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Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval cover

Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval

Chapter 56: LV
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About This Book

A series of comic sketches about cavalry life centers on a young hussar whose days and nights are dominated by the rituals of horse care and stable guard duty. The narrative mixes his rueful reflections, anecdotes of youthful misconduct that prompted his family to send him into military service, and satirical observations on discipline, officers’ attitudes toward volunteers, and the idea of the regiment as a corrective institution. The tone combines burlesque detail with social commentary on soldierly habits and provincial manners.

[C] Le 13e à cette époque avait six escadrons.

Enfin, à deux heures de l’après-midi, après trois heures d’attente sur le terrain et cinquante-cinq minutes de revue, le régiment put regagner son quartier et manger la soupe.

Le soir il y eut une distribution de vin. Gédéon remarqua que chaque homme avait une ration fort inférieure à celle annoncée. On lui expliqua que cela vient des nombreuses mains entre lesquelles elle passe avant d’arriver au hussard.

Les liquides perdent énormément à être dépotés; à passer de chez le fournisseur chez le chef, et du chef au brigadier d’ordinaire, ils s’évaporent plus qu’on ne saurait se l’imaginer.

L’inspection terminée, les gorges chaudes commencèrent.

Le général-inspecteur, qui avait gagné tous ses grades dans l’infanterie, n’était pas cavalier; sa tournure, à cheval, était grotesque, de l’avis même des simples soldats. Quelques-uns assuraient qu’à un changement de front, il avait eu recours à la cinquième rêne.

Même le brigadier Goblot ne craignit pas d’affirmer que, subsidiairement, il montait infiniment moins bien que le grand Buffon.

Gédéon ayant ouvert l’avis que tout le monde ne peut pourtant pas servir dans la cavalerie, ses camarades lui rirent au nez.

Puis un sous-officier lui raconta comme quoi un général commandant l’école de cavalerie de Saumur avait été surnommé Trousquin, parce qu’il n’était pas précisément le meilleur écuyer de l’armée.

Le lendemain de la grande revue, toutes les punitions furent levées, à la grande joie de Gédéon, qui depuis près d’un mois, n’avait pas couché dans ses draps.

On lut ensuite un ordre du jour du colonel, où se trouvait cette phrase: «Le régiment a été à la hauteur de sa réputation; hussards, je suis content de vous.»

Gédéon la traduisait ainsi:

—Hussards, j’espère bien ne pas tarder à passer général; je suis assez content de moi.

Peut-être n’était-ce pas exact, au moins était-ce bien trouvé.

Le soldat n’est-il pas la matière première de la gloire?...

L

Le colonel du 13e hussards a une idée fixe: passer général. Il subit son grade comme une transition nécessaire. On lit sur sa figure l’ennui de la résignation.

Jeune, riche, de la promotion de l’année dernière, il se demande très-sérieusement s’il doit, longtemps encore, moisir sous les épaulettes de colonel.

S’estime l’homme le plus malheureux du régiment, et cela se conçoit: mille hommes sont infiniment plus faciles à conduire qu’un pensionnat de demoiselles, mais il y a huit cents chevaux—sujets aux deux terribles maladies sus-nommées.—Voilà ce qui trouble les nuits du colonel.

Il aime à se dire le père du soldat, sans prétendre que «qui aime bien châtie bien.» Il a les punitions en horreur et exècre les punisseurs. Il punit rarement lui-même, mais alors il sangle serré.

Il n’a jamais compris qu’on fît des dettes, peut-être parce qu’il est riche; est impitoyable pour ceux qui en font, mais flanque à la porte sans commisération les fournisseurs qui viennent réclamer, avec cette seule phrase de consolation: «Il ne fallait pas faire crédit.»

Tout ses galops aux officiers dont il est mécontent commencent ainsi. «Pardieu! j’ai été capitaine aussi, moi...» ou: «Monsieur, lorsque j’étais sous-lieutenant...»

Cette fiction oratoire lui est si familière, qu’il l’emploie même avec les troupiers: «Lorsque j’étais simple hussard, et que j’étais de garde d’écurie...»

—Pardon, colonel, vous oubliez que vous êtes sorti de Saint-Cyr avec le numéro 3.

Ses visites au quartier sont assez rares, et encore le plus souvent se borne-t-il à examiner les chevaux avec le vétérinaire.

Quelquefois, madame la colonelle accompagne son mari. Elle ne manque jamais de demander la levée de punitions, ce qui lui est toujours accordé.

Enfin il autorise et encourage la fantaisie;—au 13e on dit fantasia.

Mais ce mot mérite bien les honneurs d’un chapitre à part.

DE LA FANTAISIE

On appelle fantaisie tout ce qui dans le costume n’est pas absolument d’ordonnance.

Un shako plus bas de forme, un ceinturon plus court, un col plus étroit, des bandes de pantalon plus larges, des bottes vernies, des gants de chevreau, voilà la fantaisie pour les officiers.

Les maréchaux des logis font fantaisie avec une tenue fine en drap d’officier, un képi d’officier sauf le liséré d’or, et des galons qui montent jusqu’aux épaules.

Pour les soldats, faire fantaisie, c’est porter du drap plus fin, des pantalons plus larges, des bottes fines et des éperons à vis.

C’est toujours l’uniforme, mais embelli, revu, enrichi. C’est quelque chose qui diffère de ce que portent tous les autres, une contravention à l’ordonnance, par conséquent.

Telle était dans le principe la signification de ce mot, qui depuis a pris la plus grande extension.

Un sous-officier qui s’en croit, un lieutenant qui punit plus que de raison, un troupier qui se fait toujours mettre à l’ours, un homme qui trotte à l’anglaise, tous ceux-là font de la fantaisie.

La fantasia, au reste, ne prend d’importance que lorsqu’elle est interdite. Alors c’est une rage, une fureur; outre le plaisir intime de se distinguer, on a celui de risquer une punition. C’est une question de chance et d’adresse; un jeu, en un mot.

C’est à qui fera le plus d’extravagances.

Le précédent colonel du 13e ne pouvait souffrir la fantaisie; c’était un terrible Alsacien, troupier de ses éperons à son pompon, et plus dur encore pour les autres que pour lui-même. Il portait des bottes d’ordonnance et se faisait faire des pantalons en drap de troupe; ce n’était pas pour tolérer des superfluités d’uniforme chez les autres. La moindre contravention lui semblait une épigramme amère.

Il fit donc son possible pour bannir la fantaisie. En vain. Soldats, sous-officiers, officiers, résistaient à qui mieux mieux.

Sous le porche du quartier, un sous-officier de planton était chargé d’inspecter minutieusement tout hussard qui se présentait pour sortir, avec ordre de faire faire demi-tour à quiconque n’était pas absolument à l’ordonnance.

Peines et soin perdus. Les coquins changeaient de vêtements en ville.

C’était bien une autre chanson pour les officiers. Lorsqu’ils étaient de service, le contrôle devenait facile, mais comment les atteindre au dehors?

Jusqu’au jour de sa retraite, car il ne passa jamais général, ce terrible colonel chercha vainement un moyen.

Lui-même cependant s’occupait activement de ce qu’il appelait la chasse à la fantaisie; il ne sortait jamais sans avoir dans sa poche un petit bout de ficelle de quarante-cinq millimètres, largeur réglementaire de la bande d’or des pantalons noirs du 13e hussards.

Une bande lui semblait-elle trop large, il appelait l’officier suspecté d’être en contravention et ne dédaignait pas, sa ficelle à la main, de s’assurer de la justesse de son coup d’œil.

S’il eût continué longtemps encore, les lieutenants du 13e porteraient à l’heure qu’il est une bande de drap noir sur un pantalon d’or.

LII

Une tête un peu ronde, des moustaches et des cheveux blancs, ont valu au lieutenant-colonel du 13e le surnom de la boule d’argent.

Jusqu’à ces jours passés, il espérait devenir colonel. Il ne l’espère plus. On vient de lui envoyer la croix d’officier de la Légion d’honneur.—Chacun sait ce que parler veut dire. C’est une fiche de consolation avant la retraite.

Un lieutenant facétieux qui ne lui a jamais pardonné certains huit jours d’arrêts, a prétendu que ce n’était pas la croix du bon larron.

Le lieutenant-colonel n’est riche que de trois filles; chaque matin il sort à cheval avec l’une d’elles, vêtue en amazone. Quelquefois il attelle ses deux chevaux à une voiture qu’il acheta d’occasion après certaine lettre reçue de Paris, où on lui disait encore d’espérer.

Il vient au quartier le moins possible, encore trouve-t-il que c’est trop. C’est aussi l’avis des hussards.

Dernièrement, pendant une absence du colonel, il a commandé le régiment par interim. Ce fut dur. Heureusement il n’a pas en main le tableau d’avancement.

Depuis qu’il est officier de la Légion d’honneur, sûr de sa retraite par conséquent, il émet toujours et en toutes circonstances, respectueusement, un avis diamétralement opposé à celui du colonel.

Ne lui parlez pas de fantaisie, il l’a en horreur et prétend que c’est pour l’armée un germe de corruption et de démoralisation.

*
* *

Le grade de chef d’escadrons, dans la cavalerie, correspond à celui de chef de bataillon dans l’infanterie. En s’adressant aux uns et aux autres on dit: mon commandant.

Il y a deux chefs d’escadrons au 13e. L’un est jeune, riche, beau cavalier, porte fièrement un grand nom, c’est un des généraux de l’avenir. L’autre est vieux, il s’attend tous les jours à être mis à la retraite.

Le premier est le type achevé du brillant militaire: il va beaucoup dans le monde, où il a le plus grand succès. Ses chevaux, ses uniformes, les livrées de ses gens sont tenus avec une correction digne d’un grand seigneur anglais. Fait de fréquents voyages à Paris, a des amis au ministère, est garçon.

Fait exactement son service, mais jamais de zèle. Ne paraît au quartier que lorsqu’il y est forcé. Change de gants deux fois par jour quand il est de semaine. Très-doux pour les simples hussards, sangle dur les sous-officiers, et avec les officiers est roide comme la justice.

Excellent théoricien, manœuvrier habile, il pèche par la voix. Son organe est grêle et pointu; mais, comme Démosthènes, il espère triompher de cette difficulté, et s’est logé hors la ville pour pouvoir s’exercer aux commandements dans son jardin, sans effrayer ses voisins ni troubler leur repos.

Le vieux chef d’escadrons n’a jamais eu de chance. Ne riez pas, c’est la vérité, seulement il en abuse. Il a vu tous ses contemporains lui passer sur le corps, et cependant son caractère ne s’est pas aigri; il est toujours ce qu’il était il y a trente ans—le plus gai des sous-lieutenants.

Adore les charges militaires qui font tant rire tout ceux qui n’en sont pas l’objet, et pour trouver un peu de gaieté recherche la société des jeunes officiers.

C’est lui qui, faisant un jour fonction d’aide de camp près d’un maréchal qui avait le malheur d’être le plus triste des écuyers, s’amusait à imiter—à s’y méprendre—le bruit éclatant que font les chevaux lorsqu’ils vont ruer. Le maréchal se retourna un peu ému:

—Prenez garde, messieurs, dit-il aux officiers de l’escorte, prenez garde, tenez bien vos chevaux.

Dieu sait les rires. Mais imaginez une douzaine de charges de ce genre, toujours ébruitées, et vous ne serez pas surpris du peu de chance du commandant.

Il est du dernier bien avec tous les généraux actuels, beaucoup ont été ses collègues à Saumur; il les tutoie et ils le tutoient, ce qui n’empêche qu’il aura sa retraite bientôt. On dit qu’il n’est pas sérieux.

Jamais cependant soldat plus soldat ne ceignit un ceinturon.

Il jure comme un diable après le service: tout retombe sur lui, il a un mal de chien; mais s’il est libre un seul jour, il s’ennuie à périr. Hiver comme été, tous les matins à six heures, il est debout, habillé et rasé. De semaine ou non, on est bien sûr, quand sonne le pansage, de le voir arriver au quartier. Il y vient, assure-t-il, pour savoir la nouvelle et prendre un peu l’air; il en profite pour prendre la goutte.

Les soldats l’adorent, les officiers le chérissent, il est aimé de tous; mais c’est parfois un malheur d’avoir trop d’amis.

*
* *

Plus dissemblables encore sont les deux adjudants-majors, qui de semaine chacun à leur tour font la police du quartier.

L’un est froid, triste, presque doucereux, et ne jure jamais. Rarement il ouvre la bouche, mais c’est toujours pour punir. On le craint comme le feu, il a été surnommé pince-sans-rire ou tape-sec. Son grand bonheur est de lutter de ruse avec tous les carottiers possibles. Il fait le désespoir des marchegis et des brigadiers de semaine, et se promène toutes les nuits pour surprendre les gardes d’écurie endormis.

L’autre est une tempête. Tous ses mots il les ponctue de deux jurons—lorsqu’il n’est pas en colère. Il ne vous adresse jamais la parole sans débuter par quatre ou cinq grosses injures. Son mot d’amitié quand il est content d’un troupier est: affreux rossard. Mais là se bornent ses fureurs, il ne punit presque jamais, et son collègue va jusqu’à prétendre qu’il gâte le métier d’adjudant-major.

Sa carrière militaire n’a été qu’une longue épreuve, qu’une série de passe-droits. Jamais il n’a passé qu’à l’ancienneté, il ne connaît le tour de faveur que par ouï-dire. Il a été quatorze ans maréchal des logis chef, avant d’arriver à la lieutenance; aussi l’épaulette de capitaine est-elle son bâton de maréchal. C’est peut-être le dernier troupier fini de l’armée française.

Son grand épouvantement est sa retraite qui approche; que fera-t-il une fois pékin?

—Sacré mille nom de nom de tonnerre de s. n. d. D!, s’écrie-t-il quelquefois, je suis f...ichu le jour où on me fendra l’oreille.

Que cette pittoresque locution, qui d’ordinaire s’applique aux chevaux réformés, ne surprenne pas. Le capitaine adjudant-major a transporté dans la vie privée toutes les expressions de la cavalerie.

Sa main gauche est la main de la bride, il ne dit ni la gauche ni la droite, mais bien le côté montoir et le côté hors montoir. Si on lui résiste, il prétend qu’on se cabre ou qu’on rue à la botte; un homme qui devient fou a perdu ses étriers.

Ne lui demandez jamais de vous indiquer votre chemin, il vous donnerait, des renseignements de ce genre:

Faites sentir l’éperon, un demi-tour, rendez la main; à la hauteur de la première rue, côté montoir, la botte à gauche, rendez, et au trot, en avant...

C’est lui qui, furieux, un jour que son déjeuner était en retard, disait à sa femme:

—Cré nom! on ne donne donc pas la botte, ici!

Mais le capitaine a beau hérisser ses moustaches, il n’a jamais réussi à effrayer sa femme, qui est, à ce qu’il prétend, bon cheval de trompette et n’a pas peur du bruit; on dit même qu’elle le fait trotter très-doux.

Comme signe particulier, Gédéon remarqua que lorsque le capitaine était très-irrité, il ne fumait pas ses cigares, il les mangeait.

Il y a encore, en ce moment, au 13e, un adjudant-major supplémentaire. C’est un officier d’état-major qui fait dans la cavalerie ses deux années de stage réglementaires.

En un an Gédéon ne l’aperçut pas dix fois. On savait seulement qu’il montait tous les jours à cheval avec le capitaine-instructeur; cavalier plus que médiocre, il aspirait à devenir écuyer.

Il traîne mélancoliquement le boulet de son ennui, considère Saint-Urbain comme un lieu d’exil, et porte des lunettes.

*
* *

Par une curieuse exception qui prouve bien que le 13e hussards n’est pas un régiment comme les autres, le gros-major est sec comme un clou. Cette maigreur est même la source d’une foule de plaisanteries toutes plus originales les unes que les autres.

*
* *

Chacun des cinq escadrons du 13e hussards a deux capitaines. Un en premier, un en second. En tout dix pour le régiment.

Le capitaine-commandant désire passer chef d’escadrons. C’est tout naturel. Pour son avancement, il compte sur son escadron comme le colonel sur son régiment; aussi s’occupe-t-il beaucoup de ses hommes. C’est lui qui chaque jour ordonne dans les chambres des revues, tantôt d’un effet, tantôt d’un autre.

Son bras droit est le maréchal des logis chef.

Avoir un bon chef est un vrai quine à la loterie pour un capitaine, et on sait si les quines sont rares. Peut-être y a-t-il cette raison qu’il est extrêmement dangereux d’être un très-bon marchef, on a trop l’air d’être créé pour l’emploi, et le capitaine est capable, autant par affection que par égoïsme, de ne pas mettre tout l’empressement possible à faire avancer son bras droit.

La revue des chambres par le colonel est l’affaire capitale du capitaine-commandant. Ces jours-là, il est comme un hérisson, surtout s’il croit avoir trouvé quelque combinaison nouvelle pour disposer la charge des hommes, c’est-à-dire leurs effets, combinaison qui doit produire un agréable coup d’œil.

Les jours de revue des chambres, le capitaine tracasse les lieutenants, qui embêtent les maréchaux des logis, qui bousculent les brigadiers, qui bloquent les hussards. Tout est ricochet au 13e.

—Sacredieu! je ne puis pourtant tout faire par moi même, et être partout.

Tel est le refrain du capitaine-commandant.

Il n’y a au 13e qu’un seul capitaine insouciant, celui du 4e escadron. Il ordonne peu de revues, et dit à tout propos: Je m’en bats l’œil. Chose surprenante! ses hommes sont tout aussi bien tenus que les autres.

Gédéon n’a jamais connu son capitaine en second. Il est détaché; c’est sa spécialité. En remonte, en mission, en fonction extraordinaire. Il écrit de temps à autre à ses collègues du régiment, pour savoir si le 13e est toujours en garnison dans la même ville.

On dit qu’il est très-appuyé d’en haut. Voilà deux ans qu’il habite Paris, on le rencontre presque tous les jours, de cinq à six, au Helder.

LIII

Bien que le 13e hussards soit peut-être l’endroit du monde où l’argent—le tyran du siècle—a le moins de valeur réelle et de prestige, les officiers sont cependant divisés en deux classes bien distinctes:

Ceux qui sont riches, et ceux qui ne le sont pas.

Au 13e, l’officier qui n’a que sa solde est plus malheureux, cent fois, que les maréchaux des logis.

Lorsqu’il a payé sa chambre, sa pension, le tailleur, le bottier, le sellier, l’armurier et dix autres fournisseurs, il ne lui reste plus un sou pour aller au café, pour fumer quelques cigares, pour faire un peu de fantaisie, etc., etc.

Et même payer les choses indispensables lui est matériellement impossible, ce qui fait qu’il garde son argent pour le superflu, qui est le véritable nécessaire.

Alors il fait des dettes!

Or, l’officier qui s’endette est à peu près perdu, au 13e s’entend. Son avancement est entravé, brisé!

Il n’ira pas à Clichy, mais que d’ennuis, de tracasseries! Puis viennent les oppositions. Et lorsque la solde entière était insuffisante pour joindre les deux bouts, la solde diminuée des retenues ne suffit pas davantage.

Le colonel ne badine pas avec les dettes. N’a-t-il pas fait une fois manger à l’ordinaire des sous-officiers un lieutenant que serraient de trop près ses créanciers? On a vu, pour ce motif, des officiers mis en demi-solde.

Choisir la cavalerie lorsqu’on n’a pas une famille riche, est un trait d’insigne folie: la solde est insuffisante, quoi qu’on fasse. Outre qu’on est malheureux comme les pierres, l’avancement même devient un désastre.

Changer de régiment, passer des lanciers dans les dragons, des hussards dans les chasseurs, est une véritable ruine. Tout est perdu de l’ancien uniforme, il faut s’équiper à neuf. On ne peut utiliser que deux objets, le col et les bottes.

Après trois avancements de ce genre, un officier de fortune, c’est-à-dire sans fortune, est obéré pour toute sa vie. Jamais il ne s’en tirera, à moins d’un mariage. Et on ne trouve pas si aisément à contracter.

Mais presque tous les officiers du 13e hussards sont riches, ou du moins ont quelque chose de chez eux. Quatre ou cinq ont plus de vingt mille livres de rente, deux viennent au quartier en tilbury quand ils sont de semaine.

Ils font donc peu ou point de dettes, et se soucient fort peu de l’état des fournisseurs qui leur a été laissé par les officiers qu’ils ont remplacés à Saint-Urbain.

Cet état est un document précieux que se transmettent les régiments lorsqu’ils changent de garnison. Tous les marchands de la ville y sont portés avec des notes détaillées à côté de leur nom.

Ce legs, essentiellement utile, devient pour les nouveaux venus un indispensable guide des étrangers, bien autrement renseigné que les livrets Joanne.

Voici un extrait textuel de celui qu’avaient reçu à leur arrivée les officiers du 13e.

VILLE DE SAINT-URBAIN

TABLE ALPHABÉTIQUE DES FOURNISSEURS

Ambroise,—limonadier.—Mauvaises consommations.—Crédit faible.

Ballandard,—table d’hôte.—On y a renoncé. Les cuirassiers ont failli y être empoisonnés.

Carajou,—chambres meublées.—Appartements bien tenus, pas de crédit. A éviter.—Pas de liberté, sous prétexte que la maison est une maison honnête.

Dufourneau, pension et chambres.—A fait avoir du désagrément à deux officiers.

Jubot,—tabac.—Cigares secs, crédit.

Moos,—limonadier.—Crédit tant qu’on veut, mais se méfier. Réclame. Marque les consommations avec une fourchette à sept dents...

LIV

Riches ou pauvres, les officiers du 13e s’ennuient. C’est leur principale distraction.

Lieutenants et sous-lieutenants pestent quand ils sont de service, et pestent encore quand ils n’en sont pas.

Ils regrettent leur dernière garnison—on y était si bien! Ils souhaitent une nouvelle résidence; sans doute on s’y trouvera mieux; la pire de toutes est celle où on est: c’est convenu.

Quand ils ont monté à cheval, fait l’absinthe, déjeuné, fait le café, la disette commence.—Garçon! l’Annuaire!

—Monsieur, il est en mains, et retenu après; je vais le retenir pour vous.

Il faut avouer que cet Annuaire est un précieux passe-temps. On ne lui laisse pas une minute de repos. Le propriétaire du Café militaire de Saint-Urbain compte dans ses frais généraux quatre Annuaires par an, usés à force d’être feuilletés.

Là on voit les mutations, l’avancement; on suit pas à pas d’anciens camarades, des amis: c’est le livre des vingt-cinq mille adresses de l’armée.

Deux officiers se rencontrent au café, n’importe où, ils se connaissent à peine, l’Annuaire sera leur trait d’union. Ils causent cinq minutes, puis:

—Garçon, l’Annuaire!

Un jour, à Saint-Urbain, imaginez-vous que ce diable d’Annuaire fut volé au café. Par qui? C’était bien sûr un méchant tour de quelque fourrier. Il fallut quatre jours pour le faire venir de Paris; on l’avait cherché inutilement quarante-huit heures: total six jours. Jugez si l’ennui redoubla, c’est-à-dire qu’on ne savait plus à quel saint se vouer. Ah! si on avait pincé le fourrier!

Mais voilà que, le nouvel Annuaire arrivé, on retrouva l’ancien. Le cafetier se gratta le nez:

—Je suis sûr, dit-il, que c’est un tour de ces messieurs pour avoir deux Annuaires.

Après l’Annuaire le cancan du jour:

—Savez-vous que la femme du capitaine Jean: a dit la femme du lieutenant Pierre que la femme du capitaine Paul avant son mariage...

—Eh bien?

—Hum!...

—Ah bah!

Ce diable de propos parti on ne sait d’où, met le 13e en révolution. Il y a deux camps bien arrêtés, l’un pour, l’autre contre. Ceux du camp pour ont parlé d’écrire pour avoir des renseignements. Les deux partis se disputent la femme du lieutenant-colonel, qui est neutre; on a cherché à la faire parler; elle a gardé un silence prudent que chacun interprète à sa fantaisie.

—Que le diable emporte les femmes! s’écrie le lieutenant Grognon, elles feraient battre des montagnes; on devrait interdire le mariage aux militaires comme aux prêtres.

Lieutenant, ne vous fâchez pas!
Ne vous fâchez pas!
Ne vous fâchez pas!

Chantonnent trois ou quatre jeunes officiers. Ce refrain est une scie organisée contre le lieutenant Grognon, lequel a un caractère en brosse, et trouve toujours moyen d’être en colère contre quelqu’un ou quelque chose.

Le lieutenant Grognon est seul de son bord et de son opinion, depuis le départ du lieutenant Susceptible, mis à la retraite.

C’est lui qui racontait ainsi l’histoire de sa dernière affaire:

—J’entre dans un café, un monsieur y entre aussi. Je demande une demi-tasse, il demande une demi-tasse. J’appelle le garçon, il l’appelle; je sucre mon café, il sucre le sien. Vous comprenez que la moutarde me monte au nez. Je prends ma petite cuiller, il prend la sienne; je remue mon café, il remue le sien. Je bouillais de colère. Je le regarde, il me regarde; enfin je verse mon petit verre dans ma tasse, il verse son petit verre dans sa tasse, mais d’une façon si impertinente et si grossière, que, ma foi, je n’y tins plus. Nous nous battîmes, je le blessai. J’en eus regret cependant, car, devenus amis, il me jura toujours n’avoir jamais eu l’intention de m’offenser.

Le lieutenant Grognon a, lui, la fantaisie en horreur.

—L’ordonnance, grogne-t-il souvent, je ne connais que ça.

—Mais cependant, lui disent les autres officiers pour aller dans le monde?...

—Je n’y vais pas. On est soldat ou on ne l’est pas. J’ai toujours des bottes d’ordonnance, moi.

—Lieutenant, couchez-vous avec?

Il sort furieux.

Son ennemi intime est le sous-lieutenant élégant, le roi de la fantaisie au 13e. Celui-là fait venir ses pantalons de chez Tribout, de Saumur, le bon faiseur. Il prend ses bottes chez Jayez, de Saumur, également le bon faiseur; ses schakos lui arrivent de chez Koski, de Paris, toujours le bon faiseur.

Souvent le soir, au risque d’attraper huit jours d’arrêts, car le colonel est intraitable sur cet article, il se met en bourgeois, afin d’essayer de délicieuses redingotes et des gilets exquis qu’un lui envoie de Paris.

Ce sous-lieutenant n’a de rival en élégance, au régiment, que le capitaine du 5e escadron; mais il l’emporte de beaucoup pour les avantages extérieurs. Jeune, joli garçon, il est grand et admirablement proportionné, et lorsqu’aux jours solennels il serre de deux crans le ceinturon qui le coupe en deux, sa taille, au dire des dames de Saint-Urbain, tiendrait dans les dix doigts.

Le capitaine du 5e escadron, lui, frise la quarantaine, ses cheveux blanchissent aux tempes, et l’on sait, à n’en pas douter, qu’il teint ses moustaches, toujours si noires et si brillantes, soigneusement cirées et encore fort longues, bien que le colonel lui ait demandé le sacrifice de quelques centimètres.

De plus, malgré tous ses efforts pour combattre l’obésité, il prend du ventre, et c’est à grand’peine qu’il le contient dans une ceinture-corset, que chaque matin son brosseur a toutes les peines du monde à serrer. Longtemps cette idée de corset a été repoussée par les amis du brillant capitaine, mais après deux ou trois expériences ils ont dû se rendre à l’évidence.

Lorsqu’il est en grande tenue, serré, sanglé, étranglé dans son uniforme—et son corset—le capitaine est dans l’impossibilité de faire le moindre mouvement, il ne peut ni se baisser, ni courir, ni même allonger la jambe, tant son pantalon bien tendu est fortement sollicité d’en haut par les bretelles, d’en bas par les sous-pieds.

Tout le régiment rit encore de la dernière mésaventure de l’élégant capitaine.

Un beau dimanche, dans l’après-midi, après une revue à pied, il traversait la cour du quartier, lorsqu’il laissa tomber son porte-monnaie qui ne renfermait pas moins de 500 francs ce jour-là.

Cet accident consterna le capitaine. Comment faire en effet? se baisser simplement et ramasser le maudit porte-monnaie?... impossible. Appeler un hussard pour lui demander ce service? impossible encore. C’était vouloir se couvrir de ridicule. Cependant il ne se sentait pas le courage d’abandonner ainsi 500 francs qui pouvaient lui revenir, c’est vrai, mais qui couraient aussi grand chance d’être à tout jamais perdus.

Debout, au milieu de la cour, il considérait d’un œil morne son fatal porte-monnaie. Il eut un instant l’idée de le ramasser. Il essaya de se baisser, en avant d’abord, puis de côté, puis en écartant les jambes. Vains efforts. Trois sous-lieutenants qui l’observaient de loin avaient parié qu’il allait s’éloigner abandonnant l’objet perdu, lorsqu’il lui vint une idée sublime.

Il poussa du pied le porte-monnaie doucement, puis plus fort et, de petites poussées en petites poussées, il le roula hors du quartier d’abord, puis tout le long de l’avenue, puis enfin jusqu’au Café militaire, où il le fit ramasser par un garçon.

Bien d’autres anecdotes encore charment les disettes du Café militaire, égayées par les calembours terribles des deux lieutenants atteints de cette affreuse maladie.

On épuise aussi le répertoire des souvenirs, variations éternelles sur l’air populaire de T’en souviens-tu? on parle de Saumur, de Saint-Cyr, de ce bon temps où l’on était si malheureux.

Les longues histoires n’y sont pas précisément goûtées, on les redoute; et l’officier conteur a tout le mal imaginable à se constituer un petit auditoire.

Depuis longtemps les fanfaronnades n’ont plus cours, et un certain capitaine Vantard, qui arriva, il y a cinq mois environ, au 13e, voyant combien peu il avait de succès, eut le bon esprit de discontinuer les récits du ses aventures et exploits.

Un mot avait suffi pour éteindre sa verve si brillante:

—Oui, s’écriait-il un jour, en guise de péroraison, je puis me vanter d’avoir traversé l’Europe l’épée à la main.

—Tudieu! exclama un lieutenant, vous deviez avoir le bras furieusement las.

Quand il pleut, que l’ennui est trop féroce, que tout est épuisé, on fait des réussites, mot honnête pour dire qu’on se tire les cartes.

Mais les flâneurs obstinés restent seuls au café ces jours-là, les autres se résignent à courir à leurs affaires ou à leurs plaisirs.

Voici un capitaine qui tourne des échiquiers; celui-ci fait de la tapisserie: ils sont mariés. L’un bûche la théorie, l’autre dessine, pour lui et les autres, des plans de reconnaissance:—deux piocheurs.

Ce lieutenant ne vise rien moins qu’à faire changer l’uniforme de la cavalerie; il dessine et colorie des costumes qu’il expédie régulièrement au ministère de la guerre.

Il y a encore l’officier permuteur et le sous-lieutenant romanesque. Ouvrez le Moniteur de l’armée, et vous verrez le nom du premier:

«Un lieutenant du 13e hussards, de la promotion de 65, désire permuter avec un de ses collègues, soit de l’infanterie, soit de la cavalerie, en Afrique ou en France.»

Voilà six régiments que fait déjà l’officier permuteur; ses amis prétendent qu’il cherche un escadron où il n’y ait pas de capitaine.

Le sous-lieutenant romanesque ne sort pas de Saint-Cyr; il y eût perdu ses illusions. Il abuse des cabinets de lecture et compose des vers qu’il communique à son collègue le mélomane.

Ce capitaine est à perpétuité l’ami de mesdames les artistes dramatiques du théâtre de Saint-Urbain. La Dugazon, surtout, a toutes ses sympathies. On le sait.

Ce lieutenant est bourgeois, très-bourgeois. Il est, dit-il, soldat malgré lui, uniquement parce qu’on lui a forcé la main; c’est pour cela peut-être qu’il est très sur la hanche avec les pékins.

Je vous présente le lieutenant qui cherche à se marier—rien de la maison de Foy.

Voici enfin bon nombre d’officiers qui vont dans le monde; brillants danseurs au bal, ils passent la journée à faire des visites.

Je dois le déclarer, si j’étais marié, je tiendrais fort en suspicion MM. les officiers du 13e hussards, surtout après une lecture approfondie de Stendhal.

Mais ceci n’est pas une physiologie..... les types aujourd’hui se fondent, disparaissent; demain ils ne seront plus.

Jadis, en endossant l’habit militaire, on se croyait forcé d’adopter un code de convention, des opinions, des usages, des façons de penser, des ridicules de tradition.

Chacun est soi, aujourd’hui, chacun a son caractère propre, ses défauts ou ses qualités.

Ce qui faisait dire à un commandant retraité, ami de Gédéon:

—Les militaires à présent sont exactement semblables aux pékins, excepté que les pékins ne seront jamais militaires.

LV

L’adjudant porte la tenue d’officier, un képi d’officier, des épaulettes d’officier, on dit en lui parlant: «Mon lieutenant.»—Et cependant il n’est que le premier des sous-officiers.

Son surnom vous dira combien est dur son métier, on l’appelle le chien du régiment.

Sa seule consolation est de penser qu’il ne tardera pas à passer officier pour de bon.

—Et il ne sera pas trop tôt, s’écrie-t-l; c’est embêtant, à la fin, de n’être ni chair ni poisson.

*
* *

Le maréchal des logis chef, dont le grade correspond à celui de sergent-major dans l’infanterie, est la pierre angulaire de l’escadron.

Le rapport est la grande affaire de sa matinée.

Ensuite on l’attend avec impatience à l’escadron pour connaître l’ordre du jour.

Enfin, en moyenne, l’adjudant-major fait sonner au marchef au moins une fois par heure.

Après son service actif vient sa comptabilité; c’est lui qui tient en partie double les états de linge et chaussures et le grand livre des punitions.

Il doit savoir pourquoi le hussard Bardouillet a été collé au bloc par le brigadier Goblot, et pourquoi l’administration n’a livré que cent quarante-neuf draps au lieu de cent cinquante.

Il est aidé dans sa besogne par deux fourriers, un brigadier et un maréchal des logis. Ce sont les comptables, ou gratte-papiers, ou buveurs d’encre.

Outre la responsabilité de tout le service, le marchef a en maniement les fonds de l’ordinaire. Là véritablement est le souci et le danger.

Hélas! on a vu des chefs, plus étourdis que coupables, emprunter à leur caisse... Au régiment comme dans le civil, ça s’appelle manger la grenouille. C’est grave.

Du matin au soir, le marchef se plaint de ses fourriers qui, à l’entendre, ne font absolument rien et lui laissent toute la besogne sur le dos.

Les fourriers, de leur côté, affirment que leur marchegis, qu’ils appellent le double, est un flâneur déterminé.

Tous les chefs mangent ensemble avec les adjudants, ils ont la main sur les autres sous-officiers.

De tout temps le fourrier a été le sous-off le plus ficelé du régiment. Il fait fine taille et fantaisie, porte des bottes fines et des pantalons d’une largeur exagérée. Le maître tailleur, qui est bien avec lui, confectionne à son intention des dolmans dont la poitrine est rembourrée outre mesure, ce qui est à la fois élégance et importance.

—Il n’est pas surprenant, disent les autres maréchaux des logis, que le fourrier soit si bien mis, il se fait un fourbi incroyable.

Le comptable, en effet, a la réputation d’être pillard;—c’est celle de tous les gens qui alignent des chiffres petits ou gros. Il gratte, assure-t-on, sur les ressemelages et les réparations, et a la spécialité de faire sauter des rations de pain.

Le fourrier est le Lovelace du régiment. Le 13e s’enorgueillit, à juste titre, de quatre beaux fourriers.

Outre ses conquêtes extérieures, il fait une cour assidue à la demoiselle du café des sous-officiers, dite la grande cafetière. Cette plaisanterie est de tradition.

Chaque soir il cause avec elle une demi-heure au moins en faisant marquer ses consommations, et dans la journée, pendant que les autres sont occupés au pansage, il trouve encore le moyen de venir faire avec elle un petit bout de causette.

Les bouquets de violettes et les poulets brûlants rentrent dans ses attributions; encore ne s’en tient-il pas toujours à la vile prose. Il versifie et compose des romances auxquelles le chef de musique daigne adapter des airs.

C’est à un brigadier-fourrier que le régiment doit la fameuse chanson du 13e, chantée un soir de gala, à la table même du colonel.

La grande prétention du fourrier est d’avoir été un civil un peu chic. Aussi il affecte des goûts peu militaires. Il n’est que comptable à ce qu’il prétend, et est fier de sa main superbe.

Quatre fois par an, le marchef et ses fourriers ont une besogne extraordinaire, c’est lorsqu’il s’agit de régler la feuille de décompte trimestrielle.

Comme de raison, ils attendent toujours au dernier moment, et c’est dans la nuit qui précède le décompte que se fait ce difficile travail.

Cette nuit-là, le brigadier d’ordinaire doit à son chef un paquet de bougies, le café, et une bouteille de rhum.

Outre ses fourriers, le marchef s’adjoint ordinairement un surnuméraire—un scribe. C’est quelque fils de famille, engagé volontaire, hussard intelligent mais paresseux, qui obtient ce poste envié. Pour s’exempter de service, il est tout heureux et tout aise de faire les courses et de bourrer les pipes des comptables.

Si le marchef a un capitaine criard, son poste n’est pas tenable. Alors il scie le dos à ses fourriers, et est au plus mal avec tous les sous-officiers de son escadron.

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* *

Les maréchaux des logis, qui sont les sergents de la cavalerie, se partagent en deux camps:

Les saumuriens, qui ont gagné leurs galons en deux ans à l’école de Saumur;

Les régimentaires, qui n’ont jamais quitté le 13e.

Les premiers sont ferrés à glace sur la théorie, les seconds ont la prétention d’être infiniment plus troupiers.

Cette très-petite rivalité n’altère en rien la bonne intelligence.

Le sous-officier du 13e hussards a deux grands défauts: il se coiffe trop sur l’oreille et n’est pas assez ennemi de la pose et de l’épat.

Il a aussi la fâcheuse habitude de porter des pantalons démesurément larges et de serrer de quatre ou cinq crans de trop son ceinturon, ce qui fait faire à son dolman des plis affreux dans le dos.—Mais ainsi le veut dame fantaisie.

La passion du maréchal des logis pour l’absinthe est un bien autre mal. Le colonel a déjà essayé de proscrire des cantines cette Locuste verte, mais une persévérance patiente, infatigable, plus forte que sa volonté, l’y a toujours ramenée.

—Que je sais bien, dit le brigadier Goblot, que l’absinthe elle n’est autre qu’une décoction de gros sous, mais tant pis, une fois qu’on a mis le nez dans ce diable de vert-de-gris, on voudrait y fourrer la tête.

Le maréchal des logis aime encore le vin blanc le matin, la goutte en montant à cheval, le café en sortant de table, la bière dans l’après-midi, le vin chaud et le punch le soir.

Ainsi pris entre le quartier et le café, entre la partie de bésigue et le rendez-vous d’amour, il n’a pas une minute à lui. Sa vie se passe à résoudre ce problème difficile, de mener de front le service et les plaisirs.

Le sous-officier oublieux y perd la tête; mais celui-là ne marche jamais sans son calepin qui lui tient lieu de mémoire. Pêle-mêle il y inscrit toutes ses affaires, son existence y est notée heure par heure, un feuillet serait sa biographie...

Donc arrachons-en un au hasard:

Samedi.30 mars.—Descendu la garde...

Dimanche.31 mars.—Pris la semaine—touché le prêt—été voir Angélina, découché—pas vu, pas pris.

Lundi.1er avril.—Fait avancer la soupe—rien de nouveau à la botte—elle n’était pas chez elle.

Mardi.2 avril.Elle était chez son amie—deux jours de bloc à Mercaillou—gagné dix consum à Gentil.

Mercredi.—3 avril.—Fait faire les crins aux chevaux—emprunté cinq francs et un gigot au brigadier d’ordinaire—perdu l’absinthe—soupé avec Angélina—rentré en retard.

Jeudi.—4 avril.—Attrapé huit jours—Gentil a vu un fantassin entrer chez elle—rien de nouveau—promenade à cinq heures.

Vendredi.—5 avril.—Trouvé chez elle un képi de voltigeur—je m’en doutais—été voir son amie—rentré en retard.

Samedi.—6 avril.—Touché le prêt—à midi revue de détail—rencontré chez elle un sergent, j’en étais sûr—accepté une partie de billard—je lui gagne le gloria.

Dimanche.—7 avril.—Rien de nouveau—descendu la semaine—bloqué—consulté le docteur.

Lundi.—8 avril.—Entré à l’hôpital...

Le vieux sous-of grognard et brisqué n’existe plus au 13e; le dernier fut celui qui, s’arrêtant un jour devant la salle de police, épelait l’inscription placée au-dessus de la porte:

—S, a, l, sal, disait-il, l, e, le, salle... On voit bien que ces voleurs de peintres sont payés tant à la lettre qu’ils en collent en plus; faudra que j’en parle à l’adjudant.

Ce vieux cocardier était le meilleur enfant du régiment, se laissant punir plutôt que de bloquer un homme. Il faisait tenir son calepin par quelque engagé volontaire de son peloton.

Le maréchal des logis rageur est assez commun au 13e; on y trouve aussi le punisseur: ce dernier arrive toujours de Saumur. Il fait du zèle...

Presque tous les sous-officiers savent qu’ils peuvent passer officiers, peu l’espèrent. C’est si long. Il ne faut pas moins, en moyenne, de dix ans de grade et de bonne conduite.

Si maintenant on voulait se faire une idée exacte de la puissance de l’épaulette, de l’influence presque incroyable du grade, il faudrait voir un maréchal des logis le jour où il passe sous-lieutenant.

A midi, c’est un sous-officier comme les autres, bon garçon, insouciant, un peu casseur...

La nomination arrive.

A midi et une minute, c’est un autre homme. Il est officier, jamais il n’a été autre chose; il est grave, presque sévère.

La baguette magique de l’ambition l’a touché; il calcule déjà à quel âge il pourra bien être colonel.

Quant à ses anciens camarades, il ne les connaît plus. Un abîme les sépare.

On en a vu, le lendemain de leur promotion, bloquer impitoyablement l’ami qui la veille a partagé leur matelas à la salle de police.—C’est, il est vrai, une exception.

*
* *

Le brigadier est un caporal à cheval: mêmes galons, mêmes prérogatives.

Il est le trait d’union entre la troupe et le corps des officiers, le premier anneau de cette chaîne hiérarchique qui unit le simple soldat au maréchal de France.

Mais tandis que le caporal commande simplement quatre hommes, le brigadier commande quatre chevaux, ce qui explique ses airs de supériorité.

Au 13e, on ne compte que par chevaux, le cavalier passe par-dessus le marché.

Le brigadier, de sa nature, est bon enfant et pas fier avec les hussards, très-disposé par tempérament à accepter une politesse de tout un chacun—en dehors du service, s’entend.

Il n’y a d’insupportables que ceux qui ont la certitude de ne jamais passer maréchaux des logis.

Cette triste conviction les porte souvent à commettre des abus de pouvoir, moins par méchanceté que pour se prouver à eux-mêmes leur puissance.

Ils ont la susceptibilité de la sensitive et ne transigent jamais avec leur dignité. Ils sont intraitables à l’endroit du salut, l’exigent à cinq pas, et voudraient qu’on en fît un cas de conseil.

Enfin, ils ne peuvent souffrir les engagés volontaires.

Revenons au commun des martyrs, c’est bien le nom des brigadiers.

S’ils deviennent farouches, c’est qu’ils sont de semaine.—Ce genre de service produit le même effet à tous les grades.—En ce cas, pour s’éviter une punition, ils sont capables de bloquer tout l’escadron. Heureusement le brigadier ne peut que deux jours de salle de police ou quatre jours de consigne à la fois.

Il en est un pourtant, heureux entre tous, qui est envié, entouré, flagorné... c’est le brigadier d’ordinaire.

Celui-là est chargé de la tamponne de l’escadron, et fait le prêt tous les cinq jours. Il va à la provision, et règle avec les fournisseurs.

Il est au mieux avec le boucher, qui l’invite à dîner, et avec l’épicier qui lui offre la goutte, et lui fait présent de boîtes de chocolat pour sa particulière.

Outre le sou pour franc qui lui revient presque de droit, il fait, dit-on danser l’anse du panier de l’escadron. Ah! si le capitaine le savait!

Les maréchaux des logis lui font deux doigts de cour, sachant bien qu’au besoin il ne leur refusera pas une légère avance sur le prêt, et le chef a parfois de longues conférences avec lui.

Les brigadiers du 13e doivent, en partie, leur célébrité au rapport que l’un d’eux fit un jour à l’adjudant-major.

—Qu’y a-t-il aujourd’hui? avait demandé cet officier.

—Rien de nouveau à la botte, mon capitaine.

—Très-bien, allez.

—Capitaine, excusez-moi, c’est que...

—Quoi encore?

—C’est que... il y a que le hussard Castagnol a eu la jambe cassée d’un coup de pied, et qu’il y a un cheval qui s’est tué, et qu’il y a que le maréchal des logis de semaine a eu une attaque de choléra, et que le vétérinaire a fait conduire à l’infirmerie un cheval qui avait le farcin, et que le feu il a failli prendre à l’écurie.

—Et vous dites, brigadier, qu’il n’y a rien?

—Non, mon capitaine. Sauf ça... rien de nouveau à la botte.

LVI

—Fut-il jamais, disait Gédéon, existence plus triste et plus monotone que la nôtre! chaque jour se succède exactement copié sur celui de la veille; qui a vécu une journée sait d’avance quelle sera toute sa vie. On se ferait tuer, ma parole d’honneur, rien que pour se changer un peu.

Le jeune hussard parlait ainsi devant un sous-officier saumurien, garçon d’avenir, qui s’était engagé avec la ferme volonté d’arriver.

—Oui, continuait Gédéon, on parlait autrefois des moines inutiles, mais que sommes-nous, en temps de paix, nous autres soldats, sinon des moines armés? On a démoli les couvents, mais sur les ruines on a bâti des casernes; discipline pour discipline, je redemande les communautés: au moins on s’y engraissait.

—Eh bien, dit en riant le maréchal des logis, faites comme nous, souhaitez la guerre. Là, au moins, il y a de la variété. On ne moisit pas dans son grade à attendre son rang d’ancienneté. J’aime mieux le tour du boulet que le tour de faveur.

—Horreur! s’écria Gédéon; souhaiter la mort de mon prochain!

—Ah! par exemple, reprit le sous-officier, personne n’eut jamais cette idée.

—Le croyez-vous vraiment, maréchal des logis, le croyez-vous? Alors, prenez-vous-en à notre métier, qui, fatalement, nous conduit à cette pensée. Lorsque la campagne s’ouvre, et que je vois partir, bras dessus, bras dessous, un capitaine et un lieutenant, je ne puis m’empêcher de frémir, parce que, malgré lui, le lieutenant en arrive à se dire: Eh! eh!... s’il était tué, le capitaine, n’aurais-je pas ses épaulettes!...

—Taisez-vous, interrompit le sous-officier indigné, vous ne serez jamais un soldat. Il n’y eut, voyez-vous, pour les hommes de cœur de l’armée, qu’une époque bénie, le premier Empire. O Napoléon! de ton temps un homme comme moi était tué ou commandait en chef à trente-six ans.

—Cependant, maréchal des logis, raisonnons un peu.

—Pas de réplique, entendez-vous, dit sévèrement le sous-officier.

—Soit, conclut Gédéon, mais une chose me console: il n’est pas un officier qui ne s’ennuie au moins autant que moi.

Et de fait, pour troubler la monotone harmonie de l’existence de garnison, il faut un événement comme il ne s’en présente pas un tous les cinq ans.

Les changements de garnison et le camp sont des bonheurs passionnément désirés, surtout par les plus jeunes, qui en parlent longtemps à l’avance.

Dans l’année, il n’est guère que quatre ou cinq jours où l’on s’écarte un peu de la symétrie ordinaire; Dieu sait la joie, alors!

C’est d’abord à l’inspection générale, qui a lieu vers la fin de l’été.

En cette grande occasion, le 13e hussards organise toujours un carrousel qui, sans avoir la pompe et l’éclat des fêtes d’armes de l’école de Saumur, émerveille et transporte les bourgeois, et surtout les bourgeoises. Les estrades préparées sont toujours trop étroites pour la foule; les femmes combinent leurs toilettes de longue main.

Avec le carnaval arrive chaque année la cavalcade de charité.

Heureux pauvres! c’est pour eux, pourtant, que tous les sous-officiers se mettent en quête de travestissements, que le théâtre ouvre ses magasins, que les officiers riches font venir des costumes de Paris.

Venez au carnaval prochain, et vous verrez.

Le brigadier-fourrier, déguisé en femme, l’ours traditionnel, le sauvage dévorant de la chair crue avec voracité, et l’éternel fantassin à cheval, sac au dos, éperons aux coudes, toujours près de tomber, et tombant quelquefois, vu les bouteilles vidées.

En tête, vous verrez la musique travestie en Arabes, avec ses draps en turban.

Mais la plus grande de toutes les fêtes est le passage, dans la ville, d’un régiment de cavalerie.

Il y a réception. La ville est en émoi.

Officiers, sous-officiers et brigadiers du régiment en garnison traitent leurs collègues de passage.

Les broches tournent, les caves se vident.

On dîne jusqu’aux yeux, on chante, et au dessert on porte des toasts.

Le lendemain, seulement, on réfléchit.

Le régiment de passage est passé. Ceux qui restent font leurs comptes.

Les brigadiers s’aperçoivent qu’ils ont engagé leur prêt pour six semaines, les sous-officiers pour un mois.

Les officiers ont fait une rude brèche à leurs appointements.

Mais pouvait-on faire moins pour des collègues, pour des camarades? Ne revaudront-ils pas tout cela largement à la prochaine occasion?

Donc, qu’on serre le ceinturon d’un cran, et qu’on se brosse le ventre.

Quand on s’est amusé, on doit savoir tirer la langue sans murmure.

Ajoutons que jamais les propriétaires d’hôtels et de cafés d’une ville ne se sont plaints des réceptions.

LVII

Définitivement, Gédéon était devenu le plus vilain soldat du régiment.

Et cependant il avait obtenu, pour se dérober aux rigueurs du service, tous les emplois qui, au 13e, sont l’apanage presque exclusif des engagés volontaires.

Successivement il avait été scribe chez le chef, employé chez le trésorier, moniteur à l’école.

De partout sa mauvaise conduite l’avait fait renvoyer.

A l’infirmerie et à la salle de police, il s’était lié avec toutes les fortes têtes du régiment, et lui-même, désormais, était cité comme une pratique, véritable gibier de biribi.

Il découchait et tirait des bordées.

Découcher est une grave infraction à la discipline, punie d’autant plus sévèrement au 13e, que les obstacles matériels qui s’opposent à la sortie des hussards, une fois la porte fermée, ne sont pas insurmontables.

Le quartier de Saint-Urbain, en effet, est clos d’un côté par la Serpole, peu large en cet endroit, de l’autre par un mur médiocrement élevé.

Donc, s’en aller n’est pas le diable.

On passe l’eau à la nage, ou à l’aide d’une corde attachée aux branches d’un arbre du bord opposé, ou encore sur un radeau improvisé formé de deux de ces barres qui servent à séparer les chevaux à l’écurie.

Sauter le mur est un jeu d’enfant.

L’adjudant-major l’avait si bien compris, que, pour diminuer la tentation, il avait placé des factionnaires de nuit autour de la muraille provocatrice.

Mauvaise idée. Les factionnaires ne servaient qu’à faire la courte échelle à ceux qui voulaient fuir.

Mais, s’esquiver n’est rien. La seule chose vraiment à craindre est le contre-appel.

Presque chaque nuit l’adjudant-major de semaine fait passer ou passe lui-même dans les chambres accompagné du maréchal des logis chef.

Un lit est-il vide, on prend le nom du propriétaire, et s’il n’est pas de service, ou de garde, ou permissionnaire, il est porté manquant, et le lendemain quinze jours de salle de police l’attendent à sa rentrée.

C’est donc à parer à ce maudit contre-appel que s’évertuent les hussards découcheurs.

Autrefois on mettait une poupée faite d’une couverture et coiffée d’un bonnet de coton dans son lit, et tout était dit. Mais les adjudants-majors d’autrefois étaient myopes, sans doute, ceux d’aujourd’hui ne le sont pas.

De là mille ruses toujours déjouées.

Gédéon, pour son compte, inventa un assez joli moyen.

Il démontait son lit, en cachait les fers et les planches, donnait sa paillasse à l’un, son matelas à l’autre, puis rapprochait les lits de ses voisins de façon à diminuer le vide.

Vingt fois ainsi on passa sans s’apercevoir de son absence, et s’il fut découvert, c’est qu’une nuit, l’adjudant le reconnut dans un café de la ville. Un contre-appel nominal fut ordonné et la mèche éventée.

Tirer une bordée est infiniment plus simple, mais bien autrement grave. On appelle ainsi une absence illégale de plusieurs jours.

Deux ou trois équipées de ce genre, punies du cachot et de la prison, mènent inévitablement leur homme devant le conseil de discipline.

Le plus clair de tout cela est que Gédéon avait élu domicile à la prison ou à la salle de police.