—Vous ne serez pas blessé,—on ne se battra pas!»
On ne se battra pas?—Je la souffletterais. Elle m'en fait venir la terreur dans l'âme!
C'est qu'au fond—tout au fond de moi,—il y a, caché et se tordant comme dans de la boue, le pressentiment de l'indifférence publique!…
L'hôtel n'est pas sens dessus dessous! Les autres locataires ne paraissent pas indignés, on n'a pas la honte, la fièvre. Je croyais que tous allaient sauter dans la salle, demandant comment on allait se partager la besogne, où l'on trouverait des armes, qui commanderait: «Allons! en avant! Vive la République! En marche sur l'Élysée! Mort au dictateur!»
On ne se battra pas?
La rue est-elle déjà debout et en feu? Y a-t-il des chefs de barricades, les hommes des sociétés secrètes, les vieux, les jeunes, ceux de 39, ceux de Juin, et derrière eux la foule frémissante des républicains?
À peine de maigres rassemblements! des gouttes de pluie sur la tête, de la boue sous les pieds,—les affiches blanches sont claires dans le sombre du temps, et crèvent, comme d'une lueur, la brume grise. Elles paraissent seules vivantes en face de ces visages morts!
Les déchire-t-on? hurle-t-on?
Non. Les gens lisent les proclamations de Napoléon, les mains dans leurs poches, sans fureur!
Oh! si le pain était augmenté d'un sou, il y aurait plus de bruit!… Les pauvres ont-ils tort ou raison?
On ne se battra pas!
Nous sommes perdus! Je le sens, mon coeur me le crie! mes yeux me le disent!… La République est morte, morte!
Dix heures.
On est assemblé chez Renoul.
«Y sommes-nous tous?»
Oui, tous, et encore quelques amis. Il doit en venir d'autres à midi…
À midi? Mais d'ici là, il faut commencer le branle bas!
Il faut qu'à midi la rue soit en feu, que la bataille soit engagée, qu'on sache le mot d'ordre, et qu'on crie de barricade en barricade, et pour tout de bon, cette fois: Sentinelles! prenez garde à vous!
On ne se battra pas!
Voilà qu'il vient d'arriver un grand garçon brun, long et gras, frère d'un célèbre de 1848.
Plus vieux que nous, couvert de son nom, il a la parole, on l'écoute.
Que dit-il?
«Citoyens, je vous apporte le mot d'ordre de la résistance.—«Ne pas se lever; attendre; laisser se fatiguer la troupe!»
Et on l'écoute! et on ne le prend pas par les épaules, et on ne le jette pas dans la rue pour faire le premier morceau de la barricade?
Je m'indigne!
«Proclamons plutôt que c'est fini, perdu! Rentrez chez vous, faisons-en notre deuil! Est-ce cela que vous voulez?…»
On se récrie.
«Non?—eh bien faites voir, comme un éclair, que tous les bras, toutes les âmes protestent et se révoltent… À l'oeuvre, tout de suite! Je vous le demande au nom de la Révolution!
—Que veux-tu donc faire?
—Faire ce que nous pourrons, descendre l'escalier, entamer le pavé, crier aux armes! aux armes!… Camarades, croyez-moi!…»
On m'arrête. L'homme brun, long et gras, se tourne vers les amis et demande si l'on veut suivre le mot d'ordre qu'ont donné les députés que l'on a vus; ou bien si l'on veut m'écouter, moi: descendre l'escalier, entamer le pavé, crier aux armes!…
«Il faut obéir aux Comités», dit la bande.
Un autre arrive encore.
Est-il aussi pour_ fatiguer la troupe?_
Oui… et il apporte quelque chose de plus.
«On fera passer, dit-il, un mot d'ordre pour ce soir. Ce soir, rendez-vous place des Vosges…»
Mes camarades me regardent; suis-je convaincu, cette fois?
«Convaincu? Je suis convaincu que nous sommes perdus… Convaincu que nous sommes des enfants, convaincu que si nous étions des hommes d'action, nous aurions déjà une barricade commencée…
—Nous serions tout seuls… hasarde Renoul, le plus prêt à se ranger de mon avis, et la voix frémissante.
—Tout seuls! Mais si tout le monde en dit autant, c'est la lâcheté sur toute la ligne! Que ceux qui parlent de fatiguer la troupe aillent derrière les soldats, les mains dans leurs poches, avec des chaussettes de rechange!…
«Allez chercher des chaussettes, monsieur, moi je dis qu'il faut aller chercher des combattants et en faire venir en commençant le combat.
—Où le commencer?
—Où nous voudrons, encore une fois! Sous ces fenêtres… n'importe où! Et je m'offre à arracher le premier pavé.»
Ce n'est pas pour montrer que j'ai du courage, c'est pour indiquer que je sens venir la défaite à pas de loup! Je ne crois pas que nous pouvons, à nous dix, sauver la République, mais nous monterons sur un tas de pierres, sur le plus haut tas, et nous crierons: «À nous! à nous! Voyez, nous sommes dix; dix hommes de dix-huit ans en redingote… dix des Écoles! Que les Blouses viennent nous commander!»
Je m'accroche aux habits, aux regards de mes camarades… Il paraît que je dis une folie. On me blâme, on me parle même avec colère.
«Tu commences par insulter ceux qui viennent avec nous.
—Je n'insulte pas. Je dis que c'est insensé de croire que la troupe sera fatiguée avant nous; je dis que nos souliers seront usés, nos bas percés, nos talons mangés, nos voix cassées avant que les soldats aient une ampoule…—Fatiguer la troupe!…»
Le dégoût et la douleur m'étranglent.
On ne se battra pas!
Je reviens à Renoul et aux autres:
«Pour la dernière fois, je vous en supplie. Pas besoin de mot d'ordre! Partons ensemble, prenons un bout d'étoffe rouge, arrachons ces rideaux, déchirons ce tapis et allons planter ça au premier carrefour! Mais tout de suite! Le peuple perd confiance, la troupe devient notre ennemie, Napoléon gagne du terrain à chaque minute qui s'envole, à chaque phrase que nous faisons, à chaque bêtise que dit cet homme, à chaque cri que je jette en vain!…»
On ne m'écoute plus; on fait même autour de moi un cercle de fureur. J'ai trouvé le moyen d'exaspérer mes amis…
Il y en a un qui m'a dit déjà:
«Si nous survivons, tu te battras avec moi.»
Si nous survivons? Mais nous en prenons le chemin.
Il faut se rendre pourtant à l'avis de tous!—Je serais seul, tout seul, et désavoué par les miens. Les étudiants qui me connaissent me demanderont où sont les autres, où est ma bande?
J'ai pensé à aller quand même me planter, comme je l'ai dit, devant la porte, avec une barre de fer pour soulever les pierres. Où la prendrai-je, cette barre? Il faut que je l'arrache à la boutique et aux mains de quelqu'un; on se mettra vingt pour m'assommer et on me la cassera sur le dos.—Puis, avant tout, le tort d'être isolé! Je n'aurai pas qualité d'envoyé de barricade, ni de délégué de résistance…
«Il va faire remarquer la maison, et l'on viendra nous assassiner! voilà ce qui arrivera», a dit Lisette, pendant que je criais si fort.
Il faut se rendre!…
Se rendre à la merci de ce frère d'adjoint!
Je lance encore un suprême appel.
«Vous croyez qu'il faut de la discipline… la discipline, toujours la discipline… mais c'est l'indiscipline qui est l'âme des combats du peuple!… Ah! bourgeois!…»
On me met la main sur la bouche; un peu plus, ils m'étrangleraient. Ils ont leur énergie de leur côté, c'est leur conviction qui parle; mais pourquoi a-t-elle ce caractère d'obéissance, ce respect des mots d'ordre à attendre et du signal à recevoir? Ils veulent des chefs! et pourquoi? C'est le plus brave qui commande.
3 décembre.
Depuis hier, onze heures, nous courons, cherchant le danger et sentant la déroute.
Nous nous sommes réconciliés, pour appeler aux armes, publiquement. On s'est battu, de-ci, de-là, avec une écharpe rouge au bout d'une canne—point comme il fallait pour vaincre. Alexandrine avait raison.
Les_ redingotes_ ont pris le fusil; les blouses, non!
Un mot, un mot sinistre m'a été dit par un ouvrier à qui je montrais une barricade que nous avions ébauchée.
«Venez avec nous!» lui criais-je.
Il m'a répondu, en toisant mon paletot, qui est bien usé cependant:
«Jeune bourgeois! Est-ce votre père ou votre oncle qui nous a fusillés et déportés en Juin?»
Ils ont gardé le souvenir terrible de Juin et ils ont ri en voyant emmener prisonnière l'assemblée des déporteurs et des fusillards.
Quelques hommes de coeur ont fait le coup de feu—les ouvriers n'ont pas bougé.
Cinq cents gantés qui tirent et meurent, ce n'est pas une bataille!…
Le frère de l'adjoint se promène toujours et dit:
«Allons fatiguer la troupe.»
4 décembre, au soir.
Nous n'avons pas fatigué la troupe, et je ne puis plus me tenir, je n'ai plus de voix dans la gorge; à peine s'il peut sortir de ma poitrine des sons brisés, tant j'ai crié: «Vive la République! à bas le dictateur!» tant j'ai dépensé de rage et de désespoir, depuis que Rock a frappé à ma porte…
Il est je ne sais quelle heure. J'ai regagné l'hôtel j'ignore comment—en m'attachant aux murs, en traînant les pieds, en soutenant de mes mains ma tête, pesante comme s'il y était entré du plomb, et je suis tombé sur mon lit.
Je n'ai pas reçu une blessure, je ne saigne pas; je râle…
Le sommeil me prend, mais il me semble qu'une main m'enfonce la bouche dans l'oreiller; je me réveille suffoquant et demandant grâce, j'ouvre ma fenêtre.
J'entends un roulement de coups de fusil!
On se bat donc encore? On m'avait dit que c'était fini, que tous ceux qui avaient du coeur étaient épuisés ou morts.
C'est sans doute des prisonniers qu'on achève; on dit qu'on tue à la Préfecture…
Si la lutte avait recommencé!
Je dois y être!… Ma place n'est pas dans ce lit d'hôtel. Je vais essayer de repartir, d'aller voir…
Mais le sommeil m'accable, mais mes jambes refusent le service, mais j'ai le bras droit qui est lourd comme si j'avais un boulet au bout.
Encore des coups de fusil!
Oh! je descendrai tout de même!
Tout le monde dort dans la maison, excepté deux ou trois personnes qui jouent aux cartes.
Il y en a un qui dit: «Quatre-vingts de rois!» et l'autre qui répond: «Dis plutôt quatre-vingts d'empereurs!»
Et je croyais qu'on se battrait, que les jeunes gens se feraient hacher jusqu'au dernier!—Cinq cents de bésigue, quatre-vingts d'empereurs…
J'ai pu me traîner jusque dans la rue. Comme elle est noire!… Je descends jusqu'au pont. Des factionnaires montent la garde.
«Où allez-vous?»
Si j'avais du courage, si j'étais un homme, je leur dirais où je vais… où je crois de mon devoir d'aller. Je crierais: À bas Napoléon!
Je regretterai plus d'une fois peut-être dans l'avenir, de ne pas avoir poussé ce cri et laissé là ma vie…
J'ai balbutié, tourné à gauche…
La Seine coule muette et sombre. On dit qu'on y a jeté un blessé vivant et qu'il a pu regagner l'autre rive en laissant derrière lui un sillon d'eau sanglante. Il est peut-être blotti mourant dans un coin. N'y a-t-il pas quelque part une flaque rouge?
Je n'entends plus la fusillade, mais les factionnaires reparaissent, victorieux et insolents.
C'est fini… fini… Il ne s'élèvera plus un cri de révolte vers le ciel!
Je suis rentré, le cerveau éteint, le coeur troué, chancelant comme un boeuf qui tombe et s'abat sous le maillet, dans le sang fumant de l'abattoir!
13 Après la défaite
8 décembre.
Il y a trois jours que c'est fini…
Il me semble que j'ai vieilli de vingt ans!…
La terreur règne à Paris.
Renoul, Rock, Matoussaint, tous les camarades sont comme moi écrasés de douleur et de honte. On se revoit—mais en osant à peine se parler et lever les yeux. On dirait que nous avons commis une mauvaise action en nous laissant vaincre.
Qu'allons-nous devenir?
Moi, je vais partir. Mon père m'a écrit qu'il fallait revenir— revenir sur-le-champ!
On prétend à Nantes que j'étais parmi les insurgés et que j'ai été blessé à une barricade.—Il est destitué si je n'arrive pas pour démentir ce bruit par ma présence.
Devant cette peur de destitution, je dois obéir, quoique cependant je sois malade.
Dans le froid de ces trois nuits de décembre, mon bras droit s'est glacé. Je n'ai pas une plaie glorieuse, j'ai un rhumatisme bête qui me supplicie l'épaule gauche.
N'importe, je retournerai. Mais il y a une question qui me rend bien malheureux.
Je dois à l'hôtel; c'est grâce à Alexandrine que j'ai eu crédit.
Je pensais payer à la première éclaircie de journalisme ou de professorat libres. Je ne dois pas beaucoup. Je dois un peu plus de cent francs. Voilà tout.
Depuis le départ du Russe je mangeais à trente deux francs par mois—le café au lait le matin; le boeuf, le soir.
J'écris la situation à Nantes, en suppliant qu'on m'envoie de quoi m'acquitter avant que je parte. J'aurais honte de rester le débiteur du père après avoir été l'amoureux de la fille.
On me répond qu'on verra quand je serai revenu.
J'ai pleuré de tristesse et de colère; j'oublie la bataille perdue pour ne voir que ma situation pénible et fausse.
J'écris et supplie encore.
On envoie cinquante francs, en répétant que tout sera réglé dès que j'aurai remis le pied au foyer paternel.
Il faut s'humilier—demander à Alexandrine d'intercéder auprès de son père et de faire accepter la convention.
«Ce n'est rien, dit-elle, et elle me console et m'engage à partir vite pour revenir plus tôt—vous me retrouverez comme autrefois, ajoute-t-elle doucement.»
Je l'ai remerciée, mais je donnerais mon bras malade pour ces cent francs!
Enfin, c'est fait.
Elle m'a dit adieu dans un coin. Je tenais la tête baissée et j'avais comme de la boue dans le coeur.
J'ai pris le train, les troisièmes. Mon épaule se gèle dans ces wagons ouverts au vent. Je ne puis plus lever mon bras; il est comme mort quand j'arrive.
«Mais avec ce bras mort, tu as l'air d'avoir été blessé comme on le dit, me crie mon père d'un air furieux. Tu peux bien le lever un peu, voyons!
—Non, je ne puis pas, mais j'essaierai, je te le promets; seulement j'ai un poids sur la conscience. Qu'on m'en débarrasse pour me donner du courage! Envoie dès ce soir à Paris l'argent de l'hôtel.»
Je montre la lettre où est sa promesse de payer dès que je serai revenu; il me répond à peine et cela dure un jour, deux jours.
Mon père n'est pas un méchant homme. Je me rappelle ses sanglots, le matin où après que je m'étais battu pour lui j'allais être arrêté, saignant encore, sur une demande qu'il avait faite huit jours avant.
Mais, la frayeur de perdre sa place,—que serait-il devenu?— la colère de me voir lui répondre, comme un écolier rebelle—il se vantait de les mater tous—la fièvre d'ignominie qui était alors dans l'air! et aussi—je l'ai su depuis—une aventure de femme à la suite de laquelle il avait été ridicule et malheureux; tout cela avait affolé cet homme qui avait déjà, de par son métier, l'âme malade et appauvrie.
Ma mère, depuis le jour où je lui avais crié combien ma vie d'enfant avait été douloureuse près d'elle, ma mère avait ménagé mon coeur avec des tendresses de sainte. Seulement elle était si loin de comprendre les révoltes, les barricades, les coups de fusil sur l'armée!
Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me trouvait criminel. Malgré elle, ses pensées de bourgeoise honnête donnaient raison à son mari et m'accusaient. Sa main prenait la mienne dans les coins quelquefois, mais ses yeux se tournaient en même temps vers le ciel, comme pour demander pitié ou pardon pour moi! Pauvre femme!
Elle promène sa douleur muette entre nos deux colères.
«Je vais chercher le médecin, dit-elle un jour.
—Je suis mieux.
—Laisse-moi faire, mon enfant. C'est pour qu'il voie bien que ce n'est pas une blessure. Il le fera savoir dans la ville.»
Le docteur arrive, me demande ci, ça…—Je ne vais pas lui conter ce que j'ai dans le coeur. À lui de voir ce que j'ai à l'épaule.
Il prononce je ne sais quels mots, ordonne je ne sais quoi, et s'en va.
Ma mère de faire l'ordonnance et de me veiller comme un agonisant.
«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit! Ma maladie, la belle affaire! un rhumatisme, et après! C'est de ma dette de Paris qu'il faut parler—dette sacrée!
—Pourquoi sacrée?» fait ma mère.
Pourquoi?—Je ne peux pas, je ne veux pas leur conter que, Alexandrine et moi, nous nous sommes aimés!… ils seraient capables d'avertir le père Mouton. Je ne puis que rappeler à mon père sa promesse, et, comme il me répond presque avec ironie, je me dresse devant lui et je lui jette—le bras pendant, la tête haute—ces mots d'indignation.
«Tu m'as menti alors, en m'écrivant!»
J'ai répété le mot sous son poing levé! Il ne l'a pas laissé retomber sur mon épaule endolorie, mais il a lâché ces paroles:
«Tu sais que tu n'as pas vingt et un ans et que j'ai le droit de te faire arrêter.»
Encore cette menace!…
Me faire arrêter, ce n'est pas ce qui guérirait mon bras…
Il y a songé sérieusement. On me laisserait quelque temps en prison, le temps de laisser tomber les bruits qui ont pu courir sur mes folies barricadières de Paris.
L'exemple de ces expédients paternels a été donné, et plus crânement encore, par un collègue du lycée. Son fils aussi a crié publiquement: «À bas le dictateur!» dans une ville de province, au Mans, je crois.
Qu'a fait le père? Il a dit qu'il fallait pour cela que son fils eût perdu la tête, et il l'a fait empoigner et diriger sur l'hospice où l'on met les fous.
Au bout de deux mois on l'a délivré, mais sa soeur a été tellement émue d'entendre dire que son frère était fou qu'elle est tombée malade et va, dit-on, en mourir.
La peur courbe toutes les têtes, la peur des fonctionnaires nouveaux et des bonapartistes terrorisants! Ils promènent la faux dans les collèges, et jettent sur le pavé quiconque a couleur républicaine.
Au dernier moment mon père a hésité cependant… mais mon bras est déjà guéri, mon rhumatisme envolé depuis longtemps, qu'on n'a pas encore payé ma dette de Paris.
J'en reparle. Je ne puis vivre avec cette idée, il me semble que je n'ai plus d'honneur.
Mon père, à la fin, me jette la nouvelle qu'il va payer; mais il accompagne cette nouvelle d'observations amères, sanglantes, qui font de nous deux ennemis, et la vie va s'écouler sournoise et horrible dans la maison Vingtras. C'est comme avant mon premier départ pour Paris.
Je demande à m'éloigner… je vivrai au loin comme je pourrai… Ou bien veut-on me laisser entrer en apprentissage ici pour être ouvrier?
«Toujours démoc-soc, n'est-ce pas? Va-t'en dire au proviseur que tu veux te faire savetier, te remêler à la canaille! Arrive en blouse au collège, devant ma classe! C'est ce que tu veux, peut-être!»
Je passe mes journées dans ma chambre. Mon père exige de moi que j'abatte un devoir grec ou latin, tous les jours.
Voilà à quoi j'occupe mon temps, moi, l'échappé de barricades.
Est-ce pour me châtier? Est-ce une farce de bourreau?
Quand j'ai latinassé, je suis libre—libre de regarder le quai.
Quai Richebourg.
Oh! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste!
Ce n'est plus l'odeur de la ville, c'est l'odeur du canal. Il étale ses eaux grasses sous les fenêtres et porte comme sur de l'huile les bateaux de mariniers, d'où sort, par un tuyau, la fumée de la soupe qui cuit. La batelière montre de temps en temps sa coiffe et grimpe sur le pont pour jeter ses épluchures par-dessus bord.
C'est plein d'épluchures, ce canal sans courant!
C'est le sommeil de l'eau. C'est le sommeil de tout.
Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruban jaunâtre du quai.
En face, au loin, des chantiers dépeuplés, où quelques hommes rôdent avec un outil à la main, donnant de temps en temps un coup de marteau qu'on entend à une demi-lieue dans l'air, lugubre comme un coup de cloche d'église.
À gauche, la prairie de Mauves brûlée par le givre.
À droite, la longueur de la rivière, qui est trop étroite encore à cet endroit pour recevoir les grands navires. On y voit les cheminées des vapeurs de transport, rangées comme des tuyaux de poêle contre un mur; et les mâts avec les voiles ressemblent à des perches où l'on a accroché des chemises—espèce de hangar abandonné, longue cour de blanchisseur, corridor de vieille usine, ce morceau de la Loire!
Le ciel, là-dessus, est pâle et pur: pureté et pâleur qui m'irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie que je ne puis corriger ni atteindre… C'est affreux, ce clair du ciel! tandis que mon coeur saigne noir dans ma poitrine…
Oh! ce silence!—troublé seulement par le bruit d'une conversation entre les mariniers! ou le _ho, ho! _lent de ceux qui tirent sur la corde, dans le chemin de halage, pour remonter un bateau…
Pourquoi le train qui me ramenait n'a-t-il pas sauté! Pourquoi n'ai-je pas eu le courage de me jeter, la tête la première, sous la locomotive, au lieu de m'installer dans le wagon comme un condamné à mort dans la charrette qui le prend et le mène, à travers champs, à l'endroit de l'exécution! Il y en a qui vont ainsi trois heures en voiture, côte à côte, avec le bourreau! Mais, quand ils arrivent, ils n'en ont plus que pour un moment, ils sont près de la délivrance; moi, je suis arrivé et je ne sais pas quand mon agonie finira!
J'avais à mes côtés, dans le train, un homme qui ne devait descendre de wagon que pour s'embarquer sur un paquebot; il allait dans le pays des aventures et du soleil, où l'on se poignarde dans les tavernes, où l'on se tue à coups de pistolet dans les rues.
Il fallait lui dire:
«Emmenez-moi! je me jetterai à côté de vous dans les mêlées— payez mon passage, et je vous vends ma peau pour le temps qui servira à m'acquitter! Je ne serai pas chien, j'ai du sang de reste à vomir.»
Pourquoi ne le lui ai-je pas dit?
C'est affreux! il me semble que mon coeur s'en va et je pousse comme des aboiements de douleur.
Donc, par-devant, c'est le quai vide, la rivière lente, le canal sale; à gauche, la prairie pleine de mélancolie…
Par-derrière s'étend la rue mal pavée, bordée de maisons de pauvres, pleine—comme toutes les rues misérables—d'enfants déguenillés, de femmes débraillées, de vieillards qui se traînent!
Il y a un nègre qui a cinq enfants dans ce tas, et qui va sans souliers et tête nue demander de l'ouvrage et du pain…
Il y a un estropié qui criait l'autre jour sous une fenêtre: «Ma femme a faim, ma femme a faim!»
Et cela ne fait pas plus dans cette rue, que le hennissement d'une bête dans un pré ou le cri d'un geai dans un arbre!
14 Désespoir
Mon passé se colle à moi comme l'emplâtre d'une plaie. Je tourne et retourne dans le cercle bête où s'est écoulée une partie de ma jeunesse.
Le vieux collège me menace encore de sa silhouette lugubre, de son silence monacal.
Je ne puis entrer dans la ruelle qui longe ses murailles, sans me rappeler les années affreuses, où, quatre fois par jour, je montais ou descendais ce chemin, pavé de pierres pointues qui avaient la barbe verte. Au milieu, quand il pleuvait, courait un flot vaseux qui entraînait des pourritures.
En été, il y faisait bon, quelquefois; mais mon père me disait: «Repasse ta leçon», et je n'avais pas même la joie de renifler l'air pur, de regarder se balancer les arbres de la grande cour, troués par le soleil et fourmillant d'oiseaux.
Au coude, à l'endroit où la ruelle tournait, se trouvait une maison garnie de fleurs aux croisées et qui montrait, à dix heures, une de ses chambres ouverte au frais, toute gaie et bien vivante.
Mais il était défendu de s'arrêter pour voir, parce que, paraît-il, cette maison était le nid d'un ménage immoral, où l'homme et la femme se couraient après pour s'embrasser. J'avais risqué un oeil deux ou trois fois; ma mère m'avait surpris et retiré brusquement en arrière comme si j'allais tomber dans un trou.
Une vieille dame qu'elle connaissait et qui demeurait en face avait été chargée de l'avertir.
«Si Jacques regarde, vous me le direz.»
Et cette femme, à l'heure du collège, m'espionnait, le nez aplati contre la vitre, la bouche méchante, l'air ignoble—bien plus ignoble que les deux amoureux qui s'embrassaient en face.
Elle y est encore, cette moucharde!—elle a des mèches grises maintenant, qui passent sous son bonnet crasseux du matin; elle me dévisage d'un regard vitreux, et il me semble qu'elle me vieillit en arrêtant sa prunelle ronde sur moi!
À travers la grille du collège j'aperçois la cour des classes…
C'est donc là que je suis venu, depuis ma troisième jusqu'à ma rhétorique, avec des livres sous le bras, des devoirs dans mon cahier? Il fallait pousser une de ces portes, entrer et rester deux heures—deux heures le matin, deux heures le soir!
On me punissait si je parlais, on me punissait si j'avais fait un gallicisme dans un thème, on me punissait si je ne pouvais pas réciter par coeur dix vers d'Eschyle, un morceau de Cicéron ou une tranche de quelque autre mort; on me punissait pour tout.
La rage me dévore à voir la place où j'ai si bêtement souffert.
En face, est la cage où j'ai passé ma dernière année. J'ai bien envie de me précipiter là-dedans et de crier au professeur:
«Descendez donc de cette chaire et jouons tous à saute-mouton! Ça vaudra mieux que de leur chanter ces bêtises, normalien idiot!»
Je me rappelle surtout les samedis d'alors!
Les samedis, le proviseur, le censeur et le surveillant général venaient proclamer les places, écouter les notes.
Est-ce qu'ils ne se permettaient pas, les niais, de branler la tête en signe de louange, quand j'étais premier encore une fois!
Niais, niais, niais! Blagueurs plutôt, je le sais maintenant. Vous n'ignoriez pas que c'était comme un cautère sur une tête de bois, cette latinasserie qu'on m'appliquait sur le crâne!
Plutôt que de repasser sous ces voûtes, de rentrer dans ces classes, plutôt que de revoir ce trio et de recevoir ces caresses de cuistres, je préférerais, dans cette cour qui ressemble à un cirque, me battre avec un ours, marcher contre un taureau en fureur, même commettre un crime qui me mènerait au bagne! oh! ma foi, oui!
Je reconnais ces rues basses qui, avec leurs murs effrités et jaunes, ressemblent à des roqueforts moisis qui s'écroulent. Les professeurs demeurent volontiers dans ces endroits à mine de vieux fromage. Le maître de mathématiques pour les petites classes restait dans un de ces coins gâtés. Un homme affreux, boiteux, velu, qui était sale comme un peigne et dont la narine enflammée par le tabac était toujours rouge comme un naseau de cheval! Mon père lui avait prêté quelque argent, qu'il ne rendait pas. Pour se rembourser, on m'envoyait à lui. Quelles heures épouvantables j'ai passées là. Il m'apprenait la théorie de l'arithmétique, ce velu!
La théorie, qu'est-ce que c'est que ça! Est-ce que je ne suis pas trop jeune? Je n'ai que quatorze ans! Je voudrais savoir comment on fait, voilà tout! Je n'ai pas besoin de savoir pourquoi c'est comme ça? Je ne comprendrais jamais, ma tête pète à suivre ce que vous dites. Je ne voudrais pas que ma tête pétât…
Ma mère était bien contente que je m'ennuie à mourir. Si ça avait été un amusement, il n'y en aurait pas eu pour vingt sous.
«Tu t'es bien ennuyé la dernière fois?
—Oh oui!
Elle avait l'air enchantée—Allons! ce gueux-là ne nous volera pas tout! Il embête Jacques énormément.»
Je la sais par coeur votre théorie à la fin! Êtes-vous content! Je la sais mot à mot comme dans l'armée, mais je ne sais pas faire l'opération. Quand il y a des zéros dans la multiplication, je suis déjà bien embarrassé. Mais pour une division, il n'y a pas mèche, mon bonhomme!
«Il reste à devoir au moins pour dix francs, je te dis», a crié ma mère.
Mon père voulait délivrer le vieux. Il se juge remboursé.
Allons plus loin!
Voici un endroit que je hais bien!
On me promena sur cette place, de maison en maison, chez des gens de notre connaissance, un jour de distribution de prix, pour montrer mes livres.
J'avais l'air de vendre des tablettes de chocolat.
Une femme charmante, en robe gris d'argent—je la vois encore— n'avait pu cacher un sourire; il lui était échappé un mot de bonté:
«Pauvre garçon!»
En ai-je gardé un souvenir de ces distributions!
Il fallait bien avoir des prix cependant, puisque c'était utile à mon père.
Dans toutes ces rues de collège et de professeurs, je retrouve une douleur comique. Il me semble que j'ai un _palmarès _accroché dans le dos, et que ma mère me suit avec de la musique! Je marche, malgré moi, comme un petit éléphant que promène une troupe de cirque.
Je me croise à chaque instant avec d'anciens cancres qui ne s'en portent pas plus mal. Ils n'ont pas du tout l'air de se souvenir qu'ils étaient les derniers dans la classe. Ils sont entrés dans l'industrie, quelques-uns ont voyagé; ils ont la mine dégagée et ouverte. Ils se rappellent que je passais pour l'espoir du collège.
«Eh bien, que deviens-tu? Vas-tu un de ces jours faire parler de toi?
—Dis donc, est-ce vrai que tu_ t'en es mêlé _et que tu as failli être tué en décembre?»
Il est interrompu par le rire et le coup de coude d'un autre qui dit:
«Allons donc, c'est pas Vingtras qui irait où l'on joue sa peau!»
Que fais-tu? Va-t-on un de ces jours entendre parler de toi?
Que répondre?
Un matin, je disparaîtrai pour n'avoir à rougir devant personne de n'être rien, de ne rien gagner; sans aucun espoir d'être quelqu'un ni de jamais gagner quelque chose.
Je suis le seul peut-être, à Nantes, qui vive cette vie de malheureux.
Je ne sors plus le jour, je me cache.
Je ne puis pas expliquer à tout le monde mes relations tendues avec mon père; je ne le veux ni pour lui ni pour moi. On me donne les torts—Qu'on me les donne!
On m'accuse de le réduire au désespoir—Je me défendrais, que j'aurais encore plus l'air d'un fils indigne.
Je vis comme les bêtes de nuit, je fuis les rues éclairées, je me croise avec les mendiants et les maniaques. C'est épouvantable!
Chercher le bruit? Me perdre dans la foule?… Quelle émotion y trouverais-je?
Il n'y a, dans cette grande ville de province, comme bruit et comme foule, que les marchés où l'on fait tapage, sur le bord de l'Erdre; mais je n'aime pas les paysans à la ville,—avec leurs têtes de renards méchants.—Ils ne me plaisent que dans la campagne, derrière les boeufs, ou battant le blé dans la grange!
Sur la place fashionable, à certaines heures, on voit du monde, mais un monde qui ressemble à celui des dimanches de Paris, un monde sans passion sur la face, et qui parle de tout ce que je hais, qui méprise tout ce que j'aime.
Je leur sens l'insolence dédaigneuse et le bonheur impitoyable…
On entend des plaisanteries sur Bonaparte:
«Il les a tout de même foutus dedans, les républicains!»
Et de rire!…
Je préfère encore le silence écrasant du quai et le spectacle désolé de la rue…
Et des prêtres, toujours des prêtres!
C'est triste, ces robes noires, les gens qui sont derrière eux sont si tristes aussi! Elles ont la graisse jaune comme leur cierge d'un sou ces femmes qui vendent des scapulaires et des ex-voto de quatre sous, tapies dans les angles de la cathédrale. Ils ont la chair grise et molle comme les monstres de caves, tous les rats d'église, les bedeaux et les sacristains.
Où est donc la vie? La vie!
À Paris, les pauvres, mes voisins seraient des irrités et il y aurait la consolation des souvenirs de République, la gloire des cicatrices! Sur le quai, il y aurait des bouquinistes, il passerait des blouses!
Le peuple! où est donc le peuple ici?
Ces meneurs de bateaux, ces porteurs de cottes, ces Bas-Bretons en veste de toile crottée, ces paysans du voisinage en habit de drap vert, tout cela n'est pas le peuple!
Trouverai-je quelque part, dans un coin, parmi les redingotes, sinon parmi les vestes ou les blouses, quelqu'un à qui je puisse conter mon supplice, qui soit capable de comprendre ce que je souffre, qui ait dans le coeur un peu de ma foi républicaine, de mon angoisse de vaincu!
Si M. Andrez, le directeur des Messageries, était encore ici! Mais il est parti.
N'avait-il pas un ami jadis, qui est venu s'installer à Nantes?
J'apprends qu'il y est encore.
Il est chef de bureau je ne sais où. Il a habité Paris. Si je me souviens même, il y avait publié un livre où il mettait en scène une maison de filles et où la justice humaine commettait un crime à la face du ciel. Il faisait mourir sur l'échafaud un innocent, pendant que le vrai coupable regardait l'exécution, son bras passé dans le bras du président des assises, et qu'une catin faisait des _moumours _au valet du bourreau.
C'était hardi.
Avec celui-là peut-être je pourrai parler société injuste, peuple à défendre.
Je monte chez lui.
Il a maintenant des lunettes, une redingote un peu longue.
Il m'accueille singulièrement; il me fait sentir qu'il n'est pas libre de recevoir qui il veut: il parle bas et marche mou.
«Vous a-t-on vu monter? me demande-t-il.
—Comment, vous qui avez écrit ce livre, vous avez aussi peur que cela?…»
Quoiqu'il ait vingt ans de plus que moi, je lui parle comme s'il avait mon âge, et je lui reproche d'avoir_ trahi_, ou tout au moins, dis-je en corrigeant ma colère, d'avoir abdiqué.
«Abdiqué, mais oui, j'ai abdiqué, du jour où j'ai eu la lâcheté de venir ici après vingt ans de Paris!»
Et il s'est levé au bout de trois minutes:
«Allons, jeune homme, quittons-nous! Je ne veux pas avoir été si longtemps servile pour être compromis en un quart d'heure par vos éclats de voix. Vous n'avez pas de femme à nourrir, vous, ni de famille à élever.»
Il y a peut-être de l'héroïsme à faire ce qu'il fait! Il a écrasé son orgueil et étouffé ses idées pour donner du pain aux siens!
Comme il coûte cher, ce pain!…
Celui que mon père me donne est cher aussi.
On me tient comme un prisonnier et on me traite comme un mendiant!
Je ne puis pas même me lever de table quand j'ai fini la part qu'on m'a donnée. Un jour mon père m'a dit:
«C'est impoli de partir ainsi, on ne va pas digérer si vite!»
Il faut à tout prix que je trouve une besogne à faire.
J'y mets du courage. Je m'adresse à d'anciens camarades, en leur demandant s'ils n'ont pas des parents, des amis, grands ou petits, à qui je pourrais donner des leçons.
Ils rient!—Il y a trop peu de temps que j'ai été élève, que je faisais des farces avec eux et que je blaguais le latin! L'un d'eux, cependant, me présente, à la fin, à son père, qui me déniche une répétition. Ils ont été séduits par le bon marché.
«Vous me donnerez ce que vous voudrez», ai-je dit.
J'ai même ajouté que c'était pour m'occuper, plutôt que pour gagner de l'argent, et il est entendu que moyennant vingt francs par mois j'enseignerai, une heure par jour, un petit mulâtre dont le père de mon camarade est le correspondant. Il me paiera vingt francs et en comptera peut-être cinquante à la famille; c'est ce qui m'a fait avoir la répétition, probablement.
Je repasse mon Burnouf, je prends un _Conciones _dans la bibliothèque de mon père, et je vais donner ma leçon au mulâtre.
Je reviens—c'est l'heure du dîner.—Ma mère est seule à table. Elle est fort pâle et m'annonce que mon père a une explication à me demander avant de consentir à s'asseoir près de moi.
«Laquelle donc?
—Il paraît que tu donnes tes répétitions au rabais, maintenant…»
Mon père entre sur ces entrefaites; il essaie d'être calme, mais il ne peut y parvenir. Il est forcé de se lever et sort pâle comme un linge.
J'interroge ma mère.
«Mais, malheureux, si tu fais payer tes répétitions vingt francs, comment veux-tu que ton père les fasse payer quarante!… Ton père en est malade…
—Dis-lui qu'il peut ôter son bonnet de nuit; je ne donnerai pas de répétition à vingt francs, je ne ferai pas baisser les prix!»
Le soir de ce jour-là, dans la maison où je devais aller, l'homme disait à sa femme:
«Comprends-tu ce fils Vingtras?… Nous convenons hier qu'il viendra donner des leçons à Virgile (c'était le nom du petit mulâtre), il m'écrit ce matin qu'il ne faut pas compter sur lui.
—Quel braque!
—Dis plutôt quel_ feignant! _J'ai vu ça tout de suite, que c'était un feignant!… Ah! son pauvre père n'a pas de chance!»
Si j'allais trouver des fils d'armateurs maintenant? Non plus pour avoir des répétitions, mais pour obtenir de partir sur un navire qui m'emmènera loin de mon père qui a si peu de chance, loin de ma mère qui est si désolée, loin de ce quai qui est si vide, loin de ce coin de France qui ressemble si peu au grand Paris: ce Paris où j'ai souffert, mais où toute douleur a son remède et toute passion son écho!
J'irai n'importe où: là où il y a la fièvre jaune, la peste noire, la loi de Lynch, mais où je pourrai défendre ma liberté à coups de fusil, ou à coups de couteau. Je me ferai chercheur d'or ou chasseur de buffles; j'irai peut-être avec des aventuriers envahir un pays, tuer un roi, relever une République—ce qu'on voudra! Ou bien je vivrai sur un corsaire, quitte à être pendu et à mourir en tirant la langue au bout d'une vergue…
C'est entendu. J'essaierai de m'évader sur l'Océan.
Je vis avec les marins. Quelques-uns de mes anciens condisciples ont été pilotins ou mousses. Le frère aîné de l'un d'eux est lieutenant sur un vaisseau marchand; dans quelque temps il doit repartir pour un voyage au long cours. Il me prendra; j'aiderai à bord pour payer ma place. En attendant, il noce comme un matelot qui a touché sa paye et il m'entraîne dans ses orgies.
Quelles soirées, devant les bouteilles dont on fait des massues, dans ces bouges où l'on se soûle et où l'on s'assomme!
Mais pendant qu'on hurle et qu'on se bat, la fièvre me tient, je vois mon but à travers la fumée des pipes et le sang des blessures.
Le lendemain, j'ai les côtes brisées, j'ai aussi l'âme malade; mais le silence de la maison, le froid glacial des visages me font plus peur encore; et le soir je retourne avec joie piquer ma tête et noyer mon coeur dans cette fange.
Il y a bien la bibliothèque, mais je suis arrivé à en avoir l'horreur, de cette grande pièce où j'ai passé enfant de si belles heures. Je croyais alors à ce que je lisais. Je n'y crois plus!
Les livres dont elle est riche sont des livres sévères ou vieux, qui me reparlent de ce qu'on m'a rabâché au collège. Non! non! Je ne puis pas remettre mon nez là-dedans, retourner à ce vomissement de vers latins et de thèmes grecs!
Je me suis rejeté sur Chateaubriand, sur Casimir Delavigne, sur Alexandre Duval qui brillent en première ligne sur les rayons. Chateaubriand! Il y a les Natchez, les Martyrs! C'est ce que m'apporte et me conseille le bibliothécaire que je connais un peu. Il me gêne même, parce que je ne puis pas demander, ni même prendre sur les rayons des livres qui auraient l'air frivole ou trop libre.
Je dois être mal construit décidément! J'ai tort d'accuser mes parents, c'est moi qui ne vaux rien. Étant au collège je ne trouvais pas de joie saine—malgré ce que les professeurs en disent—dans le commerce de l'antiquité. Je n'en trouve pas davantage dans la lecture de ce moderne qu'on appelle Chateaubriand.
Ces Martyrs m'ennuient, mais m'ennuient! Si je ne connaissais pas le bibliothécaire, je dormirais. Mais je paraîtrais n'avoir pas de coeur de venir dormir sur les chefs-d'oeuvre. Puis il est défendu de dormir. Il n'y a qu'à baisser la tête et encore non! Je ronflerais tout de suite.
On ne parle pas comme ces gens de Chateaubriand cependant,—ni à Paris, ni à Nantes. Je ne suis pas un des premiers chrétiens. Je suis un vieux chrétien, c'est-à-dire qu'il y a mille huit cent cinquante-deux ans qu'il y a eu des chrétiens avant le fils Vingtras.—Il faudrait remonter jusqu'à l'an I de notre ère. Remonter! toujours remonter! Je ne fais que remonter depuis le collège—et ça fatigue à la fin! Les chevaux des diligences ont plus de chance que moi; ils n'ont pas des côtes tout le temps!
Les Natchez sont moins «haut», il y a moins à remonter. Mais je n'ai pas besoin non plus de savoir comment vivent les gens dans les forêts vierges. J'ai plus besoin de petit bois que des grandes forêts. Deux sous de petit bois, voilà tout ce qu'il me fallait pour ma semaine à Paris! Et je trouvais cela chez le charbonnier du coin.
«Vous avez fini Chateaubriand? me demande le bibliothécaire qui me protège.
—Oui.—Il m'a surpris au moment où je commençais un somme!
—Vous ne voulez pas le relire?
—Pas tout de suite.
—Je vous conseille Marmontel maintenant.»
Les Incas! les Mêlés-Caciques! Mais j'aime mieux les sauvages de la foire, mais je préfère voir manger des poulets crus, mais Guatimozin me rase! Il ne m'est rien, Guatimozin. On veut donc me faire pleurer sur Guatimozin! Dites donc vous, avez-vous vu les canons du coup d'État, les assassinés de la rue Montmartre, l'enfant de la rue Tiquetonne… Le soleil brûlant des Incas! moi j'ai vu le ciel glacé du 2 décembre!
15 Legrand
Je suis tombé sur Legrand!
Au collège, Legrand était d'une classe au-dessous de la mienne et nous ne nous rencontrions que dans la cour; mais il m'avait remarqué à cause de mon air embêté, éternellement embêté.
J'avais remarqué, moi, qu'il était grand comme un officier: qu'il avait tout autant—sinon plus que moi—le mépris le plus parfait et le plus convaincu pour les versions, les thèmes, les vers latins, le grec, la philosophie.
Oh mais! un mépris!…
Il n'apprenait jamais une leçon, ne faisait jamais un devoir, il opposait à toute question sur ce sujet, point l'injure, point le mensonge; il opposait le sommeil et l'ahurissement…
Pendant sept ans, quand on lui demandait ses leçons ou qu'on s'étonnait qu'il ne fit jamais un devoir, Legrand répondit en se frottant les yeux et en ayant l'air d'être pris au saut du lit.
Lorsqu'on insistait, quand les pensums venaient, et que le professeur voulait absolument avoir une explication… alors on assistait à un spectacle vraiment lamentable… celui de Legrand se levant et regardant du côté de la chaire, d'un oeil terne, la bouche ouverte, comme s'il se passait là quelque chose de curieux et qu'il aurait bien voulu comprendre, mais il ne jetait que des sons inarticulés: pas moyen d'en tirer autre chose!
Il n'avait pas l'air de se moquer, ni d'être méchant!—Non! Il voulait bien rendre service, s'il le pouvait, mais il indiquait par des gestes sans suite qu'il n'était pas à la conversation et qu'il vaudrait mieux qu'il fût dans un hospice de sourds ou d'_innocents, _plutôt que de faire ses études.
Il était parvenu à les faire tout de même de cette façon; mis à la porte de la classe, mais point du collège.
On avait pitié de lui.
«Sortez! allez-vous-en!»
Il ne bougeait pas; ou bien, si on le mettait dehors par les épaules, il allait s'asseoir tranquillement dans la cour entre les colonnes: souvent en hiver, il entrait où il y avait du feu,— chez le concierge, qui ne pouvait pas le renvoyer; car Legrand faisait paquet, et devenait trop lourd.
Il allait aussi dans la classe de spéciales ou d'élémentaires, où il n'y avait jamais que sept ou huit élèves qui travaillaient en famille avec le professeur; on laissait Legrand se mettre comme un vieux près du poêle.
J'avais conçu une grande admiration pour lui.
Cette patience, tant de simplicité!—Se frotter les yeux ou faire _heuh! heuh! _et de cette façon, éviter le grec et le latin! Que n'avais-je eu cette idée-là! J'aurais passé pour un idiot; mais je ne trouvais pas grand avantage à passer pour avoir beaucoup de moyens.
On ne me saluait pas dans la rue pour mes moyens, et je recevais mes raclées tout pareil quand j'étais petit.
«Mais comment ça t'est-il venu? lui demandai-je un jour, avec le respect qu'on a pour l'inventeur et la curiosité qui se mêle à l'étude d'une découverte nouvelle.
—Je m'en vais te le conter. Je connais Janet qui joue les ganaches au théâtre. J'ai voulu être acteur et faire les ganaches aussi… Voilà comment l'idée m'est venue. Je n'ai même pas fait exprès au commencement, je t'assure.
—Ah! tu voulais être acteur!»
J'aurais dû m'en douter. Il avait toujours des gilets à revers, des vestes en velours, des pantalons à carreaux; il marchait, dès qu'il n'était plus forcé d'avoir l'air ahuri—il marchait comme j'ai vu marcher au théâtre; il secouait ses cheveux en arrière.
IL AVAIT UNE CANNE.
C'était le seul probablement dans tous les collèges de France! Il avait une canne pour laquelle il payait deux sous de location par semaine: pour deux sous on la lui gardait chez le savetier en face pendant les classes.
Il m'a mené chez lui.
Il a bien la plus drôle de famille qu'on puisse voir—et je comprends qu'il ait le goût du théâtre.
La maison est une comédie.
On n'entend que des cris, des gémissements et des appels à la Divinité. On boit là-dedans trente tasses de café par jour, ce qui met tout le monde dans un état d'exaltation impossible à décrire.
Sa mère et sa soeur—deux créatures excellentes—le dévouement et la vertu même—croient au Bon Dieu d'une façon bruyante. Elles l'appellent à chaque instant en faisant bouillir l'eau, en portant le marc, en remplissant les demi-tasses! On me confond quelquefois avec la bonne. Je m'y laisse moi-même prendre de temps en temps! «Monsieur Jacques encore une goutte!—Oh! versez-nous! —Je ne comprends pas bien qu'on me demande une demi-tasse avec des larmes dans la voix et en crevant la plafond avec ses yeux!— Versez-nous la consolation!
—Comme en Normandie alors?—Je vais chercher l'eau-de-vie! Mais c'est du Bon Dieu qu'il s'agit, et elles repoussent la topette avec un geste religieux!
—Donnez-nous du sucre?—Je ne m'y laisse plus prendre. C'est bon une fois.—Monsieur Jacques, vous ne voulez donc pas nous donner du sucre?—C'est bien du sucre qu'elles veulent.
—Bénissez-nous, bénissez-nous.—Je vous en prie, bénissez-nous.»
Est-ce à moi, est-ce à Lui?
Ils demeurent sur la cour et on ne voit pas très clair. Elles ont l'air positivement de se tourner vers moi pour que je les bénisse. Faut-il faire le geste de les bénir? Comment bénit-on? «Il est moins fort que l'autre fois!» C'est du café qu'elles parlent!
Chaque fois que la bonne rentre des courses, c'est comme si la Nonne sanglante apparaissait—chaque fois que quelqu'un frappe, c'est comme s'il arrivait un revenant… Tout ce café qu'on boit a donné aux nerfs de toute la maison une sensibilité extrême; un coup de sonnette, le chant de coq, le miaou des chats, une armoire qui craque, un hanneton qui bat la vitre, un rien, fait partir un cri vers le ciel,—le ciel qu'on voit très peu, pas assez! c'est décidément trop sombre sur le derrière, des gens si religieux devraient rester sur le devant—pas à un entresol—ou tout à fait en haut, avec une tabatière. Quand elles disent: «Nous en appelons à toi, Dieu qui vois tout!» pour croire qu'il les voit là-dedans, il faut lui supposer une bonne vue.
Le père croit peut-être en Dieu, mais il cause moins souvent avec lui, et il n'est pas toujours à le tirer par la manche pour lui parler.
Sa spécialité est de donner le moins possible pour l'entretien de la maison. Il prétend que le café soutient énormément et il est chien pour la viande. Il prétend encore que Dieu ne regarde pas à l'habit et il est vraiment rat pour les vêtements.
Mais, au fond, il a aussi bon coeur que la mère et la fille et je vis près d'eux comme dans une nouvelle famille.
Je suis arrivé tout de même à deviner quand c'est à moi ou au ciel qu'on s'adresse. Je ne crois plus qu'il est arrivé un malheur quand on me demande l'heure sur le ton d'une douleur profonde et avec des déchirements dans la voix! Je sais qu'un moment après on va me dire: «Je crois que Pinaud l'épicier met de la chicorée!» ou bien: «Si nous achetions un melon pour ce soir!» Cela sera dit sur le ton d'un missionnaire qui prie Dieu de le faire manger par les sauvages bien vite pour aller plus vite au paradis.
Mais on a tout de même un bon melon et l'on a très bien balancé
Pinaud parce qu'il continuait à mettre de la chicorée.
Nous nous entendons bien avec Legrand. Il est tant soit peu catholique, mais il n'en est pas moins une belle plante d'homme, libre et forte, qui ne repousse pas la chicorée sceptique qui pousse près de lui, dans ma personne[10].
Nous nous disputons, c'est clair—il y a des malentendus, c'est sûr—mais nous sentons bien, tous deux, que nous avons du ridicule à venger et que nous avons besoin de nous détendre plus que d'autres, tant nous avons été étouffés: lui, entre les feuillets d'un paroissien; moi, entre le dictionnaire latin-français de mon père et l'éducation paysanne de ma mère!
Aussi, comme nous nous en donnons! Ma foi, ma douleur pesante et laide, ma douleur qui sentait le canal aux épluchures et la rue aux pauvres; qui sentait aussi la pommade des femmes à matelots et l'eau-de-vie des bouges; ma douleur d'hier s'est changée en une fièvre qui n'a plus la sueur si sale et si noire!
Nous cherchons querelle dans les cafés. C'est notre occupation, à mon_ élève_ et à moi—car Legrand est mon élève. C'est en qualité de camarade que je suis entré dans l'entresol de la famille, et que j'ai pris la première demi-tasse; c'est en qualité de préparateur au baccalauréat que je suis resté.
Je suis censé préparer Legrand au baccalauréat!
Je fais bien ce que je peux—lui aussi! Il voudrait se débarrasser de cela, ramasser ce diplôme! Et j'essaie de lui faire entrer cette _bachellerie _dans la tête, puisque je me connais mieux en _bachellerie _que lui,—moi nourri dans le sérail, fils de professeur, âne chargé des reliques des distributions!…
Je paie donc ainsi mon café, ma part de melon. Mon père et ma mère n'ont rien dit, parce que je ne fais pas baisser les prix des répétitions en buvant du café et en mangeant du melon.
Café Molière.
Nous allons au Café Molière.
Un café célèbre, le café de la jeunesse dorée. Là se trouvent toutes les têtes brûlées de la ville. Des garçons qui mangent leur fortune.
Je ne savais pas qu'il y eût cette race de gens dans ce pays.
Je n'aurais pas eu des évanouissements de courage et d'espoir si profonds, si j'avais connu ce monde inquiet et fiévreux— bourreaux d'argent, creveurs de chevaux, entreteneurs de filles, crânement batailleurs et duellistes.
Je ne puis pas vivre toujours dans ce milieu—je n'ai pas de fortune à manger—mais ce voisinage me va!
Il y a ici la comédie de la misère frottée de blanc d'argent, avec des impures dans le fond, et les émotions du tapis vert, la nuit.
Il en est, parmi ces rieurs, quelques-uns dont le père s'est fait sauter la cervelle le lendemain de sa ruine ou à la veille de son déshonneur! Il en est qui vont être ruinés ou déshonorés pour leur compte, avant d'avoir eu—comme leur père—la vertu de la lutte: déshonorés avec des cheveux blonds et une rose à la boutonnière…
Mais je me suis senti à l'aise tout de suite dans ce café, avec ces gens. Ils n'auraient pas l'idée de se moquer d'un paletot mal fait—ils ne s'amuseraient pas de si peu.
Ces viveurs méprisent la pauvreté, point les pauvres: je le sens. Ils sont tous les soirs trop près de l'abîme… ils savent trop combien la ruine arrive vite… combien les créanciers deviennent facilement insolents!… Aussi mon habit ne me gêne pas. C'est la première fois peut-être.
On ne laisse pas traîner un soufflet sur la joue au café Molière.
J'ai vu des cimes d'herbes se gommer de rouge, l'autre matin.
C'était le frère d'un de nos anciens condisciples qui se battait; nous avions été prévenus du combat. Nous pouvions tout voir, abrités derrière un bouquet d'arbres.
Il m'est venu des idées folles par la tête. J'aurais voulu être le témoin du blessé, prendre l'épée tombée de ses mains.
J'ai honte de vivre comme un crapaud dans une mare; je voudrais sortir de mon silence et de mon obscurité—par besoin d'action ou par orgueil, je ne sais pas!…
Legrand est comme moi—pis encore…
C'est un homme de théâtre.
Je crois sur ma parole qu'il préférerait être blessé, pour avoir un plus beau rôle, une plus belle scène, pour tâter la place qu'a fouillée l'épée, et tourner sa tête sur son cou comme cela se fait dans les beaux moments des mélodrames.
Il le voudrait, il en crève d'envie, j'en suis sûr!
Je suis plus lâche…
Je ne comprends pas pourtant qu'on ait peur d'un duel.
Est-ce parce que je trouverais là l'occasion d'être l'égal d'un riche, et même de faire saigner ce riche, de le faire saigner dur, si le fer entrait bien?…
Est-ce parce que je me figure qu'on ne peut pas me tuer? Je me sens trop de force! Mourir, allons donc! J'ai encore à faire avant de mourir!
En me tâtant, j'ai vu que j'avais autant que ces viveurs ce qu'ils appellent le courage du gentilhomme. Je ne manquerais pas de toupet sur le terrain.
Ah! je crois bien! Il y a eu deux ou trois occasions de se montrer. Nous nous sommes jetés dessus, Legrand et moi.
Nous sommes arrivés, gourmands de la querelle, avides d'empoigner l'occasion. Il me semble que cela me grandirait de tenir cette belle lame d'acier, que cela m'apaiserait aussi de tuer un homme, un de ceux qui trouvent niais les gens qui ont un drapeau.
Nous serions certainement arrivés à un duel avec n'importe qui, si un jour le père Legrand n'avait dit à son fils:
«Tu tiens à aller à Paris?—Eh bien, vas-y! Je t'y ferai cent francs par mois.»
Legrand voulait m'emmener.
J'en ai parlé à mon père, qui a repris son masque de glace, son geste menaçant—les gendarmes sont au bout. Je ne suis pas majeur encore!
J'ai souhaité bonne chance à Legrand, en lui donnant des lettres pour les camarades, et de la fenêtre de notre maison triste j'ai suivi le panache de fumée qui flottait au-dessus du paquebot; j'ai regardé du côté de Paris, pâle, irrité.—Pourquoi me retient-on ici?
Loi infâme qui met le fils sous le talon du père jusqu'à vingt-et-un ans!
UNE OUBLIÉE
Mais la physionomie de la maison change tout à coup…
Mon père me parle presque avec bonté depuis quelque temps.
La barrière de glace qui séparait Vingtras senior et Vingtras _junior _est trouée, et désormais la vie est moins pénible; toujours aussi bête, mais point si gênée et si cruelle.
Qu'est-ce que cela veut dire?
J'ai oublié qu'il y avait au pays jadis une créature qui m'aimait, qui fut la protectrice de ma vie d'enfance… qui depuis notre départ ne nous a donné de ses nouvelles que deux fois—deux fois seulement—mais qui n'a pas cessé de penser à moi. Bonne mademoiselle Balandreau!
On a appris, je ne sais comment, à la maison, qu'elle est depuis longtemps souffrante et paralysée, ne pouvant écrire, mais qu'elle parle de Jacques et qu'elle a fait venir le notaire pour lui annoncer qu'elle voulait—quand elle mourrait—laisser au petit Vingtras ce qu'elle avait.
Mon oncle m'avait parlé aussi autrefois de me faire son héritier.
Est-ce que les douleurs des enfants les font aimer des vieillards?
Toujours est-il qu'on connaît à la maison—sans m'en rien dire— la maladie et le voeu de mademoiselle Balandreau, et voilà pourquoi on me ménage maintenant.
Un jour ma mère m'appelle.
«Jacques, ton père a à causer avec toi.»
Elle dit cela d'une voix grave et me conduit jusqu'au salon dont les volets sont baissés. Une lettre encadrée de noir est sur la table, mon père me la montre et dit:
«Tu te rappelles mademoiselle Balandreau?»
Oh! J'ai compris… et les larmes me sortent des yeux.
«Morte… Elle est morte?…
—Oui: mais elle te fait son héritier.»
Mes larmes coulent aussi fort.—Je regarde à travers ces larmes dans mon passé d'enfant.
«Elle te laisse treize mille francs et son mobilier.»
Son grand fauteuil? La table où elle mettait la nappe pour moi tout seul? Sa commode avec des crochets dorés? La chaise où je m'asseyais—meurtri quelquefois!… Brave vieille fille!
Ma mère reprend:
«Mais tu es mineur.»
Ah! je m'en aperçois bien! Si j'avais vingt-un ans, je ne serais pas ici. Pourquoi n'ai-je pas vingt-un ans!… Avec ces treize mille francs-là je retournerais à Paris—on aurait de quoi acheter des armes pour un complot, de quoi payer un gardien pour faire évader Barbès…