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La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne

Chapter 2: AVANT-PROPOS
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About This Book

L'ouvrage esquisse la vie universitaire en Espagne ancienne en décrivant l'organisation, la vie des maîtres et des étudiants, et l'atmosphère matérielle des cités universitaires, en prenant pour exemple l'université de Salamanque à la fin du XVIe siècle, montrée dans son apogée architecturale et sociale. L'auteur relate les pratiques de logement, les collèges, la vitalité intellectuelle et commerciale liée à l'université, puis examine la diffusion de ce modèle à travers le pays, les influences qui l'ont favorisée et les raisons qui ont entraîné son déclin jusqu'au milieu du XVIIIe siècle.

The Project Gutenberg eBook of La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne

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Title: La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne

Author: Gustave Reynier

Release date: July 21, 2013 [eBook #43277]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE UNIVERSITAIRE DANS L'ANCIENNE ESPAGNE ***

[p. i]

LA VIE UNIVERSITAIRE
DANS
L'ANCIENNE ESPAGNE

[p. ii]

[p. iii]

Bibliothèque Espagnole.

LA
VIE UNIVERSITAIRE
DANS
L'ANCIENNE ESPAGNE

PAR
Gustave REYNIER

PARIS | TOULOUSE
Alphonse PICARD et Fils | ÉDOUARD PRIVAT
Libraires-éditeurs | Libraire-éditeur
82, RUE BONAPARTE | 45, RUE DES TOURNEURS
1902

[p. iv]

[p. v]

AVANT-PROPOS

Je n'ai pas songé à résumer en un si court volume l'Histoire de l'Enseignement supérieur en Espagne: j'ai tenté seulement d'esquisser, aussi exactement que je l'ai pu, quelques tableaux de la vie universitaire d'autrefois.

J'ai d'abord voulu expliquer ce que c'était qu'une Université espagnole, comment elle était organisée, quelle situation y avaient les maîtres, quelle existence y menaient les étudiants. J'ai naturellement [p. vi] choisi comme exemple l'Université la plus ancienne et la plus célèbre, celle de Salamanque, et je l'ai représentée dans le moment où, en apparence du moins, elle fut le plus prospère, c'est-à-dire à la fin du seizième siècle.

Dans la seconde partie de ce travail, j'ai montré sommairement comment s'est propagée en Espagne cette vie universitaire, dont je venais, en quelque sorte, de tracer le cadre, à quelle époque et par quelles influences elle est devenue active et féconde, quelles raisons en ont trop vite arrêté le développement. J'en ai suivi le déclin jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, où la décadence est déjà complète.

J'ai marqué fort librement ce qu'avait eu d'attristant cette décadence. L'Enseignement supérieur est aujourd'hui assez [p. vii] brillamment représenté en Espagne pour qu'on puisse évoquer de son passé d'autres souvenirs que les souvenirs de gloire.

Les dimensions de ce petit livre ne m'ont malheureusement pas permis de donner toutes mes références; je tiens à m'en excuser.

Je serais enfin bien ingrat de ne pas dire ici tout ce que je dois de précieux renseignements et d'utiles conseils à l'inépuisable obligeance de M. Alfred Morel-Fatio.

Avril 1902.

[p. viii]

[p. 1]

PREMIÈRE PARTIE.

La vie d'une Université: Salamanque.

[p. 2]

[p. 3]

CHAPITRE PREMIER.

SALAMANQUE ET SON UNIVERSITÉ.

On voudrait trouver des mots rares, des mots précieux pour rendre la beauté de Salamanque. Dans la plaine nue qu'entoure un cercle de pâles collines, couronnée de tours, de dômes et de clochers, elle se dresse comme une cité souveraine. Et, teinte de fines couleurs, qui vont du rose tendre au jaune d'or, lumineuse sous ce ciel clair et dans cet air léger, elle s'épanouit comme une fleur.

Nulle part peut-être on ne pourrait rencontrer, resserrés dans un si petit espace, tant d'œuvres exquises, tant d'édifices somptueux. La magnificence de la nouvelle cathédrale et la grâce robuste de l'ancienne, les lignes harmonieuses des églises, des vieux collèges; les palais chargés d'armoiries illustres où l'on voit briller le soleil des Solis, les étoiles des Fonseca, les cinq lis des Maldonado; tant d'antiques [p. 4] maisons dont les portes ouvertes laissent entrevoir des cours dallées de marbre, d'élégants portiques, de fines colonnades, les margelles usées des vieux puits, tout cela forme un ensemble véritablement unique où la poésie d'un passé lointain se mêle aux impressions d'art les plus délicates.

Lorsqu'on erre dans ces rues, souvent silencieuses, on est arrêté presque à chaque pas: une grille en fer forgé, un bouquet d'œillets sculpté sur une porte, un médaillon encastré dans un mur, une Vierge ou un saint dans une niche, une frise où se poursuivent des animaux fabuleux, un balcon d'où retombent des guirlandes, mille détails charmants attirent et retiennent. Certaines façades sont de pures merveilles, des chefs-d'œuvre de cet art minutieux et compliqué que l'on appelle l'art plateresque. Les pierres y sont ciselées comme des bijoux, découpées comme de la dentelle; elles sont d'un grain si fin et si serré que le temps en a respecté les plus fragiles arabesques; elles sont aussi, ces pierres de Salamanque, jaunes comme l'or ou roses comme la fleur de pêcher, et toujours d'une couleur si chaude que dans les plus grises matinées d'hiver on les croirait encore [p. 5] éclairées par le soleil. Le palais des Monterey, la «Maison des Morts», la «Maison des Coquilles», le couvent du Saint-Esprit, que de monuments délicieux dont on ne peut détacher ses regards, dont on voudrait emporter dans ses yeux la claire, la riante image! Mais ce qui laisse encore l'impression la plus forte, la plus complète, c'est, à coup sûr, la place de l'Université.

Quand on s'arrête au pied de la statue de Fray Luis, le maître très illustre et très bon, on a, à sa droite, l'antique hôpital des Etudiants, le ravissant portail des Écoles Mineures, leur cloître élégant et leur petit jardin; à gauche, les vieilles maisons que l'Université louait à ses libraires; en face, l'incomparable façade des Grandes Écoles, les aigles, les larges blasons, les profils des «Rois Catholiques», les statues de la Force et de la Beauté; sur le ciel se détachent le campanile et les deux cloches de la chapelle de San Jerónimo. Rien n'a changé là depuis trois siècles: les petits pavés ronds sur lesquels on marche sont les mêmes qu'ont foulés tant de graves docteurs, tant d'adolescents ivres de savoir, d'ambition et de jeunesse; les murs, ici comme dans toute la [p. 6] ville, laissent voir encore aussi vifs, aussi nets qu'au premier jour, les fameux vítores, ces inscriptions en lettres rouges qui relatent les succès scolaires des temps anciens. Dans ce décor charmant, tout porte encore l'empreinte de la vie universitaire d'autrefois, tout en évoque les scènes familières et les brillants souvenirs.


Qu'il fût de riche ou de pauvre maison, qu'il arrivât en carrosse, à cheval ou sur une mule de louage, l'étudiant qui, vers la fin du seizième siècle, passait les fossés de Salamanque, devait se trouver tout d'abord ébloui. Vingt-cinq paroisses, vingt-cinq couvents d'hommes, vingt-cinq couvents de femmes, vingt-cinq collèges; tout cela dominé par l'imposante masse de la cathédrale nouvelle, dont les trois nefs étaient déjà debout; sept mille étudiants, dix-huit mille ouvriers ou marchands vivant à l'ombre de l'Université et vivant d'elle; cinquante-deux imprimeries et quatre-vingt-quatre librairies dans un seul quartier, occupant trois mille six cents personnes. Dans les rues, sur les places, un mouvement incessant, une rumeur qui ne [p. 7] s'éteignait pas. On était bien dans une capitale, et Salamanque était vraiment reine. «La reine du Tormès»: c'est le nom qu'on lui avait donné et dont aujourd'hui encore elle est fière. «O Salamanque, disait un vieux poète, il n'est pas sous le ciel de cité aussi héroïque ni d'Éden aussi précieux; tu t'es élevée plus haut que ne peut atteindre le vol hardi du faucon. Salamanque, métropole du monde 1

1 (retour)

No hay cosa tan heroyca baxo el cielo;

No hay eliseo campo ansí preciado.

No hay garza, ni neblí tan alto en vuelo

Que llegue adonde tú te has sublimado...

Metrópoli del mundo...

(Bartolomé de Villalba y Estaña, El Pelegrino

Curioso y Grandezas de España, 1577.)

Si l'étudiant était riche, il n'avait pas à se mettre en quête d'un gîte: sa famille avait eu soin de lui retenir un logis et de monter d'avance sa maison. Était-il de très haut rang, il devait mener un train magnifique et qui fît honneur à ses parents: quand arriva, par exemple, le jeune Don Gaspar de Guzmán, qui fut plus tard comte-duc d'Olivares, il avait avec lui un gouverneur, un précepteur, huit pages, trois valets de chambre, quatre laquais, un chef [p. 8] de cuisine, sans compter les servantes et les valets d'écurie.

Pour les écoliers de plus modeste fortune, s'ils n'étaient pas boursiers de quelque Collège et s'ils n'avaient point dans la ville de parents qui les voulussent recueillir, ils s'adressaient à quelques «bacheliers de pupilles». On appelait ainsi des maîtres de pension qui, avec l'autorisation de l'Université et sous son contrôle, logeaient et nourrissaient les étudiants des provinces ainsi que leurs valets: un tarif officiel fixait les prix qu'ils pouvaient exiger, et ces prix étaient des plus modiques, surtout pour les jeunes gens qui apportaient de la maison paternelle leur provision de pois chiches, de saucissons et de lard fumé. Mais, en revanche, on faisait chez eux bien maigre chère. La corporation des «bacheliers de pupilles» ne brillait pas en général par une libéralité excessive et elle abusait un peu de la situation privilégiée qui lui était faite. La Constitution de l'Université lui assurait en effet un véritable monopole. Toute personne qui eût logé des étudiants sans avoir obtenu l'autorisation, sans avoir subi l'examen de capacité et de moralité, se serait exposée à payer une amende de mille maravédis [p. 9] et à être expulsée, en cas de récidive 2.

2 (retour)
Estatutos hechos por lo muy insigne Universidad de Salamanca, recopilados nuevamente por su comisión. Salamanca, 1625. C'est un volume, grand in-4o, d'une belle impression. Sur la première page est représenté un professeur dans sa chaire entouré de quelques étudiants: nous avons donné, en tête de ce livre, une reproduction de cette gravure. J'ai eu entre les mains l'édition enrichie d'additions manuscrites qui appartient à la bibliothèque de l'Université de Salamanque.

J'aurais dû citer plus souvent encore que je n'ai fait cet intéressant recueil. Je n'ai pas pu, je le répète, donner ici toutes mes références. Sans parler des histoires de Salamanque, de Dávila, de Chacón, de Villar, la très érudite Historia de las Universidades de V. La Fuente et les trois excellents volumes de D. Antonio Gil de Zárate, De la Instrucción Pública en España, m'ont été naturellement d'un très grand secours.

Le règlement imposait, d'ailleurs, à ces maîtres de pension des obligations multiples; ils devaient monter, dès le matin, dans la chambre de leurs écoliers pour s'assurer qu'ils étaient au travail, les empêcher de jouer aux cartes et aux dés, ne jamais laisser prononcer sous leur toit de parole impie ou déshonnête, fermer à clef la porte de leur maison à six heures du soir, l'hiver, à neuf heures, l'été, et ne la rouvrir sous aucun prétexte, sinon en cas de maladie ou de visite des parents, signaler au juge [p. 10] de l'Université les jeunes gens qui auraient passé la nuit dehors. Pour que la surveillance fût plus exacte, il leur était défendu d'avoir chez eux plus de vingt «pupilles». La Constitution avait tout prévu: si on l'avait toujours respectée, Salamanque aurait été vraiment, comme elle se piquait de l'être, «le jardin de toutes les vertus». Mais le nombre toujours croissant des écoliers rendit bientôt impossible un contrôle un peu rigoureux. Pour attirer la clientèle, les maîtres de pension rivalisèrent de complaisance, ne voulant point lutter de prodigalité, et la Constitution finit par avoir le sort de tous les règlements.


Dès que le nouvel étudiant s'était installé, dans sa petite chambre ou dans sa riche maison, son premier devoir était d'aller se présenter aux grands dignitaires de l'Université. Le premier de tous était l'Écolâtre (Maestrescuela), qui portait aussi le titre de chancelier: représentant de l'autorité papale, nommé à vie 3, il [p. 11] était chargé de faire respecter les Statuts, de diriger les études, de juger au criminel comme au civil tous ceux, maîtres, étudiants ou officiers, qui dépendaient de la juridiction universitaire. A côté de lui, le Recteur, élu seulement pour une année, représentait plus directement les professeurs des Écoles: il veillait au maintien du bon ordre, gouvernait les biens de la communauté, touchait les revenus, réglait les dépenses. Comme il était généralement de très noble famille, il relevait par son prestige personnel l'autorité d'une magistrature de trop courte durée 4. C'est ainsi qu'au commencement [p. 12] du dix-septième siècle Salamanque fut fière d'avoir pour Recteur le jeune Gaspar de Guzmán, dont nous avons déjà cité le nom et qui devait être plus tard comte d'Olivares et ministre de Philippe IV. Ce premier honneur lui fut décerné alors qu'il était encore sur les bancs de l'Université, car on n'hésitait jamais à confier un si grand pouvoir même à un simple étudiant lorsqu'on le jugeait capable de le bien exercer 5.

3 (retour)
Pendant un certain temps, il fut élu par l'assemblée des professeurs ou Claustro. En 1463, le Claustro de Salamanque nomma ainsi Alonso de Aponte, docteur en droit canon, et, en 1525, D. Pedro Manrique, qui fut plus tard évêque de Cordoue et cardinal. Mais le plus souvent le Maestrescuela ou Cancelario était choisi par le pape ou par le roi. Dans d'autres Universités, ces fonctions revenaient de droit à l'évêque de la ville.

4 (retour)
Sur la liste des Recteurs de Salamanque on pourrait retrouver des représentants des plus illustres maisons d'Espagne: marquis de Spínola, de Villena, de Pomar, de Santa Cruz, de Villamanrique, de Pozas, de Aguilar...; comtes de Uceda, de Benavente, de Altamira, de La Fuente, de Lezo, de Oñate, de Montalvo, de Campo Real...; ducs de Sessa, de Terranova, de Cardona, de Segorbe, de Villahermosa, de Béjar, d'Alburquerque...—On trouvera la liste de ces Recteurs dans la Memoria histórica de la Universidad de Salamanca, de D. Alejandro Vidal y Diaz, Salamanque, 1869.

5 (retour)
Le premier Recteur de l'Université d'Alcalá fut aussi un tout jeune homme qu'on avait fait venir exprès de Salamanque où il étudiait le droit.

Après avoir salué ces deux grands personnages, le jeune étudiant va donner son nom aux secrétaires des Écoles. On l'inscrit sur le grand registre, s'il est roturier, sur le registre d'honneur (matricula generosorum), s'il est noble, et, à partir de ce moment, il fait partie de l'Université; il jouit de ses avantages et privilèges.

Dorénavant, il achètera tout moins cher que les autres habitants de la ville: car les objets nécessaires à son entretien, à sa subsistance ou à son travail sont exemptés de toute espèce de droits. S'il tombe malade et s'il est pauvre, il [p. 13] sera soigné gratuitement à l'Hôpital des Écoles. Il échappe désormais à l'autorité séculière: si la police le poursuit pour quelque délit, il trouvera toujours un asile sur le territoire franc de l'Université et, derrière les chaînes qui en marquent les limites, il pourra braver impunément les alguazils. S'il se laisse prendre, c'est à ses juges naturels qu'il devra être déféré et il pourra presque toujours compter sur leur indulgence. Arrêté pour les plus graves méfaits, vol à main armée ou même homicide, dans Salamanque, hors de Salamanque et jusque dans une province lointaine, il sera toujours ramené devant le Maestrescuela qui seul décidera de son sort.—Enfin, et ce n'est pas là le plus médiocre avantage, il a l'honneur d'appartenir à un corps illustre entre tous, déjà vieux de quatre siècles 6, respecté de l'Europe entière [p. 14] et que l'Espagne considère comme une de ses gloires. L'Université de Salamanque est alors à l'apogée de sa grandeur; elle ne le cède qu'à Paris et elle a été appelée «la seconde lumière du monde». Les maîtres qu'elle a formés sont recherchés par les Écoles les plus lointaines. Christophe Colomb est venu lui soumettre ses projets et en a reçu de précieux encouragements 7. Les princes et les prélats la consultent sur l'interprétation des lois et même sur des points de dogme. Les papes lui font la faveur de lui notifier leur élection par des lettres particulières. Tout monarque montant sur le trône d'Espagne lui demande de le reconnaître par une déclaration solennelle. Quand le roi leur rend visite, les maîtres et les docteurs le reçoivent assis et la tête couverte. Lorsque Charles-Quint était venu à Salamanque, où l'on avait dépensé, pour lui faire une réception grandiose, «plus d'argent qu'il n'en aurait fallu pour fonder une ville», il avait avoué que rien ne lui [p. 15] avait fait autant d'impression qu'un acte public de l'Université.—Tous les écoliers pouvaient prendre pour eux une petite part de ces hommages: quelque honneur en rejaillissait sur le plus humble d'entre eux; c'était un titre, même aux yeux des plus ignorants, d'avoir étudié à Salamanque.

6 (retour)
L'Université de Salamanque avait été fondée au début du treizième siècle par Alphonse IX de Léon. Le 12 avril 1242, le célèbre saint Ferdinand, celui qui reconquit Séville, avait confirmé et étendu la fondation de son père. Par un bref d'avril 1255, le pape Alexandre avait compté Salamanque, avec Paris, Bologne et Oxford, parmi les quatre grands Estudios generales du monde.

L'antique Studium de Palencia n'ayant duré que peu d'années, Salamanque était, de fait, la première Université d'Espagne, comme elle fut aussi la plus glorieuse.

7 (retour)
Cf. Bartolomé Leonardo de Argensola, Anales de Aragón, Part. I, X, 10.—Fernando Pizarro, Varones Ilustres del Nuevo Mundo (Vida de Colón, cap. III).

[p. 16]

CHAPITRE II.

PHYSIONOMIE DES ÉCOLES.

Une fois «immatriculé», comme on disait, le nouveau venu pouvait commencer à suivre les cours. Il revêtait la soutane brune et le collet, se coiffait du bonnet carré et, tenant à la main son portefeuille et son écritoire, il se dirigeait dès le matin vers les Écoles.

De chaque rue débouchaient des troupes bruyantes de jeunes gens. Dans la Rua, qui était le quartier des libraires, le tumulte devenait assourdissant: entre les étalages où s'empilaient les in-folios, où se dressaient les rouleaux de parchemin, toute une foule se pressait. Criant, chantant, s'interpellant, les groupes se hâtaient vers les bâtiments de l'Estudio, se répandaient sur la place du Vieux Collège, remplissaient le patio des Écoles Mineures, assiégeaient les portes de l'Université, s'écrasaient sous le portique du cloître. Toutes les provinces [p. 17] de l'Espagne étaient là représentées, depuis l'Estramadure jusqu'à la Navarre et à la Catalogne, et même des nations étrangères, comme la France et l'Italie. On pouvait reconnaître les Andalous à leurs rires, à leurs gestes exubérants, les Valenciens à leur allure indolente, les Galiciens à leur tournure rustique, les Castillans à leur air de noblesse et à leur gravité.

A mesure qu'approchait l'heure des cours, le flot montait encore. Les Collèges, presque tous établis dans le voisinage de l'Université, ouvraient en même temps leurs portes, et leurs élèves, s'avançant en bon ordre, sous la conduite d'un régent, se frayaient un passage au travers de la foule.

Presque tous étaient vêtus d'un long manteau brun, et les divers établissements ne se distinguaient les uns des autres que par la couleur de la beca, pièce de drap longue de trois aunes qui formait un pli sur la poitrine et, passant par les deux épaules, retombait par derrière jusqu'aux talons.

Voilà qu'arrivaient, portant la beca brune, les dix-sept boursiers du Collège de San Bartolomé, le plus ancien de tous et le plus respecté. Derrière eux marchaient les vingt-deux élèves [p. 18] du Collège de l'Archevêque et leurs deux chapelains: leur manteau était largement échancré et la bande était écarlate. Voilà les boursiers d'Oviedo, avec la beca bleue, et ceux de Cuenca avec le manteau violet. Ces quatre Collèges étaient les fameux Colegios Mayores. Installés dans des bâtiments magnifiques, richement dotés par d'illustres fondateurs, ils ne recevaient que des jeunes gens de très grandes familles. Dès qu'une place y devenait vacante, elle était briguée par vingt concurrents. Beaucoup de pères pensaient alors, comme le Don Beltran de la Vérité suspecte que, «le chemin des lettres est celui qui conduit le plus sûrement à la fortune et que pour un fils cadet c'est la meilleure porte qui mène aux honneurs de ce monde 8». Et ils ne se trompaient guère: dans l'élite privilégiée qui s'était formée en ces maisons, l'Université choisissait ses Recteurs, le roi ses conseillers et ses juges, l'Église ses prélats.

8 (retour)
Lope de Vega dit de même dans la Dorotea qu'il n'y a pour l'homme que trois moyens d'arriver: la Science, la Mer et la Maison du Roi, ciencia y mar y casa Real (Jorn. I, escena VIII). Cervantes (D. Quij., I, 39) cite le même proverbe.

Voici maintenant les collégiens des Ordres [p. 19] Militaires, qui égalent en importance les Mayores et leur disputent le premier rang dans les cérémonies: les dix-huit étudiants de Santiago portent brodée sur la poitrine la rouge croix de Saint-Jacques; ceux de Saint-Jean-de-Jérusalem se reconnaissent à leur croix de Malte et à leur bonnet plat, ceux d'Alcántara et de Calatrava aux insignes de l'Ordre.

Voici enfin l'interminable défilé des Collèges Mineurs: Monte Olivete, Santa María de los Ángeles, San Lázaro, San Elías, San Millán, Santa Cruz de Cañizares, la Magdalena, Santo Tomás, Pan y Carbón, San Pedro y San Pablo, etc.; et puis la troupe noire des moines, frères et autres réguliers qui sortent des Collèges ecclésiastiques, les Hiéronymites, les Minimes, les Carmélites chaussés, les Augustins, les Franciscains, les Prémontrés de Santa Susana, les Dominicains de San Esteban, les Bénédictins de San Vicente.—Sur ce fond sombre se détachent quelques costumes de couleurs plus vives: le manteau jaune et la beca violette des collégiens de Santa María de Burgos, la soutane blanche et la beca bleue des Orphelins de la Conception, qui vont toujours tête nue, même sous la pluie. Voici encore les [p. 20] «Verts» de l'Insigne Collège de San Pelayo, les «Jolis Garçons», du Collège de San Miguel, dont les dames de Salamanque admirent fort le brillant uniforme: manteau bleu de ciel coupé par une bande écarlate. Ces jeunes gens roux, au teint clair, qu'on remarque au milieu de toutes ces faces brunes, ce sont les Irlandais qui viennent se faire instruire des vérités de la foi catholique dans un collège que Philippe II a fondé: ils ont tous juré d'aller plus tard prêcher à leurs frères la loi évangélique et de s'offrir au martyre pour les racheter; ils excitent l'étonnement par le soin minutieux qu'ils prennent de leur toilette et parce qu'ils vont se baigner dans le Tormès, hiver comme été.


Cependant l'heure sonne: le nègre de l'horloge monumentale frappe neuf fois le timbre de son marteau; les deux béliers se redressent et retombent; les anges et les rois mages se prosternent au pied de la statue de la Vierge: avant même que soit arrêtée l'ingénieuse mécanique, les salles de cours sont envahies.

Quelques-unes de ces salles sont toutes petites: [p. 21] ce sont celles où l'on enseigne des matières très spéciales comme l'hébreu, le chaldéen ou la musique. D'autres, comme celle de droit canon, peuvent contenir plus de deux mille auditeurs. Toutes ces salles sont fort obscures, éclairées par deux ou trois petites fenêtres. L'installation est peu confortable: on s'assied sur une poutre fort étroite, on écrit sur une poutre un peu plus large, tachée d'encre, chargée d'inscriptions. La chaire du maître est d'une simplicité extrême; il a pour siège un coffre de bois noir dans lequel il enferme ses livres quand la leçon est finie. Au pied de la chaire est le tabouret de l'actuante, l'étudiant qui lira les textes.

Les retardataires se hâtent, poursuivis par le bedeau porte-verge, et se pressent dans le fond de la salle, où ils resteront debout. Le cours commence.

Ces cours sont aussi nombreux que dans la mieux pourvue de nos Universités modernes. Il n'y a pas moins de soixante-dix chaires: dix de droit canon, dix de «lois», c'est-à-dire de droit civil, sept de médecine, sept de théologie, onze de philosophie, une d'astrologie, une de musique, une de langue chaldéenne, une d'hébreu, [p. 22] quatre de grec, dix-sept de rhétorique et de grammaire. Les juristes tiennent le premier rang, et de beaucoup: ce sont eux qui ont le plus d'élèves et qui reçoivent les plus forts salaires. Un docteur de droit canon touche deux cent soixante-douze florins, tandis qu'un professeur de logique ou de philosophie morale n'en a que cent, un professeur de rhétorique ou de mathématiques soixante-dix.

A côté des professeurs titulaires (cátedras de propiedad) qui ont le traitement complet, il y a des professeurs stagiaires, des aspirants (pretendientes) qui sont beaucoup moins rétribués et même le plus souvent «n'ont autre chose que l'espérance».

Quelques-uns de ces maîtres sont des hommes de grand savoir, dont le nom est connu dans toute l'Espagne. Mais la plupart se soucient assez peu de faire œuvre personnelle. Surveillés de près par l'Église, préoccupés surtout de ne rien dire qui soit contraire à la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, ils s'en tiennent aux explications fixées par les programmes et se bornent à lire et à commenter les «ouvrages de texte». A défaut de la gloire, qu'ils n'ambitionnent pas, ils ont la certitude [p. 23] d'être appelés un jour dans un des Conseils royaux, d'obtenir un canonicat ou quelque haute dignité ecclésiastique, ou d'arriver, tout au moins, à la jubilación, c'est-à-dire à l'honorable retraite que l'Université assure à ses bons serviteurs 9.

9 (retour)
Ce droit à la retraite (après vingt années d'enseignement) avait été garanti aux professeurs titulaires par une bulle du pape Eugène IV (1491).

Pendant la leçon, les étudiants prennent peu de notes: ils écoutent, les coudes sur la table. Plusieurs sortent au milieu du cours; d'autres arrivent des salles voisines: ce va-et-vient continuel provoque naturellement un certain désordre. Quand, par hasard, la leçon se prolonge au delà de l'heure, les auditeurs ne manquent jamais de manifester leur impatience en frottant bruyamment leurs pieds contre le plancher 10. Beaucoup de maîtres font leur cours au milieu du bruit; quelques-uns, qui sont impopulaires ou qui manquent d'autorité, sont assez fréquemment l'objet de manifestations d'autant plus tumultueuses que l'imposante masse des «juristes» est toujours disposée à prêter son [p. 24] concours aux tapageurs. Il se produit parfois de tels scandales qu'il faut aller quérir le Recteur, et que l'Écolâtre lui-même arrive accompagné de son alguazil, de son procureur fiscal et du greffier de l'Audience ecclésiastique.

10 (retour)
Mal-Lara, Filosofía vulgar, Centuria décima, fo 380.—Pierre Martyr, Epist. 57.

Plutôt que de recourir à ces interventions assez humiliantes, certains maîtres emploient, pour se faire respecter, des procédés quelque peu brutaux. Torres, qui fut professeur à Salamanque, raconte en ses Mémoires que chaque année, dans sa leçon d'ouverture, il intimidait les mauvais plaisants en les menaçant de leur rompre la tête. Et ce n'était pas là une menace en l'air:

«Un soir, dit-il 11, une lourde brute, un garçon de trente ans, étudiant en théologie et en grossièreté, me hurla je ne sais quelle ordure. Voici la récompense que reçut son audace: je pris sur le rebord de ma chaire un énorme compas de bronze qui pesait trois ou quatre livres pour le moins et je le lui jetai au museau. Par bonheur pour lui, et pour moi, il esquiva le coup, sans quoi je lui aurais sûrement fait jaillir la [p. 25] cervelle...—A partir de ce jour-là, ajoute Torres, ce garçon se tint tranquille.»

11 (retour)
Vida, Ascendencia, Crianza... del Doctor D. Diego de Torres, p. 84.

La leçon finie, tandis que s'écoule bruyamment le flot des écoliers, le maître sort de sa classe et va, ainsi que l'y obligent les règlements, asistir al poste, c'est-à-dire «s'adosser au pilier 12». Appuyé contre une des colonnes du cloître, il attend que les plus studieux de ses élèves viennent lui soumettre leurs doutes ou lui demander sur la matière du cours un supplément d'informations.

12 (retour)
Estatutos hechos por la muy insigne Universidad de Salamanca.Nic. Clenardi Epist., I, 2 (1535).


Pendant ce temps, l'étudiant fraîchement débarqué s'engage imprudemment au travers des groupes qui s'attardent sous le portique; il admire les pompeuses inscriptions dont les murs sont couverts, les fresques où sont représentées Minerve, l'Astronomie, la Justice, l'Occasion et la Fortune; les armoiries de l'Université qui s'abritent sous la tiare pontificale et sont entourées de l'orgueilleuse devise: «Dans toutes les sciences, Salamanque est la première.—Omnium [p. 26] scientiarum princeps Salmantica docet.» Il monte l'escalier, dont les riches sculptures représentent des chevaliers combattant des taureaux, il pénètre dans la bibliothèque, où sont ouverts sur des pupitres d'énormes in-folios attachés avec des chaînes de fer, il s'égare dans le cloître supérieur et s'arrête enfin émerveillé devant la vieille horloge.

L'endroit est connu: s'ils ne se sont pas encore trahis par leur démarche hésitante et leur air embarrassé, les nouveaux venus se signalent toujours à l'attention des anciens par l'étonnement qu'ils manifestent en face de ce chef-d'œuvre de mécanique.

A peine une victime s'est-elle ainsi désignée que les deux cloîtres se remplissent de cris, d'appels, de vociférations. En un instant, l'étudiant novice est entraîné dans la rue ou dans le patio des Écoles Mineures, et là commence un jeu assez barbare. Tout d'abord, on forme le cercle autour du malheureux: quelques plaisants s'en détachent, le saluent avec d'excessives démonstrations de politesse et lui demandent fort civilement des nouvelles de sa famille, s'il a bien pleuré en la quittant et si on ne lui a pas donné, au moment des adieux, quelques [p. 27] boîtes de raisin sec et quelques pots de confitures 13. Ils le félicitent ironiquement sur la coupe de sa soutane et sur la qualité du drap et, pour en mieux essayer la qualité, ils en tirent les manches à les arracher; ils admirent la forme élégante de son bonnet neuf, se le passent de main en main, en écrasent les quatre pointes et ne manquent pas, en le remettant sur sa tête, de le lui enfoncer jusqu'aux oreilles. Ils rentrent enfin dans le rang, tandis que le pauvre garçon se dégage et rajuste son col déchiré; et ici il faut donner la parole au héros de Quevedo, Don Pablos de Ségovie:

«Ils étaient plus de cent autour de moi. Ils commencèrent à renifler, à tousser, et, au mouvement de leurs lèvres, je vis qu'il se préparait des crachats. Le premier, un mauvais gamin catarrheux, me visa, en disant: «Voilà le mien!—Je jure Dieu, m'écriai-je, que tu me la...» Une véritable pluie tomba sur moi de toutes parts et m'empêcha de finir ma phrase. Je m'étais couvert la figure avec un pan de mon manteau; tous m'avaient pris pour cible, et il fallait [p. 28] voir comme ils pointaient bien. Quand ils s'éloignèrent, j'étais tout blanc de la tête aux pieds... Je ressemblais au crachoir d'un vieil asthmatique 14

13 (retour)
El doctor Jerónimo de Alcalá, Alonso, mozo de muchos amos, éd. Rivadeneyra, p. 494.

14 (retour)
Quevedo, Vida del Gran Tacaño, cap. V.

Suárez de Figueroa, dans son Pasagero 15, nous rapporte les plaintes d'une autre victime dont, «sous la grêle épaisse des crachats», dans le ronflement odieux des appels de gorge, le beau manteau neuf fut couvert en un instant «des plus horribles expectorations qu'eussent jamais vomies des poumons malades» et se trouva, comme on disait, «passé à la neige».

15 (retour)
El Pasagero, Alivio III, fo 106.—Dans le Don Quichotte de d'Avellaneda (chap. XXV), la même mésaventure arrive à Sancho, tombé aux mains des étudiants de Saragosse.

Plusieurs jours de suite, le nouveau venu doit subir ce répugnant supplice du gargajeo. Quand il a échappé à un premier groupe de persécuteurs, d'autres mettent la main sur lui, l'étourdissent de leurs sifflets et de leurs huées, dansent des rondes autour de lui, le poussent dans une classe vide, le hissent dans la chaire [p. 29] avec une mitre en papier sur la tête 16 et l'obligent à prononcer un discours.

16 (retour)
C'est ce qu'on appelle hacer de Obispillos (Aleman, Alfarache, liv. III, part. II, ch. IV.)

Il n'échappe à ces brimades qu'en achetant au prix de quelques dîners des protections efficaces; il finit par convier un certain nombre de camarades à un banquet 17, dont la tradition a fixé le menu: du mouton, des perdrix, et la moitié d'un poulet pour chaque convive. Au dessert, on confère au nouveau le titre d'ancien et on lui en décerne pompeusement les lettres patentes.

17 (retour)
Ce repas de bienvenue se nomme la patente (Alfarache, loc. cit.).

[p. 30]

CHAPITRE III.

LA VIE DES ÉTUDIANTS: ÉTUDIANTS RICHES ET ÉTUDIANTS PAUVRES;
pupilos, camaristas ET capigorrones.

Voilà le novato sacré étudiant: pour lui commence cette vie universitaire qui, suivant la route qu'on a choisie, mène à tout ou ne mène à rien, mais qui pour tous est si pleine et si joyeuse que ceux qui l'ont connue en regrettent toujours l'indépendance et les plaisirs.

Quelle que soit sa fortune et quels que soient ses goûts, le nouvel écolier est certain de ne pas manquer de compagnons. Dans cette grande république que forme l'Université 18, les antiques Constitutions ont voulu que tous les étudiants soient égaux: pour effacer les distinctions de classes, elles ont imposé à tous le même [p. 31] costume. «Tous, sans exception, dit le voyageur Monconys, ils sont vêtus de long comme des prêtres, rasés, et le bonnet en tête, qu'ils portent non seulement dans l'Université, mais encore par toute la ville et en tout temps, hors de la pluye: car pour lors on peut porter le chapeau. Il ne leur est pas permis de porter aucun habit de soie ni de se servir d'aucune vaisselle d'argent 19.» A les voir de loin, en effet, on ne distinguerait guère le fils d'un grand seigneur du fils d'un médecin de village ou d'un marchand: toutes les soutanes se ressemblent et les plus respectables sont les plus vieilles, parce qu'elles attestent que leur possesseur n'en est pas à ses débuts. Mais cette égalité n'est qu'apparente; si le vêtement est uniforme, si, aux yeux de cette Université démocratique, tous les étudiants ont les mêmes obligations et les mêmes droits, dans la vie extérieure, les différences de condition s'accusent à chaque instant.

18 (retour)
«La república llamada Universidad» (Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca).

19 (retour)
Voyage fait en l'année 1628 (Journal des Voyages de M. de Monconys, IIIe partie, Lyon, 1666).

Pour le jeune gentilhomme l'existence est régulière et facile: tout y est disposé pour lui [p. 32] épargner les préoccupations matérielles, pour lui ménager à propos les satisfactions de vanité qui sont si douces à cet âge, pour rappeler aux autres et à lui-même la supériorité de son rang.

Le matin, quand il s'éveille, toute sa maison est déjà sur pied: le barbier et les pages attendent à la porte de sa chambre pour venir le raser et l'habiller au premier signal; les valets de chambre brossent et nettoient ses vêtements; dans les écuries, les laquais étrillent et harnachent les mules. Lorsque arrive l'heure du cours, il monte sur une bête de prix caparaçonnée de velours et tout un cortège l'accompagne aux Écoles. Dans la salle où il doit se rendre, il trouve sa place gardée par un domestique uniquement chargé de ce soin; on y a d'avance apporté son portefeuille ou vade-mecum et son écritoire. La leçon finie, il rencontre à la porte son pasante ou répétiteur, qui se tient à ses côtés, tandis qu'il cause avec les maîtres et docteurs ou avec des camarades de sa condition, et l'empêche de se mêler aux mauvaises compagnies. Puis, il va rejoindre sa suite qui l'attend au coin d'une rue et il rentre chez lui dans le même équipage qu'il était venu. Après le déjeuner, [p. 33] il quitte une table abondamment servie pour aller jouer aux boules ou à l'argolla, le jeu à la mode, qui ressemble à notre croquet. Il travaille un peu, fait quelques lectures, revoit avec son précepteur quelques règles de la grammaire latine qu'il importe de ne pas oublier, retourne au cours au milieu de l'après-midi, et enfin, le soir venu, il repasse les leçons du jour ou s'entretient avec le gouverneur de sa maison, l'ayo, qui est toujours un personnage de bonne famille et de mœurs recommandables 20.

20 (retour)
Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán, Conde de Olivares, Embajador de Roma, á D. Laureano de Guzmán, ayo de D. Gaspar de Guzmán, su hijo, cuando le embió á estudiar á Salamanca, á 7 de Enero de 1601, cité par La Fuente, Historia de las Universidades, 1885, t. II, p. 429 et sq.

Les jours de congé apportent quelques distractions à cette existence un peu sévère; mais ces plaisirs restent des plaisirs de gentilhomme: ils ne vont point sans quelque solennité et le jeune seigneur, déjà réservé à de hauts emplois, est gardé par le sentiment précoce de sa dignité des fréquentations douteuses et des amusements vulgaires.

[p. 34]

A côté de ces fils de Grands d'Espagne ou de títulos de Castille, on voit briller aussi des jeunes gens d'origine plus modeste, fils de bourgeois enrichis par la banque ou le négoce, à qui la vanité de leurs parents assure un train presque aussi magnifique. «Car, ainsi que dit Cervantes, c'est l'honneur et coutume des marchands de faire étalage de leurs richesses et de leur crédit non en leurs personnes, mais en celles de leurs enfants, et c'est pourquoi ils les traitent et les rehaussent à tout prix, comme s'ils étaient des fils de prince 21.» Mais la grande majorité des étudiants de Salamanque vit sans faste et plutôt pauvrement.

21 (retour)
Coloquio de los perros.

Nous avons vu que ceux d'entre eux qui ne trouvaient pas asile dans les Collèges s'installaient le plus souvent dans les maisons des pupileros ou «bacheliers de pupilles». Or, on y était très médiocrement logé, dans des chambres étroites et fort mal aérées. De plus, malgré les Règlements qui les obligeaient de donner chaque jour à chacun de leurs hôtes une livre de viande ou de poisson 22, à Salamanque comme [p. 35] dans d'autres Universités, les «bacheliers» imposaient de rudes épreuves aux robustes appétits de leurs pensionnaires. Les romans picaresques sont remplis des plaintes de leurs victimes, d'imprécations contre leur avarice et leur rapacité.

22 (retour)
Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca.

On connaît, par les descriptions de Don Pablos de Ségovie 23, la maison du licencié Cabra 24, dit Vigile-Jeûne, et l'on sait quelles sortes de repas on faisait à sa table:

«Après le Benedicite, on apporta dans des écuelles de bois un bouillon fort clair... les maigres doigts des convives poursuivaient à la nage quelques pois orphelins et solitaires. «Rien ne vaut le pot-au-feu, s'écriait Cabra à chaque gorgée; qu'on dise ce qu'on voudra, tout [p. 36] le reste n'est que vice et gourmandise!»—Alors entra un jeune domestique qui ressemblait à un fantôme, tant il était décharné: on aurait pu croire qu'on lui avait enlevé sur le corps la viande qu'il apportait. Un seul navet flottait dans le plat, à l'aventure: «Comment! dit le maître, voilà des navets! Pour moi, il n'y pas de perdrix qui vaille un bon navet! Mangez, mes amis; je me réjouis de vous voir à l'œuvre!» Il découpa le mouton en si menus morceaux que tout disparut dans les ongles ou dans les dents creuses. «Mangez, mangez, répétait Cabra; vous êtes jeunes et votre appétit fait plaisir à voir!» Hélas! quel réconfort pour de pauvres diables qui bâillaient de faim!

23 (retour)
Quevedo, El Gran Tacaño, ch. III.

24 (retour)
Il paraît que Quevedo l'avait peint d'après nature: le personnage s'appelait D. Antonio Cabreriza (Biblioteca de Autores Españoles, t. XXIII, p. 489). Ce type fut bientôt célèbre et passa en proverbe. Dans l'intermède intitulé El Doctor Borrego, au maître avare qui leur reproche leur appétit: «Insatiables gloutons! Un œuf en quatre jours!... Je ne sais comment vous échappez à mille apoplexies!» Les domestiques répondent: «Nous partons, licencié Cabra!» (Intermèdes espagnols, traduits par Léo Rouanet, p. 243.)

«Il ne resta bientôt plus dans le plat que quelques os et quelques morceaux de peau: «Cela, c'est pour les domestiques, nous dit le maître; car il faut bien qu'ils mangent et nous ne pouvons pas tout avaler. Allons, cédons-leur la place, et vous autres, allez prendre un peu d'exercice jusqu'à deux heures, si vous voulez que votre déjeuner ne vous fasse pas du mal.»

Le docteur Cañizares, chez qui Estevanille [p. 37] González 25 avait pris pension, ne traitait pas mieux ses élèves. Un oignon, un peu de pain moisi formaient chez lui le fond du repas: une fricassée de pieds de chèvre y passait pour un régal extraordinaire 26.

25 (retour)
Vida de Estebanillo González.

26 (retour)
Voir aussi ce que dit Vicente Espinel du pupilage de Gálvez à Salamanque (Relación primera de la vida del Escudero Marcos de Obregón: Descanso XII).

Guzmán d'Alfarache 27 ne se louait pas davantage des pupileros et de leurs menus: «un bouillon plus clair que le jour et si transparent qu'on aurait pu voir courir un pou au fond de l'écuelle», des œufs achetés au rabais pendant la bonne saison et conservés cinq ou six mois dans la cendre ou dans le sel, une sardine par personne; pendant l'hiver, une tranche de fromage «mince comme des copeaux de menuisier»; pendant l'été, quatre cerises ou trois prunes comptées exactement, «parce que les fruits donnent la fièvre», voilà de quoi devait se contenter cette «faim invétérée, cette faim d'étudiant, hambre veterana y estudiantina», qui dans toute l'Espagne était passée en proverbe.

27 (retour)
Mateo Aleman, Vida y Hechos de Guzmán de Alfarache, lib. III, part. II, cap. IV.

[p. 38]

De toutes parts s'élève contre les maîtres de pension le même concert de malédictions et de plaintes. Des couplets d'étudiants nous montrent des tablées de pauvres diables dévorant des yeux la soupière où fume le brouet noyé d'eau chaude 28, et serrant des deux mains leur ventre maigre «où les boyaux chantent de faim 29». Ils nous parlent encore du pain «dur comme le ciment», des portions si adroitement coupées qu'on voit le jour au travers et qu'au moindre souffle elles s'envoleraient au plafond, du vin mesuré dans un dé à coudre, baptisé et rebaptisé tour à tour par le marchand, le pupilero et le dépensier 30.

28 (retour)
La sopa de añadido, comme on dit à Salamanque. (Mal-Lara, Filosofía vulgar, Lérida, 1621, fo 237.) Cf. ibid., Centur. V. 93; Centur. VII, 88; Centur. X, 59.

29 (retour)
Cancionero de Horozco, p. 5: «las tripas cantan de hambre.» (La vida pupilar de Salamanca que escribió el auctor á un amigo suyo.)—Cf. Bartolomé Palau, La Farsa llamada Salamantina (1552), publiée et annotée par M. Alfred Morel-Fatio, dans le Bulletin Hispanique d'octobre-décembre 1900, v. 474 et sq.

30 (retour)
Ibid.—Cf. Floresta Española (1618), IV, 8.

Il faut évidemment tenir compte de l'habituelle exagération de ces sortes de morceaux; mais ce qui prouve bien que les maîtres de pension [p. 39] abusaient par trop de leur monopole, c'est qu'au bout d'un certain temps l'Université ne se soucia plus de faire respecter les privilèges qu'elle leur avait d'abord assurés. Dès lors, bien des écoliers s'empressèrent de se dérober à une tutelle importune: ils s'allèrent loger dans les maisons de la ville où ils étaient sûrs de jouir d'une honnête liberté et ils prirent eux-mêmes la direction de leur petit ménage.

Mais là encore ils couraient grand risque d'étre exploités. Les servantes d'étudiants ne passaient point pour des modèles de probité ni de vertu; elles avaient toujours quelque amant pour qui elles écrémaient le potage et détournaient les plus belles tranches du rôti; Guzman d'Alfarache en essaya cinq ou six à la file dont la probité lui parut douteuse et la propreté incertaine 31. Plus d'une ressemblait sans doute à la vieille dont parle Quevedo, qui demandait à Dieu de lui pardonner ses larcins en disant son chapelet au-dessus de la marmite: un beau jour, le fil du rosaire se rompit et les grains tombèrent dans le potage: «Cela fit le bouillon le plus [p. 40] chrétien du monde.—«Des pois noirs! s'écria un étudiant, sans doute ils viennent d'Ethiopie?»—«Des pois en deuil! répliquait un autre, quel parent ont-ils donc perdu?»—Un autre se cassa une dent en y voulant mordre.» Plus d'une fois, cette estimable vieille prit la pelle à feu pour la cuiller à pot et distribua ainsi des morceaux de charbon au fond des écuelles. Il n'était point rare qu'on trouvât dans la soupe des insectes, des éclats de bois, des paquets d'étoupes ou de cheveux; les convives avalaient tout, sans fausse délicatesse: «Cela tenait tout de même de la place dans l'estomac 32

31 (retour)
Mateo Aleman, Guzmán de Alfarache, part. II, lib. III, cap. IV.

32 (retour)
Gran Tacaño, cap. III.

Les fournisseurs ne valaient pas mieux que les servantes; les bouchers, par exemple, ne se faisaient pas faute de vendre de la viande pourrie; quelquefois, les écoliers s'indignaient et se faisaient eux-mêmes justice: pendant l'hiver de 1642, ils promenèrent par les rues attachée sur un âne, en la rouant de coups et en l'assommant de boules de neige, une femme qui avait ainsi manqué de les empoisonner 33; mais le plus souvent leurs estomacs complaisants se résignaient [p. 41] aux pires nourritures 34; ils étaient dans l'âge heureux où l'on supporte allégrement ces petites misères: «car, ainsi que le dit le bon maître Vicente Espinel, l'insouciante jeunesse sait tourner les chagrins en joie: les pires épreuves ne sont pour elles que sujets de rires et d'amusement 35

33 (retour)
Memor. Histór., XVI, 244.

34 (retour)
Aussi nous dit-on que les apothicaires étaient plus nombreux à Salamanque que partout ailleurs. Laguna parle d'une certaine Clara, «famosa clystelera de Salamanca» qui avait des recettes à elle pour «enxugar los infelices vientres de aquellos pupilos infortunados que jamás se vieron llenos sino de viandas pestilentiales.» (Dioscórides, p. 498.)

35 (retour)
Relación primera de la vida del Escudero Marcos de Obregón, Descanso XII.


Tous ces étudiants, les pupilos qui vivent chez les maîtres de pension, et les camaristas 36 qui habitent en chambre garnie, forment ensemble la grande corporation des manteistas, ainsi appelés du nom de leur grand manteau. Au-dessous d'eux sont les capigorristas ou capigorrones, dont la vie est bien plus dure.

36 (retour)
Mateo Aleman, Guzmán de Alfarache, lib. III, part. II, cap. IV.

Leur nom leur vient de leur costume qui n'est [p. 42] pas tout à fait pareil à celui des autres écoliers: ils ont comme eux la soutane de laine noire, mais ils portent sur les épaules, au lieu de l'ample manteo, une cape d'étoffe grossière (capa ou bernia), et sur la tête, au lieu du bonnet carré, la gorra, qui est une espèce de casquette 37. On les reconnaît aussi à leurs gros souliers ferrés, qui leur font la démarche lourde, et c'est pourquoi les latinistes les appellent dédaigneusement la bande de calceo ferrato 38.

37 (retour)
Covarrubias, Tesoro, aux mots: capigorrista, gorra, bernia.

38 (retour)
Covarrubias, Tesoro, au mot: çapato.

Ce sont les valets d'étudiants, étudiants eux aussi, inscrits comme leurs maîtres sur les registres de l'Université, mais qui ne sont pas naturellement traités avec les mêmes égards.

Au mois d'octobre, quelques jours avant l'ouverture des cours, sur les routes qui mènent à Salamanque, derrière les mules de louage qui portent les écoliers 39 et leur mince bagage enveloppé de serge verte 40, on voit, trottant à pied dans la poussière, des jeunes [p. 43] gens pauvrement vêtus. Ils accompagnent dans la grande cité universitaire des camarades plus fortunés et vont les servir pendant toute la durée de leurs études. Fils de petits marchands ou de laboureurs, instruits des premiers éléments par quelque curé charitable, ils sont, eux aussi, attirés par la grande renommée des Écoles et ils ont pris le seul moyen qui leur fût offert de tenter la fortune et d'essayer de s'élever au-dessus de leur condition. Ils seront logés, habillés et nourris, et leur métier ne sera pas bien pénible: aller aux provisions, balayer le logis, brosser les bonnets et les manteaux, voilà quel sera à peu près tout leur office 41. Le temps ne leur manquera pas pour travailler et ils pourront suivre, s'il leur plaît, les mêmes leçons que leurs maîtres. Ceux-ci, du reste, les traiteront avec douceur: des études communes ont bien vite rapproché les distances et le valet passe assez tôt au rang de confident, quelquefois de conseiller et presque d'ami 42. Mais aux heures de disette, qui ne sont pas rares, la vie devient presque insupportable pour ces [p. 44] malheureux: pendant les nuits d'hiver, on grelotte dans les galetas mal clos, et, quand les maîtres eux-mêmes souffrent de la faim, les domestiques jeûnent. Comment compulser Galien ou Bartole, quand les dents claquent de froid et qu'il faut par raison démonstrative «persuader à son estomac qu'il a dîné 43?» On se décourage, on cesse de fréquenter les Ecoles ou l'on n'y reparaît qu'à de longs intervalles, allant d'un cours à l'autre au gré de sa fantaisie, passant de la théologie à la médecine ou au droit canon, et recueillant ainsi de droite et de gauche quelques bribes d'un inutile savoir. Pour quatre valets tombés dans une riche maison où l'on peut manger tous les jours et dormir toutes les nuits, où l'on profite en même temps que le jeune maître des leçons du répétiteur, où l'on s'assure pour l'avenir de puissantes protections 44, il y en a cent que l'excès de misère finit par détourner pour toujours des études.

39 (retour)
Ils vont souvent deux et quelquefois trois sur la même mule. (Juan de Mal-Lara, Filosofía Vulgar, 1621: Centur. X, 25).

40 (retour)
Don Quichotte, IIe partie, ch. XIX.

41 (retour)
Alonso, mozo de muchos amos, éd. Rivadeneyra, p. 495 a.

42 (retour)
Ibid.

43 (retour)
El Gran Tacaño, cap. III.

44 (retour)
Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán... (1601).—Cf. aussi le début de la nouvelle de Cervantes, Le Licencié Vidriera.

Sans doute, il y a des exceptions, des exceptions [p. 45] infiniment rares qu'on a toujours citées pendant deux siècles dans les pays d'Universités et qui, encore exagérées par la légende, ont sans doute décidé de bien des vocations et soutenu bien des courages. C'en est une que ce Juan Martínez Siliceo qui, venu à Salamanque comme simple valet, arriva, à force d'intelligence et de zèle, on peut dire héroïque, à attirer sur lui l'attention du haut personnel des Ecoles, réussit à obtenir la beca si enviée du Grand Collège de San Bartolomé et devint plus tard précepteur de Philippe II, archevêque de Tolède et cardinal. C'en est une autre que ce Gaspar de Quiroga qui, un peu après, trouva le moyen de poursuivre dans la même Université le cours complet des études théologiques, sans avoir pour exister d'autre pécule que le real quotidien que lui avait assuré pour sa vie entière la libéralité de la reine Jeanne: en 1593, il était, lui aussi, cardinal et archevêque de Tolède, ses rentes s'élevaient à deux cent mille ducats, et il continuait tous les jours à toucher son real «qui lui était, disait-il, plus précieux que tout le reste 45». Il fallait pour réussir de la sorte, [p. 46]

avec des mérites extraordinaires, une chance miraculeuse. Les pauvres capigorristas n'en demandaient pas tant: un office d'avocat ou quelque prébende eût abondamment comblé leurs désirs; mais, pour presque tous, cette ambition même était chimérique. Les uns, lassés de lutter contre la misère, s'éloignaient tristement de l'Université et regagnaient le pueblo natal à peu près comme ils en étaient venus; quant aux autres, les plus nombreux, incapables de se détacher de Salamanque, mais dégoûtés pour toujours d'une domesticité qui ne leur rapportait rien, aimant mieux, puisqu'il fallait ne pas manger, souffrir la faim en liberté qu'en servage, ils reprenaient leur indépendance et allaient se perdre dans la bande tumultueuse qu'on voyait grouiller de jour et de nuit sur les places et dans les rues de la ville, la bande des étudiants qui avaient mal tourné.

45 (retour)
Clemencin (éd. de Don Quichotte, t. III, p. 129).

[p. 47]