Peu à peu, une société dérive ainsi vers la vie par troupeaux, qu'il ne faut pas confondre avec la vie publique. La vie par troupeaux est quelconque comme celle des essaims de mouches au soleil. Rien ne ressemble plus à la vie mondaine d'un homme que la vie mondaine d'un autre homme. Et cette universelle banalité détruit l'essence même d'un esprit public. On n'a pas besoin de faire de bien longs voyages pour constater les ravages que l'esprit de mondanité a faits dans la société contemporaine, et si nous avons si peu de fonds, d'équilibre, de calme bon sens, d'initiative, une des grosses raisons en est dans la diminution de la vie d'intérieur. Les masses ont emboîté le pas derrière le beau monde. Le peuple est devenu mondain. Car c'est de la mondanité que de quitter son chez-soi pour aller vivre au cabaret. La misère, le vicieux état des habitations ne suffisent pas à expliquer le courant qui emporte chacun hors du home. Pourquoi le paysan déserte-t-il pour l'auberge la maison où son père et son aïeul se plaisaient tant? La demeure est restée la même; c'est le même feu dans la même cheminée; d'où vient qu'il n'éclaire plus qu'un cercle incomplet, au lieu des veillées de jadis où jeunes et vieux se coudoyaient? Quelque chose s'est modifié dans l'esprit des hommes. Cédant à leurs désirs malsains, ils ont rompu avec la simplicité. Les pères ont quitté leur poste d'honneur, la femme végète près de l'âtre solitaire, et les enfants se querellent en attendant qu'ils puissent à leur tour s'en aller chacun de leur côté.

Il nous faut réapprendre la vie d'intérieur et le prix des traditions domestiques. Une pieuse sollicitude a consacré certains monuments, seuls restes du passé parmi nous. De même les costumes anciens, les dialectes provinciaux, les vieilles chansons ont trouvé, avant de disparaître du monde, des mains pieuses pour les recueillir. Que l'on fait bien de garder ces miettes d'un grand passé, ces vestiges de l'âme des aïeux! Faisons de même pour les traditions de famille, sauvons et faisons durer autant que possible tout ce qui subsiste encore de patriarcal, n'importe sous quelle forme!


Mais tout le monde n'a pas de tradition à garder. Raison de plus pour redoubler d'efforts dans la constitution et la culture de la vie de famille. On n'a besoin pour cela ni d'être nombreux, ni d'être largement installés. Pour créer un intérieur, il faut avoir l'esprit d'intérieur. De même que le moindre village peut avoir son histoire, son empreinte morale, de même le plus petit intérieur peut avoir son âme. Oh! l'esprit des lieux, l'atmosphère qui nous environne dans les demeures humaines! Quel monde de mystères! Ici, dès le seuil, vous êtes pénétré de froid, le malaise vous gagne. Quelque chose d'insaisissable vous repousse. Là, aussitôt que vous avez fermé la porte sur vous, la bienveillance et la bonne humeur vous environnent. On dit que les murs ont des oreilles. Ils ont aussi leur voix, leur muette éloquence. Sur tout ce que contient une demeure flotte l'esprit des gens. Et je vois une preuve de la puissance de cet esprit jusque dans les intérieurs de garçons et de femmes qui vivent isolés. Quel abîme entre une chambre et une autre chambre! Ici, de l'inertie, de l'indifférence, du terre à terre; la devise de l'habitant est écrite jusque dans sa façon d'arranger ses livres et ses photographies: Tout m'est égal. Là, c'est la joie de vivre, l'entrain communicatif; le visiteur sent quelque chose lui dire sous mille formes: qui que tu sois, hôte d'une heure, je te veux du bien, que la paix soit sur toi!

On ne dira jamais assez la puissance de la vie d'intérieur, l'influence d'une fleur aimée et cultivée sur la fenêtre, le charme d'un vieux fauteuil où le grand-père s'est assis, offrant ses vieilles mains ridées aux baisers des petits enfants joufflus. Pauvres modernes! toujours en déménagement ou en transformation! Nous qui, à force de modifier la figure de nos villes, de nos maisons, de nos coutumes, de nos croyances, n'avons plus où reposer nos têtes, n'augmentons pas la tristesse et le vide de nos existences incertaines en abandonnant la vie d'intérieur. Rallumons la flamme au foyer éteint, créons-nous des abris inviolés, des nids chauds où les enfants deviennent des hommes, où l'amour trouve une cachette, la vieillesse un repos, la prière un autel et la patrie un culte!

XI
La beauté simple.

Quelques-uns pourraient protester au nom de l'esthétique contre l'organisation de la vie simple, ou nous opposer la théorie du luxe utile, providence des affaires, grand nourricier des arts, ornement des sociétés civilisées. Nous tenons à leur répondre d'avance par quelques brèves remarques.

On se sera sans doute aperçu que l'esprit qui anime ces pages n'est point l'esprit utilitaire. Ce serait une erreur de penser que la simplicité que nous recherchons, ait quelque chose de commun avec celle que s'imposent les avares par ladrerie et les esprits étroits par faux rigorisme. Pour les premiers, la vie simple c'est la vie à bon marché. Pour les autres, elle est une existence terne et végétative où le mérite consiste à se priver de tout ce qui sourit, brille et charme.

Il ne nous déplaît point que ceux qui ont beaucoup de moyens, mettent leur fortune en circulation au lieu de thésauriser, et fassent vivre le commerce et prospérer les beaux-arts. Après tout, ils tirent un excellent parti de leur situation privilégiée. Ce que nous combattons c'est la prodigalité stupide, l'usage égoïste des richesses et surtout la recherche du superflu par ceux qui ont besoin de soigner avant tout le nécessaire. Le luxe d'un Mécène ne saurait avoir la même influence sur une société, que celui d'un vulgaire jouisseur qui étonne ses contemporains par le faste de sa vie et la folie de ses gaspillages. Un même terme désigne ici des choses fort différentes. Semer l'argent n'est pas tout; il y a des façons de le semer qui ennoblissent les hommes et d'autres qui les avilissent. Semer l'argent, du reste, cela suppose qu'on en est abondamment pourvu. Lorsque l'amour de la vie somptueuse s'empare de ceux qui disposent de moyens limités, la question change singulièrement. Et, ce qui nous frappe en ce temps-ci, c'est la rage de dépenser leur bien chez ceux qui devraient le ménager. Que la munificence soit un bienfait social: nous l'accordons volontiers. Qu'il puisse même, à la rigueur, être soutenu que la prodigalité de certains riches est comme une soupape destinée à laisser écouler le trop-plein: nous n'essaierons pas de le contester. Nous constatons seulement qu'il y a trop de gens qui jouent de la soupape alors qu'il serait de leur intérêt et de leur devoir de pratiquer l'économie: leur luxe et leur amour du luxe sont un malheur privé et un danger public.


Voilà pour le luxe utile.

Nous désirons nous expliquer maintenant sur la question d'esthétique, oh bien modestement, et sans empiéter sur le terrain des spécialistes. Par une illusion trop commune, on considère la simplicité et la beauté comme deux rivales. Mais simple n'est pas synonyme de laid, pas plus que luxueux, surchargé, recherché, coûteux n'est synonyme de beau. Nos yeux sont blessés par le spectacle criard d'une beauté tapageuse, d'un art vénal, d'un luxe sans grâce et sans esprit. La richesse alliée au mauvais goût nous fait quelquefois regretter qu'on ait eu entre les mains tant d'argent pour provoquer la création d'une si prodigieuse quantité d'œuvres de bas étage. Notre art contemporain souffre du manque de simplicité aussi bien que notre littérature: trop d'ornements ajoutés, de fioritures contournées, d'imaginations tourmentées. Rarement, dans les lignes, les formes, les couleurs, il nous est donné de contempler cette simplicité alliée à la perfection, qui s'impose au regard comme l'évidence s'impose à l'esprit. Nous avons besoin de nous retremper dans l'idéale pureté de la beauté immortelle, qui met son stigmate sur les chefs-d'œuvre et dont un seul rayon vaut mieux que toutes les exhibitions pompeuses.


Toutefois ce qui nous tient le plus à cœur ici, c'est de parler de l'esthétique ordinaire de la vie, du soin qu'il faut mettre à orner l'habitation et la personne humaine, pour donner à l'existence ce lustre sans lequel elle n'a pas de charme. Car il n'est pas indifférent que l'homme ait ou non souci de ce superflu nécessaire. C'est à cela qu'on reconnaît s'il met de l'âme dans sa vie. Loin de considérer comme une préoccupation inutile celle qui nous fait embellir, soigner, poétiser les formes, je pense qu'il faut l'entretenir autant que possible. La nature même nous donne l'exemple, et l'homme qui affecterait du mépris pour ce fragile éclat de beauté dont nous ornons nos jours rapides, s'écarterait des intentions de Celui qui a mis le même soin et le même amour à peindre la fleur éphémère que les montagnes éternelles.

Mais il ne faut pas tomber dans la tentation grossière qui nous fait confondre la beauté vraie avec ce qui n'en a que le nom. La beauté et la poésie de l'existence tiennent au sens que nous lui donnons. Nos maisons, notre table et notre toilette doivent traduire des intentions. Pour y mettre ces intentions il faut les avoir d'abord. Celui qui les possède sait les faire apercevoir par les moyens les plus simples. On n'a pas besoin d'être riche pour donner de la grâce et du charme à son habitation et à ses costumes. Il suffit pour cela d'avoir du goût et de la bonté. Nous touchons ici à un point très important pour chacun, mais qui, peut-être, intéresse les femmes dans une plus grande mesure que les hommes.

Ceux qui engagent les femmes à se vêtir d'étoffes grossières, à enfermer leur corps dans des vêtements dont la plate uniformité rappelle les sacs, violentent la nature dans ce qu'elle a de plus sacré et méconnaissent complètement l'esprit des choses. Si le vêtement n'était qu'une précaution pour s'abriter du froid ou de la pluie, une toile d'emballage ou une peau de bête suffirait. Mais il est bien plus que cela. L'homme dans tout ce qu'il fait, se met tout entier: il transforme en signes les choses dont il se sert. L'habit n'est pas une simple couverture, c'est un symbole. J'en atteste toute la flore si riche des costumes nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient nos anciennes corporations. La toilette, elle aussi, a quelque chose à nous dire. Plus elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour qu'elle soit vraiment belle, il faut donc qu'elle nous annonce de bonnes choses, des choses personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent du monde, si elle est quelconque, sans rapport avec celle qui la porte, elle n'est qu'un masque et un affublement. L'excès de la mode, en faisant disparaître complètement la personne féminine sous des ornements de pure convention, la dépouille de son attrait principal. Il résulte de cet abus que plusieurs choses que les femmes trouvent très jolies, font autant de tort à leur beauté qu'à la bourse de leurs maris ou de leurs parents.

Que diriez-vous d'une jeune fille qui se servirait pour exprimer sa pensée de termes fort choisis, exquis même, mais reproduisant textuellement les phrases d'un manuel de conversation? Quel charme pourrait avoir pour vous ce langage emprunté? L'effet des toilettes, bien faites en elles-mêmes, mais qui se retrouvent indistinctement sur toutes les personnes, est exactement le même.

Je ne résiste pas à la tentation de citer ici un passage de Camille Lemonnier qui se rapporte à mon idée:

«La nature a mis aux doigts de la femme un art charmant, qu'elle sait d'instinct, et qui est son art à elle, comme la soie est à la chenille, ou la dentelle à l'agile et fine araignée… Elle est le poète, l'artiste de sa grâce et de sa candeur; elle est la fileuse du mystère dont s'habille son goût de plaire. Tout le talent qu'elle met à ressembler à l'homme dans les autres arts ne vaudra jamais l'esprit et la trouvaille d'un rien d'étoffe qu'elle chiffonne.

«Eh bien, je voudrais que cet art-là fût autrement honoré. De même que l'éducation devrait consister à penser avec son esprit, à sentir avec son cœur, à exprimer la petite chose personnelle, le moi intime, latent, qu'au contraire on refoule, on nivelle en vue de la conformité, je voudrais que l'apprentie jeune femme, la maman de plus tard, fût de bonne heure la petite esthète de cette esthétique de la toilette, sa propre habilleuse, elle qui, un jour, sera l'habilleuse de ses enfants… Mais, avec le goût et le don d'improviser, de se personnaliser en ce chef-d'œuvre de l'adresse et de la personnalité féminine: une robe… sans quoi, la femme n'est plus qu'un paquet de chiffons.»

La robe qu'on a faite soi-même est presque toujours celle qui vous sied le mieux et, en tout cas, celle qui vous fait le plus de plaisir. C'est ce qu'oublient trop souvent nos femmes. L'ouvrière et la paysanne commettent la même erreur. Depuis que l'une et l'autre s'habillent chez les couturières et les modistes qui leur vendent des imitations fort douteuses de la grande mode, la grâce a presque disparu du costume populaire. Et pourtant y a-t-il au monde quelque chose qui ait davantage le don de plaire que la fraîche apparition d'une jeune ouvrière ou d'une jeune fille des champs, vêtues à la mode de leur pays et belles de leur seule simplicité?

Ces mêmes réflexions peuvent s'appliquer à la façon d'arranger et de décorer son habitation. S'il y a des toilettes qui révèlent toute une conception de la vie, des chapeaux qui sont des poèmes, des nœuds qui sont des cocardes, il y a aussi des arrangements de maison qui, à leur manière, parlent à l'esprit. Pourquoi, sous prétexte d'embellir nos demeures, leur enlèverions-nous ce caractère personnel qui a toujours sa valeur? Pourquoi assimiler nos chambres à des chambres d'hôtel ou nos salons à des intérieurs de gare, à force d'y faire prédominer un type uniforme de beauté officielle?

Quel malheur que de se promener à travers les maisons d'une ville, les villes d'un pays, les pays de tout un vaste continent et de rencontrer partout certaines formes identiques, inévitables, irritantes par leur multiplication! Comme l'esthétique gagnerait à plus de simplicité! Au lieu de ce luxe de pacotille, de tous ces ornements prétentieux mais insipides de banalité, nous aurions une diversité infinie. D'heureuses trouvailles frapperaient nos yeux. L'imprévu sous ses mille formes nous réjouirait et nous retrouverions le secret d'imprimer à une tapisserie, à un meuble, à un toit de maison, ce cachet de la personnalité humaine qui donne à certaines vieilleries un prix inestimable.

Continuons et passons pour terminer à des choses plus simples encore, je veux parler des petits détails du ménage que plusieurs jeunes personnes de ce temps trouvent si peu poétiques. Leur mépris des occupations matérielles, des modestes soins que réclame un intérieur, provient d'une confusion fort commune, mais non moins funeste. Cette confusion consiste à penser que la poésie et la beauté sont dans les choses ou n'y sont pas. Il y a des occupations distinguées, gracieuses, comme de cultiver les lettres, jouer de la harpe; et des occupations grossières, disgracieuses, comme de cirer les souliers, balayer sa chambre, ou surveiller son pot-au-feu. Erreur puérile! ni la harpe ni le balai ne font rien à l'affaire, tout dépend de la main qui les tient et de l'esprit qui anime cette main. La poésie n'est pas dans les choses: elle est en nous. Il faut l'imposer aux objets comme le sculpteur impose son rêve au marbre. Si notre vie et nos occupations demeurent trop souvent sans charme malgré leur distinction extérieure, c'est parce que nous n'avons rien su y mettre. Le comble de l'art est de faire vivre ce qui est inerte, d'apprivoiser ce qui est sauvage. Je voudrais que nos jeunes filles s'appliquent à développer en elles l'art vraiment féminin de donner une âme aux choses qui n'en ont pas. Le triomphe de la grâce, chez la femme, est dans cette œuvre-là. Seule, la femme sait mettre dans une maison ce je ne sais quoi dont la vertu a fait dire au poète: «Le toit s'égaie et rit». On dit qu'il n'y a pas de fées, ou qu'il n'y en a plus, mais on ne sait pas ce qu'on dit. Le modèle original des fées chantées par les poètes, ils l'ont trouvé et le trouvent encore parmi ces aimables mortelles qui savent pétrir la pâte avec énergie, raccommoder les accrocs avec bonté, soigner les malades en souriant, mettre de la grâce dans un ruban et de l'esprit dans une friture.


Il est bien certain que la culture des beaux-arts a quelque chose de moralisant et que nos pensées et nos actes s'imprègnent à la longue de ce qui frappe nos yeux. Mais l'exercice des arts et la contemplation de leurs produits sont un privilège réservé à quelques-uns. Il n'est pas donné à chacun de posséder, de comprendre ou de créer de belles choses. Mais il est un genre de beauté humaine qui peut pénétrer partout: c'est la beauté qui naît dans les mains de nos femmes et de nos filles. Sans cette beauté qu'est la maison la plus ornée? une habitation froide. Avec elle, le home le plus dénudé s'anime et s'éclaire. Parmi les forces capables d'ennoblir et de transformer les volontés, d'augmenter le bonheur, il n'en est peut-être aucune d'un emploi plus universel. Elle sait se faire valoir au moyen des plus pauvres instruments, au milieu des pires difficultés. Lorsque la chambre est petite, le budget restreint, la table modeste, une femme qui a le don trouve moyen d'y faire régner de l'ordre, de la propreté, de la bienséance. Elle met du soin et de l'art dans tout ce qu'elle entreprend. Bien faire ce que l'on fait n'est pas à ses yeux le privilège des riches, mais le droit de tous. C'est pour cela qu'elle en use et qu'elle sait donner à son intérieur une dignité et un agrément que n'atteignent pas les maisons fortunées, où tout est abandonné aux mercenaires.

La vie ainsi comprise ne tarde pas à se révéler riche en beautés inconnues, en attraits, en satisfactions intimes. Être soi-même, réaliser dans son milieu naturel le genre de beauté qu'il comporte: voilà l'idéal. Comme la mission de la femme grandit en profondeur et en signification, lorsqu'elle se résume ainsi à mettre de l'âme dans les choses et à donner à cette âme de bonté, comme symbole extérieur, ces procédés agréables et délicats auxquels le plus brutal des êtres est sensible! Cela ne vaut-il pas mieux que d'envier ce qu'on n'a pas et d'appliquer son désir à l'imitation maladroite d'un ornement étranger?