CHAPITRE IV.
LES ÉTUDIANTS QUI TRAVAILLENT ET LES ÉTUDIANTS QUI S'AMUSENT.
A Salamanque ainsi qu'ailleurs, comme il y a des étudiants riches et des étudiants pauvres, il y a de bons et de mauvais étudiants.
Du bon étudiant on ne nous parle guère: sa vie est régulière et calme et son histoire est vite contée. Il est naturellement assidu aux cours et aux offices; il visite souvent ses maîtres, le curé de sa paroisse, les supérieurs des couvents voisins; son divertissement est d'assister, les jours de fête, aux tragédies latines qui se jouent dans le préau du Collège Trilingue et d'écrire des vers pieux pour les concours qui s'ouvrent chaque année en l'honneur du Très Saint-Sacrement 46.
46 (retour)
Mateo Luján de Sayavedra (Juan Martí), Segunda parte de
la Vida del pícaro Guzmán de Alfarache, cap. VI.
La grande majorité des écoliers ne se contentent pas de ces plaisirs austères: ils se soucient beaucoup moins de commenter les Súmulas ou les Institutes que de jouir de leur liberté et de leur jeunesse. C'est une opinion bien établie parmi eux qu'une heure de travail par jour doit suffire 47. Ils vivent donc, pour la plupart, dans une oisivité qui ne leur pèse guère. Les cartes et les dés, les quilles et la pelote 48, les longs bavardages sur le marché de la Verdura ou sous les galeries de la place de Saint-Martin, les promenades aux bords riants du Tormès qui fuit entre les peupliers, les flâneries sur le vieux pont romain, aux pieds du légendaire taureau de granit, les sérénades sous les balcons des jolies filles, les combats avec les jaloux qui viennent troubler les concerts, les bruyantes mêlées où l'on se casse les guitares sur la tête 49, tous ces joyeux passe-temps remplissent agréablement les journées.
47 (retour)
Figueroa, El Pasagero, alivio III, fo 105.
48 (retour)
Mal-Lara, Fil. Vulg., Cent. VII, fo 307.
49 (retour)
Mateo Luján de Sayavedra, op. cit., VII.
Pour ces jeunes gens pleins de feu les bagarres ont surtout un attrait toujours nouveau. Ces qualités dominantes de leur race: le culte exagéré [p. 49] du point d'honneur et le goût des excentricités dangereuses, ne les portent que trop aux rixes sanglantes et aux coups de main; les vieilles traditions de la vie universitaire développent encore chez eux cette humeur belliqueuse.
S'ils veulent s'épargner, au début, des familiarités blessantes, les nouveaux venus doivent avoir le verbe haut et le ton agressif, marcher droit à qui les regarde un peu fixement et tirer au moindre propos l'épée que presque tous ces étudiants au costume pacifique dissimulent sous leur long manteau: on ne se fait respecter qu'à ce prix 50. Aussi les duels sont-ils fréquents, surtout au commencement de l'année, et, comme les amis des combattants résistent rarement à l'envie de soutenir leurs champions, presque toujours ces duels se terminent par une bataille générale.
50 (retour)
Figueroa, El Pasagero, alivio III, fo 105.
D'autres fois, par les belles nuits d'été où l'on se couche tard et où l'on sent le besoin de dépenser le trop plein de sa force, une troupe «fait partie» d'en aller attendre une autre au coin d'une rue et l'on s'allonge joyeusement de grands coups d'estoc, sans motif le plus souvent, [p. 50] pour le seul plaisir de donner et de recevoir des coups. Enfin, à Salamanque comme à Paris, c'est un devoir pour les écoliers de rosser de temps en temps le guet, c'est-à-dire l'alguazil et son escorte, «n'y ayant pas, dit-on, d'amusement plus savoureux que de faire résistance aux gens de justice 51».
51 (retour)
Alonso, mozo de muchos amos, éd. Rivad., p. 495
b.—El Pasagero, fo 106.
Ces prouesses aventureuses sont un usage si bien établi que la juridiction universitaire renonce à peu près à les réprimer: elles entrent en quelque sorte dans le programme d'une vie normale d'étudiant. Presque dans chaque chambre on voit accrochées au mur, au-dessus du lit, l'épée, la rondache et la casaque de buffle qui s'endosse, le soir, par-dessus la soutane. Le jeune Espagnol qui va suivre les cours de l'Université oublie rarement d'emporter dans son bagage un bouclier, un baudrier et une bonne rapière signée de quelque armurier en renom, de Tomás de Ayala, de Sebastián Hernández ou de Sahagún le Vieux. «Le bel équipage, dit l'un d'eux, pour aller écouter des leçons de philosophie!»—«Les dieux que nous allions [p. 51] servir, dit un autre, ce n'étaient ni Minerve, ni Mercure, c'était Mars, et c'était aussi Vénus.»
On peut supposer en effet que les femmes tiennent quelque place dans les préoccupations de cette jeunesse «bouillante, fantasque, libre, emportée, amie du plaisir 52». L'amour et la galanterie font encore plus de tort aux bonnes études que le goût des rixes et des bagarres. Tandis que les écoliers pauvres, se contentant de succès faciles, mais peu flatteurs, courtisent les servantes d'auberge et les cuisinières qui les aident à vivre 53, les étudiants fortunés aspirent d'ordinaire à des conquêtes plus glorieuses. Certains s'éprennent de jolies filles de Salamanque, en quête d'épouseurs, qu'ils ont rencontrées à l'église, à la promenade ou dans quelque partie de campagne: les familles indulgentes favorisent les rendez-vous, et il arrive plus d'une fois que le jouvenceau se laisse prendre et se trouve un beau matin marié à une coquette 54.
52 (retour)
Cervantes, La Tía Fingida.
53 (retour)
Mateo Aleman, Alfarache, part. II, lib. III, cap. IV.
54 (retour)
C'est la sottise que commet Guzman d'Alfarache à
l'Université d'Alcalá.
D'autres, moins naïfs ou plus raffinés, passent agréablement leurs après-midis dans les [p. 52] couvents de femmes où la règle n'est pas trop austère. Ils apportent sous le manteau quelques menues friandises 55: des sucreries, des boîtes de confitures sèches, des flacons de ce vin del Santo, le plus réputé de Castille, que récoltent sur leurs coteaux arides les moines de l'Escurial; tout en faisant honneur à la collation, on devise pendant de longues heures avec les nonnes et leurs invitées: et les conversations qui s'engagent là, autour du brasero, dans la solennité des grands parloirs, roulent quelquefois sur des sujets assez brûlants. On y discute volontiers des questions de morale galante; l'on se demande, par exemple, ce qui vaut le mieux, en amour, de la possession ou de l'espérance, et les jeunes religieuses ne sont pas les dernières à dire leur mot 56. De telles libertés nous paraissent aujourd'hui étranges et même choquantes: elles étaient presque admises autrefois et Mlle de Montpensier nous raconte sur les nonnes de Perpignan, ville alors tout espagnole, des histoires bien plus singulières 57. L'autorité ecclésiastique n'intervenait [p. 53] guère que lorsqu'il s'était produit quelque éclat fâcheux 58. Or, les petits manèges des galanes de monjas ne tiraient généralement pas à conséquence: c'était pour l'ordinaire un amusement platonique, assez semblable au commerce de galanterie de nos précieux et de nos précieuses, mais qui devait paraître plus savoureux aux âmes hardies parce qu'il scandalisait les esprits simples 59 et frisait l'impiété.
55 (retour)
Mateo Luján de Sayavedra, Segunda parte de la Vida del
pícaro Guzmán de Alfarache, VI.
56 (retour)
Ibid.
57 (retour)
Mémoires, III, p. 440.
58 (retour)
C'est ainsi qu'en 1564 un édit de l'évêque de Lérida
constate que «han sucedido de la conversación de los estudiantes y
otras personas algunos peligros y escándalos» et fait défense aux
étudiants âgés de plus de quatorze ans de pénétrer dans les couvents
de femmes sous peine d'excommunication. (D. Jaime Villanueva, Viage
literario á las Iglesias de España, XVII (1851), pp. 277, 278.)
59 (retour)
Voir les protestations indignées de Guzman d'Alfarache,
op. cit., VI.
Pour ceux, plus nombreux, qui ne se contentent pas de ces idylles romanesques et un peu perverses, ils n'ont que trop d'occasion de satisfaire leur goût pour les réalités. Malgré les terribles menaces des règlements universitaires, Salamanque est remplie d'aimables personnes d'abord engageant et de vertu peu farouche. Elles sont logées pour l'ordinaire dans la ville basse, aux bords du Tormès et en ce quartier [p. 54] des tanneries où la fameuse Célestine exerça, dit-on, son métier. On peut les rencontrer le matin aux offices où elles ne manquent guère; elles se tiennent, l'après-midi, sur leur balcon, exposant aux regards un visage fardé et une gorge fort découverte; le soir venu, on va les retrouver à la taverne; parfois même on réussit à les introduire dans les pensions ou dans les Collèges, et ce sont alors des fêtes inoubliables, dont l'inquiétude double le plaisir.
On voit parfois apparaître d'autres étoiles plus brillantes, étoiles parties on ne sait d'où, qui souvent ont déjà jeté quelques feux en Italie ou dans les Flandres et qui disparaîtront aussi brusquement qu'elles sont venues 60. Ces belles étrangères ne se montrent pas en toutes les saisons: elles viennent à Salamanque au moment où les vacances viennent de finir et où les étudiants ont encore la bourse pleine, de même qu'elles vont à Séville pour l'arrivée des galions. Elles louent une maison sérieuse et de belle apparence; elles n'en sortent que rarement et toujours en pompeux équipage. A leur côté marche quelque duègne ou quelque tante d'emprunt, [p. 55] vénérable matrone, dont la mante sombre, les larges coiffes blanches, le chapelet à gros grains et la longue canne en jonc des Indes ne peuvent inspirer que le respect; un vieil écuyer va derrière, à qui sa golille empesée, sa rapière et son baudrier donnent des airs de gentilhomme. On voit tout de suite qu'une telle proie n'est point pour ces «jeunes corbeaux qui s'abattent sans discernement sur toute espèce de chair 61», pour ces chétifs vade-mecum 62 qui ne peuvent réunir pour une sérénade que quatre «musiciens de voix et de guitare», une harpe, un psalterion et quelques joueurs de sonnailles 63. Il faut pour la conquérir autre chose que ces maigres présents dont se contentent les pauvres filles, limons, oublies, «pastilles de bouche», bijoux en argent doré, dentelles de bas prix venues de Lorraine ou de Provence. Elle ne cède qu'aux colliers de perles, aux belles guipures de Hollande, aux chaînes d'or de cent ducats. Quand elle a pris, comme dit Cervantes, «à ses [p. 56] appeaux» quelqu'un de ces beaux galants, riches comme des «Péruviens» et qui savent jeter les doublons par les fenêtres, de ceux qu'on appelle à Salamanque les Generosos 64, elle a vite fait de le dépouiller et elle s'envole vers d'autres cieux,—à moins qu'intervenant à propos le Corregidor ne confisque un bien mal acquis et ne condamne l'aventurière à demeurer tout un jour sur une des places de la ville, attachée à une échelle, coiffée du bonnet pointu, exposée aux risées du petit peuple.
60 (retour)
Cervantes, El Licenciado Vidriera.
61 (retour)
Cervantes, La Tía Fingida.
62 (retour)
Ce surnom des étudiants leur vient de leur portefeuille,
ou vade-mecum.
63 (retour)
Cencerros, colliers de grelots, qui faisaient
l'accompagnement.
64 (retour)
«Cierto caballero..., mozo, rico, gastador,
enamorado..., de los que llaman Generosos en Salamanca.» (La Tía
Fingida.)
En de tels passe-temps, les écoliers, riches ou pauvres, ont vite épuisé leurs ressources. Quand la bourse est à sec, quand, au risque d'être excommunié par le Juez del Estudio, on a vendu ou engagé meubles, livres, habits et bonnets, tout ce qui peut s'engager ou se vendre 65, on n'a plus qu'à adresser aux parents des appels désespérés et l'on attend avec angoisse le retour des muletiers qui servent de courriers [p. 57] et de commissionnaires 66. Si les parents impitoyables ne répondent que par de bons conseils, si l'arriero n'apporte au lieu des ducats espérés qu'une douzaine de saucisses et un sac de pois, on flétrit solennellement la barbarie des pères en brûlant à la flamme d'une chandelle la lettre décevante, et tous les camarades entonnent en chœur le chant traditionnel qui s'appelle la Paulina: «Parents cruels et féroces, parents, nouveaux Nérons, pères qui n'envoyez pas la portion quotidienne, puissiez-vous souffrir, chaque semaine, notre faim de chaque jour, et, comme brûle ce papier, puisse l'argent que vous nous refusez se changer en charbon dans vos coffres. Amen 67!»
65 (retour)
Cortes de Valladolid (1542 et 1555), Cuaderno
gothique, fo 1703, a et b.
66 (retour)
Relación primera de la Vida del Escudero Marcos de
Obregón, Descanso XII.—Jerónimo de Alcalá, Alonso, mozo de muchos
amos, éd. Rivadeneyra (Novelistas posteriores á Cervantes), I, p.
495 a.—Bartolomé Palau, La Farsa llamada Salamantina (1552),
publiée et annotée par M. Alfred Morel-Fatio, v. 564 et sq.
67 (retour)
Rojas, Lo que quería ver el Marqués de Villena, Jorn.
III:
«... Vaya la Paulina, pues; El candil apropinquad... etc.»
Cf. Alfarache de Luján, chap. VI.—Alonso, mozo de muchos amos, éd. Rivad., 495 b.
On peut également rapprocher de ce passage la scène suivante de L'Invité de Lope de Rueda:
«Le Licencié.—Ah! Seigneur Juan Gómez, embrassez-moi! Et ma mère vous a-t-elle donné quelque chose pour moi?
«Le Voyageur.—Oui, Seigneur.
«Le Licencié.—Embrassez-moi encore, seigneur Juan Gómez. Que vous a-t-elle donné? Est-ce quelque chose d'importance?
«Le Voyageur.—Pourquoi pas?
«Le Licencié.—Ah! seigneur Juan Gómez, soyez le bienvenu! Montrez-moi ce que c'est.
«Le Voyageur.—C'est une lettre, seigneur, qu'elle m'a chargé de vous remettre.
«Le Licencié.—Une lettre, seigneur? Et madame ma mère vous remit-elle aussi quelque argent?
«Le Voyageur.—Non, seigneur.
«Le Licencié.—Alors, que me fait une lettre sans argent!»
Cet espoir évanoui, les fils de famille peuvent encore trouver quelque crédit auprès des usuriers qui pullulent à Salamanque et que la police traque vainement: les étudiants de petite maison n'ont plus qu'à apprendre les secrets de andar sin blanca 68, c'est-à-dire de vivre sans sou ni maille, et le premier de ces secrets, c'est d'aller «courir», autrement dit: de voler à l'étalage.
68 (retour)
«Lazaro.—Que aprendí en Salamanca.
La ciencia infusa de andar sin blanca.»
(Entremés del hambriento.
La blanca est une petite monnaie qui valait la moitié d'un maravédis.
C'est là, d'ailleurs, un jeu fort à la mode et qui n'a rien de déshonorant. Tous les héros de romans picaresques se vantent d'avoir pratiqué ce genre d'exercice et voici, par exemple, en quels termes notre Don Pablos conte ses prouesses:
«Je passais un soir dans la grand'rue; il y avait fort peu de monde: à l'étalage d'un confiseur, j'aperçois une caisse de raisins secs. Je prends mon élan, je mets la main sur la boîte et je me sauve. Le confiseur se précipite après moi, et, derrière lui, ses domestiques et ses voisins. La caisse était lourde: malgré mon avance, je vis qu'ils allaient m'atteindre. Au coin d'une rue, je jette ma boîte à terre, je m'assieds dessus, je roule mon manteau autour de ma jambe et, la tenant à deux mains, je me mets à crier: «Ah! que Dieu lui pardonne! Il a marché sur «moi!» Toute la bande accourt en hurlant: «Frère, me disent-ils, un homme n'a-t-il pas «passé par ici?—Il est déjà loin! il m'a foulé «aux pieds; mais loué soit le Seigneur!» Ils repartent au plus vite, et tranquillement j'emporte la boîte au logis.
«Mes camarades, à qui je contai l'aventure, me félicitèrent chaudement de mon succès; mais ils ne voulaient pas croire que les choses [p. 60] se fussent passées comme je le disais. Piqué au jeu, je les conviai à venir le lendemain me voir courir une autre boîte.
«Ils furent exacts au rendez-vous; mais cette fois les boîtes étaient rangées dans l'intérieur de la boutique et on ne pouvait songer à en saisir une avec la main: l'entreprise paraissait donc impossible, d'autant plus qu'averti, le confiseur se tenait sur ses gardes. A quelques pas du magasin, je tire mon épée dont la lame était solide, je me précipite dans la maison en criant: «Meurs! Meurs!» et je porte une pointe dans la direction du marchand. Il tombe à la renverse en demandant confession; je pique une boîte, je l'enfile avec mon estoc et je décampe. Les camarades étaient émerveillés de mon adresse et mouraient de rire en voyant la mine que faisait le confiseur; il suppliait qu'on l'examinât: «Je suis blessé, disait-il, c'est un homme avec qui j'ai eu une querelle.» Mais, quand il leva les yeux, le désordre que j'avais mis parmi les autres boîtes lui fit deviner le larcin et il se mit à faire tant de signes de croix qu'on crut qu'il n'en finirait point 69. Jamais, je [p. 61] l'avoue, aucun succès ne me donna autant de joie.»
69 (retour)
Quevedo, El Gran Tacaño, VI.—Cf. Alonso, d. Rivad.,
495 a.
Ces continuelles rapines inspirent aux marchands une légitime méfiance: ils redoublent de précautions, mais les «coureurs» redoublent d'ingéniosité et d'audace; l'exaspération des gens de police, les mois de prison et les centaines de coups de fouet prodigués aux maladroits qui se font prendre, les menaces si redoutées de l'Église, tout cela, en accroissant le péril, ne fait que rendre le jeu plus passionnant, et entre les boutiquiers et la race aventureuse des étudiants le duel se continue pendant plusieurs siècles.
CHAPITRE V.
LES ÉCOLIERS MENDIANTS OU CHEVALIERS DE LA Tuna.
Même aux heures de grande nécessité la plupart des écoliers se bornent à ces espiègleries un peu fortes. Mais certains se laissent aller à de pires indélicatesses et, de chute en chute, ils en viennent à mener la vie de ces pícaros ou «mauvais garçons» qui, suivant le mot de Cervantes, semblent venus à Salamanque «moins pour apprendre les lois que pour les enfreindre». Ces étudiants faméliques et vagabonds, gorrones ou chevaliers de la Tuna 70, forment comme une vaste corporation, où règne l'égalité la plus parfaite, où s'efface toute distinction sociale et dont tous les membres sont indissolublement unis par les souvenirs de leurs communes misères et la complicité [p. 63] de cent méfaits 71. Parmi les sujets de ce royaume de gueuserie, on compte beaucoup d'anciens pages ou valets d'étudiants qui se sont lassés d'une telle dépendance; d'autres, dont le sort était plus doux et qui avaient jadis quitté leur famille pleins de nobles ambitions et de résolutions vertueuses, ont été gâtés par les mauvaises compagnies; d'autres, enfin, sont des jeunes gens riches qui, d'eux-mêmes, par fantaisie et par goût, ont préféré, dès le premier jour, à une condition paisible et à un bien-être assuré l'imprévu d'une existence errante et son inquiète liberté 72.
70 (retour)
La Tuna, c'est la vie de paresse et d'aventures.
71 (retour)
Ils ressemblent fort aux vagi scolares, aux «goliards»
de nos Universités du Moyen Age, ou encore à ces écoliers mendiants de
l'Université de Bologne dont Buoncompagno nous a laissé, dans son
Antiqua Rhetorica (1215), un si triste portrait. (Sutter, Aus Leben
und Schriften des Magisters Buoncompagno, Fribourg, 1894.)
72 (retour)
Cervantes, La Ilustre Fregona.
Tous, drapés dans un manteau troué ou serrés dans une vieille soutane «dont les pans déchirés pendent comme des bras de pieuvre 73», ils se promènent fièrement par les rues de Salamanque, espérant quelque heureux hasard ou [p. 64] méditant quelque «tour de main». On les voit dès le matin attendant sur le seuil des couvents la distribution des écuelles de soupe, et c'est de là que leur vient leur surnom de sopistas. Quand les frères leur apportent l'énorme marmite où nagent tous les légumes de la terre, choux, navets, courges et laitues, assaisonnés de noyaux d'olives, d'escargots et de têtes de poissons, quant apparaît le frère portier chargé de répartir l'aumône, à peine la prière dite, tous se bousculent et jouent des coudes pour n'être pas les derniers servis: quelquefois on en vient aux coups et, pour rétablir l'ordre, le fraile frappe de droite et de gauche avec sa grande cuiller 74. Dans la journée ils courent la campagne et, malgré les chiens de garde, dévalisent jardins et vergers 75, ou bien ils trompent leur faim en allant demander aux nonnes quelques gobelets d'une boisson rafraîchissante qu'elles fabriquent et dont elles ne sont pas avares, et souvent même ils emportent la tasse, au risque de décourager la charité 76. Mais, pour assurer le repas [p. 65] du soir, ils ne peuvent compter que sur la générosité d'un riche camarade, sur la crédulité d'un débutant et, plus sûrement, sur leur propre savoir-faire. Les pains du boulanger, les melons et les piments du marché aux légumes, les pralines et les nougats du confiseur, les outres de vin accrochées à la porte des tavernes, ce qui se mange et ce qui se boit, tout leur est d'une bonne prise: les marchands de marrons connaissent par de fâcheuses expériences la rapidité de leurs jambes et la dextérité de leurs mains 77; les rôtisseurs et les pâtissiers les voient avec inquiétude respirer l'odeur de leurs étalages.
73 (retour)
«Rabos de pulpo» (Don Quichotte, II, ch. XIX).
74 (retour)
Romance nuevo del modo de vivir de los pobres
estudiantes, Valencia.
75 (retour)
El Gran Tacaño, VI.
76 (retour)
«Entró Merlo Díaz, hecha la pretina una sarta de búcaros
y vidrios los quales pidiendo de beber en los tornos de las Monjas
avia agarrado con poco temor de Dios.» (Gran Tacaño, IIa part.,
cap. III.)
77 (retour)
Alonso, Rivadeneyra, 455 a.
S'ils paraissent rarement dans le cloître des Ecoles, s'ils sont mal renseignés sur les livres de «texte», ils connaissent parfaitement «cent manières et façons de soutirer l'argent d'autrui 78».
78 (retour)
Lazarillo de Tormes.
Tricher au jeu, faire l'office de spadassin ou d'entremetteur, jouer auprès des filles galantes [p. 66] le rôle du frère qui veille sur l'honneur du nom et duper ainsi l'amoureux novice, mendier sous le porche des églises, un emplâtre sur l'œil et le rosaire à la main, fabriquer de fausses clefs, rompre les cadenas, piller les dépenses des collèges et dévaliser les chambres des boursiers, transformer les cuartos 79 simples en cuartos doubles en les élargissant à coups de marteau, voilà le vrai fond de leur savoir.
79 (retour)
Le cuarto est une monnaie de cuivre qui valait quatre
maravédis.
Quoiqu'ils soient passés maîtres en de telles malices et dignes, comme dit Cervantes, «d'occuper une chaire en ces facultés 80», quoiqu'une lutte constante contre les incommodités de la fortune «aiguise leur entendement et rende tous les jours leur esprit plus subtil 81», il leur arrive pourtant plus d'une fois de se coucher sans avoir rien pu se mettre sous la dent. Ils vont passer la nuit dans le gîte que le hasard leur offre, quelquefois dans les hôpitaux 82, quelquefois dans un grenier, souvent à la belle étoile, et le bon sommeil, «les enveloppant [p. 67] comme d'un manteau 83», les console de leurs misères.
80 (retour)
La Ilustre Fregona.
81 (retour)
Mateo Aleman, Guzmán de Alfarache.
82 (retour)
Estebanillo González, éd. Rivad., 305 b.
83 (retour)
C'est le mot de Sancho Panza.
Ces misères d'ailleurs leur paraissent bien plus supportables que la monotonie d'une existence consacrée au travail. «Sans la faim et sans la gale, fléau commun des étudiants 84», ils s'estimeraient les plus heureux des hommes. «Ni le froid, ni la chaleur ne les gênent: toutes les saisons de l'année sont pour eux comme un doux printemps; ils dorment d'aussi bon cœur sur des gerbes de blé que sur un matelas; ils s'enfoncent dans la paille des auberges avec autant de volupté que si leur lit était fait de fine toile de Hollande 85.» Comme Estevanille González, ils sont tous «garçons de bonne humeur», et cette naturelle gaîté les rend insensibles à bien des maux. On retrouve en eux ce fatalisme presque oriental et cette admirable conformidad qui ont aidé les Espagnols de tous les temps à tout supporter et à se résigner à tout. Pourquoi s'indigneraient-ils contre des maux que leur a imposés le destin? Pour eux-mêmes, ils sont persuadés, comme la vieille Célestine, [p. 68] qu'ils sont «comme Dieu l'a voulu». Ils n'ont par conséquent ni regret ni remords et ils ne désespèrent pas de pouvoir, quand viendra l'heure fatale, «crocheter la porte du Paradis 86» comme ils en ont crocheté bien d'autres.
84 (retour)
Cervantes, Coloquio de los Perros.
85 (retour)
Cervantes, La Ilustre Fregona.
86 (retour)
Lazarillo de Tormes.
Ces gueux sont d'ailleurs fiers de leur condition et se tiennent les uns les autres en très haute estime, se traitant avec considération et ne s'appelant jamais que Votre Grâce ou Votre Seigneurie. Il n'est pas de métier qui vaille à leurs yeux «cette glorieuse liberté auprès de laquelle tout l'or et toutes les richesses de la terre sont de peu de prix».
Ils sont donc enivrés de leur indépendance, orgueilleux de leur paresse, et ils ont aussi la prétention et la fierté de rester des étudiants, du moins par le costume et par le nom, d'être encore «immatriculés» dans le corps glorieux de l'antique Université.
Quoique leurs vies soient presque pareilles, ils rougiraient d'être confondus avec les mendiants du Zocodover de Tolède, les coupeurs de bourses de la Plaza Mayor de Madrid, les [p. 69] portefaix de Séville ou les rufians de Zahara.
Lorsque, à la suite d'une bataille avec le guet ou de quelque grave friponnerie, l'air de la ville leur paraît malsain, ils s'en vont courir la campagne, emportant tous, pendue à leur ceinture, la hortera, l'écuelle de bois qui ne les quitte guère 87. Les uns chantent dans les bourgs au sortir des offices 88 et tendent le bonnet aux personnes charitables; les autres s'associent à des montreurs de singes, à des joueurs de gobelets ou à des porteurs de fausses bulles. Certains, qui savent autant d'oraisons que de vieux aveugles 89, les récitent à un demi-maravédis la pièce, [p. 70] et celle de sainte Lucie qui guérit les maux d'yeux 90, comme celle de saint Blas qui guérit les maux de gorge 91, leur sont surtout d'un merveilleux profit. Quelques-uns font métier de connaître les propriétés et vertus des plantes et des racines, et, pour se donner plus de crédit, ils assaisonnent leurs ordonnances de quelques mots latins qui leur sont restés dans la mémoire; d'autres font des pronostics, tirent des horoscopes, lisent l'avenir dans les lignes de la main 92. D'autres portent toujours soigneusement roulé dans leur collet «ce livre non relié, qu'ont coutume de lire les Espagnols de toute condition», à savoir un jeu de cartes 93, cartes sales et crasseuses, il est vrai, usées des quatre coins, «mais qui ont, pour qui sait s'en servir, cette admirable vertu qu'on ne coupe jamais sans laisser un as par dessous 94»; comment [p. 71] mourir de faim avec cela quand il y a à la porte des hôtelleries tant de muletiers passionnés pour le vingt-et-un, le lansquenet et le quinola? De ces gorrones en rupture de ban, on en voit même qui se déguisent en captifs échappés des bagnes d'Alger: ils attendrissent les villageois en leur faisant voir sur un tableau grossièrement enluminé quels tourments endurent les pauvres chrétiens quand ils tombent aux mains des Maures infidèles 95.
87 (retour)
Francisco de Castro, Entremés de la Casa de Posadas.
88 (retour)
Quelques-uns de ces chants ressemblent, sans doute, à la
vieille complainte que nous pouvons lire dans le Libro de Cantares
de l'Archiprêtre de Hita (1389):
De Como los escolares demandan por Dios.
Sennores, dat al escolar,
Que vos bien demandar,
Dat limosna, o raçion,
Faré por vos oraçion,
Que Dios vos de salvaçion,
Quered por Dios a mi dar..., etc.
(Ed. Rivad., pp. 278b, 279a, 281, 282.)
89 (retour)
C'étaient, en effet, les aveugles qui faisaient surtout
trafic de ces oraisons ou ensalmos: le maître de Lazarillo de Tormes
en savait «cent et tant». Un héros d'une comédie de Cervantes, Pedro
de Urdemalas, sait «l'oraison de l'âme seule, l'oraison de saint
Pancrace, celle des engelures, celle qui guérit la jaunisse, celle qui
fait fondre les écrouelles».
90 (retour)
Pícara Justina, fo 11.
91 (retour)
Lope de Vega, Peribañez, II, 23.
92 (retour)
Liñan y Verdugo, Guía de Forasteros, Valencia, 1635,
fo 92.
93 (retour)
C'est Covarrubias (Tesoro) qui donne cette
définition.
94 (retour)
Cervantes, Rinconete y Cortadillo.
95 (retour)
Cervantes, Historia de los Trabajos de Persiles y
Sigismunda, lib. III, cap. X.
Dès qu'ils croient pouvoir affronter impunément les regards du Corregidor, ils rentrent à Salamanque avec quelques blancas dans leur poche et ne tardent point à y reprendre le «métier», le «saint et bon métier», qui finira peut-être par les conduire aux galères, à la prison ou même aux finibus terræ, c'est-à-dire à la potence.