WeRead Powered by ReaderPub
Le bachelier cover

Le bachelier

Chapter 8: RÉGICIDE.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A young man newly freed from schooling leaves his provincial home for Paris and confronts urban poverty, social awkwardness, and the anxieties of independence. The narrative follows his struggle to survive through precarious lodgings, casual work, awkward social encounters, and comic humiliations. Interwoven are trenchant reflections on education, social injustice, and political upheaval, including episodes of defeat, repression, arrest, and confinement. Personal rage, longing for dignity, ironic defenses, and small domestic consolations shape a voice that blends youthful fervor, caustic satire, and melancholy observation.

Il m'en passe des rêves par la tête! Des rêves qui brûlent mes pleurs et me font déjà oublier celle qui a songé à moi en mourant. Ma mère me ramène à la lettre encadrée de noir… mais je l'arrête.

Je me suis enfermé seul avec ma douleur.

J'ai pleuré toute la journée comme un enfant!

7 juin.

Dix heures cinq minutes, sept juin!

_J'ai ma liberté! _J'ai le droit de quitter le quai Richebourg, de lâcher Nantes, de filer sur Paris.

Je l'ai payé, ce droit; il est à moi; on me l'a vendu. Me l'a-t-on vendu cher, bon marché? Je n'y ai pas regardé.

On m'a dit: «Tu es mineur, il te faudra attendre des années avant d'être maître de ton argent; si tu veux t'arranger avec ton père, il te laissera libre dès aujourd'hui, tu pourras partir.»

«Mais, mineur, est-ce que j'ai le droit de signer?

—Pourvu que tu écrives une lettre. Nous avons confiance en toi.
Tu ne manqueras pas à ta parole, nous le savons.»

Vous le savez?—Je sais, moi, que vous avez souvent manqué à la vôtre! Je me rappelle la dette du père Mouton… Oh! le sang m'en bout dans les veines, à y penser!

Allons, faisons l'acte, écrivons la lettre que vous voudrez, demandez-moi la promesse qu'il vous plaira—et que je tiendrai. Ouvrez-moi la porte. Que je sorte pour ne jamais revenir! Les gendarmes ne m'arrêteront pas maintenant que j'ai hérité. Je ne suis plus un gredin et un vagabond.

On a terminé, je ne sais comment. Je me rappelle seulement que j'ai transcrit une lettre dont le brouillon a été mis sous ma main. Mon père gardera l'argent de la succession, mais me servira quarante francs par mois—plus cinq cents francs d'un coup pour m'habiller et m'installer à Paris.

J'oubliais; on m'assurera pour un billet de mille ou quinze cents contre la conscription.

«Quand aurai-je ces cinq cents francs?

—Dans huit jours.»

C'est long!…

Je commande des habits chez le tailleur en vogue.

Qu'ils soient prêts samedi, surtout!

Ils arrivent à l'heure, les cinq cents francs aussi.

Je les prends et je regarde mon père. Il tremble un peu.

«Tu vas donc me quitter en me haïssant?

—Non, non… Vous voyez bien qu'il me vient des sanglots… mais nous ne pouvons vivre ensemble, vous m'avez rendu trop malheureux!…»

Adieu! adieu!

Je ne suis pourtant pas parti encore! Ma foi, de le voir pleurer, j'en ai eu le coeur attendri et j'ai tout pardonné!

J'ai passé avec eux la dernière soirée.

«Je vous paie le spectacle: voulez-vous?»

Nous sommes allés au théâtre. Je les y ai menés en leur donnant le bras à tous deux.

Il me semblait que c'était moi le père, et que je conduisais deux grands enfants qui m'avaient sans doute fait souffrir, mais qui m'aimaient bien tout de même!

16 Paris

Nous voici dans la cour Laffitte et Gaillard.

Je reconnais l'homme qui brusqua ma malle lors de ma première arrivée à Paris; il me parla alors d'un hôtel rue des Deux-Écus, où je ne pus aller parce que je n'avais que vingt-quatre sous. Allons à cet hôtel-là maintenant que je suis riche!

«Cocher, connaissez-vous un hôtel, rue des Deux-Écus?

—Oui, hôtel de la Monnaie.»

Mais je suis très mal à l'auberge de la Monnaie. Je n'y resterai que le temps de chercher un logement définitif.

J'ai écrit de Nantes, à Alexandrine: elle ne m'a pas donné signe de vie. J'ai prié Legrand d'y passer; il m'a répondu qu'elle avait eu l'air de ne pas se rappeler M. Vingtras.

J'en ai souffert d'abord! Mais peu à peu son souvenir s'est noyé tout entier dans mes colères de province.

En remettant le pied sur le sol de Paris, j'ai de nouveau pourtant un petit battement de coeur.

Je vais rue de La Harpe.

Elle est là—le père, la mère aussi. La mère me dit _qu'il reste encore vingt-cinq francs de dus; _elle les avait oubliés dans le compte.

«Les voici.»

La fille est gênée, et me reçoit froidement. Elle a un autre amoureux, elle va se marier, paraît-il.

Qu'elle se marie! Elle fait bien. Je sens que je suis guéri. Mon compte est réglé. Son caprice est mort. N'en parlons plus!

J'ai été bien heureux avec elle tout de même, jadis, et elle était bonne fille.

Hôtel Jean-Jacques Rousseau.

J'ai lu mon Balzac, et je me rappelle que Lucien de Rubempré demeurait rue des Cordiers, hôtel Jean-Jacques Rousseau.

M'y voici.

Une vieille femme—à tête de paysanne corrigée par un bonnet à rubans verts—est assise et tricote dans le fond du bureau.

Ce bureau est une pièce noire, humide, bien triste. Cette vieille n'a pas l'air gaie non plus; rien de la femme de roman.

Je la fais causer tout en demandant si elle a quelque chose de libre.

Causer?—Elle cause peu; on dirait même qu'elle redoute de montrer sa maison aux voyageurs, et qu'elle craint qu'on n'y découvre un mystère comme dans une pièce que Legrand m'a racontée: on versait du plomb fondu dans l'oreille des gens quand ils étaient couchés, puis on les coupait en morceaux, et on les donnait à manger aux cochons! Je crois même que le voile se déchirait sur une exclamation d'un voyageur qui s'écriait: «Comme vos cochons sont gras!» L'aubergiste se troublait, le voyageur le remarquait, et l'on remontait ainsi à la source du crime.

La vieille me montre une chambre qui est toute chaude encore du dernier locataire. Le lit est défait, la table de nuit trop ouverte. Il y a un faux-col éraillé sur le carreau.

«Combien?

—Dix-huit francs.»

Elle reprend:

«Vous avez une malle? Qu'est-ce que vous faites? Vous êtes étudiant?»

Va pour étudiant!—J'écris «étudiant» sur le livre de garni.

Ah! ce livre! où il y a de toutes les écritures, où les doigts ont fait des marques de toute crasse et de toute fièvre!…

Balzac, sans doute, a choisi l'hôtel qui lui paraissait répondre le mieux à l'ambition et au caractère de son héros…—C'est à donner la chair de poule!

Je suis gelé par l'aspect misérable de cette maison. Ma fenêtre donne sur un mur. Je ne puis pas regarder Paris et le menacer du poing comme Rastignac! Je ne vois pas Paris. Il y a ce mur en face, avec des crottes d'oiseaux dessus. Dans un coin—sur une tuile rongée—un chat qui me regarde avec des yeux verts.

Je suis installé.

On a refait le lit, mis des draps blancs, fermé la table de nuit, effacé la tache d'encre. On a même apporté sur la cheminée un vase en albâtre avec lequel j'ai envie de me frotter: il ressemble à du camphre. On a ajouté à mes gravures un Napoléon au siège de Toulon, qui a vraiment l'air d'avoir la gale. Je voulais le renvoyer d'abord, à cause de mes opinions; mais je le garde, tout bien réfléchi—je cracherai dessus de temps en temps.

Je meurs d'ennui chez moi!

J'avais été si heureux, jadis, à ma première arrivée, hôtel Riffault. Il me restait dans un morceau de journal, un bout de côtelette que m'avait laissé Angelina, dans le cas où j'aurais faim la nuit… J'étais heureux parce que je me sentais libre!

Je me sens à peine libre aujourd'hui dans cette chambre trois fois plus grande, où je puis faire les cent pas.

C'est que je suis plus vieux, c'est que j'ai déjà été mon maître dans Paris!

Hôtel Riffault, je sortais du collège: voilà tout, aujourd'hui j'entre dans la vie.

Maintenant, c'est _pour de bon, _mon garçon!

J'ai de l'argent, heureusement!—Courons après les camarades!

Nous irons à Ramponneau prendre des portions à dix sous, boire du vin à douze… je demanderai le cabinet qui donnait sur le jardin et où l'on met des nappes sur la table. Tant pis si les purs se fâchent!

Nous appellerons par la fenêtre la marchande de noix et la marchande de moules. Nous mangerons des moules tant que nous voudrons.

Je m'étais toujours dit:—«Dès que tu auras de l'argent, il faudra que tu te paies des moules jusqu'à ce que tu gonfles!»

Nous allons tous gonfler, si ça nous fait plaisir.

Ohé! la marchande de moules!

Je demanderai du veau braisé—je n'ai jamais mangé mon content de veau braisé.

Nous filerons vers Montrouge sous le hangar où l'on buvait le vin à quatre sous. Nous en boirons pour cinq francs! On invitera les carriers du voisinage!…

Je tombe dans la rue sur un de nos anciens condisciples qui venait quelquefois fumer une pipe avec nous. Il est tout étonné de me revoir.

«On disait que tu étais parti pour les Indes!

—Où sont les amis? Quel est le café où l'on va?

—On ne va pas au café, mais il y a le restaurant de la mère
Petray, rue Taranne, où l'on dîne en bande le soir.»

Je cours rue Taranne au restaurant Petray.

Ce n'est pas le chand de vin du quartier. Ce n'est pas la crémerie non plus. Il n'y a ni la fumée des pipes d'étudiants, ni l'odeur de plâtre des maçons; ils n'y viennent pas à midi faire tremper la soupe.

Au comptoir se tient madame Petray; elle a les cheveux blonds, le teint fade, elle ressemble à un pain qui a gardé de la farine sur sa croûte.

Je n'ai jamais été à pareille fête, dans une salle à manger si claire.

Il y a un bouquet sur une table du milieu, qui domine l'odeur des sauces. Cela sent bon, si bon!…

Il me semble que je suis à Nantes, aux jours calmes, quand on avait un grand dîner, lorsque ma mère rendait d'un seul coup ses invitations de trois ans.

C'était presque toujours aux vacances de Pâques quand renaissaient le printemps, les lilas, et j'étais chargé d'aller chercher des fleurs en plein champ.

On en décorait la grande chambre qui reluisait de fraîcheur et avait un grand parfum de campagne.

Par le soleil d'aujourd'hui, avec ce linge blanc et ce bouquet, le petit restaurant, où je viens d'entrer, a l'air de gaieté honnête qu'avait par exception tous les trois ou quatre ans la maison Vingtras!

Les joies du foyer, mais les voilà! Je n'ai pas besoin de ma famille pour les savourer; madame Petray peut me servir un bon dîner sans m'avoir donné le jour; le père Petray a l'air plus aimable que mon père: il a une toque aussi et un uniforme, mais c'est beaucoup plus joli que le costume de professeur, son costume de cuisinier.

«Garçon, l'addition!

—Vingt-quatre sous!»

J'ai eu une julienne, une côtelette Soubise, un artichaut barigoule, un pot de crème, mon café. Les puissants ne dînent pas mieux, voyons!

Quelle demi-heure exquise je viens de passer!

Je m'essuie la bouche en lisant un journal, le dos contre le mur, un pied sur une chaise; je fais claquer entre mes dents de marbre le bout de mon cure-dent.

L'égoïsme m'empoigne!

Si je gardais pour moi, si je caressais, encore une heure, cette sensation du premier repas fait sans autre convive que ma liberté?

Je retrouverai les camarades demain, rien que demain.

Le ciel est si clair et il fera si bon marcher dans les rues! Oui, sortons!

«Garçon, payez-vous!»

Payez-vous: avec de l'argent qui n'est ni à la famille, ni à la communauté, ni à la maison Vingtras, ni à l'hôtel Lisbonne, avec cette belle pièce de cinq francs qui a de grosses soeurs blanches et de petites soeurs jaunes.

Il y a encore des_ roues de derrière_ par ici et dans cet autre coin quelques louis. Je suis sûr qu'ils y sont, car je tâte à chaque instant la place où dort ma fortune.

«Payez-vous, et gardez ces trois sous pour vous!»

J'en ai une petite larme d'orgueil au bout des cils.

Un salut à madame Petray; un dernier coup d'oeil—jeté par pose —sur le journal, de l'air d'un homme qui regarde le cours de la rente; un signe de tête au garçon; et je m'esquive de peur d'incidents qui couperaient ma sensation dans sa fleur.

Tous les bonheurs!

J'achète un trois sous: blond, bien roulé, et qui donne une fumée bleue…

«La bouquetière! Vite un bouquet!»

Mes bottes reluisent et sonnent comme des bottes d'officier; mon habit me va bien, on dirait.

Je vois dans une glace un garçon brun, large d'épaules, mince de taille, qui a l'air heureux et fort. Je connais cette tête, ce teint de cuivre et ces yeux noirs. Ils appartiennent à un évadé qui s'appelle Vingtras[11].

Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d'acier.

Il me semble que j'essaie un tremplin: j'ai de l'élasticité plein les muscles, et je bondirais comme une panthère.

Je donne à tous les aveugles; la monnaie qu'on m'a rendue chez
Mme Petray y passe.

Je préférerais un autre genre d'infirmes, soit des sourds ou des amputés qui pourraient voir au moins la mine que j'ai quand je suis habillé à ma manière, et que je marche sans peur de faire craquer ma culotte.

Les Tuileries! Ah! voilà le SANGLIER!—C'est là qu'on faisait les parties de barres, au temps du collège.

Je déteste ce sanglier de marbre, truffé de taches noires faites par la pluie. Legnagna, mon maître de pension, avec son nez rouge, ses joues bleues, ses jambes cagneuses, son air de sacristain, me revient à la mémoire et va me gâter ma journée!…

J'aime mieux passer de côté où le pion défendait d'aller et où étaient les femmes.

Oh! ces remous de jupe, ces ondulations de hanches, ces mains gantées de long, ces éclairs de chair blanche, que laisse voir le corsage échancré!… Il n'y a ni ces hanches, ni ces remous en province… Au quartier Latin non plus!

Et dire que je ne suis jamais venu m'asseoir sur un de ces bancs pendant tout le temps que j'ai habité autour du Panthéon! Je regardais sauter, au Prado, des filles de vingt ans; les promeneuses d'ici en ont trente. Je préfère leurs trente ans, et leurs reins souples, leur corsage plein et leur peau dorée.

Elles s'en vont une à une. Il y en a qui s'attardent un moment avec des hommes à tête de capitaines, après avoir dit à leur enfant:—«Va, va, fais aller ton cerceau.»

Les femmes de chambre aussi disent à leurs ouailles: «Faites à celui qui sera le plus tôt à la grille!»—et, tandis que les gamins courent, elles se retournent pour embrasser des moustachus.

Tout ce monde a l'air heureux et amoureux! Oh! je reviendrai et je tâcherai de retenir en arrière, moi aussi, une de ces robes de soie ou d'indienne…

J'ai dîné au café!

Un bifteck avec des pommes soufflées roulées autour, comme des boucles de cheveux blonds autour d'une tête brune.

Ici encore je retrouve des femmes qui parlent plus haut, qui rient plus fort que celles des Tuileries, qui ressemblent davantage aux filles du quartier Latin, mais, dans cet éclat de lumières dorées, dans ce poudroiement du gaz et dans ce scintillement de vaisselle d'argent, le criard de la voix ou de la robe ne fait point trop vilain effet.

Elles ont de la poudre de riz sur les joues, comme il y a du sucre sur les fraises.

Mon dîner m'a coûté trente-cinq sous—sans vin. Je n'ai pas bu de vin ce matin non plus; je veux prendre l'habitude de n'en pas boire. J'aime mieux pour le prix acheter des bouquets, et m'étendre sur une chaise verte près du _Philipoemen__[12]_.

Je n'ai pas besoin—comme jadis, quand je cherchais Torchonette —de me donner du courage.

Je pris un canon sur le comptoir, ce jour-là… J'ai de quoi me payer une bouteille aujourd'hui.—Mais pourquoi?

J'ai eu mon ivresse, je me suis grisé à respirer cet air, à voir ces femmes, à lécher les fourchettes d'argent!… Cela vaut mieux que dix canons de la bouteille.

Je vois passer tout Paris! Il ne me fait plus peur comme jadis!

Peur?…

J'ai appelé aux armes sur ce boulevard même. C'est sur ce banc, en face, devant le passage des Panoramas, que je montai et criai, le 3 décembre: «Mort à Napoléon!»

Encore ce souvenir!—Faiblesse!… Regret d'enfant!…

«Garçon! le Journal pour rire!…»

Où irai-je finir ma journée?

On donne Paillasse à l'Ambigu. Va pour Paillasse!

Sacrebleu, c'est beau, la scène où Paillasse dit, en s'évanouissant: j'ai faim!—C'est beau, l'acte de la maison vide, la femme partie, les enfants qu'il faut faire souper, le coup de couteau dans le coeur, le coup de couteau dans le gros pain!

En sortant, je suis allé m'asseoir à l'Estaminet des Mousquetaires, plein d'hommes de lettres, plein de comédiens, plein de femmes encore!

J'emporte avec moi, rue des Cordiers, un monde de sensations douces et fortes.

Est-ce le vent de la nuit qui secoue mes cheveux sur mon cou? Est-ce l'émotion de ces heures si saines?

Je ne sais!—mais j'ai un frisson qui me va jusqu'au coeur: frisson de froid ou frisson d'orgueil.

Le ciel est clair et dur comme une plaque d'acier…

Quelques jupons éclairent de blanc les trottoirs; on voit à cent pas devant soi… mon ombre s'allonge aux rayons de la lune et emplit toute la chaussée…

Il s'agit de me faire une place aussi large au soleil!

17 Les camarades

J'arrive chez Petray.

Personne encore. Le garçon me demande si je veux un journal, en attendant.

Je prends le journal, comme s'il devait y être question de moi, de mon bonheur d'hier, d'un monsieur qu'on a vu se promener, cigare aux dents, fleur à la boutonnière, poitrine en avant: qui est allé aux Tuileries, puis au spectacle le soir, un De Marsay chevelu, trapu, et qui va compter dans Paris.

Parole d'honneur, je cherche entre les lignes s'il n'y a pas trace de ma promenade si inondée de soleil, de joie intime, d'insouciance robuste et de confiance en moi!

C'est Legrand qui paraît le premier, mais Legrand méconnaissable. —L'air d'un homme épié par le Conseil des Dix, regardant de droite et de gauche comme s'il avait peur de la Bouche de fer, vêtu d'un paletot sombre et coiffé d'un chapeau triste.

Il me reconnaît, comme dans une conspiration, avec des gestes de conjuré. Je lui serre la main et lui lâche mon impression sur sa mine et son costume.

«Je t'aime encore mieux dans les rôles de cape et d'épée, tu sais!
Tu ressembles à un ermite, tu as l'air d'un capucin de baromètre.

—Rôles de cape et d'épée! fait-il avec un sourire de Tour de Nesle: cinq manants contre un gentilhomme—ce temps-là est passé—c'est maintenant dix sergents de ville contre un républicain, un officier de paix par rue, un mouchard par maison! On voit bien que tu arrives de Nantes! Vingtrassello, il n'y a plus qu'à se cacher dans un coin et à rêvasser comme un toqué ou à faire de l'alchimie sociale comme un sorcier… J'ai le costume de la pièce!»

Il a dit juste, le théâtral!

Le souvenir de la défaite m'est revenu deux ou trois fois hier, pendant que je me promenais,—mais j'ai chassé ce souvenir, je lui ai crié: «Ôte-toi de mon soleil!»

N'ai-je pas dit une bêtise? Ne viendra-t-il pas toujours, ce souvenir, jeter son ombre noire et sanglante sur mon chemin? Il enténèbre déjà ce restaurant!

Nous, qui parlions toujours si haut, voilà que nous parlons tout bas!…

Je n'y pensais plus, je n'en savais rien. Je suis parti le lendemain de la bataille, n'ayant vu que les soldats, la tragédie, le sang! Je n'ai pas respiré la fange, je n'ai pas senti derrière moi l'oeil des espions.

La police avait une épée et tuait en plein jour au coup d'État; maintenant c'est autre chose.

On ne peut pas parler, on ne peut pas se taire… Les mots sont saisis au vol… les gestes et le silence sont mouchardés… Oh je sens la honte me monter, comme un pou, sur le crâne! Mes impressions d'hier, mes espoirs de demain, tout cela est fané, rayé de sale tout d'un coup…

Quelle pitié!

Les bouches se ferment machinalement, nos yeux se baissent, nos faces s'essaient à mentir—parce qu'un homme à mine douteuse vient d'entrer et s'est mis dans ce coin…

Legrand m'a fait signe, et nous avons dû jouer la comédie comme au collège on criait: _Vesse! _quand on croyait que le surveillant arrivait.

Je me sens plus malheureux que quand j'avais mes habits grotesques, que quand ma mère faisait rire de moi, que quand mon père me battait devant le collège assemblé! Je pouvais faire le fanfaron alors, ici il faut que je fasse le lâche!

«Tu as raison, Legrand. Trouve-moi, comme à toi, un chapeau qui me tombe sur les yeux, une souquenille d'ermite, un trou de sorcier!

—Plus bas, plus bas donc!»

Justement, le garçon a cligné de l'oeil du côté de la mine douteuse, pour nous faire signe qu'on écoutait, et tout le monde a dit: «Plus bas, plus bas!»

Voici d'autres camarades!

Mais ils n'ont plus les mêmes têtes, le même regard, les mêmes gestes que la dernière fois où je les vis!…

Les mains dans les manches, eux aussi: le pied traînant, la lèvre molle…

Ils trouvent que je fais trop de bruit, ils le trouvent pour tout de bon. Leur poignée de main a été chaude, mais leur conversation est gelée.

Ils m'envoient des coups de genou sous la table.

Est-ce la rancune du passé, de nos querelles de Décembre, qui revient malgré tout, et qui a creusé entre nous un abîme? Il y a peut-être des mots irréparables, même ceux prononcés sous le canon!…

Non! c'est bien Décembre qui pèse sur nous; mais point le souvenir de ce que j'ai dit en ces heures de désespoir: c'est la peur de ce que je puis dire dans le milieu d'espionnage et de terreur que Décembre a créé.

L'homme à mine douteuse regarde toujours de notre côté.

Nous avons dîné ainsi, sur le qui-vive!

Je tire ma bourse.

«C'est moi qui paie, voulez-vous?

—Allons, si tu es riche!

—J'offre des petits verres, un punch. Ça va-t-il?

—Non, non», disent-ils d'une voix fatiguée, d'un air indifférent, et nous sortons.

J'étais entré dans ce restaurant joyeux et rayonnant. J'en sors désespéré.

Cette séance d'une heure m'a montré dans quel ruisseau j'avais à chercher ma joie, mon pain, un métier, la gloire!…

«Eh bien! tenez, je crois qu'il aurait mieux valu nous faire tuer au coup d'État…»

Je n'ai pas eu le temps de parler en particulier à personne, avec tout cela, et je n'ai pas vu les intimes.

Pourquoi Renoul et Rock n'étaient-ils pas là?

«Où est Renoul? Que fait-il?

—Entré au ministère de l'instruction publique comme surnuméraire.

—Où demeure-t-il?

—Encore rue de l'École-de-Médecine, mais non plus au 39; plus haut, près de chez Charrière.»

J'y vais:

La concierge me reçoit mal—on dirait qu'elle croit que j'en suis.

«C'est au cinquième.»

Je suis venu le soir, pensant que Renoul serait de retour de son bureau.

En effet, il est là, en redingote, il ne porte plus de robe de chambre.

Mais c'est la peste du chagrin, la gale du désespoir!… Il a l'air si las et si triste! Sa robe de chambre le vieillissait moins. Où donc a-t-il pris ce teint gris, ce regard creux?

«Tu as été malade?

—Non…»

Lisette arrive.

Oh! non, vous n'êtes plus Lisette!

«Quel vent a donc passé, qui vous a changés ainsi tous deux?… Vous ne m'en voulez pas?… Ce n'est pas parce que ma visite vous déplaît?

—Mais non, non!»

Un «non» qui jaillit du coeur.

«Nous sommes si heureux de te revoir, au contraire! Nous te croyions perdu, enlevé, mort.

—J'ai eu ma part de supplice, en effet…»

Je leur racontai ma vie de Nantes.

Je file chez Rock, qu'on ne voit que par hasard chez Petray, parce qu'il reste trop loin.

Il ne demeure plus où il demeurait, lui non plus.

Tout le monde a délogé. On était connu comme républicain par le concierge et les voisins; ils savent qu'on a été absent pendant les événements de Décembre. Il y a à craindre les dénonciations et les poursuites, et l'on a porté ailleurs ses hardes, sa malle et sa douleur.

J'aborde Rock plus difficilement encore que je n'avais abordé Renoul. C'est lui-même, qui à la fin, après avoir regardé par le trou de la serrure, vient m'ouvrir en chemise.

Il me paraît bien changé.

Il est un peu moins abattu que les autres, cependant. Il trouve à la défaite une consolation.

Il a le goût du complot, l'amour du comité dans l'ombre. Est-ce croyance ou manie? Il est vraiment maniaque et il tourne la tête de tous les côtés avant de parler. Même il regarde sous le lit et fait toc toc à tous les placards. Il sait que, s'il y avait quelqu'un dedans, le son serait plus sourd.

Rock s'ouvre à moi—autant qu'il peut—il ne peut pas énormément.—Plus tard, il me dira tout, dès qu'il aura reçu du «centurion» le droit de me communiquer le mot d'ordre.

Comme il répondra de moi, ça ne sera pas long.

«Tu feras bien de ne pas rester longtemps, par exemple. On doit savoir ton retour, à la préfecture de police!»

Il regarde de nouveau, par surcroît de précaution, entre le mur et la ruelle, et ouvre carrément un placard dont il n'était pas sûr.

Il n'y a personne.

N'importe! il me reconduit sur les orteils et je rentre chez moi découragé.

Je m'accoude à ma fenêtre dans le silence du soir, et je réfléchis à ce que j'ai vu et entendu depuis deux jours!

Oh! ma jeunesse, ma jeunesse! Je t'avais délivrée du joug paternel, et je t'amenais fière et résolue dans la mêlée!

Il n'y a plus de mêlée; il y a l'odeur de la vie servile, et ceux qui ont des voix de stentor doivent se mettre une pratique de polichinelle dans la bouche. C'est à se faire sauter le caisson, si l'on ne se sent pas le courage d'être un lâche!

Quand j'ai lâché en fermant ma porte, le cri que j'avais gardé au fond de ma gorge, dans les cafés, chez mes amis, le long du chemin plein d'agents et de soldats; à ce bruit, on a dû se demander dans la chambre à côté, s'il y avait par là un sanglier mangé par des chiens!

Ah! ils disaient au collège que les gamins de Sparte se laissaient dévorer le ventre par le renard! Je me sens le coeur dévoré, et il faudra que, comme le Spartiate, je ne dise rien?

Que je ne dise rien?… de combien de semaines, de combien de mois, de combien d'années?…

Mais c'est affreux! Et moi qui avais pris goût à la vie!… qui avais trouvé le ciel si clair, les rues si joyeuses!…

Malheureux! Il n'y a plus qu'à se tapir comme une bête dans un trou, ou bien à sortir pour lécher la botte du vainqueur!

Je le sens!… c'est la boue… c'est la nuit!…

J'ai fermé ma fenêtre du geste d'un dompteur qui boucle la porte de la cage où est le tigre et s'enferme avec lui.

RÉGICIDE.

Il m'est venu une pensée!…

Elle me serre le crâne et me tient le cerveau. Je n'en dors pas de la nuit.

Plus de calme, voyons! Tes amis ont raison—il faut voiler ton oeil, cacher ta fièvre, étouffer tes pas.

Il faut marcher à ton but prudemment, pour pouvoir arriver, sauter et faire le coup…

Je n'oserai pas tout seul!

Il faut que j'aille consulter ceux qui ont de l'expérience et qui approchent les hommes influents du parti.

Il y a Limard, Dutripond, dont j'ai fait connaissance en 51.

Je les trouve gris, en face d'une absinthe qui est la cinquième de la soirée, et ils s'avancent vers moi en titubant; ils me prennent les mains et me tirent par les basques, baveux et laids, l'oeil écarquillé, la bouche béante.

«Laissez-moi!…»

Je les écarte d'un geste trop fort, l'un d'eux va rouler dans le coin; il se relève gauchement avec des allures d'estropié.

C'est qu'aussi j'ai été irrité et indigné en les voyant ivres, moi qui venais parler du salut de la patrie!… Oui, je venais pour cela!

Le salut de la patrie!—Et qui donc veut la sauver?

Ce n'est ni celui-ci, ni celui-là! À aucun je n'ose confier ce que j'ai rêvé, ni dire que j'épargne mon argent pour réaliser mon projet!… Car je l'épargne, je ne vis de rien.

Je regrette les sous que je donnai aux aveugles, que je dépensai en bouquets.

…………………

Personne qui m'écoute, ou qui m'ayant écouté, m'encourage…

«_Faites le coup! _nous verrons après», répondent quelques-uns.

D'autres s'indignent et s'épouvantent.

«Ne les écoutez pas!… Vous inspirerez l'horreur simplement et cela ne mènera à rien, à rien—me dit avec sympathie et effroi un vieillard qui a déjà fait ses preuves, et au courage duquel je dois croire. Chassez cette idée, mon ami! Réfléchissez pendant dix ans! IL Y SERA encore dans dix ans, allez!…»

Et comme je murmurais: «C'est pour qu'IL n'y soit plus!

—Vous n'avez pas, en tout cas, le droit, dit-il en dernier argument, parce que vous joueriez votre vie comme un fou, de jouer la vie de ceux que votre action fera, le soir même, emprisonner et déporter en masse! Vous n'avez pas ce droit là!…»

Il ne faudrait écouter personne.

Le courage me manque.

J'offre d'avancer le premier, de donner le signal. Je l'offre! Je commanderai le feu en tête du groupe; mais voilà tout… Et encore, je demande que l'insurrection soit prête derrière… moi; que ce soit le commencement d'un combat!…

Je tiendrais Bonaparte sous ma main que je ne lèverais pas le bras, que je n'abaisserais pas l'arme si j'étais seul à avoir décrété la mort!…

J'ai voulu avoir l'opinion et l'appui de ceux qui font autorité, avant de confier aux intimes l'idée qui avait traversé mon esprit et me brûlait le coeur.

Puisqu'il n'y a rien à attendre de ce côté, rien que la peur, la pitié ou le soupçon, je vais retourner aux amis sans nom, mais sûrs et braves, et leur conter mon projet et mon échec.

Rock me répond comme on m'a répondu déjà:

«Cela ne servirait à rien, à rien!… N'y pense plus!»

Mais il ajoute: «Il y en a de plus braves que ceux que tu as vus qui s'en occupent. On te préviendra. Ne tente plus de démarches, ne bouge pas!… Tu te ferais arrêter, et nous ferais peut-être arrêter aussi!…»

Ah! il a raison!… Il n'est pas facile de tuer un Bonaparte!

Donc il n'y a pas à jouer sa tête pour le moment, au nom de la
République.

Mon rêve est mort!

Maintenant que la fièvre du régicide est passée, il me semble que c'eût été terrible, et je me figure du sang tiède me sautant à la face—un homme pâle, que j'ai frappé… Il aurait fallu être en bande et que personne ne fût spécialement l'assassin!

Il n'y a plus qu'à rouler sa carcasse bêtement, tristement, jusqu'au moment où elle sera démantibulée par la maladie plutôt que par le combat—j'en tremble[13]!…

Je gardais mes pièces de cent sous, mes pièces d'or, pour acheter des armes, pour avoir aussi de l'argent dans mon gilet quand on m'arrêterait, afin qu'on ne crût pas que j'avais du courage par misère et que j'avais attendu mon dernier sou pour agir.

Puisque je n'ai plus besoin de cet argent pour cela, il me servira au moins à me consoler.

Mais la consolation ne vient pas!

Il y a par les rues autant de soleil et autant de bouquetières; dans les Tuileries, autant de femmes à la peau dorée; il y a autant de bruit et d'éclat dans les cafés; pour trois sous on a toujours un cigare blond qui lance de la fumée bleue—mais je n'ai plus le même regard, ni la même santé! Je n'ai plus l'insouciance heureuse, ni la curiosité ardente; j'ai du dégoût plein le coeur.

Je dois avoir l'air vieux que je reprochais à mes amis; j'ai vieilli, comme eux, plus qu'eux peut-être, parce que j'étais monté plus haut sur l'échelle des illusions!

Oh! je voudrais oublier cela… en rire… m'enfiévrer d'autre chose!

Contre quoi se cogner la tête?

Voilà huit jours que nous courons les restaurants de nuit en cassant des chaises et du monde! Nous nous rattrapons sur les civils de ne pouvoir nous mettre en ligne contre les soldats. Nous courons après les heureux qui sont contents de ce qui se passe et qui s'amusent; nous leur cherchons querelle avec des airs de fous!

Nous campons dans les restaurants des Halles où l'on passe les nuits.

On siffle du vin blanc, on gobe des huîtres. Mais ce vin nous brûle et fait bouillir dans nos veines le sang caillé de Décembre!

La nostalgie des grands bruits, le regret des foules républicaines me revient en tête, se mêle à mon ivresse bête, et la rend méchante.

Malheur à qui me regarde et me donne prétexte à insulte!

On nous défend de faire tant de bruit.

Mais nous venons pour en moudre, du bruit! C'est parce que dans Paris, écrasé et mort, nous ne pouvons plus élever la voix, jeter des harangues, crier: «Vive la République!» que nous sommes ici et que nous poussons des hurlements.

Notre colère de bâillonnés s'y dégorge, nos gorges se cassent et nos coeurs se soûlent…

Le reste de mes cinq cents francs file vite dans cette vie-là!

L'achat des habits, le prix du voyage, le reliquat dû au père
Mouton, avaient déjà fait un trou.

Il ne me reste plus que quelques pièces de cinq francs; je les retrouve au milieu de gros sous qui se sont entassés dans mes poches.

Oh! j'ai eu tort!

Maintenant que l'argent est parti, je me dis qu'en mettant le pied sur le pavé il fallait aller acheter tout de suite—le soir de mon arrivée—un mobilier de pauvre, et porter cela dans une chambre de cent francs par an dont j'aurais payé six mois d'avance.

J'avais cent quatre-vingt-deux nuits assurées—bien à moi! clef en poche!

Je pouvais regarder en face l'avenir.

Ah bah!—Je ne pouvais pas être heureux! Quelques sous de plus ou de moins!

Petit à petit, d'ailleurs, la fièvre tombe, et il me reste de ma foi meurtrie, de ma crise de désespoir, une douleur blagueuse, une ironie de crocodile.

Je me retrouve avec mes quarante francs par mois—la même somme que lorsque j'arrivai rejoindre Matoussaint en pleine république et en pleine bohème.

Mais on ne vit plus maintenant avec quarante francs comme on vivait avant décembre. On ne vivait pas d'ailleurs. Il fallait s'endetter chez les fournisseurs d'Angelina, ou chez le père Mouton.

Je pourrais avoir crédit dans un hôtel du quartier Latin.

Non. Pas de dettes!

J'ai trop souffert avec le compte Alexandrine.

D'ailleurs il me faudrait vivre près de ces fils de bourgeois qui n'ont ni passion ni drapeau. Je les méprise et je veux les fuir.

Je préfère me réfugier dans mon coin: travaillant le jour pour les autres, afin de gagner les quelques sous dont j'ai besoin en plus de mon revenu misérable; le soir, travaillant pour moi seul, cherchant ma voie, méditant l'oeuvre où je pourrai mettre mon coeur, avec ses chagrins ou ses fureurs.

Allons, Vingtras, en route pour la vie de pauvreté et de travail!
Tu ne peux charger ton fusil! Prépare un beau livre!

18 Le garni

Je donne congé à la mère Honoré. Il faut chercher une chambre qui soit au niveau de mes ressources. Il s'agirait de trouver quelque chose dans les cinq francs par quinzaine.

Je cours beaucoup. Je ne puis mettre la main sur ce que je désire. Dans ce cours-là, il n'y a que les garnis de maçons—du côté de la place Maubert.

Comme j'ai une redingote, quand j'entre dans les maisons, on croit que je vais acheter l'immeuble, et l'on est prêt à me faire un mauvais parti.—Je ferais blanchir, tapisser, coller du papier… Où irait donc se loger le pauvre monde?…

On me regarde de travers. Mais quand je dis ce que je veux—à savoir: un cabinet, qui me revienne à six sous par jour comme aux maçons—on me toise avec défiance et l'on me renvoie lestement. Si l'on m'accueille, il faudrait coucher à deux avec un limousin.

J'en fais de ces garnis, j'en monte de ces escaliers!…

Je me trompe quelquefois du tout au tout.

Rue de la Parcheminerie, je croyais avoir découvert ce qu'il me faut, quand la propriétaire m'a posé une question qui équivalait à celle-ci: «Est-ce que vous vivez des produits de la prostitution?»

Sur ma réponse négative:

«Mais alors quelles sont vos ressources, vous n'avez donc pas d'état?»

Du haut de l'escalier, elle m'a encore regardé avec mépris:

«Va donc! Hé! feignant!»

Enfin je suis tombé sur un logement qu'on ne voulait pas me montrer d'abord.

Le propriétaire me regardait du haut en bas et consultait sa femme au lieu de répondre à mes questions.—Quel étage? Est-ce libre tout de suite?…

Il se grattait les cheveux sous sa casquette et avait l'air de faire de grands calculs.

«Je crois que ça pourra aller», a-t-il dit cependant, au bout d'un moment.

Se tournant vers moi:

«Combien avez-vous?»

Je crois qu'il me demande mes ressources et m'apprête à répondre.

«Je te dis qu'il ne pourra pas entrer», dit la femme.

Est-ce qu'ils veulent me mettre dans une malle?… Non, c'est bien d'une chambre qu'il s'agit. On m'y conduit. J'entre.

«Tenez-vous courbé. Tenez-vous donc courbé, je vous dis!»

Ah! quel coup!—Je ne me suis pas courbé à temps, mon crâne a cogné contre le plafond; ça a fait clac comme si on cassait un oeuf.

Le propriétaire instinctivement et doucement me frotte la place comme on fait rouler une pilule sous le bout du doigt.

«La hauteur, dit-il, en retirant son doigt de dessus ma tête qu'il paraît avoir assez caressée pour son plaisir, la hauteur, c'est entendu… Je sais qu'il faut se courber, vous le savez aussi maintenant, mais c'est de la longueur qu'il s'agit… Voulez-vous vous mettre dans le coin de l'escalier? Nous avons plus court de mesurer, ôtez votre chapeau!»

Il me mesure.

«Je le disais bien! Vous avez encore deux pouces de marge.»

Deux pouces de marge! Mais c'est énorme! Avec deux pouces de marge, je serai comme un sybarite. Il ne faudra pas laisser pousser mes ongles, par exemple!

Il y a de la bonhomie et une grande puissance de fascination chez cet homme, qui n'est pourtant qu'un simple friturier; il a ses poêles au rez-de-chaussée et ses cabinets garnis au quatrième.

J'ai tant trotté, traîné, j'ai été si mal reçu, si mal jugé, depuis que je cherche des logements, que j'ai hâte d'en finir. Puisque j'ai deux pouces de marge, c'est tout ce qu'il m'en faut!…

«Je ne pourrai pas me promener, dis-je en riant.

—Ah! si vous voulez vous promener, n'en parlons plus!»

Il ne veut pas m'induire en erreur. Si je veux me promener, il me conseille de ne pas louer ce cabinet.

Je me gratte la tête pour réfléchir,—et aussi parce qu'elle me fait encore mal,—et je me décide.

«Vous dites neuf francs? Mettons huit francs.

—Huit francs cinquante, c'est mon dernier mot.

—Tenez, voilà vingt sous d'acompte, je vais chercher ma malle.»

C'est petit la pièce, mais la rue est centrale, c'est très central. J'ai toujours entendu dire: Logez-vous autant que vous pourrez dans un endroit central. Vous vous en trouverez bien.

J'ai longtemps vécu la bride sur le cou, sans écouter les autres. Je crois qu'il faut mettre un peu d'eau dans son vin, et finir comme tout le monde. Quand on tombe sur un endroit central, ne pas le lâcher.

Mon Dieu, pour ce que j'ai à faire, ce n'est pas absolument nécessaire d'être dans le centre et d'avoir la rue des Noyers devant moi, la rue de la Huchette à gauche et la rue de la Parcheminerie à droite! Je n'en aperçois pas tout de suite le grand avantage. C'est que je suis un sceptique aussi, j'ai des habitudes de bohème qui me dominent. Ce cabinet les resserrera! Je ne pouvais décidément pas trouver mieux.

Avant de partir, nous causons encore une minute en bas, dans l'escalier, avec le friturier qui me félicite de ma décision.

«Je crois que vous serez bien, dit-il; et puis, vous savez… si un soir… j'ai été jeune aussi, je comprends ça; si un soir… (il cligne de l'oeil et me donne un coup de coude), si un soir l'amour s'en mêle!… eh bien, pourvu que ma femme n'entende pas, moi je fermerai les yeux…»

J'ai apporté ma malle. Il y a une place dans un renfoncement où on peut la mettre. On peut même faire une petite pièce de ce renfoncement.

«Celui qui y était avant s'asseyait là, le soir, pour réfléchir, m'a expliqué le friturier. Je ne vous ai pas fait remarquer ça tout à l'heure… Je me suis dit: «Il a l'air intelligent, il le remarquera tout seul»; puis, on ne peut pas tout dire en une fois!»

Pour un petit cabinet comme ça, je crois que si. Mais je sais que j'ai l'esprit trop critique et que je cherche des poux où il n'y en a pas.

Pourvu qu'il n'y ait pas de punaises!… Ce n'est pas probable. S'il y en a, c'est deux ou trois tout au plus: Les autres ne pourraient pas tenir.

C'est que c'est l'exacte vérité! Il n'y a que deux pouces de marge —et malheureusement _je gagne _beaucoup dans le lit.

Je suis forcé de recroqueviller mes doigts quand je veux être tout de mon long. C'est une habitude à prendre.

Le jour vient par une tabatière, qui s'ouvre en grinçant comme celle de Robert Macaire.

Je puis rentrer à l'heure où je veux. J'ai ma clef.

Je pourrai amener… Ô amour!

J'ai ce renfoncement où je n'ai qu'à méditer—pas autre chose! et à méditer sérieusement et longtemps—car on ne s'amuse pas là-dedans, et c'est le diable pour en sortir.

Quand je n'ai que du pain pour mon souper, je passe mon bras dans l'escalier, et je fais prendre l'air à ma tartine qui s'imbibe de l'odeur de friture dont la maison est empestée.

Je ne vole personne et j'ai un petit goût de poisson qui me tient lieu d'un plat de viande. De quoi me plaindrais-je?

J'aurais pu tomber sur une de ces grandes chambres tristes où l'on a toute la place qu'on veut pour se promener!

Se promener, et après? Flâner, toujours flâner, au lieu de réfléchir! Se dandiner, faire aller ses jambes de droite et de gauche dans un grand lit—comme une courtisane ou un saltimbanque!

Vendredi, 7 heures du soir.

Ils ont dû laisser tomber une sole dans le feu, en bas! C'est une infection—elle ne devait pas être fraîche… non plus!…

Samedi, 7 heures du matin.

Tiens! une de mes deux punaises!

Pas de fla fla.

Je vis comme cela sans faire de fla fla, dans mon petit intérieur.

«Et vous avez trouvé un logement, me demande M. C., mon correspondant, qui savait que j'en cherchais un.

—Oui, Monsieur, rue… entre la rue de la Parcheminerie et la rue des Noyers.

—Ah! c'est très central!»

Je ne le lui fais pas dire! Aurais-je le génie du logement, l'instinct de la topographie; la bosse du central: les bosses ne manquent pas, tous les matins une. Je ne sais pas si j'ai celle de la topographie. On le dirait. C'est peut-être celle qui saigne.

Tout s'arrange bien. Je n'ai pas de quoi manger beaucoup, mais je me dis que si je menais une vie de goinfre, j'engraisserais et ne pourrais plus entrer dans mon réfléchissoir.

Il me reste vingt et un sous pour attendre la fin de la semaine; samedi l'on doit me rendre deux francs que j'ai prêtés à un garçon sûr. Sûr? Aussi sûr qu'on peut être sûr de quelqu'un en ce monde!

J'ai heureusement un petit crédit en bas. Je crois bien que le friturier me donne les raies dont on ne veut pas—en tout cas il me donne des têtes, beaucoup de têtes.

«Vous les aimez, m'avez-vous dit?»

J'ai fait croire que je les aimais, pour avoir crédit. Je n'osais pas demander crédit d'une friture avec des poissons comme on les pêche, ayant une tête, un ventre et une queue. C'est le poisson de ceux qui paient comptant, celui-là! C'est le poisson des arrivés!

J'ai dit:

«Quand vous aurez des têtes, vous m'en donnerez: c'est le morceau que je préfère.»

J'ai même eu bien peur, l'autre jour. Il y avait un homme, à face de mouchard, dans la boutique. On m'a appelé devant lui: _l'homme qui demande des têtes; _c'était assez pour me faire arrêter.

Où est Legrand?

Si l'on en croit des «on-dit» il vit dans le grand monde. Il est venu des gens de Nantes qui lui auraient apporté, de la part de sa mère, une malle bourrée de chaussettes, avec un vêtement de fantaisie complet, et un chapeau mou tout neuf!

On-dit!… Il y a bien des bruits qui courent.

Un vêtement complet, un chapeau mou tout neuf!

On parle aussi de cinq livres de beurre salé.

Si Legrand a reçu cinq livres de beurre salé, il aurait bien fait de m'en apporter un peu, avant d'aller dans le monde! On va dans le monde, on étale ses grâces, on fait le talon rouge, et on laisse des amis seuls dans leur renfoncement.

Je n'ai rien fait à Legrand pour qu'il me cache son beurre. Il sait pourtant qu'un demi-quart m'aurait rendu service!

Je passe des journées bien longues et des nuits bien courtes— trop courtes de jambes, décidément.—Ce n'est pas tout à fait assez, deux pouces de marge!… C'est monotone, presque humiliant de vivre en chien de fusil, l'estomac vide… Il crie, cet estomac, mes boyaux font un tapage! Et comme c'est tout petit, ça vous assourdit.

Je n'ai toujours comme ressource habituelle que le poisson d'en bas. Il commence à me faire horreur! J'ai eu l'énergie de demander des queues—pas toujours des têtes! On m'a donné des queues, mais c'est la même pâte; il me semble que je mange de la chandelle en beignets. Je suis sûr qu'avec une mèche un merlan m'éclairerait toute la nuit.

Qui est là?

Je dormais les jambes en l'air! J'ai arrangé un petit appareil— comme on met dans les hôpitaux pour que les malades accrochent leurs bras. Ce n'est pas mes bras, moi, que j'ai envie d'accrocher, c'est mes jambes.

Je leur ai fait une petite balançoire—ça les délasse beaucoup.

Je dormais, les jambes en l'air…

Et l'enfant prodigue revint (Bible, vers 11.)

On frappe à ma porte—on la pousse—c'est Legrand! Je ne me dérange pas! Un homme qui a reçu de province deux douzaines de chaussettes—un vêtement complet—un chapeau mou—tout neuf —cinq livres de beurre salé—et qui a disparu sans donner de ses nouvelles pendant un mois!… Je ne me dé-ran-ge-pas!…

À lui de comprendre ce que ça veut dire; tant pis s'il se sent blessé.

Mais il n'a pas son vêtement neuf, il est très râpé, Legrand.

Il faut tout pardonner à qui a souffert.

Legrand ne s'est pas jeté dans mes bras—il n'y avait pas de place, c'est trop bas.—Je ne le lui demandais point.—Une foule de raisons!—Il ne s'est pas jeté dans mes bras, mais il m'a tout conté; il m'a mis son coeur à nu!…

L'histoire de Legrand est lamentable! C'est un béguin qui l'a perdu!

Legrand, sans en dire rien, aimait. Ayant reçu ces choses de chez lui, il les a portées dans la famille de sa_ connaissance _qui a pris son beurre, ses vêtements, son chapeau, ses chaussettes, et puis l'a flanqué dehors.

Il pourrait plaider, il ne veut pas; il lui répugne de salir un souvenir de tendresse.

En attendant, il n'a plus rien à se mettre sur le dos ni sous la dent, et il vient me demander un bout d'hospitalité.

Une petite sole aussi, s'il y a moyen… il a bien faim…

Je lui ai pardonné.

Je voudrais bien tuer le veau gras! Je ne puis!

J'obtiens même, à grand-peine, d'en bas, la petite sole pour lui et des têtes de merlan pour moi.

Il veut se coucher maintenant.

«Tu n'as pas peur de te coucher comme ça après dîner?»

Se coucher? Il n'y a pas moyen! Il faudrait qu'il y en eût toujours un ou la moitié d'un sur l'escalier!

J'avais deux pouces de marge… Legrand a la tête de trop! Il la met dans ses mains, il voudrait pouvoir la mettre dans sa poche!

«C'est inutile, mon ami! Mais il ne faut pas se décourager, allons! Cherchons.»

En cherchant, on trouve qu'il peut garder ses jambes à l'intérieur, s'il consent à ouvrir la tabatière en haut pour y passer sa tête.

Il essaie. On pourrait croire à un crime, à une tête déposée là; mais cette tête remue; les voisins des mansardes, d'abord étonnés, se rassurent et on lui dit même bonjour le matin.

Legrand a peur d'être égratigné par les chats.

Tout n'est pas rose certainement. Il ne faut pas non plus demander du luxe quand on en est où nous en sommes!

Et Legrand vit ainsi, tantôt la tête sur le toit, tantôt les jambes dans le corridor, les jours où il n'est pas _d'escalier. _On lui chatouille la plante des pieds en montant, et ça le fait pleurer au lieu de le faire rire, parce que sa bonne amie le chatouillait aussi (c'était pour avoir le beurre) et lui faisait ki-ki dans le cou.

Il a faim tout de même et il est incapable de faire oeuvre lucrative de ses vingt doigts, dont dix sont bien crispés pour le moment.

Il n'est pas né dans le professorat et perd la tête à l'idée d'être pion… Le jour où il aura de l'argent, il le jettera sur la table en disant: c'est à nous! il n'est pas seulement long, il est large, dans le beau sens du mot. En attendant, moi qui suis plus pauvre que lui, je puis, comme enfant de la balle universitaire, apporter plus à la masse.

Il faut que je me remette en route pour trouver une place où je gagnerais notre vie, avec mon éducation. C'est que j'en ai, de l'éducation!

19 La pension Entêtard

Oui, il faut gagner la vie de Legrand et la mienne; j'ai charge d'âmes; c'est comme si j'avais fait des enfants.

Je me rends chez le père Firmin, le placeur que j'ai vu avec Matoussaint, jadis, mais qui ne me reconnaît pas d'abord—il m'est venu des moustaches.

Je lui fais part de mon intention d'entrer dans l'enseignement.

«Mais ce n'est pas la saison! Malheureux garçon, vous ne trouverez rien pour le moment.»

Il faut que je trouve! Legrand a faim—j'ai faim aussi…

Le père Firmin continue à me déconseiller l'enseignement à une si mauvaise époque de l'année.

Il ne sait pas que Legrand a aimé et que nous en portons le châtiment. Tout le beurre salé est resté dans les mains de la connaissance et le pain manque!

«Enfin, puisque vous y tenez, nous allons vous chercher quelque chose.»

Il feuillette son registre.

«Voulez-vous aller à Arpajon?

—Je voudrais ne pas quitter Paris.

—Ah! ils sont tous comme ça… Paris! Paris!…»

Il continue à feuilleter le registre…

«Mon cher garçon, rien à Paris—rien!… qu'une place au pair, rue de la Chopinette—chez Ugolin—nous l'appelons Ugolin parce qu'on y crève la faim.»

Je ne puis accepter le pair—le pair, c'est la vie pour moi, mais pour Legrand, c'est la mort.

Madame Firmin intervient.

«Dis donc, Firmin? dans les places où l'on siffle?…

—Mais M. Vingtras ne veut peut-être pas d'une place où l'on siffle?»

Je ne sais de quoi ils parlent. Mais de peur d'embarrasser la situation, je déclare qu'au contraire j'adore ces places-là. «C'est ce que je rêvais, une place où l'on siffle.» Nous verrons ce que c'est! En attendant, il faut que Legrand mange; je ne voudrais pas retrouver son cadavre froid dans mon lit: je ne pourrais pas dormir de la nuit.

«Eh bien, voici une lettre pour M. Entêtard, rue Vanneau. Vous avez le déjeuner au pupitre et quinze francs par mois.»

Le déjeuner au pupitre!… quinze francs par mois—c'est dix sous par jour. Oh! mon Dieu! le mois a trente et un jours!…

Je prends la lettre pour M. Entêtard, et je me dirige rue Vanneau.

INSTITUTION ENTÊTARD

Une immense porte cochère avec deux battants.

À gauche la loge.

J'entre.—La concierge est en train de faire cuire du gras-double.

«M. Entêtard?»

Elle me toise d'un air de défiance et ne se presse pas de répondre. À la fin elle se figure me reconnaître.

«Ah! c'est vous qui êtes déjà venu pour les caleçons?

—Vous faites erreur…

—Si, si, je vous remets bien!

—Je vous assure, madame…

—Pour les saucisses alors?»

J'essaie d'expliquer le but de ma visite.

«Je répands l'éducation…

—Nenni, nenni!» elle secoue la tête d'un air malin.

Il n'y a pas moyen de pénétrer. Impossible!

Je rôde devant la porte désespéré! Je cherche si je ne pourrai pas monter par-dessus le mur!…

En rôdant, je vois un gros homme qui entre, et une minute après, la portière au gras-double qui sort.

C'est le concierge mâle, ce gros homme. Il sera peut-être plus accommodant que sa femme. Je retourne vers la loge et je lui débite mon cas très vite, en mettant en avant le nom du placeur cette fois.

«Je viens…»

Il m'interrompt d'un air entendu:

«Vous venez pour les saucisses?

—Non, je suis envoyé par un bureau de placement comme professeur. On a le déjeuner au pupitre et quinze francs par mois.

—Ah! ah! C'est bien vrai, ce que vous dites là?»

Je proteste de ma sincérité.

«Eh bien! allez là-bas, au fond de la cour à droite. M. Entêtard doit y être, lui ou sa femme. Vous leur expliquerez votre affaire.»

Je traverse la cour.—Quel silence!…

Je crois apercevoir une forme humaine qui fuit à mon approche. Il me semble entendre: «Il vient pour les confitures!»

Je vais frapper à la porte que la concierge m'a indiquée.

J'y vais tout droit—tant pis!

Je crois deviner un oeil qui se colle contre la serrure—un gros oeil, comme ceux qui sont au fond des porcelaines: «Ah! petit polisson!»

On ouvre au petit polisson…

Je me précipite dans la place, et à peine entré, je crie de toutes mes forces le nom du placeur:

«Monsieur Firmin!…»

Je crie ça, comme on appelle un numéro de fiacre à la porte d'un bal! Je le crie sans m'adresser à personne, la tête en l'air, et fermant les yeux pour prouver que je ne suis pas un espion et que je ne viens pas pour les caleçons, ni pour les saucisses, ni pour les confitures.

Je répète en fermant encore plus les yeux, comme s'il y avait du savon dedans:

«Monsieur Firmin, monsieur Firmin!»

Une main me prend, et je sens que l'on me conduit dans une petite salle.

«Ne criez pas si fort!…»

Je le faisais dans une bonne intention.