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Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval cover

Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval

Chapter 47: XLVI
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About This Book

A series of comic sketches about cavalry life centers on a young hussar whose days and nights are dominated by the rituals of horse care and stable guard duty. The narrative mixes his rueful reflections, anecdotes of youthful misconduct that prompted his family to send him into military service, and satirical observations on discipline, officers’ attitudes toward volunteers, and the idea of the regiment as a corrective institution. The tone combines burlesque detail with social commentary on soldierly habits and provincial manners.

Gédéon en prison songeait.
Or, que faire, en prison, à moins que l’on ne songe?

Apprivoiser les rats et les souris, ou enseigner le solfège à des araignées mélomanes? Il faut bien de la patience. Creuser un souterrain, comme l’abbé Faria, ou tisser des échelles en effilant son mouchoir? C’est bon, tout au plus, pour des prisonniers à perpétuité, et Gédéon avait la conviction que, dans l’intérêt même de son cheval, on lui rendrait bientôt la clef des champs... et de l’écurie.

Gédéon songeait donc. Il cherchait le pourquoi et le comment des choses qui n’en ont jamais eu et n’en auront jamais.

—Pourquoi diable! se disait-il, Justine a t-elle fait soixante lieues précisément pour venir ici me jouer un tour pendable? elle eût mieux fait de ne pas se déplacer. Pourquoi, elle qui m’adorait pékin, ne m’aime-t-elle plus hussard? Ce n’est pas l’habit qui fait l’amoureux. Pourquoi, si elle a des préventions contre l’uniforme me trompe-t-elle pour un autre uniforme? Tout cela n’est pas logique. Le lieutenant, c’est vrai, n’a pas de basanes à son pantalon, mais est-ce une raison suffisante? Il faut que l’épaulette ait pour les femmes des prestiges dont je ne me rends pas compte.

Vers le soir, on apporta au prisonnier sa soupe et un pain de la munition. Son camarade de lit s’était chargé de cette corvée pour avoir occasion de le voir et de lui être utile.

—Prends garde à la gamelle, lui dit-il à demi-voix, ce n’est pas de la soupe qui est dedans, c’est du vin. Tu trouveras un jambon dans ton pain.

Gédéon serra affectueusement la main du vieux troupier. Ces attentions, dans la disposition d’esprit où il se trouvait, le louchaient profondément.

—Je ne t’ai pas apporté de tabac, ajouta La Pinte, vu que le brigadier d’ordinaire n’a pas encore fait le prêt.

—Voici de l’argent, dit Gédéon, tâche de me faire passer des cigares.

—Tu en auras. Mais faut croire tout de même que ce matin tu étais paf ou maboul—ivre ou fou—que tu t’es fait pincer par le capitaine.

—Je ne savais ce que je faisais.

Et l’amant de mademoiselle Justine fit le déchirant récit de ses infortunes.

—Une particulière sous jeu! exclama La Pinte; connu, je m’en doutais. Si tu veux m’en croire, ouvre l’œil, et le bon; après ce qui s’est passé, renonces-y.

—Jamais!

—Alors tu peux faire ton paquetage pour biribi, et dire au chef de préparer ton folio de punitions, vu que ton compte est réglé d’avance.

—Et pourquoi, s’il te plaît?

—Parce que, voilà: le lieutenant tient à la particulière, ou il n’y tient pas.

—Rien de plus juste.

—S’il y tient, naturellement il tombera jaloux de toi, et pour que tu ne l’embêtes pas, il te collera au bloc plus souvent qu’à ton tour.

—Et s’il n’y tient pas?

—Oh! alors, c’est différent, il te bloquera la même chose. C’est pour te dire que tu aurais tort de te crever la cocarde à penser à une pas grand’chose.

—A tout prix, cependant, je veux lui faire parvenir une lettre.

—Toi, dit La Pinte, d’un ton de commisération, tu ne seras jamais seulement hussard de première classe. Enfin, ça te regarde. Marque-lui ton ordre du jour sur un bout de papier: elle l’aura, je m’en charge.

Gédéon arracha un feuillet de son calepin et écrivit à la traîtresse un billet de onze lignes: quatre pour l’accabler des plus sanglants reproches, sept pour lui laisser entrevoir la probabilité d’un pardon généreux, si elle avait la bonne pensée de l’implorer.

L’épître commençait ainsi: «C’est du fond d’un cachot humide...»

Le lendemain, grâce à un prétexte ingénieux, La Pinte put pénétrer dans la prison.

—Eh bien, demanda Gédéon, dès qu’il l’aperçut, que t’a-t-elle dit?

—Je n’ai pas vu la particulière, ce n’est pas elle qui m’a ouvert la porte.

—Quoi! toujours le lieutenant?

—Oh! non, aujourd’hui c’était le capitaine du 2e escadron.

—La malheureuse! s’écria Gédéon, elle monte en grade!...

XLIII

Tout le jour, Gédéon fumait; quand il ne fumait pas, il dormait.

Dans les intervalles, il écrivait à son père que, plutôt que de rester soldat, il était décidé à se faire sauter le caisson.

Le complaisant La Pinte usait ses bottes à porter des lettres non affranchies.

Eh bien, en dépit de toutes ces distractions, diversifiées encore par quelques gouttes introduites en fraude, Gédéon en était réduit à s’avouer qu’une quinzaine de prison est terriblement dure à tirer, lorsque la Providence qui avait, pour cette fois seulement, emprunté les épaulettes de l’adjudant-major, lui envoya un compagnon.

—Ouf!... s’écria le nouveau venu, lorsque la porte se fut refermée, me voilà tranquille pour un mois.

—Comment! dit Gédéon, vous avez un mois de prison, et vous vous réjouissez!

—Et beaucoup, encore, répondit cet effronté; plus de service, vivat!

Celui-là encore était un engagé volontaire, mais de vieille date. Il passait au 13e pour une forte tête, et devait à ses aventures une grande célébrité.

En cinq ans, il n’avait pas changé de corps moins de onze fois. Tour à tour dragon, lancier, chasseur, spahis même, il était enfin venu s’échouer dans les hussards, où, depuis son arrivée, il faisait le désespoir de tous les officiers de son escadron.

Déjà il avait fait l’impossible pour quitter le 13e, et, désespérant d’y réussir, il travaillait de son mieux à se faire envoyer aux compagnies de discipline, histoire de changer un peu.—Il était d’ailleurs en fort bon chemin pour cette dernière destination.

Du matin au soir, il criait contre la discipline du 13e.

A l’entendre, c’était le plus dur des régiments de l’armée française. Il ne parlait que d’un ton enthousiaste des autres corps où il avait servi. Là, au moins, il n’y avait rien à faire: les chevaux se pansaient seuls, la salle de police n’existait que de nom, les officiers fraternisaient au cabaret avec les simples troupiers, les alouettes, enfin, tombaient plumées, rôties et bardées de lard dans la marmite.

Malheureusement pour ce hardi conteur, ses assertions se trouvaient en contradiction flagrante avec son folio de punitions, ce dossier irrécusable qui suit le troupier dans toutes ses pérégrinations.

Le militaire modèle doit avoir son folio blanc, ou à peu près. Celui de ce vilain soldat, chargé outre mesure, témoignait hautement que partout et toujours il avait été la clef de voûte de la salle de police.

Il est vrai que les troupiers ignoraient généralement ce détail; et deux ou trois pauvres diables, convaincus par l’éloquence de ce bohème de l’armée, avaient cassé leur fusil, pour quitter au plus vite un régiment de malheur, et aller goûter dans un autre corps les délices d’une discipline plus douce.

C’est la mode au 13e. Quand un hussard s’ennuie par trop, il brise une de ses armes. Il passe alors au conseil de guerre, est condamné à six mois de détention, et de là envoyé au bataillon:—c’est réglé comme le papier du chef de musique.

Il y a des années où, dans certains régiments, il y a comme des épidémies; tout le monde veut casser son fusil.

Cependant, pour en revenir au compagnon de Gédéon, plein de hardiesse lorsqu’il s’agissait des autres, il était pour lui-même assez prudent. Protégé de très-haut, connaissant sur le bout du doigt ce qu’il pouvait faire à peu près sans se compromettre, il ne dépassait pas certaines limites.

—Sacrebleu! dit-il à Gédéon, on est heureux ici; rien à faire! Quand les autres, las de pivoter, veulent battre leur flemme, ils vont à l’hôpital: moi je préfère la prison.

—Je dois avouer, soupira Gédéon, que je n’aime ni l’un ni l’autre.

—Peuh!... reprit l’autre, vous êtes encore de votre village, vous.

Alors, ce hussard peu scrupuleux entama les théories les plus subversives.

—Vous croyez encore au vertus champêtres des troupiers, vous, allons donc! Le mérite au régiment est de savoir tirer sa paille. Tout est là. Il s’agit de faire le moins possible, tout en ayant l’air d’agir beaucoup. Moins on pivote, moins on a de chances d’être puni. Et à tout prendre, j’aime mieux être bloqué pour n’avoir rien fait, que pour avoir fait mal.

—Pardieu! dit Gédéon, j’admire votre système...

—Bast! c’est celui de tout le monde. Ces vieux hussards que vous voyez chevronnés jusqu’au col, ornés des galons de cavalier de première classe, que sont-ils? D’adroits carottiers. En voilà qui ont le chic pour couper à toutes les corvées. On veut leur faire prendre leur tour, crac, ils se dérobent. Aussi, jamais une punition... et on les appelle bons soldats. Vous connaissez le proverbe: Le soldat est comme son pompon, plus il est vieux, plus.....

—Je sais, je sais, interrompit Gédéon.

—Eh non! vous ne savez pas. Plus il est carottier... C’est ici comme ailleurs, l’adresse est tout. Voulez-vous monter en grade?

—Merci, je préférerais m’en aller.

—Quoi! vraiment? Mais c’est très-simple, cassez votre fusil. Ah! il y a longtemps que j’ai envie de prendre ce parti. On est si bien en Afrique, au bataillon, pas de manœuvres, rien, place-repos, tout le temps.

—Pardieu! que n’y allez-vous?

—Mes parents m’en empêcheraient. Ils arrêteraient la chose, car ma famille est très-influente. J’ai mon oncle général, mon cousin député, mon beau-frère millionnaire... je serais très-protégé, si je le voulais. Il me serait très-facile d’être au moins sous-lieutenant à cette heure. Et même si un officier m’embêtait trop, je pourrais lui faire flanquer sur les doigts.

—Oh! je vous sais par cœur, répondit Gédéon en riant, vous êtes l’engagé volontaire qui a des protections: connu!

—Certainement, dit l’autre, j’ai des protections; après?

—Rien. Sinon que vous devriez bien me les prêter, pour me tirer de prison d’abord, du régiment ensuite!

XLIV

En sortant de prison:

—Il faut, dit Gédéon, d’un ton décidé, à son camarade de lit, il faut que j’aille moi-même relancer Justine.

—Malheureux! s’écria La Pinte épouvanté. Ne fais pas ça, ou ton avancement est perdu.

—Je me moque de mon avancement.

Contre l’entêtement du jeune hussard, toutes les bonnes raisons du vieux troupier vinrent se briser. Désespéré, il appela à son aide les galons et l’éloquence du brigadier Goblot, lequel avait Gédéon en haute estime et en grande amitié.

Il lui exposa la question. Le brigadier hocha gravement la tête.

—Que vous avez tort, subséquemment, june homme, dit il à Gédéon, de vous cabrer et de ruer à la botte quand votre ami il vous explique ses raisons.

—Ah! vois-tu! fit La Pinte.

—Cependant, essaya Gédéon...

—Qu’il n’y a pas de cependant. Chacun, je le sais, il est né pour une chacune, mais il n’y a qu’un civil ou un musicien d’infanterie qui soient dans le cas de regretter une particulière, vu qu’ils ont assez de peine à en conter à la beauté. Un hussard du 13e doit se contenter de toutes les chacunes de chacun sans avancement au choix, et uniquement par rang d’ancienneté.

—Je comprends très-bien, répondit Gédéon, mais néanmoins...

—Nonobstant taisez-vous, et tâchez de prendre modèle sur votre brigadier. Quand un hussard du 13e il est dans votre cas, et qu’il veut faire une connaissance, il n’a qu’à prendre son sabre et son schako, et à sortir; toutes les particulières elles viennent lui manger dans la main.

—Hélas! soupira Gédéon, qui se souvenait du peu d’effet produit dans les rues de Saint-Urbain par son uniforme, vous parlez pour vous en ce moment.

—Mais non, répondit le brigadier Goblot en se déhanchant agréablement, mais non. Votre tour viendra, june homme, pour l’instant vous êtes trop nouvellement immatriculé. Nonobstant, vu mon amitié pour vous, je veux vous faciliter, pour ce qui est en dehors du service, les agréments de la vie. Donc subséquemment, je vous présenterai ce soir dans une société.

—C’est cela, exclama La Pinte.

—Donc je vous consigne au quartier pour jusqu’à ce soir, que vous aurez l’avantage d’avoir celui de nous offrir la moindre des choses à votre camarade de lit et à moi.

Le brigadier Goblot n’avait qu’une parole.

Itérativement, le pansage fini, il vint prendre le jeune hussard et son camarade de lit, et les conduisit à un affreux petit cabaret situé à l’extrémité du faubourg militaire de Saint-Urbain.

—Qu’on nous serve à dîner, dit en entrant le brigadier, qui s’était chargé de faire la carte, sinon de la payer, et pas de vin de fantassin, surtout!

On apporta des litres, et Gédéon eut cet insigne honneur d’être présenté à des particulières qui, de l’avis du brigadier Goblot, n’étaient pas démouchetées.

XLV

Ces beautés étaient les particulières en pied du 13e hussards—les beautés officielles.

Pauvres filles! un jour, le régiment passait, musique en tête, elles l’ont suivi, sans savoir pourquoi. Tout comme Chamboran, ce barbet à l’œil intelligent que vous avez remarqué, accroupi à la porte du corps-de-garde.

Comme Chamboran, elles ne connaissent plus qu’un maître: le régiment.

Autrefois, peut-être, leur amoureux faisait partie du 13e, mais bientôt elles n’ont plus su distinguer leur amoureux. Tous les hussards ne portent-ils pas le même dolman et le même schako? n’ont-ils pas sur les boutons le même numéro?

Et elles vivent, à la grâce de Dieu, comme le barbet, des bribes de l’ordinaire, des miettes tombées du banquet quotidien.

Le 13e change-t-il de garnison, elles changent aussi. La trompette a sonné le départ, elles sont prêtes. Les troupiers ont fait leur paquetage, elles ont fait comme les troupiers. Leur mince bagage, tout ce qu’elles possèdent au monde, tient dans un panier qu’elles ont sous le bras. S’il y a du surplus, quelque hussard complaisant l’aura glissé dans son porte-manteau.

On part. Étape par étape, elles font la route, si longue qu’elle soit, de leur pied.

Elles suivent la colonne, mais de loin; moins favorisées que le chien, qu’on laisse courir à côté des chevaux, et que de temps à autre un hussard hisse à côté de lui, sur le devant de sa selle, pour le délasser.

Lorsqu’elles tombent harassées de fatigue, elles n’ont que le revers d’un fossé. Trop heureuses si quelque routier pitoyable consent à leur laisser faire une lieue ou deux sur sa charrette.

Le soir, après une pénible journée de marche, souvent par un temps affreux, trempées de pluie, souillées de boue, harassées, les pieds en sang, elles s’abritent où elles peuvent; encore ne trouvent-elles pas toujours un abri. Les quelques sous nécessaires pour payer un grabat dans un taudis peuvent leur manquer, et les sous-officiers ne sont pas tous disposés à fermer les yeux, et à leur laisser la libre disposition d’une botte de paille, à côté de Chamboran.

La conscience de leur avilissement les empêche de demander un gîte à la charité; qui donc voudrait abriter une fille à soldats? Elles vont alors s’étendre au pied de quelque arbre, dans les champs, sur le bord de la route qu’elles reprendront le lendemain.

Il arrive que le colonel, ennuyé d’une pareille escorte, essaye de les faire chasser. On les chasse. Elles s’éloignent tristement. Mais elles reviennent. Toujours comme le barbet.

Que voulez-vous! c’est leur destinée. Elles aiment le pantalon rouge précisément comme les bœufs le détestent: d’instinct. Elles se sont données au régiment, elles lui resteront fidèles, jusqu’à ce que vienne la mort, leur suprême misère, mais non la plus grande. Il y a si longtemps que ces misérables créatures n’ont plus de la femme que le nom!

Le monde, pour elles, c’est le régiment. Hors de là, rien. Un civil à leurs yeux est moins que rien, ou plutôt il n’existe pas. La première condition pour être un homme est de porter l’uniforme, et spécialement l’uniforme de leur régiment. Chamboran, le barbet, ne pense pas autrement.

Leur rêve serait d’être cantinières ou blanchisseuses de l’escadron. Mais il faut trop de protections. Quelques-unes, pourtant, ont gagné ce dernier grade. Et bien gagné, allez! c’est une bonne retraite. Lorsqu’elles sont trop misérables, que leurs robes tombent en lambeaux, que les morceaux de drap vert rouge et de toutes les couleurs de l’uniforme, dont elles se fabriquent des jupes, font complétement défaut, alors elles tâchent d’entrer comme servantes dans une cantine. Mais elles n’y restent que le temps juste de s’acheter des nippes.

Voilà ce qu’avec infiniment plus de détails raconta à Gédéon son supérieur et ami. Il lui nomma ensuite chacune des particulières présentes, sans oublier un rapide aperçu de leurs états de service.

—Comme tu peux voir, dit le brigadier Goblot, elles sont ici quatre, du meilleur genre, je m’en flatte. Celle-ci, la plus vieille, on l’appelle La Civière, je ne sais pourquoi. Aux hussards depuis environ dix-huit ans. Père, mère, nom, prénoms et pays inconnus; huit changements de garnison, deux campagnes...

—Elle est repoussante, fit Gédéon avec dégoût.

—Pas belle si on veut, c’est vrai, mais subsidiairement bonne personne. Cette autre est Marie Sac-au-dos, ainsi nommée vu ses services dans l’infanterie. Native de Limoges, presque ma payse, huit ans de présence au corps. La troisième, là, c’est la fameuse Julie Mange-mon-prêt. En voilà une qui aime la dépense! en a-t-elle fait manger de cet argent, et boire, donc! Et encore on prétend qu’elle s’amasse des économies péremptoirement...

—Passons, interrompit Gédéon.

—La dernière, continua le brigadier Goblot, est comme qui dirait un conscrit de ton numéro, voilà six mois à peine qu’elle est arrivée ici avec un de ses pays qui était allé en congé.—Est-elle assez jeune, assez jolie! aussi on l’appelle Rose Pain-blanc, un vrai régal de colonel.

Les verres s’étaient vidés, on redemanda des litres.

Les particulières ne faisaient pas la moindre attention au nouveau hussard, bien qu’il fût l’amphitryon. Peut-être n’avait-il pas l’air assez militaire.

En revanche, elles criblèrent d’agaceries le brigadier Goblot. Gédéon n’en fut pas jaloux.

XLVI

A quelque temps de là, une après-midi, Gédéon, armé d’un bouchon de liége et d’un morceau de cire, était en train de traverser sa giberne, lorsqu’il entendit dans la cour un bruit inusité.

Il descendit en toute hâte. Un détachement de conscrits venait d’arriver; il se composait d’environ cent cinquante hommes.

Tous tant que nous sommes, nous les avons vus partir, ces mêmes conscrits, pauvres diables qu’a trahis l’urne fatale.

Nous les avons vus partir. Leur air était crâne, alors, leur démarche assurée, au moins en apparence. Les plus tristes avaient renfoncé leurs larmes. S’ils pleuraient, ce ne pouvait être que des larmes d’alcool; s’ils chancelaient, le vin seul était coupable. Pour ne pas s’entendre eux-mêmes, ils chantaient à tue-tête, et couraient les rues, coiffés sur l’oreille en mauvais garçons, le chapeau orné de rubans de toutes les couleurs, en mémoire sans doute des bandelettes de pourpre et d’or des sacrifices antiques.

Les voici maintenant: les fumées du vin se sont dissipées, l’enthousiasme factice s’est éteint. Vous avez vu la représentation, voici la réalité. Dans quinze jours, ce seront peut-être les plus joyeux hussards du monde, mais voyez-les, en attendant, mornes, tristes, l’oreille basse, harassés par dix étapes, et se pressant les uns près des autres comme un troupeau de moutons effrayés.

Le colonel, le capitaine-instructeur, l’adjudant-major et quelques autres officiers examinaient attentivement les nouveaux venus, que des brigadiers essayaient vainement d’aligner.

—Ce sont d’assez beaux hommes qu’on nous envoie là, fit le colonel d’un ton satisfait.

—Ah! soupira le capitaine-instructeur, ils ont l’air terriblement abrutis.

—Le 13e ne tardera pas à les dégourdir, ajouta un officier.

L’examen qui avait duré un quart d’heure était terminé.

—De quel pays sont ces jeunes soldats? demanda le colonel.

—Nous allons le savoir, mon colonel, répondit le capitaine.

S’adressant aux conscrits:

—Que chacun de vous me montre sa main droite, commanda-t-il.

Après quelques hésitations, l’ordre fut exécuté.

—Très-bien! je m’en doutais, ce sont des Bretons et des Normands.

—A quoi voyez-vous cela, capitaine? interrogea un sous-lieutenant.

—Simple affaire d’observation, répondit le capitaine-instructeur. Pas un de ces empâtés-là ne sait, j’en suis sûr, distinguer sa droite de sa gauche, mais ils connaissent, les Bretons, la main dont il faut se servir pour faire le signe de la croix; les Normands, la main qu’on doit lever devant le juge pour prêter serment. Je leur ai demandé leur main droite: tous, avant de me la présenter, ont essayé le geste familier de leur province.

Tout le monde admira la profondeur de cette observation, sauf peut-être l’adjudant-major, qui à son tour avait passé l’inspection des conscrits et semblait fort mécontent. Il appela un brigadier:

—Ces hommes, lui dit-il, sont d’une malpropreté dégoûtante. On ne peut les laisser ainsi, ces sauvages-là; vous allez me les conduire aux pompes, et vous me les ferez pomper les uns sur les autres pendant au moins une demi-heure.

Le brigadier s’éloignait pour exécuter l’ordre, le capitaine le rappela.

—Attendez donc, tonnerre! vous êtes bien pressé! Quand tous ces malpropres seront bien bouchonnés et épongés des pieds à la tête, vous les mènerez autour des cuisines pour leur faire flairer l’odeur de la soupe. Allez.

Deux jeunes sous-lieutenants éclatèrent de rire en entendant cette dernière recommandation.

—Ne riez pas, messieurs, ajouta gravement l’adjudant-major, il faut prendre les jeunes soldats par l’estomac. Quand ces gaillards-là auront senti la marmite, ils n’auront plus envie de déserter. Ainsi, quand on veut habituer un jeune chat à une maison, on lui graisse les pattes avec du beurre.

Le groupe des officiers se dispersa. Gédéon, resté seul, regardait défiler ses nouveaux frères d’armes, lorsqu’il entendit un hussard dire auprès de lui:

—Voilà des pauvres b...leus qui ne sont pas près d’acheter leur étui.

—Que voulez-vous dire? lui demanda Gédéon.

—Je dis qu’ils ne sont pas près d’avoir leur congé, ce qui est la même chose. Quand un soldat a fini son temps, on lui donne une feuille de route pour rentrer dans ses foilliers, pas vrai? Eh bien, pour mettre la feuille de route on achète un de ces étuis de fer-blanc que vous avez dû voir pendre en bandoulière au côté des hommes congédiés. Moi qui ne m’en irai que dans huit mois, j’ai déjà acheté le mien. Je l’astique tous les jours, ça me distrait et ça me fait plaisir. Voilà pourquoi acheter son étui ou s’en aller est exactement la même chose.

—Dieu puissant! s’écria Gédéon, quand donc viendra mon tour d’acheter mon étui!

XLVII

A toutes les lettres de son fils, désolées ou menaçantes, invariablement M. Flambert répondait: «Sois officier.» Et Gédéon se désolait. La perspective de sept années de service lui donnait comme une idée de l’éternité, de l’infini.

—Si encore, se disait-il, nous avions la guerre! un lieutenant me l’a affirmé, aux jours de la bataille les canons ennemis crachent des épaulettes et des croix de la Légion d’honneur.

L’ennui et le chagrin du jeune volontaire, déjà bien grands, furent à leur comble le jour où il osa comparer son sort à celui de son cheval. Il se sentait jaloux et singulièrement humilié. On le serait à moins.

Si la métempsychose n’est pas une chimère insensée, une fable vaine, il est une faveur que je demande au ciel: habiter après ma mort le corps d’un cheval de troupe.

Trois fois heureux animaux! fortunatos nimium! est-il sur cette terre une existence plus belle, plus facile, plus enviable que la leur?

Le carlin pansu d’une vieille fille dévote est moins tendrement soigné. Ma hideuse portière dorlote moins son chat favori. Heureux chevaux! leur temps se partage entre une litière chaque matin renouvelée et un râtelier toujours garni. A eux l’avoine soigneusement mondée, le foin parfumé et la paille aux épis dorés.

Rien ne leur manqua jamais. Une maternelle sollicitude veille sur eux, sans cesse, du matin au soir, du crépuscule à l’aurore. Autour d’eux, prêts à satisfaire leurs moindres fantaisies, s’agite incessamment une armée de serviteurs, dévoués, empressés, payés pour l’être, surveillés de près par les officiers, intendants jurés de Sa Majesté cheval.

Qu’un cavalier ose manquer de respect à sa monture, sa bête se plaint et l’homme est sévèrement puni.

Soyez sûr que par la tête de quelque orgueilleux coursier a dû passer cette idée folle, que l’uniforme de la cavalerie n’est que sa livrée, à lui, seigneur cheval.

Et cette chère santé! que d’attentions, que de soins! Comme on craignait de ne pas trouver de médecins assez habiles, un jour on a fondé une école tout exprès.

Vous doutez-vous, monsieur, de l’importance du vétérinaire dans un régiment de cavalerie?

Sachez seulement que le vétérinaire est responsable de la santé de huit cents chevaux, qui représentent une valeur de plus d’un demi-million. Sachez encore qu’il est deux maladies terribles—sans remède—le farcin et la morve, qui peuvent en quinze jours mettre à pied le régiment le mieux monté.

(Un prix de cinq cent mille francs est offert à qui trouvera le topique de ces deux épizooties.—On le cherche encore.)

Mais aussi avec quelle religieuse attention on écoute les ordonnances, ou suit les prescriptions de l’oracle de la santé et de la maladie!

Thermomètre en main, c’est le vétérinaire qui a réglé le degré de température du temple des chevaux, et malheur au garde d’écurie peu soigneux qui le laisse s’élever ou s’abaisser sans ordres!

Et maintenant, écoutez: il pleut, les chevaux ne sortiront pas, même pour aller à l’abreuvoir, on les fera boire à l’écurie; que les hussards aillent chercher l’eau nécessaire, le cavalier ne doit pas craindre le rhume. Il fait froid, vite des couvertures. Le temps est chaud, le soleil brûlant,... petite promenade le matin, au frais. Ces messieurs semblent échauffés? allons, du barbotage et de la luzerne. Ils ont éprouvé quelque fatigue? qu’on double la ration d’avoine. C’est à n’en jamais finir.

Lorsqu’à Rome, dans les occasions solennelles, le grand prêtre du collége des augures allait interpréter la façon de manger des poulets sacrés, il était suivi avec moins d’anxiété, écouté avec moins de vénération que le vétérinaire, alors qu’il vient passer sa revue quotidienne et tâter le pouls, c’est-à-dire l’oreille à tous les poulets-dindes du 13e hussards.

De tout cela qu’est-il advenu? Le cheval, le plus orgueilleux de tous les animaux de la création, est devenu d’une insupportable fierté. Convaincu que sans lui il n’est pas de cavalerie possible, il en a lâchement abusé. Il a mesuré son mérite aux soins que l’on prend de lui, et s’est prodigieusement abusé sur son importance. Si bien que désormais, plus insolent qu’un banquier dans la prospérité, il considère son cavalier comme un laquais, et le traite à peu près comme ces fiers égalitaires de l’Amérique leurs bons frères les noirs.

—Il faut, me disait Gédéon, il faut avoir pivoté au 13e et frayé avec messieurs les chevaux pour se faire une idée de leur insoutenable morgue, pour comprendre leur tyrannie plus capricieuse mille fois, plus agaçante que celle d’un enfant gâté.

Par exemple, la botte sonne, et le garde d’écurie est en retard, fût-ce d’une minute. Voilà ces seigneurs furieux. Ils s’impatientent, ils trépignent dans leurs stalles, hennissent de colère, envoient des coups de pied à droite, à gauche, de tous côtés. Ils font tant de bruit, que le maréchal des logis accourt et bloque le retardataire.

Louis XIV, en semblable occurrence, se contentait de dire: J’ai failli attendre.

Tel poulet-dinde ne peut souffrir les conscrits. Il n’est sorte de méchanceté qu’il ne leur fasse. Il leur écrasera les pieds ou s’amusera à les étouffer un peu, entre son poitrail et la mangeoire. D’autres fois, il déchirera leur veste à belles dents, uniquement pour les faire punir.

Celui-ci ne veut être pansé que par un brigadier. Il faut des galons pour approcher Sa Seigneurie sans danger; Sa Seigneurie veut un valet de chambre gradé. Cet autre ne veut pas être pansé du tout.

Et on tolère toutes les fantaisies, et on les encourage, et on les trouve charmantes.

Un jour, tous les chevaux du 13e ne s’entendirent-ils pas pour déclarer immangeable du foin qui cependant était délicieux! On trouva le caprice exorbitant, on insista, ils s’entêtèrent. De guerre lasse, l’adjudicataire des fourrages fut contraint de reprendre sa livraison tout entière. Il perdit à ce jeu quatre ou cinq mille francs.

Autre chose: à Saint-Urbain, le magasin à fourrages est situé hors de la ville à plus d’un kilomètre. Le colonel prit en pitié les fatigues de ses hussards, obligés d’aller deux fois par semaine chercher—à dos—la pitance de leurs montures. Il décida qu’on irait au fourrage à cheval.

Décision vaine. Les chevaux s’y refusèrent tout net. On n’osa les contraindre, et après quatre ou cinq essais infructueux, les hommes durent reprendre leur corvée.

Mais que dire des poulets-dindes exceptionnels, vicieux, entêtés, rétifs, de ceux qui à leurs défauts de bêtes ont encore ajouté des vices de hussard?

Car à l’écurie aussi, on trouve des carottiers. Vienne le temps des grandes manœuvres, et vous verrez les faignants tirer au renard. L’un feindra des coliques, cet autre se déclarera atteint de rhumatisme, un troisième profitera de ce qu’on vient de le ferrer à neuf et déclarera qu’ayant été piqué, il lui est impossible de faire un pas. Sur quoi tous les cavaliers-servants de ces malingreux seront fourrés à l’ours pour avoir manqué de précautions.

Je passe sous silence les rancuniers, qui ne se font pas faute de prendre en traître le cavalier dont ils sont mécontents, et de lui détacher une ruade ou de le jeter bas à la première occasion.

Parfois le hussard exaspéré se venge. Ne pouvant corriger honorablement son poulet-dinde, le châtier au grand jour, il le maltraite indignement et le roue de coups dans l’ombre de l’écurie; à ses risques et périls, par exemple; car une punition exemplaire atteint le cavalier pris en flagrant délit, et le cheval, qui sait son code militaire sur le bout du sabot, ne se fait pas faute de crier au feu.

Dans ces occasions rares, le hussard, armé d’une fourche, grimpe dans le râtelier pour être à l’abri des ruades, et de là administre à son maître d’atroces brûlées: on appelle cela flanquer une distribution extra.

Rien de comique comme l’inquiétude de tous les hôtes de l’écurie lorsqu’ils voient un troupier se hisser dans le râtelier. Il y a émeute, et ce n’est pas le battu qui crie le plus fort.

Si tels sont les chevaux de troupe, jugez de ce que doivent être les chevaux d’officiers! Ceux-ci sont moins dorlotés, il est vrai, leur repos est moins assuré, ils sont montés plus souvent. Mais quelle morgue aussi lorsqu’ils sont à l’écurie, quelle hauteur, quels dédains! Toujours placés dans un coin, dans une stalle plus large, c’est à peine s’ils daignent regarder leurs camarades, et rarement ils s’entretiennent avec leurs voisins.

Tristes chevaux de fiacre, vous qui du matin au soir usez vos fers et vos sabots sur le pavé de Paris, de cet enfer qui chaque année dévore quinze mille des vôtres, pauvres chevaux qui nuit et jour trottez, exposés à toutes les intempéries, qui mangez au hasard, qui vous reposez en mangeant, n’avez-vous jamais envié le sort de ces heureux du monde, qui ont la gloire et le bonheur de servir dans l’armée française, et qui piaffent la crinière au vent, lorsque sonnent les fanfares guerrières?

Maigres prolétaires du fiacre, bien des fois sans doute, en ruminant votre pauvre pitance, foin échauffé ou avoine aigrie, vous avez dû vous dire que Dieu pour les chevaux n’est pas plus juste que pour les hommes. Quelqu’un de vos poëtes vous a-t-il chanté le sic vos non vobis?

Tristes rosses aux flancs haletants, n’avez-vous jamais songé à vous cabrer sous le fouet brutal du cocher exaspéré par l’appât d’un pourboire? N’avez-vous jamais rêvé l’égalité de l’écurie, ne fût-ce que pour un jour, et ne désirez-vous pas aussi votre 89, pour chasser à jamais ces aristocrates de la cavalerie, et vous engraisser à votre tour à leur plantureux râtelier?

Non, pliés à votre joug, vaincus du sort, vous trottez la tête basse, trop heureux lorsque arrivés à la station vous pouvez plonger votre tête, jusqu’aux oreilles dans la musette à avoine qu’attache autour de votre cou le cocher votre bourreau.

Mais laissez faire, l’heure de la justice sonne toujours.

Vienne la guerre, et vous verrez ce cheval par vous si envié. Les soins dont on l’a entouré tourneront contre lui-même. Les intempéries ne vous font rien, à vous; mais lui, un courant d’air lui donne une fluxion de poitrine, et il meurt, juste au moment où l’on a besoin de lui.

Le colonel du 13e connaissait bien ce grave inconvénient, ce vice radical de notre cavalerie. Souvent il eut l’idée d’aguerrir véritablement les chevaux, de faire de ses hussards de vrais cavaliers en leur laissant plus de liberté individuelle, plus d’initiative... Il ne l’osa jamais. Son prédécesseur lui avait légué des poulets-dindes charmants, mais abrutis par l’oisiveté. Une expérience pouvait lui coûter le cinquième de ses chevaux. C’est grave, on note ces choses-là en certain lieu.

Le seul temps désagréable que le cheval ait à passer au régiment, est celui où il fait ses classes, car on l’instruit exactement comme un conscrit. Mais il est intelligent, et il en a vite fini avec les ennuyeuses leçons. Au bout de six mois il sait son affaire.

Après deux ou trois ans de présence au corps, il en remontrerait à n’importe quel hussard, et connaît les sonneries aussi bien que le plus vieux brigadier.

Si bien que, pourvu qu’un conscrit ait un poulet-dinde de bonne volonté—il y en a quelques-uns—il n’a qu’à lui laisser la bride sur le cou. L’animal ne se trompera jamais et exécutera à point nommé tous les commandements.

Enfin arrive pour le cheval du 13e l’heure où les dettes se payent, et avec intérêt.

Il a vieilli sur la litière de l’oisiveté, ses dents sont devenues longues, ses jambes raides. On le déclare impropre au service. On le met à la retraite. On le réforme. On lui fend l’oreille,—ô douleur!—et on le conduit au marché.

Mis aux enchères par le receveur des domaines, il est adjugé à vil prix, Dieu sait à qui!

Alors l’expiation commence. Le civil qui a avancé son argent veut rentrer dans ses fonds. Adieu les beaux jours de l’écurie régimentaire. Il a mangé son avoine blanche la première! A l’heure où sa vieillesse aurait besoin de repos, il lui faut faire le dur apprentissage du travail.

Plus de caprices, plus de fantaisies; le fouet et le bâton. Hue! ia!... tout chemin mène à Montfaucon.

Aussi que de regrets, que de tentatives de révoltes! Il ne peut oublier qu’il porte sur la hanche le chiffre d’un régiment français.

Si jamais il vous arrivait, ô lecteur, d’acheter un cheval de réforme pour traîner votre cabriolet, croyez-moi, évitez la rencontre d’un régiment de cavalerie, passez à distance du terrain des manœuvres. Malgré tous vos efforts, voyez-vous, votre coursier vous entraînerait, et, le cabriolet aux flancs, irait prendre son rang à la gauche de son ancien escadron.

Tel fut le sort du curé de Lovère. Un matin, comme il se rendait chez un desservant du voisinage, monté sur son poulet-dinde de réforme, sa vieille servante en croupe, il rencontra sur la route un régiment de cuirassiers.

Aux éclats de la trompette, le vieux cheval dressa les oreilles, hennit, et, malgré les efforts désespérés de son cavalier, s’élança au milieu des escadrons. Pendant toute une matinée, le curé et sa servante manœuvrèrent, firent les tirailleurs, sautèrent les fossés et coururent les têtes.

Vous voilà prévenu.

N’importe, si jamais la race chevaline eut quelque grand philosophe, il a dû s’écrier, parodiant sans le savoir la phrase du grand Buffon:

—De toutes les conquêtes du cheval, la plus noble et la plus utile est celle de ce patient et doux animal qu’on appelle le cavalier français.

XLVIII

L’époque de l’inspection approchait, et cet événement, d’une haute gravité pour tous les officiers du 13e, mettait le régiment en émoi.

Les hussards n’avaient plus une minute pour respirer. Il ne fallait plus même songer à sortir. Les travaux se succédaient sans une heure de répit. Le matin, manœuvre à cheval; l’après-midi, revue dans les chambres; le soir, exercice à pied. Le pansage était devenu relativement une récréation.

Les officiers, les sous-officiers et les brigadiers perdaient littéralement la tête, et déployaient une foudroyante activité pour faire exécuter tous les ordres du capitaine commandant de l’escadron.

Précisément, le général que l’on attendait en était à sa première tournée, on ignorait ses habitudes. Quel tic avait-il? Car tous les inspecteurs en ont un. Celui-ci ne s’adresse qu’aux détails, cet autre ne voit que les manœuvres. L’un s’attache particulièrement aux chevaux, un dernier n’y fait pas la moindre attention.

D’ordinaire ces choses-là se savent d’avance, et on se prépare en conséquence; mais avec un nouvel inspecteur pas de renseignements. Il s’agissait donc de parer à tout.

De là les manœuvres ordonnées par le colonel, de là les revues de détail commandées par les capitaines. Chaque jour, inspection attentive de quelque nouvel objet.

—Sacrebleu! disait Gédéon, le gouvernement ne nous donne donc des effets que pour fournir des prétextes à revues.

Et, malgré l’aide de son camarade de lit, il était toujours en retard de cinq minutes. De sorte que son officier de peloton ne l’appelait plus que rossard—une épithète fort en vogue au 13e—et que comme il pleuvait de la salle de police, il était toujours sous la gouttière.

Bon gré mal gré, son éducation de hussard s’achevait. Il commençait à savoir astiquer proprement un mors de bride, blanchir ses buffleteries, monter et démonter son fusil, brûler sa poignée de sabre, jaunir ses parements, et une foule d’autres choses encore, qui sont bien moins faciles qu’elles n’en ont l’air.

On lui avait appris aussi à faire son paquetage—science ardue, mais indispensable à un hussard.

Ah! c’est une terrible opération que le paquetage! le plus malin s’y fait pincer. Tel qui va au peloton de parade croyant avoir réussi le sien, revient avec deux jours de consigne, qui lui prouvent péremptoirement le contraire.

Il s’agit de faire tenir sur la selle et dans les fontes tout l’équipement du hussard. Seul, le porte-manteau est une œuvre d’art: il doit renfermer trois fois plus d’objets qu’il n’en peut contenir, être rond, cintré, plus mince aux extrémités qu’au milieu. Et le manteau à rouler! il faut se mettre à cinq pour le réussir à l’ordonnance.

Puis Gédéon s’écorcha les mains à fabriquer des bottillons. On appelle ainsi des tortils de foin fortement serrés et comprimés, la ration d’un cheval pour vingt-quatre heures, réduite à son plus mince volume. On apprend aux hussards à les fabriquer pour les expéditions et les marches forcées en campagne. Mais comme, pour faire un bottillon à l’ordonnance, il faut une demi-journée à deux hommes, je n’ai jamais entendu dire qu’on s’en fût servi. Le filet est d’ailleurs infiniment plus commode.

Quant aux revues dans les chambres, elles variaient suivant les escadrons, chaque capitaine ayant son objet de prédilection: pompons de schako, étuis à plumet, boutons de sous-pied, bretelles de sabre, molettes d’éperons, il y en a pour tous les goûts.

Le capitaine du 1er escadron, celui de Gédéon, s’attachait surtout aux trousses; il en passait l’inspection au moins deux fois par semaine.

—Sans trousse complète, disait-il souvent, pas de bon soldat possible, pas de hussard ficelé.

Peut-être avait-il raison. La trousse est en effet le nécessaire à ouvrage du troupier; c’est un petit sac de cuir, dit sac-à-malice, qui doit renfermer un nombre incalculable d’objets.

En voici à peu près l’énumération: une paire de ciseaux, un dé, un étui, six aiguilles, du fil, bleu, blanc et rouge, huit boutons d’uniforme, quatre pour les manches, douze boutons d’os blanc, autant de noirs, quatre boutons doubles pour sous-pieds, de la cire jaune, de la cire à giberne, une alène, un bouchon, un peigne, etc., etc., etc.

Gédéon m’a souvent avoué que cette revue lui avait rapporté plus de soixante jours de salle de police. Elle avait aussi valu au capitaine du 1er escadron le surnom de La Trousse, si connu au 13e, que ses collègues mêmes ne l’appelaient jamais autrement. Il ne s’en fâchait pas. Un motif analogue avait attiré au capitaine du 3e le sobriquet de La Molette.

A mesure que le grand jour approchait, l’activité devenait de plus en plus fiévreuse.

Du réveil à l’extinction des feux, le trompette de planton soufflait à perdre haleine.

C’était l’adjudant-major: Trompette! sonnez aux consignés. Et en avant le pinceau. Puis, le capitaine-instructeur qui voulait avancer l’instruction de ses conscrits: Trompettes, sonnez les classes. Et les corvées, et les manœuvres! Le régiment était sur les dents.

Gédéon ne savait où courir. Entre deux exercices, également obligatoires pour lui, il n’avait pas le bon esprit, de ne pas choisir. Il courait à l’un: porté manquant à l’autre, il était puni. Ses journées étaient une colère continue. Il ne cessait de jurer, mais il buvait des gouttes de consolation.

S’il avait une minute à lui, il réclamait, pour le principe, bien entendu; car réclamer, c’est cracher en l’air: il vous en tombe toujours quelque chose sur le nez.

—Si je ne me suis pas brûlé la cervelle à cette époque, disait-il plus tard, c’est que je n’ai pas trouvé le temps de charger mon pistolet.

XLIX

Enfin il vint, ce grand jour.

Les trompettes sonnent, la garde prend les armes, les officiers sont en grande tenue, l’or ruisselle sur leurs uniformes, le régiment retient sa respiration. C’est le général.

Une seule chose parut le préoccuper: l’armement.

A son départ pour l’Afrique, où il s’est illustré, entre parenthèses, le 13e avait reçu des fusils comme ceux des dragons. Le général voulait faire rendre la carabine.

Il eut à ce sujet de longues conférences avec le colonel, et le changement fut résolu en principe.

Puis il passa quelques revues à pied. Il était manœuvrier et tenait à faire montre de son habileté et de son expérience. Il avait aussi une voix superbe, ce qui est bien plus important qu’on ne se l’imagine.

Le jour de son départ, eut lieu une grande revue d’honneur, à cheval. Tout Saint-Urbain était accouru sur le terrain de manœuvres. Pour cette grande occasion, le colonel avait fait venir un premier piston soliste et une petite flûte également soliste qui firent merveille.

Ce fut le début de Gédéon. Il était là, à cheval, le corps en arrière, le sabre au poing; la musique lui montait à la tête, il eût voulu devant lui une batterie pour la charger, prendre les canons et gagner la croix. Aux fanfares des cuivres se mêlaient le cliquetis de l’acier et l’odeur de poudre. Car on avait tiré des coups de pistolet. Il était ivre, de cette ivresse folle qui fait les héros.

A la fin de la revue, on commanda une charge en ligne, et Gédéon eut la jambe droite si fortement pressée entre son cheval et celui de son voisin, qu’il faillit s’évanouir. Du coup, tout son enthousiasme tomba. Il venait aussi de s’apercevoir que les femmes ne faisaient pas la moindre attention aux simples hussards. Tout au plus daignaient-elles regarder les maréchaux des logis. Tous leurs regards, toute leur admiration se concentraient sur les officiers, qui caracolaient autour de leurs escadrons.

Gédéon était devenu plus froid que marbre, il faisait ses observations. Le régiment était alors en colonne, on commanda un en avant en bataille! Il calcula que pour obtenir cette formation, il n’avait pas fallu moins de CENT QUARANTE COMMANDEMENTS, faits à tue-tête par trente-quatre officiers[C].