XIX
L’idée agréable de l’effet qu’il ne pouvait manquer de produire sur les belles Saint-Urbinoises consolait un peu Gédéon. Mais cette dernière illusion devait, hélas! rejoindre les autres, à tire d’aile.
Vainement le nouveau hussard laissait traîner son sabre sur le pavé, vainement il faisait sonner ses éperons, les femmes passaient sans même avoir l’air, les ingrates, de se douter que le 13e comptait un hussard de plus.
Seule, une bonne d’enfants, assise sur un banc du cours des Ormes, parut faire attention aux deux troupiers.
—Si tu n’es pas sage, dit-elle à une petite fille qui jouait près d’elle, j’appellerai les militaires qui te mangeront.
—Horreur! s’écria Gédéon; suis-je donc passé à l’état de croquemitaine, d’épouvantail à enfants?
La Pinte le consola en lui expliquant que si les hussards ne mangent pas les enfants, ils ne se font aucun scrupule de croquer les bonnes, qui s’y prêtent assez volontiers.
Le moment de dîner venu, Gédéon se mit à table, mais, bien que mourant de faim, c’est à peine s’il osa toucher aux mets qui lui furent servis. Comme il déployait sa serviette, il avait été arrêté tout net par cette réflexion, pleine à la fois de justesse et de sens:
Sanglé comme je le suis, il faut de toute nécessité, si je veux manger au gré de mon estomac, desserrer mon ceinturon; or, si je commets cette imprudence, il me sera impossible de le remettre après dîner.
Et il s’était abstenu. Mais il eut la douce satisfaction de voir son camarade de lit besogner comme deux, avec un appétit digne d’avoir soixante-quatre dents à son service.
XX
Du matin au soir, et presque à chaque instant de la journée, Gédéon, depuis son arrivée au régiment, entendait la trompette retentir dans les cours.
C’étaient des ordres, évidemment. Les hussards allaient et venaient, obéissant sans hésitation et sans erreur aux commandements de ce porte-voix de la discipline.
Gédéon enrageait de n’y rien comprendre. Pour lui, tous les timbres se ressemblaient. Il sentait pourtant la nécessité de s’initier à ces ordres mystérieux, surtout dans un état où entendre c’est obéir. Il demandait une explication, un instant après il avait oublié le timbre.
Il désespérait presque, au bout de trois jours, de retenir jamais les sonneries si multipliées, lorsqu’un brigadier avec lequel il avait fait à la cantine commerce d’amitié le tira d’embarras.
—La trompette, lui dit le brigadier, est, à ce que prétend l’adjudant, le tambour de la cavalerie; c’est peut-être vrai, mais elle lui est bien supérieure, vu qu’il est impossible de mettre des paroles sur des ra et des fla.
Alors il expliqua à Gédéon qu’à presque toutes les sonneries d’ordonnance, un nommé La Tradition, troupier fini, a adapté des «couplets» de haute fantaisie. Ils manquent peut-être de la pointe chère à M. Clairville, le directeur des Bouffes-Parisiens les repousserait probablement, mais tels qu’ils sont ils ont semblé jusqu’ici assez suffisants pour qu’on ne s’embarrassât pas d’en composer d’autres.
—Ainsi, continua le brigadier, nonobstant mes galons, et considérant la chose comme affaire de service, je suis susceptible de condescendre à vous communiquer les paroles des sonneries les plus utiles à un bleu.
C’est d’abord la soupe. Un air facile à retenir, au bout de trois jours l’estomac du bleu le plus endurci le connaît admirablement. Et le brigadier se mit à chanter:
Ratatouille de pommes de choux.
Ensuite, la botte, qui est au cheval ce que la soupe est au cavalier:
La botte à coco.
Puis, la sonnerie des classes, qui appelle les recrues à l’exercice:
Les maladroits,
Les maladroits...
—Il me semble, brigadier, dit Gédéon, que je retiendrai facilement ces couplets, comme vous les appelez.
—Attention, continua le brigadier, à une sonnerie importante, l’appel:
Il est fait comme un autre,
Il est tout noir.
Et au demi-appel, qui indique les divers mouvement d’un même exercice:
Voilà l’tabac!
—Brigadier, demanda Gédéon, seriez-vous réaliste?
—Que ce n’est pas de votre compétence, tâchez plutôt de retenir le boute-selle, une belle sonnerie!
Formez vos joyeux escadrons.
Que chacun embrasse sa belle:
A cheval! nous partons;
A ch’val! nous partons,
A ch’val! nous partons.
—Naturellement, ajouta le brigadier, le nom de l’arme est à volonté, et suivant les régiments on dit: Allons, chasseurs ou: Allons, dragons; et ainsi de suite pour les autres. Mais je ne dois pas vous cacher que je préfère les paroles mises sur ce même air par les régiments qui ont été en Afrique, paroles que voici:
A la ferme du grand rocher;
Nous avons pris vingt mille moukères,
Et des Yaoulets et des Yaoulets;
Et des Yaoulets,
Et des Yaoulets.
—Brigadier, demanda Gédéon, est-ce que vous êtes allé en Afrique?
—Non pas par moi individuellement, mais par le brigadier Goblot, mon collègue, que c’est là qu’il a gagné ses galons, à preuve qu’il m’a démontré le maniement de la langue du pays.
—Eh quoi! brigadier, vous parlez arabe?
—Un peu, mon neveu, au 13e, tout le monde parle la langue des Arbicos, même les bleus, au bout de huit jours; il faut ça pour épater le pékin.
—Ce doit être terriblement difficile.
—Aucunement. Au lieu de beaucoup, tu dis bezef; une femme est une moukère, on appelle un bâton une matraque, et voilà...
—Comment, c’est tout?
—Absolument. Avec ces trois mots-là, une escorte, des guides, un chameau et une bonne provision d’eau, tu peux sans danger traverser le désert.
XXI
Enfin Gédéon fut admis à voir de près et même à toucher les chevaux, ces animaux sacrés à l’usage desquels paraît avoir été créée la cavalerie. Stylé préalablement par son brigadier, c’est avec une respectueuse émotion qu’il pénétra dans ce sanctuaire qu’on appelle l’écurie.
Là règnent le luxe et le confort exilés de la chambrée des hommes.
Une merveilleuse propreté, des attentions méticuleuses entourent les précieuses bêtes. Les murs sont soigneusement blanchis à la chaux, chaque semaine on lave scrupuleusement les peintures des stalles en bois de chêne; les mangeoires de pierre ont pris, à force de travail, les tons du marbre; les râteliers sont nettoyés et brossés, enfin le balai a poli les dalles qui recouvrent le sol. Quant à la litière, elle est sèche et brillante et tressée habilement à l’extrémité, c’est-à-dire à un demi-mètre des pieds de derrière du cheval.
—C’est fort bien tenu ici, pensa Gédéon, j’y descendrais volontiers mon lit.
Mais il s’agissait de bien autre chose, vraiment. C’était l’heure du pansage: tous les hommes avaient mis bas leur veste pour cet exercice, un des plus importants de la vie du cavalier.
Gédéon suivit le brigadier chargé de lui enseigner l’art délicat de brosser le poulet-dinde.
Dès la porte de l’écurie:
—Tourne! cria le brigadier, s’adressant aux chevaux, tourne!
—Brigadier, dit Gédéon, en entendant tous les autres cavaliers pousser le même cri, pourquoi dit-on aux chevaux de tourner?
—Que c’est rapport à l’usage, dit le brigadier, que jamais un cavalier ne doit s’approcher de son cheval sans lui adresser la parole.
—Vu que c’est un commandement préparatoire, pour l’inviter à ne pas ruer si on vient à le toucher.
Tout en apprenant à se servir des instruments contenus dans la musette de pansage, étrille, brosse, époussette, bouchon, peigne et éponge, Gédéon crut s’apercevoir que l’animal sur lequel il s’exerçait recevait ses soins avec un visible déplaisir: à son grand effroi, il s’agitait terriblement dans sa stalle, ruait, bondissait, secouait sa chaîne.
—Mais il est très-méchant, ce cheval! ne put-il s’empêcher de dire.
—Qu’il est seulement un peu chatouilleux, répondit le brigadier; je vous l’ai choisi ainsi, histoire de vous habituer.
Cette excellente plaisanterie est traditionnelle au 13e. Gédéon dut en prendre son parti.
Pendant le pansage, qui semblait plus long que de raison au nouveau cavalier, un hussard allait et venait dans l’écurie, expurgeant soigneusement la litière—avec ses mains.
—Voilà un gaillard furieusement malpropre, dit Gédéon; pourquoi ne se sert-il pas de cette pelle que je vois dans un coin?
Le brigadier haussa les épaules et apprit à Gédéon trois choses.
Que l’homme en question n’était pas plus sale que lui-même ne le serait dans huit jours; qu’il est plus facile et plus prompt d’employer les mains, qu’ainsi on ne se sert jamais de pelle; enfin que rien de ce qui regarde le cheval ne doit être considéré comme malpropre.
XXII
Le pansage terminé, et il n’avait pas duré moins d’une heure, Gédéon croyait bien en être quitte pour toute la journée; on le détrompa en lui apprenant qu’il y avait une seconde séance dans l’après-midi.
Au 13e, on ne consacre pas moins de trois heures par jour à la toilette du poulet-dinde, une heure et demie le matin, et une heure et demie le soir.
Cinq minutes de moins, et la chère santé des coûteux animaux serait, paraît-il, sérieusement compromise, aussi un capitaine adjudant-major, qui s’avisait quelquefois d’abréger un peu le temps consacré au pansage, fut-il vertement tancé par le colonel.
Pour la première fois, ce jour-là, Gédéon, à l’appel du pansage, vint prendre sa place dans les rangs du premier escadron.
Pour la première fois, il avait la tenue de rigueur pour l’écurie: pantalon de toile, veste, calotte. Aux pieds, il avait comme les autres des sabots, sous le bras un bouchon de paille, artistement fabriqué par son camarade de lit; enfin, accrochée sur l’épaule, la musette de pansage.—Le maréchal des logis chef fit l’appel nominal.
Un capitaine, un lieutenant et un maréchal des logis passèrent alors successivement devant le front de l’escadron, s’arrêtant devant chaque homme. A portée de leur voix se tenait le brigadier de semaine, son carnet à la main, prêt à inscrire les punitions.
Ce fut d’abord le capitaine. Toute l’attention de cet officier se concentrait sur les boutons des vestes: étaient-ils brillants, son visage rayonnait de satisfaction; il fronçait au contraire le sourcil lorsqu’ils lui paraissaient ternes.
Arrivé devant Gédéon:
—Vous êtes déjà sale! lui dit-il.
Gédéon rougit.
—Il faudra m’astiquer ces boutons, continua le capitaine; une autre fois, je vous punirais.
Il revint alors au hussard qui précédait Gédéon.
—A la bonne heure! fit-il d’un ton évidemment satisfait, voilà un propre soldat: prenez exemple sur lui.
Gédéon regarda son voisin: les boutons de la veste de ce militaire modèle étincelaient en effet; par malheur, ses mains, son cou et ses oreilles révélaient une déplorable incurie.—Oui-da, se dit Gédéon, le mot propreté aurait-il au régiment une autre signification que dans la vie civile?
Le lieutenant qui suivait le capitaine négligeait complétement les boutons. Se souciant peu des détails du costume, il ne s’inquiétait que des musettes, il les ouvrait toutes, afin de s’assurer que les instruments du pansage y étaient au complet. Il examinait aussi les bouchons de paille que les hommes tenaient sous le bras, réprimandant ou punissant lorsqu’ils lui paraissaient mal faits.
Enfin venait le maréchal des logis. C’était un vieux troupier à la barbe revêche nuancée de fils d’argent.
Au 13e, il passait pour avoir «reçu un coup de marteau;» on savait qu’il ne faisait jamais rien comme les autres.
Ce jour-là, ne s’avisa-t-il pas de passer en revue les pieds de tous les hommes de l’escadron!
Bon nombre furent punis, qui le méritaient bien, pour avoir totalement oublié, et depuis bien longtemps sans doute, d’astiquer cette partie de leur personne. Le hussard aux boutons brillants, qu’avait complimenté le capitaine, se trouva de ce nombre.
Arrivé à Gédéon, le vieux marchegis s’arrêta, l’air visiblement étonné.
—Quelle diable de saloperie avez-vous dans vos sabots? lui demanda-t-il.
—Maréchal des logis, répondit respectueusement le jeune homme, ça s’appelle des chaussettes.
XXIII
S’engager dans les hussards est fort joli, mais encore faut-il faire l’exercice et savoir se tenir à cheval: on présenta Gédéon au capitaine instructeur.
C’est l’officier spécialement chargé de cette tâche ingrate et laborieuse de dresser les conscrits et les jeunes chevaux.
Aux uns il apprend à monter, aux autres à se laisser monter.
Mainte fois je l’ai entendu affirmer que les chevaux ne sont pas les plus difficiles à instruire.—Croyons-en son expérience.
En vertu de ce principe, il suit, à l’égard de ses élèves, deux méthodes bien différentes.
D’une patience, d’une douceur inaltérables avec les chevaux, il est pour les hommes incroyablement dur.—Gédéon disait brutal. N’est-ce pas lui qui affirmait un jour que la salle de police est l’éperon du hussard?
Les résultats de ce système ne sont pas toujours des plus heureux. Les conscrits tremblent au seul nom du capitaine instructeur, mais leur intelligence n’y gagne guère. S’ils sont niais, à sa vue ils deviennent stupides, et pour peu qu’il élève la voix, ils finissent par ne plus pouvoir distinguer leur main droite de leur main gauche.
Cependant il ne faut pas trop lui en vouloir de ses rigueurs. Pour lui, voir un cavalier maladroit tracasser un cheval par inexpérience, est le plus effroyable des supplices. Que de fois on l’a entendu crier, pâle de fureur, à quelque pauvre bleu bien ahuri:
—Mais que lui veux-tu donc, triple brute, à ton cheval? Que t’a-t-il fait, sauvage? Sais-tu ce que tu lui demandes?
Et comme le pauvre bleu, à cette voix menaçante, perdait de plus en plus la tête et les étriers:
—Vas-tu laisser ton cheval tranquille, brigand, ou je t’ordonne de mettre pied à terre, animal! et je le fais monter sur ton dos d’âne!
Dieu seul peut savoir et calculer ce que lui coûte, en moyenne, de jurons et de colères—non rentrées—chaque recrue qui sort de ses mains ayant enfin acquis la tenue, l’assiette, la souplesse et le liant qui constituent essentiellement le cavalier.
Et l’on ferait une petite armée avec les bleus qu’il a mis à cheval.
Le capitaine instructeur du 13e est de beaucoup le plus habile écuyer du régiment.
A Saumur, il s’était fait une certaine réputation, et son mérite est d’autant plus grand, qu’il lui a fallu vaincre la nature, et triompher d’obstacles physiques.
Il a le buste très-long et les jambes bien trop courtes. Il n’est pas fendu, quoi! Lui-même, quelquefois, le confesse avec douleur.
Disciple fervent du comte d’Aure, le capitaine instructeur professe ouvertement une aversion mêlée de mépris pour la méthode Baucher, qui brise, dit-il, le cheval, entrave ses allures naturelles pour lui en donner de factices, et achète quelques grâces de parade au prix de l’élan, de la vitesse et du fonds même de l’animal.
Aussi, de quelles épigrammes ne crible-t-il pas le capitaine-commandant du 3e escadron, qui s’amuse à bauchériser ses chevaux.
Tout ce qui a été écrit sur le cheval, le capitaine instructeur l’a lu, relu et médité. Plus d’une fois il a regretté tout haut que les Numides n’aient pas laissé de traité sur l’équitation.
C’est pour combler sans doute cette lacune que lui-même profite de ses rares loisirs pour en préparer un. Voilà cinq ans que, dans le silence du cabinet, il condense en aphorismes clairs et précis les règles d’une méthode qui lui est particulière.
Ces aphorismes, tous les hussards du 13e les savent déjà par cœur; ils l’ont tant de fois entendu répéter:
«Soignons la position; la position est la première chose dont on doit s’occuper.
«Le corps du cavalier se divise en plusieurs parties, dont chacune a son emploi spécial, ne l’oublions pas.»
Ou encore:
«Un homme ne peut pas plus être tout à fait semblable à un autre, à cheval, qu’il ne l’est à pied.
«La position du cavalier est à l’équitation ce que la grammaire est à l’art de parler et d’écrire.
«Les mots casterole et collidor sont moins défectueux que certaines positions à cheval.»
Ce n’est pas tout. Sans doute pour se délasser de son grand ouvrage, le capitaine instructeur s’occupe beaucoup de chercher et de trouver des améliorations au système du harnachement.
Déjà, il a successivement découvert et fait proposer au ministère de la guerre:
Une selle—nouveau modèle—qui ne blesserait pas le cheval et aurait ce rare avantage de ne pas être, comme les selles actuelles, impossible en campagne.
Une bride—nouveau modèle—moins compliquée, avec un mors qui récréerait la bouche du cheval, soulagerait les barres et amortirait les à-coups.
Une schabraque—nouveau modèle—qui, au moins, aurait l’air d’avoir l’apparence d’un semblant d’utilité.
Il a proposé encore un nouveau porte-manteau, une nouvelle sangle, des étriers très-perfectionnés—toujours pour le plus grand avantage du cheval.
Sans compter qu’il saisit toutes les occasions pour demander, au nom de l’humanité, la suppression de l’éperon, instrument barbare, bon tout au plus en temps de guerre, lorsqu’on a vraiment besoin des chevaux, et dont, en temps de paix, les hussards du 13e font, paraît-il, malgré une surveillance active, un déplorable abus.
Bref, le cheval est le bœuf Apis du capitaine instructeur, et sa plus vive colère lui est venue le jour où, par le plus grand des hasards, dépliant un journal, il y lut qu’une société de savants s’efforce de faire servir à l’alimentation la chair du vaillant animal.
De ce moment, les économistes ont été toisés.
Lui-même, cependant, une fois en sa vie, a mangé du cheval. Mais c’était en Afrique, et depuis deux jours on manquait de vivres. Ah! ce fut dur.
Il y a de cela huit ans, et sa conscience n’a pas encore pardonné à son estomac la digestion de ce beefsteack dénaturé. Les naufragés de la Méduse parlaient avec moins d’horreur de leurs épouvantables festins.
Un officier de hussards manger son cheval pour lui conserver son cavalier! terreur et abomination!!
Avec ou malgré tout cela, le capitaine instructeur est fort aimé de ses collègues, et il le mérite. Il y a deux hommes en lui.
Oui, il a deux caractères parfaitement distincts: un à pied, un autre à cheval.
Une fois en selle, il est terrible, inabordable, un vrai hérisson.
Met-il pied à terre, il redevient un homme charmant, sachant son monde, bienveillant et plein de sens, sauf en ce qui concerne les conscrits et les chevaux.
Même je vous engage fort à ne pas entamer ce sujet de discussion avec lui, à moins que ce ne soit pour lui entendre citer sa phrase favorite:
—«La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats, comme dit le grand Buffon.»
Justes dieux! nous l’a-t-il assez répétée, cette citation! a-t-il assez jeté le grand Buffon à la tête de son ennemi intime, le capitaine du 3e escadron, celui qui bauchérise ses chevaux!
Tant et si souvent, qu’un vieux sous-lieutenant adjoint aux classes finit par se persuader que ce Buffon tant invoqué devait être, en son temps, un grand et habile écuyer devant Dieu.
C’est pourquoi, voyant un jour un conscrit horriblement gauche, un de ces malins qui «brident leur cheval par la queue,» il lui dit en haussant les épaules:
—Eh bien, toi, tu n’es pas près de monter à cheval comme Buffon.
Le mot est resté. Et au 13e, lorsque les hussards veulent parler d’un excellent cavalier, ils disent de la meilleure foi du monde:
XXIV
Le capitaine instructeur examina fort attentivement Gédéon:
—Voilà, dit-il enfin, un homme bien fendu, il doit être intelligent.
Et il l’adressa au lieutenant adjoint aux classes, qui le confia à un maréchal des logis, lequel le remit aux mains d’un brigadier.
Séance tenante, la première leçon commença.
Souvent Gédéon, simple pékin, avait ri de la tournure grotesquement embarrassée des malheureux conscrits auxquels il voyait, sur la place d’armes de Mortagne, enseigner l’exercice.
Souvent il s’était amusé de leur maladresse, et de ce qu’il appelait leur bêtise.
Eh bien, il ne tarda pas à s’avouer que lui-même, hélas! devait sembler tout aussi ridicule, non moins maladroit, et plus niais encore.
Il lui fallut un grand quart d’heure avant d’arriver à prendre l’altitude à peu près correcte du cavalier à pied et sans armes.
Qui ne connaît cependant cette gracieuse position:
—«La tête libre et dégagée, les épaules tombantes, la ceinture rentrée, les talons sur la même ligne, les yeux à quinze pas,» etc., etc., etc.
Enfin le brigadier, après beaucoup de peine, parut assez satisfait de la position de son élève; il recula un peu pour mieux la juger, et ne voyant rien à redire, d’une voix rude il commanda:
—Fisque!...
L’emmobilité obtenue, l’instructeur se mit à réciter les premiers principes de la théorie, non sans les revoir, augmenter, embellir et commenter de réflexions et de vocables de son cru.
Le détail donné, lui-même exécutait le mouvement et alors le commandait. C’était à l’élève de comprendre, d’obéir et d’imiter de son mieux.
—Tête..... oite!—Fisque!—Tête..... auche!—Fisque.
De sa vie, Gédéon ne s’était autant ennuyé.
Depuis une heure, comme une girouette à toutes les variations de la rose des vents, il tournait la tête aux commandements du brigadier, lorsque l’idée lui vint d’offrir la goutte à son supérieur. Il pensait ainsi abréger la leçon.
Il hasarda sa question d’un ton dégagé, en homme qui connaît la valeur de ses avances et sait le prix de ses offres.
Il tombait mal.
L’instructeur était un de ces brigadiers qu’a enivrés le pouvoir. Ses galons lui montaient à la tête en bouffées d’orgueil, et, dans sa vanité insensée, il avait oublié que lui-même avait été simple hussard à ce 13e régiment aujourd’hui témoin de sa gloire.
Convaincu de son importance, il s’était décerné à lui-même des hommages presque païens. Il était de ceux qui portent avec respect les bras sur lesquels brille l’insigne de leur grade, qui les étalent avec affectation, les mettent en vue, afin que l’univers entier puisse les voir et s’incliner devant eux.
Il était de ces brigadiers qui saluent leur grade dans les glaces, et qui le soir, en se couchant, ôtent respectueusement leur veste et rendent les honneurs militaires à leurs propres galons—leur bâton de maréchal.
Un homme si fier ne pouvait accepter la proposition incongrûment familière d’un simple hussard de deuxième classe—d’un bleu.
Aussi, il faut voir de quelle façon il fit reprendre à son élève les distances oubliées. Encore un peu, il l’accusait d’embauchage.
Gédéon l’échappa belle. Il se tut et fit bien. Mais, sauvé de la salle de police, il put mesurer d’un œil épouvanté l’abîme qui sépare un brigadier d’un simple hussard.
La leçon continua.
Durant plus d’une heure et demie encore le brigadier enseigna à son élève l’art de l’immobilité et de la marche ordinaire et accélérée.
Il lui enseigna à partir du pied gauche, à marquer le pas, à allonger le pas, à changer de pas, à s’arrêter à la parole.
Et l’infortuné Gédéon n’osait se plaindre.
Son supérieur ne partageait-il pas ses fatigues et ses ennuis? sans compter qu’il s’enrouait à réciter la théorie, à commander et à marquer la cadence du pas.
—H’une—deusse—h’une—deusse—halllte!...
Et pendant huit jours encore, tous les matins, ce fut la même répétition.
—Que diable! se disait Gédéon, qui finissait par ne plus savoir distinguer—après tant d’explications—sa jambe droite de la gauche, que diable! si cela continue, je finirai par ne plus savoir me tenir debout. Autrefois, cependant, il me semble que je savais marcher.
Enfin, à sa grande satisfaction, on lui mit un fusil entre les mains: l’exercice allait commencer pour tout de bon.
Il s’agissait d’apprendre à porter l’arme, à la mettre à terre, ou au bras, ou sur l’épaule; à la charger, par temps et mouvements, à déchirer cartouche, à mettre son homme en joue, et enfin d’arriver à ce magnifique résultat, de tuer son homme par principes.
Malheureusement pour Gédéon, il avait choisi pour s’engager une mauvaise saison. Il faisait froid, très-froid; et outre que ses pieds refusaient de lui obéir, il en arrivait à perdre l’usage de ses mains.
Telle était alors sa maladresse, que lui-même en rougissait. Le brigadier, lui, jurait—à faire prendre les armes aux hommes du poste—et accablait son conscrit d’injures.
Disons-le à la honte de Gédéon, les jurons variés de son supérieur, les mots pittoresques qu’il inventait dans sa colère, faisaient ses délices et seuls abrégeaient un peu le temps.
Tout cela ne faisait toujours pas monter le thermomètre.
Mais l’arme véritable de la cavalerie est le sabre,—latte ou bancal suivant les corps,—un joli joujou qui ne plaisante pas quand on sait s’en servir.
Le maniement n’en est pas des plus faciles, Gédéon ne tarda pas à s’en apercevoir. C’est lourd, un bancal, et le bras, à moins d’une grande habitude, se fatigue vite à faire des moulinets.
Le brigadier commença par placer son élève dans la position convenable pour l’exercice du sabre—à pied.
Le cavalier doit avoir les jambes écartées d’un mètre environ, la main gauche fermée, le pouce sur les autres doigts, et placée à hauteur de la ceinture—comme s’il tenait la bride du cheval—il est en garde.
Gédéon posé, le brigadier commença à démontrer et à commander les mouvements.
—A droite moulinez, à gauche moulinez;—contre l’infanterie, à droite, sabrez;—contre l’infanterie, à gauche, sabrez;—contre l’infanterie, pointez;—contre l’infanterie....
—Il paraît, pensa Gédéon, que les cavaliers en veulent diablement aux fantassins.
Comme, après beaucoup de leçons, il lui sembla qu’il faisait aussi bien l’exercice que son professeur, il demanda à passer à l’école de peloton.
Mais on lui répondit qu’il ne suffit pas de faire très-bien l’exercice, qu’il faut encore arriver à le faire machinalement, c’est-à-dire presque sans qu’il soit besoin de l’action de la volonté.
C’est ainsi seulement qu’on arrive à cette admirable précision, à cet ensemble merveilleux dont le bataillon de Saint-Cyr est le plus parfait modèle.
—Ainsi soit-il! se dit Gédéon en reprenant son fusil, Je suis une machine et on me monte.
XXV
Le rêve de tous les engagés volontaires qui arrivent au 13e hussards est de monter à cheval. On le comprend, ils ne se sont engagés que pour cela.
Ce rêve, naturellement, était celui de Gédéon.
Depuis près de trois mois qu’il était au régiment, il ne s’était approché d’un cheval que pour faire le pansage, soir et matin—et une fois aussi juste à propos pour recevoir un coup de pied, qui lui valut de la part de l’officier de semaine l’épithète de brutal.
Aussi, quelle joie, le jour où on lui dit de seller un poulet-dinde! Il se voyait déjà le pied dans l’étrier, s’élançant sur ce noble et fougueux animal—comme dit le grand Buffon.
Mais il faut apprendre à s’élancer. Il fallut au jeune cavalier trois longues leçons pour cela. Le premier jour l’instructeur s’était contenté de lui détailler quelques principes.
—Pour monter à cheval, lui avait-il dit, placez les deux talons sur la même ligne.
Il ne fallut pas moins de six autres séances pour le placer et l’asseoir convenablement en selle, pour lui expliquer l’usage des bras, des mains, du buste, des jambes, des cuisses, et du reste;—car le corps du cavalier se divise en plusieurs parties dont chacune a son emploi spécial.
Enfin, on commanda à Gédéon de porter son cheval en avant.
Il obéit avec empressement. Même il obéit trop, car, oubliant que ses bottes étaient armées d’éperons neufs, il piqua violemment les flancs du cheval, qui partit au galop, piquant une charge à travers les cours.
Épouvanté, Gédéon oublia leçons et principes, et, perdant toute pudeur, il ne songea plus qu’à s’accrocher solidement à la cinquième rêne:—il avait lâché les autres.
Au 13e, la cinquième rêne est, à volonté: le pommeau de la selle, la crinière, ou même le cou du cheval.
Les hussards de l’aune, qui vont, le dimanche, caracoler sur les locatis de Montmorency, en compagnie d’amazones de la petite vertu, n’en connaissent pas d’autre.
Gédéon, cependant, galopait toujours—bien malgré lui. Affreusement ballotté, il battait de ses jambes les flancs du cheval, dont la course devenait d’autant plus furieuse.
Cramponné solidement à la crinière, il ne serait peut-être pas tombé, mais le cheval, en tournant une écurie, glissa des quatre pieds à la fois, et s’abattit, envoyant rouler à quinze pas son malheureux cavalier.
Aussitôt il y eut foule autour du poulet-dinde. Le lieutenant chargé des classes et un autre sous-lieutenant étaient accourus, ainsi que l’adjudant-major. Des maréchaux des logis épient venus, et aussi des brigadiers, et bon nombre de hussards.
Le cheval s’était relevé. On l’examina avec la plus tendre sollicitude. On inspecta minutieusement ses genoux, ses jambes et ses hanches.
—Il n’est pas blessé, dit enfin le lieutenant, avec un soupir de satisfaction; ce ne sera rien, heureusement.
—Qu’on le reconduise à l’écurie, dit l’adjudant-major, et qu’on le bouchonne soigneusement!
Pendant ce temps, Gédéon avait réussi à se mettre sur pied. Il se sentait moulu et même se croyait le bras endommagé.
—Ces gens-ci sont curieux, maugréait-il en regagnant sa chambre clopin-clopant; je fais une chute affreuse, vite on court au cheval. Je pouvais fort bien me casser une jambe, et nul ne s’inquiète seulement de moi.
Comme il se plaignait amèrement à la chambrée de l’indifférence de tous ceux qui l’avaient vu tomber:
—Imbécile! lui dit un brigadier, est-ce que vous coûtez mille francs, vous?
XXVI
Cette chute ne devait pas être la dernière. Un apprenti cavalier tombe sept fois par jour, dit un proverbe, autant de fois que le sage pèche. Mais avec l’habitude, Gédéon, dans ces nombreuses séparations de corps, trouva moyen de choir sans se faire aucun mal.—C’était déjà un sensible progrès.
On le faisait alors trotter en cercle durant des heures entières; bon gré mal gré il acquérait cette solidité, cet aplomb, indispensables au hussard qui doit faire revivre le type du centaure Chiron, ce dieu du manége, ce patron des écuyers.
Trotter en cercle!... Jamais Gédéon, conscrit naïf, n’avait imaginé pareil supplice. Au quinzième tour il était brisé.
Monté sur un cheval à réactions violentes, un trotteur dur, il était affreusement secoué dans tous les sens. Enlevé à un pied au-dessus de la selle, il retombait à contre-temps, et, par un mouvement involontaire, à tout instant sa main demandait à la cinquième rêne un secours ou un point d’appui.
Essoufflé, endolori, il tournait vers son instructeur des regards suppliants; le brigadier n’y prenait garde:
—La tête haute, donc! criait-il, le corps en arrière les genoux liants.
Et le cheval trottait toujours, et Gédéon craignait à chaque moment de voir s’effondrer son estomac; il ressentait entre les épaules de sérieuses douleurs.
—Brigadier, disait-il, brigadier, une minute d’arrêt, je vous en prie, une minute.
Mais l’instructeur faisait la sourde oreille, ou répondait par ce commandement terrible:
—Allongez.....
C’est-à-dire: que le trot devienne plus rapide, que les réactions soient plus violentes, les secousses plus douloureuses.....—Allongez!
Et le cheval trottait toujours, et le brigadier commandait:
—Relevez et croisez les étriers!.....
En mettant pied à terre,—enfin!—ce fut une bien autre chanson; Gédéon s’aperçut qu’il avait l’assiette affreusement endommagée. Chaque pas lui coûtait une douleur et lui faisait faire d’horribles grimaces.
—En cet état, pensa-t-il, il m’est impossible de remonter à cheval.
Ses camarades, qu’il consulta, lui donnèrent comme calmants de merveilleuses recettes. L’un lui conseilla des compresses de tabac mouillé, l’autre prétendit le guérir—comme avec la main—avec des lotions d’eau-de-vie, de vinaigre et de poivre.
Gédéon essaya.... il lui en cuit encore.
De désespoir, il alla trouver le chirurgien-major, afin d’obtenir de lui une exemption de cheval. Il se croyait gravement malade.
Mais le docteur, après un coup d’œil, haussa les épaules:
—Que voulez-vous que j’y fasse! répondit-il; vous exempter de monter à cheval? ce serait toujours à recommencer. Il faut que l’assiette se cornifie.
Et comme Gédéon insistait:
—Il ne peut y avoir, dit le docteur, de hussard sans bœuf à la mode. Allez.
XXVII
Jusque-là, Gédéon avait réussi à se garer de toute punition.
En garçon intelligent, il avait compris que la première vertu d’un hussard qui a des prétentions à l’épaulette est l’obéissance passive.
Telle est la puissance de la discipline, qu’on arrive très-bien à l’obtenir du troupier, cette obéissance aveugle et muette, si éloignée qu’elle soit du caractère national. Le Français, en effet, tient essentiellement à savoir le pourquoi et le comment de toutes choses.
Or, l’examen personnel est absolument interdit, au 13e, interdite aussi la réflexion, et même l’interprétation. On n’a qu’un droit, obéir et se taire—sans murmurer.
Et bien, la force de l’exemple est si grande, qu’au bout de huit jours de régiment, le conscrit le plus gouailleur et le plus indiscipliné n’est même plus tenté de souffler mot.
Les traits d’obéissance passive—sans commentaires—sont d’ailleurs innombrables. On en raconta de prodigieux à Gédéon.
Un jour, une nuit plutôt, en Afrique, un brigadier pose un hussard en sentinelle avancée, assez loin du camp. Le poste était dangereux, vu le voisinage des Arabes.
—Mon garçon, dit le brigadier, tu vas te mettre derrière ton cheval qui te servira ainsi d’abri; prends ton fusil... bien... comme cela; maintenant ajuste... très-bien; et à présent, s’il vient, flanque-lui ton coup de fusil.
Et le brigadier s’éloigne.
Deux heures plus tard, comme il vient relever le hussard de sa faction, il le retrouve exactement dans la position indiquée.
—Que fais-tu là? lui dit-il.
—Rien, brigadier, que je l’ajuste; s’il était venu, je lui flanquais mon coup de fusil.
—A qui?
—Dame, brigadier, je ne sais pas, moi, vous ne me l’avez pas dit, vous m’avez dit s’il vient..... Il n’est pas venu.
Il y a encore la fameuse histoire du soldat de la retraite de Russie:
Ce brave avait été mis en faction non loin d’un petit village occupé par nos troupes. La position fut attaquée, l’ennemi repoussé, mais on oublia de relever le malheureux factionnaire. Peut-être le croyait-on mort.
Lui, cependant, fidèle à la consigne, ne déserta pas son poste.
Des jours se passèrent, des semaines, des mois, des années: il restait toujours où on l’avait placé, vivant comme il pouvait des secours des paysans, ne dormant que d’un œil.
Vingt ans plus tard, un officier général français, passant en voiture près de ce village, aperçut, l’arme au bras, un homme dont le costume gardait encore quelques vestiges de l’uniforme de notre armée.
Il fit arrêter sa voiture, descendit et s’approcha.
—Qui vive?... cria le factionnaire.
Le général, qui n’avait pas le mot d’ordre, eut toutes les peines du monde à lui persuader qu’il était bien et dûment relevé de sa consigne.
Sa faction avait duré vingt ans trois mois et onze jours.
XXVIII
Mais revenons à Gédéon, et à sa première punition, reçue dans des circonstances que lui-même qualifiait d’étranges.
Un jour, comme il était sur les rangs pour l’appel qui précède le pansage du matin, le lieutenant de semaine s’arrêta devant lui.
—Votre veste, lui dit-il, est décousue au bras,—les officiers doivent entrer dans les moindres détails;—il faut la donner en réparation.
Le brigadier de semaine, comme la chose se pratique en pareille circonstance, prit la veste pour la porter au tailleur.
Après le pansage, Gédéon, qui était désigné pour une corvée, trouva tout simple d’endosser la veste d’un de ses camarades. Il alla ainsi se placer sur les rangs.
—Qu’est-ce que cela? lui dit l’officier de semaine, vous n’avez donc pas donné votre veste en réparation?
—Pardonnez-moi, mon lieutenant, mais...
—D’où vient celle-ci, alors?
—Mon lieutenant, je l’ai empruntée à un homme de mon peloton.
—Vous ferez deux jours de salle de police, pour vous apprendre à porter les effets des autres.
Gédéon mourait d’envie de se disculper, il fut assez maître de lui pour se taire. Il paraît, pensa-t-il, que je suis dans mon tort, j’aurai soin de ne pas recommencer; mais mes camarades sont bien peu charitables de ne pas m’avoir prévenu.
Par cette simple raison qu’un bon averti en vaut deux, Gédéon, pour se rendre à l’exercice, ne trouva rien de mieux que de revêtir son dolman.
—Qu’est-ce que cet homme en grande tenue? cria le capitaine instructeur du plus loin qu’il l’aperçut; il sera deux jours à la salle de police.
—Mon capitaine... commença Gédéon.
—Voulez-vous deux jours de plus?
Le malheureux se tut.—Je dois avoir tort, se dit-il; on ne m’y reprendra plus.
Au pansage de l’après-midi, en effet, Gédéon vint se placer sur les rangs en manche de chemise.
—Deux jours de salle de police à cet imbécile, dit l’adjudant, qui le remarqua.
Et comme Gédéon ne bougeait pas:
—Mais allez-vous-en donc, ajouta l’adjudant; rendez-vous à l’écurie.
Le malheureux obéit. Porté manquant à l’appel, il fut, pour cette dernière raison, puni de quatre jours de salle de police.
Or, au 13e hussards, une punition ne tombe jamais dans l’eau; il se trouve toujours un brigadier ou un maréchal des logis pour l’inscrire et la porter chez le marchef de l’escadron, qui tient en partie double le grand livre des punitions.
Le soir donc de ce jour néfaste, Gédéon apprit qu’il était à la tête de dix jours de salle de police.
C’en était trop. Furieux, il voulut réclamer.
Sa voix fut entendue, lorsqu’il démontra qu’il ne méritait pas la punition; car enfin, de même qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, un hussard dont la veste est en réparation ne peut être qu’en dolman ou en manches de chemise.
Les dix jours de salle de police furent levés, mais Gédéon en attrapa quatre pour avoir réclamé non hiérarchiquement.
—Bien qu’au régiment on n’aime pas les réclameurs, se dit Gédéon, il faut que je me fasse bien expliquer la façon de s’y prendre pour faire des réclamations, car vraiment c’est nécessaire quelquefois.
Un brigadier qu’il interrogea sur ce grave sujet lui répondit que les réclamations doivent être faites par voie hiérarchique, c’est-à-dire présentées au brigadier, qui en fait part au marchegis, qui les porte au marchef, qui les soumet au lieutenant, qui les transmet au capitaine, et ainsi de suite.
C’est riche de cette précieuse expérience que, par un beau soir de janvier, Gédéon fut mis sous clef par le brigadier de garde.
XXIX
Si vous vous imaginiez que la salle de police n’est pas précisément un paradis terrestre, un séjour enchanté, vous êtes dans le vrai, et absolument de l’avis de Gédéon.
Cependant ce purgatoire du troupier n’est pas beaucoup plus laid qu’un poste. Seulement les fenêtres sont plus étroites, grillées soigneusement, et munies d’un abat-jour. En outre, la porte est agrémentée de verrous à l’épreuve et de solides ferrures.
D’ailleurs, même simplicité d’ornementation. Des murs malpropres, historiés d’inscriptions et de devises, un lit de camp en chêne grossièrement équarri, et poli par le frottement, puis le mobilier habituel de toutes les prisons des cinq parties du monde, la cruche de grès,—et le reste.
Au 13e, on donne à la salle de police les noms familiers de clou, de bloc ou de trou. On dit encore l’ours ou l’ousteau. Comme punition disciplinaire, elle tient le milieu entre la consigne et le cachot. On peut y être condamné pour des fautes moins graves que l’assassinat de son père.
Les hommes punis de salle de police sont enfermés pour la nuit seulement. On les met sous clef à la nuit, on leur ouvre au lever du soleil. Le jour, le service du poulet-dinde les réclame trop impérieusement pour qu’on ne les rende pas à la liberté. Seulement, il leur est défendu de sortir du quartier.
Outre leur besogne habituelle, ils sont condamnés à faire toutes les corvées du quartier. Il y en a d’assez répugnantes: ils lavent, frottent, nettoient, balayent et arrangent les fumiers.
Un brin de paille voltige-t-il dans les cours, vite l’adjudant-major fait sonner aux consignés, et tous les hommes punis doivent accourir. On fait l’appel, et aux manquants on allonge la courroie, c’est-à-dire qu’on augmente leur punition.
Il y a bien un article qui interdit aux hommes punis l’entrée de la cantine, mais cette consigne est tombée en désuétude, il y a aujourd’hui prescription.
La tenue de salle de police est toujours la même, été comme hiver: pantalon de treillis et veste;—la planche userait le pantalon de drap.
Or, si l’été on étouffe à l’ours, l’hiver on y gèle; il y a compensation. Aussi lorsqu’il fait froid, le costume étant par trop léger, il n’est pas de ruse que n’emploient les hussards pour y introduire des couvre-pieds ou des couvertes à cheval.
Avec certains adjudants, assez aimables pour fermer les yeux, c’est chose facile; mais il en est qui sont intraitables.
Les mauvais chiens—ainsi l’on dit au 13e—fouillent inexorablement tous les hommes avant de leur donner le bon à enfermer. Rien n’échappe à l’œil et au flair de ces curieux, rompus à toutes les ruses.
Ils devinent les doubles pantalons, les vestes superposées et les couvre-pieds, si habilement roulés qu’ils soient autour du corps et réduits à leur plus simple volume.
Alors, avec quelle orgueilleuse joie ils rebloquent les coupables fraudeurs!
Non contents de faire la chasse aux couvertures et aux vêtements préservatifs du froid, ils confisquent encore tous les objets de contrebande: les petites bouteilles d’eau-de-vie, les allumettes, le tabac, les chandelles même, faibles compensations qui consolent le troupier à la salle de police et adoucissent pour lui les duretés de la planche.
On en a vu, de ces durs à cuire, qui ne craignaient pas de scruter les profondeurs des sabots, et qui faisaient ouvrir la bouche aux hussards pour leur saisir jusqu’à la chique de consolation.
Par bonheur, si l’adjudant est malin, les soldats le sont plus encore. La ruse est l’arme du plus faible, il s’en sert. Il est bien rare qu’il n’entre pas au moins une couverture à la salle de police, lorsqu’il fait froid, et le tabac n’y manque jamais.
XXX
Malgré l’air délibéré qu’affectait Gédéon, il ressentit un certain malaise lorsque grincèrent dans leur pène les verrous de la prison. Volontiers il eût laissé glisser deux grosses larmes amassées dans le coin de ses yeux; une fausse honte le retint. Un de ses compagnons d’infortune pouvait le voir et le flétrir de l’odieux nom de pleurard, et ils étaient là une quinzaine de captifs qui semblaient se soucier infiniment peu de leur punition.
Les pas du brigadier de garde—geôlier constitué de la salle de police—résonnaient encore dans le corridor, que déjà toutes les pipes étaient allumées. On causait.
—Eh! camarade, dit un hussard à Gédéon, vous n’avez pas l’air content; est-ce la première fois que vous couchez au clou?
—Hélas oui! répondit le triste conscrit.
—Eh bien, rassurez-vous, ce ne sera pas la dernière; en attendant, vous nous devez la goutte demain matin, pour votre bienvenue.
Il faisait nuit tout à fait, et on avait allumé une chandelle dans un coin, afin que la lueur ne se trahît pas au dehors.
—Avec tout ça, dit en jurant le plus vieux de la bande, il fait un froid de loup; qui est-ce qui a une couverture?
—Moi, répondit l’un, j’ai un couvre-pieds.
—J’en avais un aussi, grogna un autre, l’adjudant me l’a pincé.
—Moi, dit Gédéon, j’attends une couverture que doit me faire passer mon camarade de lit, La Pinte.
—Alors nous sommes des bons, exclamèrent joyeusement les prisonniers; La Pinte est un vieux d’Afrique, il connaît le tour, nous aurons la chose.
Elle vint, en effet, cette couverture désirée, elle vint, glissée entre l’abat-jour et le mur, à l’aide d’une corde à fourrage et d’un long bâton. Même, il y avait avec une peau de bouc à moitié pleine d’eau-de-vie. Aimable surprise du vieux troubade à son bleu.
La peau de bouc fut lestement vidée, chacun but à la régalade, et Gédéon fut acclamé.
Tous ses compagnons s’efforcèrent alors de lui prouver que la salle de police est moins qu’une punition. Pour le consoler tout à fait, ils lui citèrent l’exemple de l’un d’eux, qui depuis plus de quatre mois n’avait pas couché dans son lit, et n’en était pas moins gai, ni moins frais, ni moins dispos.
Bientôt on songea à prendre les dispositions pour dormir.
Tous les hussards s’étendirent sur le lit de camp, les uns près des autres, serrés, pressés, emboîtés comme des harengs dans un baril. C’est le moyen employé pour éviter le froid.
Il faut avouer, par exemple, qu’on perd en aises ce qu’on gagne en chaleur. Nul ne peut faire un mouvement sans déranger tous les autres. Aussi, lorsqu’un des hommes éprouve le besoin de se retourner, il commande: Demi-tour! et tous les dormeurs sont forcés de suivre son exemple et de changer de position.
Lorsque chacun fut bien tassé, bien emboîté, le hussard placé à l’extrémité étendit la couverture sur tous les autres, et moins de cinq minutes après, une superbe symphonie de ronflements éclatait.
Mais Gédéon, à son grand regret, n’y pouvait faire sa partie. Outre que le bois meurtrissait ses côtes trop sensibles, il lui paraissait insupportable d’être pressé entre ses deux voisins. Vainement, cherchant le sommeil, il se retourna deux ou trois fois: il ne réussit qu’à se faire maudire par toute la bande, réduite à exécuter la même manœuvre.
De guerre lasse, n’y tenant plus, il abandonna la place, et bien tristement alla s’asseoir à l’écart sur le lit de camp. Ne pouvant reprendre décemment sa couverture, il se sentait geler jusque dans la moelle, mais il préférait encore ce dernier supplice.
Depuis une heure il était plongé dans les réflexions les plus sinistres, lorsque des pas retentirent dans le corridor.
A ce bruit, tous les dormeurs se soulevèrent à demi.
—Une ronde! dit l’un d’eux.
En un clin d’œil la couverture fut roulée et cachée. Le corps du délit avait disparu lorsque la porte tourna sur ses gonds.
Fausse alerte! c’était simplement le brigadier de garde qui venait serrer deux ivrognes rentrés en retard.
Les prisonniers rassurés reprirent bien vite la couverture et leur somme. Gédéon continua à grelotter en son coin.
Mais c’en était fait de la poix et du repos.
Les nouveaux venus étaient d’une gaieté folle, et leur joie se traduisait en rires bruyants et en chansons. Les dormeurs réclamèrent; les ivrognes n’y prirent garde et continuèrent leur tapage. Les protestations se changèrent en menaces. En vain; il y eut tumulte. On échangea quelques bourrades dans l’obscurité.
Après une courte lutte, la force resta au nombre et au bon droit. Les ivrognes furent jetés sous le lit de camp, et presque aussitôt firent chorus avec les dormeurs.
La tranquillité était à peine rétablie, que de nouveaux pas retentirent dans le corridor.
Mêmes transes, mêmes précautions. Cette fois c’était bien une ronde.
L’adjudant de semaine entra, éclairé par le brigadier de garde. Il fit un contre-appel. Tous les oiseaux étaient régulièrement en cage. Il parut satisfait. Même il s’éloigna sans avoir seulement pensé à faire la chasse à la contrebande.
Le reste de la nuit s’écoula paisiblement, bien tristement pour le gelé Gédéon. Un à un il compta les éternels quarts d’heure de cette nuit sans fin. Il n’avait même plus le courage de fumer.
Enfin le brigadier vint ouvrir la porte, une heure au moins avant le réveil. C’était la liberté.
Avec quelle joie Gédéon calcula qu’il avait au moins quarante minutes à lui pour se glisser dans son lit et essayer de regagner sa chaleur perdue.
Illusions folles!... Ce n’est pas pour qu’ils aillent paresseusement goûter les délices de leurs matelas qu’on délivre avant le réveil les détenus de la salle de police; et les corvées, donc, qui les ferait?
Gédéon, pour sa part, fut envoyé aux pompes. Il était chargé de remplir les abreuvoirs pour le pansage du matin.
Or, bien que deux fois par jour, depuis son arrivée, Gédéon eût fait boire son cheval, jamais il ne s’était demandé comment cette eau se trouvait là.
Elle n’y venait pas toute seule, comme il l’apprit fort bien à ses dépens. L’abreuvoir est rude à remplir.
—Qui donc, se disait-il, tout en pompant à tour de bras, qui donc croirait que le poulet-dinde est un animal si altéré?
XXXI
Cette punition qui lui semblait horriblement injuste, le refus du docteur de l’exempter de cheval, l’ennui des classes à pied, et mille autres déboires encore, avaient empli de colère le cœur de Gédéon; la fatigue de la pompe porta le dernier coup à sa vocation militaire.
Il maudit le jour où il s’était engagé, le jour où il avait choisi précisément le 13e hussards.
—Il faut aviser à m’en aller, se dit-il, et le plus promptement possible; ce n’est pas tenable.
En conséquence, au premier moment qu’il eut de libre, il courut à la cantine, et saisissant une plume, il écrivit: