WeRead Powered by ReaderPub
Le bachelier cover

Le bachelier

Chapter 12: LA DETTE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A young man newly freed from schooling leaves his provincial home for Paris and confronts urban poverty, social awkwardness, and the anxieties of independence. The narrative follows his struggle to survive through precarious lodgings, casual work, awkward social encounters, and comic humiliations. Interwoven are trenchant reflections on education, social injustice, and political upheaval, including episodes of defeat, repression, arrest, and confinement. Personal rage, longing for dignity, ironic defenses, and small domestic consolations shape a voice that blends youthful fervor, caustic satire, and melancholy observation.

Je L'AURAI.

Je ne rêve plus que toilette! Je voudrais toujours maintenant avoir une culotte qui ne tire-bouchonne pas, et qui ne me fasse pas mal entre les jambes.

Où cela me mènera-t-il?

N'ai-je pas le vertige? Icare, Icare, Masaniello, Masaniello!…

C'est Eudel qui, pour se débarrasser de mes emprunts de frusques, a préféré me présenter à son tailleur M. Caumont.

Mais il m'a demandé l'épingle qui s'était mise en travers de mon avenir, en m'entrant dans la pelote.

«Je la vendrai à des Anglais, le jour où tu seras célèbre.

—Ce jour-là je te la rachèterai et la mettrai dans mon blason.»

23 High life

J'arrive chez M. Caumont que je trouve dans son salon avec sa femme.

Il m'accueille comme si j'avais quarante mille livres de rente. C'est la première fois que je suis si bien reçu et qu'on est si poli avec moi.

Il me gêne presque… Je me crois obligé de lui avouer ma pauvreté.

«M. Eudel vous a dit que je ne savais pas au juste quand je pourrais vous payer…»

M. Caumont a l'air étonné au possible.

J'insiste encore. «Ah! cela se gâte!…»

«M. Vingtras!… Si vous parlez encore d'argent, nous nous fâchons! Qu'allons-nous vous faire, voyons?

—Une redingote…»

Une redingote?… M. Caumont est ahuri; madame Caumont aussi. Ils se consultent des yeux.

J'ai peur d'avoir été trop loin.—J'aurais dû demander un pet-en-l'air.

Je tâche de réparer ma maladresse et je fais des gestes qui me viennent à mi-fesse; je me scie la fesse avec la main.

«Avec de toutes petites basques. J'aime les basques courtes.»

Ce n'est pas vrai; j'aime les basques longues. C'est comme pour les têtes chez Turquet—mais il faut moins de drap pour les basques courtes, et on me fera plus facilement crédit si l'habit est taillé comme pour un nain.

M. et madame Caumont poussent un cri, ils semblent délivrés d'un grand poids.

«Vous parlez d'une jaquette! Nous nous disions aussi!… une redingote, c'est bon pour les gens de bureau et pour les vieux, mais pour un jeune homme comme vous! Il vous faut quelque chose dans le genre de ceci…»

On me montre un vêtement qui attend sur une chaise et qui a une tournure élégante! Boutons mats, doublure de soie marron, nuance grise, d'un gris doux et vif comme de la poussière d'acier…

On me donne le drap à choisir.

Que c'est souple sous la main! Il me semble que je caresse et compte des billets de banque.

Je joue le blasé et j'ai l'air de cligner de l'oeil et de faire le connaisseur.

À la fin, je me décide pour une étoffe très sombre, je déteste le sombre; mais je me figure que je parais plus sérieux et par conséquent que je présente plus de garantie de solvabilité en choisissant des étoffes tristes. Je regrette de n'avoir pas mis des lunettes bleues.

«Voyons, décidément, vous voulez être de l'Académie! dit M. Caumont en souriant avec finesse. Mais il faut avoir quarante ans pour une étoffe comme celle-là! Autant vous prendre mesure d'un cercueil!»

Je fais fausse route: «Vingtras, tu fais fausse route! Tu vas rater ta pelure!»

Je saute dans l'éclatant et je prends une étoffe qui me fait mal aux yeux! Je la prends comme les chiens savants prennent la carte dans le jeu étalé à terre, du bout des dents, en regardant de côté et la queue entre les jambes si le maître est content. J'ai l'air d'un Munito, d'un Munito des rues, qui sait qu'il lui en cuira de ramasser le neuf de carreau au lieu de la dame de trèfle! Si je commets encore un impair, il m'en cuira aussi. M. Caumont regarde mon choix. Que va-t-il me dire? «Oui, oui!—mais ça date.» Sa femme jette un petit coup d'oeil et dit aussi: «Ça date.» Je fais comme eux, et je dis: «Ça date.» Je ne comprends pas—je ne sais pas si c'est un substantif ou un verbe. Mais je ne veux pas avoir l'air d'un ignorant ni les contrarier. «Ça date peut-être un peu trop, répètent-ils.—Vous trouvez?» Je dis vous trouvez, comme un homme qui a eu sa hardiesse et qui n'en rougit pas, qui a ses idées à lui, son genre, sa crânerie. Je finis par choisir une étoffe qui ne date pas et qui ne me plaît pas, mais qui a l'air de plaire à Mme Caumont. C'est Mme Caumont qui m'inquiète. J'ai toujours vu pour les crédits qu'il fallait d'abord regarder la figure que faisait la femme. Cette étoffe lui va—ou bien il reste un coupon dont elle veut se débarrasser. Elle met une épingle sur l'échantillon. C'est entendu j'aurai cette jaquette.

«Le pantalon et le gilet pareil, n'est-ce pas?

—Parfaitement.

—Maintenant au pardessus!» J'ai peur de faire encore un four avec le pardessus.

Je renonce à regarder les échantillons, je déclare n'y connaître rien; je me rejette, comme un homme fatigué, dans l'excuse de ma vie sédentaire.

«Je vis dans les livres, je ne sors pas des livres. Voulez-vous choisir pour moi?

—Nous ne le faisons jamais. Le client n'a ensuite qu'à être mécontent…

—Je comprends, mais je vous dis… l'habitude de penser…
Ainsi, tenez, je pensais dans ce moment à une coutume romaine…

—Oui, les gens qui travaillent de tête! Je sais.»

M. et madame Caumont ont l'air d'avoir pitié de mon cerveau, et se décident à faire une exception en ma faveur. Ils me choisissent un pardessus.

«Vous viendrez essayer. Faut-il passer chez vous?»

Passer chez moi! mais il n'y a pas moyen d'essayer, chez moi! Il faut se mettre sur l'escalier pour enfiler ses bas et dedans, on se renfonce la tête.

«Non, non, je viendrai. Je vous éviterai la peine.»

Il faut pourtant qu'on sache où je demeure. Je ne puis pas emporter mes effets dans de la lustrine, quand ils seront finis, comme si j'allais rendre l'ouvrage, en marchant les reins cassés comme un tailleur. Il ne m'a pas encore demandé mon adresse. Il m'a seulement demandé pour le moment mes habitudes comme pantalon.

Je n'en ai pas de personnelles. J'ai eu longtemps les habitudes de ma mère; depuis j'ai eu l'habitude d'acheter mes culottes toutes faites.

«Pour votre pantalon, comment voulez-vous le fond?»

De même couleur!… oh! de même couleur! Mes derniers pantalons étaient comme fond d'une nuance si différente du ventre et des jambes!… De même couleur! Je le demanderais à genoux!

Ces cris allaient m'échapper comme une culotte trop large que j'ai failli laisser tomber une fois dans une maison, ayant oublié dans le feu de la conversation de la retenir en l'empoignant par le derrière.

J'ai pu, Dieu merci, les étrangler dans ma poitrine.

«Vous ne dites pas pour le fond?

—Ah! c'est vrai!»

Je fais l'homme qui revient de loin. Je secoue ma tête avec fatigue… M. Caumont insiste:

«Aimez-vous serré… la boucle en haut?… la boucle en bas?…»

Je veux la boucle juste sur le ventre. Quand je n'aurai pas de quoi dîner, je serrerai un cran, deux crans!

«La boucle correspondant au nombril, s'il vous plaît, monsieur
Caumont.»

On passe à la jaquette.

«Quelle forme ont vos jaquettes, d'ordinaire?»

L'air d'un sac généralement: d'un morceau de journal autour d'un os de gigot, d'une guenille autour d'un paquet de cannes—voilà la forme de mes pardessus jusqu'ici; mais à M. Caumont, je réponds:

«Je n'ai jamais remarqué la coupe de mes vêtements (avec un sourire grave et hochant la tête).—C'est que je vis du travail de la pensée!»

Menteur! menteur! Je vis de rien! D'un peu de saucisson ou d'un bout de roquefort, mais pas du travail de la pensée, ni de me pencher sur les livres! Ça me coupe tout de suite, d'ailleurs; ça me fait comme une barre sur l'estomac quand les volumes sont un peu gros.

M. Caumont a pris mes mesures, puis ouvert un registre.

«L'orthographe de votre nom, s'il vous plaît?… Vintras, sans g

J'ai peur de lui déplaire; il a peut-être l'horreur de la lettre g. Je consens à un faux,—je dénature le nom de mes pères!…

«Oui sans g.

—L'adresse?

—Hôtel Broussais, rue d'Enfer, 52.»

Je ne demeure pas hôtel Broussais, rue d'Enfer, 52, mais je ne pouvais pas donner mon adresse à moi. J'ai donné celle d'un camarade qui paie trente francs par mois. C'est un palais chez lui!

C'est la première fois de ma vie que j'ai eu du sang-froid, que j'ai trouvé illico ce qu'il fallait dire; le mensonge m'a donné de l'assurance.

M. Caumont connaît justement la maison!

«Celle qui a une statue du Dieu des Jardins, dans la cour?…

—Oui…»

Je n'ai jamais remarqué la statue—je ne remarque pas les statues généralement,—mais je dis: «oui» à tout hasard, parce que la maison a l'air de plaire à M. Caumont.

«Vous aimez les arts, M. Vin-tras?

—Beaucoup.»

Il attendait plus, je le vois.

J'ai répondu comme s'il m'avait interrogé sur un plat, des radis, des boulettes, de mou de veau; je crois bon d'insister, de donner un peu plus de développement à ma pensée et je répète d'un petit air échauffé:

«J'aime beaucoup les arts!»

Je suis habillé…

On se charge aussi de me procurer un chapelier et un bottier. À chaque commande j'ai un frisson.

J'hésite à m'endetter, mais les camarades m'y poussent…

«Tu végètes avec tes capacités; quand tu pourras te présenter partout, tu gagneras de quoi payer tes dettes et au delà!»

Je me laisse aller, d'autant mieux que je grille d'être bardé de drap fin et chaussé de chevreau.

On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il paraît que je ne l'ai pas trop vilain—je ne l'ai jamais su.

Je n'ai encore usé que les bas de ma mère, ou bien je me suis chaussé à la fortune du pot—à six sous la paire—toujours forcé de rentrer le bout sous les doigts de pied, ou de plier le talon comme une serviette, ce qui m'a fait, plus d'une fois, accuser de manquer de courage, sous l'Odéon, quand, après cent vingt-sept tours, je me plaignais de ne pouvoir marcher.

On accuse les gens de manquer de courage! On ne sait pas comment sont leurs chaussettes, si la main d'une mère n'a pas entassé les reprises qui font hernie ou tumeur dans le soulier!

J'ai toujours eu du linge propre, par bonheur! Je l'envoie à ma mère, qui le blanchit, le raccommode et me le renvoie. Ça ne coûte rien de transport, grâce à M. Truchet et M. Andrez des Messageries; mais toujours aussi, ce linge ressemble à de la peau de vieux soldat, trop raccommodée et mal recousue.

Le jour où j'essaie mes bottines, il y a des cris d'admiration. Je garde un moment l'ancien soulier à l'autre pied pour constater la différence. C'est celle du pied d'éléphant au pied de biche, du moignon à la griffe.

Me voilà enfin armé de pied en cap: bien pris dans ma jaquette; les hanches serrées dans mon pantalon doublé d'une bande de beau cuir rouge; à l'aise dans ce drap souple.

J'ai fait tailler ma barbe en pointe; ma cravate est lâche autour de mon cou couleur de cuir frais; mes manchettes illuminent de blanc ma main à teinte de citron, comme un papier de soie fait valoir une orange.

«Savez-vous que vous avez l'air d'un mâle!» dit une femme de camarade, de l'air d'un sauvage qui dit, en apercevant un missionnaire entrelardé,—et se léchant les lèvres: «J'en mangerais.»

Je tiens haut ma tête.

C'est la première fois que je la relève ainsi depuis que je suis «étudiant». Jusqu'à ce jour, je n'ai pas pu. Il fallait que je fusse un peu lancé. J'oubliais alors que j'avais à cacher le gras de ma cravate.

Ma grande joie est de pouvoir maintenant penser à ce que je dis.

J'ai pu penser en particulier, quand j'étais seul dans mes chambres de dix francs, devant les murs des cours!—mais je n'ai jamais pu penser à ce que je disais en public.

J'avais à songer, pendant que je parlais, à ma culotte qui s'en allait, à mes habits que je sentais craquer, il y avait à cacher mes déchirures et mes taches, mon linge sans boutons, mon derrière sans voile.

Toujours sur le qui-vive! Je monte la garde depuis le berceau devant mon amour-propre en danger. Je veille, les ciseaux aux poings, la ficelle à l'épaule, les pieds près de l'encrier, pour noircir mes chaussettes là où le soulier est fendu.

Je m'évadai un moment de cette vie grotesque quand je revenais de Nantes, mais ma liberté fut gâtée dès le lendemain par l'horrible spectacle de la mouchardise impériale et de l'aplatissement public —le coeur et le nez y sont faits maintenant, et l'on ne sent plus la mauvaise odeur qu'on a respirée des années: l'odorat s'est rallié!

Je n'ai pas une douleur qui vienne me prendre à la gorge, comme celle qui m'empoigna le lendemain de décembre dans mon premier vêtement neuf. Je me carre dans mes habits et me dresse sur le talon haut de mes bottines. Je garde mon chapeau sur ma tête… comme un grand d'Espagne.

Me voilà fier et libre de nouveau!

Je ne rentre plus mes côtes ni mes ongles, je ne traîne plus les pieds, je ne mâche plus les mots, je n'avale plus mes colères ou mes rires. Je ne marche plus sous l'Odéon, comme les réclusionnaires dans la promenade_ en queue de cervelas_, au fond des lugubres centrales.

Pour la première fois, je marche au milieu de la rue au risque d'être écrasé par les voitures, j'y marche. Je n'en ferai pas une habitude, c'est trop gênant, mais j'ai été condamné au rasage de murs trop longtemps. Il me faut cette sensation de la chaussée que je connais à peine. Je retournerai demain sur le trottoir, où l'on verra reluire mes bottines; en attendant, j'aveugle les gens de l'entresol avec les éclairs de mon chapeau. Je passe sous tous les entresols où je vois des gens à la fenêtre.

American Bar

Nous avons été promener nos beaux habits sur les boulevards. Il y a un bar américain, près du passage Jouffroy, où la mode est d'aller vers quatre heures.

Des boursiers, à diamants gros comme des châtaignes, des viveurs, des gens connus, viennent là parader devant les belles filles qui versent les liqueurs couleur d'herbe, d'or et de sang. Ils font changer des billets de banque pour payer leur absinthe.

Je ne déplais pas, paraît-il, à ces filles.

«Il a l'air d'un terre-neuve», a dit Maria la Croqueuse.

Je croyais que c'était une injure; il paraît que non!…

Avant les habits Caumont, j'avais l'air d'un chien de berger, d'un caniche d'aveugle, d'un barbet crotté auquel on avait coupé la queue.—Un homme vêtu de bric et de broc a l'air aussi bête qu'un chien à qui l'on a coupé la queue tout ras. Je paraissais avoir la maladie, on m'aurait offert du soufre. Maintenant, je suis un terre-neuve, un beau terre-neuve…

«Et pas bête», ajoutent quelques-uns en faisant allusion à mes audaces de conversation.

Pas bête?—Mais si demain j'avais de nouveau la redingote à la doublure déchirée, la cravate éraillée et tordue, le pantalon m'écartelant comme Ravaillac; si demain j'avais des chaussettes trop grosses dans des souliers percés, demain je serais de nouveau bête et laid,—bête comme une oie, laid comme un singe!

Vous ne savez donc pas de quoi j'ai eu l'air pendant quatre ans?

Deux ou trois fats qui, par-derrière, me blaguaient ou me calomniaient quand j'étais mal mis, sont arrivés caresser mes habits neufs.

«Bas les pattes!» ai-je sifflé en leur fumant au visage.

Je les ai traités comme des chiens.

Ah! vous voulez vous remettre avec Vingtras: ce Vingtras qu'on dit distingué à sa façon, à présent! Il faut rayer ça par des acceptations de blague cruelle ou des menaces de gifles toutes prêtes.

Je n'ai jamais eu l'envie de brutaliser un impertinent. Elle me prend. Je souffletterais bien un ganté du bout de mes gants neufs.

Je vaux moins pourtant depuis que j'ai ces habits-là!

Il a fallu mentir à mes habitudes d'honnêteté muette, démordre de mon entêtement à vivre de rien. Il a fallu dire adieu à mes résolutions de héros.

J'en ai souffert dans un coin de mon coeur.

Quelquefois je trouvais une vanité d'orgueilleux à me jurer que j'irais ainsi, mal vêtu, jusqu'au jour où je forcerais la chance; si je mourais, je mettrais mon éloge dans mon testament en racontant ma vie, et en fouettant de mes dernières guenilles les survivants qui devaient leurs habits—moi je ne devais rien, pas même une paire de savates.

Je vaux moins. J'ai dû jouer la comédie pour avoir mes vêtements, ces bottines et ce chapeau—une comédie dont j'ai honte!

Mes souliers percés étaient _miens; _je pouvais les jeter à la tête du premier passant, en disant:

—Tu es peut-être aussi honnête, mais tu n'es pas plus honnête que moi.

À un ruiné, je pouvais crier:

«Je te fais cadeau de l'empeigne.»

Je crois que je gagnerai de quoi payer, cependant! Le Vingtras est en hausse.

«Il a mis de l'eau dans son vin, dit l'un; il a jeté sa gourme, dit l'autre; j'avais toujours dit qu'il avait du bon, ce garçon-là!» fait un troisième.

Je n'ai pas mis d'eau dans mon vin, j'ai mis du vin dans mon eau; je n'ai pas jeté ma gourme, j'ai jeté mes frusques.

Tas de sots!

Partout, je fais prime.

Je suis devenu un grand homme chez Joly.

Je puis me pencher sans danger maintenant, pour corriger les devoirs.

Il y a une des mères, trente ans, cheveux d'or, rire d'argent, qui a toujours quelque chose à me montrer sur le cahier de son fils et qui se penche aussi, en appuyant le bout de ses seins sur mon épaule…

Un matin, ma jaquette m'allait bien, paraît-il, dans le demi-jour qui baignait la classe de latin—le corsage de la dame aux cheveux d'or luisait et sentait bon comme un gros bouquet! Sur un coin de cahier elle avait en souriant dessiné une tête échevelée qui ressemblait fort à la mienne. Nos lèvres se sont rencontrées…

…………………

Elle m'a présenté à son mari, l'autre soir.

«L'enfant ferait-il des progrès en prenant des répétitions? me demande-t-il.

—Beaucoup.»

Je n'ai pas dit ce «beaucoup»—là, comme j'ai dit le _beaucoup _à M. Caumont, quand il m'a demandé, à propos du Dieu des jardins, si j'aimais les arts.

Mon beaucoup a été entraînant et passionné.

M. Martel, le mari, voit déjà son fils traduisant les Verrines (ce qui serait bien utile pour son commerce, n'est-ce pas?) et il me demande mes prix. Jadis, j'aurais répondu: deux francs l'heure, vingt sous même, si j'avais eu le derrière sur les épingles.

Je ne l'ai plus sur des épingles, qu'on le sache! et qu'on se le tienne pour dit une bonne fois!

Je n'ai plus le derrière sur des épingles, aussi je prends cinq francs l'heure!

«Cinq francs l'heure, entendu. Vous vous arrangerez avec la mère pour les jours et les heures. Encore un verre de champagne?

—Merci! J'ai beaucoup dîné en ville ces jours derniers et il a fallu sabler le Jacquesson.

—Le Jacquesson!» J'ai voulu avoir l'air d'avoir une marque à moi que je préférais!

J'ai vu Jacquesson sur une bouteille à goulot entouré de papier d'argent et j'ai dit: «sabler le Jacquesson!»

M. Martel me regarde. Ce regard me suffit. J'ai lâché une bêtise; je le vois du coup.

«Vous dites Jacquesson, fait-il en ayant l'air de regarder si ma jaquette est de la Belle Jardinière.

—Pas Ja-que-sson.» Je lui parle très durement, comme un homme qui a à faire à un imbécile et qui le relève du péché de sottise.

«Pas jac-qué-sson! Savez-vous l'anglais?

—Non!» Ah! il ne sait pas l'anglais! Attends, va!

«Je n'ai pas dit Jac-qué-sson! j'ai dit Jack-sonn! une marque anglaise, la grande marque des William Jackson.» Je n'ai pas insisté sur l'n, je ne suis pas de ceux qui disent Baïronne, pour dire Lord Byron quand je suis avec un Français, et ne veut pas en abuser.

«Je vous demande pardon. J'avais entendu Jacquesson, la marque à deux mille francs la bouteille, du poiré de Champagne!

—Ah! ah! ah!» Je ris comme d'un calembour fait entre marquis à la Pomme de pin, mais il était temps. Mal habillé je n'aurais pas trouvé Jack-sonn, et je n'aurais pas ri d'un rire de marquis, bien sûr.

Je me lève de table un peu éméché comme dirait la mère Mouton, mais ma griserie consiste à croire que je descends d'une famille noble et je raconte, la jambe en l'air dans un fauteuil, une aventure arrivée à un de mes ancêtres qui ne voulait pas saluer le roi. Je n'oublie pas malgré mes habits et ma griserie mes opinions républicaines.

L'un de mes ancêtres s'est trouvé avec un roi, il a dû le saluer pourtant. Car nous sommes une noblesse d'écurie. Du côté de mon père on élevait les cochons, dans ma lignée maternelle on gardait les vaches. Nous portons pied de cochon sur queue de vache, avec une tête de veau dans le fond de l'écusson.

Je donne mes répétitions à cinq francs l'heure.

M. Caumont a déclaré qu'il me fallait un habit du matin.

J'ai toujours vu le matin représenté en jaune clair ou en bleu pâle dans les ballets et dans les pièces de vers. Vais-je être en matin de pièce de vers ou de féerie? Aurai-je des gouttes de rosée? M'entr'ouvrirai-je de quelque part au soleil levant?

Non. J'ai un vêtement dont M. Caumont lui-même est enchanté, qui est «du matin» au possible. Oh mais! Comme c'est du matin!

M. Caumont ajoute que c'est un vêtement de neuf heures à midi— pas avant neuf heures, pas après midi.

Je le garde pourtant jusqu'à une heure, deux heures même, quelquefois!—Car ma leçon va jusque-là—Ma leçon? C'est-à-dire la correction des cahiers de l'enfant, qu'on éloigne…

On entr'ouvre un grand peignoir à raies bleues, bordé de dentelles fines, et qui moule un corps de statue…

24 Le Christ au saucisson

Mes amours jusqu'ici avaient senti la crémerie ou le bastringue.

J'avais jeté mon mouchoir, de grosse toile, à quelques étudiantes qui trouvaient que j'avais de grands yeux et de larges épaules. Tout cela avait un parfum de friture et de petit noir.

Je respire maintenant l'élégance à pleines narines.

Je lui ai caché mon adresse, qu'elle me demande toujours.

«Si tu ne veux pas me la dire, c'est que tu as une autre femme!…

—Non, je demeure avec ma mère.

—Elle est rentière, ta mère?»

Je n'ose mentir, ni répondre oui.

Je sens bien que la misère lui paraît une laideur, et à toutes les allusions qu'elle fait à mon genre de vie, je réponds par la comédie de la médiocrité dorée.

«C'est pour être un jour professeur de faculté que j'ai pris la carrière de l'enseignement et que je donne des leçons.

—Oh! j'irai t'entendre! Mais toutes seront amoureuses de toi!…»

Elle fait une moue chagrine et reprend:

«Quelle couleur de meubles as-tu?… (Rougissant un peu.) Comment sont les rideaux de ton lit?…»

Elle baisse la tête et attend.

«Les rideaux de mon lit?…»

Je ne trouve rien.

«De quelle couleur?

—Couleur puce…»

J'ai failli dire: punaise!

«C'est moi qui t'arrangerais ta chambre de garçon!…»

J'ai pensé à en avoir une, mais quoique les leçons marchent, je ne suis pas riche. Les louis d'or fondent en route, dans nos promenades en voiture et nos haltes dans les restaurants heureux, où elle veut un rien—mais un rien, entends-tu! dit-elle en se dégantant.

Il m'est arrivé de souper avec du pain et de l'eau claire, la veille ou le lendemain des jours où nous avions pris un rien, chez le pâtissier d'abord, au restaurant ensuite, dans un café de riches après, où elle voulait entrer pour se regarder dans la glace et voir si elle était trop chiffonnée ou trop pâle.

Elle avait quelquefois peur de son mari.

Peur?—Elle faisait semblant, je crois, pour aiguiser ma joie. Elle voyait bien que je ne redoutais pas le danger et que le fantôme du péril, au contraire, attisait mes désirs et mon orgueil.

Peur?—Mais elle s'affichait à mon bras!

Au théâtre, elle se frottait tout contre moi, elle avait ses cheveux qui touchaient les miens…

Elle voulut une fois aller aux cafés du quartier, et se fâcha parce que je ne la tutoyais pas.

Patatras!

J'étais dans mon taudis. On a fait du train dans l'escalier.

«Que demandez-vous? criait l'hôtelier. Vous demandez M. Vingtras? Je vous dis: c'est ici; vous me dites: non! Je vous dis: si! Je sais bien les gens qui logent chez moi.—Monsieur Vingtras!

—Qu'y a-t-il?

—Une dame qui vous cherche.»

Par la cage de l'escalier j'ai vu une tête passer, mais qui a tout de suite disparu!… J'ai entendu un bruit de soie, des pas précipités… Une robe fuyait dans la rue.

Je cours, en me cachant derrière les gens et les voitures.

Cette robe, ce châle!… C'est ELLE, la femme au rire d'argent, aux cheveux d'or, au peignoir bleu…

Quelle honte! Je ne reparaîtrai pas devant ses yeux. Je ne reparaîtrai pas au cours non plus, je ne reverrai pas Joly, je fuirai le quartier où ELLE vit, je m'exilerai de ce coin de Paris.

J'ai envoyé un mot de démission.

Je suis resté huit jours et huit nuits à m'arracher les cheveux; heureusement j'en ai beaucoup.

Aux heures où elle avait l'habitude de m'attendre, près du Gymnase, je vais malgré moi de ce côté; je cours après toutes celles qui lui ressemblent—en me cachant quand je crois la reconnaître!

Mais je ne me laisse pas écraser par la douleur.

Je vais bûcher, bûcher, faire de l'argent, de l'or, louer ensuite un appartement avec un lit à rideaux puce, puis je lui écrirai. J'inventerai un roman; j'en cherche l'intrigue, j'en ourdis le mensonge…

Les répétitions pleuvent, je donne la première à sept heures du matin au fils d'un ancien colonel; la dernière à huit heures du soir, à un imbécile riche qui veut apprendre le style. Je le lui apprends. Crétin!

Tout va comme sur des roulettes d'argent. Même ma blessure se ferme.

Mon triomphe, pour avoir mal fini, ne m'en a pas moins enhardi; et tout en rêvant de revoir la jeune mère aux cheveux d'or, je_ flirte _auprès d'une miss anglaise, soeur d'un de mes élèves, qui n'a pas l'air, la jolie fille, de me trouver trop mal bâti.

LA DETTE

Mais M. Caumont m'a envoyé sa note.

Diable!

C'est plus que je ne pensais! deux fois plus!

Je donne un acompte. L'acompte donné, il me reste _sept francs _pour finir mon mois! Il s'agit d'être économe, sacrebleu!

Je le suis.

Je vis sur le pouce. Je déjeune avec du cochon.

Un jour, j'avais très faim. Je n'ai pas attendu d'être chez moi; j'ai acheté une saucisse, un petit pain, et je me suis mis à luncher sous la porte cochère d'une vieille grande maison, gaiement, sans penser qu'un malheur me menaçait!

Ce malheur arrive au trot.

C'est une calèche qui entre. Je n'ai que le temps de me garer contre le mur, les bras étendus comme un Christ.

Une jeune fille crie au cocher: «Prenez garde!»

Mais je la connais!—C'est la miss anglaise!

Elle m'a vu!

L'homme de ses rêves est là contre le mur, avec du cochon dans une main, un petit pain dans l'autre…

Je vais bien, moi!

On fit une romance dans un cénacle sur mon infortune: Le Christ au saucisson: quatre couplets et un refrain.

Je me décide à rentrer et à rester dans mon trou, ne me montrant plus dans les quartiers riches que pour vendre mes participes et enseigner le style.

Mais j'ai été un maladroit!

Les affaires baissent. Boulimart, que je rencontre, me dit:

«Montrez-vous donc! Faites des visites! Promenez vos chevaux! Vous devenez ours. On ne veut pas d'ours dans le milieu où vous emboquez vos élèves.»

Moi je voudrais ne pas perdre mes soirées à aller chez les bourgeois que Brignolin me recommande de ménager; je voudrais être libre,—ma journée faite—libre de travailler pour moi.

Je ne suis pas libre.

On ne gagne pas plus ou moins. On n'est pas maître de l'étoffe qui s'appelle le temps, on ne choisit pas ses heures, sa façon de vivre, quand on a la clientèle qui est la mienne.

Boulimart me répète:

«Avec votre air de sanglier, vous devez être habillé comme un lion.»

Il faut, pour pouvoir m'habiller comme un lion, que je continue à loger dans le taudis où la patricienne m'a surpris, et que je mange encore beaucoup de ces cervelas à deux sous, dont la miss anglaise a vu un échantillon dans mes mains dégantées sous la porte cochère. Je dois tout sacrifier à mes habits, comme une fille!

Je me maquille pour mes leçons.

J'en ai le coeur qui se soulève!

25 Mazas

Un soir, mon hôtelier me prend à part.

Il m'annonce qu'un homme «petit, trapu, brun» est venu me voir avec des airs mystérieux. Il reviendra demain, vers midi.

Le lendemain, à midi, Rock se trouve devant moi.

«Tu n'as plus l'air d'un républicain, me dit-il en toisant mes habits à la mode.

—Monte là-haut, lui dis-je, et tu verras si je suis resté pauvre.»

Il monte.

Nous sommes restés une heure à parler à voix basse dans mon trou.

J'ai gardé au fond de moi-même la haine amère, inguérissable, du 2
Décembre.

Ambitieux ou révolté, j'ai souffert,—à en mourir!—de la vie sourde et vile de l'empire; et dans le brouillard qui m'étouffe, moi, obscur, comme il étouffe les célèbres, je n'ai cessé de mâcher des mots de conspiration contre Bonaparte.

Après mon retour de Nantes, sous le coup du dégoût, j'ai renfoncé en moi-même ma douleur, j'ai essayé de la noyer dans l'idée d'un livre qui attendait cinq ans, dix ans pour passer au jour sa gueule comme un canon. Ah! bien oui! Je me suis heurté contre les stupidités de la bachellerie qui m'a laissé la tête gonflée de grec et le ventre presque toujours vide en face d'un monde qui me rit au nez. Avant d'écrire un livre comme on charge une pièce, il faut avoir jeté au vent le bagage qui gêne et mon écouvillon est gras de toute la graisse du collège, il faut un autre outil que ça au pointeur. Mon livre est dans mon coeur et point sur le papier. À quoi bon! qui en eût publié un chapitre, une page, une ligne? Je ne connais pas de champ de roseaux auxquels je puisse crier mes fureurs! S'il se trouve une conspiration honnête sur ma route, j'y entre et en avant!

Rock est venu me voir pour m'avertir que tout est prêt.

—Tes relations de high life te retiendront-elles, dit-il, en souriant! Auras-tu le courage de quitter les bonheurs qui t'arrivent pour les dangers que je t'offre.

—Le danger, mais je l'aime, j'en serai.

Des détails maintenant…

«On est prêt», me dit Rock.

Qui, on?

Rock peut me confier le nom d'un des conjurés, c'est celui d'un garçon qui était avec nous au poste du combat en Décembre.

«Va toujours!»

Rock me donne mes instructions et me met en rapport avec un homme grave. Il a des cheveux plats, porte des lunettes; on dirait un prêtre, s'il n'avait des favoris comme un jardinier et des moustaches comme un tambour.

C'est un professeur de philosophie qui a refusé le serment; il a le geste hésitant, la voix nasillarde, mais la parole amère et l'oeil dur—avec cela le nez un peu rouge: ce n'est pas la boisson, c'est l'âcreté du sang.

J'avais cru qu'on pouvait rire—surtout la veille de mourir —j'avais pensé même qu'il fallait rire par prudence, parce qu'on ne songe pas à soupçonner des gens qui plantent sur l'oreille du complotier la cocarde de l'insouciance. J'ai jeté je ne sais quelle ironie en entrant.

L'homme aux lunettes m'a regardé d'un air glacial et a fait un signe de mépris. Il m'a même dit un mot sévère, je crois.

C'est bon! Respect à la discipline! Je vais être grave et raide, si je puis, comme Robespierre.

Il y a convocation mystérieuse pour ce soir.

Nous nous rendons dans une chambre au fond d'une vieille cour, et là, nous recevons la nouvelle que c'est pour demain.

Fichtre! on n'en a pas pour longtemps à vivre. C'est donc sérieux, décidément?

Nous devons nous trouver après le dîner à un café de la place Saint-Michel. En effet, nous nous reconnaissons, le soir, en face de bocks dont nous regardons s'épanouir le faux col, et que nous vidons d'un air blasé.

«Vos hommes sont prêts?» me demande tout bas un des affiliés.

J'ai un peu honte, je rougis légèrement. «Mes hommes!» c'est bien solennel!—J'ai horreur du solennel!

Ils se composent de quatre ou cinq étudiants jeunes, roses et gras que je ne connais pas.

Je suis leur chef, il paraît, mais je n'en sais guère plus qu'eux. On m'a jugé trop blagueur, ou bien Rock s'est souvenu de nos disputes cruelles en Décembre, et il n'a pas voulu que je jetasse mes boutades de téméraire à travers l'organisation du complot. Il a eu peur de mes brutalités ou de mon impatience.

Je n'y regarde pas et n'en demande pas plus long. Je prends de bon coeur le rôle qu'on me donne—sans croire, à vrai dire, qu'il y aura représentation publique de la tragédie. Je sais ce que c'est que de songer à tuer un homme. J'en ai eu la pensée jadis, et je me rappelle les émotions qui me serraient le coeur et me glaçaient la peau du crâne, quand je me représentais la minute où je tirerais mon arme, … où je viserais… où je ferais feu…

Puis j'ai lu des livres, j'ai réfléchi, et je ne crois plus aussi fort que jadis à l'efficacité du régicide.

C'est le mal social qu'il faudrait tuer.

Sans perdre de temps à creuser la question, j'ai accepté ma part de danger dans l'entreprise, mais je n'ai pas la foi. C'est par amour de l'aventure, envie de ne pas paraître un hésitant ou un déserteur auprès des camarades de 51, que je me suis embrigadé dans le complot.

Je n'ai pu cacher à Rock mon incrédulité. Il me demande si, au cas où cette incrédulité recevrait un démenti sanglant, je serais prêt à appeler aux armes dans le quartier.

Certes.—S'il y a du tumulte dans l'air, s'il faut une voix pour donner le signal, s'il s'agit de monter sur les marches de cet Odéon où j'ai rôdé vaincu et honteux, pendant des années, et de crier debout sur ces pierres: «Vive la République!» en déployant un drapeau autour duquel on se battra, comme des enragés—s'il ne s'agit que de cela: en avant!

Ce sera un éclair dans mon ciel noir.

J'ai communiqué à Legrand le projet d'attaque.

Legrand aime le danger, il adore les décors tragiques.

«J'en suis», dit-il.

Bref, nous sommes bien sept qui donnerons le branle et prendrons la responsabilité d'engager la lutte dans ce coin de Paris.

Sept!

C'EST POUR AUJOURD'HUI.

On m'avait annoncé qu'il me serait délivré des pistolets et des cartouches quand le moment serait venu.

Pistolets et cartouches me sont en effet comptés à l'heure dite.

Allons, le sort en est jeté!

Au dernier moment j'avertis encore un ancien copain de Nantes, Collinet, maintenant étudiant en médecine, dont le père est millionnaire. Il se charge de porter la moitié des armes. Bravo!

On ne soupçonnera jamais ce fils de riche de jouer sa liberté et sa peau dans une entreprise de révoltés!

Il le fait carrément, par amitié pour moi et aussi par entrain républicain.—Il glisse les pistolets et les munitions dans les poches de sa redingote et de son pardessus, va en avant, et prend place, d'un air dégagé, à une table du café où les émissaires arriveront, le coup fait.

Le coup consiste à tirer sur l'empereur qui doit aller ce soir à l'Opéra-Comique. On l'attendra à la porte! Feu. Vive la République!

À moi, Vingtras, de soulever la rive gauche!

On m'a promis que des sections d'ouvriers accourront à ma voix.

Est-ce bien sûr? Je ne crois guère à ces sections-là, Rock non plus; je pense bien! Mais c'est bon pour rassurer les autres, sinon moi. Qu'il y ait des sections ou non, je réponds que si on tire des coups de pistolet, là-bas, on fera parler la poudre, ici.

Il est sept heures.—Ils sont partis!

Nous attendons.

Est-ce le doute, est-ce l'insouciance? Est-ce un effet des nerfs ou l'effet de la fièvre? Nous avons le rire aux lèvres.

Le puritain n'est pas là, et nous trouvons moyen de plaisanter nos tournures de conjurés; car les pistolets et les poignards font des bosses sous nos habits, et nous donnent l'air d'avoir volé des saucissons ou de réchauffer des marmottes.

Nous sifflons des bocks.

Il a été formé une caisse avec les sous que chacun pouvait avoir, et nous vivons là-dessus—jusqu'au grand moment où, si l'on a soif et faim, on réquisitionnera au nom de la République, dans le quartier en feu.

Huit heures et demie.

Il est huit heures et demie.—Point de nouvelles, pas d'orage dans l'air, pas d'affilié qui accoure!

Dix heures—Personne.

Minuit.

Minuit!…—Encore rien!

Mais c'est horrible de nous laisser ainsi sans nouvelles! Ils ont eu le temps de revenir!—Ils devraient être là pour nous dire qu'on a hésité, qu'on a eu peur, que les chefs et les hommes ont reculé, que nous sommes libres de rentrer chez nous, que ce sera pour une autre fois—pour les calendes grecques!

Il faut prendre un parti.

«Dispersez-vous, rôdez, je reste sous l'Odéon avec Collinet.»

Brave garçon. Il porte toujours les armes. Je le soulage un peu— nous sommes un arsenal à nous deux! Si un sergent de ville nous arrêtait, ce serait Cayenne pour l'avenir, ou la fusillade peut-être pour ce soir même.

Des pas!…

Est-ce la police? Est-ce un des nôtres?

C'est un camarade—mais il ne sait rien.

«Hé! Duriol! D'où viens-tu comme ça?

—D'où je viens?»

Il s'approche de moi en faisant mine de tituber et me glisse à l'oreille le mot d'ordre de la conjuration.

Comment! Duriol en est?

Qui donc l'a averti?

Il l'explique en deux mots,—c'est Joubert, un des initiés.

Puisqu'il en est, voyons, que sait-il!

«Étais-tu à l'Opéra-Comique?

—Oui.

—Eh bien?

—Eh bien! On n'a pas tiré quand l'empereur est entré; on n'était pas prêt, on devait tirer à la fin. Mais pendant la représentation, un des conjurés a laissé échapper un pistolet de sa poche; la police a pris l'homme; il a eu peur, il a fait des révélations, désigné des complices; on les a empoignés un à un, dans les couloirs, sans bruit…

—Qui a-t-on pris?

—Rock a-t-il été arrêté?

—Non, je ne crois pas.»

Encore des pas!… Cette fois, c'est le chapeau d'un sergent de ville!

Ah! il faut fuir!

Dans l'obscurité, nous longeons les murailles.

À trois heures du matin, je suis enfin dans mon lit, n'en pouvant plus, brisé de fatigue, broyé par sept heures d'anxiété mortelle.

Mes luttes contre l'empire se terminent toutes par des courbatures —des blessures piteuses font saigner mes pieds. C'est bête et honteux comme la fatigue d'un âne.

Je vais chez Duriol, au matin.

C'est un chétif, une tête faible; il n'a ni opinion, ni envie d'en avoir. Comment se fait-il qu'il ait été mis dans le secret?

Duriol me répète son histoire de la veille avec des variantes bizarres.

Il m'interroge moi-même et me demande ce que je sais.

«Halte-là!»

Je n'ai rien à dire. Je ne connais personne, et je ne reverrai même personne d'un mois, en dehors de mes familiers.—L'affaire manquée, égaillons-nous!

Ça va mal.

J'apprends que Rock est sous clef. Il est vrai qu'il était à l'Opéra-Comique.

Ceux qui n'y étaient pas s'en tireront-ils?

Legrand, Collinet, Duriol et moi, nous sommes les habitués d'une crémerie de la rue des Cordiers. Nous y prenons depuis le complot des attitudes de viveurs, nous faisons des_ extras._

«Mère Marie, encore un Montpellier d'un rond!»

Nous appelons de ce nom aristocratique un petit verre d'eau-de-vie d'un sou, faite avec du poivre et du vitriol; nous lampons ça comme des gentlemen lampent un verre de chartreuse au Café Anglais.

Nous essayons de paraître des gens qui ne vivent que pour s'amuser, qui jettent l'argent par les fenêtres…

Au nom de la loi.

Il est huit heures du soir.

Je viens de demander un petit mouton—c'est le demi-plat de ragoût qu'on appelle ainsi.

Les camarades me poussent le coude, me donnent des coups de pied sous la table, me lancent des yeux terribles…

_Mouton! _Autant dire Mouchards. Cette épithète de_ petit_ a l'air d'une impertinence. De plus ce n'est pas le moment de jouer avec le feu.

Il y a justement depuis deux jours un bonhomme que personne ne connaît et qui veut parler à tout le monde.

Je tâche de réparer ma bévue en disant:

«Non, mère Marie, un grand mouton!»

Je m'en fourre pour deux sous de plus, afin de détruire le mauvais effet. C'est six sous le grand mouton.

La crémerie est envahie!…

Un homme en écharpe tricolore est à la tête de six ou sept individus de mauvaise mine en bourgeois.

Il ordonne de fermer les portes—Au nom de la loi, que personne ne sorte!

L'écharpe tricolore, au milieu d'un silence profond, tire un papier de sa poche et appelle des noms:

«Legrand?

—Il n'y est pas.

—Voilquin?

—Il n'y est pas.

—Collinet?

—Voilà.»

Collinet, qui heureusement n'est plus saucissonné de pistolets, demande ce qu'on lui veut.

«On vous le dira tout à l'heure.

—Vingtras?

—Présent!»

J'avais envie de répondre: «Il n'y est pas.» Si l'on m'avait appelé avant Collinet, je n'y aurais pas manqué bien sûr; mais du moment où l'on ne ruse plus, je réponds d'une voix pleine et d'un air insolent.

J'ai été chef une soirée: je ne dois pas songer à m'esquiver quand les autres se livrent.

Le juge d'instruction a essayé de m'intimider.

Imbécile!

«Vous mangerez longtemps des lentilles d'ici si vous voulez faire le héros comme cela», m'a-t-il dit d'un air goguenard et menaçant.

Mais je ne les déteste pas, ces lentilles! Mais il ne sait donc pas que je me régale avec la chopine qu'on me donne. Je n'ai jamais tété de si bon vin.

Qu'est-ce donc? par la porte de la cellule, en face de la mienne, je viens de reconnaître une pipe, celle de Legrand.

J'ose en parler à un gardien qui me dit:

«Ah! oui! l'innocent qui dit beu, beu! heuh, heuh quand on l'interroge.»

Je vois qu'il a continué sa tradition; il fait comme au collège; il joue les ahuris.

J'en fais à peu près autant. J'ai l'air de ne pas comprendre. À ce qui sortira de mes lèvres est suspendu le sort de huit ou dix hommes. Il faut ne rien livrer, rien, et le juge d'instruction en est pour ses airs de menace.

Armes et bagages!

Ma tactique a réussi!

On vient de me crier: Armes et bagages!

Cela veut dire: «Vous êtes libre. Ramassez vos frusques!»

Je passe par les formalités et les grilles. Enfin, me voilà dehors!

Tous les camarades aussi—moins Rock! Mais tous ceux de ma fournée ont échappé! Enfoncés, les juges!

Mais, hélas! mon nom a été prononcé parmi ceux des arrêtés. Mon titre de républicain, mes relations avec les chefs du complot, tout mon passé de 1851 a été mis dans les journaux, et quand je me présente pour mes leçons, les visages sont glacés.

Je suis de la canaille, à présent.

On me règle, on me paye, et c'est fini.

Ma clientèle est morte. Il n'y a plus même de leçons à deux francs, ni à vingt sous.

26 Journaliste

«Vingtras, pourquoi ne te fais-tu pas journaliste?»

J'ai essayé.

Je suis parvenu à avoir ce que j'ai rêvé si longtemps, une place de teneur de copie.

On me trouve bien vieux, bien fort, pour ce métier de moutard.

On n'a besoin que d'un gamin pour prendre l'article et le lire au correcteur pendant que celui-ci, suivant sur l'épreuve, voit s'il n'a rien laissé passer et si l'imprimé correspond phrase par phrase, mot par mot au manuscrit.

Je suis forcé de cacher mon âge et on me regarde comme un phénomène.

«Il n'a donc pas d'autre état? Il est donc bien pauvre?»

Oui, je suis bien pauvre; non, je n'ai pas d'autre état. J'ai obtenu la place par un ancien maître d'études de Nantes qui est l'ami d'enfance du rédacteur en chef. Il est un peu fier de me prouver son influence, et heureux aussi (c'est un brave homme) de m'aider à gagner quelques sous.

J'ai trente francs par mois, c'est mon chiffre! Dans le journalisme ou l'enseignement, je vaux trente francs, pas un sou de plus.

Ma mère avait raison de dire que j'étais un maladroit. Je fais mal mon métier.

Je confonds les articles, je mêle les feuillets.

Je lis trop vite—quelquefois trop lentement. Le correcteur est un homme laid, chagrin, un vieux fruit sec, qui me traite comme un mauvais apprenti.

J'ai une grosse voix, malheureusement, et il m'échappe des éclats qui sonnent, comme de la tôle battue, tout d'un coup dans le silence de l'imprimerie.

On se retourne, on rit, on crie: «Pas si fort, le teneur de copie!»

Puis j'ai des distractions qui me font oublier de lire des membres de phrases tout entiers; et c'est à recommencer; à la grande colère du correcteur, à la grande fureur souvent de l'écrivain à qui je fais dire des bêtises, et qui vient le soir se fâcher tout haut: «Si c'est un crétin, qu'on le jette dehors!»

Les rédacteurs vont, viennent, je veux voir leur visage, savoir leur nom. Un grand, roux, avec un signe sur la joue, qui a de si longues jambes, et qui tutoie tout le monde, c'est Nadar. Et celui-ci, encore un roux, mais rond, boulot, le teint d'un Normand, favoris de sable et d'anjou joints en pelure d'oignon, A. Guéroult, et d'autres!

Je ne fais pas l'affaire décidément.

On me met à la porte après treize jours et on prend un gamin de douze ans, qui n'a pas une voix de trombone et qui ne se donne pas de torticolis à dévisager les auteurs.

J'ai été tellement ridicule avec ma timidité, mes rougeurs, mes explosions de voix, ce torticolis, que je n'ose pas passer de deux mois dans la rue Coq-Héron. J'ai bien débuté dans les imprimeries!

AUX 100 000 PALETOTS

Il vient de me venir une chance! J'ai un protecteur.

C'est le gérant des «100 000 paletots»: la grande maison de confection de Nantes. Il habille un de mes anciens camarades de classe; ce camarade m'écrit:

«Va voir M. Guyard des "100 000 paletots", il est à Paris pour ses achats, tu le trouveras passage du Grand-Cerf, à la maison-mère. Il y a un paletot en fer-blanc et de grandes affiches devant la porte. Il peut t'être utile pour le journalisme.»

Je me rends passage du Grand-Cerf.

Voilà le paletot en fer-blanc et les grandes affiches.

Je rôde devant le magasin, n'osant entrer.

On m'entoure:

«Monsieur a besoin d'un vêtement… Il y en a pour toutes les bourses… La vue ne coûte rien… Prenez toujours des cartes de la maison.»

Je me décide à dire que je viens voir M. Guyard.

M. Guyard paraît.

«Que voulez-vous?

—C'est mon ami, M. Leroy, qui…

—Ah bien! Vous voulez écrire, il m'a dit ça!

«Dunan!…»

Il appelle un homme gros, en sabots, avec une casquette en passe-montagne.

«Dunan! voici un jeune homme qui voudrait noircir du papier.

—Est-ce pour les affiches?

—Je ne sais pas.

—Aimeriez-vous à rédiger des affiches? Sauriez-vous faire des choses comme ça?» Il me montre un placard. Non. Je ne saurais pas faire des choses comme ça. À quoi ça m'a-t-il donc servi de faire toutes mes classes? Celui qu'on a appelé Dunan voit parfaitement mes gestes d'inquiétude.

«Ah! ce serait pour chroniquer dans le Pierrot?»

Le Pierrot est le journal appartenant aux «100 000 paletots».

On le vend à la porte des théâtres. Il donne à la fois le programme des spectacles et les prix de la maison: «Grand déballage de pantalons de lasting[14]! Grand succès de M. Mélingue! Un vêtement complet pour 19 francs! Demain, reprise de Gaspardo le pêcheur!»

Il y a des comptes rendus des premières représentations et des articles de genre. Tous les articles de genre contiennent une phrase au moins sur les cent mille paletots. Les comptes rendus des premières contiennent des attaques sourdes contre les tailleurs sur mesure, qui, sous prétexte d'élégance, mettent sur le dos de quelques acteurs des modes qui déconcertent les yeux du public, et font, avec un sifflet d'habit biscornu ou un revers de redingote exagéré, perdre le fil de la pièce.

On m'a confié un article à faire!

J'ai eu du mal à défendre la confection au bas d'une colonne! Je l'ai défendue tout de même, et j'ai réussi à annoncer en même temps un déballage. J'avais à analyser un drame de M. Anicet Bourgeois.

L'article doit paraître jeudi.

Jeudi, je suis levé à cinq heures du matin. Je vais m'asseoir sur une borne, d'où l'on peut voir le coin de la maison où le Pierrot s'imprime.

5 heures,—6 heures,—7 heures,—8 heures!…

J'ai la fièvre. Comme la borne doit être chaude!

«Monsieur, dis-je à un homme qui a l'air d'être de l'imprimerie, savez-vous où l'on fait le Pierrot

Il n'est pas de l'imprimerie et croit que je l'appelle Pierrot.
Nous avons été sur le point de nous battre!

Le _Pierrot _a fini par paraître. Je l'achète au premier porteur qui sort et je cherche…

Programme… Déballage, Pantalons, biographie de M. Hyacinthe, Vêtements de première communion. Drame de M. Anicet Bourgeois.

Une colonne et demie, et au bas la signature que j'ai adoptée— celle de ma mère! J'ai voulu placer mes premiers pas dans la carrière sous son patronage, et j'ai pris chastement son nom de demoiselle.

Mais on a mutilé ma pensée, il y a une phrase en moins!…

Cette phrase en moins était justement celle à laquelle je tenais le plus! J'avais écrit l'article pour elle—c'était le coup de poing de la fin.

Je la sais par coeur; je l'avais tant travaillée!

Je m'étais couché et j'avais mis mon front sous les draps en fermant les yeux pour mieux la voir.

Je donnais la moralité:

Ainsi finissent souvent ceux qui brûlent leurs vaisseaux devant le foyer paternel pour se lancer sur l'océan de la vie d'orages! Que j'en ai vu trébucher, parce qu'ils avaient voulu sauter à pieds joints par-dessus leur coeur!

Ont-ils su au journal que je n'ai jamais vu personne sauter par-dessus son coeur? Cette image de gens apportant leurs vaisseaux pour les brûler devant leur maison et s'embarquant ensuite, leur a-t-elle paru trop hardie?

Sont-ils des classiques?…

Je me perds en suppositions!…

Nous le saurons en allant me faire payer.

On m'a dit:

«Vous passerez à la caisse samedi.»

J'aurais donné l'article pour rien.—Presque tous les débutants sacrifient le premier fruit de leur inspiration.

La Revue des Deux Mondes ne paie jamais le premier article. Le Pierrot paie. Mais je suis peut-être le seul à qui cela arrive, depuis que le Pierrot existe. J'ai fait sensation sans doute!…

On a enlevé la phrase sur les vaisseaux et les pieds joints. Ce n'est pas une raison pour qu'on ne l'ait pas remarquée, et ils tiennent probablement à m'attacher à eux, ils font des sacrifices d'argent pour cela.

Je ne puis refuser cet argent! D'ailleurs, il me servira à payer un raccommodage que m'a fait un petit tailleur.

Je ne veux pourtant pas avoir l'air trop pressé et paraître entrer dans les lettres pour faire fortune.

Je flâne un peu le samedi—au jour fixé—avant d'aller toucher le paiement de ma copie.

Il ne faut pas non plus les faire trop attendre!

J'entre dans le bureau.

Le bureau est un petit trou noir à côté de l'endroit où l'on met les rossignols.

Je demande le rédacteur en chef, l'homme aux sabots et au passe-montagne.

«M. Dunan-Mousseux?

—Il n'y est pas, me dit un homme, mais il m'a prié de vous remettre le prix de votre article.»

Il me tend un paquet ficelé.

En billets de banque?—Mais c'est trop! c'est vraiment trop, un gros paquet comme ça pour un article de deux colonnes.—Enfin!

«Mais, j'oubliais, M. Dunan-Mousseux a laissé une lettre pour vous!»

Voyons la lettre:

«Cher monsieur,

«Le secrétaire de la rédaction vous remettra le montant de votre article. Ci-joint un pet-en-l'air. J'aurais voulu faire mieux; nos moyens ne nous le permettent pas. Il a même été question de ne vous donner qu'un petit gilet. J'ai eu toutes les peines du monde à obtenir le pet-en-l'air. Mais travaillez, monsieur, travaillez! et nul doute que vous ne vous éleviez avant peu jusqu'au pardessus d'été et même au paletot d'hiver.

«En vous souhaitant sous peu un joli complet.

«DUNAN-MOUSSEUX.»

Fallait-il refuser? Après tout, mieux vaut aller en pet-en-l'air qu'en bras de chemise. J'emportai le paquet, et ce petit vêtement me fit beaucoup d'usage.

Je n'ai pas encore touché un sou en monnaie de cuivre pour ce que j'ai écrit. J'ai gagné une paire de chaussures, dans le_ Journal de la Cordonnerie_, pour un article sur je ne sais quoi!—sur la botte de Bassompière, si je m'en souviens bien. On m'a remis une paire de souliers: presque des escarpins.