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Le baiser au lépreux

Chapter 7: IV
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About This Book

The narrative observes a small domestic circle whose routines of reading, visits, and everyday ritual expose latent tensions, moral scruples, and fragile health. Quiet scenes of contemplation and constrained conversation reveal self-doubt, memory, and a deep attachment to books; an abrupt illness and death disturb apparent tranquility and prompt mournful reflection. The text alternates intimate episodes with reflective interludes and prefatory tributes to examine conscience, the consolations of literature, and the uneasy gap between outward decorum and inward unrest.

The Project Gutenberg eBook of Le baiser au lépreux

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Title: Le baiser au lépreux

Author: François Mauriac

Release date: March 5, 2016 [eBook #51372]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by Winston Smith. Images from the Internet Archive.

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BAISER AU LÉPREUX ***

LE BAISER AU LÉPREUX


«LES CAHIERS VERTS»

PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE DANIEL HALÉVY

LE BAISER AU LÉPREUX

PAR
FRANÇOIS MAURIAC

précédé d'une lettre de DANIEL HALÉVY a FRANÇOIS MAURIAC et d'un hommage de J.-J. THARAUD à HENRI GENET.

PARIS

BERNARD GRASSET, ÉDITEUR

61, RUE DES SAINTS-PÈRES, PARIS, 6e

1922


CE HUITIÈME CAHIER, LE PREMIER DE L'ANNÉE MIL NEUF CENT VINGT-DEUX, A ÉTÉ TIRÉ A SIX MILLE SEPT CENT TRENTE EXEMPLAIRES DONT TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERT LUMIÈRE NUMÉROTÉS DE I A XXX; CENT EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS DE XXXI A CXXX, ET 6.600 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ BOUFFANT NUMÉROTÉS DE 131 A 6.730.

1,541


LETTRE A FRANÇOIS MAURIAC

Vous m'avez demandé, mon cher Mauriac, une préface pour votre conte. Non, vous ai-je répondu, à quoi bon? Un conte se lit, se donne à lire; on le rejette ou l'apprécie, et cela dit tout. Si des considérations critiques l'accompagnent, elles ne pourront qu'encombrer, qu'indisposer le lecteur. Sur moi du moins elles feraient cet effet.

Mais écoutez; puisque vous avez eu cette idée d'une sorte de préliminaire à votre récit, laissez-moi vous faire une proposition: elle est un peu sévère, je crois que vous l'agréerez pourtant.

Nous venons de perdre un ami que nous estimions tous pour son amour des lettres. Il n'avait jamais beaucoup écrit, il écrivait de moins en moins. Mais il lisait de plus en plus, il lisait admirablement. Il avait la sévérité, la bienveillance, les qualités exquises. S'il vivait aujourd'hui, je me ferais une fête de lui porter votre conte et de lui dire: «Lisez cela, Genet, je vous prie; et quand vous l'aurez lu vous m'en direz votre pensée.» De cette pensée, j'ose être sûr.

Vous ne le connaissiez pas. Il était votre aîné, et menait une vie fort discrète. Mais je vous l'ai décrit tout entier en vous le qualifiant d'un mot: il était un lecteur. Un lecteur: il faut sans doute être du métier pour savoir ce que signifie pour l'homme qui écrit le comparse invisible qui va le lire et l'écouter; un lecteur: c'est un peu notre affaire de chercher, de rassembler ici tous ceux de cette race... Là-dessus, et sur Henri Genet lui-même, j'en dirais long, si je ne m'en trouvais par ailleurs dispensé. Tharaud, près de son corps, dans cette chambre studieuse aux murs chargés de livres et décorés d'estampes d'où on allait l'emporter devant nous, Tharaud, son ami de toujours, a dit les meilleures paroles. Je les lui ai demandées, il me les a données. Les voici, vous les lirez.

Je vous demande donc, mon cher Mauriac, que vous me laissiez écrire en tête de ce Cahier le nom d'Henri Genet, lettré parfait, lecteur parfait, ami parfait. Je ne saurais, en vérité, vous mieux témoigner le cas que je fais de votre jeune talent.

DANIEL HALÉVY.


HOMMAGE A HENRI GENET

à Madame HENRI GENET.

C'était dimanche soir. Il était en train de lire. Le livre lui tombe des mains. Vous, chère amie, vous accourez, et déjà il n'était plus. Hélas! au long de ces dernières années, que d'amis nous avons vu disparaître, et de quelle mort soudaine! Mais à la guerre, nous étions tous entourés par la mort, quand elle prenait l'un de nous, on s'inclinait sans colère, sans reproche, sans étonnement. Ici, après la tempête, dans la quiétude retrouvée, quand toutes les vies se refont, quand la sienne était si douce, si remplie d'un absolu bonheur près de vous qu'il adorait et qui lui rendiez si bien tout l'amour qu'il avait pour vous, cette irruption du malheur dans la paix de votre maison, cela a quelque chose de révoltant et de sauvage que notre cœur ne peut accepter. Et cependant, quand nous réfléchissons, notre stupeur s'émousse et nous comprenons bien que nous devons l'ajouter, lui aussi, à la longue liste de ces amis si chers que la guerre nous a pris. Il s'est usé dans ces relèves de Verdun, où ses hommes le voyaient tomber deux et trois fois, à bout de force et se relevant toujours avec cette volonté de faire très simplement, mais fermement, ce qu'il devait. Depuis ces mauvais jours, sa santé profondément altérée avait pu nous faire illusion. L'an passé, en Bretagne, son organisme ranimé par le doux air de la Rance, la tendresse et l'amitié, semblait avoir surmonté les maléfices qui nous avaient inquiété. Une occupation de son goût et bien adaptée à son esprit paraissait de nature à compléter sa guérison. Il ne ressentait plus ces malaises qui, un moment, avaient jeté leur ombre sur votre bonheur à tous les deux, et ce retour à la vie l'enchantait. Hier encore, il vous disait, chère amie, que jamais il n'avait pris tant de plaisir à marcher dans Paris, dans l'allégresse de ces beaux froids d'hiver. Il n'y avait là qu'une illusion, une tromperie de la nature pour rendre notre chagrin plus amer. L'usure secrète était trop grande; la guerre n'était pas encore finie; les maléfices continuaient leur travail; et l'autre soir son destin est venu le surprendre dans sa rêverie habituelle, un volume à la main, sous la paisible lumière de sa lampe, dans sa veste de velours, de vieil ami des livres. Je ne sais quoi de mystérieux a posé la main sur son cœur et n'a pas voulu lui permettre de finir la page commencée.

Dans cette chambre qu'il va quitter pour toujours, il est encore au milieu de son petit univers. Voici ses livres que depuis sa jeunesse, depuis que nous nous connaissons, je l'ai vu rassembler, un par un, avec un goût si parfait, et sur lesquels il s'est penché avec une sensibilité exquise. Il a réuni là, pour en faire sa compagnie ordinaire, tout ce que la pensée de notre race a produit de plus délié et de plus vigoureux. Au jour le jour, il lisait les œuvres périssables, incertaines, dont le mérite est difficile à saisir. Il ne les conservait pas toutes; mais si vous regardiez ces rayons, vous seriez frappé de voir avec quelle sûreté et quelle juste divination du talent il a su retenir, dans cette immense production mouvante, ce qu'il y avait de meilleur. Et aujourd'hui, pour lui dire un dernier mot d'amitié, toutes les pensées de ses livres se penchent sur lui, avec nous; nous les sentons qui nous pressent et associent à nos tristesses leur grave musique silencieuse.

Ce qui distinguait notre ami, c'était une modestie excessive. Personne ne s'est plus méfié de lui-même. Que de fois, par exemple, je l'ai poussé à écrire les récits qu'il me faisait de sa vie de collège—une vie de petit pensionnaire, qui sortait rarement, et où son besoin de tendresse ne trouvait guère son compte. C'était des récits étonnants de sensibilité et de grâce, où il faisait surgir, d'une poussière de cour de lycée, tant de vieilles figures, que j'avais connues moi aussi, mais qui s'étaient effacées de mon esprit. Sa mémoire à lui les gardait avec toute la force que donne au souvenir une tendre imagination de petit enfant prisonnier. Sur notre chemin d'écolier, depuis les courants d'air de la porte jusqu'aux salles silencieuses et bien aérées, où glissaient les chaussons des bonnes sœurs, c'était tout un petit monde un peu fêlé par le temps, portant sur lui déjà un parfum d'humanité disparue, qu'il animait d'une verve charmante. Rien qu'en s'écoutant lui-même il eût écrit, j'en suis sûr, quelque chose de comparable, mais dans le registre de la tendresse, enfant de Jules Vallès, qui était un de ses livres de prédilection.

Perdu dans l'admiration des autres, il achevait de laisser tout à fait ce très peu de confiance qu'il s'accordait à lui-même; et quelquefois, surpris de ne sentir en lui que complaisance et générosité pour la pensée d'autrui, il se demandait: Quelle est donc mon utilité? que fais-je ici, et à quoi bon?... Je vais te le dire, cher ami.

Tu remplissais parmi nous un rôle, qui ne peut être tenu que par de rares esprits. Dans un monde tourmenté par le souci quotidien ou la poursuite de très vulgaires plaisirs, tu étais celui qui maintient le goût passionné de la lecture et de la méditation; tu étais celui qui accueille les pensées qui se forment à tous les points de l'horizon; le lecteur inconnu, auquel tout artiste s'adresse; le confident et le soutien de travaux et de rêveries qui, si tu n'existais pas, se renonceraient vite elles-mêmes. Sans le savoir, seul dans ta chambre, ton émotion ou ton sourire ont rassuré mainte inquiétude. S'il n'y avait pas des esprits comme le tien, il n'y aurait bientôt plus de littérature véritable. On n'écrirait que pour la rue, et l'art n'est fait, en vérité, que pour l'étroit espace d'une chambre fermée, où règne un homme comme toi.

Ah! comme tu avais tort, cher ami, de te désespérer parfois! Ton rôle magnifique, tu ne le voyais pas. C'était d'entretenir, par mille voies que nous ne pouvons discerner, des enthousiasmes qui, autrement, finiraient par mourir dans un silence glacé.

Pour nous, tes vieux amis, nous n'avons guère écrit de pages sans avoir pensé à toi. Dans tous les endroits du monde où nous sommes passés, l'idée de t'amuser un jour du spectacle de notre plaisir nous a toujours accompagnés. Et quand nous songions à Paris, c'était très vite ton visage, si loyal et si fin, qui nous apparaissait. Qu'est-ce que Paris, de loin? Quelques esprits, quelques clous d'or sur une poussière lumineuse. Tu étais un de ces clous d'or auxquels nous suspendions nos rêves. Toi, le moins assuré, plus défiant des hommes pour toi-même, tu avais le secret de nous donner confiance en nous.

Ma chère Hélène, que de soirées vous avez passées dans cette pièce à écouter Henri vous lire les livres qu'il aimait, sa belle voix et le sentiment si juste qu'il avait de toutes les nuances d'un texte. Lire une belle chose à voix basse, pour lui ce n'était pas assez. Un mot n'était un mot que lorsqu'il faisait vibrer dans l'air son timbre musical, et que vous l'enrichissiez, au passage, de votre émotion féminine. Hélas! nous ne verrons plus les mots et les pensées se former sur ses lèvres, qui, plus encore que ses yeux, étaient l'expression de son visage. Il y a un triste bonheur à regarder jusqu'au fond de son chagrin.

L'heure est venue maintenant d'accompagner notre ami jusqu'à ce beau jardin funèbre, qu'il a toujours beaucoup aimé. Bien des fois, dans le temps où nous habitions ensemble le haut quartier de Montrouge, nous nous sommes penchés avec lui pour regarder, à la fenêtre, le grand espace de pierres et de verdures qui s'étendait sous nos yeux. Au milieu des hauts immeubles qui l'enveloppent de toutes parts, nous saisissions d'un regard sans tristesse ce grand lieu calme, blanc et vert, qui à certains jours et sous certaines lumières prenait un si bel air oriental. Henri l'aimait, et très souvent il en faisait sa promenade. Romantique passant, comme on n'en voit plus guère, où allait-il, parmi la foule des tombes inconnues, avec ce bouquet de deux sous, acheté à la petite marchande? Il allait, suivant son humeur et la couleur du temps, chez Baudelaire ou chez Sainte-Beuve, pour leur offrir la fleur de poésie. Touchante offrande, geste antique qu'il accomplissait avec un sourire des lèvres et tout le sérieux de son cœur.

Et nous aussi, mon Henri, nous t'apporterons notre petit bouquet. Les jours où quelque grand enthousiasme, une phrase, un tableau, un beau vers ou quelque belle action des hommes aura mis dans notre esprit ce frémissement qui t'était familier, nous prendrons, à notre tour, le chemin du Montparnasse et nous viendrons t'apporter en offrande le chaud mouvement de notre cœur.

Je voudrais vous parler encore pour retenir plus longtemps notre ami parmi nous; je voudrais trouver le mot magique, qui suspende le temps. Lui, maintenant, il le saurait peut-être. Mais nous, pour quelques jours encore, nous ne sommes que de pauvres hommes, et qui ne savons rien...

Du courage, ma chère Hélène! Que le sentiment du bonheur complet, absolu, que vous avez donné à votre cher mari vous soutienne; et appuyez fortement votre détresse sur la douleur de vos amis.

J.-J. THARAUD.


A LOUIS ARTUS

son admirateur et son ami

F. M.


I

Jean Péloueyre, étendu sur son lit, ouvrit les yeux. Les cigales autour de la maison crépitaient. Comme un liquide métal la lumière coulait à travers les persiennes. Jean Péloueyre, la bouche amère, se leva. Il était si petit que la basse glace du trumeau refléta sa pauvre mine, ses joues creuses, un nez long, au bout pointu, rouge et comme usé, pareil à ces sucres d'orge qu'amincissent, en les suçant, de patients garçons. Les cheveux ras s'avançaient en angle aigu sur son front déjà ridé: une grimace découvrit ses gencives, des dents mauvaises. Bien que jamais il ne se fût tant haï, il s'adressa à lui-même de pitoyables paroles: «Sors, promène-toi, pauvre Jean Péloueyre!» et il caressait de la main une mâchoire mal rasée. Mais comment sortir sans éveiller son père? Entre une heure et quatre heures, M. Jérôme Péloueyre exigeait un silence solennel: ce temps sacré de son repos l'aidait à ne pas mourir de nocturnes insomnies. Sa sieste engourdissait la maison: pas une porte ne devait se fermer ni s'ouvrir, pas une parole ni un éternuement troubler le prodigieux silence à quoi, après dix ans de supplications et de plaintes, il avait dressé Jean, les domestiques, les passants eux-mêmes accoutumés sous ses fenêtres à baisser la voix. Les carrioles évitaient par un détour de rouler devant sa porte. En dépit de cette complicité autour de son sommeil, à peine éveillé, M. Jérôme en accusait un choc d'assiettes, un aboi, une toux. Etait-il persuadé qu'un absolu silence lui eût assuré un repos sans fin relié à la mort comme à l'Océan un fleuve? Toujours mal réveillé et grelottant même durant la canicule, il s'asseyait avec un livre près du feu de la cuisine; son crâne chauve reflétait la flamme; Cadette vaquait à ses sauces sans prêter au maître plus d'attention qu'aux jambons des solives. Lui, au contraire, observait la vieille paysanne, admirant que, née sous Louis-Philippe, des révolutions, des guerres, de tant d'histoire, elle n'eût rien connu, hors le cochon qu'elle nourrissait et de qui la mort à chaque Noël, humectait de chiches larmes ses yeux chassieux.

En dépit de la sieste paternelle, la fournaise extérieure attira Jean Péloueyre; d'abord elle l'assurait d'une solitude: au long de la mince ligne d'ombre des maisons, il glisserait sans qu'aucun rire fusât des seuils où les filles cousent. Sa fuite misérable suscitait la moquerie des femmes; mais elles dorment encore environ la deuxième heure après midi, suantes et geignantes à cause des mouches. Il ouvrit, sans qu'elle grinçât, la porte huilée, traversa le vestibule où les placards déversent leur odeur de confitures et de moisissure, la cuisine ses relents de graisse. Ses espadrilles, on eût dit qu'elles ajoutaient au silence. Il décrocha sous une tête de sanglier son calibre 24 connu de toutes les pies du canton: Jean Péloueyre était un ennemi juré des pies. Plusieurs générations avaient laissé des cannes dans le porte-cannes: la canne-fusil du grand-oncle Ousilanne, la canne à pêche et la canne à épée du grand-père Lapeignine et celles dont les bouts ferrés rappelaient des villégiatures à Bagnères-de-Bigorre. Un héron empaillé ornait une crédence.

Jean sortit. Comme l'eau d'une piscine, la chaleur s'ouvrit et se referma sur lui. Il fut au moment d'aller à l'endroit où le ruisseau, près de traverser le village, concentre sous un bois d'aulnes son haleine glacée, l'odeur des sources. Mais des moustiques, la veille, l'y avaient harcelé; puis son désir était d'adresser une parole à quelque être vivant. Alors il se dirigea vers le logis du Docteur Pieuchon de qui le fils Robert, étudiant en médecine, était revenu ce matin même pour les vacances.

Rien ne vivait, rien ne semblait vivre; mais à travers les volets mi-clos, parfois le soleil allumait des besicles relevées sur un front de vieille. Jean Péloueyre marcha entre deux murs aveugles de jardins. Ce passage lui était cher parce qu'aucun œil ne s'y embusquait et qu'il s'y pouvait livrer à ses méditations. Méditer, chez lui, n'allait pas sans contractions du front, gestes, rires, vers déclamés—toute une pantomime dont le bourg se gaussait. Ici, les arbres indulgents se refermaient sur ses solitaires colloques. Ah! pourtant qu'il eût préféré l'enchevêtrement des rues d'une grande ville où, sans que se retournent les passants, on peut se parler à soi-même! Du moins, Daniel Trasis, dans ses lettres, l'assurait à Jean Péloueyre. Ce camarade, contre le gré de sa famille, s'était, à Paris, «lancé dans la littérature». Jean l'imaginait, le corps ramassé, puis bondissant dans la cohue parisienne, s'y enfonçant comme un plongeur; sans doute y nageait-il maintenant, haletait-il vers des buts précis: fortune, gloire, amour, tous les fruits défendus à ta bouche, Jean Péloueyre!

A pas feutrés, il entra chez le docteur. La servante lui dit que ces messieurs avaient déjeuné en ville; Jean résolut d'attendre le fils Pieuchon de qui la chambre ouvrait sur le vestibule. Cette chambre lui ressemblait au point que l'ayant vue, on ne souhaitait plus d'en connaître l'hôte: au mur, râtelier de pipes, affiches du bal des étudiants; sur la table, une tête de mort insultée par un brûle-gueule; des livres achetés pour les loisirs des vacances: Aphrodite, l'Orgie Latine, Le Jardin des Supplices, Le Journal d'une Femme de Chambre. Les Morceaux choisis de Nietzsche attirèrent Jean: il les feuilleta. Une odeur de vêtements dont un étudiant s'est servi l'été venait de la malle ouverte. Alors Jean Péloueyre lut ceci: «Qu'est-ce qui est bon?—Tout ce qui exalte en l'homme le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance elle-même. Qu'est-ce qui est mauvais?—Tout ce qui a sa racine dans la faiblesse. Périssent les faibles et les ratés: et qu'on les aide encore à disparaître! Qu'est-ce qui est plus nuisible que n'importe quel vice?—La pitié qu'éprouve l'action pour les déclassés et les faibles: le Christianisme.»

Jean Péloueyre posa le livre; ces paroles entraient en lui comme dans une chambre, dont on pousse les volets, l'embrasement d'une après-midi. D'instinct il alla en effet à la fenêtre, livra la chambre de son camarade au feu du ciel, puis relut la phrase atroce. Il ferma les yeux, les rouvrit, contempla son visage dans la glace: Ah! pauvre figure de landais chafouin, de «landousquet» comme au collège on le désignait, triste corps en qui l'adolescence n'avait su accomplir son habituel miracle, minable gibier pour le puits sacré de Sparte! Il se revit à cinq ans chez les sœurs: en dépit de la haute position des Péloueyre, les premières places, les bons points allaient aux enfants bouclés et beaux. Il se rappela cette composition de lecture où, ayant lu mieux qu'aucun autre, il avait été tout de même classé dernier. Jean Péloueyre parfois se demandait si sa mère, morte phtisique et qu'il n'avait pas connue, l'eût aimé. Son père le chérissait comme un souffrant reflet de lui-même, comme son ombre chétive dans ce monde qu'il traversait en pantoufles ou étendu au fond d'une alcove parfumée de valériane et d'éther. La sœur aînée de M. Jérôme, la tante de Jean, sans doute eût-elle exécré ce garçon,—mais le culte qu'elle vouait à son fils Fernand Cazenave, homme considérable, président du Conseil général, et chez qui elle vivait à B...—cette adoration l'absorbait au point que les autres s'effaçaient; elle ne les voyait pas; il arrivait pourtant que d'un sourire, d'un mot, elle tirât Jean Péloueyre du néant, parce que dans ses calculs, ce fils d'un père égrotant, ce pauvre être voué au célibat et à une mort prématurée, canaliserait au profit de Fernand Cazenave la fortune des Péloueyre. Jean mesura d'un seul regard le désert de sa vie. Ses trois années de collège, il les avait consumées en amitiés jalousement cachées: ni ce camarade Daniel Trasis, ni cet abbé maître de rhétorique, ne comprirent ses regards de chien perdu.

Jean Péloueyre ouvrit le livre de Nietzsche à une autre page; il dévora l'aphorisme 260 de Par delà le bien et le mal,—qui a trait aux deux morales: celle des maîtres et celle des esclaves. Il regardait sa face que le soleil brûlait sans qu'elle en parût moins jaune, répétait les mots de Nietzsche, se pénétrait de leur sens, les entendait gronder en lui, comme un grand vent d'octobre. Un instant, il crut voir à ses pieds, pareille à un chêne déraciné, sa Foi. Sa Foi n'était-elle pas là, gisante, dans ce torride jour? Non, non: l'arbre l'étreignait encore de ses mille racines; après cette rafale, Jean Péloueyre en retrouvait dans son cœur l'ombre aimée, le mystère sous ces frondaisons drues et de nouveau immobiles. Mais il découvrait soudain que la Religion lui fut surtout un refuge. Au laideron orphelin, elle avait ouvert une nuit consolatrice. Quelqu'un sur l'autel tenait la place des amis qu'il n'avait pas eus et la Vierge héritait de cette dévotion qu'il eût vouée à sa mère selon la chair. Toutes les confidences qui l'étouffaient, se déversaient au confessionnal ou dans ses muettes prières du crépuscule—quand le vaisseau ténébreux de l'église recueille ce qui reste de fraîcheur au monde. Alors le vase de son cœur se rompait à des pieds invisibles. S'il eût possédé les boucles de Daniel Trasis, ce visage que depuis son enfance les femmes jamais ne s'étaient interrompues de caresser, Jean Péloueyre se fût-il mêlé au troupeau des vieilles filles et des servantes? Il était de ces esclaves que Nietzsche dénonce; il en discernait en lui la mine basse; il portait sur sa face une condamnation inéluctable; tout son être était construit pour la défaite;—comme son père, d'ailleurs, comme son père, dévot lui aussi mais mieux que Jean instruit dans la théologie, et naguère encore lecteur patient de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin. Jean, peu soucieux de doctrine, et professant une religion d'effusions, admirait que celle de M. Jérôme fût d'abord raisonnable. Tout de même il se rappelait cette parole que son père aimait répéter: «Sans la Foi, que serais-je devenu?» Cette Foi n'allait pas d'ailleurs jusqu'à braver un rhume pour entendre la messe. Aux grandes fêtes, on installait M. Jérôme dans la sacristie surchauffée et d'où il suivait, emmitouflé, la cérémonie.

Jean Péloueyre sortit. De nouveau, entre les murs aveugles et sous la muette indulgence des arbres, il marchait, gesticulait; parfois il feignait de se croire allégé de sa croyance: ce liège qui l'avait soutenu sur la vie lui manquait d'un coup. Plus rien! Plus rien! Il savourait ce dénûment; des réminiscences scolaires se pressaient sur ses lèvres: «... Mon malheur passe mon espérance... Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance...» Un peu plus loin, il démontrait aux arbres, aux tas de cailloux, aux murs qu'il existe parmi les chrétiens des Maîtres et que les Saints, les grands Ordres, toute l'Eglise universelle offre un sublime exemple de volonté de puissance.

Agité de tant de pensées, il ne reprit conscience qu'au bruit de ses pas dans le vestibule—bruit qui, au premier étage, déclencha un gémissement; une voix pleurarde et ensommeillée appela Cadette; alors les savates de la servante traînèrent dans la cuisine; le chien aboya; des volets furent rabattus: le réveil de M. Jérôme désengourdissait la maison. C'était l'heure de ses yeux gonflés, de sa bouche amère où sa conception du monde atteignait au plus sombre. Jean Péloueyre se réfugia donc au «salon de compagnie» aussi frais qu'une cave. Des papiers moisis, découvraient le salpêtre des murs. Une pendule n'y fragmentait le temps pour aucune oreille humaine. Il s'enfonça, dans un fauteuil capitonné, regarda en lui la place où sa foi souffrait et se pénétrait d'angoisse. Une mouche bourdonnait, se posait. Alors un coq chantait—puis un bref trille d'oiseau—puis un coq encore ... la pendule sonna une demie—-un coq ..., des coqs... Il s'endormit jusqu'à l'heure si douce où il avait coutume, par des ruelles détournées, d'atteindre la plus petite porte de l'église et de se couler dans la ténèbre odorante. N'irait-il donc plus à ce rendez-vous—le seul qui ait jamais été assigné au cloporte Jean Péloueyre? Il n'y alla pas, mais gagna le jardin où le soleil déclinant lui fit dire: La chaleur va tomber. Des papillons blancs palpitaient. Le petit-fils de Cadette arrosait les laitues—un beau drôle aux pieds nus dans ses sabots, le bien-aimé des filles et que fuyait Jean Péloueyre honteux d'être le maître: n'aurait-ce pas été à lui, chétif, de servir ce triomphant et juvénile dieu potager? Même de loin, il n'osait lui sourire; avec les paysans, sa timidité atteignait à la paralysie. Maintes fois il avait essayé d'aider le curé au patronage, au cercle d'études, et toujours perclus de honte, stupide, objet de risée, était rentré dans sa nuit.

Cependant M. Jérôme suivait l'allée bordée de poiriers en quenouille, d'héliotropes, de résédas, de géraniums, dont on ne sentait pas les odeurs parce que l'immense bouquet rond d'un tilleul emplissait de son haleine la terre et le ciel. M. Jérôme traînait les pieds. Le bas de son pantalon demeurait pris entre sa cheville et sa pantoufle. Son chapeau de paille déformé était bordé de moire. Il avait sur les épaules une vieille pèlerine de tricot oubliée par sa sœur. Jean reconnut, entre les mains paternelles, un Montaigne. Sans doute Les Essais, comme sa religion, le fournissaient de subterfuges pour parer du nom de sagesse son renoncement à toute conquête? Oui, oui, se répétait Jean Péloueyre, ce pauvre homme appelait tantôt stoïcisme, tantôt résignation chrétienne, l'immense défaite de sa vie. Ah! que Jean se sentait donc lucide! Aimant et plaignant son père, comme à cette heure, il le méprisait! Le malade se lamenta: des élancements dans la nuque, des étouffements, l'envie de rendre... Un métayer avait forcé sa porte, Duberne d'Hourtinat qui exigeait une nouvelle chambre pour loger l'armoire de sa fille mariée! Où pourrait-il souffrir tranquille? Où pourrait-il mourir en paix? Pour comble, le lendemain était un jeudi, jour de marché sur la place, et aussi jour d'invasion: sa sœur Félicité Cazenave, son neveu régneraient céans; dès cette aube néfaste, les bestiaux sur le foirail réveilleraient le malade; l'auto des Cazenave, grondant devant la porte, annoncerait la présence de l'hebdomadaire fléau. Tante Félicité forcerait l'entrée de la cuisine, bouleverserait le régime de son frère au nom du régime de son fils. Au soir, le couple laisserait derrière lui Cadette en larmes et son maître suffoquant.

Rampant et faible devant l'ennemi, M. Jérôme dans le secret nourrissait sa rancœur. Si souvent il grommelait qu'il réservait aux Cazenave «un chien de sa chienne», que Jean Péloueyre, ce jour-là, ne prêta nulle attention à ce que lui glissait son père: «Nous allons leur jouer un tour, Jean, pour peu que tu veuilles t'y prêter... Mais le voudras-tu?» Jean, à mille lieues des Cazenave, sourit. Cependant son père l'observait et lui disait: «Tu devrais être plus coquet à ton âge; comme tu es mal «dringué», mon pauvre drôle!» Bien que M. Jérôme ne lui eût jamais montré qu'il se souciât de sa tenue, Jean Péloueyre ne posa aucune question; il ne pressentit rien de ce qui se préparait à ce tournant de son destin; il avait pris le Montaigne des mains paternelles et lisait cette phrase: «Pour moi, je loue une vie glissante, sombre et muette...» Ah! oui, leur vie était à souhait glissante, sombre et muette! Les Péloueyre regardaient un souffle rider l'eau de la citerne, agitée de têtards autour d'une taupe morte. M. Jérôme crut sentir le serein, se dirigea vers la maison. Désœuvré, Jean, au fond du jardin, glissa la tête dans l'entrebâillement d'une poterne ouverte sur la ruelle. A sa vue, le petit-fils de Cadette, qui tenait pressée contre lui une fille, la lâcha, comme on laisse tomber un fruit.

II

Jean Péloueyre ne dormit guère cette nuit-là. Ses fenêtres étaient ouvertes sur la laiteuse nuit—la nuit plus bruyante que le jour à cause des coassantes mares. Mais les coqs surtout ne cessent de chanter jusqu'à l'aube, fatigués d'avoir salué l'obscure et trompeuse clarté des étoiles. Ceux du bourg avertissent ceux des métairies qui, de proche en proche, répondent: «C'est un cri répété par mille sentinelles...» Jean veillait, se berçant de ce vers indéfiniment marmonné. Les fenêtres découpaient à l'emporte-pièce un azur dévoré d'astres. Jean se levait pieds nus, regardait les mondes et les appelait par leurs noms, agitant sans se lasser le problème posé la veille: avait-il adhéré à une métaphysique ou à un système de consolations ingénieuses? Sans doute des croyants parmi les Maîtres régnaient. Mais Chateaubriand hésita-t-il jamais à jouer son éternité contre une caresse? Barbey d'Aurevilly, que de fois trahit-il le Fils de l'Homme pour un baiser? Ne triomphèrent-ils pas dans la mesure où ils trahirent leur Dieu?

Dès l'aube, les déchirantes plaintes des porcelets éveillèrent Jean. Comme chaque jeudi, il évita de pousser les volets, afin que le marché ne le vît pas. Sur le trottoir, tout contre la fenêtre, Madame Bourideys, la mercière, arrêta Noémi d'Artiailh pour lui demander si elle avait déjeuné. Goulûment Jean Péloueyre regardait cette Noémi qui avait dix-sept ans. Sa tête brune et bouclée d'ange espagnol n'était point faite pour un corps si ramassé; mais Jean adorait le contraste d'un jeune corps dru, mal équarri et d'un séraphique visage qui faisait dire aux dames que Noémi d'Artiailh était jolie comme un tableau. Vierge de Raphaël qui eût été ragote, elle émouvait chez Jean le meilleur et le pire, l'incitait aux hautes pensées comme aux basses délectations. Déjà son cou, sa douce gorge luisaient de moiteur. Des cils indéfinis ajoutaient à la chasteté des longues paupières sombres: visage encore baigné de vague enfance, virginité des lèvres puériles—et soudain ces fortes mains de garçon, ces mollets qu'au ras du talon, comprimés de lacets, il fallait bien appeler chevilles! Jean Péloueyre regardait sournoisement cet ange; le petit-fils de Cadette, lui, la pouvait regarder en face: les beaux garçons, même du peuple, ont le droit de regard sur toutes les filles. C'est à peine, à la grand'messe, quand elle avait traversé la nef et frôlé la chaise de Jean Péloueyre, s'il osait renifler l'air remué par sa robe de percale, son odeur de savonnette et de linge propre. Jean Péloueyre soupira, mit sa chemise de la veille qui était aussi de l'avant-veille. Son corps ne méritait aucun soin; il usait d'un pot à eau recroquevillé dans une minuscule cuvette pour que, sans le briser, se pût rabattre le couvercle de la commode. Sous le tilleul du jardin, il ne récita pas sa prière mais lut le journal de façon que le papier cachât sa figure au petit-fils de Cadette. Il sifflotait, ce misérable! Un œillet rouge à l'oreille, il était brillant et vernissé comme un jeune coq. Une ceinture serrait à la taille son pantalon indigo. Jean Péloueyre le haïssait bassement et se faisait horreur de le haïr. La pensée ne le consolait pas que ce garçon deviendrait un paysan hideux, puisqu'un autre garçon aussi fort, aussi bien découplé alors arroserait les laitues—de même que palpiteraient d'autres papillons blancs pareils à ceux de cette matinée. «O mon âme, se dit Jean Péloueyre, mon âme, dans ce matin d'été plus laide encore que mon visage!»

Il reconnut dans la maison la voix de flûte du curé. Que venait-il manigancer à cette heure qui n'était pas celle de sa visite quotidienne? Ce jour-là surtout, comment osait-il risquer une rencontre avec Fernand Cazenave que la vue d'un ecclésiastique rendait furieux? Dissimulé derrière le tilleul, Jean Péloueyre vit passer Fernand au pas de course, ainsi qu'il faisait toujours cinq minutes avant ses repas. Sa mère le suivait, soufflante. Son grand corps tout en jambes, son buste sphérique, sa tête de vieille Junon attachée à ses seins,—toute cette forte machine détraquée, usée, obéissait aux injonctions du fils bien-aimé, comme s'il eût, en pressant un bouton, mis en branle un mécanisme. Le conseiller voulut bien s'arrêter pour l'attendre; il essuya avec son mouchoir un front ruisselant et le cuir intérieur de son canotier. Divinité renfrognée, il suait sous l'alpaga. Derrière le binocle, ses métalliques yeux ne reflétaient rien du monde. Sa mère lui frayait la route, brisant les êtres comme des branches. On racontait qu'elle avait dit un jour: «Si Fernand se marie, ma bru mourra.» Nulle bru ne s'y était risquée et quelle jeune fille eût consenti à étriller, à nourrir cet homme en place, accoutumé, la cinquantaine franchie, aux soins du premier âge? L'angelus se défit dans la chaleur. Jean Péloueyre entendit le conseiller gronder: «Salopes de cloches».

Il ne se glissa à table que lorsque déjà y trônaient sa tante et Fernand cravatés de serviettes. M. Jérôme en retard s'assit, le dos rond et peureux, mais l'œil vif et il osa avouer que le curé l'avait retenu. La tête dans les épaules, les Péloueyre attendirent l'orage qui n'éclata qu'au gigot. Servi le premier, Fernand Cazenave, sa fourchette en l'air, interrogeait le visage maternel. Félicité flaira le morceau, le retourna, puis laissa tomber cette sentence: «Trop cuit!» Alors le couple repoussa de concert ses assiettes. Cadette comparut avec des yeux de volaille pourchassée, défendit son gigot en un patois gémissant,—inutile vacarme puisque le conseiller finit tout de même par assouvir sur la viande trop cuite sa fringale. Repu, il s'excusa de n'être pas allé d'abord saluer son oncle Péloueyre; mais il avait vu dans le vestibule un chapeau ecclésiastique: Les Péloueyre savaient qu'un prêtre lui faisait physiquement horreur. Sans lever les yeux, de sa voix monotone, M. Jérôme prononça: «C'était pour me parler de toi, Jean, qu'est venu M. le curé. Crois-tu qu'il veut te marier?» Fernand ricana et dit que ce n'était pas sérieux: «Pourquoi? Jean va sur ses vingt-trois ans.» Alors Fernand Cazenave éclata: de quoi se mêlait cet ensoutané? de quel droit mettait-il le nez dans les affaires de la famille? Perdant toute mesure, il osa demander à mi-voix si Jean était seulement «mariable». D'un clin d'œil, sa mère rappela à l'ordre le malotru. «Ce serait très heureux que Jean se mariât, disait-elle: il manquait à cette maison une ménagère. Ah! sans doute les jeunes femmes ont d'étranges humeurs et le régime de Jérôme subirait quelque bouleversement.» Fernand, calmé, l'approuva: Jean, certes, pouvait fonder une famille. Mais ne ferait-il pas son malheur? Le cher enfant avait déjà des habitudes, des manies, comme un vieux garçon. Tante Félicité insinua que son frère aurait raison, le cas échéant, de ne pas habiter avec le jeune ménage... Evidemment, le coup lui serait dur. Et elle rappela les faux départs de Jean Péloueyre pour le collège, lorsque la place retenue, le trousseau préparé, la voiture devant la porte, son père, à la dernière seconde, le retenait.

Inquiet, mais ne voulant point douter que toute cette histoire de mariage fût une invention sournoise de M. Jérôme, Jean, isolé en esprit, se souvint, en effet, de ces soirs du 2 octobre, lorsque attendait sous la pluie l'antique landau qui devait le conduire à travers le Bazadais, jusqu'à la pieuse maison où les enfants de la Lande rêvent de chasse sur leurs lexiques. Des lambeaux d'un papier à fleurs étaient collés encore à sa malle qui avait été celle d'un grand-oncle. M. Jérôme sanglotait, feignait une attaque, tant il était lâche devant la minute d'angoisse d'une séparation! Sans doute, dès cette époque, le pauvre homme exigeait-il du silence, mais un silence un peu troublé par cette petite vie souffrante de Jean à ses côtés. Ainsi Jean Péloueyre avait travaillé avec le curé jusqu'à quinze ans et ne fut au collège que pour le baccalauréat... Quelle était cette soudaine fantaisie de le marier? Jean se souvint des paroles étranges de son père, la veille, dans le jardin ... mais de quoi se troublait-il? Il se répétait qu'un Jean Péloueyre n'est pas «mariable»... Les Cazenave étaient fous de prendre au tragique cette farce. Ils insistaient maintenant pour connaître le nom de la jeune fille élue; l'heure de la sieste permit à M. Jérôme d'éluder toute question. Le couple, en dépit de la chaleur, erra au jardin et, angoissé, Jean, du corridor, épiait leurs colloques.

Au bruit du démarrage qui signalait leur départ, le malade s'éveilla, et dès que Jean eut reconnu le traînement des pantoufles paternelles, il entra dans l'odeur de remèdes qui saturait la chambre. En cette méphitique officine, il lui fut révélé que l'on songeait sans rire à lui donner une femme, une femme qui était Noémi d'Artiailh. La psyché reflète le corps de Jean, plus sec que les brandes des landes incendiées. Il balbutie: «Elle ne voudra pas de moi»,—et frémit d'entendre ces paroles inouïes: «Elle a été pressentie et ne montre aucune répugnance...» Les d'Artiailh font un beau rêve, ne peuvent croire à leur bonheur. Mais Jean secoue la tête et semble, de ses mains tendues, se défendre contre le mirage. Une jeune fille dans ses bras, consentante? Noémi de la grand'messe, Noémi dont jamais il ne put regarder en face les yeux pareils à des fleurs noires? L'air agité par son corps mystérieux quand elle traversait la nef, Jean Péloueyre l'accueillait sur sa chair comme le seul baiser qu'il ait jamais connu. Cependant son père lui découvre ses vues qui sont celles du curé: il importe que les Péloueyre fassent souche et que rien d'eux ne risque de passer à tante Félicité ni à Fernand Cazenave. M. Jérôme ajoute: «Tu sais, ce que le curé veut, il le veut bien.» Jean sourit, grimace; le coin de sa lèvre frémit et il dit: «Je lui ferai horreur.» Le père ne songe pas à protester; comme il ne fut jamais aimé, il n'imagine pas que son fils puisse connaître ce bonheur. Mais complaisamment il rappelle les vertus de Noémi que M. le curé a choisie entre toutes et qui édifie la paroisse. Elle appartient à cette race qui ne cherche dans le mariage aucune joie charnelle; femme de devoir, soumise à Dieu et à son époux, ce sera une de ces mères comme on en rencontre encore et de qui rien, en dépit de multiples grossesses, n'entame la candide ignorance. M. Jérôme toussote, s'attendrit un peu: «Te sachant bien marié et à l'abri des Cazenave, je mourrais en paix...» Le curé voulait brûler les étapes: Jean pourrait dès le lendemain voir Noémi; elle l'attendrait après le déjeuner, au presbytère où Madame d'Artiailh trouverait un prétexte pour les laisser en tête à tête. M. Jérôme parlait vite, énervé à cause de la discussion inévitable, du refus de Jean qu'il faudrait vaincre, et ses doigts tremblaient. Jean, affolé, ne trouvait pas ses mots. Quelle honte d'éprouver une telle terreur! N'était-ce pas enfin l'instant de s'échapper du troupeau des esclaves et d'agir en maître? Cette minute unique lui était donnée pour rompre sa chaîne, devenir un homme. Comme on le pressait de répondre, il fit un vague signe d'assentiment. Plus tard, songeant à cette seconde où se noua son destin, il s'avoua que dix pages de Nietzsche mal comprises le décidèrent. Il s'évada, laissant M. Jérôme stupéfait d'une si facile victoire et impatient de l'annoncer à la cure.

Le temps de descendre l'escalier et Jean Péloueyre déjà s'accoutumait au prodige, se sentait imperceptiblement moins chaste. Vierge, il lui était révélé que sa virginité ne serait peut-être pas éternelle. En lui, il osa éveiller une image, il en fixait avec hardiesse les yeux sombres; ah! c'était assez pour défaillir! Jean Péloueyre éprouva le désir de se baigner. Comme il arrive à beaucoup de baignoires du pays girondin, celle des Péloueyre était pleine de pommes de terre, et il fallut que Cadette la débarrassât.

Après le dîner, Jean Péloueyre traversa le village. Il s'observait pour ne faire aucun geste et ne pas se parler à lui-même. Raide, officiel, il saluait chaque groupe devant les portes, soudain silencieux à son approche, comme les grenouilles d'une mare; mais aucun rire ne fusa. Enfin, les dernières maisons dépassées, sur la route blême encore, entre deux noires armées de pins qui soufflaient sur lui une haleine d'étuve et dont les milliers de pots emplis de gemme parfumaient comme des encensoirs la cathédrale sylvestre, il put rire, secouer les épaules, faire craquer ses doigts, crier: «Je suis un Maître, un Maître, un Maître!» et répéter en marquant la césure ce distique: «Par quels secrets ressorts—par quel enchaînement—le ciel a-t-il conduit—ce grand événement?»

III

Jean Péloueyre redoute que la conversation tombe: la peur du silence incite le curé et Madame d'Artiailh à effleurer tous les sujets, à les dissiper follement; ils ne trouveront bientôt plus rien à dire. Comme dilatée hors du vase une fleur de magnolia, la robe de Noémi déborde sa chaise. Ce parloir pauvre où Dieu est partout, sur tous les murs et sur la cheminée, elle l'imprègne de son odeur de jeune fille, un jour fauve de juillet—pareille à ces trop capiteuses fleurs qu'on ne saurait prudemment laisser dans sa chambre, la nuit. Jean tourne non la tête mais les yeux; il inspecte Noémi descendue de sa colonne et qui, vue d'aussi près, lui apparaît telle que sous une loupe. Il cherche avidement les défauts, les «pailles» de ce vivant et frémissant métal: aux ailes du nez, des points noirs; à la naissance de la gorge, la peau dut être brûlée par une trop vieille teinture d'iode. Un mot du curé la fait rire brièvement mais assez pour que de la haie pure de ses dents, Jean Péloueyre isole une canine un peu mate—douteuse. Son examen empêche les larges et sombres yeux de se lever vers lui; peut-être regarde-t-il Noémi afin de n'être pas regardé par elle. Dieu merci! le curé sait parler seul et prêcher à bâtons rompus. En dépit de sa ronde petitesse, rien en lui n'est jovial. Malgré la corpulence, l'austérité intérieure transparaît. Peu compris des métairies, il est aimé du bourg où, sous sa direction, plusieurs âmes avancent haut et loin dans la vie spirituelle. Comme il arrive, ce doux possède la terre. Il n'est que suavité, que componction, mais son vouloir flexible jamais ne rompt. Il détourne du bal dominical les plus belles filles, et tient benoîtement tête aux entreprises amoureuses des garçons; nul ne sait qu'il a retenu la receveuse des postes à l'extrême bord de l'adultère. Or il a décidé qu'il n'était pas bon que Jean Péloueyre demeurât seul; et il lui importe surtout, à ce pasteur, que la maison Péloueyre ne devienne un jour la maison Cazenave; que le loup ne se recèle pas dans la bergerie.

Jamais Jean n'avait remarqué comme les femmes respirent haut: en se gonflant, la gorge de Noémi touchait presque son menton. Sans plus essayer de feindre, le curé se leva, disant que ces chers enfants voulaient peut-être échanger des confidences; et il invita Madame d'Artiailh à admirer au jardin des promesses de Reines-Claude.

Il n'y a plus maintenant dans la pièce obscure, comme pour une expérience d'entomologie, que ce petit mâle noir et apeuré devant la femelle merveilleuse. Jean Péloueyre ne bouge plus, ne lève plus les yeux: c'est inutile désormais; le voilà prisonnier des regards arrêtés sur lui. La vierge mesure de l'œil cette larve qui est son destin. Le beau jeune homme aux interchangeables visages, le compagnon du rêve de toutes les jeunes filles,—celui qui offre à leurs insomnies sa dure poitrine et la courroie serrée de deux bras,—il se dilue dans le crépuscule de cette cure, il se fond jusqu'à n'être plus, au coin le plus obscur du parloir, que ce grillon éperdu. Elle regarde son destin, le sachant inéluctable: on ne refuse pas le fils Péloueyre. Les parents de Noémi, s'ils vivent dans l'angoisse que le jeune homme se dérobe, n'imaginent même pas qu'aucune objection vienne de leur fille; elle n'y songe pas non plus. Depuis un quart d'heure, tout ce que doit lui donner la vie est là, se rongeant les ongles, se tortillant sur une chaise. Il se lève, il est encore plus petit levé qu'assis, et il parle, balbutie une phrase qu'elle n'entend pas et qu'il répète: «Je sais que je ne suis pas digne...» Elle proteste: «Oh! Monsieur!...» Il s'abandonne à une crise folle d'humilité, reconnaît qu'on ne peut l'aimer et ne demande que la permission d'aimer. Les mots lui viennent, ses phrases s'organisent. Il a attendu jusqu'à vingt-trois ans pour expliquer son cœur à une femme. Il gesticule comme s'il était seul pour dépeindre sa belle âme, et en effet il est bien seul.

Noémi regardait la porte et ne s'étonnait pas; toujours elle avait ouï dire de Jean Péloueyre: «C'est un type, il est un peu timbré.» Il parlait, et la porte demeurait close; rien ne vivait dans ce presbytère que ce bonhomme et ses gestes. Noémi se troubla; un désir de larmes l'étouffait. Jean se tut enfin et elle eut peur comme dans une chambre où l'on sait qu'une chauve-souris est entrée et se cache. Lorsque le curé et Madame d'Artiailh revinrent, elle se jeta au cou de sa mère sans imaginer que cette effusion pût être un acquiescement. Mais déjà le curé frottait sa joue contre celle de Jean. Ces dames s'en allèrent seules pour ne pas éveiller la curiosité des voisines. Entre les volets rapprochés, Jean Péloueyre vit-il,—près de Madame d'Artiailh, aiguë et grêle et qui filait l'arrière-train de côté, comme les chiens,—cette robe de Noémi, cette robe un peu fripée qui ne s'épanouirait plus, cette nuque fléchie, fleur moins vivante, fleur déjà coupée?

Ce garçon sauvage, accoutumé à se tapir loin du monde et de qui c'était l'unique souci de n'être pas vu, demeura plusieurs jours ahuri et stupide à cause de cette rumeur autour de lui. Le destin le tirait de ses ténèbres; comme une formule de magie, les mots de Nietzsche avaient renversé les murs de sa cellule; le cou dans les épaules et les yeux clignotants, on eût dit d'un oiseau nocturne lâché dans le grand jour. Les gens, à son entour, changeaient aussi: M. Jérôme négligeait ses régimes, prenait sur le temps de sa sieste pour relancer le curé jusqu'à la sacristie; les Cazenave ne parurent plus le jeudi, et ne manifestèrent leur existence que par mille bruits infâmes touchant le tempérament de Jean Péloueyre et certaines particularités qui le rendaient, disait-on, impropre à l'état de mariage.

Du fond de son humilité, Jean Péloueyre admirait que les d'Artiailh pussent être, à cause de lui, enviés. On répétait partout que certes, Noémi méritait bien son bonheur. Cette très ancienne famille était à la côte. Le laborieux M. d'Artiailh avait laissé des plumes dans diverses entreprises et ne rougissait pas de tenir un emploi à la mairie; ce n'était plus un secret qu'à Pâques, les d'Artiailh avaient dû congédier leur bonne à tout faire. Jean Péloueyre se regardait dans la glace et ne se trouvait plus si hideux. M. le curé allait partout répétant que le fils Péloueyre, s'il manquait un peu d'apparence, était un esprit des plus distingués. Le respectueux silence de Noémi, chaque soir, tandis que sur un canapé du salon, Jean Péloueyre s'écoutait parler, inclinait ce garçon à croire que, comme le disait M. le curé, une jeune fille sérieuse prise surtout chez son fiancé les avantages de l'esprit. Il s'abandonnait devant elle comme autrefois dans ses soliloques, grimaçait, gesticulait, citait, sans les annoncer, des vers,—et cette belle fille blottie au coin du canapé lui parut aussi indulgente à ses discours que naguère les arbres sur la route vide. Il alla loin dans les confidences, et jusqu'à l'entretenir de ce Nietzsche qui peut-être l'obligerait à réviser les bases de sa vie morale; Noémi essuyait ses mains moites avec un petit mouchoir en boule et regardait la porte derrière laquelle ses parents chuchotaient sans que, Dieu merci! elle pût saisir le sens de leurs paroles: les ragots touchant son futur gendre troublaient le père d'Artiailh qui, roulé et volé à tous les tournants de sa vie, ne doutait point que cet apparent retour de fortune cachât un désastre. Mais, selon Madame d'Artiailh, on ne connaissait d'autre fondement à ces calomnies que la malveillance des Cazenave et l'éloignement des femmes où—soit religion, soit timidité—s'était tenu Jean Péloueyre. Onze heures sonnaient dans le clair de lune; Madame d'Artiailh ouvrait la porte, sans tousser ni frapper, et désespérait de surprendre les jeunes gens dans une attitude qui donnât à penser. Elle s'excusait de déranger «les tourtereaux»; c'était l'heure, disait-elle, «du couvre-feu». Jean touchait de ses lèvres les cheveux de Noémi, puis s'en allait en compagnie de son ombre le long des maisons. Son pas vainqueur éveillait les chiens de garde que la lune empêchait de se rendormir; ainsi, même la nuit, il emplissait de bruit le village! L'étrange était qu'il n'éprouvait plus rien de son émoi du temps qu'à la grand'messe Noémi fendait l'air de sa robe repassée. Il secouait la tête, pour ne pas penser à cette nuit de septembre où elle lui serait livrée. Cette nuit jamais n'arrivera: une guerre éclatera, quelqu'un mourra; la terre tremblera...

Noémi d'Artiailh, en sa longue chemise, récitait sa prière devant les étoiles. Ses pieds nus aimaient le froid carrelage; elle offrait sa douce gorge à l'apitoiement de la nuit. Elle n'essuyait pas cette larme qui roulait à portée de sa langue mais la buvait. Le frémissement du tilleul et son odeur rejoignaient la voie lactée. Sur cette route du ciel, ses rêves un peu fous ne vagabonderaient plus. Les grillons, qui crépitaient au bord de leur trou, lui rappelaient son maître. Un soir, étendue sur ses draps et toute livrée à la nuit chaude, elle sanglota d'abord à petit bruit, puis gémit longuement et regarda avec pitié son chaste corps intact, brûlant de vie mais d'une végétale fraîcheur. Qu'en ferait le grillon? Elle savait qu'il aurait droit à toute caresse, et à celle-là, mystérieuse et terrible, après quoi un enfant naîtrait, un petit Péloueyre tout noir et chétif... Le grillon, elle l'aurait toute sa vie et jusque dans ses draps. Comme elle sanglotait, sa mère survint (ô camisole festonnée! maigre tresse!). La petite inventa qu'elle avait horreur du mariage et souhaitait d'entrer au Carmel. Madame d'Artiailh, sans protester, la prit dans ses bras jusqu'à ce que se fussent espacés les sanglots. Puis elle l'assura qu'en ces matières, il fallait s'en rapporter à son directeur; or, M. le curé n'avait-il pas choisi lui-même pour elle la voie du mariage? Petite âme ménagère, toute tendresse et piété, Noémi était bien incapable de rien répondre. Elle ne lisait pas de romans; elle servait chez ses parents, elle obéissait; on lui assurait qu'un homme n'a pas besoin d'être beau; que le mariage produit l'amour comme un pêcher, une pêche... Mais il eût suffi, pour la convaincre, de répéter l'axiome: On ne refuse pas le fils Péloueyre! On ne refuse pas le fils Péloueyre; on ne refuse pas des métairies, des fermes, des troupeaux de moutons, des pièces d'argenterie, le linge de dix générations bien rangé dans des armoires larges, hautes et parfumées,—des alliances avec ce qu'il y a de mieux dans la Lande. On ne refuse pas le fils Péloueyre.

IV

La terre ne trembla pas; il n'y eut pas de signes dans le ciel et l'aube de ce mardi de septembre éclaira doucement le monde. On dut réveiller Jean Péloueyre qui avait dormi d'un sommeil profond. Les dalles du vestibule et la pierre du seuil disparurent sous le buis, le laurier et les feuilles de magnolia. Toutes les odeurs de la maison cédèrent à celle de cette jonchée piétinée. Les demoiselles d'honneur chuchotaient et, à cause de leurs robes, ne s'asseyaient pas. La salle du Cheval-Rouge s'orna de guirlandes en papier. Le repas arriverait tout préparé de B... par le train de dix heures. Sur toutes les routes, des victorias amenèrent des familles gantées de blanc. Le soleil se jouait dans les hauts-de-forme hérissés des messieurs de qui les paysans admiraient la «queue de morue».

M. Jérôme démasqua ses batteries: il resterait au lit. C'était sa manière d'ignorer les obsèques et les noces de son entourage. En ces conjonctures solennelles, il avalait un cachet de chloral et tirait ses rideaux. On rappelait que durant l'agonie de sa femme, il se coucha au plus haut étage de la maison et, le nez au mur, ne consentit à ouvrir un œil que lorsqu'il fut assuré que la dernière pelletée de terre avait recouvert le cercueil; que le train emportait le dernier invité. Le jour du mariage de son fils, il ne voulut pas que Cadette rabattît les volets lorsque Jean Péloueyre, vert et réduit à rien dans son habit, lui demanda de le bénir.

Jour terrible! Toute la honte de Jean Péloueyre lui était revenue d'un coup. Bien que le cortège défilât dans le vacarme des cloches, sa fine oreille de chasseur ne perdit rien des apitoiements de la foule. Il entendit un jeune homme murmurer: Quel dommage! Des jeunes filles, grimpées sur les chaises, pouffaient. Entre l'autel incendié et la foule en rumeur, il vacillait, accrochait ses mains au velours du prie-Dieu. Il ne regardait pas, mais sentait frémir à ses côtés le corps mystérieux d'une femme... Le curé lisait, lisait. Ah! si son discours avait pu ne jamais finir! Mais le soleil, criblant de confettis les vieilles dalles, déclinerait,—puis s'ouvrirait le règne de la nuit révélatrice.

La chaleur avait gâté le repas; l'une des langoustes sentait fort. La bombe glacée se mua en une crème jaune. Plutôt que de fuir, les mouches se seraient laissées écraser sur les petits fours, et les femmes fortes souffraient d'être harnachées: d'actives sudations brûlèrent sans recours les corsages. Seule la table des enfants criait de joie. Du fond de son abîme, Jean Péloueyre épiait les visages: que chuchotait Fernand Cazenave à un oncle de Noémi? Comme un sourd-muet, Jean devinait la phrase aux mouvements des lèvres: «Si l'on nous avait écoutés, on aurait évité ce malheur, mais dans notre position, c'était bien délicat d'intervenir...»

V

La chambre de cette maison de famille d'Arcachon était meublée de faux bambou. Nulle étoffe ne dissimulait les ustensiles sous la toilette, et des moustiques écrasés souillaient le papier de tenture. Par la fenêtre ouverte, l'haleine du bassin sentait le poisson, le varech et le sel. Le ronronnement d'un moteur s'éloignait vers les passes. Dans les rideaux de cretonne, deux anges gardiens voilaient leurs faces honteuses. Jean Péloueyre dut se battre longtemps, d'abord contre sa propre glace, puis contre une morte. A l'aube un gémissement faible marqua la fin d'une lutte qui avait duré six heures. Trempé de sueur, Jean Péloueyre n'osait bouger,—plus hideux qu'un ver auprès de ce cadavre enfin abandonné.

Elle était pareille à une martyre endormie. Les cheveux collés au front, comme dans l'agonie, rendaient plus mince son visage d'enfant battu. Les mains en croix contre sa gorge innocente, serraient le scapulaire un peu déteint et les médailles bénites. Il aurait fallu baiser ses pieds, saisir ce tendre corps, sans l'éveiller, courir, le tenant ainsi, vers la haute mer, le livrer à la chaste écume.

VI

Bien qu'un billet circulaire obligeât le couple à demeurer absent trois semaines, dix jours après la noce, il revint s'abattre dans la maison Péloueyre. Le bourg fut en rumeur et les Cazenave, sans attendre le jeudi, accoururent et scrutèrent le visage de Noémi. Mais la jeune femme ne livra rien de son cœur. Les d'Artiailh et le curé arrêtèrent d'ailleurs les commérages: les tourtereaux avaient préféré—disaient-ils—le calme du foyer au tumulte des hôtels et des gares. A la sortie de la grand'messe, Noémi, très parée, serra les mains, en souriant: elle riait, elle était donc heureuse. Son assiduité à la messe quotidienne pourtant ne laissa pas d'étonner. Des dames notèrent que ses mains, bien après la communion, ne s'écartaient pas d'une figure amincie et dolente. On inféra de cette mine abattue que Noémi était grosse. Tante Félicité parut un jour pour mesurer d'un œil furtif la ceinture de la jeune femme. Mais un secret colloque avec Cadette,—vieille augure qui présidait aux lessives,—la rassura. Dès lors elle crut politique de se tenir à l'écart, ne voulant, disait-elle, feindre d'approuver par sa présence une union monstrueuse, manigancée par les prêtres. Elle ménageait sa rentrée aux premiers éclats d'un inévitable drame.

Cependant M. Jérôme s'étonnait que sa bru le soignât avec la passion d'une Sœur de Saint-Vincent-de-Paul. A l'heure prescrite, elle portait chaque remède, ordonnait le repas selon un rigoureux régime et, avec une douce autorité, imposait à tous le silence durant la sieste. Comme autrefois, Jean Péloueyre s'évadait de la maison partenelle, longeait les murs des ruelles détournées. A l'affût derrière un pin, en lisière d'un champ de millade, il guettait les pies. Il eût voulu retenir chaque minute et que le soir ne vînt jamais. Mais déjà plus vite naissait l'ombre. Les pins, en proie aux vents d'équinoxe, reprenaient en sourdine la plainte que leur enseigne l'Atlantique dans les sables de Mimizan et de Biscarosse. De l'épaisseur des fougères, s'élevèrent les cabanes de brande où les Landais, en octobre, chassent les palombes. L'odeur du pain de seigle parfumait le crépuscule autour des métairies. Au soleil couchant, Jean Péloueyre tirait les dernières alouettes. A mesure qu'il se rapprochait du bourg son pas devenait plus lent. Un peu de temps encore! encore un peu de temps, avant que Noémi souffre de le sentir dans la maison! Il traversait le vestibule à pas de loup; elle le guettait, la lampe haute et venait à lui avec un sourire d'accueil, lui tendait son front, soupesait la carnassière, faisait enfin les gestes de l'épouse, heureuse parce que le bien-aimé est revenu. Mais elle ne soutenait son rôle que quelques minutes et pas une seconde ne put se flatter de faire illusion. Pendant le repas, M. Jérôme les délivrait du silence: depuis qu'une jeune garde-malade s'inquiétait de lui, il ne se lassait de décrire ses sensations. Comme elle se chargeait de recevoir les métayers, Noémi devait l'entretenir du domaine. M. Jérôme admirait que cette petite fille fût la seule dans la maison à savoir vérifier les comptes du régisseur, et surveiller la vente des poteaux de mines. Il lui attribuait aussi le mérite des deux kilos qu'il avait gagnés depuis le mariage de son fils.

Le repas achevé et M. Jérôme sommeillant, les pieds aux chenêts, les deux époux, sans recours possible, se trouvaient face à face. Jean Péloueyre s'asseyait loin de la lampe, respirait à peine, s'effaçait dans l'ombre. Mais rien ne pouvait empêcher qu'il fût là et que Cadette à dix heures apportât les bougeoirs. O dure montée vers les chambres! Le pluvieux automne chuchotait sur les tuiles. Un contrevent claquait; le cahotement d'une charrette s'éloignait. A genoux contre le lit redoutable, Noémi détachait à mi-voix les mots de sa prière: «Prosternée devant Vous, ô mon Dieu, je Vous rends grâce de ce que Vous m'avez donné un cœur capable de Vous connaître et de Vous aimer...» Jean Péloueyre, dans les ténèbres, devinait la rétraction du corps adoré et s'en éloignait le plus possible. Quelquefois, Noémi avançant une main vers ce visage moins odieux puisqu'elle ne le voyait plus, y sentait de chaudes larmes. Alors, pleine de remords et de pitié, comme dans l'amphithéâtre une vierge chrétienne d'un seul élan se jetait vers la bête, les yeux fermés, les lèvres serrées, elle étreignait ce malheureux.

VII

La chasse à la palombe servit à Jean Péloueyre de prétexte pour passer les journées loin de celle que, par sa seule présence, il assassinait. Il se levait avec tant de silence que Noémi ne s'éveillait pas. Quand elle ouvrait les yeux, il était loin déjà: une carriole l'emportait sur les routes boueuses. Il dételait dans une métairie et aux abords de la cabane se cachait et sifflait de peur qu'un vol de palombes fût en vue. Le petit-fils de Cadette criait qu'il pouvait approcher, et l'affût commençait: longues heures de brume et de songe bercées de cloches de troupeaux, d'appels de bergers, de croassements. Dès quatre heures, il devait quitter la chasse; mais pour ne rentrer que le plus tard possible, Jean se glissait dans l'église; il n'y récitait aucune prière; il saignait devant quelqu'un. Souvent les larmes venaient; il lui semblait que sa tête reposait sur des genoux. Puis Jean Péloueyre jetait sur la table de la cuisine des palombes ardoisées, au cou encore gonflé de glands. Ses souliers fumaient devant le feu; il sentait sur sa main la langue tiède d'une chienne. Cadette trempait la soupe; derrière elle, Jean pénétrait dans la salle. Noémi lui disait: «Je ne savais pas que vous fussiez de retour déjà...» Et encore: «Ne vous laverez-vous pas les mains?» Alors il allait à sa chambre dont les volets n'étaient pas encore clos: une lanterne éclairait les ornières pleines de pluie... Jean Péloueyre se lavait les mains sans atteindre à rendre ses ongles nets, et il les cachait sous la table pour que Noémi ne les vît pas. Il l'observait en dessous: que ses oreilles étaient blanches! Elle n'avait pas d'appétit. Il insistait avec maladresse pour qu'elle reprît du gigot: «Mais puisque je vous dis que je n'ai plus faim!» Un sourire soumis, parfois la moue d'un baiser corrigeaient ces brèves impatiences. Elle regardait son époux en face comme une agonisante qui croit au ciel regarde la mort. Elle retenait le sourire à sa bouche comme on fait pour donner le change à quelqu'un qui va mourir. C'était lui, lui, Jean Péloueyre, qui meurtrissait ces yeux,—qui décolorait ces oreilles, ces lèvres, ces joues: rien qu'en étant là, il épuisait cette jeune vie. Ainsi défaite, elle lui était plus chère. Quelle victime fût jamais plus aimée de son bourreau?

Seul M. Jérôme s'épanouissait. A ce doux, toute souffrance était invisible qui n'était pas la sienne. On eut la stupeur de l'entendre se réjouir d'une sérieuse amélioration dans son état. L'asthme lui laissait du répit. Il sommeillait jusqu'au petit jour sans le secours d'aucun narcotique. Cela lui avait porté bonheur, disait-il, de défendre sa porte au docteur Pieuchon de qui le fils avait eu un crachement de sang et demeurait en traitement chez son père. M. Jérôme, par peur de la contagion, avait rompu avec son vieux camarade. Il jurait que sa bru suffisait à tout et qu'elle avait plus d'expérience que les médecins. Rien ne la rebutait: pas même ce qui touche à la garde-robe. Elle avait su rendre délicieux le plus fade régime. Des jus de citron et d'orange, parfois un doigt de vieil armagnac, remplaçaient les condiments défendus, excitaient l'appétit que M. Jérôme assurait avoir perdu depuis quinze ans. Après de timides essais, Noémi voulut bien aider à la digestion de son beau-père par une lecture à haute voix. Elle était inlassable, ne s'arrêtait plus, faisait semblant de ne pas s'apercevoir que M. Jérôme préludait au sommeil par un petit souffle régulier. Une heure sonnait—une heure de moins à trembler de dégoût dans la ténèbre de la chambre nuptiale, à épier les mouvements de l'affreux corps étendu contre le sien et qui, par pitié pour elle, feindrait de dormir. Parfois le contact d'une jambe la réveillait; alors elle se coulait tout entière entre le mur et le lit; ou un léger attouchement la faisait tressaillir: l'autre, la croyant endormie, osait une caresse furtive. C'était au tour de Noémi de prendre l'aspect du sommeil, de peur que Jean Péloueyre fût tenté d'aller plus avant.

VIII

Jamais entre eux de ces disputes qui séparent les amants. Ils se savaient trop blessés pour se porter des coups; la moindre offense se fût envenimée, eût été inguérissable. Chacun veillait à ne pas toucher la blessure de l'autre. Leurs gestes furent mesurés pour se faire moins souffrir: quand Noémi se déshabillait, il regardait ailleurs et n'entrait jamais dans le cabinet de toilette quand elle s'y lavait. Il prit des habitudes de propreté, fit venir de l'eau de Lubin dont il s'inondait, et, grelottant, inaugura un tub. Jean se croyait l'unique coupable; elle se haïssait de n'être pas une épouse selon Dieu. Jamais ils n'échangèrent un reproche même muet, mais d'un regard se demandaient l'un à l'autre pardon. Ils décidèrent de réciter ensemble leur prière: ennemis dans la chair, ils s'unissaient dans cette imploration du soir; leurs voix au moins pouvaient se confondre; côte à côte et séparés, ils se rejoignaient à l'infini. Un matin, comme sans s'être donnés le mot, ils s'étaient rencontrés au chevet d'un vieillard infirme, avidement ils usèrent de ce nouveau lien et désormais, une fois dans la semaine, firent leur tournée de malades, en attribuant l'un à l'autre le mérite. Hors ces courses, Noémi fuyait Jean, ou plutôt le corps de Noémi fuyait le corps de Jean,—et Jean fuyait le dégoût de Noémi. En vain voulut-elle réagir contre cette répulsion de sa chair: un jour morne de novembre, elle qui haïssait la marche, se força à suivre Jean Péloueyre dans la lande et jusqu'aux confins de ces marais déserts où le silence est tel qu'aux veilles de tempête, on y entend les coups sourds de l'Atlantique dans les sables. Les gentianes, d'un bleu de regard, ne les fleurissaient plus. Elle allait devant, comme on s'échappe, et il la suivait de loin. Les pasteurs du Béarn dont était issu Jean Péloueyre, et qui dans ce désert jouirent du droit de pacage, y avaient, bien des siècles auparavant, creusé pour leurs troupeaux un puits; au bord de sa bouche fangeuse, les deux époux se rejoignirent. Et Jean pensait à ces vieux bergers atteints du mal mystérieux de la lande, la pelagre, et qu'on retrouve toujours au fond d'un puits ou la tête enfoncée dans la vase d'une lagune. Ah! lui aussi, lui aussi, aurait voulu étreindre cette terre avare qui l'avait pétri à sa ressemblance et finir étouffé par ce baiser.