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Le baiser au lépreux cover

Le baiser au lépreux

Chapter 13: X
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About This Book

The narrative observes a small domestic circle whose routines of reading, visits, and everyday ritual expose latent tensions, moral scruples, and fragile health. Quiet scenes of contemplation and constrained conversation reveal self-doubt, memory, and a deep attachment to books; an abrupt illness and death disturb apparent tranquility and prompt mournful reflection. The text alternates intimate episodes with reflective interludes and prefatory tributes to examine conscience, the consolations of literature, and the uneasy gap between outward decorum and inward unrest.

IX

Souvent la visite du curé interrompait la lecture. Il appelait Noémi: mon enfant, acceptait un verre d'eau de noix; mais il semblait qu'il ne sût plus comme naguère soutenir avec M. Jérôme des colloques théologiques ni le divertir d'anecdotes cléricales. Chacun, devant ce juge, rattachait son masque. Les yeux n'exprimaient plus rien; les âmes se sentaient épiées. Le curé ne se délassait plus en une conversation à bâtons rompus: tout ce qu'il disait semblait tendre à un but non encore découvert. Il allongeait vers la flamme des jambes courtes et enflées, et soudain assénait de vifs regards vite voilés sur le couple silencieux. Moins péremptoire, moins sûr de soi, depuis longtemps il n'avait raconté, comme il aimait faire, ses débats avec tel rationaliste, où revenait souvent cette formule: «Je lui répondis, victorieusement d'ailleurs...» M. Jérôme assurait qu'il n'avait vu le curé si soucieux qu'à l'époque où l'ancien maire prétendit faire sonner les cloches pour les enterrements civils et mobiliser le char funèbre de la fabrique. Le curé aurait voulu que Jean Péloueyre se remît à un travail d'histoire locale, entrepris avec passion mais depuis une année interrompu. Le jeune homme prétendait manquer des documents essentiels. Au vrai, de souffle court, il n'allait jamais jusqu'au bout d'aucune étude. Les premières pages de ses livres, il les zébrait de notes, et les dernières, il ne les coupait pas. Un perpétuel besoin de marcher pour ratiociner à son aise, l'éloignait de sa table. Un soir, comme M. Jérôme s'était retiré, le curé revint avec obstination sur ce sujet. Jean Péloueyre se déclara incapable d'aller plus avant, sans consulter des ouvrages spéciaux à la Bibliothèque Nationale: il ne pouvait tout de même pas faire le voyage de Paris... «Et pourquoi, mon cher enfant, ne le feriez-vous pas?» Le curé posa à mi-voix cette question; il jouait avec la frange de sa ceinture, et ne détournait pas ses yeux du feu. Une faible voix murmura: «Je ne veux pas que Jean me quitte.» Mais le curé insista: c'est un péché que de ne pas faire fructifier le talent. Incapable de diriger un cercle d'études ni aucune œuvre, Jean ne devait pas tenir plus longtemps l'emploi de l'ouvrier inutile... Le saint homme développait ce thème. La triste voix, en un grand effort, dit encore: «Si Jean s'en va, je partirai avec lui...» Le curé secoua la tête: Noémi s'était rendue indispensable auprès du cher malade. Au reste il ne s'agissait que d'une courte séparation—quelques semaines, quelques mois... Noémi ne trouva plus la force de protester. Aucune autre parole ne fut prononcée jusqu'à ce que le curé eût remis sa douillette et chaussé des sabots. Jean Péloueyre s'enveloppa d'une pélerine, alluma la lanterne et précéda son hôte.

Le pluvieux décembre et ses brèves journées ne permirent plus aux époux de se fuir—sauf lorsque Jean Péloueyre chassait la bécasse; mais même alors il fallait rentrer dès quatre heures avec le crépuscule. Un seul feu, une lampe unique rapprochaient ces corps ennemis. Autour de la maison, la pluie endormante chuchotait. M. Jérôme avait ses douleurs de chaque hiver dans l'épaule gauche et geignait. Mais Noémi allait mieux. Elle s'obligeait à un effort quotidien pour détourner Jean de ses projets de voyage; elle avait promis au ciel de tenter l'impossible pour qu'il demeurât près d'elle. Cette supplication empêchait le malheureux de rester indécis sans se résoudre à rien et, en ayant l'air de le retenir, le forçait à prendre parti. Il levait vers la jeune femme ses yeux de chien battu: «Il faut que je m'en aille, Noémi». Elle protestait, mais s'il faisait semblant de fléchir, loin de poursuivre son avantage elle n'insistait plus. M. Jérôme, bien qu'il citât volontiers le vers des Deux pigeons: L'absence est le plus grand des maux, envisageait avec une secrète joie de vivre seul près de sa bru. Enfin le curé, en toutes rencontres, harcelait Jean Péloueyre. Que pouvait le triste garçon contre cette complicité? D'ailleurs il approuvait dans son cœur ce verdict de bannissement. Hors un pèlerinage à Lourdes et ses nuits d'amour à Arcachon, il n'avait jamais quitté son trou. S'enfoncer tout seul dans la cohue de Paris! C'était pour lui sombrer à jamais au fond d'un océan humain plus redoutable que l'Atlantique. Mais trop de cœurs le poussaient vers le gouffre. Le départ fut enfin fixé à la deuxième semaine de février. Longtemps en avance, Noémi s'inquiéta de la malle et du trousseau. Jean Péloueyre était là encore qu'elle avait déjà retrouvé quelque appétit. Ses joues se colorèrent. Un après-midi de neige, elle en fit des pelotes et les jeta à la figure du petit-fils de Cadette, et Jean Péloueyre, derrière une vitre du premier étage, les regardait. Lucide, il assistait à cette résurrection. Comme la campagne se délivre de l'hiver, cette femme se délivrait de lui: il la fuyait pour qu'elle refleurît.

Jean Péloueyre, ayant baissé la glace souillée du wagon, regarda le plus longtemps possible s'agiter le mouchoir de Noémi. Comme il flottait, ce signal d'adieu et de joie! Pendant cette dernière semaine, elle avait saoûlé le voyageur d'une feinte tendresse, et ardente l'avait provoqué jusqu'à lui faire murmurer, une nuit où il avait cru la sentir vivre sous son souffle: «Et si je ne partais pas, Noémi?» Ah! bien que ce fût dans les ténèbres et qu'elle n'eût répondu que par une exclamation étouffée, il devina cette terreur, cette horreur, et ne put se défendre d'ajouter: «Rassure-toi, je m'en irai.» Ce fut le seul mot par quoi il manifesta qu'il n'était pas dupe. Elle se tourna vers le mur et il l'entendit pleurer.

Jean Péloueyre regarda défiler les pins familiers que traversait le petit train; il reconnut ce fourré où il avait manqué une bécasse. La voie longeait la route qu'il avait si souvent parcourue en carriole. Cette métairie couchée dans la fumée et dans la brume, au bord d'un champ vide, serrant contre elle le four à pain, l'étable, le puits, il la salua par son nom, il en connaissait le propriétaire. Puis un nouveau train l'emporta à travers des landes où il n'avait jamais chassé. A Langon, il dit adieu aux derniers pins comme à des amis qui l'eussent accompagné le plus loin possible et s'arrêtaient enfin, et de leurs branches étendues le bénissaient.

X

Il se logea dans le premier hôtel qu'il rencontra quai Voltaire. Le matin, il regardait pleuvoir sur la Seine qu'il n'avait encore osé franchir, puis, à midi, se glissait jusqu'au café de la gare d'Orléans où il somnolait, dans le grondement des trains qui emportaient vers le Sud-Ouest des voyageurs bienheureux. N'osant s'attarder, son repas fini, sans consommer, il buvait après sa bouteille de vin blanc, deux verres de liqueur, et son agile esprit se mouvait dans l'absolu. Ses tics, des mots entrecoupés, parfois faisaient sourire les voisins et les garçons; mais tapi entre le tambour de la porte et une colonne, il demeurait le plus souvent inaperçu. Jusqu'aux réclames, il lisait les journaux: meurtres, suicides, drames de la jalousie et de la folie, tout était bon à Jean Péloueyre qui se repaissait du mal universel. Après le dîner, un ticket de deux sous lui donnait accès aux quais: il cherchait le wagon où était écrit le nom d'Irun et dont les larges vitres, le lendemain matin, refléteraient les landes monotones. Il avait calculé que ce train passait à moins de quatre-vingts kilomètres à vol d'oiseau de la maison Péloueyre. Il posait sa main sur la paroi du wagon et lorsque le convoi s'ébranlait, on eut dit un homme qui voit disparaître à jamais la moitié de son âme. Dans le café, où de nouveau il s'attablait, c'était l'heure d'un orchestre et Jean Péloueyre subissait jusqu'au désespoir la toute-puissance de la musique sur son cœur. Elle le livrait sans recours au fantôme de Noémi. Il voyageait par la pensée sur ce corps que jamais il n'avait contemplé qu'endormi. Dans le sommeil, au long des nuits de septembre et quand le clair de lune coulait sur le lit, le triste faune avait mieux appris à connaître ce corps que si, amant heureux, il l'eût possédé dans un mutuel délire. Il n'avait jamais tenu entre ses bras qu'un cadavre mais il l'avait réellement pénétré avec ses yeux. Peut-être connaissons-nous mieux qu'aucune autre, la femme qui ne nous a pas aimés. A cette heure, Noémi dormait dans la vaste chambre froide, elle dormait bienheureuse, délivrée d'une repoussante présence, toute à la volupté du lit désert. A travers l'espace, il sentait la joie de sa bien-aimée, sa joie parce qu'il n'était plus contre elle couché. La tête entre les mains, Jean Péloueyre s'excitait à la colère: il reviendrait au pays, s'imposerait à cette femme, jouirait d'elle, dût-elle en crever! Il en ferait un objet à son usage... Alors, en lui, elle surgissait muette, soumise, avec cette douce gorge lourde, comme un arbre qui tend son fruit. Il se rappelait ses consentements à mourir d'horreur et sans un cri... Jean Péloueyre payait les consommations, suivait le quai jusqu'à l'hôtel, se déshabillait à tâtons pour ne pas se voir dans la glace.

Tous les trois jours, on lui portait avec son chocolat une enveloppe qu'il n'ouvrait quelquefois que le soir. Ah! que lui importaient ces hypocrites vœux pour son retour! Le seul plaisir de Jean Péloueyre était de penser que la main de Noémi à ce papier s'appuya,—que l'ongle de son petit doigt avait creusé cette ligne sous chaque mot. Vers la fin de mars, il crut sentir quelque sincérité dans l'appel de Noémi: «... Je suis sûre que vous ne croyez pas à mon désir de vous revoir. C'est mal connaître votre femme...» Elle écrivait encore: «Je m'ennuie de toi.» Jean Péloueyre froissait la lettre et relisait celle que son père lui avait adressée par le même courrier: «... Tu trouveras Noémi changée à son avantage: elle a repris de l'embonpoint, elle est superbe; elle me soigne et me dorlotte avec tant de bonne humeur que j'oublie de la remercier. Les Cazenave ne paraissent plus céans, mais je sais qu'ils imaginent de la brouille entre vous: laissons-les dire. Je reprends du poil de la bête; ce n'est pas comme le fils Pieuchon qui ne sort plus qu'en voiture et qu'on croit perdu, bien qu'un médecin de B... prétende le guérir avec de la teinture d'iode diluée dans l'eau: les jeunes s'en vont avant les vieux...»

Quand vinrent les premiers beaux jours, Jean Péloueyre osa enfin passer les ponts. Dans un crépuscule d'or, il regarda la Seine et ses mains touchaient le parapet tiède, le caressaient comme un être vivant. Alors une voix derrière lui chuchota; elle l'appelait: chéri; elle lui disait: viens. Tout près du sien, un jeune visage était exsangue sous le fard. Une main gonflée et sans ongles cherchait sa main. Il prit la fuite, ne s'arrêta qu'aux guichets du Louvre, soufflant un peu. Même de telles créatures, aurait-il jamais osé attendre un appel? Une autre femme que Noémi?... Il voulut, pour la première fois, se délecter en pensée d'une complice, sinon bienheureuse, du moins indifférente et sans dégoût; mais un si pauvre bonheur lui demeurait inconcevable; il reçut l'âcre connaissance de ce comble d'infortune, en éprouva un retour de colère. Ah! pourquoi ne pas consentir, ce soir, à l'anéantissement dans des bras indulgents et soumis? Sont-elles au monde pour d'autres que les Péloueyre, ces dispensatrices de caresses? Il vit trembler le ciel de huit heures dans le bassin des Tuileries; des enfants s'attroupaient à cause de ses gestes. Il fila, le dos rond, contourna la place, atteignit la rue Royale et, comme c'était l'heure de dîner, osa franchir le seuil d'un cabaret fameux.

Tapi contre la porte, face au bar où, comme à une mangeoire d'acajou, des perruches à aigrettes s'accrochent, il éprouvait avec délices que son aspect ici n'étonnait ni les femelles, ni les maîtres d'hôtel, noirs et gras—rats d'égouts de restaurants chers. Ce boyau étincelant attire trop de sauvages des Amériques, trop de fermiers et de notaires provinciaux pour qu'y fasse rire un Jean Péloueyre. Le Vouvray colorait ses pommettes et il souriait au bétail qu'attirait l'auge d'acajou. Une blonde charnue glissa de son tabouret, lui demanda du feu, but dans son verre, à mi-voix lui promit pour cinq louis de bonheur, puis de nouveau, se percha, expectante. Bien que le vieux monsieur d'une table voisine lui conseillât d'attendre la fermeture de l'établissement «parce qu'alors celles qui restent vous font des prix avantageux», Jean Péloueyre paya l'addition et sur le trottoir fut rejoint par la dame. Elle héla un taxi et fit descendre le client derrière la Madeleine. L'escalier de l'hôtel sans vestibule s'amorçait au ras du trottoir comme pour en aspirer les immondices.

Le bruit des épingles à cheveux sur du marbre, éveilla Jean de sa léthargie. Il vit des bras démesurément larges à l'endroit où ils s'attachent aux épaules. Des faveurs roses enjolivaient cette chair tremblante. Elle l'appela son loup tandis qu'avec un soin infini, elle enlevait des bas de soie végétale. Cette hâte de se donner, ce consentement, cette soumission sans dégoût, Jean Péloueyre en éprouvait une pire douleur que lorsque, de toute sa chair, Noémi lui criait: Non! Stupide, la fille le vit jeter un billet sur la table, et avant qu'elle ait pu faire un geste, il était déjà dehors, enfilait une rue comme un voleur. Il goûta, dans la cohue des boulevards, cette béatitude après un grand péril conjuré. Les marronniers nus des Champs-Elysées l'attirèrent. Un banc était libre; il s'y reposa, essoufflé toussant un peu. Cette lune tronquée qu'éclipsaient les lampes à arc, il songea qu'elle épandait sa lueur calme sur le troupeau des sombres cimes entre les Pyrénées et l'Océan. Il ne souffrait plus, tout était pur en lui. Il se délectait de sa misère sans souillure. Noémi et Jean s'aimeraient dans un jour d'été sans déclin. D'avance il goûta l'accord de leur chair glorifiée. O lumière où s'appelleront leurs corps immortels, leurs corps incorruptibles! Jean Péloueyre dit à haute voix: «Il n'est pas de Maîtres; nous naissons tous esclaves et nous devenons vos affranchis, Seigneur.» Un sergent de ville s'étant approché, le considéra un instant, puis, les épaules soulevées, s'éloigna.

Jean s'installa, chaque après-midi, à la terrasse du café de la Paix, au bord d'un triste fleuve de visages. Les maladies secrètes, l'alcool, les stupéfiants, avaient repétri à il ne savait quelle immonde ressemblance ces milliers de figures qui toutes furent des figures d'enfants. Jean Péloueyre s'intéressait à la quête des prostituées, dénombrait ce troupeau de maigres louves. Il jouait à deviner pour le compte de quel vice, ce monsieur à monocle et la lèvre pendante, chassait. Avidement Jean Péloueyre cherchait une seule face qui portât le signe des dominateurs et des maîtres, une seule et il eût suivi cet être élu; mais les yeux étaient égarés, les mains tremblaient; des convoitises hors nature salissaient des figures qui ne se savaient pas épiées. D'ailleurs, ce Maître, s'il avait existé, eût-il été immortel? Jean Péloueyre, gesticulant à cette table des boulevards comme entre les murs d'une route de son village, se citait à soi-même le mot de Pascal sur la fin de la plus belle vie du monde. On perd toujours la partie! On perd toujours la partie, ô cerveau ramolli de Nietzsche!... Des jeunes gens, près de lui, se poussaient du coude. Une femme assise avec eux interpella Jean Péloueyre. Il tressaillit, jeta de la monnaie sur la table et prit le large. Il entendit la femme crier: «On n'est pas plus dingo...» Et maintenant il se glissait dans la cohue, trottait comme un rat le long des vitrines, élaborait le plan d'une étude péremptoire qu'il intitulerait: Volonté de Puissance et Sainteté. Parfois, une glace de magasin le reflétait et il ne se reconnaissait pas. La mauvaise nourriture l'avait maigri et réduit encore. La poussière de Paris irritait sa gorge. Il aurait dû renoncer aux cigarettes et n'avait jamais tant fumé; aussi allait-il toujours crachant et toussant. Des vertiges l'obligeaient à s'appuyer aux réverbères. Il aimait mieux se priver de manger que souffrir ensuite de brûlures à l'estomac. Le ramasserait-on un jour dans le ruisseau comme un chat mort? Alors Noémi serait délivrée... Ainsi rêvait-il au cinéma où il échouait, moins attiré par l'écran que par la musique ininterrompue. Souvent le fiévreux, mourant de fatigue, entrait dans un établissement de bains. Un rideau de calicot voile la lumière, les cols de cygne gouttent, on ne sent plus vivre son corps. Jean Péloueyre ne cherchait de si médiocres refuges que parce que longtemps il ne connut à Paris d'autre église que la Madeleine, la seule qu'il rencontrât entre son hôtel et le café de la Paix. Mais un jour, un autre itinéraire lui fit connaître Saint-Roch dont la ténébreuse chapelle devint son hâvre quotidien. Odeur retrouvée de l'église natale,—présence, la même à ce carrefour de l'immense ville que dans le bourg inconnu. Pas une fois il ne franchit le seuil d'une bibliothèque.

Peut-être eût-il ainsi vécu jusqu'à la mort, si un matin une lettre du curé ne l'avait rappelé au bercail. Les termes en étaient pressants, bien qu'elle donnât de M. Jérôme et de Noémi les meilleures nouvelles. Avec une grande angoisse, Jean Péloueyre monta dans cet express dont si souvent il avait senti se détacher de lui, glisser doucement, puis plus vite vers le Sud-Ouest, le wagon qui porte le nom d'Irun.

XI

Cette lettre d'appel, nul événement n'avait décidé M. le curé à l'écrire: il s'y était résolu après une confession où Noémi n'avait accusé que ses vénielles fautes de chaque samedi. Mais elle avait requis l'aide spirituelle de son directeur contre des tentations, des troubles dont elle ne précisa pas la nature.

A l'éloignement de Jean Péloueyre, elle avait dû d'abord un peu de cette lassitude heureuse des convalescences. La solitude lui était une volupté continue; alanguie, elle se complaisait en soi-même. Bien qu'elle fût incapable d'aucune analyse, elle se sentait autre et, rendue à la vie de jeune fille, connaissait dans sa chair qu'elle n'était plus une jeune fille. Le dégoût l'avait détournée d'assister à l'éclosion en elle d'une femme; mais cette étrangère exigeait d'elle une satisfaction mystérieuse. Inquiète de n'éprouver plus la paix d'avant que cet homme la possédât, comment eût-elle discerné ce désaccord entre son cœur toujours endormi et sa chair à demi éveillée? Elle avait ressenti le déchirement de son être, avec horreur, certes, mais la chair est fidèle à ne rien oublier de ce qu'elle subit. Comme la jeune femme n'ouvrait d'autre livre que son paroissien et que son état de jeune fille bien née et pauvre l'avait tenue à l'écart de toute intime compagnie, aucune fiction, nulle confidence ne l'aurait éclairée sur cette secrète exigence en elle. Alors le destin lui fournit un visage.

Le soleil de mars faisait luire les flaques sur la place. La sieste de Jérôme Péloueyre enchantait la maison au point que pas un meuble n'y craquait. Comme toutes les femmes du bourg, Noémi cousait au rez-de-chaussée, dans l'embrasure d'une fenêtre dont les volets demeuraient mi-clos. De la table à ouvrage, le linge à repriser coulait. Elle entendit un bruit de roues, vit s'arrêter à quelques pas de la fenêtre une charrette anglaise. Un jeune homme tenait les rênes et regardait autour de lui en quête d'un renseignement, mais la place était déserte. Comme Noémi, curieuse, poussait les volets, l'étranger tourna la tête, se découvrit et demanda où habitait le docteur Pieuchon. Après que Noémi lui eût indiqué la route, il salua, toucha du fouet la croupe de son cheval et disparut. Noémi recommença de coudre et tout le jour tira l'aiguille, la pensée vague, inconsciente de ce visage dont elle avait reçu l'empreinte. Le lendemain, à la même heure, l'inconnu passa encore mais ne s'arrêta pas. Pourtant, devant la maison Péloueyre, il retint un peu son cheval et ses regards cherchaient la jeune femme entre les volets rapprochés. A tout hasard, il salua. Au repas du soir, M. Jérôme prétendit tenir du curé que le fils Pieuchon allait de mal en pis et que son père avait fait appel à un jeune médecin de la sous-préfecture dont on vantait la méthode: il traitait la tuberculose par la teinture d'iode à «dose massive»; il fallait que le malade ingurgitât des centaines de gouttes diluées dans l'eau. M. Jérôme doutait que l'estomac du fils Pieuchon pût tolérer cette mixture. Chaque jour passa le tilbury et chaque jour il ralentit devant la maison Péloueyre, sans que jamais Noémi poussât les volets. Le jeune docteur saluait cette raie d'ombre où respirait une jeunesse invisible. Le bourg s'intéressait à la cure par l'iode; tous les tuberculeux du canton en usèrent. On assurait que le fils Pieuchon allait mieux. Le printemps fut précoce; une tiède fin de mars désengourdissait le monde. Un soir, Noémi put se déshabiller la fenêtre ouverte. Elle s'y accouda, heureuse et triste, et sans désir de sommeil. Elle était devant la nuit qui, par un travail secret, «révélait» ce visage d'homme dont elle avait subi l'impression. Pour la première fois, elle y arrêta, de propos délibéré, sa pensée: puisque l'étranger la saluait chaque jour sans même l'apercevoir, ne serait-il plus convenable, le lendemain, de pousser les volets et de rendre le salut? Ayant décidé d'agir ainsi, elle en éprouva une émotion si douce qu'elle retarda l'instant de s'étendre sur son lit. En elle, des traits un à un se détachèrent: Les cheveux frisés et noirs entrevus dans la seconde où le jeune inconnu soulevait son chapeau,—le rouge épais des lèvres sous une moustache courte,—le costume de sport où luisait l'agrafe d'un stylo,—pas de cravate, mais une molle chemise de tussor ouverte.

Noémi, toute instinct, mais dressée à l'examen de conscience, fut vite mise en alerte: sa première alarme vint, pendant sa prière, de ce qu'il fallut recommencer chaque oraison: entre Dieu et elle, souriait une figure brune. Au lit, elle en fut obsédée et au réveil, encore toute brouillée de rêves, elle pensa d'abord qu'elle allait le revoir. Durant la messe de ce matin-là, les mains de Noémi ne quittèrent pas son visage. A l'heure de la sieste, lorsque le tilbury ralentit devant la maison Péloueyre, tous les volets du rez-de-chaussée étaient hermétiquement clos.

Ce fut alors que l'exilé reçut à Paris des lettres qui l'étonnèrent, celles où Noémi lui disait: «Je m'ennuie de toi...» En ce temps-là, elle attendait dans la pièce noire que le tilbury fût passé pour entr'ouvrir les volets et se mettre à l'ouvrage. Une après-midi, elle se répéta que le scrupule aussi est un péché: «Je me monte la tête», songeait-elle. Une fois pour toutes, elle se pencherait à la fenêtre, répondrait au salut de l'étranger. Elle crut entendre un bruit de roues et déjà sa main hésitait sur l'espagnolette, mais pour la première fois depuis deux semaines, le tilbury ne passa pas. A l'heure où M. Jérôme prenait sa valériane, Noémi monta chez lui et ne put se défendre de l'avertir que le nouveau docteur n'était pas allé chez les Pieuchon. M. Jérôme le savait: le fils Pieuchon avait eu la veille une rechute et ne supportait plus l'iode. Il vomissait le sang à pleine cuvette, disait le curé. Le printemps est une saison dangereuse aux poitrinaires. On rapportait que le docteur Pieuchon avait eu des paroles très dures pour son confrère qui, sans doute, n'oserait plus reparaître dans le bourg. Noémi reçut un métayer, aida Cadette à plier la lessive. A six heures, elle alla faire son adoration; puis, comme chaque jour, s'arrêta chez ses parents. Mais après le dîner, elle se plaignit de migraine et gagna sa chambre.

Elle mena une vie plus active; ses couvées réussirent. Endimanchée, elle fit les visites annuelles que les dames du bourg échangent avec solennité. Enfin elle entreprit la tournée des métairies. Elle aimait les courses en carriole dans les chemins forestiers que défoncent les charrois. Aux côtés de la jeune femme, le petit-fils de Cadette conduisait le cheval. Les ajoncs tachaient de jaune les fourrés de fougères sèches. Aux chênes, les feuilles mortes frémissaient, résistaient encore à un souffle chaud du Sud. L'exact miroir rond d'une lagune reflétait les fûts allongés des pins, et leurs cimes et l'azur. Aux troncs innombrables, de fraîches blessures saignaient et, brûlantes, embaumaient cette journée. Le chant du coucou rappelait d'autres printemps. Des cahots rejetaient le petit-fils de Cadette contre Noémi et ces deux enfants riaient. Le lendemain la jeune femme se plaignit de courbatures et le régisseur fut prié d'achever la tournée des métairies. Hors la messe, on ne la vit plus jusqu'à ce matin où revint Jean Péloueyre.

XII

Elle l'attendit à la gare: sa robe d'organdi s'épanouissait au soleil. Elle portait des mitaines de fil et, à son cou nu, un médaillon où étaient peints deux amours luttant avec un bouc. Des enfants jouaient à marcher sur un rail. Le petit train siffla bien avant de paraître. Noémi voulait que son émotion fût de la joie. L'absence ayant adouci dans son souvenir les traits de Jean Péloueyre, elle avait comme recréé son époux afin qu'il ne fût plus repoussant et ne gardait de lui qu'une image insidieuse et retouchée. Tel était son désir de l'aimer, qu'elle se crut impatiente d'embrasser ce Jean Péloueyre irréel. Si autour de son doux corps épanoui, le désir avait flotté, caressant en dépit d'elle d'autres visages, Dieu savait que pas une fois elle n'avait consenti même à une pensée trouble. En revanche, elle ne doutait pas que cette grâce lui dût être accordée de voir descendre du train un époux différent de celui dont, le cœur délivré, elle avait salué le départ.

Sur le marchepied d'un wagon de deuxième classe, Jean Péloueyre parut. Non, non, il n'était plus le même. Ses mains affaiblies soutenaient à peine une valise dont le petit-fils de Cadette lestement le débarrassa. Au bras de Noémi, il titubait un peu: «Mais tu es malade, pauvre Jean!» Lui non plus, ne reconnaissait pas cette femme, tant elle avait bénéficié de son absence,—éclatante et fleurissante et, plus encore que naguère dans le parloir du curé, femelle merveilleuse en face du mâle rabougri. Autour du couple, on chuchotait. Jean Péloueyre avait honte à cause de la marchande de journaux, du chef de gare et du facteur: «J'aurais dû t'envoyer la voiture. Pourquoi ne m'as-tu pas écrit que tu étais malade?» Noémi prépara le lit, lava le visage et les mains de Jean Péloueyre, étendit sur la table de chevet une nappe blanche, y disposa les revues qui s'étaient accumulées et qu'elle n'avait pas ouvertes. Jean, comme un enfant pauvre qu'on dorlote, l'épiait de ses vifs petits yeux. M. Jérôme ne voulut pas qu'on appelât le docteur Pieuchon: qu'un autre que lui dans la maison fût malade, c'était ce qui pouvait jeter ce doux hors des gonds. A peine son fils au lit, il se coucha lui aussi, prétendant souffrir de partout, et refusa avec de gros mots les soins de Cadette. Noémi vint le voir, non pour s'informer de sa santé, mais pour obtenir qu'il consentît à la visite du docteur. Il refusa net: Pieuchon ne quittait pas le chevet de son fils infesté de microbes. Si elle tenait à voir un carabin, elle ferait venir le «jeune homme à la teinture d'iode!» Noémi détourna la tête, et dit que ce garçon ne lui inspirait aucune confiance; ne soignait-il pas d'ailleurs tous les tuberculeux de l'arrondissement? M. Jérôme la coupa d'un ton rogue, criant que c'était son dernier mot, et qu'il entendait qu'on ne l'importunât plus. Comme aux plus mauvais jours, il se coucha le nez au mur, poussa à intervalles réguliers d'effrayants soupirs et ces: Ah! Dieu! Dieu!—qui autrefois éveillaient Jean dans le silence de la nuit.

Quand Noémi revint à sa chambre, la bonne y déployait un lit-cage. Jean Péloueyre dont on ne voyait, au centre du traversin, que les yeux brillants de rongeur, les pommettes trop rouges, le nez aigu, balbutia qu'il avait froid dans le grand lit, que toujours il avait préféré dormir à l'étroit, enfin qu'avant qu'un médecin l'ait ausculté, il jugeait imprudent de partager la couche de Noémi. Elle aurait voulu protester, feindre d'être déçue. Elle ne trouva aucun mot, et posa ses lèvres sur le front mouillé de Jean Péloueyre; mais il détourna la tête, ne pouvant supporter la gratitude horrible de ce baiser. La journée ainsi passa calme et triste. Etendu dans sa muette province, il somnolait, ne s'éveillait qu'au tintement d'une petite cuiller contre une soucoupe. Bien qu'il ne fût pas très malade, Noémi le soutenait pendant qu'il buvait et il buvait à lentes gorgées pour sentir plus longtemps ce bras tiède contre son cou. Vint le crépuscule; la cloche de l'église tinta. Ils entendirent dans la cour les hue! dia! du petit-fils de Cadette qui attelait. La porte fut entrebâillée par M. Jérôme, les pieds nus dans des pantoufles, vêtu d'une robe de chambre souillée de remèdes. Honteux de sa colère, il venait se faire pardonner et, affectant de l'inquiétude, prétendit ne pouvoir attendre plus longtemps pour être rassuré: sur son ordre, le petit-fils de Cadette allait quérir le jeune «médecin à la teinture d'iode». Jean Péloueyre protesta; il n'éprouvait rien qu'un peu de fatigue; quelques jours de repos et il n'y paraîtrait plus; le docteur ne comprendrait pas qu'on ait osé le déranger d'urgence...

Assise dans l'ombre, Noémi ne prononçait aucune parole, écoutait le bruit des roues décroître et, sans un tressaillement, sans un sanglot, pleurait. Une giboulée fouetta les vitres, hâta la venue de la nuit et aucun des époux ne demandait la lampe. Cadette vint enfin avec de la lumière et mit le couvert près du lit de Jean. Pendant qu'ils mangeaient, Noémi lui demanda si son travail d'histoire était achevé; il secoua la tête et elle ne lui posa plus de questions. La carriole roula de nouveau dans la cour. Jean Péloueyre dit: «Voilà le docteur.» Noémi se leva et se tint debout loin de la lampe. Elle écoutait comme un orage, s'approcher le grondement d'une voix, des pas dans l'escalier. Cadette ouvrit la porte; il entra. Plus corpulent qu'il n'avait paru à Noémi, c'était ce que dans le pays des Péloueyre, on appelle un beau drôle. Noir de poil, mais le teint couleur de grenade, de ses longs yeux de mule andalouse, sans vergogne déjà il guettait ceux de Noémi, suivant la ligne de son corps avec une méthode lente. Lui aussi avait pensé à elle, lui aussi! N'osant quitter la zone d'ombre, elle frémissait. Cependant il examinait le malade: «Voulez-vous déboutonner votre chemise? Un mouchoir suffira, madame... Comptez trente et un, trente-deux, trente-trois...» La lampe éclairait ces clavicules, ces omoplates, ces côtes,—cette pitoyable misère... Non, l'état de M. Péloueyre n'offrait rien d'alarmant, mais il faudrait surveiller «ses sommets». Il ordonna des fortifiants, des piqûres de cacodylate. Parfois il regardait Noémi. N'allait-il pas croire qu'elle avait cherché à l'introduire dans la maison? C'était si étrange d'obliger un médecin à faire six kilomètres en carriole, le soir, pour ausculter un affaibli! Il ne s'en allait pas et de son accent lourd, se défendait d'avoir jamais prétendu guérir, avec son traitement d'iode, un tuberculeux aussi avancé que le fils Pieuchon. Sa voix traînante, sa voix campagnarde rendait un son mâle et grave. Noémi se sentait épiée par des regards coulés sous des paupières couleur de safran; mais lui ne voyait d'elle qu'un fantôme silencieux. Il en vint à dire que mieux valait prévenir la maladie, que M. Péloueyre était un terrain tout préparé et favorable aux bacilles: «Un terrain, dirais-je, tuberculisable. Feu madame Péloueyre mourut phtisique, n'est-ce pas?» Ce jargon allait mal à cette bouche fraîche, créée pour ne dispenser aucune autre science que des baisers. Il jugeait nécessaire qu'on suivît le malade. Ce disant, il quêtait une invitation à revenir. Comme Noémi demeurait muette, il se leva et demanda avec rondeur si M. Péloueyre souhaitait qu'il renouvelât ses visites,—ne serait-ce que pour lui administrer ses piqûres. «Qu'en penses-tu, Noémi?» Comme elle ne répondait pas, Jean crut qu'elle ne l'avait pas entendu et répéta: «Dis, Noémi, faut-il que monsieur revienne?» Elle prononça enfin: «C'est tout à fait inutile.» Le ton de ce refus était tel que Jean Péloueyre eut peur qu'elle ait froissé le médecin, et il protesta que «le docteur demeurait seul juge». Le gros garçon, sans nul embarras, promit d'accourir au premier appel. Noémi alors prit la lampe et le précéda. Elle descendait vite, sentant ce souffle chaud sur sa nuque. La carriole attendait devant la porte. Le jeune homme y monta sans avoir obtenu un regard. Le petit-fils de Cadette fit claquer sa langue. Une lanterne éclairait la croupe du cheval. Le vent nocturne éteignit la lampe que tenait haut la jeune femme et elle demeura ainsi dans la nuit, au seuil de cette maison morte, écoutant décroître un roulement de carriole. Elle ne dormit pas. Jean Péloueyre, dans le lit de fer, s'agitait, prononçait des paroles confuses. Noémi se releva pour le border, posa sa main sur son front sans l'éveiller, comme elle eût fait à l'enfant qui ne naîtrait jamais.

XIII

Jean Péloueyre, dès le surlendemain, reprit ses habitudes. Il sortait à pas de loup, pendant la sieste de son père, guettait les pies, et, après une station à l'église, rentrait le plus tard possible au gîte. Noémi déjà perdait de son éclat. Jean Péloueyre mesurait ce cerne autour des yeux si tristes et qui ne le regardaient qu'avec une humble douceur. Il avait espéré que son exil du lit nuptial suffirait pour que Noémi pût s'acclimater auprès de lui. Mais l'épouse luttait en désespérée contre son dégoût et cette lutte l'exténuait. Plusieurs fois elle appela Jean Péloueyre la nuit afin qu'il vînt près d'elle, et comme il faisait semblant de dormir, elle se levait, lui donnait des baisers—ces baisers qu'autrefois des lèvres de saints imposaient aux lépreux. Nul ne sait s'ils se réjouirent de sentir sur leurs ulcères ce souffle des bienheureux. Mais Jean Péloueyre, lui, en vint à s'arracher de ces embrassements et c'était lui qui avec horreur criait: «Laissez-moi.»

Les hauts murs des jardins s'échevelèrent de lilas sombres. Les crépuscules eurent l'odeur des seringuas. Dans la lumière déclinante, les hannetons bourdonnaient. Au mois de Marie, le soir, après le chant des litanies, le curé disait: «On recommande à vos prières la réussite à des examens de plusieurs jeunes gens, le mariage de plusieurs jeunes filles, la conversion d'un père de famille, la santé d'un jeune homme en danger de mort...» Tous savaient qu'il s'agissait du fils Pieuchon au plus mal. Les lis de juin fleurirent. Noémi s'étonna de ce que Jean n'emportait plus de fusil dans ses promenades; il dit que les pies le connaissaient trop et que les malignes ne se laissaient plus approcher. Elle craignait que ces courses fussent excessives car il n'en revenait plus, comme autrefois, la figure animée,—mais au contraire abattu et blême. Il prétendit alors que la chaleur le pâlissait. Une nuit, Noémi l'entendit à plusieurs reprises tousser. Elle l'appela à voix basse: «Tu dors, Jean?» Il l'assura qu'il souffrait un peu de la gorge et que ce n'était rien; mais elle devinait son effort pour retenir la toux qui, malgré lui, éclatait. Ayant allumé une bougie, elle vit qu'il était trempé de sueur. Elle le regardait avec angoisse. Les yeux clos, il paraissait attentif à un travail mystérieux en lui. Il sourit à sa femme, et Noémi fut bouleversée par ce sourire si tendre, si calme. Et il dit à mi-voix: «J'ai soif.»

Le lendemain matin, il n'avait pas de fièvre; sa température était même trop basse. Noémi se rassura; elle aurait voulu qu'il ne sortît pas après le déjeuner mais ne put le retenir. L'insistance de Noémi parut déplaire à Jean qui regardait sa montre comme s'il redoutait d'être en retard. M. Jérôme plaisanta: «Elle va croire que tu cours à un rendez-vous!» Il ne répondit rien; son pas hâtif retentit dans le vestibule. Un orage ternissait le ciel. On eut dit que le silence des oiseaux immobilisait les feuillages. Tout ce jour-là, dans l'embrasure de la fenêtre, au rez-de-chaussée, Noémi eut peur. A quatre heures la cloche de l'église tinta à petits coups espacés et la jeune femme se signa parce que quelqu'un entrait en agonie. Elle entendit sur la place une voix qui disait: «C'est pour le fils Pieuchon. Ce matin déjà il a failli passer.» De larges gouttes creusaient la poussière, lui arrachaient son odeur des soirs d'orage. Son beau-père dormant encore, Noémi alla à la cuisine pour parler de Robert Pieuchon avec Cadette. La vieille qui était sourde n'avait pas entendu le glas. Elle dit qu'on aurait des renseignements par «Moussu Jean». Et comme Noémi s'étonnait, Cadette soupira, larmoya: «Elle pensait bien que «la mistresse» ne le savait pas: sans quoi elle aurait empêché «lou praou moussu», faible comme il était, de passer tous ses après-midis avec le fils Pieuchon; et depuis plus d'un mois déjà! Il avait défendu à sa vieille Cadette d'en rien dire à personne. Noémi feignit de n'être pas surprise. Elle sortit; il ne pleuvait plus; un vent poussiéreux bousculait de lourdes nues. Elle alla vers la maison du docteur dont la mort avait déjà clos tous les volets. Jean Péloueyre parut sur le seuil: il clignait ses yeux éblouis, bien que le jour fût comme terni, et n'aperçut pas sa femme. La face terreuse, hors du monde, il allait d'instinct vers l'église où il entra. Noémi le suivait de loin. L'humide fraîcheur de la nef la saisit,—ce froid de terre, ce froid de fosse fraîchement ouverte qui étreint les corps vivants dans les églises que le temps enfonce peu à peu et où l'on accède en descendant des marches. Cette toux dont le bruit l'avait éveillée la nuit précédente, de nouveau Noémi l'entendit, mais, cette fois, répercutée à l'infini par les voûtes.

XIV

Jean Péloueyre avait demandé qu'on descendît son lit dans une chambre du rez-de-chaussée qui ouvrait sur le jardin. Quand il étouffait, on poussait sous la véranda le lit de fer et il regardait le vent rétrécir ou dilater le bleu entre les feuilles. On avait fait venir une sorbetière parce qu'il n'avalait guère, hors le lait cru et froid, qu'un peu de glace parfumée. Son père venait le voir, lui souriait, mais de loin. Peut-être Jean eût-il préféré les ténèbres de la chambre pour y cacher son agonie, mais il avait choisi de mourir au jardin afin que Noémi fût moins exposée à la contagion. Des piqûres de morphine l'assoupissaient. Repos! Repos après ces horribles après-midi au chevet du fils Pieuchon criant de désespoir à cause de ce qu'il quittait à jamais: des soir de noce à Bordeaux, les danses dans des cabarets de banlieue autour d'un orgue mécanique, les randonnées en bicyclette, lorsque la poussière se colle à de maigres cuisses velues et qu'on se crève, et surtout les caresses des filles. Les Cazenave répandirent partout le bruit que l'avarice de M. Jérôme interdisait à son fils le bienfait des climats plus doux et les cures d'altitude. Mais, outre que Jean n'était pas homme à mourir hors du gîte, le docteur Pieuchon professait que contre la tuberculose, rien ne vaut la forêt landaise: il tapissa même de jeunes pins la chambre du malade comme pour une Fête-Dieu et entoura le lit de pots débordants de résine. A bout de science enfin, il fit appeler son jeune confrère, bien qu'il fut dès lors avéré que Jean Péloueyre ne tolérerait plus l'iode «à dose massive». Noémi accueillit le beau garçon avec une indifférence qui n'alla pas jusqu'à ignorer qu'il pâlissait sous son regard ou lorsque leurs mains se touchaient. A chaque rencontre elle savourait cette certitude que rien ne lui était plus au monde que ce gisant—son époux. Mais il se peut aussi qu'au plus obscur de son cœur, elle sentît le jeune mâle solidement harponné et qu'elle ne fût si tranquille que parce qu'elle était assurée de le tirer sur la berge, un jour, vivant et palpitant... Jean Péloueyre défendait à Noémi de l'embrasser, mais il acceptait l'imposition de sa main fraîche sur son front. Croyait-il maintenant qu'elle l'aimait? Il le croyait et disait: «Soyez béni à jamais, mon Dieu, qui, avant que je meure, m'avez donné l'amour d'une femme...» Et comme autrefois dans ses courses solitaires il ruminait indéfiniment le même vers, aujourd'hui, quand il se sentait las de son chapelet et pendant que Noémi tenait son poignet, comptant les pulsations, il répétait à mi-voix le cri de Pauline: Mon Polyeucte touche à son heure dernière, et souriait. Non qu'il se crût un martyr. Toujours on avait dit de lui: «C'est un pauvre être.» Et jamais il n'avait douté qu'il en fût un. Le regard en arrière sur l'eau grise de sa vie l'entretenait dans le mépris de soi. Quelle stagnation! Mais sous ces eaux dormantes avait frémi un secret courant d'eau vive, et voici qu'ayant vécu comme un mort, il mourait comme s'il renaissait.

Un soir, le curé et le docteur Pieuchon s'étant attardés dans le vestibule, Noémi les rejoignit et amèrement leur demanda compte de leur silence: pourquoi ne l'avaient-ils pas avertie des stations quotidiennes de Jean au chevet d'un phtisique? Le docteur baissait la tête, s'excusait sur ce qu'il ne connaissait pas l'état de M. Jean. D'une charité sans borne, comment se serait-il étonné d'un dévouement qu'il pratiquait lui-même et dont son fils était le bénéficiaire? Le curé se défendit plus vivement: Jean Péloueyre avait exigé le silence; envers ses dirigés, un directeur doit pousser la discrétion jusqu'au scrupule: «Mais c'est vous, monsieur le curé, c'est vous qui avez voulu ce fatal voyage à Paris.—... Moi seul, Noémi?» Elle s'appuya contre le mur, élargissant du doigt une éraflure dans le plâtre peint en faux-marbre. On entendait tousser dans la chambre. Les savates de Cadette traînèrent. Le Curé dit encore: «J'ai agi après avoir prié, Noémi. Il faut adorer les voies de Dieu.» Il enfila sa douillette. Mais, dans le secret, il était la proie de sentiments contraires, et, au long de ses insomnies, pleurait sur Jean Péloueyre; en vain se répétait-il que le malade avait testé en faveur de Noémi, et que c'était l'intention de M. Jérôme, après la mort du pauvre enfant, de donner la maison et le plus possible de son bien à la jeune femme,—à condition qu'elle ne se remariât pas. Le curé, homme scrupuleux mais trop enclin à entrer dans le destin des autres, interrogeait son cœur. Il n'avait pas douté que ce mariage dut être heureux,—et sub specie æterni, n'en fallait-il admirer la réussite? Quel était son gain en cette affaire? Bon pasteur, il n'avait eu souci que de son troupeau. Le curé, chaque fois qu'il se jugeait, se renvoyait absous, mais ne se lassait pas de rouvrir son procès. Il redoutait d'avoir perdu le discernement de l'injuste et du juste, et n'en revenait pas d'hésiter sur la valeur de ses actes. Humilié, il pontifia moins: pour célébrer sa messe quotidienne, il ne défit plus la queue de sa soutane et renonça au chapeau tricorne qui le distinguait de ses confrères. Toutes ses petitesses, une à une, se détachaient de lui. Il reçut sans joie la nouvelle que, bien qu'il ne fût pas curé-doyen, l'évêché lui octroyait le droit de porter le camail sur son surplis. Comment avait-il pu tenir à ces misères, lui, le gardien des âmes? Rien ne lui était plus, à cette heure, que de démêler sa part dans ce drame: avait-il été l'instrument docile de Dieu? ou le, pauvre curé de campagne s'était-il substitué à l'Etre infini?

Cependant, chaque soir, sur la route gelée, une carriole emportait le jeune docteur. A travers les cimes serrées des pins, le clair de lune filtrait, mal retenu par les branches jointes. Les têtes rondes et sombres planaient dans le ciel comme un vol immobile. Plusieurs fois, à quelques cents mètres du cheval, de courtes ombres de sangliers, d'un talus à l'autre, traversèrent. Les pins s'écartaient autour d'un nuage au ras du sol qui recélait une prairie. La route fléchissait et l'on entrait dans l'haleine glacée d'un ruisseau. Le jeune homme, sous sa peau de bique, isolé dans l'odeur du brouillard et de sa pipe, ne savait pas qu'il y eût, au-dessus des pins, les astres. Son nez ne se levait pas plus de la croûte terrestre que le museau d'un chien. Et quand il ne songeait pas au feu de la cuisine où tout à l'heure il se sécherait, et à la soupe dans quoi il verserait du vin, sa pensée s'attachait à cette Noémi si proche de sa main et qu'il n'avait jamais touchée. «Pourtant, se disait ce chasseur, je ne l'ai pas ratée; elle est blessée...» Son instinct l'avertissait quand le gibier féminin était forcé, demandait grâce. Il avait entendu le cri de ce jeune corps. Combien en avait-il possédé de femmes, défendues, mariées à des hommes et non à un débris comme ce Péloueyre! Atteinte et plus qu'une autre démunie, cette Noémi serait-elle seule inaccessible? Tant que durerait l'agonie du mari, sans doute obéissait-elle à une pudeur; mais avant que son époux fût très malade, qui donc avait retenu cette perdrix à demi fascinée? Quel aimant plus fort l'attirait dans l'ombre, loin de la lampe? Un autre amour? Il ne croyait pas qu'elle fût dévote; cette espèce-là, le jeune docteur pensait la bien connaître: il avait dû déjà se mesurer avec le curé pour la conquête d'une ouaille. La dévote joue, se passe un péché véniel, tourne autour du feu, se brûle un pied, et à la dernière seconde glisse entre les doigts, comme ramenée, par un fil invisible, au confessionnal. Il fit des plans pour quand Jean Péloueyre aurait «clampsé». Il se disait: «Je l'aurai.» Et il riait, possédant la patience du Landais qui chasse à l'affût.

Vers ce temps-là, les personnes pieuses du bourg qui, au milieu du jour, entraient à l'église et s'y croyaient seules, tressaillaient au bruit d'un soupir dans le chœur: presque tous ses instants de liberté, le curé les vivait dans cette ombre, devant son juge. Là seulement il goûtait la paix, non pas celle que donne le silence des églises de campagne ténébreuses et comme immergées, mais cette paix que rien au monde ne donne. Le prêtre concevait qu'il y avait loin du petit être chétif, de ce Jean Péloueyre à peine capable, aux veilles de grandes fêtes, de frotter les cristaux des lustres et de ramasser les longues mousses dont les dames faisaient des guirlandes,—qu'il y avait loin du tueur de pies à ce mourant qui donnait sa vie pour le salut de plusieurs. Le curé s'abîmait devant Celui dont le secret est de rendre semblables à Dieu, des esclaves.

XV

Pour Jean Péloueyre suffoquant, l'été s'était adouci. En septembre, de fréquents orages roussirent les feuilles. Le petit-fils de Cadette portait au malade les premiers cèpes et leur odeur de terre sylvestre, le distrayait avec les ortolans capturés au petit jour: il les engraisserait dans le noir et les servirait à moussu Jean après les avoir étouffés dans un vieil armagnac. Des vols de ramiers présageaient un hiver précoce: bientôt on monterait les appeaux à la palombière... Toujours Jean Péloueyre avait aimé l'approche de l'arrière-saison, cet accord secret avec son cœur des champs de millade moissonnés, des landes fauves connues des seules palombes, des troupeaux et du vent. Il reconnaissait quand, à l'aube, on ouvrait la fenêtre pour qu'il respirât mieux, le parfum de ses tristes retours de chasse aux crépuscules d'octobre. Mais il ne lui fut pas donné d'attendre en paix le passage: Noémi ne savait pas que l'on doit le silence aux mourants; et de même qu'autrefois elle n'avait pu lui céler son dégoût, elle ne savait aujourd'hui lui faire grâce de ses remords. Elle mouillait de larmes sa main, insatiable de pardon. Vainement lui disait-il: «C'est moi seul qui t'ai choisie, Noémi ... moi seul qui n'ai pas eu souci de toi...» Elle secouait la tête, ne voyait rien, hors ceci que Jean mourait pour elle: qu'il était noble et grand! qu'elle l'aimerait s'il guérissait! Elle lui rendrait au centuple cette tendresse dont elle fut si avare. Comment Noémi aurait-elle su que d'un Jean Péloueyre à peine convalescent, elle eût déjà commencé de se déprendre, et qu'il fallait qu'il touchât à son heure dernière pour qu'enfin elle le pût aimer? C'était une très jeune femme ignorante et charnelle et qui ne connaissait pas son cœur. Mais ce cœur de désir était sans ruse et soumis à Dieu. Gauchement, elle exigeait du moribond le mot qui l'eût délivrée de son remords. Après de tels débats, il perdait cœur, et souhaitait de ne pas demeurer seul avec elle; il l'eut été souvent (car M. Jérôme était cloué au lit par tous ses maux conjurés); mais que le jeune docteur montrait donc de dévouement! Jean Péloueyre s'étonnait de l'étrange fidélité d'un inconnu. Incapable de soutenir une conversation, du moins il jouissait de cette présence.

Une après-midi, à la fin de septembre, il s'éveilla d'une longue somnolence et aperçut, dans un fauteuil, près de la fenêtre, Noémi, la tête renversée par le sommeil, écouta ce souffle d'enfant calme, referma les yeux. Au bruit de la porte, il les rouvrit: le docteur entrait doucement; Jean fut lâche devant l'effort d'une seule parole d'accueil et feignit de dormir. Les souliers de chasse du jeune homme craquèrent. Puis plus rien: un silence qui incita Jean Péloueyre à voir. L'ami inconnu, près de la jeune femme assoupie, se tenait debout. Non pas d'abord incliné vers elle, imperceptiblement il se pencha, et sa forte main velue tremblait... Jean Péloueyre ferma les yeux, entendit la voix basse de Noémi: «Ah! pardonnez-moi... Vous m'avez surprise, docteur; je dormais un peu, je crois... Notre malade est abattu aujourd'hui... Le temps est si accablant! Voyez: les feuilles ne remuent pas...» Le docteur répondit que pourtant le vent soufflait du sud-ouest; et Noémi: «Le vent d'Espagne nous portera l'orage...» L'orage, c'était ce garçon pâle et furieux de désir et de qui les yeux paraissaient «chargés» comme le ciel. Noémi se leva, vint vers Jean, et mit ce lit de fer entre elle et l'homme qui la couvait du regard. Il balbutia: «Il faudrait vous ménager, madame, dans son intérêt même.—Oh! Moi, je résiste à tout; je trouve la force de manger et de dormir comme une bête... Comment font ceux qui meurent de chagrin?» Ils s'assirent loin l'un de l'autre. Jean Péloueyre semblait sommeiller toujours et sans remuer les lèvres, se chantait à lui-même, en marquant la césure: Mon Péloueyre touche à son heure dernière...

Comme si l'arrière-saison l'eût retenu dans un embrassement, dans ses voiles et dans son odeur de larmes, il étouffa moins, se nourrit un peu: ce furent pourtant ses jours de plus grande souffrance. Au bord de la mort, mais vivant, s'il ne doutait pas de Noémi,—lorsqu'il entrerait dans la ténèbre, avec quoi se défendrait-il contre ce jeune homme qui était beau? L'ombre misérable d'un mort ne sépare pas ceux qui furent prédestinés à s'aimer. Rien ne parut de ses affres; il serrait la main du docteur, lui souriait. Ah! qu'il aurait voulu vivre pourtant afin de le vaincre et d'être préféré! Quelle sombre folie lui avait donc inspiré le désir de la mort? Même sans Noémi, même sans femme, il fait si bon boire l'air et la caresse du vent de l'aube l'emporte sur toutes caresses... Trempé de sueur, et dans le dégoût de son odeur de malade, il regardait le petit-fils de Cadette qui, par la fenêtre ouverte, lui tendait la première bécasse de la saison... O matinées de chasse! Béatitude des pins aux cimes ternes et grises dans l'azur, pareils aux humbles qui seront glorifiés! Alors, au plus épais de la forêt, une coulée verte d'herbages, d'aulnes et de brume dénonçait l'eau vive que l'alios colore d'ocre. Les pins de Jean Péloueyre forment le front de l'immense armée qui saigne entre l'Océan et les Pyrénées; ils dominent Sauternes et la vallée brûlante où le soleil est réellement présent dans chaque graine de chaque grappe... Avec le temps, Jean Péloueyre eut été moins soucieux de son cœur parce que toute laideur comme toute beauté se perd dans la vieillesse; et il aurait eu cela, du moins, les retours de la chasse, les champignons ramassés. Les étés d'autrefois brûlent dans les bouteilles d'Yquem et les couchants des années finies rougissent le Gruau-Larose. On lit devant le grand feu de la cuisine, entouré de landes pluvieuses... Cependant Noémi disait au docteur: «Ce n'est pas la peine que vous reveniez demain...» Il répondait: «Si! Si! Je reviendrai...» Noémi comprenait-elle? Se pouvait-il qu'elle ne comprît pas? S'était-il jamais déclaré? Jean Péloueyre mourrait-il sans voir l'issue de cette lutte à son chevet? On eût dit que quelqu'un ayant connu que le pauvre enfant se détachait du monde sans souffrir assez, à la hâte tressait des liens tels qu'il ne les pût briser qu'en un immense effort. Pourtant, un à un, tous se rompirent jusqu'à sa rechute dernière: ses passions s'éteignirent avant lui et vint le jour où il put donner à tous le même sourire, la même gratitude sans nuance. Ce n'étaient plus des vers qu'il répétait, mais des paroles comme celles-ci: «C'est Moi. Ne craignez point...»

Les pluies de l'hiver finissant enserrèrent la chambre ténébreuse. Pourquoi se demandait-on si Jean Péloueyre souffrait, puisque sa souffrance était une joie? De la vie, il ne percevait plus que les chants des coqs, des cahots de charrette, des appels de cloche, ce ruissellement indéfini sur les tuiles, et, la nuit, des sanglots de rapaces oiseaux, des cris de bêtes assassinées. Sa dernière aube toucha les vitres. Cadette alluma un feu dont la fumée résineuse emplit la chambre. Cette haleine des pins incendiés que si souvent, dans les étés torrides, la lande natale lui souffla au visage, Jean Péloueyre la reçut sur son corps expirant. Les d'Artiailh prétendaient savoir qu'il entendait encore mais qu'il ne voyait plus. M. Jérôme, en sa robe souillée de remèdes, était debout contre la porte, un mouchoir sur la bouche. Il pleurait. Cadette et son petit-fils s'agenouillèrent dans l'ombre. La voix du prêtre, avec des paroles propitiatoires, semblait forcer des vantaux invisibles: Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout-puissant, qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant qui a souffert pour vous; au nom de l'Esprit Saint qui est descendu sur vous; au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trônes et des Dominations; au nom des Principautés et des Puissances... Noémi le contemplait ardemment, se disant en elle-même: «Il était beau...» Les gens du bourg confondirent le glas de son agonie avec l'Angelus du matin.

XVI

M. Jérôme se coucha. Les miroirs où si souvent Jean Péloueyre avait contemplé sa pauvre mine, furent voilés de linge. On habilla son corps comme pour la grand'messe: Cadette le coiffa même d'un feutre et lui mit un paroissien entre les mains. La cuisine se remplit d'une rumeur de fête parce qu'il y aurait quarante personnes à la salle à manger. Des métayères hurlèrent autour du char, pareilles aux antiques pleureuses. C'était la première fois que le curé faisait une seconde classe. On distribua une paire de gants et un sou enveloppé de papier à tous les invités. Il plut pendant le service, mais une éclaircie dura jusqu'au retour du cimetière. Jean Péloueyre attendit dans la terre la résurrection des morts, dans ce sable sec et qui momifie et embaume les cadavres; Noémi Péloueyre s'ensevelit dans le crêpe pour trois ans. Son grand deuil la rendit, à la lettre, invisible. Elle ne sortait qu'à l'heure de la messe et s'assurait, avant de traverser la place, qu'il n'y eût personne. Même quand vinrent les premières chaleurs, un col liseré de blanc serra son cou. Certaines critiques l'obligèrent à refuser une robe d'un noir trop soyeux, trop brillant. Vers ce temps-là le bruit se répandit de la conversion du jeune docteur: on le signala à la messe, dans la semaine. Il y paraissait entre deux visites. Le curé, si on sollicitait son avis sur un événement si consolant pour un pasteur, souriait de sa bouche sans lèvres et comme cousue, mais ne disait mot. Peut-être avait-il perdu de son autorité et de sa force de persuasion, car il ne put obtenir de M. Jérôme que la clause fût effacée de ses dernières volontés qui obligeait Noémi à ne pas se remarier. Il échoua de même lorsqu'il insista pour adoucir les rigueurs d'un deuil dont il blâmait l'excès. M. Jérôme se glorifiait d'appartenir à une famille où les veuves ne quittaient jamais le noir et les d'Artiailh montrèrent beaucoup de zèle à maintenir Noémi dans cet ensevelissement. C'est pourquoi, en ces aubes d'hiver où l'église est si sombre, le jeune docteur ne discernait pas plus la veuve dans son ténébreux nuage qu'elle-même ne voyait son époux à travers la dalle scellée que touchaient chaque jour ses genoux. A peine entrevit-il, parfois, la clarté d'un visage brillant de jeunesse en dépit du jeûne des matins de communion et d'une vie cloîtrée. Au lendemain de la messe d'anniversaire, lorsqu'il fut connu de tout le bourg que Noémi Péloueyre ne rejetterait pas son voile, les sentiments chrétiens du docteur fléchirent. Il ne négligea pas que l'église, mais aussi ses malades. Le vieux Pieuchon avait entendu dire de son jeune confrère qu'il buvait, et même qu'il se levait la nuit pour boire. M. Jérôme ne s'était jamais si bien porté et sa bru connut des loisirs; elle s'occupait du domaine, mais les pins n'exigent guère de surveillance. Sa piété solide, régulière, était courte et peu soutenue de lectures. A peine capable de méditation, elle s'attachait surtout aux formules. Comme il n'est guère de pauvres au pays de la résine, et qu'on a tôt fait de grouper, une fois dans la semaine, autour d'un harmonium, le troupeau bêlant des enfants de Marie, que restait-il à Noémi, sinon, selon l'usage des Landaises, de se divertir sans excès avec la nourriture? Dès la troisième année de son deuil, Noémi épaissit et le docteur Pieuchon dut lui ordonner de marcher une heure chaque jour.

Une après-midi à l'époque des premières chaleurs, elle alla jusqu'à la métairie nommée Tartehume, et, accablée, se laissa choir sur le talus. Autour d'elle, les genêts bourdonnaient d'abeilles et des taons, des mouches plates, sorties des brandes, piquaient ses chevilles. Noémi sentait battre son cœur comprimé de personne forte, et ne pensait à rien qu'à cette poussiéreuse route qu'une récente coupe de pins livrait tout entière au feu du ciel et où, pour le retour, elle devrait parcourir encore trois kilomètres. Elle éprouvait que les pins innombrables, aux entailles rouges et gluantes, que les sables et les landes incendiées la garderaient à jamais prisonnière. En cette femme inculte et sans intelligence s'éveillait confusément le débat qui avait déchiré Jean Péloueyre: N'était-ce pas cette terre de cendre, cette vie érémitique qui obligeait une malheureuse mourant de soif à hausser la tête, à se tendre toute vers le rafraîchissement éternel? Elle essuyait avec son mouchoir bordé de noir ses mains moites et ne regardait rien que ses souliers poudreux et le fossé où des fougères naissantes s'ouvraient comme des doigts. Pourtant elle leva les yeux, reçut au visage cette odeur de pain de seigle qui était l'haleine de la métairie, et brusquement fut debout, tremblante: un tilbury qu'elle reconnut était arrêté devant la maison. Que de fois, entre les volets rapprochés d'une fenêtre, avait-elle regardé luire ces essieux avec plus d'amour que des étoiles! Elle secoua sa robe pleine de sable;—des charrois cahotaient; un geai cria; Noémi, dans un nuage de mouches plates, demeurait immobile les yeux sur cette porte qu'un jeune homme allait ouvrir. Bouche bée et la gorge gonflée, elle attendait, elle attendait—humble bête soumise. Lorsque s'entrebailla la porte de la métairie, ses regards fouillèrent l'ombre où se mouvait un corps; une voix familière ordonnait en patois d'énormes doses de teinture d'iode... Il parut: le soleil alluma chaque bouton de sa veste de chasse; le métayer tint le cheval par la bride; il disait qu'on était à la saison la plus dangereuse pour les incendies: tout est encore sec, rien ne verdit sous bois et les landes ne sont plus inondées... Le jeune homme rassembla les rênes. Pourquoi Noémi reculait-elle? Une force suspendait son élan vers celui qui s'avançait, la tirait en arrière. Elle s'enfonça dans les brandes plus hautes qu'elle; les ronces écorchaient ses mains. Un instant elle s'arrêta, attentive à un roulement de voiture sur la route qu'elle ne voyait plus. Sans doute, fuyant ainsi, songeait-elle que le bourg n'accepterait pas sans cris qu'elle déchût de son rang de veuve admirable, et qu'une clause du testament de M. Jérôme empêcherait toujours les d'Artiailh de consentir à ce que Madame d'Artiailh appelait «un bête de mariage». Mais de tels obstacles, l'instinct de Noémi ne les eût-il balayés, si ne l'avait pas jugulée une autre loi plus haute que son instinct? Petite, elle était condamnée à la grandeur; esclave, il fallait qu'elle régnât. Cette bourgeoise un peu épaisse ne pouvait pas ne se pas dépasser elle-même: toute route lui était fermée, hors le renoncement. Dès cette minute-là, dans la pignada pleine de mouches, elle connut que sa fidélité au mort serait son humble gloire et qu'il ne lui appartenait plus de s'y soustraire. Ainsi courut Noémi à travers les brandes, jusqu'à ce qu'épuisée, les souliers lourds de sable, elle dût enserrer un chêne rabougri sous la bure de ses feuilles mortes mais toutes frémissantes d'un souffle de feu,—un chêne noir qui ressemblait à Jean Péloueyre.

La Motte, Vémars, juillet;

Johannet, Saint-Symphorien, septembre 1921.