XII
L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux.
Il serait peut-être difficile de trouver un sujet mieux qualifié que l'orgueil pour prouver que les obstacles à une vie meilleure, plus apaisée et plus forte, sont plutôt en nous que dans les circonstances. La diversité, et surtout le contraste des situations sociales font surgir inévitablement toutes sortes de conflits. Mais combien les rapports entre membres d'une même société ne seraient-ils pas, malgré tout, simplifiés si nous mettions un autre esprit dans le cadre tracé des nécessités extérieures! Persuadons-nous bien que ce ne sont pas avant tout les différences de classes, de fonctions, les formes si dissemblables de leurs destinées qui brouillent les hommes. Si tel était le cas on verrait une paix idyllique régner entre collègues, camarades, et toutes gens d'intérêts analogues et de sort pareil. Chacun sait très bien au contraire que les querelles les plus acharnées sont celles qui s'élèvent entre semblables et qu'il n'y a pire guerre que la guerre intestine. Mais ce qui empêche les hommes de s'entendre, c'est avant tout l'orgueil. L'orgueil fait de l'homme un hérisson qui ne peut toucher à autrui sans le blesser. Parlons d'abord de l'orgueil des grands.
Ce qui me déplaît dans ce riche qui passe en carrosse, n'est ni son équipage, ni sa toilette, ni le nombre et la prestance de sa domesticité: c'est son mépris. Qu'il possède une grande fortune, cela ne me blesse que si j'ai le caractère mal fait; mais qu'il m'éclabousse, me passe sur le corps, fasse paraître dans toute son attitude que je ne compte pour rien à ses yeux, parce que je ne suis pas riche comme lui, voilà ce qui m'indispose à bon droit. Il m'impose après tout une souffrance, et une souffrance inutile. Il m'humilie et m'insulte gratuitement. Ce n'est pas ce qu'il y a de vulgaire, mais ce qu'il y a de plus noble en moi qui se soulève en face de cet orgueil blessant. Ne m'accusez pas d'envie, je n'en ressens aucune: c'est ma dignité d'homme qui est atteinte. Inutile de chercher bien loin pour illustrer ces impressions. Tout homme qui a vu la vie en a rapporté de nombreuses expériences qui justifieront nos dires à ses yeux. Dans certains milieux voués aux intérêts matériels, l'orgueil de la richesse domine à tel point que les hommes se cotent entre eux comme on cote des valeurs en bourse. L'estime est mesurée au contenu du coffre-fort. La bonne société se compose des grosses fortunes, la société moyenne, des fortunes moyennes. Viennent ensuite les gens de peu et les gens de rien. On se traite en toute occasion d'après ce principe-là. Et celui qui, relativement riche, a fait éprouver son dédain à moins opulent que lui, est abreuvé à son tour du dédain de ses supérieurs en fortune. Ainsi la rage de se comparer sévit du sommet à la base. Un milieu pareil est comme préparé à souhait pour la culture des plus mauvais sentiments: mais ce n'est pas la richesse, c'est l'esprit qu'on y met qu'il faut accuser. Certains riches n'ont pas cette conception grossière, surtout ceux qui, de père en fils, sont habitués à l'aisance. Mais ils oublient qu'il y a une certaine délicatesse à ne pas trop faire parler les contrastes. À supposer qu'il n'y ait aucun mal à jouir d'un large superflu, est-il indispensable d'étaler ce superflu, d'en choquer surtout les yeux de ceux qui n'ont pas le nécessaire, d'afficher son luxe tout près de la pauvreté? Le bon goût et une sorte de pudeur empêcheront toujours un homme bien portant de parler de son appétit vigoureux, de son bon sommeil, de sa joie de vivre, auprès de quelqu'un qui s'en va de la consomption. Beaucoup de gens riches manquent de tact quelquefois et par là même de pitié et de prudence? Ne sont-ils pas dès lors mal inspirés en se plaignant de l'envie, après avoir tout fait pour la provoquer?
Mais ce dont on manque surtout c'est de discernement, lorsqu'on met son orgueil dans sa fortune ou qu'on se laisse aller inconsciemment aux séductions du luxe. D'abord, c'est tomber dans une confusion puérile que de considérer la richesse comme une qualité personnelle. On ne saurait se méprendre d'une façon plus naïve sur la valeur réciproque de l'enveloppe et du contenu. Je ne veux point m'appesantir sur cette question: elle est trop pénible. Et pourtant peut-on s'empêcher de dire aux intéressés?—Prenez garde, ne confondez pas ce que vous possédez avec ce que vous êtes. Connaissez mieux les dessous des splendeurs du monde afin d'en percevoir avec force la misère morale et l'enfantillage. L'orgueil nous dresse en vérité des pièges trop ridicules. Il faut se méfier d'un compagnon qui nous rend haïssables au prochain et qui nous fait perdre la clairvoyance.
Celui qui se livre à l'orgueil des richesses oublie ensuite un autre point, le plus important de tous: c'est que posséder est une fonction sociale. Sans doute, la propriété individuelle est aussi légitime que l'existence même de l'individu et que sa liberté. Ces deux choses sont inséparables et c'est une utopie grosse de dangers que de s'attaquer à des bases si élémentaires de toute vie. Mais l'individu tient à la société par toutes ses fibres, et tout ce qu'il fait il doit le faire en vue de l'ensemble. Posséder, est donc moins un privilège dont il convient de se glorifier qu'une charge, dont il faut sentir la gravité. De même qu'il y a un apprentissage souvent difficile à faire pour exercer toute fonction sociale, de même cette fonction qu'on appelle la richesse exige un apprentissage. C'est un art que de savoir posséder, un des moins faciles à apprendre. La plupart des gens, pauvres ou riches, s'imaginent que dans l'opulence on n'a plus qu'à se laisser vivre. C'est pour cela qu'il y a si peu d'hommes qui savent être riches. Aux mains d'un trop grand nombre, la richesse est, selon une joviale et redoutable comparaison de Luther, comme une harpe aux pattes d'un âne. Ils n'ont aucune idée de la manière de s'en servir.
Aussi lorsqu'on rencontre un homme riche et simple en même temps, c'est-à-dire qui considère sa richesse comme un moyen de remplir sa mission humaine, il faut le saluer respectueusement, car il est certainement quelqu'un. Il a vaincu des obstacles, surmonté des épreuves, triomphé dans des tentations ou vulgaires ou subtiles. Il ne confond pas le contenu de son porte-monnaie avec celui de son cerveau ou de son cœur, et ce n'est pas en chiffres qu'il estime ses semblables. Sa situation exceptionnelle, loin de l'élever, l'humilie parce qu'il sent bien tout ce qui lui manque pour être tout à fait à la hauteur de son devoir. Il est demeuré un homme, c'est tout dire; il est accueillant, secourable, et loin de faire de ses biens une barrière qui le sépare du reste des hommes, il en fait un moyen de s'en rapprocher toujours davantage. Quoique le métier de riche ait été singulièrement gâté par tant d'hommes orgueilleux et égoïstes, celui-là parvient toujours à se faire apprécier par quiconque n'est pas insensible à la justice. Chacun en s'approchant de lui et en le voyant vivre est obligé de faire un retour sur soi-même et de se demander: Que serais-je devenu dans une situation pareille? Aurais-je cette modestie, ce détachement, cette probité qui fait qu'on en agit avec son propre bien comme s'il appartenait aux autres? Tant qu'il y aura un monde et une société humaine, tant qu'il y aura d'âpres conflits d'intérêt, tant que l'envie et l'égoïsme existeront sur la terre, rien ne sera plus respectable que la richesse pénétrée par l'esprit de simplicité. Elle fera plus que de se faire pardonner: elle se fera aimer.
Plus malfaisant que l'orgueil inspiré par la richesse, est celui qu'inspire le pouvoir, et par pouvoir j'entends ici toute puissance qu'un homme a sur un autre homme, qu'elle soit étendue ou bornée. Je ne vois aucun moyen d'éviter qu'il y ait dans le monde des hommes inégalement puissants. Tout organisme suppose une hiérarchie des forces. Nous ne sortirons jamais de là. Mais je crains que, si le goût du pouvoir est très répandu, l'esprit du pouvoir ne soit presque introuvable. À force de le mal comprendre et d'en mésuser, ceux qui détiennent une parcelle quelconque de l'autorité en arrivent presque partout à la compromettre.
Le pouvoir exerce sur celui qui le détient une influence très forte. Il faut qu'une tête soit bien ferme pour ne pas en être troublée. Cette sorte de démence qui s'emparait des empereurs romains au temps de leur toute-puissance, est une maladie universelle dont les symptômes ont existé de tout temps. Dans chaque homme un tyran sommeille et n'attend pour se réveiller qu'une occasion propice. Or le tyran c'est le pire ennemi de l'autorité, parce qu'il nous en fournit la caricature intolérable. De là une multitude de complications sociales, de froissements et de haines. Tout homme qui dit à ceux qui dépendent de lui: tu feras ceci parce que telle est ma volonté, ou mieux, parce que tel est mon bon plaisir, fait œuvre mauvaise. Il y a en chacun de nous quelque chose qui nous invite à résister au pouvoir personnel, et ce quelque chose est très respectable. Car au fond nous sommes égaux et il n'est personne qui ait le droit d'exiger de moi l'obéissance parce qu'il est lui et que je suis moi: dans ce cas, son commandement m'avilit et il n'est pas permis de se laisser avilir.
Il faut avoir vécu dans les écoles, les ateliers, à l'armée, dans l'administration, avoir suivi de près les relations entre maîtres et domestiques, s'être arrêté un peu partout où la suprématie de l'homme s'exerce sur l'homme, pour se faire une idée du mal que font ceux qui pratiquent le pouvoir avec arrogance. De toute âme libre, ils font une âme d'esclave, c'est-à-dire une âme de révolté. Et il semble que cet effet funeste, antisocial, se produise plus sûrement lorsque celui qui commande est plus rapproché par le sort de celui qui obéit. Le tyran le plus implacable est le tyran au petit pied. Un chef d'atelier ou un contremaître met plus de férocité dans ses procédés qu'un directeur d'usine ou un patron. Tel caporal est plus dur pour le soldat que le colonel. Dans certaines maisons où madame n'a pas beaucoup plus d'éducation que sa bonne, il y a entre l'une et l'autre les relations d'un forçat à un garde-chiourme. Malheur partout à qui tombe entre les mains d'un subalterne ivre de son autorité!
On oublie trop que le premier devoir de quiconque exerce le pouvoir c'est l'humilité. La superbe n'est pas l'autorité. Ce n'est pas nous qui sommes la loi. La loi est au-dessus de toutes les têtes. Nous l'interprétons seulement, mais pour la faire valoir aux yeux des autres il faut d'abord que nous lui soyons soumis nous-mêmes. Le commandement et l'obéissance dans la société humaine ne sont après tout que deux formes de la même vertu: la servitude volontaire. La plupart du temps on ne vous obéit pas parce que vous n'avez pas obéi d'abord.
Le secret de l'ascendant moral appartient à ceux qui commandent avec simplicité. Ils adoucissent par l'esprit la dureté du fait. Leur pouvoir n'est ni dans le galon, ni dans le titre, ni dans les mesures disciplinaires. Ils ne se servent ni de la férule, ni des menaces et pourtant ils obtiennent tout: pourquoi? Parce que chacun sent qu'ils sont eux-mêmes prêts à tout. Ce qui confère à un homme le droit de demander à un autre homme le sacrifice de son temps, de son argent, de ses passions et même de sa vie, c'est que non seulement il est lui-même résolu à tous ces sacrifices, mais qu'il les a faits d'avance intérieurement. Dans l'ordre que donne un homme animé de cet esprit il y a je ne sais quelle puissance qui se communique à celui qui doit obéir à l'aide et faire son devoir.
Dans tous les domaines de l'activité humaine, il y a des chefs qui inspirent, soutiennent, électrisent leurs soldats: sous leur direction, une troupe fait des prodiges. On se sent capable avec eux de tous les efforts, prêt à passer par le feu, selon l'expression populaire, et c'est avec enthousiasme qu'on y passerait.
Mais il n'y a pas que l'orgueil des grands, il y a aussi l'orgueil des petits, cette morgue d'en bas qui est le digne pendant de celle d'en haut. La racine de ces deux orgueils est identique. L'homme qui dit: la loi c'est moi, n'est pas seulement cet être altier, impérieux, qui provoque l'insurrection par sa seule attitude; c'est encore ce subalterne dont la mauvaise tête ne veut admettre qu'il y ait quelque chose au-dessus d'elle.
Il y a positivement une quantité de gens que toute supériorité irrite. Pour eux, tout avis est une offense; toute critique, une imposture; tout ordre, un attentat à leur liberté. Ils ne sauraient souffrir de règle. Respecter quelque chose ou quelqu'un leur semble une aberration mentale. Ils nous disent à leur manière: hors nous il n'y a de place pour personne.
De la famille des orgueilleux, sont aussi tous ceux, intraitables et susceptibles à l'excès qui, dans les conditions humbles, trouvent que leurs supérieurs ne leur font jamais assez d'honneur; que le meilleur et le plus humain ne parvient pas à contenter et qui remplissent leur devoir avec des airs de victimes. Au fond de ces esprits chagrins, il y a trop d'amour-propre mal placé. Ils ne savent pas tenir leur poste simplement et compliquent leur vie et celle de autres par des exigences ridicules et d'injustes arrière-pensées.
Quand on se donne la peine d'étudier les hommes de près, on est surpris de constater que l'orgueil ait tant de retraites parmi ceux qu'il est convenu d'appeler les humbles. Telle est la puissance de ce vice, qu'il parvient à former autour de ceux qui vivent dans les conditions les plus modestes, une épaisse muraille qui les isole de leur prochain. Ils sont là, retranchés, barricadés dans leurs ambitions et leurs dédains, aussi inabordables que les puissants de la terre derrière leurs préjugés aristocratiques. Obscur ou illustre, l'orgueil se drape dans sa royauté sombre d'ennemi du genre humain. Il est le même dans la misère et dans les grandeurs, impuissant et solitaire, se méfiant de tous, compliquant tout. Et jamais on ne pourra répéter assez que s'il y a entre les classes différentes tant de haine et d'hostilité, c'est moins aux fatalités extérieures que nous le devons, qu'à la fatalité intérieure. L'antagonisme des intérêts et le contraste des situations creusent des fossés entre nous, personne ne peut le nier; mais l'orgueil transforme ces fossés en abîmes, et au fond c'est lui seul qui crie d'une rive à l'autre: il n'y a rien de commun entre vous et nous.
Nous n'en avons pas fini avec l'orgueil, mais impossible de le peindre sous toutes ses formes. Je lui en veux surtout lorsqu'il se mêle au savoir et qu'il le stérilise. Nous devons le savoir, comme la richesse et la puissance, à nos semblables. C'est une force sociale qui doit servir, et elle ne le peut que si ceux qui savent, restent par le cœur près de ceux qui ne savent pas. Quand le savoir se transforme en instrument d'ambition, il se détruit lui-même.
Que dire de l'orgueil des braves gens? car il existe, et il rend la vertu même haïssable. Le juste qui se repent du mal que font les autres, demeure dans la solidarité et dans la vérité sociale. Au contraire, le juste qui méprise les autres pour leurs fautes et leurs travers, se retranche de l'humanité, et ses qualités, descendues au rang d'un vain ornement de sa vanité, deviennent semblables à ces richesses que la bonté n'inspire pas, à cette autorité que ne tempère pas l'esprit d'obéissance. Autant que le riche orgueilleux et le maître arrogant, la vertu hautaine est détestable. Elle compose à l'homme des traits et une attitude où se révèle je ne sais quoi de provocateur. Son exemple nous éloigne au lieu de nous entraîner, et ceux qu'elle daigne honorer de ses bienfaits se sentent souffletés.
Résumons-nous et concluons:
C'est une erreur de penser que nos avantages quels qu'ils soient doivent être mis au service de notre vanité. Chacun d'eux constitue pour celui qui en jouit une obligation et non un motif de se glorifier. Les biens matériels, le pouvoir, le savoir, les qualités du cœur et de l'esprit deviennent autant de causes de discorde lorsqu'ils servent à nourrir l'orgueil. Ils ne restent bienfaisants que s'ils sont pour ceux qui les possèdent des sujets de modestie. Soyons humbles si nous possédons beaucoup, parce que cela prouve que nous sommes débiteurs: tout ce qu'un homme possède il le doit à quelqu'un, et sommes-nous sûrs de pouvoir payer nos dettes?
Soyons humbles si nous sommes revêtus d'importantes fonctions et si nous tenons dans nos mains le sort des autres, car il est impossible qu'un homme clairvoyant ne se sente pas au-dessous de si graves devoirs.
Soyons humbles si nous avons beaucoup de connaissances, car elles ne nous servent qu'à mieux constater la grandeur de l'inconnu et à comparer le peu que nous avons découvert par nous-mêmes à la masse de ce que nous devons à la peine d'autrui.
Enfin, soyons humbles surtout si nous sommes vertueux, parce que nul ne doit mieux sentir ses défauts que celui qui a la conscience exercée, et plus que personne il doit éprouver le besoin d'être indulgent pour autrui et de souffrir pour ceux qui font le mal.
—Et que faites-vous des distinctions nécessaires? me dira-t-on peut-être. À force de simplicité n'allez-vous pas effacer ce sentiment des distances qu'il importe de maintenir pour le bon fonctionnement d'une société?
—Je ne suis pas d'avis de supprimer les distances et les distinctions. Mais je pense que ce qui distingue un homme ne se trouve ni dans le grade, ni dans la fonction, ni dans l'uniforme, ni dans la fortune, mais uniquement en lui-même. Plus qu'aucun autre temps, le nôtre a percé à jour la vanité des distinctions purement extérieures. Pour être quelqu'un maintenant, il ne suffit plus de porter un manteau d'empereur ou une couronne royale; à quoi servirait-il de se prévaloir d'un galon, d'un blason ou d'un ruban? Certes, les signes extérieurs ne sont point condamnables, ils ont leur signification et leur utilité, mais à condition de couvrir quelque chose et non pas le vide. Le jour où ils ne correspondent plus à rien, ils deviennent inutiles et dangereux. La seule façon véritable de se distinguer est de valoir mieux. Si vous voulez que les distinctions sociales si nécessaires, si respectables en elles-mêmes, soient effectivement respectées, il faut d'abord vous en rendre dignes. Autrement vous contribuez à les faire haïr et mépriser. C'est une chose malheureusement trop certaine que le respect est en baisse parmi nous et ce n'est certes pas faute de distinctions propres à marquer ce qui veut être respecté. La cause du mal est dans ce préjugé qu'une haute situation dispense celui qui l'occupe d'observer les devoirs courants de la vie. En nous élevant, nous croyons nous affranchir de la loi. Et ainsi nous oublions que l'esprit d'obéissance et de modestie doit grandir avec la situation. Il en résulte que ceux qui réclament le plus de respect pour leur charge font aussi le moins d'efforts pour mériter ce respect. Voilà pourquoi le respect diminue.
La seule distinction nécessaire est celle qui consiste à vouloir être meilleur. L'homme qui s'efforce d'être meilleur devient plus humble, plus abordable, plus familier même avec ceux qui lui doivent le respect. Mais comme il gagne à être connu de près, la hiérarchie n'y perd rien, et il récolte d'autant plus de respect qu'il a semé moins d'orgueil.
XIII
L'éducation pour la simplicité.
La vie simple étant surtout le produit d'une direction d'esprit, il est naturel que l'éducation doit avoir une grande influence dans ce domaine.
On ne pratique guère que deux manières d'élever les enfants:
La première consiste à élever ses enfants pour soi-même;
La deuxième consiste à les élever pour eux-mêmes.
Dans le premier cas, l'enfant est considéré comme un complément des parents. Il fait partie de leur avoir et occupe une place parmi les objets qu'ils possèdent. Tantôt cette place est la plus noble: quand les parents apprécient surtout la vie d'affections. Tantôt aussi, lorsque les intérêts matériels dominent, l'enfant vient en second, en troisième, en dernier lieu. En aucun cas, il n'est quelqu'un. Jeune, il gravite autour des parents, non seulement par l'obéissance, ce qui est légitime, mais par la subordination de toutes ses initiatives et de tout son être. À mesure qu'il avance en âge, cette subordination s'accentue et devient de la confiscation en s'étendant aux idées, aux sentiments, à tout. Sa minorité se perpétue. Au lieu d'évoluer lentement vers l'indépendance, l'homme progresse dans l'esclavage. Il est ce qu'on lui permet d'être, ce que le commerce, l'industrie de son père, ou encore ce que les croyances religieuses, les opinions politiques, les goûts esthétiques de son père, exigent qu'il soit. Il pensera, parlera, agira, se mariera, ou augmentera sa famille, dans le sens et dans la limite de l'absolutisme paternel. Cet absolutisme familial peut être pratiqué par des gens qui n'ont aucune volonté; il suffit qu'ils soient convaincus que le bon ordre exige que l'enfant soit la chose des parents. À défaut d'énergie ils s'empareront de lui par d'autres moyens, par les soupirs, les supplications, ou par de basses séductions. S'ils ne peuvent l'enchaîner, ils l'englueront et le prendront au piège. Mais il vivra en eux, par eux, pour eux, ce qui est la seule chose admissible.
Ce genre d'éducation n'est pas seulement pratiqué dans la famille mais aussi dans les grands organismes sociaux dont la fonction éducatrice principale consiste à mettre la main sur les nouveaux venus, afin de les enfermer de la façon la plus irrésistible dans les cadres existants. C'est la réduction, la trituration et l'absorption de l'individu dans un corps social, qu'il soit théocratique, communiste ou simplement bureaucratique et routinier. Vu du dehors, un pareil système semblerait être l'éducation simple par excellence. Ses procédés, en effet, sont absolument simplistes. Et si l'homme n'était pas quelqu'un, s'il n'était qu'un exemplaire de la race ce serait là l'éducation parfaite. De même que tous les animaux sauvages et tous les poissons et insectes du même genre et de la même espèce ont la même raie au même endroit, de même nous serions tous identiques, ayant mêmes goûts, même langue, même croyance et mêmes tendances. Mais l'homme n'est pas qu'un exemplaire de la race et c'est pour cela que ce genre d'éducation est loin d'être simple par ses effets. Les hommes varient tellement entre eux qu'il faut inventer des moyens innombrables pour réduire, endormir, éteindre la pensée individuelle. Et l'on n'y parvient qu'en partie, ce qui dérange tout perpétuellement. À chaque instant, par une fissure, la force intérieure d'initiative se fait jour avec violence et produit des explosions, des commotions, des désordres graves. Et là où rien ne se produit, où force reste à l'autorité extérieure, le mal gît au fond. Sous l'ordre apparent se cachent les révoltes sourdes, les tares contractées dans une existence anormale, l'apathie, la mort.
Le système est mauvais qui produit des fruits semblables et, quelque simple qu'il paraisse, au fond il engendre toutes les complications.
L'autre système est l'extrême opposé. Il consiste à élever les enfants pour eux-mêmes. Les rôles sont renversés: les parents sont là pour l'enfant. À peine est-il né qu'il devient le centre. La tête blanche des aïeux et la tête robuste du père s'inclinent devant cette tête bouclée. Son bégaiement est leur loi; un signe de lui suffit. Qu'il crie un peu fort dans son berceau, la nuit, il n'y a pas de fatigue qui tienne, il faut mettre toute la maison debout. Le dernier venu n'est pas long à s'apercevoir qu'il a la toute-puissance, et il ne marche pas encore qu'il a déjà le vertige du pouvoir. En grandissant cela ne fait que croître et embellir. Parents, grands-parents, domestiques, professeurs, tout le monde est à ses ordres. Il accepte les hommages et même l'immolation de son prochain; il traite en sujet récalcitrant quiconque ne se range pas sur son passage. Il n'y a que lui. Il est l'unique, le parfait, l'infaillible. On s'aperçoit trop tard qu'on s'est donné un maître et quel maître! oublieux des sacrifices, sans respect, sans pitié même. Il ne tient plus aucun compte de ceux à qui il doit tout et va par la vie sans loi ni frein.
Cette éducation a sa forme sociale, elle aussi. Elle fleurit partout où le passé ne compte pas, où l'histoire commence avec les vivants, où il n'y a ni tradition, ni discipline, ni respect, où ceux qui savent le moins ont le verbe le plus haut, où tous ceux qui ont à représenter l'ordre public s'inquiètent du premier venu dont la force consiste à crier fort et à ne respecter personne. Elle assure le règne des passions éphémères, le triomphe de l'arbitraire inférieur. Je compare ces deux éducations dont l'une est l'exaltation du milieu, l'autre l'exaltation de l'individu; l'une l'absolutisme de la tradition, l'autre la tyrannie des derniers venus, et je les trouve aussi funestes l'une que l'autre. Mais le plus funeste de tout c'est la combinaison des deux qui produit des êtres mi-partie automates, mi-partie despotes, oscillant sans cesse entre l'esprit moutonnier et l'esprit de révolte ou de domination.
Il ne faut élever les enfants ni pour eux-mêmes, ni pour les parents: car l'homme n'est pas plus destiné à être un personnage qu'un échantillon. Il faut les élever pour la vie. Leur éducation a pour but de les aider à devenir des membres actifs de l'humanité, des puissances fraternelles, de libres serviteurs de la cité. C'est compliquer la vie, la déformer, semer les germes de tous les désordres que de pratiquer une éducation qui s'inspire d'un autre principe.
Quand on veut résumer d'un mot la destinée de l'enfant, c'est le mot avenir qui monte aux lèvres. L'enfant est l'avenir. Ce mot dit tout: les peines passées, les efforts présents, les espérances. Or ce mot l'enfant est incapable d'en mesurer la portée au moment où l'éducation commence. Car à ce moment il est livré à la toute-puissance des impressions actuelles. Qui donc lui donnera les premiers éclaircissements et le mettra dans la voie qu'il doit suivre? Les parents, les éducateurs. Mais pour peu qu'ils réfléchissent, ils sentent que leur œuvre n'intéresse pas seulement eux et l'enfant, mais qu'ils exercent des pouvoirs et administrent des intérêts impersonnels. Il faut que l'enfant leur apparaisse constamment comme un futur citoyen. Sous l'influence de cette préoccupation ils auront deux soucis qui se compléteront l'un l'autre: le souci de la puissance initiale, individuelle, qui germe dans leur enfant et doit grandir, et la destination sociale de cette puissance. À aucun moment de leur action sur lui ils ne pourront oublier que ce petit être confié à leurs soins doit devenir lui-même et fraternel. Ces deux conditions, loin de s'exclure, ne se rencontrent jamais que combinées en une indissoluble union. Il est impossible d'être fraternel, d'aimer, de se donner, si l'on n'est pas maître de soi; et, réciproquement, nul ne peut se posséder, se saisir lui-même dans ce qu'il a de distinct, sans être descendu à travers les accidents de surface de son existence, jusqu'aux sources profondes de l'être, où l'homme se sent lié à l'homme par ce qu'il a d'intime.
Pour aider un enfant à devenir lui-même et fraternel, il faut le défendre contre l'action violente et pernicieuse des forces de désordre.
Ces forces sont extérieures et intérieures. Chacun au dehors est menacé non seulement par les dangers matériels, mais par l'ingérence violente des volontés étrangères; au dedans, par le sentiment exagéré de son moi et par toutes les fantaisies que ce sentiment entendre. Le danger extérieur est très grand qui peut naître de l'influence abusive des éducateurs. Le droit du plus fort s'introduit dans l'éducation avec une facilité extrême. Pour faire une éducation, il faut avoir renoncé à ce droit, c'est-à-dire fait abnégation du sentiment inférieur de notre personne qui nous transforme en ennemis d'autrui, même de nos enfants. Notre autorité n'est bonne que si elle s'inspire d'une autre, supérieure à nous-mêmes. Dans ce cas non seulement elle est salutaire, mais aussi indispensable, et devient la meilleure garantie à son tour contre le plus grand péril intérieur qui menace un être: celui de s'exagérer sa propre importance. Au commencement de la vie, la vivacité des impressions personnelles est si grande qu'il faut, pour rétablir l'équilibre, la soumettre à l'influence pacifiante d'une volonté calme et supérieure. Le propre de la fonction éducatrice est de représenter cette volonté auprès de l'enfant, d'une façon aussi continue, aussi désintéressée que possible. Les éducateurs représentent alors tout ce qu'il y a de respectable dans le monde. Ils donnent à l'être qui entre dans la vie l'impression de quelque chose qui le précède, le dépasse, l'enveloppe; mais ils ne l'écrasent pas; au contraire leur volonté et toutes les influences qu'ils lui transmettent, deviennent des éléments nutritifs de sa propre énergie. Pratiquer ainsi l'influence, c'est cultiver l'obéissance féconde, celle d'où naissent les caractères libres. L'autorité purement personnelle des parents, des maîtres, des institutions est à l'enfant ce que sont à une jeune plante les broussailles touffues sous lesquelles elle s'étiole et meurt. L'autorité impersonnelle, celle qui appartient à l'homme qui s'est soumis d'abord aux réalités vénérables devant lesquelles il veut plier la fantaisie individuelle d'un enfant, ressemble à l'atmosphère pure et lumineuse. Elle est certes active et nous influence à sa façon, mais elle nourrit et affermit notre vie propre. Sans cette autorité, point d'éducation. Surveiller, diriger, résister, telle est la fonction de l'éducateur: il doit apparaître à l'enfant non comme une barrière de fantaisie qu'à la rigueur on sauterait pourvu que le bond soit proportionné à la hauteur de l'obstacle; mais comme une muraille transparente à travers laquelle s'aperçoivent des réalités immuables, des lois, des bornes, des vérités contre lesquelles il n'y a aucune action possible. Ainsi naît le respect qui est en chacun la faculté de concevoir ce qui est plus grand que lui-même, le respect qui nous grandit et nous affranchit en nous rendant modestes. Voilà la loi de l'éducation pour la simplicité. Elle peut se résumer en ces mots: former des hommes libres et respectueux, des hommes qui soient eux-mêmes et fraternels.
Déduisons de ce principe quelques applications pratiques.
Par cela même que l'enfant est l'avenir, il faut le lier au passé par la piété. Nous lui devons de revêtir la tradition, des formes les plus pratiques et les plus susceptibles de créer une forte impression. De là la place exceptionnelle que doivent tenir dans une éducation et dans une maison, les anciens, le culte du souvenir, et par extension, l'histoire du foyer domestique. C'est surtout envers nos enfants que nous remplissons un devoir, lorsque nous assignons en toute chose la place d'honneur aux grands-parents. Rien ne parle avec autant de force à un enfant et ne développe davantage en lui les sentiments de modestie, que s'il voit son père et sa mère observer, en toute occasion, vis-à-vis d'un vieux grand-père, quelquefois infirme, une attitude de respect. Il y a là une leçon de choses perpétuelle à laquelle on ne résiste pas. Pour qu'elle ait sa force entière, il est nécessaire que, dans une maison, un accord tacite règne entre toutes les personnes adultes. Aux yeux de l'enfant elles sont toutes solidaires, tenues de se respecter, de s'entendre, sous peine de compromettre l'autorité éducatrice. Et, au nombre de ces personnes, il faut comprendre les domestiques. Un domestique est une grande personne et c'est le même sentiment de respect qui se trouve blessé lorsqu'un enfant manque d'égards pour un serviteur ou lorsqu'il en manque pour son père ou son grand-père. Aussitôt qu'il adresse une parole impolie ou arrogante à une personne plus âgée, il sort du chemin qu'un enfant ne doit point quitter, et pour peu que les parents négligent de l'avertir, ils s'apercevront bientôt à sa conduite envers eux-mêmes que l'ennemi est entré dans son cœur.
On se trompe si l'on croit que l'enfant est naturellement éloigné du respect, et en appuyant cette opinion sur les exemples si nombreux d'irrévérence que nous présente le jeune âge. Au fond le respect est un besoin pour l'enfant. Son être moral s'en nourrit. L'enfant aspire confusément à respecter et à admirer quelque chose. Mais lorsqu'on ne tire point partie de cette aspiration, elle se perd et se corrompt. Par notre manque de cohésion et de déférence mutuelle, nous, les grands, nous discréditons tous les jours aux yeux de l'enfant notre propre cause et celle de toutes les choses respectables. Nous lui inoculons le mauvais esprit dont les effets se tournent ensuite contre nous.
Cette triste vérité n'apparaît nulle part avec plus de force que dans les rapports entre maîtres et serviteurs tels que nous les avons créés. Nos fautes sociales, notre manque de simplicité et de bonté retombent sur la tête de nos enfants. Il y a certainement peu de bourgeois qui comprennent qu'il vaut mieux perdre plusieurs milliers de francs que de faire perdre à ses enfants le respect pour les domestiques, qui représentent dans nos maisons la catégorie des humbles. Rien n'est plus vrai pourtant. Maintenez tant que vous voudrez les conventions et les distances, cette sorte de délimitation des frontières sociales qui permet à chacun de rester à sa place et d'observer la hiérarchie. C'est une bonne chose, j'en suis persuadé, mais à condition de ne jamais oublier que ceux qui nous servent sont des hommes au même titre que nous. Vous imposez à vos domestiques des formules de langage et des attitudes, signes extérieurs du respect qu'ils vous doivent. Enseignez-vous aussi à vos enfants et employez-vous personnellement, des procédés qui font comprendre à vos serviteurs, que vous respectez leur dignité individuelle comme vous désirez qu'ils vous respectent? Vous avez là chez tous à toute heure un excellent terrain d'étude pour vous entraîner à la pratique du respect mutuel qui est une des conditions essentielles de la santé sociale. Je crains qu'on en profite trop peu. Vous exigez bien le respect, mais vous ne le pratiquez point. Aussi vous n'obtenez le plus souvent que de l'hypocrisie et vous avez pour résultat supplémentaire, très inattendu: d'avoir cultivé l'orgueil dans vos enfants. Ces deux facteurs combinés amassent de grosses difficultés pour cet avenir que vous devez sauvegarder. J'ai donc raison de dire que vous avez fait une perte sensible le jour où vous avez, par vos habitudes et vos pratiques, amené la diminution du respect.
Pourquoi ne le dirais-je pas? Il me semble que la plupart d'entre nous travaillent à cette diminution. Partout et dans presque toutes les classes sociales, je remarque qu'on entretient un assez mauvais esprit dans l'enfance, un esprit de mépris réciproque. Ici, on méprise quiconque a des mains calleuses et des habits de travail; là, on méprise quiconque ne porte pas le bourgeron. Les enfants élevés dans cet esprit-là feront un jour de tristes concitoyens. Tout cela manque absolument de cette simplicité qui fait que des hommes de bonne volonté aux divers degrés d'une société peuvent collaborer ensemble, sans être gênés par les distances accessoires qui les séparent.
Si l'esprit de caste fait perdre le respect, l'esprit de parti, quel qu'il soit, le fait perdre tout autant. Dans certains milieux on élève les enfants de telle sorte qu'ils ne vénèrent qu'une seule patrie, la leur, une seule politique, celle de leurs parents et maîtres, une seule religion, celle qu'on leur inculque. S'imagine-t-on vraiment former ainsi des êtres respectueux de la patrie, de la religion, de la loi? Est-il de bon aloi, le respect qui ne s'étend qu'à ce qui nous touche ou nous appartient? Singulier aveuglement des cliques et des coteries qui s'arrogent avec tant d'ingénue complaisance le titre d'écoles de respect et qui, hormis elles, ne respectent rien. Au fond elles disent: la patrie, la religion, la loi c'est nous! Un pareil enseignement engendre le fanatisme. Or si le fanatisme n'est pas l'unique ferment antisocial, il est certes l'un des pires et des plus énergiques.
Si la simplicité du cœur est une condition essentielle du respect, la simplicité de vie en est la meilleure école. Quelle que soit votre condition de fortune, évitez tout ce qui peut faire croire à vos enfants qu'ils sont plus que les autres. Lors même que votre situation vous permettrait de les habiller richement, songez au dommage que vous pouvez leur causer en excitant leur vanité. Préservez-les du malheur de jamais croire qu'il suffise d'être vêtu avec recherche pour posséder la distinction, et surtout n'augmentez pas de gaîté de cœur, par leur costume et leurs habitudes, les distances qui les séparent déjà de leurs semblables. Habillez-les simplement. Que si, au contraire, il vous fallait faire des efforts d'économie pour offrir à vos enfants le plaisir d'être vêtus avec élégance, je vous engagerais à réserver pour une meilleure cause votre esprit de sacrifice. Vous risqueriez de le voir mal récompensé. Vous semez votre argent, alors qu'il vaudrait mieux l'épargner pour des besoins sérieux; vous vous préparez pour plus tard une moisson d'ingratitude. Combien il est dangereux d'habituer vos fils et vos filles à un genre de vie qui dépasse vos moyens et les leurs! D'abord cela fait très mal à la bourse; en second lieu, cela développe l'esprit du mépris au sein même de la famille. Si vous habillez vos enfants comme de petits seigneurs et leur donnez à croire qu'ils vous sont supérieurs, quoi d'étonnant qu'ils finissent par vous dédaigner! Vous aurez nourri à votre table des déclassés. Or ce genre de produit coûte fort cher et ne vaut rien.
Il y a aussi une certaine façon d'instruire les enfants qui a pour résultat le plus clair de les amener à mépriser leurs parents, leur milieu, les mœurs et les labeurs au milieu desquels ils ont grandi. Une telle instruction est une calamité. Elle n'est bonne qu'à produire une légion de mécontents qui se séparent par le cœur de leur souche, de leur origine, de leurs affinités, de tout ce qui, en somme, fait l'étoffe première d'un homme. Une fois détachés de l'arbre robuste qui les a produits, le vent de leur ambition égarée les promène par la terre comme des feuilles mortes qui vont s'amasser en certains endroits, fermenter et pourrir les unes sur les autres.
La nature ne procède pas par sauts et par bonds, mais par évolution lente et sûre. Imitons-la dans notre façon de préparer une carrière à nos enfants. Ne confondons pas le progrès et l'avancement avec ces exercices violents qu'on appelle des sauts périlleux. N'élevons pas nos enfants de telle sorte qu'ils en viennent à mépriser les travaux, les aspirations et l'esprit de simplicité de la maison paternelle: ne les exposons pas à la tentation mauvaise d'avoir honte de notre pauvreté, s'ils parviennent jamais eux mêmes à la fortune. Une société est bien malade le jour où les fils de paysans commencent à se dégoûter des champs, où les fils des matelots désertent la mer, où les filles d'ouvriers dans l'espoir d'être prises pour des héritières, préfèrent marcher seules dans la rue qu'au bras de leurs braves parents. Une société est saine, au contraire, lorsque chacun de ses membres s'applique à faire à peu près ce que firent ses parents, mais mieux, et visant à s'élever, se contente d'abord des fonctions plus modestes en les remplissant avec conscience2.
[2] Ce serait ici le lieu de parler du travail en général, de son influence tonifiante sur l'éducation. Mais j'ai parlé de ce sujet dans mes ouvrages: Justice, Jeunesse, Vaillance; je me borne à y renvoyer le lecteur.
L'éducation doit former des hommes libres. Si vous voulez élever vos enfants pour la liberté, élevez-les simplement et ne craignez pas surtout de nuire ainsi à leur bonheur. Bien au contraire. Plus un enfant a de joujoux luxueux, de fêtes et de plaisirs recherchés, moins il s'amuse. Il y a là une indication sûre. Soyons sobres dans nos moyens de réjouir et de divertir la jeunesse et surtout ne créons pas à la légère des besoins factices. Nourriture, vêtement, logement, distractions, que tout cela soit aussi naturel et aussi peu compliqué que possible. Pour rendre aux enfants la vie agréable, certains parents leur donnent des habitudes de gourmandise et de paresse, leur font éprouver des excitations incompatibles avec leur âge, multiplient les invitations et les spectacles. Tristes présents que tout cela. Au lieu d'un homme libre vous élevez un esclave. Trop habitué au luxe, il s'en fatiguera, et pourtant lorsque pour l'une ou l'autre raison ses aises lui manqueront, il sera malheureux et vous avec lui: et, ce qui est pire, vous serez peut-être tous ensemble disposés dans les grandes occasions de la vie à sacrifier la dignité humaine, la vérité, le devoir, par pure lâcheté.
Élevons donc nos enfants simplement, je dirais presque durement; entraînons-les aux exercices fortifiants, aux privations même. Qu'ils soient de ceux qui soient mieux préparés à coucher sur la dure, à supporter des fatigues, qu'à savourer les plaisirs de la table et le confort d'un lit. Ainsi nous en ferons des hommes indépendants et solides sur lesquels on puisse compter, qui ne se vendront pas pour un peu de bien-être et qui néanmoins, plus que personne, auront la faculté d'être heureux.
Une vie trop facile amène une sorte de lassitude dans l'énergie vitale. On devient un blasé, un désillusionné, un jeune vieux, inamusable. Combien d'enfants et de jeunes gens sont aujourd'hui dans ce cas. Sur eux se sont posées, comme de tristes moisissures, les traces de nos décrépitudes, de notre scepticisme, de nos vices, et des mauvaises habitudes qu'ils ont contractées en notre compagnie. Que de retours sur nous-mêmes ces jeunesses fanées nous font faire! Que d'avertissements gravés sur ces fronts!
Ces ombres nous disent par le contraste même que le bonheur consiste à être un vrai vivant, actif, prime-sautier, vierge du joug des passions, des besoins factices, des excitations maladives, ayant gardé dans son corps la faculté de jouir de la lumière du jour, de l'air qu'on respire; et dans son cœur, la capacité d'aimer et d'éprouver avec puissance tout ce qui est généreux, simple et beau.
La vie factice engendre la pensée factice et la parole mal assurée. Des habitudes saines, des impressions fortes, le contact ordinaire avec la réalité amènent naturellement la parole franche. Le mensonge est un vice d'esclave, le refuge des lâches et des mous. Quiconque est libre et ferme est aussi franc du collier. Encourageons chez nos enfants l'heureuse hardiesse de tout dire sans mâcher leurs paroles! Que fait-on d'ordinaire? On refoule, on nivelle les caractères, en vue de l'uniformité qui pour le grand troupeau est synonyme du bon ton. Penser avec son esprit, sentir avec son cœur, exprimer le vrai moi, quelle inconvenance, quelle rusticité!—Oh! l'atroce éducation que celle qui consiste à perpétuellement étouffer en chacun de nous la seule chose qui lui donne sa raison d'être. De combien de meurtres d'âmes nous nous rendons coupables! Les unes sont assommées à coups de crosse, les autres doucement étouffées entre deux édredons! Tout conspire contre les caractères indépendants. Petit, on désire nous voir comme des images ou des poupées; grands, on nous aime à condition que nous soyons comme tout le monde, des automates: quand on en a vu un, on les connaît tous. C'est pour cela que le manque d'originalité et d'initiative nous a gagnés et que la platitude et la monotonie sont les marques distinctives de notre vie. La vérité nous affranchira: apprenons à nos enfants à être eux-mêmes, à donner leur son, sans fêlure ni sourdine. Faisons-leur de la loyauté un besoin, et dans leurs plus graves manquements, pourvu qu'ils les avouent, comptons-leur comme un mérite d'avoir été méchants à visage découvert.
À la franchise associons la naïveté dans notre sollicitude d'éducateurs. Ayons pour cette compagne de l'enfance, un peu sauvage, mais si gracieuse et si bienfaisante, tous les égards possibles. Ne l'effarouchons pas. Quand elle s'est enfuie d'un endroit, il est si rare qu'elle revienne jamais. La naïveté n'est pas seulement la sœur de la vérité, la gardienne des qualités propres de chacun, elle est encore une grande puissance éducatrice et révélatrice. Je vois autour de nous trop de gens soi-disant positifs, qui sont armés de lunettes terrifiantes et de grands ciseaux pour dénicher les choses naïves et leur rogner les ailes. Ils extirpent la naïveté de la vie, de la pensée, de l'éducation et la poursuivent même jusqu'aux régions du rêve. Sous prétexte de faire de leurs enfants des hommes, ils les empêchent d'être des enfants, comme si, avant les fruits mûrs de l'automne, il ne fallait pas les fleurs, les parfums, les chants, la féerie du printemps.
Je demande grâce pour tout ce qui est naïf et simple, non seulement pour ces gentillesses innocentes qui voltigent autour des têtes bouclées, mais aussi pour la légende, la naïve chanson, les récits du monde des merveilles et du mystère. Le sens du merveilleux est dans l'enfant la première forme de ce sens de l'infini sans lequel un homme est comme un oiseau privé d'ailes. Ne sevrons pas l'enfance du merveilleux, afin de lui garder la faculté de s'élever au-dessus du terre à terre et d'apprécier plus tard ces pieux et touchants symboles des âges disparus, où la vérité humaine a trouvé des expressions que notre aride logique ne remplacera jamais.
XIV
Conclusion.
Je pense avoir suffisamment indiqué l'esprit et les manifestations de la vie simple pour faire entrevoir qu'il y a là tout un monde oublié de force et de beauté. Ceux-là pourraient en faire la conquête qui auraient l'énergie suffisante pour se détacher des inutilités funestes dont notre existence est embarrassée. Ils ne tarderaient pas à s'apercevoir que, en renonçant à quelques satisfactions de surface, à quelques ambitions puériles, on augmente sa faculté d'être heureux et son pouvoir pour la justice. Ces résultats portent autant sur la vie privée que sur la vie publique. Il est incontestable que, en luttant contre la tendance fiévreuse de briller, en cessant de faire de la satisfaction de nos désirs le but de notre activité, en revenant aux goûts modestes, à la vie vraie, nous travaillerions à consolider la famille. Un autre esprit soufflerait dans nos maisons, créant des mœurs nouvelles et un milieu plus favorable à l'éducation de l'enfance. Peu à peu nos jeunes gens et nos jeunes filles se sentiraient dirigés vers un idéal plus élevé et en même temps plus réalisable. Cette transformation intérieure exercerait à la longue son influence sur l'esprit public. De même que la solidité d'un mur dépend du grain des pierres et du degré de consistance du ciment qui les agglutine, de même l'énergie de la vie publique dépend de la valeur individuelle des citoyens et de leur puissance de cohésion. Le grand desideratum de notre époque est la culture de l'élément social qui est l'individu humain. Tout dans l'organisation actuelle de la société nous ramène à cet élément. En le négligeant nous sommes exposés à perdre le bénéfice du progrès et même à faire tourner contre nous les efforts les plus persévérants. Au sein d'un outillage sans cesse perfectionné, s'il advient que l'ouvrier diminue de valeur, à quoi servent les engins dont il dispose? À empirer par leurs qualités même les fautes de celui qui les manie sans discernement ou sans conscience. Les rouages de la grande machine moderne sont infiniment délicats. La malveillance, l'impéritie, ou la corruption, peuvent y produire des troubles autrement redoutables que dans l'organisme plus ou moins rudimentaire de la société d'autrefois. Il nous faut donc veiller à la qualité de l'individu appelé, dans une mesure quelconque, à contribuer au fonctionnement de cette machine. Que cet individu soit à la fois solide et liant, qu'il s'inspire de la loi centrale de vie: être soi-même et fraternel. Tout en nous et hors de nous se simplifie et s'unifie sous l'influence de cette loi, qui est la même pour tous et à laquelle chacun doit ramener ses actions; car nos intérêts essentiels ne sont point contraires, ils sont identiques. En cultivant l'esprit de simplicité nous arriverions donc à donner à la vie publique une plus forte cohésion.
Les phénomènes de décomposition et de délabrement que nous y remarquons se ramènent tous à la même cause: manque de solidité et manque de cohésion. On ne dira jamais assez combien le triomphe des petits intérêts de caste, de coterie, de clocher, l'âpre recherche du bien-être personnel, sont contraires au bien social, et, par une conséquence fatale, détruisent le bonheur de l'individu. Une société dans laquelle chacun n'est préoccupé que de son bien-être individuel est le désordre organisé. Il ne sort pas d'autre enseignement des conflits irréductibles de nos égoïsmes intransigeants.
Nous ressemblons trop à ces gens qui ne se réclament de leur famille que pour lui demander des avantages, mais non pour lui faire honneur. À tous les degrés de l'échelle sociale, nous pratiquons la revendication. Nous nous prétendons tous créanciers, personne ne se reconnaît débiteur. Nos rapports avec nos concitoyens consistent à les inviter, sur un ton aimable ou arrogant, à s'acquitter envers nous de leurs dettes. On n'arrive à rien de bon avec cet esprit-là. Car au fond c'est l'esprit du privilège, cet éternel ennemi de la loi commune, cet obstacle sans cesse renaissant à une entente fraternelle.
Dans une conférence qu'il faisait en 1882, M. Renan disait qu'une nation est «une famille spirituelle», et il ajoutait: «L'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun et aussi que tous aient oublié bien des choses». Il importe de savoir ce qu'il faut oublier et ce dont il faut se souvenir, non seulement dans le passé mais dans la vie de tous les jours. Ce qui nous divise encombre nos mémoires, ce qui nous unit s'en efface. Chacun, au point le plus lumineux de son souvenir, garde le sentiment vif, aigu, de sa qualité accessoire, qui est d'être un personnage, cultivateur, industriel, lettré, fonctionnaire, prolétaire, bourgeois, ou encore un sectaire politique ou religieux; mais sa qualité essentielle, qui est d'être un enfant du pays et un homme, se trouve reléguée dans l'ombre. C'est à peine s'il en garde une notion théorique. Il en résulte que ce qui nous occupe et nous dicte nos actions est précisément ce qui nous sépare des autres, et il ne reste presque pas de place pour cet esprit d'union qui est comme l'âme d'un peuple.
Il en résulte encore que nous entretenons de préférence les mauvais souvenirs dans l'esprit de nos semblables. Des hommes animés de l'esprit particulariste, exclusif, hautain, se froissent journellement les uns les autres. Ils ne peuvent se rencontrer sans réveiller le sentiment de leurs divisions et de leurs rivalités. Lentement il s'amasse ainsi dans leur souvenir une provision de mauvaise volonté réciproque, de méfiance, de rancune. Tout cela, c'est le mauvais esprit avec ses conséquences.
Il faut l'extirper de notre milieu. Souviens-toi, oublie! c'est ce qu'il faudrait nous dire tous les matins, dans toutes nos relations et toutes nos fonctions. Souviens-toi de l'essentiel, oublie l'accessoire! Comme on remplirait mieux ses devoirs de citoyen, si le plus humble et le plus élevé se nourrissaient de cet esprit! Comme on cultiverait les bons souvenirs dans l'esprit de son prochain en y semant des actions aimables; en lui épargnant les procédés dont il est obligé de dire malgré lui, la haine au cœur: «cela, je ne l'oublierai jamais!»
L'esprit de simplicité est un bien grand magicien. Il corrige les aspérités, il construit des ponts par-dessus les crevasses et les abîmes, il rapproche les mains et les cœurs. Les formes qu'il revêt dans le monde sont en nombre infini. Mais jamais il ne nous paraît plus admirable que lorsqu'il se fait jour à travers les barrières fatales des situations, des intérêts, des préjugés, triomphant des pires obstacles, permettant à ceux que tout semble séparer, de s'entendre, de s'estimer, de s'aimer. Voilà le vrai ciment social, et c'est avec ce ciment-là que se bâtit un peuple.