Je suis enfin devant M. Entêtard, qui regarde la lettre de Firmin et me dit:
«Monsieur, vous savez les conditions? quinze francs par mois, le déjeuner au pupitre et vous fournissez le sifflet.»
Je m'incline—décidé à ne m'étonner de rien.
M. Entêtard a encore un mot à ajouter.
«Une observation! Êtes-vous fier?»
Je pense qu'il aime les natures orgueilleuses, ardentes.
«Oui, monsieur, je suis fier.»
J'essaie d'avoir un rayon dans les yeux. Je redresse la tête quoique mon col en papier me gêne beaucoup.
«Eh bien! si vous êtes fier, rien de fait. Il ne faut pas de gens fiers ici.»
Je tremble pour Legrand, je joue sa vie en ce moment!
«Il y a fierté et fierté…»
Je mets des demandes de secours pour les noyés dans ma voix!
«Allons, je vois que vous ne l'êtes pas—pas plus qu'il ne faut, toujours. Venez demain à sept heures; ayez votre sifflet…»
Un gros, un petit sifflet?—je ne sais pas.
J'achète ce que je trouve, en bois jaune, avec des fleurs qui se dévernissent sous ma langue.
J'arrive le lendemain à sept heures du matin.
«Vous sonnerez, puis vous sifflerez trois fois!» m'a dit le concierge la veille.
J'arrive, je sonne et je siffle! J'ai l'air d'un capitaine de voleurs.
On m'ouvre. Je suis venu un peu plus tôt qu'il ne fallait.
«Il n'y a pas de mal, dit le concierge, je m'habille; asseyez-vous.»
Il me parle en chemise.
«Tel que vous me voyez, je suis concierge de l'Institution depuis dix ans; pendant neuf ans c'était un autre que M. Entêtard qui tenait la boîte.—Il y faisait de l'or, monsieur!—Mais M. Entêtard est un maladroit qui a perdu la clientèle, qui a tout de suite fait des dettes, et va comme je te pousse!… Il s'est enferré au point d'acheter des caleçons à crédit pour les revendre, et de nourrir ses élèves avec un lot de saucisses allemandes qui leur ont mis le feu dans le corps. Ma femme s'en est aperçue, allez!… Il n'a pas encore payé les caleçons, pas davantage les saucisses! Il n'a payé, il ne payera personne, personne! Il doit à Dieu et au diable, au marchand de caleçons, au marchand de saucisses, au marchand de lait et au marchand de fourrage…
—Au marchand de fourrage?
—C'est pour le cheval—il y a un cheval et une voiture, vous ne saviez pas cela? On va chercher les élèves le matin dans la voiture, on les ramène le soir. Je suis concierge et cocher. C'est vous alors qui allez être professeur et bonne d'enfants?»
En effet, je suis bonne d'enfants, le matin et le soir. Je suis professeur dans le courant de la journée.
À midi, je déjeune au pupitre, cela veut dire déjeuner dans l'étude.
Ma stupéfaction a été profonde, immense, le premier jour. On m'a apporté du raisiné dans une soucoupe, avec une tranche de pain au bord.
La confiture en premier?…
En premier et en dernier! Du raisiné, rien de plus…
Le second jour, des pommes de terre frites.
Le troisième jour, des noix!
Le quatrième jour, un oeuf!…
Cet oeuf m'a refait—on me donne un oeuf après tous les cinq jours, pour que je ne meure pas.
Heureusement, un gros croûton—mais les Entêtard ne paient pas souvent le boulanger, et celui-ci leur fournit des pains qui ont beaucoup de cafards. La maison n'a que des demi-pensionnaires qui apportent leur déjeuner dans un panier et qui le mangent en classe à midi—un déjeuner qui sent bon la viande!
Moi je dévore mon croûton avec une goutte de raisiné qui me poisse la barbe, ou avec mon oeuf qui me clarifie la voix. Ce serait très bon si je voulais être ténor; mais je ne veux pas être ténor.
J'ai bien plus faim, je crois, que si je ne mangeais rien.
Au bout de huit jours, je suis méconnaissable; j'ai eu, c'est vrai, l'albumine de l'oeuf,—et l'on dit que l'albumine c'est très nourrissant.—Mais l'albumine d'un seul oeuf tous les quatre jours, c'est trop peu pour moi.
Le soir, Legrand et moi nous dépensons neuf sous pour le dîner-soupatoire, neuf sous!… Nous avons vendu à un usurier mon mois d'avance, et il nous donne neuf sous pour que nous lui en rendions dix à la fin du mois.
C'est le père Turquet, mon friturier maître d'hôtel, qui nous l'a fait connaître. Nous aurions bien voulu avoir les treize francs dix sous d'avance et d'un coup. On aurait pu faire des provisions; ça coûte bien moins cher en gros; l'achat en détail est ruineux. Mais si je mourais…
L'homme qui nous prête l'argent n'aventure ses fonds qu'au fur et à mesure; je suis forcé de passer à la caisse tous les soirs. Les jours d'oeuf, j'ai assez bonne mine et il paraît tranquille… mais les jours de raisiné, il tremble…
Je vais donc en voiture prendre et reporter les enfants à domicile.
J'ai déjà usé un sifflet.
Mon rôle est de siffler dans les cours, pour avertir les parents.
V'là vot' fils que j'vous ramène…
Je siffle. Les enfants descendent.
La mère a fait la toilette à la diable… Elle n'a pas que lui, n'est-ce pas? On a oublié de petites précautions!… Elle me crie souvent de la fenêtre:
«Voulez-vous le moucher, s'il vous plaît!»
Je prends le petit nez de ces innocents dans mon mouchoir et je fais de mon mieux pour ne pas les blesser…
Les enfants ne se plaignent pas de moi, généralement; quelques-uns même attendent pour que je les mouche, et s'offrent à moi ingénument; beaucoup préfèrent ma façon à celle de leur mère.
Il y a toujours des gens injustes… quelques parents qui crient:
«Pas si fort! Voulez-vous arracher le nez d'Adolphe?»
Non, qu'en ferais-je!
En dépit de quelques ingratitudes, je suis aimé, bien aimé.
On me donne même des marques de confiance qu'on ne donne pas à tout le monde.
Beaucoup de ces enfants sont jeunes—tout jeunes—ils ont des pantalons fendus par-derrière, comme étaient les miens, mon Dieu!
«Monsieur, voudriez-vous lui rentrer sa petite chemise?»
Je suis nouveau dans l'enseignement, il y a une belle carrière au bout, il faut faire ce qu'il faut, et s'occuper de plaire au début!
Je remets en place la petite chemise.
On a l'air content—j'ai le geste pour ça, presque coquet, il paraît, un tour de main, comme une femme frise une coque ou une papillote d'un doigt léger. On reconnaît quand c'est moi qui ai opéré.
«Ce monsieur Vingtras! (on me connaît déjà, cela m'a fait un nom) il n'y a pas son pareil, il a une façon, une manière de rouler… À lui le pompon!…
On attaque la voiture de l'institution quelquefois.
L'autre jour, un homme s'est jeté à la tête du cheval: c'étaient les Caleçons. Un second s'est précipité à la portière: c'étaient les Saucisses: les Saucisses, violentes, fébriles, qui se dressaient menaçantes et prétendaient qu'elles avaient faim!… Les Caleçons disaient qu'ils avaient froid.
On s'en prenait à moi, comme si c'était moi qui eusse commandé saucisses et caleçons.
La scène a duré longtemps.
On aurait cru à un vol de grand chemin, il y avait attroupement… heureusement la police est intervenue.
J'ai dû faire taire mes opinions, abaisser mon drapeau, m'adresser —moi républicain—à un sergent de ville de l'empire… J'aurais préféré moucher quatorze nez d'enfants sur un théâtre et rentrer dix petites chemises dans la coulisse. On ne fait pas toujours ce que l'on préfère.
À moi le pompon!
Chose curieuse, et dont je suis content comme philosophe, je n'en ai point pris d'orgueil; j'ai même gardé toute ma modestie. Je fais tranquillement mon devoir dans les cours avec mon sifflet, mon mouchoir… et je donne mon petit tour de main sans en être pour cela plus fier, et sans faire des embarras comme tant d'autres, qui ont toujours leur éloge à la bouche et jamais la main à l'ouvrage.
Fin de mois.
La fin du mois est arrivée. Je dois toucher mes quinze francs ce soir.
Joie saine de recevoir un argent bien gagné—je puis dire bien gagné, puisque ces quinze francs représentent l'effort de deux personnes—un travail d'homme et un travail de femme: l'éducation répandue, les petites chemises rentrées.
J'ai ce matin exagéré plutôt que négligé mes devoirs.
Pas un nez, pas un pan de chemise ne peut se retrousser et m'accuser! On est bien fort quand on a sa conscience pour soi.
J'attends pourtant inutilement que M. Entêtard m'appelle; l'heure de monter en voiture arrive, et je n'ai pas vu le bout de son nez.
Je pars sans mes appointements.
La rentrée est terrible.
L'usurier est là: Turquet aussi. Oh! ils doivent être associés!
J'explique qu'il y a eu oubli, retard… que c'est pour demain…
«Il faut bien se contenter de paroles quand on n'a pas d'argent!» grogne le juif.
Jeudi, 5 heures.
M. Entêtard n'a pas paru!…
Autre signe: c'était mon jour d'oeuf, j'ai eu du raisiné. C'est le troisième raisiné de la semaine. On veut m'affaiblir.
Je guette à travers les carreaux de la classe… les quarts d'heure passent, passent… Entêtard ne revient pas.
Que dira le juif?…
Je n'ose reparaître, je descends les quais, je longe la Seine. Quand je reviens, il est minuit. Je pense qu'ils seront couchés!… Peut-être Legrand sera mort…
Ils sont couchés, Legrand est encore vivant; mais Dieu seul—qui voit sa tête par la tabatière—Dieu seul sait ce qu'il a souffert! Il me confie ses angoisses.
«Les heures étaient des siècles, vois-tu!»
C'était mon tour d'être de lit, mais je me suis mis _d'escalier _pour être réveillé de bonne heure par la bonne qui nous gratte toujours les pieds en descendant.
6 heures du matin.
Le ciel est tout pâle, la nuit est à peine finie. Je vais partir, descendre à pas de loup, éviter Turquet, fuir l'usurier! Ce soir, j'aurai l'argent, mais, ce matin que leur répondrais-je?
Vendredi.
Quelle journée!
J'ai vu Entêtard. Je me suis avancé pour lui parler.
«Trop, trop pressé en ce moment!»
Il m'a éloigné d'un geste rapide…
«Ce soir, alors?
—Oui, oui! ce soir, ce soir!…» et il a disparu.
Six heures sont arrivées!—Où est Entêtard?…
Le cocher m'appelle…
Que faire?
Le mieux est de ne pas donner prétexte à un retard de paye. Je ramènerai les enfants chez eux, et je reviendrai.
7 heures.
Les enfants sont ramenés. Je rentre au gaz, dans l'institution.
Où est Entêtard? J'appelle!
J'appelle, comme, dans les contes du chanoine Schmidt, on appelle l'enfant qui s'est égaré dans la forêt.
L'écho me renvoie Têtard, rien que Têtard! Entêtard ne vient pas.
Mais sa femme doit être là.
Je vois de la lumière à travers les volets. Je vais frapper à ces volets…
On ne m'ouvre pas.
Une fois, deux fois!
J'enfonce la porte. Tant pis! Il me faut mon dû!
Lanterne rouge.
Je suis chez le commissaire, accusé de m'être introduit chez Mme Entêtard par violence et de l'avoir poursuivie jusque dans sa chambre à coucher, où elle s'était réfugiée pour m'échapper.
Elle a fermé une porte, deux portes! Je les ai forcées; je criais:
Quinze francs! Quinze francs!
En fuyant, elle ôtait ses vêtements, je ne sais pourquoi.
Quand on est arrivé au bruit de ses cris, elle n'avait plus qu'un jupon et un petit tricot.
Nous sommes donc chez le commissaire.
M. Entêtard paraît…
Il sort de je ne sais où, l'air accablé, et plonge dans le cabinet particulier du commissaire. On a évité de le faire passer près de moi; on craint une scène de honte et de douleur.
Le chien du commissaire est entré, derrière lui, mais ce chien revient un moment après, se glisse vers moi, s'assied d'une fesse sur mon banc et me dit à demi-voix d'un air sympathique et entendu:
«Avez-vous de la fortune?!!!!!
—C'est que si vous aviez de la fortune, ça pourrait s'arranger.
—Ça ne s'arrangera donc pas?…»
Une voix à travers la porte:
«Introduisez le sieur Vingtras.»
Je pénètre.
Le commissaire me fait signe de m'asseoir, et commence:
«Vous avez été arrêté sur la plainte de Mme Entêtard qui, pour échapper à vos obsessions, a dû fuir de chambre en chambre, jusqu'à ce qu'elle ait réussi à fermer une porte sur vous et à vous tenir prisonnier dans un petit cabinet. C'est là que la police est venue vous trouver.
—Monsieur…»
Le commissaire n'a pas fini, il a une phrase à placer.
«Nous avons des personnes qui, emportées par la passion, se précipitent sur les honnêtes femmes; mais ils les choisissent généralement jolies. Madame Entêtard est laide…»
Je fais un signe de complète approbation.
«Vous dites cela maintenant, fait le commissaire en hochant la tête… Mais il reste un point à éclaircir! On vous a entendu crier «Quinze francs, Quinze francs!» Offriez-vous quinze francs, ou demandiez-vous quinze francs? Nous devons ne voir ici que des faits. Si Mme Entêtard était dans l'habitude de vous donner quinze francs pour vos faveurs coupables, cela vaudrait mieux pour vous; votre cas serait plus simple; vous vivriez de prostitution, voilà tout; l'accusation perdrait beaucoup de sa gravité.»
Vivre de prostitution!—comme rue de la Parcheminerie, alors!—
Cela eût mieux valu, c'est le commissaire qui le dit!
Ah! mais non!
Je ne m'appelle plus Vingtras, mais Lesurques.
Je demande à être réhabilité. Je commence mes explications—«le sifflet, le mouchoir, la chemise, le raisiné!»
Le commissaire voit bien à mon geste de rouler la chemise que j'ai des habitudes de coquetterie plutôt que de libertinage.
Il sourit.
Je dévoile tout!… Je lève les caleçons, j'éventre les saucisses, je montre par des chiffres que mon mois tombait avant-hier. Je puis invoquer des témoignages précis. M. Firmin, le placeur, déposera qu'on avait fait prix pour quinze francs!
Voilà pourquoi je criais: Quinze francs, quinze francs!—mais ce n'était ni une offre pour acheter des faveurs, ni une réclamation pour faveurs fournies par moi antérieurement.
«J'aurais pris plus cher, dis-je avec un sourire.
—Hé! c'est un prix!… Mais c'est question à débattre entre les deux sujets.»
Le commissaire réfléchit un moment et reprend:
«Je vous crois innocent. Avec des noix, des pommes de terre frites et du raisiné, vos passions devaient plutôt être calmes qu'ardentes… Vous aviez un oeuf, à la vérité, tous les quatre jours, mais si ce que vous dites est vrai,—si vous pouvez faire constater qu'il y avait trois jours que vous n'aviez pas eu d'oeuf —aucun médecin ne conclura en faveur de l'attentat par la violence.
—N'est-ce pas, monsieur?
—Éteignons l'affaire! Je vous conseille seulement de leur laisser les quinze francs.
—Mais, monsieur, je ne suis pas seul!
—Vous êtes marié, diable!
—Non, mais je nourris un orphelin.»
Je fais passer Legrand pour orphelin—j'espérais attendrir! mais il a fallu laisser les quinze francs; les Entêtard poursuivraient, si je ne les laissais pas! J'en suis donc pour un mois de raisiné, de chemises roulées, d'enfants mouchés, et je serai traité de voleur ce soir par le juif, chassé demain par Turquet; et ce sera le second jour que Legrand n'a pas mangé!…
S'il est mort, je ne pourrai même pas le faire enterrer!
Voilà mes débuts dans la carrière de l'enseignement!…
Legrand ne peut résister au coup qui nous frappe et il demande à sa famille—dans une lettre qui sent la queue de merlan—de lui tendre les bras. Il ira s'y jeter quelques semaines.
Les bras s'ouvrent en laissant tomber l'argent du voyage.
Il part, un peu contrefait et un peu fou à l'idée qu'il pourra étendre ses jambes la nuit.—Étendre ses jambes!
Il part, me laissant généreusement quelque argent pour liquider la friture.
Je liquide et repars, Paturot maigre, à la recherche d'une nouvelle position sociale.
20 Ba be bi bo bu
Je retourne chez M. Firmin, il est en voyage; il marie sa fille.
Je vais chez M. Fidèle—un autre placeur.
M. Fidèle demeure rue Suger, à l'entresol.
Personne pour vous recevoir. Le patron ne se dérange pas pour ouvrir la porte—il n'y a ni bonne ni domestique pour vous annoncer. On tourne le bouton et l'on entre…
Une antichambre avec des chaises de bois usées par les derrières de pauvres diables; noires—du noir qu'ont laissé les pantalons repeints à l'encre; luisantes d'avoir trop servi comme les culottes; les pieds boiteux comme ceux des _frottés de latin _qui —dans des souliers percés—ont marché jusqu'ici, le ventre creux.
Un jour sombre, des rideaux verts, fanés—on retient son souffle en arrivant! Dans l'air, le silence du couloir de préfecture… du cabinet du commissaire—je m'y connais!—du corridor où l'on attend le juge d'instruction comme témoin ou comme accusé…
On parlait à voix basse. Le patron arrive. On se tait—comme au collège.
Tous ici, pourtant, nous sommes taillés pour faire des soldats!…
J'appréhende le moment où mon tour viendra!
C'était bon avec le père Firmin, qui me traitait en favori, chez lequel j'étais entré derrière Matoussaint. Mais M. Fidèle, le placeur de la rue Suger, M. Fidèle ne m'a jamais vu encore, et M. Fidèle a une tête peu engageante, une tête jaune, verte, avec des lunettes bleues et des moustaches noires collées sur la peau comme une fausse barbe de théâtre; des cheveux longs et plats, des dents gâtées.
Je n'ai pas peur des gens qui ont la mine féroce; mais je tremble devant tous ceux qui ont des faces béates. Je préférerais être en Décembre, devant le canon de Canrobert!
Mon tour est arrivé, M. Fidèle m'interroge:
«Que voulez-vous? Avez-vous déjà enseigné? Quels sont vos états de service? Avez-vous des certificats?»
Il me demande cela d'une voix dégoûtée et irritée; il paraît écoeuré de vivre sur le dos des pauvres; il trouve trop bêtes aussi ceux qui pensent à gagner le pain moisi qu'il procure!
Mes certificats? Je n'en ai pas! Je n'ose pas dire que j'ai été chez Entêtard! Je ne sais que répondre; je montre mon diplôme de bachelier. J'invoque la profession de mon père. Je suis né dans l'université.
«Ah! votre père est professeur! Vous auriez dû rester dans son collège, y entrer comme maître d'études, au lieu de pourrir dans l'enseignement libre.»
Je ne puis pourtant pas lui dire que je déteste ce métier de professeur, encore moins lui conter que je ne voudrais pas _prêter le serment; _il me flanquerait à la porte comme un imbécile ou un fou, et il aurait raison…
Il finit par me jeter comme un os la proposition suivante:
«Il y a une place dans un externat rue Saint-Roch,—de huit heures du matin à sept heures du soir. Si vous voulez commencer par là pour faire votre apprentissage?…
—Je veux bien.»
J'ai donné mes nom et prénoms, mon adresse.
Je pars avec une lettre pour M. Benoizet, rue Saint-Roch.
Je heurte, en entrant dans la rue, l'aveugle de l'église, bien dodu, chaussé de chaussons fourrés, avec un gros tricot de laine, —les lèvres luisantes d'une soupe grasse qu'il vient d'avaler et qui a laissé à son haleine une bonne odeur de choux, que m'apporte la brise.
Il m'appelle «infirme», et replaque en grommelant son écriteau sur sa poitrine.
J'arrive chez M. Benoizet.
Il se dispute avec sa femme; ils se jettent à la tête des mots qui ne sont pas dans la grammaire, il s'en faut! Je les dérange dans leur entretien, ils ne m'ont pas entendu venir.
J'avais pourtant frappé, et je croyais qu'on m'avait dit:
«Entrez!»
M. Benoizet se dresse comme un coq et me demande ce que je veux.
Je tends ma lettre.
«Avez-vous enseigné déjà?…»
Toujours la même question!—à laquelle je fais toujours la même réponse:
«Non, je suis bachelier.
—Je ne veux pas de bacheliers. Savez-vous apprendre BA, BE, BI,
BO, BU? Avez-vous dit pendant des journées BA, BE, BI, BO, BU?—
BA, BE, BI, BO, BU, pendant des journées?»
Pas pendant des journées, non! Quand j'étais petit seulement. Mais j'ai besoin de gagner mon pain et je fais signe que j'ai dit BA, BE, BI, BO, BU—BBA, BBÉ… J'en ai les lèvres qui se collent!…
Madame Benoizet, qui a rajusté son bonnet, entre dans le débat.
«Tu peux en essayer», dit-elle à son mari, en me toisant, comme elle doit soupeser un morceau de viande, en faisant son marché.
On en essaie.
Trente francs par mois. Je me nourris moi-même. J'ai une demi-heure de libre à midi pour déjeuner.
Il n'y a pas de voiture, comme chez Entêtard, ni d'écurie; mais je préférerais qu'il y eût une écurie, l'odeur contrebalancerait celle de la classe. Oh! s'il y avait une écurie!
J'étouffe, mon coeur se soulève; cette atmosphère me fait mal!
Mais j'y mets du courage, et je reste mon mois, exact comme une pendule. Je viens avant l'heure, je pars après l'heure.
Le soir, je pleure de dégoût en rentrant dans mon taudis, mais je me suis juré d'être brave.
Mes élèves ont de six à dix ans.
Je dis BA, BE, BI, BO, BU aux uns. Je fais faire des bâtons aux autres.
J'ouvre la porte de temps en temps, mais M. Benoizet et sa femme s'injurient dans le corridor et il faut fermer bien vite.
Aux plus âgés, je fais réciter: À est long dans pâte et bref dans patte; U est long dans flûte et bref dans butte.
C'est le 30… M. Benoizet m'appelle.
«Monsieur, voici vos appointements.»
Ah! celui-là est un honnête homme!
«Voulez-vous me donner un reçu?»
Je le donne.
M. Benoizet encaisse le papier et me tient ce langage:
«Je dois vous avertir que je serai obligé de me priver de vos services dans quinze jours. Cherchez une place d'ici-là, une place plus en rapport avec vos goûts, votre âge. Il nous faut des gens que l'odeur des enfants ne dégoûte pas, et qui n'ont pas besoin d'ouvrir les portes pour respirer.
—L'odeur ne me dégoûte pas.»
J'ai même l'air de dire: «au contraire!» Mais M. Benoizet a pris sa résolution.
«Vous me donnerez un certificat, au moins? fais-je tout ému.
—Je vous donnerai un certificat établissant que vous avez de l'exactitude, sans dire que vous êtes incapable—je pourrais le dire; vous l'êtes—l'incapacité même! Et de plus vous faites peur aux enfants.»
Il me parle comme à un homme qui lui a menti, qui l'a trompé sur la qualité de ses BA, BE, BI, BO, BU. Va pour cela; passe encore! Mais quant à faire peur aux enfants!…
«Oui, vous leur faites peur. Vous avez l'air de ne pas vouloir qu'ils vous embêtent… Jamais une espièglerie! Vous ne vous êtes pas seulement mis une fois à quatre pattes! Enfin, c'est bien! vous êtes payé. Dans quinze jours vous nous quitterez—ni vu, ni connu.—J'ai bien l'honneur de vous saluer!…»
Il me plante là et va sortir: mais comme il n'est pas mauvais homme au fond, il me jette en passant cette excuse à sa brusquerie:
«Ce n'est pas votre faute; vous êtes trop vieux pour ces places-là, voilà tout… trop vieux.»
J'y serais resté, dans cette place, malgré l'odeur!
Je n'ai eu qu'un moment de faiblesse et de basse envie dans tout le mois: c'est quand j'ai senti le chou dans la respiration de l'aveugle.
BAHUTS
«Mais, mon cher garçon, me dit M. Firmin,—qui est de retour et que je suis allé revoir pour mettre de nouveau mon avenir entre ses mains—mon cher garçon, vous ne trouverez jamais une place de professeur dans une pension de Paris avec votre diplôme de bachelier!… C'est trop pour les pensions où il faut faire la petite classe; c'est trop peu pour les grandes institutions. Dans les grandes institutions, vous pourrez être pion, pas professeur…
«Croyez-moi, il vaut mieux, si vous voulez entrer dans cette voie-là, faire comme Fidèle vous a dit, retourner près de votre papa, commencer dans son lycée… Vous secouez la tête, vous avez l'air de dire: «Jamais!»
En effet, je secoue la tête et je dis: «Jamais!»
Je veux bien donner mes journées, me louer comme un cheval, mais je ne veux pas rentrer dans la peau d'un maître d'études. J'ai trop vu souffrir mon père. Je ne veux pas être enchaîné à cette galère. Coucher au dortoir, subir le proviseur, martyriser à mon tour les élèves, pour qu'ils ne me martyrisent pas! Non.
Je remercie M. Firmin; je le quitte d'ailleurs avec l'idée qu'il se trompe ou me trompe.
Je frapperai à d'autres portes… J'irai chez Bellaguet, Massin,
Jauffret, chez Barbet ou chez Favart, et je leur dirai:
«Je n'ai besoin que de gagner 30 francs par mois; je vous donnerai trois heures, deux heures par jour pour 30 francs—je sais bien le latin, vous verrez!—essayez-moi, faites-moi faire un thème, un discours, des vers…»
J'ai commencé par Bellaguet.
Il tient une grande boîte, rue de la Pépinière, et mène les élèves à Bonaparte. Je me recommande de mon titre d'ancien «Bonaparte».
—VOUS ÊTES TROP JEUNE.
M. Benoizet m'avait dit que j'étais trop vieux!
«Vous êtes trop jeune, reprend M. Bellaguet; il faudrait sortir de l'École normale! Plus âgé, déjà connu, avec des recommandations et des cheveux gris, je ne dis pas!… Il y a des routiniers qui gagnent, non pas trente francs par mois, mais trois cents et quatre cents francs même! et qui ne sont pas bacheliers; mais ils ont une façon qui est connue, on sait qu'ils s'entendent à seriner les élèves.»
C'est ce que le père Firmin m'avait dit!
Je suis trop vieux pour les uns, trop jeune pour les autres.
Le professorat libre m'est défendu! Il faut absolument commencer par le bagne du pionnage.
«Merci, monsieur.»
M. Bellaguet me reconduit, poli, bienveillant, en murmurant, avec grande tristesse, comme si lui-même était un meurtri de l'Université, las de sa chaîne:
«Si vous pouvez ne pas mettre les pieds dans cette galère, ne les mettez pas!»
Je ne me laisserai pas abattre; je ne dois pas encore céder!
J'ai couru tous les bahuts, je me suis offert à vil prix; on n'a voulu de moi nulle part.
Je n'ai pas de certificats;—trop jeune ou trop vieux, c'est entendu!
Enfin, j'ai découvert un chef d'institution râpé, qui veut bien m'embaucher à 50 francs par mois pour quatre heures par jour.
C'est justement dans mon quartier, c'est rue Saint-Jacques.
On doit être là à six heures du matin pour corriger, puis revenir le soir de sept à huit.
Six heures du matin, que m'importe! J'aurai toute la journée et presque toute la soirée à moi!
«Seulement, dit le patron du bahut, il faut me laisser le temps de congédier celui que vous devez remplacer: un professeur qui a refusé le serment en Décembre et qui vit d'être répétiteur chez moi et chez les autres. Il me prend cent francs, mais il a une réputation, des titres… il écrit et il est agrégé.
—Vous l'appelez?…»
Il me donne le nom.
C'est celui d'un républicain connu. Son refus de serment a fait du bruit. Il a une réputation, en effet.
C'est donc lui que je remplacerais!
«Mettez, monsieur, que je n'ai rien dit. Je refuse de prendre la place de cet homme… S'il s'en va, voici mon adresse, écrivez-moi; mais je ne veux pas lui voler son pain.»
Le chef de pension râpé semble surpris et blessé de ma décision et de ma phrase; je ne trouverai plus de place chez lui, il ne m'écrira jamais, certainement.
N'importe!
Je songe à cela le soir, dans le silence de ma chambre.
On est lâche.
Je regrette presque ce que j'ai fait. J'avais l'occasion de m'exercer, je cueillais un certificat, il me restait du temps, je pouvais m'acheter des habits et des livres… J'ai posé pour le généreux, j'ai fait le crâne; jamais je ne retrouverai cette occasion-là!
Partout, de tout côté, c'est la même réponse.
«Pas normalien, pas licencié! Pour un maître d'études, nous ne disons pas… Quoique nous soyons au complet, et qu'il y ait dix candidats pour une place. On pourrait voir, cependant… puisque votre père est professeur, et que vous paraissez aimer la carrière de l'enseignement!…»
Je parais l'aimer?—Je la hais!
Vous invoquez la position de mon père?—J'en rougis!
Mes prières et mes lâchetés ont été inutiles. Je ne trouve que des places pour _coucher au dortoir! _J'aimerais mieux être porteur à la Halle!
Je puis encore tenir la campagne d'ailleurs avec mes 40 francs par mois.
Mes souliers se décollent, mon habit se découd…
Eh bien, j'irai pieds nus et déguenillé. Je ne fais de tort à personne; je rôderai par les rues sans logement, si je n'ai pas l'héroïsme de rogner ma ration et de prendre sur mon estomac pour payer une chambre… mais je ne serai pas pion et je ne coucherai pas au dortoir.
On est mieux dans un lit de collège, on a chaud dans l'étude, on fait trois repas par jour—Je préfère crever de faim et crever de froid.
Je n'aurais _enseigné _que si j'avais pu être l'employé d'un chef d'institution sans porter l'uniforme et sans prêter serment.
Le serment?
Celui que je devais remplacer chez le maître de pension râpé n'est pas le seul qui, ayant refusé de jurer fidélité à Napoléon, ait trouvé de l'ouvrage dans les institutions libres. Un tas de portes se sont ouvertes devant leur malheur et leurs titres.
L'enseignement libre appartient à ces vaincus, et les simples bacheliers, comme Vingtras, n'ont qu'à moisir chez les Entêtards et les Benoizets, pour être chassés à la fin du mois, comme des domestiques!
Mon bonhomme, recommence ta course et remonte les escaliers noirs des placeurs!…
Je vais chez tous.
C'est pour l'acquit de ma conscience, c'est pour pouvoir me dire que je ne me suis pas acoquiné dans la misère; c'est pour cela que je cherche encore! Mais je n'ai fait que perdre mon temps, user mes souliers, ma langue, avoir des espoirs niais, éprouver de sales déboires!
Professeur libre!—Cela veut dire partout: petite salle qui empeste… dîner au raisiné, les créanciers interrompant la classe… les appointements refusés, rognés, volés!…
Quelqu'un m'a dit:—«On s'y fait, on finit par aimer cette vie-là.»
Est-ce vrai?…
Oh! alors je ne remonte plus un des escaliers; je raye mon nom des livres des placeurs!
C'est fini!… Je préfère chercher ailleurs le pain dont j'ai besoin.
À bas le raisiné! À BA, BE, BI, BO, BU.—À bas BA, BA, BU, BA!
J'en ai bé-bégayé pendant huit jours.
21 Préceptorat. Chausson
Si, ne pouvant réussir dans les petites places, je visais plus haut?
Reste le métier de précepteur ou de secrétaire.
Secrétaire?
Des amis m'ont déniché un emploi de secrétaire chez un Autrichien riche qui a besoin de quelqu'un pour écrire ses lettres et lui tenir compagnie le matin. J'aurais 50 francs par mois, j'irai de huit heures à midi.
C'est ce que je rêvais!—J'aurais mes soirs à moi pour piocher.
J'arrive chez l'Autrichien.
Il est couché; ses habits traînent à terre au milieu de bouteilles vides et de bouts de cigares.
On a dû faire une fière noce hier soir.
«Ah! c'est vous qui m'avez été recommandé, fait-il en se tournant dans son lit. Voudriez-vous ramasser mes vêtements?»
Il doit confondre, il attend probablement un domestique. Moi, je viens comme secrétaire.
Je le lui dis.
«Qu'est-ce que vous me chantez?»
Je ne chante pas—je lui rappelle que c'est pour être secrétaire!
«Je le sais. Passez-moi mon pantalon.»
J'hésite.
Il était peut-être gris.—Il a mal aux cheveux… Il est impoli quand il est en chemise, mais redevient gentleman quand il est habillé.
Je pose le pantalon sur le lit.
L'Autrichien sort des draps, met ses chaussettes, enfile son pantalon.
«Voulez-vous me donner ma jaquette?»
Non, je ne veux pas lui donner sa jaquette—je lui donnerai une raclée, s'il y tient—c'est tout ce qu'il aura s'il insiste.
Il insiste—ah! tant pis!—Je n'y tiens plus! et je lui tombe dessus et je le gifle, et je le rosse!
J'y vais de bon coeur, mille misères!
J'ai pu réussir à m'échapper en bousculant voisins et portier.—
Pourvu qu'il ne pense pas que j'emporte sa montre en partant!
C'est ma dernière tentative d'ambitieux!
Les places de secrétaire que je suis capable de trouver seront toutes chez les Autrichiens ivrognes ou des Français compromis, dans des maisons de comédie ou de drame.
Précepteur? Éleveur d'enfants dans une famille riche?
Je voudrais bien!
Je voudrais connaître le monde, savoir leurs vices et leurs faiblesses, à ces riches, pour pouvoir les blaguer ou les sangler un jour! J'aurai bien ma minute tôt ou tard!
Voyons à décrocher une place de précepteur!
J'ai remué ciel et terre. J'ai fait des demandes d'une incroyable audace.
Il faut se donner du mal, frapper partout, n'avoir pas peur, disent les livres de maximes et les gens de conseil.
Je ne dis pas que je n'ai pas eu peur—au contraire! Mais j'ai frappé partout, et je me suis donné du mal, un mal douloureux et héroïque.
J'ai couru au-devant du ridicule; j'ai avancé ma tête et mon coeur, mes suppliques et ma fierté entre des portes qui se sont refermées avec mépris!… Courage, fierté, coeur et tête sont restés déchirés et saignants!
J'ai fait des sauts de grenouille sur l'échelle des chiffres.
«Demandez cher!» me disait-on
J'ai demandé cher.
«C'est trop, ont répondu les payeurs.
—Demandez moins!»
J'ai demandé moins.
«C'est un gueux», a-t-on murmuré en me toisant.
Chaque fois qu'une lettre de recommandation, prise je ne sais où, arrachée par mon génie à celui-ci ou à celui-là, m'a amené jusqu'à un salon; dès que j'ai rencontré une oreille forcée de m'écouter, j'ai offert mes services au prix le plus haut ou le plus vil, suivant qu'il semblait répondre au cadre dans lequel vivaient les gens à qui je m'adressais.
Mais on m'a toujours éconduit!
Ces recommandations étaient toutes de hasard—de bric et de broc. Je ne connais personne haut placé ou puissant.
_Puissant, haut placé! _Il faut appartenir à l'empire! Je ne puis pas, je ne dois pas, je ne veux pas être protégé par les gens de l'empire. Plutôt l'hôpital!
Il ne manque pas de pieds à lécher. Pour me payer de la lècherie, on me jetterait peut-être une situation. Je n'ai pas la langue à ça!
Par mon origine, je n'ai de racines que dans la terre des champs— point dans la race des heureux! Je suis le fils d'une paysanne qui a trop crié qu'elle avait gardé les vaches et d'un professeur qui a bien assez de chercher des protections pour lui-même!… Il fait une petite classe, d'ailleurs, ce qui ne lui donne pas d'autorité et le prive de prestige.
Où ramasser les introductions, par ce temps de banqueroutisme triomphant, de républicains exilés?
……………
J'ai eu une veine!
Près de moi est venu demeurer un maître de chausson misérable. Il est du Midi, communicatif, bavard, pétulant. Je suis la seule redingote de la maison, et il me recherche. Il me poursuit de ses bonjours, même de ses visites. Je ne puis m'en débarrasser et je prends le parti de causer boxe et_ savate _avec lui pour ne pas trop souffrir, pour profiter plutôt de son encombrant voisinage.
Quelquefois, le soir, il me donne rendez-vous dans une espèce d'écurie où il enseigne deux pelés et un tondu—et je me livre à la_ savate_, faute de mieux! J'ai des dispositions, paraît-il.
J'arrive à être un_ tireur_—ce qui ne me donne pas mes entrées dans le grand monde et ne m'aidera pas à être de l'Académie, mais ce qui me met en relation avec des saltimbanques.
Mes professeurs, mes recommandeurs, ne m'ont pas jusqu'ici trouvé pour un sou d'ouvrage. Les saltimbanques m'en procurent.
Ceux qui ont une médaille de charlatan, un écriteau de monstre, prenant la place de mes maîtres chargés de diplôme et d'hermine, m'offrent honnêtement de leur rédiger des boniments, des_ __parades_, des affiches pour la lutte, Au tombeau des hommes forts, et des récits de prophéties miraculeuses pour des élèves de Mlle Lenormand à trois sous la séance!…
Je me suis lié avec ce monde-là dans la salle de chausson.
Un champion du pujullasse antique, comme il est dit à la parade, est venu tirer (en manière de rigolade), avec deux ou trois prévôts de régiment, camarades du père Noirot, mon voisin. Je me suis moi-même aligné, et l'on s'est touché la main, comme on fait en public, sur la sciure de bois.
Le saltimbanque m'a emmené après l'assaut à la Barrière du Trône, où est sa baraque.
Pour rire, je suis entré avec lui un dimanche matin chez les monstres; je les ai vus en déshabillé. De fil en aiguille, nous sommes devenus deux amis et l'on a fini par me faire des commandes dans les _caravanes _célèbres.
C'est surtout pour les_ Alcides_ que j'ai à travailler.
On me demande des affiches d'avance pour faire imprimer les soirs de grande séance en province. J'en prépare qui sont des épopées.
Mes connaissances classiques me profitent enfin à quelque chose!
Je puis placer de l'Homère par-ci, par-là; parler de Milon de
Crotone, qui faisait craquer des cordes enroulées sur sa tête;
parler d'Antée qui retrouvait des forces en touchant la terre!
Il ne m'avait servi à rien dans la vie, jusqu'à présent, d'avoir fait mes classes, mais ça me devient très utile à la Foire au pain d'épice.
J'ai refait un théâtre pour cette foire. M. Nisard n'en parlera pas dans sa prochaine édition de l'Histoire de la littérature. M. Magnin non plus dans son Histoire des marionnettes. C'est vrai cependant. Pour une trentaine de francs, récoltés d'ici et là, j'ai rajeuni les Buridans et l'infâme Golo des baraques. Et cela m'amusait! Quelles soirées comiques j'ai passées au milieu des paillasses vivants et des patins en bois, entre les géants et les nains, tout friand, osant manger à la gamelle et presque fier ma foi d'être classé par les lutteurs et les savetiers dans la bonne moyenne des tireurs de chausson et des leveurs de poids… Un jour je suis tombé sur un livre de Dickens où il parle des pauvres saltimbanques. Il les aime autant que moi, mais il ne les connaît pas si bien, j'ose le dire.
Il ne lui est pas arrivé cette bonne fortune de recevoir comme moi un timide aveu d'amour écrit par une femme qui pesait quatre cents… C'est même cela qui me sépara de ce monde dans lequel j'aimais à rôder et où je conduisais des camarades ébahis. Le caprice de ce colosse m'effraya et je m'éloignai, mais j'avais bien gagné une centaine de francs dans le pays des entre-sorts et je m'étais régalé les oreilles et les yeux des spectacles dont je ferai peut-être un jour mon profit. Il n'est pas inutile d'avoir assisté au petit lever des lions de ménagerie ou des sorcières de baraque! Nous verrons à en faire un roman ou une pièce un jour!
Puis un hasard m'a mis sur le chemin d'une relation aimable.
Le Savatier mon voisin n'était pas un maladroit et connaissait les gloires du_ chausson_. Il pria Lecourt, le célèbre Lecourt, de venir figurer dans une salle au bénéfice d'une veuve de confrère. Lecourt vint. Il eut contre un brutal de régiment un triomphe de politesse, d'élégance et de force!
Je fis passer dans un petit journal un article qui racontait la séance et saluait le vainqueur.
Je lui portai la feuille, il me remercia, nous nous revîmes et j'eus mes entrées dans sa salle de la rue de Tournon, que fréquentait un monde distingué, composé de jeunes médecins, d'avocats stagiaires, de rentiers bien musclés, qui allaient là se distraire à l'anglaise de leurs travaux sérieux.
J'ai une société maintenant.—Il faut bien le dire, ce n'est pas à M. Vingtras, le lettré, que s'adressent les politesses ou les amitiés, c'est à M. Vingtras le savatier: à M. Vingtras qui, paraît-il, porte le coup de pied de bas comme personne, et se tire de l'arrêt chassé avec une vigueur et une maestria qu'il n'a jamais eues dans le discours latin, même quand il faisait parler Catilina ou Spartacus.
J'ai essayé dans cette salle de briller sur des sujets classiques; on m'a toujours ramené au coup de pied et à la parade. Je veux causer des Grands siècles, on m'arrête pour me demander comment je fais pour_ fouetter_ si fort. J'ai envie de dire que c'est de famille! J'ai ce coup de fouet-là comme j'avais le tour de main chez Entêtard—et j'entends répéter ce mot flatteur: «À lui le pompon!»
Un des tireurs de l'endroit possède un neveu qui est au collège et a besoin d'être pistonné pour le grec.
Il me demande si je voudrais pistonner le môme.
«Comment donc!
—Nous ferons en même temps de la savate», me dit-il.
Il ne me procure la leçon que pour tirer avec moi, prendre mon entrain, ma furie d'attaque. Je m'en aperçois dès le premier jour. —Il dit au bout d'une demi-heure de grec:
«C'est assez, ça fatiguerait Georges.»
Il ferme bien vite les cahiers, m'accroche par la manche et m'emmène dans une grande pièce, où il tombe en garde. «Allons-y!»
Il me paye les leçons de son neveu cinq francs, m'en laisse donner pour trente sous, et me demande trois francs cinquante de chausson.
Je dois à mes pieds de gagner ces 5 francs deux fois par semaine.
C'est mes pieds qu'il faudrait couronner, s'il y avait encore une distribution de prix.
«Y êtes-vous? Pan, pan, pan.
—Dans l'estomac, houp! à moi, touché.
—Oh! là! là! J'ai laissé la peau de mon nez sur votre gant…»
C'est vrai—la peau est sur le cuir, le nez est à vif.
J'ai avancé le nez exprès: En me le laissant écraser de temps en temps, j'aurai la répétition, toute ma vie.
Malheureusement, ce fanatique du chausson a voulu faire le brave, un soir, contre des voyous. Ils lui ont cassé la jambe…
Je ne suis plus bon à rien, le neveu n'a plus besoin de répétitions.
On règle avec moi, et je n'ai plus que ma tête pour vivre; ma tête avec ce qu'il y a dedans: thèmes, versions, discours, empilés comme du linge sale dans un panier!…
Trouverai-je encore un savatier amateur?
Si j'avais assez d'argent, j'ouvrirais une salle de chausson. Il me faudrait une petite avance, un capital!
J'enseignerais le chausson dans le jour, je lirais les bons auteurs et je préparerais les matériaux de mon grand livre le soir. L'éternel rêve du pain gagné dans l'ennui, même la sciure de bois, de huit à six heures, mais du talent préparé par le travail, de sept à minuit!
22 L'épingle
Y aurait-il un Dieu pour les petits professeurs? Un Dieu avec une longue barbe et un faux col de deux jours?
Boulimart, un lancé, qui a des leçons dans la Haute, arrive un matin dans un atelier de peintre où je vais quelquefois, et où je suis seul pour le moment, le peintre cuisant chez la voisine.
«Dites donc, il y a une place vacante chez Joly, l'homme des Cours de dames. On cherche un garçon jeune comme il faut, bien tourné…»
Eh! eh!
«J'ai promis de trouver quelqu'un, et je ne connais personne. (Il a l'air de fouiller ses souvenirs.) Des jeunes, parbleu, il n'en manque pas! Il suffit d'avoir vingt ans, mais comme il faut et bien tournés!… Où trouver ça?»
Pas si loin! Voyons! Je sais quelqu'un qui n'est pas mal tourné— il est dans la peau d'un bon ami à moi, ce monsieur-là.
«Vous ne pourriez m'indiquer personne, reprend Boulimart, quelqu'un qui n'ait pas l'air bête comme tous ceux que je fréquente?»
Malhonnête, va!
Il poursuit ses recherches avec conscience—«Un tel, un tel!»— Je l'entends qui tout bas fait son énumération en se parlant à lui-même: «Thérion, Meyret, Bressler», mais il passe outre, en secouant la tête.
«Allons, je serai forcé de prendre le premier imbécile venu!…
Avez-vous du tabac, une pipe?
—Voilà…»
Il bourre sa pipe, tire quelques bouffées, se gratte encore la tête… On voit qu'il cherche. À la fin, il se tourne vers moi.
«Je ne trouve rien, mon cher, et j'ai promis d'envoyer pour ce soir! (Après une pause.) Dites donc, vous, voulez-vous y aller? Si c'est le père qui vous reçoit, lui, ça lui est égal qu'on ne soit pas distingué. Vous courez chance de tomber sur le père… Qu'en pensez-vous?
—J'ai peur de paraître trop peu comme il faut et mal tourné…
—Si c'est le père qui vous reçoit, je vous dis, vous pouvez passer. Il préfère même les gens communs, lui! Ça y est, n'est-ce pas? Vous y allez?…»
Je balbutie un peu et je finis par accepter.
C'est se reconnaître mal tourné, mais il y a quelques sous à gagner et je ferais le cagneux pour trente francs par mois.
Il faut s'habiller pour se rendre là.
Quoique le père n'exige pas qu'on soit distingué, je ne puis y aller comme je suis.—Pantalon qui a deux yeux par-derrière, redingote à reflets de tôle…. souliers à gueule de poisson mort.
J'ai un vieil habit noir!—Il n'y aura qu'à mettre un peu d'encre sur les capsules des boutons.
Je me promène dans ma chambre, nu en habit.
Un coup d'oeil dans la glace!…
Ce n'est décidément pas assez.
Il s'agit de recueillir des vêtements, comme un naufragé.
C'est le diable!
Je cours chez un ancien camarade de Nantes, Tertroud, étudiant en médecine:
«As-tu un pantalon?
—Tiens, si j'ai un pantalon!… Regarde ça!»
Il me fait tâter l'étoffe sur sa cuisse.
«Peux-tu me le prêter pour deux heures?
—Mais moi!…
—Tu n'en as pas d'autres?
—J'ai le vieux. Si tu peux t'en servir…»
On le peut, en le réparant comme une masure…
Tertroud m'aide lui-même à ma toilette avec toute la sollicitude d'une mère.
Il se place derrière moi. Son attitude me fait venir la sueur dans le dos. Je le vois qui se gratte le front, je le sens qui agace le fond… Je lui demande des nouvelles!
Tertroud n'ose pas s'avancer. Cependant il ne me décourage pas.
Il continue ses études et son travail, il tourne, examine, l'oeil au guet, l'épingle aux dents. Il finit par déclarer que cela ira— mais avec un vêtement long, pour cacher les réparations.
Il n'a pas de vêtement long.
Lui, il apporte le pantalon—Qu'un autre y aille du pardessus!
«Eudel te donnera peut-être ce qu'il te faut.»
On va chez Eudel.
Eudel fait des difficultés, il a déjà prêté des paletots qu'on ne lui a pas rendus ou qu'on lui a rendus tachés et décousus—avec des allumettes dans la doublure et une drôle d'odeur dans le drap.
«Cependant, si c'est indispensable!
—Merci, à charge de revanche!»
J'essaie le vêtement, qu'il a décroché de son armoire.
J'entends un petit craquement! Je ne dis rien… Eudel me retirerait son paletot tout de suite, je le sens, si je parlais du petit craquement.
Me voilà ficelé.
Je n'arriverai jamais à pied; c'est tout au plus si j'ai pu descendre les escaliers en sautant.
Quand il faut marcher, c'est une affaire! Je vais me partager en deux, sûrement—payer double place, alors?… J'ai juste six sous.
On est forcé de me mettre en omnibus, on le fait avec plaisir, on a assez de moi, on n'en veut plus.
Quel ennui pour descendre! Je sue—tout le ventre de Tertroud est mouillé sur ma poitrine.
Je marche comme je peux—avec des airs bien équivoques! Je finis par arriver à la maison où l'on attend un professeur, qui ait l'air comme il faut et bien tourné…
Je sonne. Oh! je crois que la bretelle a craqué!
«Monsieur Joly.
—C'est ici.
—Y est-il?»
Ah! s'il pouvait ne pas y être!
Il y est: il arrive. Est-ce le fils difficile? est-ce le père insouciant?
C'est le fils!
«Vous venez pour la leçon?»
Je ne réponds pas! Quelque chose a sauté en dessous…
Le monsieur attend.
Je me contente d'un signe.
«Vous avez déjà enseigné?»
Nouveau signe de tête très court et un «oui, monsieur», très sec.
Si je parle, je gonfle—on gonfle toujours un peu en parlant.
Cet homme ne se doute pas de ce qu'il est appelé à voir si le
paletot craque.
Il continue à parler tout seul.
«Je voudrais, monsieur,—mais prenez donc la peine de vous asseoir, j'ai besoin de vous expliquer mon intention…»
Je m'assieds tout juste! C'est encore trop! une épingle s'est défaite par-derrière. Il m'expose son plan.
«Quelques mères s'adonnent à l'éducation de leurs enfants jusqu'à l'héroïsme. Elles regrettent de ne pas savoir les langues mortes pour pouvoir suivre les travaux du collège. J'ai pensé à créer un cours, où un garçon du monde—habitué aux belles manières— leur donnerait, avec grâce, des leçons de latin, même de grec. Je sais ce qu'en vaut l'aune, vous pensez bien, mais il y a là une idée qui peut séduire, pendant quelque temps, des jeunes mères amoureuses de leurs petits.»
Le sang est venu sous mon épingle, je dois avoir rougi le fauteuil…
Il faut cependant que je réponde quelque chose!…
«Sans doute…»
Je m'arrête, l'épingle s'est mise en travers—c'est affreux! Je remue la tête, la seule chose que je puisse remuer sans trop de danger.
«Eh bien! monsieur, vous réfléchirez… Vous me paraissez sobre de gestes et de paroles… c'est ce que j'aime. Nous pouvons nous entendre… C'est dix francs le cachet de deux heures. Les dames fixeront le jour. Mais vous avez peut-être vos jours retenus?»
Je voudrais dire «oui» pour faire des embarras, mais la pomme d'Adam me fait trop de mal et j'ai besoin de remuer la tête en largeur pour me soulager d'un col en papier qui m'étrangle: je remue en largeur—ce qui veut dire: «non» dans toutes les pantomimes.
«Bon, c'est bien! Veuillez revenir ou m'écrire.»
Il se lève. Je n'ai qu'à m'en aller!
Je souffrirai moins debout.
Je m'éloigne à reculons.
Le lendemain, Boulimart arrive chez moi.
«Savez-vous que vous avez plu comme tout à M. Joly? Il vous a trouvé une distinction!…—un peu de raideur—trop la manière anglaise—pas desserré les dents… assis comme sur un trotteur dur… des gestes un peu secs…—mais il ne déteste pas cette froideur, à ce qu'il a dit.
«Bref, mon cher, l'affaire est dans le sac si vous voulez. Mais montrez-moi donc comment vous vous êtes présenté!
—Eh! eh! maître Boulimart, vous m'envoyiez comme pis-aller…
Vous voyez qu'ils se connaissent mieux que vous en distinction…
Et qu'aurait-ce été si je n'avais pas eu d'épingles?
—Quelles épingles?
—N'insistez pas! ou je vous mets en face d'un affreux spectacle» et je fais (à moitié) un geste qui le déconcerte.
«Revenez ou écrivez-moi», m'a dit le monsieur qui me trouve la raideur anglaise.
J'écris.—Je ne puis apparaître encore. Je n'ai toujours comme habits de visite que le pantalon de Tertroud et le paletot d'Eudel, si seulement ils veulent me les prêter de nouveau. J'ai cela—et les épingles…
J'aurais encore l'air distingué, c'est possible, si je m'assieds sur la pointe, mais je préfère avoir l'air plus commun et ne plus souffrir comme j'ai souffert. La place est encore si sensible!
M. Jolyme fait savoir que j'ai à ouvrir mon cours le lundi suivant.
Quelles luttes tous les lundis!
Dès le vendredi, l'inquiétude me prend, et je tremble de ne pas pouvoir arriver!
Je vais emprunter des habits comme il faut chez l'un, chez l'autre.
Je me lie avec des gens qui ne sont ni de mon éducation, ni de ma race, mais qui sont de ma grosseur et de ma taille. Il faut être de ma grosseur maintenant, avoir ma_ ceinture_, pour devenir mon ami.
«Que pensez-vous d'un tel, me demande-t-on quelquefois?
—Un tel?—Ses pantalons pourront-ils m'aller?»
Moi, si difficile comme opinions, moi, le pur, je porte des vêtements appartenant à des nuances bizarres comme couleurs, ce qui n'est rien, mais dissemblables aussi comme opinion!—ce qui est grave!
Des vêtements de républicains modérés, que j'aurais fait fusiller si j'avais été vainqueur, et qui me tiennent maintenant par là: ils me tiennent par le revers de leur paletot ou le fond de leur culotte.
Je parviens tout de même à être à peu près proprement vêtu, à force de me boutonner haut—parce que je suis souple, que je puis me crisper pendant deux heures, et ne pas respirer beaucoup, comme si je voulais faire passer le hoquet.
Mais c'est dur; il faut que je me surveille bien!
On n'aime pas mon caractère. «Drôle d'homme, nature si peu ouverte, trop boutonnée.» Voilà les bruits qui se répandent. Mais je ne puis pas m'ouvrir, ni me déboutonner!
Je n'ai déjà plus personne qui veuille m'habiller, c'est trop long,—il me faudrait une femme de chambre, tous les camarades y ont renoncé.
Les camarades!… C'est tout feu au début, ça vous mettrait des épingles partout, si on les laissait faire; puis, peu à peu, l'indifférence arrive—l'indifférence, la fatigue—je ne sais quoi! et ils ne sont plus là quand on a besoin d'eux,—on ne les trouve plus pour remonter la boucle, replier le fond—ils sont loin, les camarades!…
Il me faudrait un tailleur, même au prix d'un crime.