Voilà le seul extra, la seule folie, le seul luxe de ma vie de
Paris, depuis que j'y suis.
Il y a aussi l'achat d'un géranium et d'un rosier, puis d'une motte de terre où étaient attachées des marguerites. Chaque fois que j'avais trois sous que je pouvais dérober à la colonie—sans voler (c'était assez du remords du muscat)—chaque fois, j'allais au Quai aux fleurs cueillir du souvenir. Pour mes trois sous j'emportais la plante ou la feuille qui avait le plus l'odeur du Puy ou de Farreyrolles; j'emportais cela en cachette, entre mon coeur et ma main, comme si je devais être puni d'être vu! tant j'avais envie—et besoin aussi—dans cette boue de Paris, de me réfugier quelquefois dans les coins heureux de ma première jeunesse!
Un malheur!
Mon petit cabinet de l'hôtel Riffault m'a été pris un mois après mon arrivée. Les propriétaires ont fait rafraîchir la maison, et l'on a renversé mon échelle, profané ma retraite; on a fait un grenier de ce qui avait été mon paradis d'arrivant… J'ai dû partir, chercher ailleurs un asile.
Je n'ai rien trouvé à moins de dix francs. Les loyers montent, montent!
J'ai fait toutes les maisons meublées de la rue Dauphine, chassé de chacune par l'odeur des plombs ou le bruit des querelles. Je voulais le calme dans le trou où j'allais me nicher. Je suis tombé partout sur des enfants criards ou des voisins ivrognes.
Je n'ai eu un peu de sérénité que dans une maison où ma chambre donnait sur le grand air! J'étais bien seul et je voyais tout le ciel; mais il y avait au rez-de-chaussée un café par où je devais passer pour rentrer: ce qui m'obligeait à revenir le soir avant que l'estaminet fermât, et me privait des chaudes discussions avec les camarades. Elles étaient bien en train et dans toute leur flamme au moment où il fallait partir. C'était une véritable souffrance, et deux ou trois fois je préférai ne pas regagner mon logis, sortir de l'hôtel Lisbonne à deux heures du matin, et m'éreinter à battre le pavé jusqu'à ce que le café ouvrît l'oeil et laissât tomber ses volets.
J'étais bien las de ma rôderie nocturne, et j'avais la tristesse pesante et gelée de la fatigue. J'avais, en plus, à soutenir le regard de la patronne qui m'avait attendu un peu, malgré tout— qui attendait même ma _quinzaine _quelquefois!…
Elle avait l'air de me dire, quand je rentrais grelottant, fripé et traînant la jambe, que je trouvais bien de l'argent pour passer les nuits, que je ferais mieux d'en trouver pour payer ma chambre.
Elle avait l'habitude de me jeter mes bouquets dans les plombs, si je me permettais d'avoir des bouquets lorsque je restais à devoir encore 4 ou 5 francs.
Son mari était malheureusement un brave homme.
Malheureusement! Oui, car je l'aurais battu s'il avait été comme elle et je lui aurais fait payer à coups de bottes mes bouquets jetés dans les plombs.
Notre avenir doit éclore! etc., etc.
Je ne voyais pas éclore mon avenir, et je voyais pourrir mes fleurs.
J'aurais pu prendre du crédit, aller dans des hôtels où étaient les étudiants, à qui on demandait le nom de leurs pères plutôt que la couleur de leur argent. Mon père avait été jugé bon pour une chambre de vingt francs. Tous les camarades faisaient ainsi, mais je ne me croyais pas le droit d'engager le nom de mon père pour avoir quelques punaises de moins, un peu de bonheur de plus!
Si petite qu'elle fût, j'ai pourtant partagé une de mes chambres de dix francs.
Matoussaint avait fait connaissance, je ne sais où, d'un ancien cuirassier—qui attendait de l'argent. C'était sa profession; il devait nous faire des avances à tous avec cet argent; il avait promis à Matoussaint d'éditer son Histoire de la Jeunesse à laquelle il avait semblé prendre un intérêt puissant.
«C'est écrit avec des balles», avait-il dit.
Il avait achevé de séduire Matoussaint en lui fournissant des détails militaires, des mots techniques, pour rendre émouvante une attaque de barricade en Juin trente-neuf.
Aussi était-il du bivouac et mangeait-il à notre cantine, au hasard de notre fourchette.
Il manqua de logement à un moment—il lui en fallait un cependant—pour faire adresser l'argent.
«Tu comprends, c'est à toi de le prendre, m'a dit Matoussaint. Royanny et les camarades ont tous des femmes… ils ne peuvent pas faire coucher le cuirassier avec eux. Moi, j'ai Angelina. Mets-toi à ma place.»
À sa place, non.—Angelina était trop maigre!
C'était donc moi, le célibataire, qui devais rendre ce service à la communauté: je n'ai pas osé refuser.
Oh! quel supplice! Toujours ce grand cuirassier avec moi! Il a dit au propriétaire qu'il était mon frère, pour expliquer notre concubinage.
Que dirait ma mère chargée d'un autre fils?—accusée d'avoir un enfant que mon père ne connaît pas!
Oui, c'est du concubinage! Ce cuirassier se mêle à mes pensées, entre dans ma vie, m'empêche de dormir, si j'en ai envie, de marcher si ça me prend; ses jambes tiennent toute la place! Il a une pipe qui sent mauvais et un crâne qui me fait horreur, dégarni du milieu comme une tête de prêtre ou un derrière de singe. Il me tourne le dos pour dormir, je vois cette place blanche… je me suis levé plusieurs fois pour prendre l'air; j'avais envie de l'assassiner!
Mais, un beau matin, je n'ai plus senti son grand cadavre près de moi. Il était parti! parti en emportant mes bottines. J'ai dû attendre la nuit noire pour remonter, en chaussettes, à l'hôtel Lisbonne, j'avais l'air d'un pèlerin,—d'un jeune marin qui avait promis dans un naufrage de porter un cierge, pieds nus ou en bas de laine, à sainte Geneviève.
J'étais le seul célibataire de la bande. Il y a eu bien des raisons!
D'abord, les autres préféraient que je vécusse seul pour que je reste celui qui ferait les plus longues courses et les commissions.
«Toi, tu n'as pas une femme qui t'attend, toi! tu n'as que toi à nourrir. Un homme, pourvu qu'il ait un pantalon! mais quand il faut acheter des robes. Tu mangeras avec nous. Quelle économie! Va chez un tel lui emprunter cent sous, moi je ne peux y aller à cause de son épouse. Angelina en est jalouse… Et ci, et ça!»
Du jour où je me mettais en ménage, mes jambes, mes idées, mes sous étaient perdus pour la colonie! L'hôtel Lisbonne ne voudrait pas d'un autre couple, il n'y avait pas de place: d'ailleurs le propriétaire en avait assez. Puis je m'entendais jusqu'à présent à peu près avec chacun. Ma moitié me brouillerait avec tout le monde. Il y avait donc une conspiration en faveur de mon célibat.
La femme d'un petit gros qui venait quelquefois nous voir était la plus enragée à me détourner de toute alliance, chaque fois qu'une rencontre, un bout de causette avec une blonde, donnait lieu à quelque plaisanterie et excitait des craintes.
«Mais qu'est-ce que ça vous fait donc, Emma, que je me mette ou ne me mette pas avec une femme, lui dis-je un soir, où étant seuls, nous parlions de ça, faute de mieux.
—Ça me fait peut-être quelque chose», dit-elle avec un sourire et en baissant les yeux.
J'ai eu l'air de ne pas comprendre. Elle a voulu mettre les points sur les i.
«Et Adolphe? Si Adolphe savait! …
—Pourquoi voulez-vous qu'il sache, est-ce vous qui lui direz», et elle se renversait la tête en montrant son cou blanc comme du lait—le cou de la Polonie! et de ses doigts doux comme de la soie tiède, elle écartait mes cheveux sur ma joue.
J'ai bien eu comme une lueur de remords, mais Adolphe n'est pas mon ami, une connaissance du Quartier latin, voilà tout.
Elle est de la campagne et nous parlons ruisseau, cerises du jardin, bout de prairie, nous parlons du foin et des mûres.
«Tiens, sais-tu pourquoi je t'aime! Je t'aime parce que tu aurais fait un beau bouvier.»
Je ne sais si je dois être fier ou fâché, mais j'éprouvais à l'écouter et à l'embrasser le plaisir que j'éprouvais à sentir l'odeur de miel et à frotter mon nez contre des feuilles vertes.
Je vais quelquefois au bal, je m'y bats toujours. Une fois lancé, dès que je ne veille plus sur moi, j'arrive à la sauvagerie des gestes, au vertige de la brutalité. Dès que je ne suis plus poli, je suis casseur, violent, aveugle. Dans les poussées, je trouve une joie bestiale, j'entre dans le tas comme un ours fou de raisin. C'est la revanche des écrasements paternels, de l'emmaillotage de famille, je me détends dans les querelles de toute la force de ma haine contre les roulées que j'ai reçues par respect filial, contre les avanies que j'ai subies de disciples à maître. Et je me suis fait presque une popularité de batailleur dans ces bals.
Au fond d'une cour, rue Saint-Honoré, dans une caverne où l'on danse aussi et où Matoussaint m'a amené, j'ai laissé mon paletot, ma chemise, presque ma peau entre les mains de quatre hommes à qui j'ai voulu tenir tête. On m'avait appelé provincial et enfoncé mon chapeau sur les yeux. Provincial, c'est que j'en avais l'air sans doute et voilà bien pourquoi je tapais si fort, c'était de la honte dans la fureur! ce coup pour la honte, celui-ci pour la fureur, et les deux sentiments se mêlant, des camarades s'en mêlaient aussi, on s'était roulé dans la poussière!
On m'a battu pendant toute mon enfance, cela m'a durci la peau et les os,—point le coeur, je ne pense pas! mais je trouve je ne sais quelle joie féroce à m'aligner avec les fanfarons de vigueur.
À ceux qui ont eu la folie de me provoquer, je crie:
«Mais vous ne savez donc pas que j'ai dû me laisser rosser pendant dix ans… que les commandements de Dieu et de l'Église le voulaient… Je m'en serais bien moqué, mais si j'avais crié trop fort, on aurait destitué papa… Allons, rangez-vous, que je le corrige, ce fou qui me cherche querelle, à moi, l'échappé des mains paternelles!… J'ai dix ans de colère dans les nerfs, du sang de paysan dans les veines, l'instinct de révolte… Je ne voudrais pas être méchant, mais j'ai à faire sortir les coups que j'ai reçus… Ne me touchez pas! Prenez garde!… Laissez-moi, vous dis-je! j'ai trop d'avantage sur vous!»
Autant je suis brutal avec qui effleure ma douleur ou ma fierté, avec qui veut prendre la succession du père Vingtras pour le coup de poing, autant je suis humble et routinier avec les camarades.
J'ai nommé Matoussaint le chef de notre clan—et, sans être enthousiaste de lui, tout en le blaguant à part moi, je le suis comme un séide. J'ai lu qu'il fallait s'entendre, être un _cénacle. _Je l'ai lu dans Mürger comme dans Dumas, et j'ai accepté le rôle de Porthos des Mousquetaires, presque le rôle de Baptiste dans la Vie de Bohème: parce que je suis nouveau, parce que mon enfance n'a rien vu, parce que je me sens gauche et ignorant, non pas comme un provincial, mais comme un prisonnier évadé, comme un martyrisé qui étire ses membres.
J'ai pris parti derrière Matoussaint et les autres, dans la grande guerre entre_ calicots_ et étudiants. Il paraît qu'il faut tomber sur les calicots, que les calicots sont des bourgeois et des réac,—et je tombe dessus. Je dépense là mon énergie, et je mets ma gloire à passer pour l'hercule de la bande.
Je ne fais rien: paresse dont je rends mon éducation responsable! Il faut que je batte l'air de mes bras quelque temps encore, avant de pouvoir enfiler mon vrai chemin et appliquer au travail ma tête trop calottée.
Je ne fais rien,—pardon! je gagne dix sous cinq fois par semaine. Je donne une leçon à un fils de portier. J'ai ainsi, avec mes quarante francs mensuels, douze francs cinquante centimes par semaine. Je ne dépense pas un radis de plus!
5 L'habit vert
Un camarade m'a conduit dans une crémerie où se trouve une fille dont tout un cénacle est amoureux.
Elle est, en effet, bien jolie, cette brune à tête de juive, et je n'ai jamais éprouvé, à côté de femme de professeur ou de grisette, une impression pareille à celle que m'a donnée le froissement de sa jupe. Puis elle me regarde d'un oeil si gai, avec un sourire qui montre de si belles dents blanches!
Elle me regarde encore, toujours—avec une persistance qui commence à me flatter.
Ai-je le charme, décidément? Elle rit.—Voilà qu'elle éclate!
«Pardon, monsieur, oh! je vous demande bien pardon; c'est que vous avez l'air si drôle avec votre habit vert et votre gilet jaune!»
Et elle repart d'un rire fou qui lui fait venir les larmes aux yeux et serrer les genoux.
Moi, je ressemble à une poupée de coiffeur, à une figure mécanique. Je me retourne sur ma chaise, du mouvement d'un empalé qui peut encore rouler les yeux, mais en est aux derniers frémissements… Je fais aller mes prunelles à droite, à gauche, une, deux,—sans oser les fixer sur rien ni sur personne… Il me passe dans le cerveau l'idée que je suis un jeu de foire, où l'on envoie des palets, une boule, et j'ai l'air de dire: Visez dans le mille.
Enfin, la gaieté de la demoiselle s'est calmée, et elle vient me retirer de ma chaise comme on désempale un mannequin qui garde, un moment encore, quelque chose de raide et de presque indécent.
«Vous ne m'en voulez pas trop, n'est-ce pas? C'était plus fort que moi.»
Elle met un peu de honte joyeuse dans sa voix, et, me prenant les doigts dans les siens:
«Une poignée de main, une bonne poignée de main pour me prouver que vous n'êtes pas fâché…»
Je ne suis pas encore bien déraidi et je procède par signes, pour indiquer mes intentions de marionnette indulgente; j'avance et retire ma main, je fais «oui» avec ma tête—comme l'infâme Golo, au théâtre des marionnettes, à la Foire au pain d'épice.
C'est mon habit et mon gilet qui m'ont valu cela!
Un habit et un gilet flambant neufs, qui me sont arrivés de Nantes ce matin, dans une malle expédiée par ma mère.
Moi qui croyais que j'avais l'air très comme il faut avec ce costume!
Le collet m'inquiétait bien un tantinet; il me semblait qu'il montait beaucoup pour l'époque; le gilet me paraissait de quelques doigts trop long; mais je me rappelais les théories du cossu si souvent exprimées par ma mère, et j'étais sorti, point faraud, point fat, point avec l'intention d'humilier les autres, mais avec la pointe d'orgueil qui est permise à un jeune homme bien élevé, qui étrenne une jolie toilette.
C'est la faute de ma glace, sans doute, une glace de quatre sous où l'on ne se voit pas.
Si j'avais pu me voir!… Je n'ai pas mauvais goût, allons! Je sais bien ce qui est coquet et ce qui ne l'est pas! En attendant, j'ai été ridicule jusqu'à la racine des cheveux.
J'ai envie d'aller me jeter à l'eau, de quitter la France!
Si c'était un homme qui s'était moqué de moi!… Je le souffletterais… un duel!
Mais pas un de ceux qui étaient là ne m'a insulté. D'ailleurs, comme je roulais les yeux pour ne pas regarder, je n'ai pu rien voir.
Je vais donc me jeter à l'eau ou quitter la France!
Me jeter à l'eau?… Disons plutôt adieu à la patrie!… Et encore, non!
J'ai l'air de fuir la conscription, de me refuser à payer l'impôt du sang! C'est mal.
Je m'endors là-dessus.
Je suis réveillé par le facteur.
«Une lettre, monsieur Vingtras!»
……………………..
En croirai-je mes yeux!
Avec Matoussaint, j'ai tellement pris l'habitude de la solennité qu'au lieu de dire: «Bah! est-ce possible!» je dis quelquefois: En croirai-je mes yeux!
Voyons cette lettre!
«Hôtel des Quatre-Nations.
«Cher monsieur,
«Je suis encore toute honteuse de moi, si honteuse!… J'ai peur de vous avoir blessé. Je ne serai tranquille que quand vous m'aurez dit (sans être gêné par votre bel habit) que vous avez vu là une gaieté de jeune fille, et voilà tout.
«Faites-moi donc l'amitié, pour me montrer que vous ne me gardez pas rancune, de venir nous revoir ce soir à cinq heures. Nous sommes seules avec maman. Il n'y a pas encore les pensionnaires, et il me sera plus facile de vous demander pardon. Vous dînerez ensuite avec nous, et c'est moi qui vous invite pour ma pénitence.
«ALEXANDRINE MOUTON.»
Elle a été charmante.
Je regretterais bien maintenant que ma mère ne m'ait pas envoyé cet habit vert et ce gilet jaune.
L'Hôtel Mouton qui va tenir une place si grande dans mon coeur en tient une assez étroite dans la rue. Il a la façade peinte en jaune café au lait, et une enseigne peinte en jaune omelette. C'est à la fois un hôtel et une crémerie. On débite dans la salle du bas du café au lait, du chocolat, etc., et aussi des prunes et des cerises à l'eau de vie. Mademoiselle Alexandrine, qui trône au comptoir, sert les cerises et les prunes et laisse sa mère apporter les bols et les tasses du fond de la cuisine.
Au fond de cette salle, à droite, un escalier en colimaçon qui mène dans la chambre de la mère et de la fille—oh! cette chambre! mais tais-toi, mon coeur…
Je l'aime!
Comment cela est-il venu? Je ne sais plus!
Je sais seulement que le soir de ce qu'elle appelait la pénitence, où, pour se punir, elle voulait m'avoir à dîner, et pour se punir davantage encore, me tenir près d'elle; je sais que ce soir-là je n'essayai pas de jouer au poète, ni au bohème, ni même au républicain (pardonnez, morts géants!); je n'essayai pas d'avoir l'air héroïque, ni fatal, ni excentrique, ni artiste, ni rien de ce qu'on essaye de paraître quand on est près d'une femme et qu'on a dix-sept ans.
Je parlai simplement de mon habit et de mon gilet, de mon air bête, et de mon envie de me jeter à l'eau, remplacée par ma résolution de quitter la France; je contai que ce n'était pas la première fois que ma mère me poussait dans la voie du suicide avec des gilets trop longs ou des collets trop hauts, et je_ la _fis rire encore—mais pas si fort que l'autre fois—rire d'un rire doux et clair, qui, à un moment, se mouilla même d'une petite larme. Une de mes histoires d'enfance avait détaché cette perle de ses yeux attendris.
«Oh! je m'en veux bien plus de ce que j'ai fait», dit-elle, et elle prit ma main comme celle d'un enfant, et la serra.
Avant le dîner, on avait fait des tours de force, et cette main-là avait courbé quelques poignets et soulevé des poids dans les coins. Maintenant elle tremblait comme la feuille.
À un moment, nos yeux se dirent ce que ne voulaient pas se dire nos lèvres; nos doigts se quittèrent, mais nos coeurs se joignirent…
Je vins là tous les soirs; j'y vins prendre mon café, puis mes repas; un matin, j'apportai ma malle! C'est elle qui le voulut.
Je passe à l'hôtel du père Mouton une vie bien heureuse, entre l'amour et la politique, entre la tête brune d'Alexandrine et le buste de la Liberté.
La mère Mouton espère-t-elle que j'épouserai sa fille, le père
Mouton croit-il à mon avenir?…
Ils me font crédit. Ils m'ont même proposé à un Russe, qui est leur locataire, comme professeur de français.
Ce Russe me donne trente francs par mois.—Je ne lui apprends pas beaucoup le français, mais je lui écris en style enflammé une lettre tous les deux jours pour une actrice des Délassements dont il est fou.
Quarante francs et trente francs font soixante-dix francs partout.
J'ai soixante-dix francs!… J'en donne cinquante au père Mouton, qui est content et paye encore la goutte. J'en garde vingt pour mon blanchissage, mon tabac et mes folies! Sur ces vingt-là, il faut dire aussi que je porte tous les dimanches quarante sous à mon ancien petit élève, le fils du portier. Son père est mort, et sans moi et son oncle, un vieux cartonnier pauvre, il serait à la charité.
Je gagne ma vie, je suis aimé, et j'attends la Révolution.
6 La politique
J'aime ceux qui souffrent, cela est le fond de ma nature, je le sens—et malgré ma brutalité et ma paresse, je me souviens, je pense, et ma tête travaille. Je lis les livres de misère.
Ce qui a pris possession du grand coin de mon coeur, c'est la foi politique, le feu républicain.
Nous sommes un noyau d'avancés. Nous ne nous entendons pas sur tout, mais nous sommes tous pour la Révolution.
«93, CE POINT CULMINANT DE L'HISTOIRE; LA CONVENTION, CETTE ILIADE, NOS PÈRES, CES GÉANTS!»
Quand je dis que nous sommes d'accord, nous avons failli nous battre plus d'une fois: j'ai, un jour, appelé Robespierre un pion et Jean-Jacques un «pisse-froid».
«Pisse-froid» a failli me brouiller avec toute la bande.
On me passait la pionnerie de Robespierre, quitte à y revenir et à discuter ça plus tard, mais «pisse-froid» appliqué à Rousseau était trop fort.
Que voulais-je dire par là? Quand on lance des mots pareils, il faut les expliquer… Que signifiait «pisse-froid»?
Eh! mon Dieu, je ne suis pas médecin, mais j'ai entendu toujours appeler pisse-froid, même par ma mère, les gens qui n'étaient pas francs du collier—qui avaient l'air sournois, en dessous!
_«_Alors, Jean-Jacques était en dessous?»
J'ai eu bien du mal à m'en tirer et j'ai dû faire quelques excuses, j'ai dû retirer pisse-froid. Je l'ai fait à contrecoeur et pour avoir la paix. Il ne rit jamais, ce Rousseau, il est pincé, pleurard; il fait des phrases qui n'ont pas l'air de venir de son coeur; il s'adresse aux Romains, comme au collège nous nous adressions à eux dans nos devoirs.
Il sent le collège à plein nez.
Pisse-froid, oui, c'est bien ça!
Je tiens pour Voltaire. Je préfère Voltaire à Rousseau.
«Voltaire?» crie Matoussaint.
Il me lance à la tête les vers d'Hugo…
… Ce singe de génie!
Je laisse passer l'orage et maintiens mon dire, en aggravant encore mes torts; le Voltaire qui me va, n'est pas le Voltaire des grands livres, c'est le Voltaire des contes, c'est le Voltaire gai, qui donne des chiquenaudes à Dieu, fait des risettes au diable, et s'en va blaguant tout…
«ALORS TU ES UN SCEPTIQUE??» dit Matoussaint, s'écartant de deux pas et croisant les bras en me fixant dans les deux yeux.
J'ai retiré pisse-froid pour Rousseau, je maintiens sceptique pour moi.
«Et tu te prétends révolutionnaire!…
—Je ne prétends rien. Je prétends que Rousseau m'ennuie, Voltaire aussi, quand il prend ses grands airs, et je n'aime pas qu'on m'ennuie; si pour être révolutionnaire il faut s'embêter d'abord, je donne ma démission. Je me suis déjà assez embêté chez mes parents.»
«Tu fais donc de la révolution pour t'amuser?» reprend Matoussaint en jetant un regard circulaire sur toute la bande, pour montrer où j'en suis tombé.
Je suis collé et je balbutie mal quelques explications. Mon embarras même me sauve. Matoussaint, qui a peur que je ne trouve à la fin quelque chose à répondre, me déclare qu'il sait «que j'ai été plus loin que je ne voulais, que ce n'est pas moi qui traiterais la Révolution comme une rigolade et qui promènerais le drapeau de nos pères comme un jouet…
«Seulement, vois-tu, tu as la manie de contredire, tu t'y trouves pris quelquefois, dame!» et il rit d'un air de vainqueur indulgent.
On trouve généralement que je n'ai pas d'enthousiasme pour deux sous.
Pas d'enthousiasme! Que dites-vous là?
À l'heure où la Voix du peuple paraît, je vais frémissant la détacher de la ficelle où elle pend contre les vitres du marchand de vin; je donne mon sou et je pars heureux comme si je venais d'acheter un fusil. Ce style de Proudhon jette des flammes, autant que le soleil dans les vitres, et il me semble que je vois à travers les lignes flamboyer une baïonnette.
Pas d'enthousiasme? Ah! qu'on soulève un pavé et vous verrez si je ne réponds pas présent à l'appel des barricadiers, si je ne vais pas me ranger, muet et pâle, sous la bannière où il y aurait écrit: Mourir en combattant!
Pas d'enthousiasme! Mais je me demande parfois si je ne suis pas au contraire un religieux à rebours, si je ne suis pas un moinillon de la révolte, un petit esclave perinde ac cadaver[5] de la Révolution.
Pourquoi ce frisson toujours aux premiers mots de rébellion? Pourquoi cette soif de bataille, et même cette soif de martyre? Je subirais le supplice et je mourrais comme un héros, je crois, au refrain de la Marseillaise…
Ils trouvent à l'hôtel Lisbonne que je n'ai pas la foi! Ils m'en veulent de ne pas croire aux gloires et aux livres.—J'ai peur d'y croire trop encore! Il me semble qu'il se mêle à mon enthousiasme le romantisme de lectures ardentes qui font voir l'insurrection pleine de poésie et de grandeur, et qui promettent aux cadavres républicains une oraison funèbre scandée à coups de canon.
Est-ce que je sais au juste pourquoi je voudrais la bataille et ce que donnera la victoire? Pas trop. Mais je sens bien que ma place est du côté où l'on criera: _Vive la République démocratique et sociale! _De ce côté-là, seront tous les fils que leur père a suppliciés injustement, tous les élèves que le maître a fait saigner sous les coups de l'humiliation, tous les professeurs que le proviseur a insultés, tous ceux que les injustices ont affamés!…
Nous, de ce côté.
De l'autre, ceux qui vivent du passé, de la tradition, de la routine, les Legnagnas, les Turfins, les patentés, les fainéants gras!
J'ai assez des cruautés que j'ai vues, des bêtises auxquelles j'ai assisté, des tristesses qui ont passé près de moi, pour savoir que le monde est mal fait, et je le lui dirai, au premier jour, à coups de fusil… Pas d'enthousiasme de commande, non! Mais la fièvre du bien et l'amour du combat!
L'hôtel Mouton a remplacé l'hôtel Lisbonne. L'hôtel Lisbonne est mort; c'est un marchand de vin restaurateur qui a succédé au marchand de vins mastroquet, et qui a pris pour lui toute la maison.
Les chambres des bohèmes se sont converties en cabinets particuliers. Où nous épluchions nos haricots, on sert des poulets marengo et des filets aux truffes; les buissons d'écrevisses— emblème du recul—fleurissent où hurlaient des hommes d'avant-garde! Cette maison, où l'on cassait la coquille aux préjugés, a pris pour enseigne: À la renommée des escargots.
L'hôtel Lisbonne est mort.
Chacun est allé de son côté; Royanny a pris pour maîtresse la fille de la concierge et vit avec elle, comme un bourgeois, dans le coin de la rue Madame.
Voilà ce qu'est devenu Royanny! Ainsi s'en vont les tapageurs d'antan! Du reste Royanny voulait être notaire; il n'était échevelé que par complaisance, et se promettait bien d'être chauve, au besoin,—ses examens une fois passés,—si cela lui était utile pour avoir une étude achalandée.
Matoussaint, lui, s'est attaché au tombeau d'un philanthrope, d'un homme de bien, qui distribuait des soupes dans la rue, et à qui sa famille veut élever une statue; elle a pensé qu'un livre, où seraient les anas de sa bonté, aiderait à consolider la gloire du défunt, que sa renommée tiendrait là-dedans comme une cuiller dans une soupe d'auvergnat, et c'est Matoussaint qui a été chargé de tremper le bol. Il s'en acquitte consciencieusement, écumant les_ bonnes actions_, les traits de charité qui surnagent dans la vie du défunt, comme des yeux sur un bouillon.
Il vit chez les héritiers, où il est très bien, sauf qu'on est obligé de manger la soupe à tous les repas—par respect pour la mémoire du philanthrope—ce qui lui fait venir du bedon. Matoussaint le cache en vain; il a du bedon, ce qui ôte beaucoup d'étrangeté à sa physionomie.
Du reste, il est entré carrément dans le pot du bonhomme; il a le vêtement arrondi des sages—comme en portent aussi les baillis dans les pantomimes; il a un chapeau bas et des souliers lacés.
Je crois qu'Angelina l'a quitté et trompé. Il prétend qu'elle est en villégiature chez une parente; mais cette parente-là a des moustaches et un chapeau pointu, à ce qu'il paraît.
La coiffure nouvelle de Matoussaint soupophore a semblé à
Angelina une bassesse et l'habit de bailli une trahison.
«Puis, a-t-elle confié à quelques-uns, il n'avait plus que des gestes d'homme qui écume le pot-au-feu.»
Mais non; Matoussaint n'a pas trahi, et quoiqu'il ait cette odeur de soupe et ces habits ronds, il n'en reste pas moins attaché aux idées avancées—de toute la longueur de ses cheveux, qu'il n'a pas sacrifiés, mais qu'il coiffe en rouleaux tombant sur un col blanc, large comme une assiette.
Il a fait connaissance d'un poète.
Boulimier, notre poète, a le teint rougeaud d'un Bourguignon et l'oeil à lunettes d'un Allemand, les dents de cheval d'un Anglais. Il est grand, s'habille mal avec des redingotes de lazariste qui ridiculisent sa charpente de grenadier. Il a des pieds énormes, il produit sur nous un grand effet. C'est drôle! Nous parlons de la jeunesse tout le temps, nous portons des habits courts, de longs cheveux, nous ridiculisons les lunettes, nous voudrions être pâles, verts même. Boulimier est brique, a des conserves blancs, le poil en brosse, des lévites de quaker, quarante ans. Il est grand homme, le vates du cénacle.
Matoussaint nous amène Boulimier deux fois par mois; on met ce jour-là les petits plats dans les grands. Les pieds de Boulimier tiennent beaucoup de place et gênent sous la table—pendant le dîner, mais au dessert on oublie ses pieds et on lui demande de réciter ses pièces. Il en a de deux tonneaux. Il a une série de petites sur son village qui font pâmer Matoussaint, qu'on ne peut accuser de jalousie, il fait mousser son poète. Boulimier dit-il en vers attendris qu'il aimait à dormir sur l'herbe, Matoussaint appuie mollement sa main sur sa joue et fait mine de sommeiller. Est-ce la pêche, il a l'air d'attacher un ver rouge, quand vient le vers où le poisson est pris, on croit voir Matoussaint prendre le fil de la ligne, puis passer dans les ouïes de l'ablette l'humble paille des champs! Boulimier nous montre-t-il un petit âne qui pétarade dans les champs, Matoussaint fait celui qui pétarade sur sa chaise.
Les pièces natales de Boulimier ne me font pas désirer voir son pays—ça n'a pas le bouquet du vin de Bourgogne, les vers de ce Bourguignon. C'est le vin des livres et pas des caves. Boulimier est de Tournus. C'est Tournus qu'il chante. Au refrain, il a fait rimer Tournus et Bacchus.
«Mais puisqu'il dit Tournus, il ne devrait pas dire Bacchusse», dit dans un coin une petite femme qui s'attire des yeux terribles de Matoussaint.
Je n'aime pas ce Boulimier-là, mais j'aime le Boulimier des pièces à la Barthélémy. Il en a trois ou quatre de cette couleur qui sentent par moments le pain noir, l'outil dur, qui sentent le peuple et la révolte.
Matoussaint n'a pas besoin de souligner celles-là! les vers sonnent comme des coups de tambour.
Cela fait venir le sang à la peau et le vin dans les verres. On boit à la Révolution, l'on trinque à 93. On en a pour huit jours après à boire de l'eau parce qu'on s'est ruiné dans cette heure de trinquerie républicaine, mais cette heure là a été bonne et nous a empourpré les cerveaux pour cinq mois! On y gagne encore.
Tout le monde n'est pas de notre opinion dans l'hôtel; et il faut la situation exceptionnelle que m'a créée mon amour pour que nous puissions faire le tapage que nous faisons, les jours d'enthousiasme. On monte sur les chaises, on attaque la Marseillaise—en basse d'abord—mais bientôt les voix grondent, le père Mouton aussi, et les locataires se fâchent.
Un soir, on s'est battu et l'on nous a menés au poste. En route, Matoussaint a été rencontré par les héritiers de l'homme à la soupe qui lui ont signifié son congé le lendemain.
Il se vengea, a-t-on dit.
Des bruits ont couru qu'il était descendu en cachette à la cuisine et avait déshonoré la soupe—déshonoré! comment? de quelle façon?—Il ne s'en ouvrit jamais à personne; on sait seulement que ce jour-là on trouva un drôle de goût au bouillon, dans la famille du Petit Gilet bleu.
Collège de France.
Depuis que Matoussaint est libre, on n'entend que nous dans le quartier et nous sommes en vue dans tous les tapages.
Le cours de Michelet est notre grand champ de bataille. Tous les jeudis, on monte vers le Collège de France.
On a fait connaissance de quelques étudiants, ennemis des jésuites, qu'on ramasse en route, et nous arrivons en bande dans la rue Saint-Jacques.
Laid, bien laid, ce temple universitaire, enserré entre ces rues vilaines et pauvres où pullulent les hôtels garnis; tout cerné de bouquinistes misérables qu'on voit au fond de leur boutique noire, éternellement occupés à recoller des dos de vieux livres.
Collège! c'est bien un collège, quoique les écoliers aient des moustaches. Cela ressemble beaucoup aux corridors et vestibules silencieux qui menaient aux études ou aux classes. On s'attend à voir passer le proviseur causant avec l'économe, puis croisé par l'aumônier qui rentre vite, comme si les péchés l'appelaient, et qui fait, avec un sourire mécanique et blanc, un grand salut.
C'est triste! Matoussaint refuse d'en convenir:
«Tu trouves tout triste. Ne voudrais-tu pas qu'il y eût des haricots avec des fleurs rouges?
—J'aimerais mieux ça, et aussi que Michelet fût plus clair quelquefois!
—Alors, riposte-t-il d'une voix sourde et avec un rire de pitié, Zoïle n'a pas encore été content de lui à sa dernière leçon?…»
Content? mais il ne comprend rien, ce Matoussaint, et s'il n'y avait pas l'esprit de corps, l'esprit de discipline, ce serait à lui flanquer des gifles! Content!—Eh si! je suis content! Je sais bien que Michelet est des nôtres et qu'il faut le défendre.
L'avant-dernier jeudi, est-ce que je n'ai pas à moitié assommé un réac qui disait juste comme moi—à cette différence près que, lui, il était enchanté que le cours eût été ennuyeux; moi, j'en étais triste, parce que j'aurais préféré que ce fût moins élevé, plus terre à terre.—Oui, Matoussaint—plus terre à terre. Je me figure qu'il y en a beaucoup qui sont aussi terre à terre que moi dans cette foule…
Je parie que les trois quarts de ceux qui applaudissent ne comprennent pas.
On attend toujours pour applaudir.
Quand ce n'est pas tout indiqué par l'intonation ou le geste du maître, deux grands garçons—un qui a de longs cheveux, un autre qui n'en a pas—donnent le signal; pas seulement pour l'applaudissement mais pour le rire aussi; pas seulement pour le rire mais pour le_ ricanement._
J'ai ricané à faux, deux ou trois fois, croyant bien faire, ce qui a produit un très mauvais effet: les voisins qui avaient ricané d'après moi, _de confiance, _croyant que j'obéissais au signal du Chauve ou des Longs cheveux m'en veulent beaucoup et me le montrent.
Aussi j'attends maintenant que le ricanement soit absolument adopté; que le rire soit indiscutable; que le bravo soit bien le bravo qu'il faut, avant de faire n'importe quoi qui indique l'enthousiasme, ou la joie, ou l'amertume. Je ne pars jamais avant les autres.
Je pars après quelquefois!
Je viens trop tard, et ma manifestation attardée, solitaire, me compromet encore. Toute la salle se tourne vers ce monsieur qui semble se moquer du monde.
J'y mets de l'orgueil; je n'ose pas avoir l'air de n'être qu'un écho stupide, et je continue tout seul à faire des gestes ou à pousser de petits cris.
«Mais taisez-vous donc! me crie-t-on de toutes parts. Est-il bête, cet animal-là!»
Pourquoi Michelet a-t-il, de temps en temps, comme des absences?
J'ai lu ses Précis, ses Histoires. Ça vivait et ça luisait, c'était clair et c'était chaud. Je partais quelquefois dans ma chambre avec du Michelet, comme on va se chauffer près d'un feu de sarment.
Quelquefois aussi, quand il parlait, il avait des jets de flamme, qui me passaient comme une chaleur de brasier, sur le front. Il m'envoyait de la lumière comme un miroir vous envoie du soleil à la face. Mais souvent, bien souvent, il tisonnait trop et voulait faire trop d'étincelles: cela soulevait un nuage de cendres.
Cendres ou étincelles, les idolâtres saluaient tout.
À moi, il me semble que ce n'est pas honnête et que c'est hypocrite de mentir pour rien; de s'aveugler et d'aveugler ainsi le maître. Ce n'est pas la peine de crier contre les jésuites.
Quelle belle tête tout de même, et quel oeil plein de feu! Cette face osseuse et fine, solide comme un buste de marbre et mobile comme un visage de femme, ces cheveux à la soldat mais couleur d'argent, cette voix timbrée, la phrase si moderne, l'air si vivant!
Il a contre le passé des hardiesses à la Camille Desmoulins; il a contre les prêtres des gestes qui arrachent le morceau; il égratigne le ciel de sa main blanche.[6]
Les journaux s'en sont mêlés, on a reproduit des passages de quelques leçons—passages à mine ridicule. Le professeur a protesté, il a rebouté les citations, refait le nez de ses phrases.
Pourquoi?
Au lieu de dépenser son éloquence et son ironie à se défendre, je voudrais qu'il me parlât de choses que je n'entrevois point, qu'il me jetât à la tête des idées que j'emporterais—même pour les trouver mauvaises, sans en rien dire à personne—mais auxquelles je penserais en me couchant.
«Il y a des jésuites, a-t-il dit, qui viennent ici écouter mes leçons et les dénaturent.»
Tous ceux, dans la salle, qui n'ont pas de barbe, qui ont le teint un peu blême, le nez un peu gros, des redingotes un peu longues et des souliers noués; ceux-là sont fouillés d'un oeil menaçant et soupçonnés d'être des échappés du séminaire, qui viennent faire le jeu de l'ennemi. L'orage gronde au-dessus de leurs têtes, il est question de les aplatir. Ils entendent murmurer autour d'eux: «Rat d'église, punaise de sacristie, mange bon Dieu! tête de cierge, on sait bien où sont les cafards, à bas les calotins!»
Un garçon à lunettes, qui prend des notes, est désigné par une main inconnue comme un des suppôts du jésuitisme.
«Celui-là?…
—Où, où donc?
—Au troisième banc.
—Ce grand?
—Oui… quelqu'un vient de dire qu'il était toujours avec les prêtres.»
C'est tombé dans l'oreille d'un pur, qui s'est levé, a demandé ce que faisait l'homme là-bas, l'homme à lunettes…
«Il prend des notes.»
Il y en a bien d'autres qui en prennent—et des Micheletiers enragés—mais le vent est au soupçon.
«À bas le preneur de notes!—Fouillez-le—Sa carte d'étudiant! sa carte! Qu'il montre sa carte!…»
Il n'a pas de carte, moi, non plus! Sur les deux mille individus qui sont là, qui donc a sa carte? Personne! Mais tout le monde demande celle de la redingote longue, qui ne sait pas ce qu'on lui veut, qui croyait d'abord qu'on parlait d'un autre.
À la fin on lui explique. Il se lève et répond.
«Je m'appelle Émile Ollivier, le frère d'Aristide Ollivier, tué en duel, l'autre jour, à Montpellier, dans un duel républicain.»
Il avait bien l'air d'un jésuite, pourtant!
7
Les écoles
Un matin, une rumeur court le quartier.
«Vous savez la nouvelle? On a interdit le cours Michelet. C'est au Moniteur.»
Nous l'apprenons à l'hôtel Mouton, où se produit tout de suite une agitation qui se communique aux petits cafés et crémeries environnantes.
On sait que l'hôtel est républicain, on connaît nos crinières; sur le pas de la porte, on nous a vus souvent discuter, crier; nous avons notre popularité sur une longueur de quinze maisons et de trois petites rues.
On vient nous trouver.
«Que faire? Que dit Matoussaint?
—Et vous, Vingtras?
—Que faire? mais protester, parbleu! Allons, Matoussaint, mets-toi à cette table et rédige-nous ça. On ira ensuite en bande au Collège de France, et on fera signer tous ceux qui viendront se casser le nez à l'heure du cours.
—À qui enverra-t-on la protestation?
—ON IRA LA PORTER À LA CHAMBRE.»
L'idée m'est venue tout d'un coup. Elle fait sensation. (Oui! oui!)
Matoussaint a déjà sauté sur un morceau de papier.
«Aide-moi! dit-il.
—Eh bien! est-ce fait?» demande-t-on au bout d'un moment.
Non.—Il y a des adjectifs qui se disputent, et trois adverbes en_ ment_ qui font très vilain effet.
Je finis par déchirer nos longs brouillons et par écrire d'un trait quatre lignes, pas plus.
«Les soussignés protestent, au nom de la liberté de pensée et de la liberté de parole, contre la suspension du cours du citoyen Michelet, et chargent les représentants du peuple, auxquels ils transmettront cette protestation, de la défendre à la tribune.»
«Ajoute: À la face de la nation.
—Si tu veux.
—Citoyens! la protestation est ainsi conçue!»
Il lit.
«Bien! bien!»
Nouveaux cris de «Vivent les Écoles! À la Chambre! À la Chambre!»
Ceux qui ont une belle main copient des exemplaires de la protestation. La première transcrite est offerte aux citoyens Matoussaint et Vingtras; ils signent sur la même ligne, en tête et en gros; et tout le monde de se presser pour mettre son nom après le leur.
Il y eut même une crémerie, sur laquelle on ne comptait pas, qui vint et demanda à avoir des feuilles: crémerie d'opinions pâles, où l'on en était encore à l'_adjonction des capacités! _Comment osait-elle se lancer dans le mouvement? Il fallait qu'il fût irrésistible. Cependant elle garda dans cette occasion—tout en apportant son contingent—les traditions bien connues de prudence, qui l'avaient fait surnommer: Au Chocolat pacifique. Sachant bien que dans les poursuites, ce sont toujours les premiers signataires qui étrennent, ils signèrent en rond.
[Image de la signature en rond]
On se rend, muni de tout ce qu'il faut pour écrire, à la porte du
Collège de France.
Matoussaint est l'homme en vue; il se donne un mal de tous les diables, pérorant, protestant, emplissant la rue.
C'est vraiment lui le boute-en-train de cette foule d'étudiants, jeunes ou vieux, qui viennent se joindre au rassemblement.
Il pleut des adhésions.
C'est décidé—MERCREDI. Citoyens, voulez-vous MERCREDI? (Oui! oui!) À MERCREDI!
Mercredi.
Aujourd'hui la manifestation!
Nous sommes sur la place du Panthéon. L'hôtel Mouton est en avance d'une heure; personne ne se montre encore.
Le ciel est gris, le soleil se voile.
On vient lentement, regardant de loin s'il y a du monde, les uns par modestie, les autres par timidité, tous par peur de ne pas être dans la tradition. Enfin, la place se garnit et l'on est déjà une cinquantaine devant l'École de droit.
On est prêt! En avant!
Nous descendons en silence—la consigne a été de ne pas jeter un cri et on l'observe comme des gens de caserne ou d'église.
C'est même un peu triste, cette promenade sans bruit et sans drapeaux.
Les drapeaux, comme les cris, ont été défendus; d'abord il n'y avait pas de drapeaux; on aurait été obligé de les faire faire. Il fallait commander l'étoffe et les ourler. Mais il n'y en avait pas de tout prêts, comme je le croyais d'après les livres, pas de drapeaux des écoles, pas un.
On dirait qu'il pleut!
«Il tombe de grosses gouttes, dis-je à Matoussaint en étendant la main.
—Ce ne sont pas des gouttes, c'est quelqu'un qui a craché», répond-il tout haut; mais tout bas, à l'oreille, il me souffle ses craintes.
Il n'est plus permis de nier les gouttes sans être taxé d'impudence; d'ailleurs nous voyons de loin s'arrondir des parapluies. Le premier qui s'arrondit fit pâlir Matoussaint!
Nous nous regardons trois ou quatre, avec des yeux tristes, mais nous nous contentons de relever les collets de nos habits—comme des colonels qui, contre les balles, en tête des régiments, redressent seulement la tête de leur cheval, et vont crânes sous le feu.
Ça tombe, ça tombe!
Les sergents de ville ne se fâchent pas; au lieu de barrer la révolte, ils s'écartent; ils se mettent à l'abri sous les portes et font même signe qu'il y a encore de la place pour un.
Nous arrivons sur la place Bourgogne.
La sentinelle crie: _Qui vive? _Le poste a couru aux armes.
«Ceignons nos reins, dit Matoussaint. Êtes-vous bien trempés? ajoute-t-il d'une voix de héros en se retournant vers ceux qu'il croit les plus résolus.
—Trempés!… Mais oui, pas mal comme ça!»
Dans la Chambre on s'est ému de ce qui se passe sur la place. La nouvelle a couru de bouche en bouche. D'ailleurs, nous avons fait demander des députés républicains.
Il n'en vient pas; il pleut trop! Ils veulent bien mourir fusillés, mais pas noyés.
Tout d'un coup, cependant, un cri s'élève:
«Crémieux! Crémieux!»
Ma foi oui, c'est Crémieux qui arrive—l'avocat Crémieux.
Il s'appuie sur le bras d'un homme jeune, modeste et frêle, qui est aussi, assure-t-on, représentant du peuple; on l'appelle Versigny.
Ils approchent, le pantalon retroussé.
Matoussaint va à eux, ouvre son paletot et retire la pétition qu'il avait mise sur sa poitrine; malheureusement la pluie a traversé son paletot et la pétition est toute verte; le vêtement de Matoussaint est couleur d'herbe et il a déteint sur le papier. On ne peut rien lire, mais Matoussaint sait la pétition par coeur, il la récite.
Le jeune représentant paraît vouloir répondre!
Non, il remue le nez, les lèvres et éternue. Il dit:
«Atchoum!» seulement.
«Citoyen, reprend Matoussaint en allant à Crémieux, je ne vous demande pas de m'embrasser.»
Oh, non! Il est trop mouillé.
«Mais je vous demande une poignée de main que je transmettrai à toute la jeunesse des écoles.»
Le vieillard fin et indulgent donne la poignée de main—qui lui déraidit toutes ses manchettes.
«Vive la République!
—Atchoum! Atchoum!» fait le jeune représentant. Et tout le monde fait _atchoum! _comme on se mouche, même sans en avoir envie, quand le prédicateur se clarifie le nez avant le sermon.
Les feuilles réactionnaires se sont amusées de la promenade dans la boue, sous l'averse, et l'on a baptisé cette manifestation, déjà tant baptisée par le ciel: la Manifestation des parapluies.
Il faut une revanche. Matoussaint et moi, nous avons juré de l'organiser sous forme d'une protestation nouvelle.
Nous courons dans tous les coins, nous grattons tous les enthousiasmes, nous mettons les convictions à vif, nous chatouillons la plante des pieds à toutes les passions—petites ou généreuses—qui peuvent aider à rassembler de nouveau les écoles.
Je suis dépêché près des_ anciens_ du quartier qui ont été témoins et acteurs dans les protestations célèbres.
Un petit homme me frappe beaucoup par l'étendue de son dévouement et de son nez.
Il s'appelle Lepolge et jouit d'un certain prestige, parce qu'il passe pour être ou avoir été secrétaire de Cousin. On dit qu'il fait partie en même temps des sociétés secrètes.
Par un hasard singulier, il appartient à ma race, il est né dans le même département, la même ville, presque la même rue.
«Dans mes bras!» s'écrie-t-il, quand il l'apprend.
Son nez qui est colossal me gêne beaucoup pour cette embrassade. Il a une habitude bien gênante aussi: il fait _chut! _dès que vous voulez parler et vous met le doigt sur la bouche.
C'est qu'il est des sociétés secrètes; voilà pourquoi!
«J'amènerai des hommes des Saisons.»
J'ouvre la bouche pour le remercier, il met son doigt.
«Et de l'Aide-toi, le ciel t'aidera», répond-il.
Je fais un geste, il remet son doigt; il le laisse même trop longtemps. J'ai envie de respirer, tiens!
Quand je dis au Comité directeur (le noyau a pris le nom de _Comité _depuis l'averse) que nous aurons des hommes des sociétés secrètes, l'effet est énorme.
«Alors ce n'est plus une manifestation, c'est une révolution!»
Quelques mots graves sont prononcés: «J'aurais voulu embrasser ma mère avant ce jour-là!—N'avoir encore rien connu de la vie!— Nous irons souper chez Pluton!»
Le grand jour est arrivé.
Je vais chez Lepolge en longeant les murailles, ce qui me salit beaucoup.
«Les Saisons sont-elles averties?»
Il me remet le doigt sur la bouche comme la première fois.
«Chut!…»
«Que t'a-t-il répondu?» me demande Matoussaint, le soir, quand je rentre.
Chut! —Mais je ne lui mets pas le doigt sur la bouche. Je le préviens seulement qu'on m'a défendu de parler à âme qui vive.
Chut…—Et comme si tout en ne voulant rien dire, je tenais pourtant à l'avertir que les hommes d'action sont prêts, je chante avec des couacs qui me désolent moi-même:
Il y avait des hommes sur des pavés! Trois hommes noirs qui étaient masqués…
Matoussaint devine tout de suite que ce chant d'allure naïve est un mot d'ordre! et à son tour comme un simple pâtre qui rentre à la ferme, il continue:
Ces hommes-là furent rejoignis, Par des escholiers de Paris…
Matoussaint sait bien que rejoindre fait «rejoints» au participe passé: «rejoints» et non pas «rejoignis». Mais «rejoignis» a l'air pâtre (ce qui déroute la police; et en même temps m'indique qu'il a compris).
En rentrant dans sa chambre, on entend sa voix qui meurt. Il a interverti:
Par des escholiers de Paris Ces hommes-là furent rejoignis!
Oh! il est né conspirateur!
8 La revanche
Place du Panthéon.
Noire de monde, la place, cette fois!
Noire avec des taches de couleur, il y a des habits dont la couleur crie dans l'ensemble, il y a des chapeaux pointus verts et de loin en loin des bérets écarlates. Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés…
C'est plein de mouvement et de vie.
La première manifestation, malgré son malheur, a été un bon champ de manoeuvre. On a déjà fait campagne. Il pleuvait alors; aujourd'hui le soleil flambe. On était trois cents, on va être deux mille!
Nous verrons ce que c'est que les Écoles sans la pluie!
Est-on prêt? Tous ceux qu'on attend sont-ils venus?
Y a-t-il encore des pelotons de libres penseurs qui ne soient pas en place et qui fassent languir la Révolution?
On y est!
Matoussaint monte les marches du Panthéon, met sa main en abat-jour sur ses yeux, embrasse la foule d'un regard et descend, grave comme un Grecque venant du Capitole: il va donner le signal.
Mais voilà qu'un autre homme que Matoussaint monte comme lui les marches et observe la place! Un grand garçon à moustaches et barbiche brunes, teint blême, oeil louche…
«C'est DELAHODDE, le mouchard, murmure une voix près de moi.
—Plus bas, dis-je instinctivement, en écrasant la main de celui qui a parlé; plus bas; on va l'assassiner!…»
Notre émotion est grande dans le groupe où a éclaté la révélation et où je plaide le silence.
«Si l'on veut le châtier, il faut aller lui brûler la cervelle sur place, tirer au sort à qui s'en chargera; mais si on le livre à la foule, chacun en prendra un morceau, et ce sera odieux et sale, vous verrez! il sera tué à coups de poing, à coups de pied, à coups d'ongle!—Et l'on nous accusera de scélératesse et de lâcheté!…»
Il paraît que je parle comme il faut parler et que j'ai dans la voix une émotion qui porte, car on se range à mon avis; seulement, par curiosité de paysan qui regarde se traîner un crapaud, on se presse sur le chemin du signalé.
«C'est lui, c'est bien lui!» répète le garçon qui ne l'avait vu que de loin.
Ce suspect a-t-il remarqué qu'on le dévisageait? toujours est-il qu'il tourne sa face blême de notre côté et il écarte ses lèvres dans un rire muet, sinistre. Je n'oublierai jamais ce rire-là.— J'ai vu un jour un chien enragé qui agonisait: il avait l'oeil boueux, la lèvre retroussée et montrait ainsi sa mâchoire blanche…
Si ce n'est pas Delahodde, c'est un misérable sûrement; ce rire le dit. A-t-il eu peur, a-t-il eu honte?—Il s'écarte de la foule et disparaît dans la petite rue qui est derrière l'École de Droit…
J'ai peut-être été lâche de ne pas le laisser écharper.
«Où va-t-on?
—À la Sorbonne pour sommer le doyen de paraître et lui lire la protestation contre la fermeture du cours», répondent les meneurs.
Nous sommes dans la grande cour de la Sorbonne—elle est pleine.
J'aperçois tout d'un coup Lepolge, vers lequel je vais, mais qui d'un geste me fait signe de ne pas le reconnaître.
Est-il avec les Saisons[7]_? _Les hommes de Aide-toi le ciel t'aidera[8] sont-ils là? Y a-t-il des armes sous les habits? Je ne le saurai pas de la journée; au moment où nous nous croisons avec Lepolge, je le questionne à l'oreille.
«Chut!»
Et il avance son fameux doigt, il m'agace, à la fin!
Je le mords, s'il y revient.
Je m'agite donc sans savoir si je coudoie des hommes chargés de cartouches, vieux chefs de barricades, qui vont tout d'un coup crier: «Vive Barbès!» et planter le drapeau rouge.
Le rouge, il s'étale en fromage sur la tête de quelques étudiants à cheveux longs.
Sont-ce des chefs, ces porte-bérets? Si ce sont des chefs, qu'ils le disent! Mais ils sont bien jeunes et ont diablement l'air de_ première année!_
Cependant, dans le tas—comme dessus du panier—un de ces bouchons rouges couvre une bouteille, où il m'a l'air d'y avoir du vin généreux. Cette bouteille est un garçon blond, aux grands yeux gris, au front large, à la mine un peu pensive.
Il n'a pas le bouchon sur l'oreille; il l'a planté droit; comme s'il ne voulait pas crâner avec sa coiffure, mais arborer du rouge, simplement parce que c'est la couleur républicaine. Ce porte-béret_ me va _et je le suis d'un oeil ami dans la foule.
Il n'est pas seul, il a avec lui un autre béret et quelques camarades qui me bottent aussi. Ce groupe-là m'inspire de la confiance; si on se bûche, je suis sûr qu'ils en seront.
On se bûche!
Le feu a pris aux poudres par une provocation des Saint-Vincent de Paul.
Les Saint-Vincent se sont insolemment plantés sur les marches du grand escalier.
Ils n'ont encore rien dit, mais voilà qu'ils applaudissent!
Il y avait des mouchards dans la foule, qui, tout d'un coup, se sont jetés sur les bérets; les têtes coiffées de rouge sont traquées par les policiers en bourgeois.
C'est alors que les Saint-Vincent ont crié «bravo!» du haut des marches:
«Emballés, les coquelicots!»
Où est donc mon béret aux yeux gris?
Ah! je l'aperçois avec son ami brun.
Ils gagnent les escaliers d'où la Saint-Vincenterie hue les coquelicots emballés.
Ils ne regardent pas si on les suit; ils vont gifler les
Saint-Vincent… J'en suis!
SCRUPULES
Je ne me rappelle plus bien ce qui s'est passé, ce qu'on a donné de gifles; je sais que je n'en ai pas reçu, mais il y a eu une bousculade et l'on s'est perdus tous dans la foule.
Moi, je tiens une oreille!—Je la tiens entre le pouce et l'index. Cette oreille appartient à un de ceux qui ont applaudi.
«Tu vas demander pardon.»
Je tutoie ce jeune homme sans le connaître.
L'oreille fait la sourde; j'abaisse encore un peu le museau.
Le Saint-Vincent crie, moi je parle et je dis:
«Tu crieras après… Tu vas demander pardon, d'abord. Ah! tu applaudis quand les sergents de ville nous arrêtent!
—Ce n'est pas moi.
—Ce n'est pas toi? Eh bien! jure par le _saint-père le pape _que ce n'est pas toi.»
Je l'ai surpris criant bravo. Nous allons voir s'il osera jurer.
«Vous me lâcherez si je jure que ce n'est pas moi?
—Oui.
—Je vous jure…
—Par le saint… Allons, faut-il épeler?
—Par le saint…
—Père le pape.
—Perlepap.»
Il marmotte, il va trop vite. Ce n'est pas du jeu. Il faut un père le pape plus sérieux:—PET-REU-LEU-PAPP!
Il le donne aussi sérieux que je le veux; je suis bien forcé de le lâcher.
Mais je me ravise au même moment!
Ai-je été parjure en cette occasion? Ai-je violé la foi des serments, manqué à la parole promise? Je me le suis demandé souvent depuis. Je ne sais pas encore si j'eus tort de courir après le Saint-Vincent et de le ramener par l'oreille.
«Que me voulez-vous?
—Viens, que je te donne encore un coup de pied au cul.»
Le Dieu qu'il adore m'est témoin que je n'y mis point de brutalité. Ma voix ne s'enfla pas pour réclamer de lui cette faveur, et je le plaçai sans violence dans la position qui convient le mieux au but que je voulais atteindre. J'avais plutôt l'air de lui faire un cadeau qu'une menace; et je visai avec la froideur et la précision d'un tireur qui a un beau coup de fusil.
Le trouble s'est mis dans la manifestation. Que va-t-elle devenir?
«Chez Michelet!» crie une voix.
Je m'étonne et je proteste.
«Chez Michelet? Non! Restons ici!»
On me demande de développer mon plan.
«Le voici: Nous ne laissons entrer ni sortir personne; c'est nous qui allons arrêter les suspects et chercher les mouchards.
—La police viendra.
—Eh bien?
—Ils tireront l'épée!
—Tant mieux!
—On enverra la troupe!
—Qu'on l'envoie! qu'on pusse dire qu'il a été nécessaire de dégainer contre nous, de dépêcher une brigade, de faire venir des soldats!»