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Le bachelier

Chapter 21: MOI JOUÉ PAR L'AUTEUR
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About This Book

A young man newly freed from schooling leaves his provincial home for Paris and confronts urban poverty, social awkwardness, and the anxieties of independence. The narrative follows his struggle to survive through precarious lodgings, casual work, awkward social encounters, and comic humiliations. Interwoven are trenchant reflections on education, social injustice, and political upheaval, including episodes of defeat, repression, arrest, and confinement. Personal rage, longing for dignity, ironic defenses, and small domestic consolations shape a voice that blends youthful fervor, caustic satire, and melancholy observation.

Classer, pointer…?

Je place ensemble les lettres qui ont trait au même article; malheureusement, il est question d'un tas de choses, il y a beaucoup d'articles!

Je n'ai plus de place sur le pupitre, je suis forcé de me lever et d'en mettre sur ma chaise.

Je ne sais plus où écrire ma circulaire—celle qui doit être polie et ne pas fâcher le client.

Je commence:

«Monsieur,

«C'est avec un profond regret que je me vois obligé (TRISTE MINISTERIUM)…

J'efface «triste ministerium», et je reprends:

_«Avec un profond regret que je me vois obligé de vous dire que votre demande est de celles que je ne puis… _ALBO NOTARE CAPILLO, marquer d'un caillou blanc.»

Faut-il garder _albo notare capillo? _M. Maillart verrait que je ne mens pas, que j'ai vraiment reçu de l'éducation, que je n'ai pas oublié mes auteurs.

Non, c'est mauvais dans le commerce. Effaçons!

Un pâté!… Je l'éponge avec un doigt que j'essuie à mes cheveux.

Mais j'ai encore fait tomber de l'encre par ici! Je me sers de ma langue, cette fois.

Continuons:

«De celles auxquelles je ne puis faire droit, qu'à des conditions, qu'il serait impossible que vous acceptassiez, et que, pour cette raison, il serait inutile que je vous proposasse.»

Que de QUE!

J'ai chaud! J'écris debout, en tirant la langue, au milieu des lettres que j'ai peur de brouiller et que ma respiration soulève. Je m'arrange pour mettre mon nez dans ma poitrine, afin que les papiers ne s'envolent pas.

Que je vous proposasse…

Ah! comme je préférerais que ce fût en latin!—Si je faisais d'abord ma lettre en latin? Je pense bien mieux en latin. Je traduirai après.

C'était le moyen. Mais Maillart arrive!

Deux faits le frappent au premier abord, les lettres rangées en réussite, puis la couleur de ma langue, qui pend au coin de ma lèvre.

«Est-ce que vous êtes sujet à l'apoplexie? me dit-il.

—Non, monsieur.

—C'est que vous avez la langue toute bleue!… Il faudrait vous couper l'oreille tout de suite, si ça vous prenait…

—Oui, monsieur.

—Pourquoi avez-vous éparpillé la correspondance comme ça?

—Pour la classer, pointer…

—Celle qui est sous vous doit être brûlante…»

Il ne me laisse pas le temps de combattre l'idée que j'ai pu déshonorer le courrier en m'asseyant dessus, et avant que j'aie fini de ranger, il me demande la lettre qu'il m'a prié de rédiger.

«Lisez.»

Il me laisse barboter, et quand j'ai lu mes trois lignes:

«Monsieur Vingtras, me dit-il, vous n'avez pas le style du commerce. J'aperçois du latin sur votre chiffon. Que diable vient faire ce latin dans une lettre d'usine!… Ne soyez pas désespéré de mes observations. Dans quelque temps vous en remontrerez peut-être à votre maître. Dès que vous serez, si peu que ce soit, en mesure de faire la besogne, je vous donnerai cent francs par mois. En attendant, remettez les lettres comme elles étaient… pour que M. Troupat s'y retrouve… Bien… Maintenant, allez fumer un cigare dans la cour, et laver votre langue à la fontaine.»

Est-ce un ordre, une plaisanterie, un conseil?… Mieux vaut ne pas s'exposer à un reproche.

Je vais laver ma langue à la fontaine.

Quand j'ai fini, je me promène. Je tâche de me donner une contenance.

À travers les vitres cassées de l'usine, les ouvriers me dévisagent.

À un moment, je suis croisé par un gros homme, sans barbe, l'air grave, la peau moite. Il me lance un coup d'oeil froid, chagrin, insultant.

C'est M. Troupat.

M. Maillart me fait signe de rentrer.

La présentation a lieu, et il est entendu que je serai un mois à l'école de ce gros homme à la peau molle.

M. Troupat fait-il à contrecoeur son métier d'instructeur, ou bien est-ce ainsi dans les usines? Je l'ignore, mais chaque matin, en me levant, je tremble à l'idée de me trouver à côté de lui, tant il a l'air _prêtre _et glacial! tant j'ai la tête dure!

N'importe, je resterai! jusqu'à ce que j'aie pris le pli et que je sache rédiger selon la formule: «En réponse à votre honorée du courant.—Veuillez faire bon accueil!

«Veuillez faire bon accueil!»

La première fois que M. Troupat a dit cela, j'ai cru qu'il se déridait et commençait une romance.

_«Veuillez faire bon accueil à la lettre de charge!» _a-t-il repris d'une voix de chantre!

Je suis un sot.

Au bout du mois, M. Maillart me fait appeler.

«Monsieur Vingtras. Je ne puis décidément pas vous garder! Ce serait vous voler votre temps—ce qui n'est pas honnête et ne m'avancerait à rien.

«C'est moi qui suis coupable d'avoir pu croire qu'un garçon lettré et d'imagination pouvait se rompre à la méthode et à l'argot commercial. Jamais vous n'aurez ce qu'il faut. Vous avez autre chose, mais ce serait folie de rester ici. Ne pensez plus au commerce, croyez-moi, et cherchez une voie plus en rapport avec votre intelligence et votre éducation.»

J'ai traversé la cour entre les deux rangées d'établis logés contre les vitres sur la longueur des ateliers.

Un apprenti qui avait entendu la scène avait porté la nouvelle de ma déconfiture.

C'était triste de passer sous le feu de cette pitié!

Mon intelligence—mon éducation!

Comment devient-on bête? Comment oublie-t-on ce qu'on a appris? Que quelqu'un me le dise bien vite! Criez-le-moi, vous qui n'avez pas fait vos classes et qui gagnez le pain quotidien!

30 Sous l'Odéon

Je n'ai pas vu un seul de mes anciens camarades depuis que je cours après les places de commerce. Ils ne pourraient m'aider à rien.

Puis ils me blagueraient!

«Vingtras qui se fait calicot!»

J'ai couru après Legrand.

«Notre vie isolée est bien triste. Veux-tu que nous restions ensemble?»

Il a sauté sur l'idée.

C'est entendu, nous n'aurons qu'un toit, nous n'aurons qu'un feu et qu'une chandelle. Ce sera moins cher, puis on se serrera contre la famine. Et nous avons loué rue de l'École-de-Médecine une chambre meublée à deux lits.

C'est sombre, c'est triste, ça donne sur un mur plein de lézardes, noir de suie, vieux, pourri. C'est au-dessus d'une cour où un loup se suiciderait.

Nous vivons comme des héros, nous menons une existence de puritains; nous ne sommes pas allés au café trois fois en six mois, mais nous n'avons pas non plus fait un pas, placé une ligne, pas gagné dix sous à nous deux! Nous avons lu quelques livres loués dans un cabinet de lecture à trois francs par mois. On ne nous a pas demandé de dépôt, parce qu'on nous a vus depuis une éternité dans le quartier.

«Je vous connais bien de dessous l'Odéon», adit mademoiselle
Boudin, qui tient le cabinet de la rue Casimir-Delavigne.

On peut nous connaître! L'Odéon, c'est notre club et notre asile! on a l'air d'hommes de lettres à bouquiner par là, et on est en même temps à l'abri de la pluie. Nous y venons quand nous sommes las du silence ou de l'odeur de notre taudis!

Je me suis bien promené dans ces couloirs de pierre la valeur de quatre années pleines; j'ai certainement fait, si l'on compte les pas, en allant et en revenant, au moins trois fois le tour du monde. On peut additionner, du reste.

Tous les matins, après déjeuner, une promenade; tous les soirs, après l'heure du dîner, une autre, terrible, interminable!

Nous étions à peu près les seuls qui tenions si longtemps; nous, et quelques personnages singuliers dont le plus important avait un habit noir, un lorgnon, des souliers percés et pas de bas. On l'appelait Quérard[17], je crois; il était légitimiste, sa femme était blanchisseuse.

Ce légitimiste avait un petit groupe de bas percés comme lui— légitimistes aussi—qui venaient le trouver là, et qui faisaient les _incroyables, _et parlaient du Roy en pirouettant sur leurs bottes sans semelles—sur leur talon rouge de froid, l'hiver— noir l'été.

Cette idée d'être royalistes avec si peu de souliers et en habit boutonné par des ficelles, nous inspirait presque le respect; mais leurs allures étaient souvent impertinentes. Ils avaient l'air de dire «Ces manants!» en nous toisant. Les opinions, en tout cas, étaient bien tranchées.

L'Odéon appartenait à deux partis extrêmes: les henriquinquistes, commandés par l'homme au lorgnon, dont la femme était blanchisseuse,—les républicains avancés dont je paraissais être le chef, à cause de ma grande barbe et de mes airs d'apôtre,— j'allais toujours tête nue.

Je suis tête nue; il y a une raison pour cela.

J'ai depuis un temps infini un chapeau trop large cédé par un ami.

Avant, j'en avais un trop petit. J'étais obligé de le tenir à la main, derrière mon dos.

Cette pose me fait mal juger par les esprits étroits, par des gens qui ont des couvre-chefs faits sur mesure. On m'appelle poseur! Je veux me donner l'air d'un penseur, montrer mon front, parce qu'il est large!—«C'est un vaniteux!»

Vaniteux?—j'aimerais bien à mettre mon chapeau sur ma tête, moi aussi!

Mais il me couvre comme une cloche à plongeur quand il est trop large ou bien il m'oblige à marcher comme un équilibriste quand il est trop petit. J'ai froid souvent, avec la bise, et ça m'humilie d'avoir l'air d'un modèle qui pose pour les saints dans les tableaux religieux—les saints sont toujours tête nue—, ou d'un capucin qui a jeté le froc aux orties et s'est habillé en civil comme il a pu! Je ne puis pas me couvrir. Il faudrait un grand événement, une circonstance imprévue, qu'il vînt une révolution, qu'il se formât une assemblée sou l'Odéon, que je fusse nommé président, qu'on fît du bruit et que je déclarasse la séance levée. Je n'y manquerais pas pour me reposer un peu! Je ne suppose pas qu'il se présente d'ici à longtemps un pareil concours de circonstances et je continue mon chemin tête nue—comme les saints, les saints n'ont jamais de chapeau—ou comme un président éternellement en séance. Ma séance a duré quatre ans. Je l'ai tenue sous l'Odéon, par les rues, dans tout Paris! Je n'ai pour me reposer sur la marge de la ville que le Champ de Mars au milieu duquel je vais pour me couvrir un moment. Je le puis, dans cette immensité, sans danger de passer pour un pêcheur de perles sous cloche…

J'ai quelquefois sauvé le grain du pauvre en apparaissant sur les bords d'un champ, couvert et la barbe au vent… Je faisais peur aux oiseaux et j'étais utile à l'agriculture. Sainte mission!

L'Odéon n'est pas seulement notre refuge contre l'intempérie des saisons—c'est notre cabinet de lecture,—les trois libraires qui sont là nous connaissent, causent avec nous.

On croit même qu'ils nous font une petite rente pour surveiller du coin de l'oeil leur étalage.

«Ils ne sont pas là pour leur plaisir tout le temps, tout le temps vous pensez bien! Ils sont envoyés par la préfecture et reçoivent la pièce des marchands pour voir si l'on vole des livres.»

Nous avons pu empêcher les voleurs de dévaliser les étalages— étant toujours là, toujours—et n'ayant pas une course isochrone, mais revenant quelquefois brusquement sur nos pas comme dans l'exercice à la baïonnette pour tourner le dos au vent, à la pluie, ou parce que nous avions le vertige à tourner toujours du même côté! Si nous prenions des précautions, commandées par les règles de la rotation, ce fut toujours gratis. Mannequin contre les oiseaux, surveillant d'étalage, ma vie n'est donc pas inutile sous le ciel! et je rends à mes contemporains au moins autant qu'ils me donnent puisqu'ils ne me donnent rien.

Nous avons notre droit de _feuilletage _acquis chez les libraires qui ne voient que nous.

On nous laisse glisser un oeil de côté dans les livres nouveaux. Nous pouvons juger—en louchant—toute la littérature contemporaine. Il faut loucher pour couler le regard entre les pages non coupées.

Je dis que nous connaissons toute la littérature contemporaine; nous ne connaissons que celle _coupée; _nous n'en connaissons que la moitié à peu près. Il y en a bien la moitié qui n'est pas coupée.

Moi, j'ai beaucoup de peine—plus qu'un autre, à me tenir au courant des nouveautés, à cause de mon chapeau.

Je le mettais à terre d'abord, mais on croyait que j'allais chanter, et l'on se retirait désappointé en voyant que je ne chantais pas—j'avais l'air de promettre et de ne pas tenir.

J'ai dû renoncer à mettre mon chapeau à terre.

Je ne puis, on le voit, suivre les progrès de l'esprit nouveau comme ceux qui peuvent lire des deux mains,—aussi, s'il venait à quelqu'un l'idée de m'accuser d'ignorance, qu'il réfléchisse d'abord avant de me condamner! J'aurais appris, moi aussi, et je saurais plus que je ne sais, si j'avais pu mettre mon chapeau sur ma tête pendant que je lisais, si je n'avais pas eu les mains liées!…

Avoir les mains liées!… Cela paralyse un homme dans la politique, les affaires ou sous l'Odéon!

Il y a eu un moment même où j'ai été incapable de rien apprendre, mais rien! Mon éducation moderne arrêtée net!—les bords de mon chapeau avaient fait leur temps… ils se coupaient près du tuyau, et c'eût été folie de continuer à le porter par là. Autant enlever un bol par les anses recollées avec de la salive.

Les bords pouvaient ne pas se détacher en n'y touchant pas, mais il fallait tenir alors le chapeau comme on tient un bas qu'on raccommode, le poing dedans, ou bien le fond sur la main—ce qui réduisait un membre à l'impuissance!

Nous sommes surtout dans les bonnes grâces de madame Gaux, la libraire à cheveux gris, dont la boutique est en face du Café de Bruxelles.

«Vous devez avoir les pieds pelés, nous dit-elle quelquefois.

—Non.

—Gelés, alors!

—Oui.

—Mettez-les sur ma chaufferette.»

Elle remue la braise avec sa clef, et nous nous chauffons à tour de rôle.

Brave mère Gaux!

Je ne sais pas si elle a fait fortune…

Elle est un peu bavarde—un peu commère et médisante, mais elle a bon coeur.

Elle a bon coeur! Je me souviens qu'un jour elle nous dit:

«J'ai inventé un café au lait—il n'y a que moi qui le sache faire, mais je ne veux pas qu'il n'y ait que moi qui le boive»— et elle nous en versa deux bols qui attendaient sous les journaux.

Elle avait dû voir que nous étions verts de faim! Nous vivions de croûtes depuis deux jours, et elle avait trouvé cette façon délicate de venir à notre secours!

Lui refuser eût été lui faire de la peine. Il fallut prendre le bol et le vider, pour prouver que je le trouvais bon—et aussi parce que c'était chaud et que j'étais gelé, parce que c'était tonique et que j'étais faible, parce que c'était nourrissant et que j'avais faim…

Nous avons pu payer heureusement sa jatte et ses bontés, quand Legrand a reçu de l'argent de sa mère, quand mon mois est arrivé…

Nous lui achetâmes des bouquets qui embaumèrent son étalage pendant toute une semaine.

Le bouquet était séché depuis longtemps et son parfum envolé que je me souvenais encore de ce bol de lait chaud qu'elle nous avait offert un matin d'hiver…

Pas un incident! La rôderie monotone, la vie vide, mais vide!

J'ai eu une émotion pourtant, un matin.

Quelqu'un me frappe sur l'épaule.

«Vous ne me reconnaissez pas?»

J'ai vu cette tête bien sûr, mais je ne puis pas mettre un nom sur la face luisante de graisse et de fatuité.

«Cherchez… Un de vos professeurs…

—À Saint-Étienne?…à Nantes?—À Saint-Étienne.»

J'y suis—je crois que j'y suis!…

Le monsieur a l'air enchanté d'avoir rafraîchi ma mémoire, fixé mes souvenirs.

«Vous me remettez, maintenant?…»

Oui, je le remets, mais j'ai à peine la force de répondre, j'ai dû devenir blanc comme du plâtre, et je me sens flageoler sur mes jambes.

L'homme que j'ai en face de moi, dont la main vient de toucher ma manche, est un de mes anciens professeurs qui me souffleta un matin—un mardi matin: je n'ai pas oublié le jour, je n'ai pas oublié l'heure; je me rappelle le moment, ce qu'il faisait de soleil et ce qu'il me vint de douleur dans le coeur et de larmes dans les yeux!

«Vous êtes le fils de mon ancien collègue, M. Vingtras?…

—Parfaitement. Vous m'avez reconnu—Je vous reconnais aussi— Vous vous appelez Turfin, et vous fûtes mon bourreau au collège…»

Ma voix siffle, ma main tremble.

«Vous abusâtes de votre titre, vous abusâtes de votre force, vous abusâtes de ma faiblesse et de ma pauvreté… Vous étiez le maître, j'étais l'élève… Mon père était professeur.—Si je vous avais donné un coup de couteau, comme j'en eus souvent l'envie, on m'aurait mis en prison. Je m'en serais moqué, mais on aurait destitué mon père… Aujourd'hui je suis libre et je vous tiens!…»

Je lui ai pris le poignet.

«Je vous tiens, et je vais vous garder le temps de vous dire que vous êtes un lâche; le temps de vous gifler et de vous botter si vous n'êtes pas lâche jusqu'au bout, si vous ne m'écoutez pas vous insulter comme j'ai envie et besoin de le faire, puisque vous m'êtes tombé sous la coupe…»

Il essaie de se dégager. «Oh! non.—Je tords le poignet!—
Élève Turfin, ne bougeons pas!…»

Il fait un effort.

«Ah! prenez garde, ou je vous calotte tout de suite! Vil pleutre! qui avez l'audace de venir me tendre la main parce que je suis grand, bien taillé… parce que je suis un homme…—Quand j'étais enfant, vous m'avez battu comme vous battiez tous les pauvres.

«Je ne suis pas le seul que vous ayez fait souffrir—je me rappelle le petit estropié, et le fils de la femme entretenue. Vous faisiez rire de l'infirmité de l'estropié—vous faisiez venir le rouge sur la face de l'autre, parlant en pleine classe du métier de sa mère… Misérable!…»

Turfin se débat; le monde s'attroupe.

«Qu'y a-t-il?

—Ce qu'il y a?»

Il passe à ce moment—ô chance!—un troupeau de collégiens, je leur amène Turfin.

«Ce qu'il y a, le voici!… Il y a que ce monsieur est un de ces cuistres qui, au collège, accablent l'enfant faible.

«Il y a que quand on retrouve dans la vie un de ces bonshommes, il faut lui faire payer les injustices et les cruautés de jadis.— Qu'en dites-vous?

—Oui! oui!

—À genoux! le bonnet d'âne!» crient quelques gamins.

Il essaie de s'expliquer, il balbutie. Il veut sortir du cercle.
Le cercle l'emprisonne et le bourre.

«À genoux! le bonnet d'âne!…»

On a déjà plié un journal en bonnet d'âne, et l'on se jette sur lui. La pitié me prend,—je mens, ce n'est pas la pitié, c'est l'ennui du bruit, la peur du scandale. La scène a pris des proportions trop fortes. On va l'assommer,—j'en aurais la responsabilité… J'écarte la foule comme je peux, et lâchant Turfin:

«C'est assez… Je vous fais grâce… allez-vous-en… Que je ne vous retrouve plus sur ma route, à moins que vous vouliez vous battre avec moi…»

Je lui griffonne mon nom et mon adresse sur un bout de papier et je lui fouette le visage avec! puis je demande qu'on le laisse partir.

Il s'est enfui, poursuivi par les huées.

«Tu as été dur, me dit un camarade sortant du groupe.

—J'ai été poltron. J'aurais dû lui cracher dix fois à la face. J'aurais dû le faire pleurer comme il me fit pleurer quand j'étais écolier.»

J'ai été chercher deux amis bien vite—qui ont monté la garde deux jours dans le cas où Turfin enverrait ses témoins.

Oh! je donnerais ce que j'ai—mon pain de huit jours—pour me trouver en face de lui avec une arme à la main, et j'aurais accepté d'être blessé, à condition de le blesser aussi.

Je me rappelle ce mardi où il me souffleta—j'avais treize ans… Depuis ce jour-là, la place où toucha le soufflet blanchit chaque fois que j'y pense!…

Encore des heures, des heures, et des heures de marche!

Toujours la loucherie dans les livres non coupés…

Nous voyons passer les artistes, les jours de premières—les auteurs eux-mêmes, quelquefois.

Le père Constant, le concierge du théâtre, veut bien nous faire un petit salut quand il nous voit.

Cela nous servira peut-être un jour pour faire recevoir une pièce. Si elle _marche _comme nous avons marché, nous rentrerons dans nos frais de souliers.

JE VAIS FAIRE DU THÉÂTRE

Legrand veut faire du théâtre. Avec ses goûts naturellement! Il veut s'immortaliser par le théâtre.

Et moi donc! Je ne l'ai pas crié sur les toits. Ce n'est pas une vocation irrésistible comme chez Legrand! et je n'avais pas besoin de l'afficher. Mais je me suis essayé dans ce genre à la sourdine!

«Pourquoi ne faites-vous pas du théâtre?» m'a demandé un marchand de vin qui me voit écrire quelquefois sur des bouts de papier en me tenant le front et à qui j'ai confié que j'étais dans les lettres et que je voudrais arriver à la gloire.

Il a un neveu figurant qui fait les seigneurs à la Porte Saint-Martin et les invités à l'Odéon. Il pourrait même m'être utile si j'avais quelque chose de fait—il a remis du papier—il est tapissier de son état—chez M. Ferdinand Dugué. Celui qui a fait La misère. À l'union du croûton et de la pomme de terre!…

Je ferai du théâtre. Quel genre? est-il besoin de le dire?

Je suis romantique, je ne veux pas de l'antiquité. Je suis pour les moines, les seigneurs, les fous du roi, les bourreaux masqués.

Le temps des vieilleries est passé; il nous faut du fiévreux et du vivant.—«Palsembleu, messeigneurs! Quand sonnera la dixième heure au beffroi de Sainte-Gudule… Triboulet, Saltabadil!»

J'ai essayé et je me suis donné un mal pour la couleur locale!

C'est une jeune fille qui ouvrait mon drame, en allant chercher de l'eau à la fontaine sur la place du marché, et un jeune homme en veste marron avec des bandages de cuir, comme s'il avait eu des hernies, disait, caché derrière le pilier de la halle au drap qui faisait le coin de la place:

«Jehanne, Jehanne… ô gente et frisque pucelette… de par sainte
Gudule, tu seras ma femme, ou le seigneur!…»

C'était bien. Je relisais avec plaisir ce début chaste et bien Moyen Âge. Mais que d'efforts pour continuer à rester dans le seizième siècle! En vain je m'étais habituer à appeler ma main ma dextre et mon caleçon mon cuissart. Je voulais jouer de la rapière aussi et je dégainais dans la rue. Six manants contre un gentilhomme c'est cinq de trop et je faisais aller ma canne, ce qui m'a attiré des disputes. Je me mettais la tête dans les épaules, je tâchais de me faire une bosse, je cachais la longueur de mes bras, je rentrais mes poignets dans mes manches pour me faire croire que j'étais vraiment contrefait comme Triboulet et Quasimodo. J'étais bien prosaïque malheureusement! pas une infirmité. J'étais droit, droit comme un personnage du vieux répertoire—au lieu d'être tordu comme un du nouveau. J'essayais de me rattraper en criant: «Enfer et damnation!». Je disais «oh! oh!» et je marchais en écumant, m'arrêtant pour parler au trou du poêle dans le mur comme si ç'avait été les portraits de mes aieulx —Je mettais des l et des z partout, aieulx. C'était si fatiguant! et pour dire l'heure, quand on me demandait l'heure, je ne répondais pas il est midi cinq. Comme dans Hugo:

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, Midi vient de sonner à l'horloge de bronze.

Jamais je ne donne les minutes. Je ne peux pas donner les minutes. Le soir, je parle comme les veilleurs de nuit. Il est onze heures! Habitants de Paris, dormez!… J'ai passé comme cela quelques semaines à faire le veilleur, et le manant, et escholier. Mais à la fin, je n'en pouvais plus. Je marchais en cagneux pour tout de bon, les jambes en lit de sangle, et je demandais où était ma fille. On me croyait père dans la maison. J'appelais: Esmeralda! la concierge montait. Je faisais mal le gentilhomme et je me redressais trop, je me donnais des coups de tête contre le mur. Je retournais aux monstres. Était-ce penchant de ma nature, l'affinité de tempérament, ou parce qu'on se cognait moins en faisant le fou du roi et le sonneur de cloches, mais je préférais faire le monstre que le gentilhomme.

Ma pièce, si je l'avais finie, aurait été de l'école des tordus d'Hugo. Je m'arrêtai, contusionné, à la scène où un homme à cheval demande si l'on a vu passer trois gentilshommes dont un avait une plume blanche à son chapeau ou un noeud vert à son épaule.—Un noeud vert, mais c'est lui!—C'était trop petit chez moi pour faire des pièces Moyen Âge—et tout mansardé. Il aurait fallu les faire assis, et cela était malhonnête, il me semblait! Peindre le Moyen Âge assis! «À cheval, à cheval, messieurs! Ah! que ce palefroi va lentement… Arriverai-je à temps, dis-le-moi, sainte Gudule, ma patronne!»

J'avais adopté sainte Gudule et j'en usais!

J'abandonne donc le Moyen Âge, je ne puis toucher à ce grand cadre —enfermer cette épopée, faire tenir ces hommes d'armes, la porte du château, le cachot, le souterrain, l'échafaud et le bourreau masqué dans un cabinet de dix francs! Il me faudrait, oh! sainte Gudule! au moins pouvoir aller sur le carré et on ne veut pas! Je fais trop de bruit. J'ai besoin d'y aller une fois pour imiter la scène où les vilains se soulèvent et ça a fait un bruit du diable!

…………………

Dubois est un enfant de Paris, il allait au théâtre à dix ans. Étant apprenti, il trouvait le temps d'être figurant dans les grandes féeries; il a été flot comme bien d'autres. Ouvrier, il connaissait les chefs de claque et entrait pour rien dans les théâtres du boulevard—si bien que quand il a rencontré le poète, quand il l'a entendu causer littérature avec ses amis, il a vu que lui Dubois le tanneur savait comme eux, mieux qu'eux les grandes tirades, toutes les scènes capitales; il pouvait même faire les gestes—ce que les autres ne pouvaient pas ou faisaient mal! Il s'est dit lui aussi: J'ai quelque chose là. Et Dubois a lâché le tan et Dubois ne voudrait plus être tanneur pour tout l'or du monde. Il se croit homme de lettres. Il laisse les autres écrire Poèmes anciens, Symboles et réalités ou encore Rafaello. Dubois a écrit Pierre l'arquebusier. Il l'a lu, il a dû lire Pierre l'arquebusier à Legrand; à moi il ne m'en a jamais tracé que la carcasse—et encore pour n'avoir pas l'air de me faire une impolitesse, mais au fond Dubois a un profond mépris pour mes intentions littéraires.

Il a entendu mes doléances à propos du Moyen Âge, il m'a vu me gratter mes bosses avec colère! Alors pour quelques coups, parce que ma pièce est trop petite, j'abandonne toute une époque? Par quoi remplacerai-je le Moyen Âge? Ai-je quelque idée nouvelle? Voyons, il y a assez longtemps que je critique sans dire ce que je mettrai à la place. Quelles sont mes idées! Expliquer voir,— et se renversant dans le fauteuil (il prend toujours le fauteuil, c'est déjà assez embêtant)—vos opinions en fait de théâtre! Allons, je vous écoute!

Il met un petit tas de charbon sur le feu, le tasse avec le bout des pincettes pour m'indiquer qu'il va être tout oreilles. Là, le feu est fait. Mes opinions en fait de théâtre, maintenant!

«Eh bien, vos idées. Comment comprenez-vous le théâtre? Quel est celui que vous préférez?

—Celui où l'on est bien assis, où ça sent l'orange et où la pièce est bonne. Voilà le théâtre que je préfère, mais ce n'est pas une théorie, ni une idée.»

Je ne me presse pas de répondre, je fais semblant d'avoir laissé tomber quelque chose, ou de remettre en place je ne sais quoi sur la cheminée—je répète la question pour retrouver de l'aplomb: «Vous voulez savoir quelles sont mes idées sur le théâtre et quel est celui que je préfère?

—Oui, c'est ça que Dubois te demande», me dit Legrand d'un air qu'il s'efforce de rendre amical; je vois bien qu'au fond il voudrait me voir collé.

Je n'ai encore rien trouvé, ma langue s'empâte. Je remets en place trop de bibelots sur la cheminée. Je reprends les pincettes des mains de Dubois au lieu de lui développer mes théories, et je tape sur le feu comme si j'avais aperçu tout d'un coup un vice dans sa construction, ce qui n'arrange pas les choses! Dubois a l'orgueil de ses feux. Il a même un secret à lui pour une pâte, un mouillé de cendres et de poussier qui fait croûte. Je casse cette croûte et je ne dis pas mes idées sur le théâtre. Je patauge.—Ah! je suis collé. Legrand peut se frotter les mains!

Le dernier mot de Dubois est écrasant.

«Mon cher, quand on n'en sait pas plus que vous, on se fait tanneur et non pas un homme de lettres.»

Soirée terrible! et qui m'a réduit à un rôle inférieur dans la maison. Je ne me fais plus prier pour aller aux commissions. C'est moi qui vais de moi-même tirer de l'eau quand il en faut pour la pâte de Dubois, c'est moi qui sors pour la goutte, quand on peut l'acheter. Je vais jeter les cendres, sans qu'on me le dise.

La nuit qui a suivi cette scène déplorable, j'ai beaucoup réfléchi dans mon lit à ce que j'aurais pu dire, à ce qu'il y avait à répondre.

Quelquefois, quand je sors d'une conversation où j'ai été stupide, je trouve ce qu'il aurait fallu répondre au moment. Je n'aurais qu'à rentrer. Si quelqu'un m'aidait, me jetais une phrase (dont nous aurions convenu ensemble) je riposterais par un mot d'esprit tout de suite. Je me donne ces fois-là des coups de poing de n'avoir pas trouvé au moment. Mais ici c'est de l'affaissement, du simple affaissement. On me donnerait un an que je n'en trouverais pas plus long. Je jette ma langue aux chiens! Je n'ai pas découvert autre chose que ce que j'ai dit, en cassant la croûte et en remuant las bibelots sur la cheminée.

En fait de théâtre, j'aime les pièces qui m'amusent et je ne suis pas fou de celles qui ne m'amusent pas. Voilà mes idées, pas davantage.

Dubois n'est pas une méchante nature. Ce n'est pas un homme à faire souffrir pour le plaisir de faire souffrir. Il n'est pas de ces gens qui abusent d'une supériorité facile pour écraser ceux qui sont au-dessous d'eux et n'ont pas d'intelligence. Legrand de son côté ne peut pas me montrer sa joie secrète de m'avoir vu roulé. Et je vis plutôt entouré de soins que poursuivi d'injures! Si je disais qu'on me maltraite, je mentirais. Je ne suis pas maltraité. Même ils m'ont pris le seau des mains deux ou trois fois quand j'allais chercher de l'eau ou vider les cendres. Ils sentent bien que si je n'ai pas de théories sur le théâtre, ce n'est pas ma faute, et on ne veut pas pour cela me réduire au rôle de domestique. Je m'apercevrais plutôt qu'ils mettent une certaine insistance à faire maintenant des choses qu'ils ne voudraient pas faire auparavant, ils apportent de la délicatesse. Ils se sont très bien conduits dans cette circonstance, on ne peut pas dire le contraire. Mais Dubois triomphe. Il n'y en a plus que pour lui; le théâtre lui appartient, c'est fini depuis ma déroute. Legrand l'écoute, oreilles béantes, raconter les grandes soirées du boulevard et Frédérick Lemaitre, Mélingue… Mais Mélingue est bien nouveau, Frédérick (ils disent Frédérick seulement), Frédérick est tombé dans le Dennery. Il y a un acteur qui, pour l'auteur de Pierre l'arquebusier, représente mieux que tout le drame. Si tu avais vu Lockroy là-dedans!

Lockroy, on ne parle que de Lockroy, Lockroy par ci, Lockroy par là. «Comme il portait la botte molle!»

Je porte, moi, des souliers très durs. On dira que je veux me mettre en scène—non, à mes côtés beaucoup ont des souliers qui leur font mal et personne n'a de bottes molles, personne.

Dubois varie quelquefois la formule! «Comme il était dans l'entonnoir!»—l'entonnoir des bottes!

La pièce du Moyen Âge?—je vais le dire comme je le pense!— Dubois, tu entends! Je n'aime pas la pièce Moyen Âge! Je n'ai pas pu expliquer l'autre jour,—je ne pourrais pas encore m'expliquer aujourd'hui, c'est vrai, mais si tu veux tout savoir, Dubois! eh bien, j'en ai assez des seigneurs, des hommes d'armes, des gens qui ont des fraises blanches—je préfère les rouges avec du sucre et du vin—qui ont des bouillons aux manches—je les aime mieux dans un bol—qui portent l'épée en verrouil.— Ça m'ennuierait à crever de porter une épée en verrouil,—qui ont des grands manteaux jaunes—j'ai eu un paletot de cette couleur, j'en ai assez! Ils vont se battre sous les réverbères, ils enlèvent des femmes! Ils font mordre la poussière! Si on pouvait encore faire mordre la poussière, enlever les femmes! C'est la poussière qu'on enlève maintenant, c'est tout changé! Nous avons bien dégénéré! Mais c'est comme ça!

Il me semble aussi que l'on ne porte plus tant de ces étoffes de couleur prune, lie de vin, feuille de vigne dont sont faits les pourpoints des manants, ni de ces soies verdâtres, violâtres, bleuâtres, beurrâtres dont sont faits les habits des grands seigneurs.—Plus de crevés! Je ne vois de crevés nulle part. Il est vrai que je sors très peu de mon quartier. Ce sont les dames maintenant qui s'habillent avec ces étoffes de soie, et qui ont ces noeuds roses au cou. J'ai vu au parterre des Variétés un petit monsieur qui avait un noeud rose—mais il était très mal vu— on chuchotait, les femmes faisaient des signes de dégoût et un lettré qui était là a dit: C'est un mignon d'Henri III.

Pour les chapeaux, il n'y a plus que les clowns et les photographes qui aient des chapeaux pointus avec un ruban de couleur autour—les joueurs de biniou aussi. J'oubliais les joueurs de biniou.

Et le cuir? On ne porte plus tant de cuir! gants de cuir, mollets de cuir, revers de cuir couleur pain, ce qui va très mal avec la nuance abricot dont le Moyen Âge abuse. Je ne suis pas fou de l'abricot. Je préfère la pêche comme fruit, et le noir comme couleur.

Legrand me regarde avec stupeur.

Mais Victor Hugo a mis toutes ses pièces au Moyen Âge, rien qu'au
Moyen Âge!—Ça m'a fait assez de cogner quand je voulait être
Triboulet, César de Bazan! quand je cherchais une place de
domestique comme Ruy Blas!—sans avoir aucun certificat!

Il ne me reste que le drame moderne, la pièce vécue, c'est-à-dire avec toutes les passions, les grandeurs et les vices de notre temps… ce qui se passe dans le salon… la rue. C'est commode, la rue, mais le salon! Il faudrait que j'allasse dans le monde, pour peindre les moeurs de l'aristocratie. Je n'ai pas assez de vêtements. Je n'ai que ce que j'ai sur moi—et un pantalon de rechange.

J'ai songé à mettre en scène les angoisses d'une jeune fille qui va succomber mais je n'y connais rien. Alexandrine qui aurait pu me renseigner, Alexandrine n'a pas eu d'angoisses… Je n'ai pas pu les surprendre du moins… Elle a simplement dit: «Avec le rideau, comme ça, vois-tu, on ne nous apercevra pas de l'autre côté, ce vitrage sera bien commode.»

Dois-je parler de ce vitrage? Dois-je parler des menuisiers, dire que ça sentait la térébenthine, et que mon coeur me criait: «Pourvu qu'on mette longtemps à tapisser!» Dois-je placer l'homme qui aime derrière la cloison, au milieu des pots de colle et des rouleaux de papier à fleurs?… Je ne me rappelle que cela. C'est tout ce qui me revient à l'esprit de ce moment suprême. Suis-je né pour peindre des pièces vécues ou pour vivre dans des pièces qu'on peint? Ai-je le génie de la tapisserie au lieu du génie du théâtre?…

Je voudrais être vieux, bien vieux pour avoir vu et pouvoir peindre d'autres choses. Je ne pourrais pour le moment mettre au théâtre que ma mère, mon père et moi… Moi, avec des pantalons fendus—ou avec mon habit de collégien trop grand,—moi qu'on fouette. Est-ce qu'il y aura un acteur assez petit? et qui voudra porter des pantalons fendus? Le pantalon fendu est-il accepté au théâtre? Voudra-t-il aussi se laisser fouetter—la censure le permettra-t-elle?…

Si je faisais cinq actes avec un pêché capital. Il y en a— combien y en a-t-il?… Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.

L'orgueil! mais Matoussaint l'a pris.

Il m'a fait jurer de n'en rien dire, il a pris l'orgueil pour lui. Je ne puis pas y toucher sans commettre une indélicatesse. Il fait l'orgueil. Il m'a même dit son titre, et montré son affiche.

MOI JOUÉ PAR L'AUTEUR

Il a hésité quelque temps entre cette pièce-là et une autre sur les parents. Il ne voulait pas traiter le sujet des parents à ma façon. Le héros n'avait pas son pantalon fendu et l'on ne voyait pas son derrière au lever de rideau. Le héros c'était lui, lui encore, mais avec de petites moustaches.

Il était assis sur une chaise, ayant l'air de réfléchir profondément; il se levait enfin et s'avançant à pas lents sur le devant de la scène, il s'écriait sur le ton de la plus parfaite conviction:

«Quelle canaille que mon père!»

Il disait canaille, et non pas bandit, criminel. Canaille était voulu. Canaille… Il est temps d'appeler un chat un chat et Rollet un fripon. Quelle canaille que mon père!

C'était dit non sans tristesse; l'acteur devait avoir l'air de le regretter. Il avait à indiquer qu'il en était convaincu, malheureusement. Son père était comme ça, voilà tout! Il aurait voulu pouvoir dire: Quelle bonne pâte d'homme que mon père! Ce n'était pas exact, il croyait, tout compte fait, après avoir pesé le pour et le contre, que son père était décidément une affreuse canaille.

Matoussaint avait été adoré de son père et l'adorait. Matoussaint était un excellent garçon et un excellent fils, mais il croyait qu'on pouvait écrire des pièces vécues par les autres…

Aussi déclarait-il qu'il commencerait carrément sa pièce par cette déclaration du fils, lequel devait du reste inspirer confiance aux spectateurs—il fallait l'orner dès le début d'une grande dose de bon sens et lui prêter des vertus sérieuses. Mais Matoussaint s'était décidé à la fin pour Moi joué par l'auteur—il avait retenu l'Orgueil.

La gourmandise: mais ce serait très ennuyeux de voir un homme qui passerait sa soirée à manger des confitures—si je voulais faire vrai.

La paresse—si les pièces doivent être vécues, il ne doit pas y avoir de pièce sur la paresse—on est trop fainéant pour en faire.

L'envie? Je ne sais pas ce que c'est. J'ai eu envie de boulette de mou de veau, j'ai eu envie encore d'avoir des fleurs dans ma chambre et pas des punaises dans mon lit… J'ai eu envie de n'être pas bête comme celui-ci, capon comme celui-là! Je meurs d'envie de me coucher quand j'ai sommeil, de dîner quand vient cinq heures. Je ne crois pas qu'on puisse faire une pièce très corsée avec ça!

La colère!—Je veux faire cinq actes. Une personne ne peut pas être en colère pendant cinq actes—taper du pied, s'arracher les cheveux et grincer des dents! Ça me fatiguerait trop!

L'avarice! Molière a écrit L'Avare! M. Michel Perrin aussi. J'ai vu Bouffé là-dedans! D'ailleurs, je ne suis pas avare. Où trouver mon type?…

Je voudrais être vieux.

Place aux jeunes! Ils mettent ça dans tous leurs articles. C'est dans tous les petits journaux qui pendent sous l'Odéon, et tous ceux qui ont de longs cheveux le disent—quelques-uns qui n'en ont pas le disent aussi. Il paraît que Dennery encombre toutes les voies! Si Dennery était mort, la littérature dramatique changerait de face. Dennery est là et le grand art s'étiole, et les talents verts languissent, pourrissent, moisissent et finissent par retourner dans leur pays, par entrer dans un bureau! Ils prennent une petite place de dix-huit cents francs dans un bureau, ils auraient pu la prendre grande au soleil du théâtre!

Il n'y a pas de soleil au théâtre, c'est des quinquets.

Place aux jeunes! mais moi, je suis jeune et ça ne me réussit pas!…

31 Le duel

Des pièces?—Allons donc!

Nous nous étions dit, Legrand et moi, que nous en ferions une ensemble.

Au bout de huit jours, d'un commun accord, on a tout lâché.

Nous ne vivons que sur ce que nous avons lu, chacun de notre côté; or nos deux éducations jurent et ont envie de se battre. On m'a peu parlé de Bon Dieu à moi.—Lui, il a été élevé par une mère catholique et il a de l'eau bénite dans le sang.

Il a trouvé un mot pour caractériser les tendances de ce qu'il appelle nos âmes:

«Je crois à Celui d'en haut, tu crois à ceux d'en bas

C'est vrai, et nos deux croyances s'abordent et se menacent à tout instant.

C'est devenu terrible! Dans cette chambre à deux lits éclatent de véritables tempêtes.

C'est trop petit pour nous trois, Legrand, Vingtras et la Misère. —La gueuse! Elle nous fait nous heurter et nous blesser à chaque minute, devant les grabats, les chenets, la table boiteuse.

Nous en sommes arrivés presque à la haine. Elle n'est pas encore sur les lèvres, elle est déjà dans les yeux.—Nous nous insultons du regard pour une porte ouverte, une fenêtre fermée, une chandelle trop tard éteinte: essayant en vain de nous cacher l'un à l'autre ou de nous cacher à nous-mêmes le dégoût et la fureur que nous avons de cette promiscuité.

C'est comme un mariage de bagne, entre forçats jaloux!

Il nous est défendu d'avoir une maîtresse, et nous sommes condamnés à la chasteté.

Si une femme entrait, l'autre devrait partir… Il fait froid dehors; puis cela viendrait peut-être juste au moment où l'on était bien en train: jamais l'inspiration n'avait été meilleure.— Quel supplice!

Notre envie de travail même est dévorée par cette lutte sourde.

Il y a des moments où, bâtis comme nous sommes, nous nous tirerions dessus si nous avions un pistolet sous la main.

On a trouvé le pistolet!

Un homme est là roulant à terre dans une mare rouge. C'est moi qui ai fait le coup.

Un soir, Legrand m'a souffleté—pour je ne sais quoi! Je ne le lui ai jamais demandé; je ne le lui demanderai jamais!

C'est à propos d'une femme, peut-être.

Qu'importe le prétexte!

C'est la goutte de lait qui a fait déborder le vase: je devrais dire la larme amère qui est restée au bout de nos cils pendant nos années de tête-à-tête.

Si nous avons eu cette querelle, si demain nous la poursuivons les armes à la main, c'est que nous avons l'un contre l'autre toute l'amertume du bagne, où nous tirions la même chaîne.

Chacun était vertueux à sa façon et ambitieux à sa manière—et ces manières, et ces façons saignaient à chaque geste fait par nous dans l'ombre affreuse de notre vie!

—Il faut, dans une association, qu'il y ait une femelle et un mâle, m'a dit un des témoins, avec qui nous devisions de l'aventure. Il n'y avait pas de femelle. Si! il y en avait une: la Famine; et vous allez vous tuer par horreur d'elle, comme des mâles se tuent par amour d'une fauve.»

C'est vrai! et voilà pourquoi j'ai demandé des excuses pour la forme, et pourquoi Legrand n'en a pas fait. Notre appartement était trop petit pour nos deux volontés, l'une bretonne, l'autre auvergnate…. surtout parce qu'elles ne s'évaporaient point dans des scènes comme en font les faibles… Elles se sont tues ou à peu près, mais se sont tout de même menacées dans ce silence; aujourd'hui elles vont parler par la bouche des pistolets ou la langue pointue des épées.

Mais une piqûre ne serait point assez. L'épée ne suffit pas; elle ne ferait qu'égratigner le grand miroir sombre qui, sous le geste de Legrand, m'a semblé sortir de terre et se dresser devant moi— pour que j'y voie se refléter l'image de notre jeunesse drapée de noir!

Il faut tirer là-dessus, tirer à balles, tirer jusqu'à ce que l'on entende du fracas.

«Vous direz aux témoins de M. Legrand, que nous nous battrons, s'il le veut, jusqu'à ce que l'un des deux tombe.

—Vous direz à M. Vingtras que j'accepte.»

Il est samedi, huit heures du soir. Nous avons le temps de tout régler pour demain.

Régler les conditions, oui! Mais trouver les armes, non. Nous n'avons pas le sou.

Il faut de l'argent pour louer des pistolets et aller se battre dans la campagne.

Ce ne sera que pour lundi. On pourra mettre au clou, lundi; mais on n'engage pas, le dimanche.

Collinet, notre condisciple de Nantes, l'étudiant en médecine qui doit assister en cette qualité à la rencontre, possède une chaîne et une montre d'or. On lui prêtera bien quatre-vingt francs là-dessus. Avec ce que j'ai, ce sera assez pour notre part.

Legrand a besoin aussi de vingt-quatre heures pour trouver ce qu'il lui faut.

À quelle heure ouvrent les clous?

«À neuf heures.

—Rendez-vous à dix au Café des Variétés, pour être près de
Caron, l'armurier chez qui on louera les armes.

—Entendu.»

La journée du dimanche a été inondée de soleil. Je me rappelle qu'il dorait l'absinthe sur les tables du café en plein air, où nous étions assis; parfois un peu de vent faisait scintiller et frémir comme de la moire verte le feuillage des arbres qui étaient sur le boulevard Montparnasse, devant le cabaret de la mère Boche; il faisait bon vivre.

Une jeune fille, qui n'a pas encore ôté son corset devant moi, vient s'asseoir à mes côtés et m'embrasse à pleine bouche.

«On dit que tu te bats. Si tu meurs, tu auras toujours eu ce baiser; et si tu veux, je couche avec toi cette nuit.»

Elle a une fleur sur l'oreille. Elle la détache et me la donne.

«Tiens, si tu es tué, on t'enterrera avec.»

Et de rire!

Elle ne croit pas, personne ne croit, par ce temps tiède, dans le cabaret joyeux, sous ce ciel ouaté de blanc, à la cruauté d'un duel sans pitié. Et cela m'irrite et m'exaspère! Ils pensent donc que je suis de ceux qui envoient des témoins pour rire. Ils ne devinent donc pas ce que je vaux et ce que je veux; ils ne sentent donc pas l'homme qui poursuit son but aveuglément, et qui pour l'atteindre est plus heureux que mécontent d'être le héros d'une sanglante tragédie!

Ils ont parlé de me conduire au tir. Pourquoi? Qu'ai-je besoin de savoir si je suis adroit ou non? Je m'en soucie comme de rien. Je ne me demande même pas si je serai le blesseur ou le blessé, si je serai tué ou si je tuerai.

J'ai écrit dans ma tête depuis longtemps, comme avec la pointe d'un clou, que je devais être brave, plus brave que la foule, que cette bravoure serait ma revanche de déshérité, mon arme de solitaire.

J'ai averti mes témoins qu'on ne tirerait pas au commandement, mais qu'on marcherait l'un sur l'autre en faisant feu à volonté.

De cette façon, même atteint, je pourrai arriver assez près de
Legrand pour le descendre.

Les insistances ont triomphé de mon refus d'entrer au tir.

Legrand et les siens en sortaient; on s'est salué comme des étrangers.

Un mannequin de tôle dont l'habit de métal est moucheté de taches blanches se tient debout contre le mur.

Je compte les taches sur l'habit.

«Onze?

—Oui, répond celui qui charge les pistolets. M. Legrand tire bien. Il n'a perdu qu'un coup.»

On débarbouille l'homme de tôle et l'on me passe l'arme. J'épuise ma douzaine de balles. Une seule a porté.

Mes cornacs ont l'air consterné, font presque la moue. Ils voudraient que leur sujet fût plus adroit.

Nous nous sommes quittés à dix heures du soir.

«Couchez-vous de bonne heure, m'a dit quelqu'un qui prétend s'y connaître. Vous aurez comme cela le sang plus calme, la main plus sûre.»

Je me suis couché et j'ai dormi comme une brute.

Je me suis réveillé pourtant de grand matin et j'ai songé un tantinet à la chance que je courais d'être estropié ou de mourir après une longue agonie. Eh bien! voilà tout. Si je meurs, on dira que j'avais du coeur; si je suis estropié, les femmes sauront pourquoi et m'aimeront tout de même. D'ailleurs, ce n'est pas tout ça! J'ai besoin de déblayer le terrain, de me faire de la place pour avancer; j'ai besoin de donner d'un coup ma mesure, et de m'assurer pour dix ans le respect des lâches.

On voit le Luxembourg de ma fenêtre. Ma foi, en jetant un dernier regard sur ce grand jardin bête; en voyant s'y glisser les maniaques en cheveux blancs qui viennent tous les matins à la fraîcheur traîner là leurs chaussons mous, et salir du bout de leurs cannes la rosée dans l'herbe; ma foi! je viens de me dire qu'au lieu d'être les victimes de la verdure mélancolique, nous allons, Legrand et moi, être pendant un moment les maîtres de tout un coin de nature; nous allons faire un bruit de tonnerre dans une vallée silencieuse; nous allons fouetter avec du plomb l'air lourd qui pesait sur nos têtes.

C'est mon premier matin d'orgueil dans ma vie, toujours jusqu'ici humiliée et souffrante: Est-ce la peine de la mener longtemps ainsi,—pour aboutir à l'imbécillité, des maniaques à cheveux blancs?… Plutôt disparaître tout de suite dans une mort crâne.

Prenons ma plus belle chemise, pour que j'aie bonne figure dans mon linge, si c'est moi qui tombe.

Je cherche l'attitude qu'il faut avoir, le pistolet à la main, et je regarde dans la glace si j'ai grand air en mettant en joue.

«Ne laissez pas voir de blanc», m'a-t-on dit.

Je me suis boutonné, de façon à ne pas livrer un éclair de chemise.

Mes témoins entrent.

«Avez-vous bien réfléchi? L'affaire ne peut-elle pas s'arranger?…»

C'est à les souffleter.

«Au moins, vous n'échangerez qu'une balle, n'est-ce pas?»

Et ils me tapent dans le dos et me disent comme à un moutard:
«Voyons! il ne faut pas faire le méchant comme ça!»

C'est pour eux, pour leur paraître brave, c'est pour le public fait de niais de ce genre, que je vais en appeler au hasard des armes!

Avec cela, ils commencent à me coûter cher.

Ce n'est pas avarice de ma part, mais je rage de les voir commander, trinquer, boire, avec un pareil oubli de mon individu et une telle insouciance de notre pauvreté.

Puis ils lâchent des mots que je n'aime pas.

«Nous buvons comme à un enterrement», a dit l'un d'eux.

On a beau être brave, cela vous donne un petit frisson.

Allons! il est neuf heures, le mont-de-piété est ouvert. Collinet vient me prendre en voiture avec mes témoins, Legrand est dans un autre fiacre avec les siens.

On entre au Café des Variétés. Les témoins ne restent que le temps d'avaler un chocolat et filent ensemble du côté du clou, pour se rendre de là chez l'armurier.

Nous restons seuls, Legrand et moi: Legrand se place à gauche, moi à droite sur la terrasse. Nous attendons.

Mais, comme ils tardent!

Chacun de nous à tour de rôle s'avance sur le trottoir et plonge ses regards dans la longueur du boulevard.

Le patron nous surveille.

Dans le café, les arrivants, avertis par les garçons, nous désignent et parient.

«Je vous dis que ce sont deux capons?—Non, des escrocs.»

Oh! ce ridicule et cette honte!… Je préférerais être étendu, les côtes fracassées ou le front troué, sur ce canapé, plutôt que d'être la cible de ces coups d'oeil et de ces blagues…

Enfin, voici les témoins!

«Que s'est-il donc passé?»

On a demandé des pièces à Collinet qui n'en avait pas. Il a dû aller les chercher chez lui.

«Vous avez l'argent?

—Oui.

—Réglez ces chocolats!» et je pousse un soupir d'aise.

Je vois que Legrand fait de même.

Il était temps: nous allions nous raccommoder un moment, pour que l'un de nous pût partir en expédition et rapportât cent sous.

J'avais même déjà eu l'idée de lui proposer un duel immédiat et terrible. On aurait tiré au sort à qui serait allé au comptoir et aurait dit à bout portant: «C'est moi qui dois les chocolats.»

Mais si j'avais assez de courage pour le duel à l'américaine, je n'en avais pas assez pour être capable, si le sort eût tourné contre moi, d'approcher du comptoir et de dire: «C'est moi qui dois les chocolats!»

En route pour la gare de Sceaux!

L'un des témoins connaît par là un endroit, où l'on sera bien.

Mais, quand nous arrivons, le train est parti.

«Si nous allions avec les voitures?

—Comme on voudra.»

Nous sommes riches grâce au clou!

Je fais arrêter le sapin au premier bureau de tabac que nous apercevons, et j'achète un gros cigare, très gros.

On m'offre des fleurs par la portière.

Je ne veux qu'un bouquet d'un sou. Je n'arrachais qu'une poignée d'oeillets ou de violettes dans les jardins des autres, quand j'étais petit: plus tard, je ne pouvais pas rogner mon pain pour enrichir les bouquetières, et j'ai gardé l'amour des touffes discrètes qu'on serre contre sa poitrine ou dans la main; je presse les fleurs entre mes doigts tièdes, et tout un monde d'images fraîches danse dans ma tête, comme quelques feuilles vertes que le vent vient d'arracher des arbres.

Les camarades ne parlaient pas. À mesure qu'on avançait, la tristesse de la zone, la solitude des champs, le silence morne, et peut-être le pressentiment d'un malheur, arrêtaient les paroles dans leur gorge serrée; et je me rappelle, comme si j'y étais encore, que l'un d'eux me fit peur avec sa tête pâle et son regard noyé!…

Ah bah! Ce duel doit tasser le terrain de ma vie, si ma vie n'y reste pas. Aussi, quand j'y suis, faut-il que je l'organise digne de moi, digne de mes idées et digne de mon drapeau.

Je suis un révolté… Mon existence sera une existence de combat. Je l'ai voulu ainsi. Pour la première fois que le péril se met en face de moi, je veux voir comment il a le nez fait quand on l'irrite, et quel nez je ferai en face de lui.

Nous sommes arrivés, je ne sais après quelle longueur de rêves et quelle longueur de chemin, jusqu'à Robinson.

Nous apercevons l'arbre tout fleuri de filles en cheveux qui sifflent comme des merles ou roucoulent comme des tourterelles.

C'est la fête!

Les balançoires volent dans l'air, avec des femmes pâmées et qui serrent leurs jupes entre leurs jambes qu'on voit tout de même…

Je me rappelle les_ reinages_ de chez nous et les belles paysannes aux gorges rondes, autour desquelles rôdaient mes curiosités d'écolier. Ma chair qui s'éveillait parlait tout bas; aujourd'hui qu'elle attend la blessure, elle parle aussi.

«À quoi penses-tu? me dit Collinet.

—À rien, à rien!…»

Et nous traversons le champ de foire…

Sur une baraque de lutteurs les hercules font la parade. Ils frappent à tour de bras le gong de cuivre pommelé, et soufflent de toute la force de leurs poumons dans le porte-voix qui aboie et mugit.

Autour d'un tir, on épaule les carabines. Ces détonations déchirent dans ma tête claire une rêverie qui commence et ramènent les témoins à leur mission.

C'est dans un coin éloigné du bruit, devant une table que cerne et étouffe une ceinture de feuillage, qu'on discute les conventions dernières.

«Qu'avez-vous de poudre? Combien de balles?

—Six.

—Je suis tellement maladroit que c'est peut-être trop peu. Si avec les premières balles nous nous manquons, ou du moins si nous ne sommes pas estropiés à ne plus faire feu, nous nous rapprocherons jusqu'à cinq pas.»

Je suis l'insulté, j'ai le droit de réclamer une réparation à ma fantaisie, telle qu'elle me satisfasse ou qu'elle m'amuse.

«Mais nous, disent ensemble les témoins, nous serons spectateurs et complices d'une tuerie!»

Une tuerie où chacun court le même danger. Ce sont les chances de la guerre.

Il a fallu leur en faire de ces phrases! Ils commençaient à avoir peur en se voyant si près du moment et en mesurant les suites de ma décision.

J'ai tout mon sang-froid, et ce qu'ils appellent ma dureté n'est que le geste et le cri d'une volonté qui ne recule pas.

Nous partons.

«Tu es pâle! me dit Collinet.

—Mais je crois bien!—j'étais pâle aussi le 2 décembre.»

J'ai eu une faiblesse.

Une pauvresse a passé: à qui je n'aurais donné que deux sous à un autre moment. Je lui en ai donné vingt, pour qu'elle me dise: «Cela vous portera bonheur.»

Les baraques continuent à faire dans Robinson, qui disparaît derrière les arbres, un tapage que la distance déchire; il vient jusqu'à nous des lambeaux de musique barbare.

On marche en silence, Legrand avec ses amis et moi avec les miens.

Collinet ouvre de temps en temps sa trousse d'une main agitée, comme pour voir s'il n'a pas oublié quelque chose, s'il a bien tout ce qu'il faut pour tout à l'heure…

«Garez bien votre tête avec votre pistolet… comme ceci, de profil, en lame de couteau! me répète l'un des témoins.

—Laissez Legrand tirer le premier», me conseille l'autre.

J'écoute à peine et j'ébauche des gestes de dédain qui se reproduisent sur la route baignée de soleil. Mon ombre se dessine comme sur le mur blanc du tir l'homme en tôle d'hier; un peu plus, je chercherais les taches blanches sur mon habit, les taches faites sur le mannequin par les balles…

Je n'ai pas encore été_ moi_ sous la calotte du ciel. J'ai toujours étouffé dans des habits trop étroits et faits pour d'autres, ou dans des traditions qui me révoltaient ou m'accablaient. Au coup d'État, j'ai avalé plus de boue que je n'ai mâché de poudre. Au lycée, au quartier Latin, dans les crémeries, les caboulots ou les garnis, partout, j'ai eu contre moi tout le monde; et cependant j'étreignais mon geste, j'étranglais ma voix, j'énervais mes colères…

Mais nous ne sommes que deux à présent!… Il y a plus. Ma balle, si elle touche, ricochera sur toute cette race de gens qui, ouvertement ou hypocritement, aident à l'assassinat muet, à la guillotine sèche, par la misère et le chômage des rebelles et des irréguliers…

Je ne lâcherais pas pour une fortune cette occasion qui m'est donnée de me faire en un clin d'oeil, avec deux liards de courage, une réputation qui sera ma première gloire,—ce dont je me moque!—mais qui sera surtout le premier outil dur et menaçant que je pourrai arracher de mon établi de révolté.

En place—et feu!

Je ne jette ces mots dans l'oreille de personne, mais je les murmure comme une conclusion; c'est le total de mon calcul.

Nous passons devant une ferme. Les témoins demandent s'il y a quelque chose à boire. Je prends un verre d'eau, Legrand aussi; il faut se battre bien de sang-froid Nous avons eu la même idée tous deux; comme moi, il sent que cette heure était nécessaire pour nous, et il sent aussi qu'un flot de sang, d'où qu'il jaillisse, lavera la crotte et la tristesse de notre jeunesse!

«Messieurs, dit d'une voix un peu tremblante un des témoins, je viens de marcher en avant, et je crois avoir trouvé une place.»

On n'entend que des bouts de branches mortes qui crient un peu sous les souliers, des toussements courts qui sortent des poitrines étranglées; on entend filer un lézard, partir un oiseau… sonner un tambour de saltimbanques dans le lointain.

On entend autre chose à présent. C'est le bruit des pistolets qu'on arme, puis un mot: «Avancez!»

Deux détonations emplissent la campagne. Nous restons debout tous les deux. J'ai fait je ne sais combien de pas, j'ai abattu mon arme. C'est manqué. Legrand, plein de sang-froid, m'a ajusté longuement. Sa balle m'a passé juste à un demi-pouce de l'oreille et a même frisé ma tignasse. J'aurais dû la faire couper. Elle fait boule et sert de cible.