A la nouvelle que sa providence était capable de quitter Nouaillé, madame Lepoiroux fut d’abord épouvantée. Le sol était craquelé sous ses pas; tout appui habituel vacillait à ses yeux, se dérobait sous sa main; elle voyait un abîme. Elle accusa ce maudit Paris qui pompe le meilleur de la province, pour en faire quoi? Dieu le sait! «Les beaux produits qu’il nous rend!...» Et elle citait le fils un Tel, revenu du Quartier latin malade «à ne pas oser nommer les médicaments qu’il lui faut»; un autre y était mort; un troisième, bien connu, y avait, en deux ans, fait vingt mille francs de dettes, etc., etc... Mais elle s’aperçut rapidement qu’elle était maladroite, que ces terribles exemples stimulaient, au contraire, le zèle d’une mère qui ayant décidé que son fils ferait ses études à Paris, courrait elle-même le rejoindre d’autant plus vite qu’elle le saurait menacé davantage. Et d’ailleurs quelque chose, en la cervelle de madame Lepoiroux, se déclencha brusquement: l’abîme fut soudain couvert; et tout ce qui était de Paris s’embellit par magie. Les avantages d’un séjour à Paris pour madame d’Oudart, qu’elle les discernait donc bien! Elle les énuméra dans leur ordre; elle en cita qu’on n’avait pas prévus. Oh! oh! décidément elle avait eu tort, en premier lieu, de se laisser influencer par son intérêt propre, qui était évidemment de conserver sa protectrice auprès d’elle; mais l’intérêt bien compris de ce cher monsieur Alex était d’avoir sa maman près de lui.
Madame d’Oudart s’étonna de la voir sitôt conclure:
—Tout bien pesé, ce n’est encore qu’à Paris qu’on arrive, à ce que prétendent ces messieurs.
—Quels messieurs?
—Eh! mon Dieu! les uns et les autres, ma bien chère dame!... Sans être curieuse, on n’est pas sans prêter l’oreille à ce qui se dit dans la rue, surtout quand on a un garçon.
Ce fut madame Dieulafait d’Oudart qui dut se rendre à l’une des maisons occupées par le collège récemment disloqué des Pères pour y traiter de la vocation d’Hilaire Lepoiroux. Elle dut, pendant près d’une semaine, rebondir d’une maison à une autre, car les victimes des «décrets» se dissimulaient, et l’on croyait toucher un jésuite alors qu’on ne tenait qu’un abbé. Lorsqu’elle fut enfin en présence de l’authentique préfet des études, celui-ci l’écouta sans mot dire. Elle dut répéter l’aveu pénible. Le Père ne manifesta aucune surprise et dit: «Madame, voici trois ans que nous avons l’assurance que le cher enfant nous échappe.» Elle tomba des nues.
—Comment!... mais sa mère même l’ignorait!...
—Nous le savions, dit le Père.
Ce fut tout. On exigea seulement qu’Hilaire fît une retraite pour demander à Dieu de l’éclairer sur le caractère irrévocable de sa décision; à la suite de quoi, Hilaire déclara que sa décision était irrévocable, et fut viré des rôles de la compagnie au budget de madame Dieulafait d’Oudart.
VII
Là-dessus vint le mois de juillet: c’était l’époque de l’examen d’Alex, attendue avec angoisse, malgré le grand-papa optimiste, qui soutenait n’avoir jamais vu que de fieffés crétins ajournés aux premiers examens de droit... Eh bien! le grand-papa fit erreur, car Alex fut ajourné. Lui-même en fit l’annonce, sans vergogne, et télégraphiquement! de sorte que, par les employés des postes, la ville en put être informée.
Madame d’Oudart utilisa du moins ce désappointement en prenant son vieux père à témoin de la nécessité où elle était d’accompagner, à la rentrée, son fils à Paris, afin de surveiller sa vie, qui se dissipait en pure perte.
—Et le jeune Paul, demanda M. Lhommeau à sa fille, a-t-il passé ses examens?
—Paul? fit madame d’Oudart, eh! que nous importe Paul?... Vous n’avez, papa, que le nom de Paul à la bouche!...
Paul Chef-Boutonne était reçu aux examens de droit, et reçu, en outre, aux examens de l’École des Sciences politiques; madame d’Oudart le savait.
Elle se rendit chez son notaire, et s’ouvrit à lui du dessein qu’elle avait de s’installer à Paris. Maître Thurageau pencha la tête sur l’épaule et poussa ses lèvres rasées en avant, les contracta, les festonna, à faire croire, en vérité, qu’il allait, par là, pondre un œuf.
La cliente vit bien la grimace, et n’y trouva rien de comique. A un millier de francs près, le redoutable Thurageau avait présent à l’esprit l’état de la fortune des Dieulafait d’Oudart, et il faisait ce cul-de-poule-là depuis deux années environ, c’est-à-dire depuis qu’Alex était jeune homme, et chaque fois que la maman venait toucher des coupons, et aussi, hélas! écorner quelque titre de rente.
Le notaire voulut lui citer des chiffres. Elle improvisa de ses deux mains un paravent et, derrière cette cloison, pour moins entendre encore, elle détourna la tête.
—Ce qui est fait est fait, dit-elle. Il y a des nécessités contre lesquelles toute raison est vaine... Il faut, vous le voyez bien, que mon fils parvienne à se créer une situation, y devrais-je consacrer le dernier lopin de ma terre.
Elle était résolue, en effet, à y consacrer son dernier lopin; mais son instinct conservateur se révoltait contre un attentat à la fortune, qu’elle tenait pour criminel: elle voulait le commettre en se le cachant à elle-même, et elle tâchait de l’ignorer. Ne considérait-elle pas aussi son excessive complaisance pour Alex comme une passion qu’elle ne dompterait pas? et toute folie accomplie pour Alex ne lui semblait-elle pas, en une partie ombreuse de sa conscience, être bénie par un Dieu inconnu, magnifique et puissant,—non pas celui de la sagesse courante,—et de qui il était bien vain de parler au notaire?
Thurageau lui énuméra quelques prix d’appartements à Paris: il avait là les feuilles des agences; il la renseigna sur la cherté de la vie.
—Ma décision est prise, dit-elle.
—Ah! voilà qui me dispense de vous conseiller de ne la pas prendre.
Et elle quitta l’étude, à la fois misérable et heureuse, comme une femme, déjà coupable d’intention, qui vient de confier son trouble à un confesseur, et court au péché.
VIII
Alex vint en vacances. Sa seule vue dissipa les nuages.
—Il a bonne mine! dit la mère.
M. Lhommeau sourit, amenuisa ses yeux, rassembla trois doigts de la main et décocha dans l’espace une sorte de baiser; puis il dit, frappant du pied:
—Cré coquin!
La mère comprit bien que cela signifiait: «Vive la vie! Vive la jeunesse et la beauté!» Elle s’écria:
—Bravo, papa!
Elle battait des mains, rajeunie elle-même un instant, et oubliant ses soucis.
On fit une promenade au jardin, avant le dîner. Les chiens reconnaissaient le jeune maître: leurs aboiements éveillaient l’écho des rochers et répandaient dans le pays un air de fête. On alla voir à l’écurie le cheval qu’Alex montait; on revint au parterre et descendit au potager, que souvent, en secret, chacun aime davantage.
Jeannot, le jardinier, promenait sur les laitues la double ondée des arrosoirs. Par une porte à claire-voie donnant sur la campagne, on aperçut quatre fillettes du fermier voisin, pressées en masse compacte, et qui regardaient dans le jardin pour voir M. Alex. On leur dit bonsoir, on leur parla; elles demeurèrent immobiles, toutes noires, et faisant une sombre moue, un peu pareilles à des idoles de bois contre les nuages embrasés du couchant. C’était cette heure du soir, bienfait du ciel, qui inspire au cœur de l’homme la prière, ou donne le champ à tous les rêves charmants. La terre mouillée élevait son parfum maternel, et les bruits commençaient à s’isoler et à retentir. Le long d’un cordon de pommiers nains, madame d’Oudart souhaitait qu’une jeune femme exquise, de très bonne famille, et riche, de préférence, offrît ici, un jour, le bras à son fils chéri; M. Lhommeau, vieillard aux vœux plus courts, désirait ardemment que les fruits mûrissent bien; Alex, entre les buis taillés, voyait danser les formes variées des plaisirs de l’amour. Une cloche, annonçant le dîner, dispersa les désirs lointains.
Alex accueillit favorablement le projet de sa mère; elle et lui employèrent une partie des vacances à faire des plans d’installation, comme deux fiancés. Madame Chef-Boutonne, informée, s’offrit à louer l’appartement. On ne manqua pas de s’attendrir sur le sort du grand-père Lhommeau qu’il fallait laisser seul à Nouaillé. Mais les vieillards, comme si la lumière menaçait de leur être ravie du jour au lendemain, s’attachent aux lieux connus, à la configuration familière des murailles; et M. Lhommeau déclara qu’il serait le gardien de la propriété, qu’il expédierait les fermages: beurre, poulets, œufs et légumes, ainsi que les fruits du jardin, particulièrement les pommes et les poires, dont la culture et la cueillette sont une science que ne possédait certes pas cet «imbécile de Jeannot».
On s’occupa à mettre de côté les meubles que l’on devait emporter, et l’on dut hâter le départ afin d’avoir le temps d’acheter à Paris même tout ce que Nouaillé ne pourrait fournir, et d’être prêts lors de la réouverture des cours, de telle sorte qu’enfin Alex n’eût plus qu’à travailler.
Que de visites chez Thurageau, le notaire, avare comme un vieux ladre de la fortune de sa cliente, et qu’il fallait contraindre, chaque fois, par des scènes, à adresser en Bourse un ordre de vente! Un jour, madame d’Oudart le trouva tellement agressif qu’elle songea à lui retirer ses papiers. Il éclata et osa la morigéner pour avoir commis l’imprudence d’assumer la responsabilité des études du jeune Hilaire Lepoiroux à Paris.
Madame d’Oudart, assise dans un fauteuil, et qui décidait avec une tendre ivresse le dépècement de sa fortune, fut tout à coup debout:
—Comment! dit-elle, le fils Lepoiroux va à Paris?
—Je m’étonne que vous l’ignoriez. Madame Lepoiroux s’est fait fort d’obtenir de vous, madame, sinon engagement, du moins promesse verbale, pour garantie d’un emprunt...
—Un emprunt!...
—... d’un emprunt que ladite dame Lepoiroux sollicite la faveur de contracter...
—Un emprunt... madame Lepoiroux!... garantie!... moi!...
—... de contracter, dis-je, afin de diriger les études de son fils, à Paris, jusqu’à l’agrégation.
Madame d’Oudart était suffoquée. Elle répéta:
—Madame Lepoiroux envoie son fils à Paris, et elle ira elle-même à Paris?
—Si elle contracte l’emprunt, dit le notaire.
—Ce qui est impossible!...
—Ce qui, au contraire, est réalisable, étant donné, d’une part, la valeur du jeune homme, et, d’autre part, la protection constante dont votre famille n’a cessé de le favoriser.
—Je la trouve forte, vous en conviendrez, Thurageau. Comment! parce que j’ai pris soin de son enfant dès la naissance, parce que je l’ai fait élever, instruire jusqu’à son baccalauréat, ses deux baccalauréats, si vous voulez, voilà que madame Lepoiroux élève la prétention que je lui dois la licence, le doctorat, l’agrégation, et qui plus est, à Paris... et qui plus est, dans le giron de sa mère!... Ah mais! ah mais!...
—Bienfait oblige, madame... non qui le reçoit mais qui l’accorde!
IX
On ne vécut plus, à Nouaillé, que dans l’appréhension de la visite des Lepoiroux. On prépara ses arguments, on se fortifia de manière à soutenir l’assaut. Entre temps, on échangeait lettres et billets avec le notaire. Thurageau avait revu la mère du jeune Hilaire: elle affirmait avoir trouvé prêteur; elle demandait un rendez-vous. Le notaire lui accordait le rendez-vous: elle ne s’y présentait pas. Elle n’avait donc pas trouvé prêteur. A Nouaillé, point de visite, point de nouvelles directes des Lepoiroux.
La première défense consistait à repousser la demande d’emprunt, qui, vraisemblablement, serait adressée à madame Dieulafait d’Oudart. Elle la repousserait en opposant les chiffres réels de sa fortune. Il fallut se résoudre à les connaître. Thurageau saisit l’occasion et accourut un beau matin, portant une serviette bourrée de paperasses. Il s’enferma avec sa cliente, deux longues heures, et accepta à déjeuner, car la séance n’était point finie. Mais déjà madame d’Oudart était édifiée: non seulement, elle n’avait pas le moyen d’être généreuse envers des étrangers, mais elle ne conduirait pas Alex au bout de ses études, en admettant qu’elles fussent réduites au minimum, sans engager aux trois quarts Nouaillé et ses fermes.
On touchait au départ; on était sans nouvelles des Lepoiroux; loin de s’en rassurer, on y prenait motif d’alarme: ne craignait-on pas maintenant que la veuve n’eût contracté ailleurs qu’en l’étude Thurageau?... Car tout emprunt, aujourd’hui ou demain, retomberait sur la famille Dieulafait d’Oudart. Une après-midi, les Lepoiroux arrivèrent.
Sous la châtaigneraie trempée par les premières pluies d’automne, on vit s’avancer madame Lepoiroux et son fils.
Hilaire, le nez rouge, le front bourgeonné, les joues duveteuses, les cheveux tondus ras, la bouche pitoyable, fit grand bruit sur le perron en martelant la pierre avec ses souliers à clous, afin d’extirper la glaise tenace; mais, dans le vestibule, la paille des caisses d’emballage adhéra à ses semelles comme le fer à l’aimant, et, avant d’entrer au salon, il s’exténuait à arracher du pied gauche la paille fixée à son pied droit, et du pied droit, la paille aussitôt repassée au pied gauche.
—Entrez donc, Hilaire, dit madame d’Oudart; nous sommes sens dessus dessous, vous voyez bien: nous partons. Nous partons, répéta-t-elle; et vous, Nathalie?
—Moi? fit madame Lepoiroux.
—Le bruit n’a-t-il pas couru?...
Madame Lepoiroux comprit fort bien, eut un soupir, leva les yeux, croisa les mains:
—Maître Thurageau, bien sûr, qui vous aura dévoilé mes projets!... Il n’y a point moyen de les exécuter, madame d’Oudart; point moyen!... quand bien même j’aurais eu votre signature!...
—Ma signature! Mais, vous ne m’avez pas fait demander ma signature, que je sache!
—Oh! ne vous faites pas plus méchante que vous n’êtes! On sait vos bontés...
—Écoutez, Nathalie, vous avez toujours été une femme raisonnable: vous en aller à Paris, vous, pour accompagner votre fils, est un luxe, convenez-en!...
—On avait fait ses calculs, n’ayez crainte! Dans notre petit monde, à nous, un homme et une femme sur la même bourse, c’est deux jumeaux dans la même mère, ça n’est pas plus cher à nourrir... Mais ce n’est pas la question, madame d’Oudart: j’ai eu peur!...
—Peur de quoi?
—De vous être désagréable.
—Comment ça, Nathalie?...
—On est délicat ou bien on ne l’est pas. Vous m’auriez eu là-bas, comme on dit, à vos trousses...
—Mais...
—Pardi! je connais bien votre bon cœur: depuis que ma mère m’a mise au monde, que ça soit vous, que ça soit les vôtres, vous n’avez pas cessé de nous combler de vos bienfaits. Vous n’avez pas fait ça pour nous abandonner à moitié route, c’est bien clair! autrement, le bon Dieu ne serait plus le bon Dieu... Laissez-moi causer, ma chère dame! Je disais donc que vous auriez encore fait pour nous bien des sacrifices. Eh bien! moi, madame d’Oudart, non, je ne veux pas. Je ne le veux pas!
Madame d’Oudart, rassurée, ne se pardonnait pas d’avoir porté contre sa protégée un jugement téméraire; elle s’en fût presque excusée; elle souhaitait, intimement, qu’une occasion s’offrit de réparer ses torts. Madame Lepoiroux continuait:
—Me voyez-vous à Paris, fagotée comme je le suis, et logée, qui sait? peut-être bien à côté de vous: je ne vous aurais pas fait honneur... Non, non, ne dites pas le contraire: madame d’Oudart, je ne vous aurais pas fait honneur. «Et la mère Lepoiroux» par-ci, «et la mère Lepoiroux» par-là!... je vois la chose aussi bien que si j’y étais... Rassurez-vous: ça ne sera point.
—Mais, ma bonne Nathalie...
—Ça ne sera point. Plutôt que ça, je ne crains pas de le dire, ma chère dame, écoutez-moi bien: plutôt que ça, j’aime encore mieux que ça soit Hilaire qui pâtisse!
Madame d’Oudart sursauta:
—Comment! comment! qu’est-ce que cela signifie? C’est moi, à présent, qui suis la cause qu’Hilaire va pâtir?
—Il ne pâtira point... Ma langue m’a trahie, madame d’Oudart... Il ne pâtira point, parce que vous serez là pour l’arrêter si vous voyez qu’il s’empoisonne à manger de la vache enragée, ou à boire du vin qu’autant vaudrait se désaltérer avec de l’acide sulfurique... Il ne pâtira point, bien entendu, parce que vous ne le laisserez pas dans le besoin, parce que vous savez ce que c’est qu’un jeune homme sur le pavé de Paris, et qui n’a pas sa mère...
—Ah!... parfait!...
—Ce n’est-il pas vous qui m’avez dit, madame d’Oudart, que, sans vous pour lui prêter main-forte, le vôtre ne se tirerait jamais d’embarras?... Ah! quand on a sa position à faire... La position, voilà le chiendent!
—Mais, malheureuse! de quoi vous plaignez-vous? Vous avez un garçon qui vient de remporter tous les succès scolaires, qui est intelligent, qui est travailleur, qui est animé des meilleures intentions; il arrivera où il voudra; il a devant lui le plus bel avenir!
—Ça n’est pas ce que disent ces messieurs...
—Encore «ces messieurs»!... Mais qui? qui? «ces messieurs»?...
—Ceux-ci, ceux-là... ces messieurs de la ville... Je peux bien vous les nommer, pardi! Ils ne m’ont point commandé le secret: Monsieur Papin, le conservateur des hypothèques, tenez! ce n’est pas le premier venu, celui-là... Eh bien, il dit, monsieur Papin, qu’Hilaire arriverait certainement aux plus hauts grades s’il avait été au lycée, mais...
—Mais il n’a pas été élevé au lycée!... Vous allez me le reprocher, sans doute?
—Je ne vais pas vous le reprocher, bien sûr! Vous m’avez fait élever mon garçon conformément à vos opinions: il n’y à rien à redire, puisque le malheur a voulu que je n’aie pas le moyen de lui payer une éducation. Ce n’est pas ça, mais voilà qu’à présent l’État vient me dire: «C’est très bien, madame Lepoiroux, vous venez me chanter que votre garçon est savant, est savant!... mais je n’ai pas l’honneur de le connaître, moi, votre garçon: d’où sort-il?»
—D’où il sort?... Mais qu’importe?... Il a ses diplômes. C’est l’État qui lui a conféré ses parchemins!...
—Oui, madame, c’est bien l’État qui lui a conféré ses parchemins; mais ce n’est pas ses parchemins qui vont lui donner de quoi manger... A ce qu’ils disent, il en faut, il en faut! pour avoir le droit d’enseigner... Et, en attendant, qu’est-ce qu’il va venir me dire, l’État? Il va venir me dire: «Madame Lepoiroux, vous voulez une bourse pour votre garçon: c’est très bien. Mais je vous avertis d’une chose, madame Lepoiroux, c’est qu’il y en a cinq cents, qu’il y en a mille, qu’il y en a des milliers qui me demandent le même privilège! Je les connais: depuis dix ans, depuis quinze ans ils mangent mes haricots...»
—«Et l’élève Lepoiroux n’a pas mangé les haricots de l’État!...»
—C’est bien cela qu’il ne pardonnera jamais à Hilaire, à ce que m’ont dit ces messieurs... «Quant à avoir une bourse, votre fils peut se taper!» voilà les propres paroles de monsieur Papin; et monsieur Bousier, l’archiviste, à un mot près, a parlé comme lui.
—Autrement dit, ma chère Nathalie, vous venez me faire observer, aujourd’hui, à la veille de mon départ pour Paris, que j’ai compromis l’avenir de votre fils, et que je vous dois une réparation?...
—Faut-il bien jeter dans l’air des paroles si fumantes, madame d’Oudart!... Je viens vous rapporter, sans cachettes, ce qui m’a été dit par ces messieurs. Aurait-il mieux valu que je me couse la bouche avec une alène et du fil enduit?
—Ce sont ces messieurs, aussi, qui vous ont conseillé d’envoyer votre fils à Paris?
—Non! c’est vous, ma chère dame, par l’exemple de ce que vous faites pour le vôtre. L’instruction appelle l’instruction; un coup qu’on est parti, c’est comme le train express qui ne s’arrête pas aux petites stations. Vous ne voudriez pas que je fasse d’Hilaire un épicier, instruit comme il est, ni un curé, bien entendu, puisque ce n’est pas son idée, rapport à ce que ces messieurs ne sont pas bien vus par le temps qui court...
Madame d’Oudart avait craint surtout que Nathalie Lepoiroux ne vînt s’installer à Paris, près d’elle: elle ne songeait presque plus à s’offusquer de ce qu’Hilaire—mais du moins Hilaire seul—lui fût imposé. Au prix d’un plus grand mal, se charger de l’avenir d’Hilaire à Paris paraissait presque acceptable.
Avait-elle donc accepté cette charge? Assurément non. Mais madame Lepoiroux excellait dans l’art de s’établir en des situations mal définies d’où l’on tire parfois plus que d’un contrat en règle. Elle savait aussi rendre grâce avant seulement d’avoir prié.
—Merci! merci! criait-elle encore en s’éloignant sous la châtaigneraie.
«De quoi donc?» se demandait madame Dieulafait d’Oudart.
X
La maman et son fils devaient partir pour Paris à midi. Le camion du chemin de fer vint avec cinquante minutes de retard, et fit bien, car les valises n’étaient pas bouclées, et des caisses, à clouer, bâillaient encore. Il fallut un temps ridicule pour hisser les bagages sur la voiture et les bâcher. Personne ne déjeuna, sauf Alex, qui n’était pas ému.
M. Lhommeau s’était cru plus de philosophie qu’il n’en avait: il se lamentait à haute voix, se mouchait, s’épongeait le front, trottinait, s’employait à hâter le départ, et eût béni toute circonstance propre à le retarder. Une vieille bonne, nommée la mère Agathe, prophétisait depuis la veille que «c’était la fin de tout, la fin de tout!...» La femme de chambre, qu’on emmenait à Paris, affolée par la perspective du voyage, par les gémissements, par le désordre de la maison, par la paille répandue dans les corridors, n’était d’aucun secours; Jeannot se montrait plus «imbécile» que jamais.
Enfin le lourd camion écrasa le gravier et s’éloigna au pas, sous la châtaigneraie dorée. Jeannot rappela le conducteur pour lui demander, une vingtième fois, l’heure précise du train de Paris:
—Et alors, il suffit que madame et monsieur soient à la gare à onze heures quarante-cinq?
L’employé du chemin de fer lui cria:
—Si ça leur plaît d’être à la gare dès dix heures, il y a de quoi s’asseoir!...
Jeannot ne comprit pas la plaisanterie, et la rapporta telle quelle.
On allait monter en voiture quand il fallut recevoir les fermiers, qu’on attendait depuis deux jours. Ils apportaient de l’argent. Mais on n’eut pas le temps d’examiner leurs livres. On s’exténua à leur fournir des instructions sur les denrées qu’ils devaient adresser à Paris, sur la méthode d’emballage, sur la manière de rédiger une feuille d’expédition. La mère Agathe disait:
—C’est ce Paris qui dérange tout. Faut-il donc qu’il n’y ait plus moyen de vivre sans passer par cet endroit-là! Maître Thurageau est bien de mon avis: il dit qu’il a appris tout ce qu’il sait à Poitiers, et il en sait long... mais peut-être pas aussi long qu’il en faut au jour d’aujourd’hui!...
Madame d’Oudart embrassa son père; puis elle embrassa sa vieille bonne, serra la main à tous, descendit du marchepied pour caresser encore une fois les chiens, enfin monta, après Alex. Que l’on voyait bien, malgré son émotion, qu’elle ne quittait pas son plus cher trésor! Mais quand elle s’éloigna, quand elle vit le groupe de ceux qui restaient agitant les mains, quand elle vit, de plus loin, sa maison, les pignons des deux tours, le cep tordu qui encadrait les fenêtres du rez-de-chaussée, les fleurs que son vieux père aimait, le dessin du parterre, et quand, sous l’ombre de la châtaigneraie, tout ce qu’elle voyait là, diminua jusqu’à ne tenir pas plus de place que la main appliquée sur la glace de la voiture, tout à coup, elle pleura. Elle voulait voir encore; elle s’en prenait à ses yeux troublés et les essuyait avec rage. Sur tout cela, la grille fut refermée doucement: entre les barreaux de fer on n’aperçut plus que la gueule ouverte des trois chiens debout, et poussant des aboiements attristés.
XI
Lorsque madame Dieulafait d’Oudart arriva à Paris, elle consulta pour la dixième fois une lettre de madame Chef-Boutonne indiquant la rue, le numéro et le plan de l’appartement meublé retenu «pour sa chère amie». Elle monta avec Alex, à la gare d’Orléans, dans un fiacre à galerie et, citant le texte de madame Chef-Boutonne, dit au cocher:
—3, rue Férou. C’est une vieille petite rue qui va de la place Saint-Sulpice...
—Connu! fit le cocher.
Au numéro 3 de la rue Férou était une grille ouvrant sur la cour: la cour était pavée, à l’ancienne mode, agrémentée d’une fontaine, et à plusieurs fenêtres étaient accrochées des cages à serins; le concierge, savetier, travaillait dans une échoppe, comme si cela se fût passé sous la monarchie de Juillet; il était chauve et rose, il avait des yeux d’enfant timide et mordait, d’une bouche féroce, un brûle-gueule. Il paraissait innocent et ne parlait point; sa femme se montra quand madame Dieulafait d’Oudart eut réglé avec le cocher, et elle lui raconta, avant d’avoir gravi seulement trois marches de l’escalier, qu’elle avait le malheur de sortir de l’hôpital, où ces messieurs chirurgiens ne lui avaient fait rien moins que de lui couper un sein.
—A mon âge, disait-elle, le dommage n’est pas grand; mais, plus jeune, madame me comprendra, j’en aurais été aux regrets... Et monsieur votre fils..., est-ce qu’il fait sa médecine?... C’est un beau garçon que vous avez là, madame... Ah! j’oubliais de dire à madame que cette dame qui a loué attend madame dans l’appartement...
En effet, madame Chef-Boutonne avait poussé la complaisance jusqu’à venir de Meudon, où elle passait l’été, attendre son amie rue Férou. On s’embrassa, on se fit mille tendresses, on ne tarit pas d’éloges sur l’appartement. Il était composé de quatre pièces fort ordinaires et d’une cuisine grande comme la main. La chambre destinée à Alex avait sa sortie particulière. Madame Chef-Boutonne dit:
—Votre fils a sa clef, et, par là, il est chez lui.
—Oh! dit madame d’Oudart, mais mon fils n’est pas un coureur!
Madame Chef-Boutonne sourit finement et dit:
—Rapportez-vous-en, ma belle, à mon expérience.
—Je parierais, fit la concierge, que madame a aussi, elle, un beau jeune homme!
Et elle contemplait Alex avec admiration.
La mère du jeune Paul pinça les lèvres et dit:
—J’en ai un qui est travailleur.
Madame d’Oudart prit pour elle ce que la riposte avait d’amer.
Madame Chef-Boutonne emmena dîner les nouveaux venus à Meudon. Paul était absent; on n’était qu’à la mi-septembre: Paul voyageait en Allemagne.
—En Allemagne!... et tout seul?...
—Tout seul. Oh! c’est un homme!
Entre les mères, le moindre mot se faisait fléchette, et frappait.
XII
L’installation rue Férou exténua la pauvre madame d’Oudart. Ah! que l’on avait bien fait de s’y prendre de bonne heure! On n’avait pu tout prévoir; quantité de choses manquaient, qu’on dut acheter précipitamment ou extraire encore de Nouaillé mis à sac. Les meubles étaient insuffisants, mal distribués, disproportionnés, dépaysés, inutiles; la bonne, Noémie, hier habile en Poitou, aujourd’hui obtuse à Paris; la concierge, intermédiaire implacable entre locataires et fournisseurs, une bavarde inextinguible... Mais une pensée soutenait madame Dieulafait d’Oudart en ces revers de la première heure: tout sera au mieux si Alex est bientôt en état de travailler.
En vue d’obtenir ce résultat, tout fut coordonné. La maman n’avait pas fini d’ouvrir ses propres malles, que la chambre d’Alex était parachevée en ses détails les plus futiles; madame d’Oudart suspendait des étagères destinées à contenir les livres de droit, pendant que son fils se martelait les pouces en fixant de part et d’autre de la cheminée des photographies d’actrices et de femmes jolies, dont le réconfort, affirmait-il, lui était indispensable absolument.
Et quand cette chambre fut vraiment gentille, ils se regardèrent. Ils souriaient; elle attendait qu’il lui sautât au cou et la remerciât, mais il dit simplement:
—Ce sont les «types», par exemple, qui vont être épatés!
—Qui ça?
—Houziaux, Fleury, et compagnie...
La maman fut flattée et dit:
—Invite-les à déjeuner.
—Demain?
—Va pour demain! Je vais secouer un peu Noémie.
Houziaux et Fleury déjeunèrent. Madame d’Oudart les trouva moins bien qu’elle ne l’avait espéré d’amis intimes de son fils, mais bons garçons, en somme; enfin c’étaient des amis d’Alex. Ils fumaient comme des Suisses: madame d’Oudart marchait en agitant devant son visage un éventail, et Noémie en fermant les yeux. L’appartement fut empesté; un nuage se répandit dans la cour; une vieille dame, voisine, maugréa; une jeune femme parut, entre deux persiennes; puis des têtes de toutes les sortes se penchèrent, d’en haut, d’en bas, attirées soit par l’odeur du tabac, soit par les éclatants vocables que proféraient les trois jeunes gens.
Jusque vers quatre heures de l’après-midi, ces messieurs fumèrent, tant dans la chambre d’Alex que dans la salle à manger que Noémie, à plusieurs reprises, dut approvisionner de bière. De temps en temps, avec des façons, madame d’Oudart entr’ouvrait la porte et disait:
—Tu penses à ton travail, Alex?
Mais, craignant de froisser ses hôtes, elle ajoutait:
—Je vous demande pardon, messieurs... C’est à moi de rappeler votre ami au devoir!...
Enfin Houziaux et Fleury jugèrent le moment venu de se retirer. Et Alex descendit avec eux prendre l’air, jusqu’au dîner, dans le jardin du Luxembourg.
XIII
Alex avait une petite maîtresse, employée aux Postes et Télégraphes. Elle sortait du ministère, le soir, à six heures, une serviette assez bien garnie sous le bras, vêtue décemment, non sans un soupçon de coquetterie qui, par un miracle féminin, devenait de l’élégance à mesure que l’on s’éloignait du bâtiment de l’État. Quelle métamorphose s’opérait en la toilette de mademoiselle Louise, dans le court trajet qui sépare la rue du Bac de la rue de Rennes? Les messieurs les plus attentifs qui, maintes fois, suivirent sa torsade blonde, rue de Grenelle, eussent été bien en peine de le dire. Et cependant, arrivée à la place Saint-Sulpice, mademoiselle Louise avait changé du tout au tout: ce n’était pas à son désavantage! Une certaine méthode de maintien inventée, adoptée par elle, et observée jusqu’en ses subtilités, lui valait, sous l’œil des chefs, l’aspect d’une travailleuse harassée, et, dans Paris, l’air d’une jeune femme très comme il faut, donnant tout au plus des leçons de chant ou de piano dans le Faubourg.
Elle était d’une famille honorable habitant le quartier des Gobelins, et elle regagnait le domicile paternel à sept heures et demie très précises, sauf les soirs où elle allait au théâtre, ou bien était censée y aller.
Du temps qu’Alex logeait à l’Hôtel Condé et de Bretagne, elle prenait la rue Monsieur-le-Prince au carrefour de l’Odéon, puis la rue Casimir-Delavigne, et faisait halte devant la bibliothèque en plein vent d’un bouquiniste, où elle scrutait le dos des volumes, les lèvres en sifflet comme un vieux bibliophile, feuilletant même un ouvrage parfois, sans regarder à droite ni à gauche, insensible à la galanterie, niant l’existence du monde extérieur, jusqu’à ce qu’un jeune homme passât qui s’écriait à deux pas: «Oh! bonjour, mademoiselle, comment vous portez-vous?» C’était Alex. Alors elle riait d’une large bouche qui offrait au ciel et à la terre l’éclat de dents admirables; et Alex riait aussi, et le bouquiniste, et même des jeunes gens demeurés alentour et qu’elle avait éconduits.
On entrait au café Voltaire où un garçon nommé Pierre, qui avait pour eux des attentions paternelles, se piquait de servir spontanément le «turin» de monsieur et la grenadine de madame, tandis que, dans la salle voisine, le vieux M. Laffitte, professeur au Collège de France, assénait à tout venant la philosophie d’Auguste Comte.
Buvant turin et grenadine, ce jeune couple n’était ni de ceux qui menacent de pâmer d’amour, ni de ces malappris du Quartier latin dont la main ose traduire ce que la langue est inhabile à tourner proprement; ils disaient de folles choses avec la plus belle gaieté ou s’amusaient à ouvrir la grave serviette qui en imposait tant dans la rue, et qui contenait la demi-bouteille vide, le chiffon de pain et le petit pot de confitures, restes du déjeuner de l’employée de l’État! Et il arrivait que d’austères auditeurs de M. Laffitte, s’étant retournés pour voir qui riait, demeurassent, un instant, les yeux pris au piège de la grande bouche ouverte de Louise.
Ou bien on allait au Jardin du Luxembourg, jusqu’à sept heures et quart tapant; et Louise quittait son ami et courait aux Gobelins, allongeant le pas, voûtant le dos, vraie petite magicienne lorsqu’il s’agissait d’effacer, dans le quartier de ses parents, comme dans celui de ses chefs, grâces de la gorge et splendeur de la torsade blonde.
Les jours où Louise déclarait à sa famille qu’elle avait reçu de mademoiselle Une Telle des billets de faveur pour l’Odéon,—et Dieu sait si mademoiselle Une Telle était prodigue de billets de faveur!...—on passait de bien bonnes soirées à l’Hôtel Condé et de Bretagne, jusqu’à minuit et demi,—à moins que, par hasard, on n’allât pour de bon au théâtre; mais ceci était rare.
XIV
Dès les premiers temps du séjour de madame Dieulafait d’Oudart à Paris, madame Chef-Boutonne la prit à part et lui dit:
—Ma chère amie, écoutez-moi bien. Vous voulez que votre fils arrive, n’est-il pas vrai?... Bon!... Eh bien! il faut me croire: faites de lui un homme du monde.
—Mais...
—Oh! oh! ce n’est pas si simple!... Vous me direz: «Mais il est bien élevé!—J’en conviens.—Mais il a dans l’esprit une légèreté qui plaît!—C’est exact.—Mais partout où je le mène, il est fort bien vu!—Je ne vous dis pas le contraire... D’abord, sait-il danser?»
—Peuh!
—Paul, ma chère, danse depuis l’âge de six ans. A quinze, il a conduit le cotillon chez monsieur le doyen de la Faculté de droit, circonstance qui ne l’a pas desservi dans la suite, veuillez m’en croire... Il n’a pas son rival au boston...
—Devrais-je donc faire donner des leçons à Alex?
—Écoutez, il y a, à deux pas de chez vous, rue de l’Ancienne-Comédie, une salle où, pour des prix dérisoires, Alex aura un professeur excellent et sa femme. C’est là que Paul a appris: je ne puis mieux vous dire.
—Je suis effrayée de cette obligation nouvelle: le pauvre garçon a tant de peine à trouver le temps de travailler!
—Voulez-vous, oui ou non, que je l’invite cet hiver à nos réunions? Eh bien!... Mais ma bonne amie, que diriez-vous de Paul qui fait des armes une heure par jour!...
—Commençons par la danse, conclut madame Dieulafait d’Oudart.
Rue de l’Ancienne-Comédie, Alex s’engagea dans un noir boyau plus étroit que l’entrée de l’Hôtel Condé et de Bretagne, qui tout au bout s’élargissait en une antichambre ornée de lithographies romantiques et d’une page de calligraphie consacrée aux louanges de Terpsichore. Un écriteau voisin, et plus vulgaire, portait: Le professeur et madame Denis donnent également des leçons de maintien et d’écriture.
De ce lieu éclairé à peine, on entendait un talon frapper rythmiquement le parquet, et des glissements, et une voix monotone qui prononçait, en les scandant, les six premiers nombres: «Un, deux, trois,—quat’, cinq, six», cependant que quelque chose de léger semblait tourbillonner en ventilant la salle de danse. Alex pénétra dans cette salle. Un monsieur, d’allure militaire, en redingote boutonnée, et qui tenait à bras le corps un malheureux tout ruisselant de sueur, se détacha de celui-ci et salua; c’était «le professeur». Déjà madame d’Oudart avait traité avec lui; il dit à Alex:
—Ah! c’est vous le jeune homme! Parfait. Votre tour viendra, n’ayez crainte.
Alex s’assit sur une banquette de moleskine exténuée, crachant le crin, et dont les pareilles se soutenaient bout à bout à grand’peine, le long des murs nus d’une pièce au plafond bas; deux tristes lampes munies d’un réflecteur métallique vous aveuglaient sans fournir de lumière. Et il se plut à regarder la robe de madame Denis qui, toute raidie par la force centrifuge, autour d’un vivant pivot, lui rappelait certains vases d’argile qu’il avait vus, dans son pays, tourner avec une rapidité vertigineuse et se transformer miraculeusement entre les doigts du potier. Lorsque madame Denis échappa à l’étreinte du valseur, Alex s’aperçut qu’elle était laide et vieille, et il admira que Terpsichore, louangée à bon droit dans l’antichambre, pût en effet transfigurer, un moment du moins, des formes ingrates.
Le professeur s’empara de lui, le jugea tout de suite assoupli de membres et d’intelligence, et l’invita d’emblée à venir, hors les leçons particulières, à de petites soirées «mixtes» qu’il donnait, deux fois la semaine, et où l’élève, sans augmentation de prix, avait l’avantage de se familiariser avec les «véritables soirées mondaines».
Alex n’y manqua point. Il trouva dans la même salle, mais transpercée de feux par la multiplication des réflecteurs, un public peu nombreux encore,—car la saison s’ouvrait,—au milieu duquel il alla tout droit à une grande fille brune, assez jolie, ample de hanches et de poitrine, qui, après la première mazurka, lui fit l’honneur de le présenter à sa mère. Celle-ci était une dame âgée, au parler commun, qui jugea le jeune homme d’une «distinction» achevée et le lui dit... Elle lui dit encore:
—Monsieur, voulez-vous que je vous répète ce que m’a confié mon petit doigt? C’est que ma fille serait aux anges si vous lui accordiez la faveur de l’engager pour le quadrille des lanciers.
—Mais c’est que je ne connais pas les figures!...
—Oh! qu’à cela ne tienne: elle vous les apprendra.
—Mais, maman!... s’écria mademoiselle Raymonde, toute confuse. Oh! excusez maman, monsieur, elle est d’un sans-gêne!...
Alex protesta et dansa tant bien que mal les lanciers, côte à côte avec mademoiselle Raymonde. D’un doigt, dans l’espace, elle lui dessinait les figures: il comprenait à ravir. Il se trompait parfois, mais avec grâce; le jeu était très amusant... Il n’était pas amusant pour tout le monde, à ce qu’il paraissait, car plusieurs personnes grommelaient à la cantonade; entre autres, un jeune homme rougeaud, une jeune fille, et, sur quatre mètres de banquettes, des mères rangées comme cailles à la broche.
—Ne faites pas attention, dit mademoiselle Raymonde à Alex, il y en a plus d’une jalouse ici parce que vous m’avez choisie.
Et Alex sut que le jeune homme rougeaud courtisait mademoiselle Raymonde, qu’il l’avait quasi demandée en mariage, et qu’elle l’avait en horreur.
—C’est drôle, fit Alex.
—Vous trouvez! fit Raymonde avec mélancolie.
Puis elle dit:
—Oh! vous verrez, monsieur, c’est mêlé, ici.
Durant le quadrille, plusieurs dames s’étaient jointes à la mère de mademoiselle Raymonde et formaient avec elle un groupe de taille à se mesurer avec le camp adverse. Et tout ce qui entourait la mère de Raymonde contemplait, les yeux attendris, le couple que faisait cette belle jeune fille avec le nouveau venu, et l’on s’organisait un triomphe, du fait de posséder ce jeune homme, le plus «distingué» sans conteste de tous les élèves présents et passés du professeur et de madame Denis.
Alex revint régulièrement, deux fois la semaine, rue de l’Ancienne-Comédie. Comme il consacrait deux soirées à ses amis, deux à Louise,—à l’Hôtel Condé et de Bretagne,—et une au moins aux Chef-Boutonne, il lui restait tout juste un soir désormais pour ouvrir, sous la lampe maternelle, quelques livres de droit.
Ce soir-là lui manqua bientôt, parce qu’il fut invité à une petite sauterie hebdomadaire chez la mère de mademoiselle Raymonde, madame veuve Proupa.
XV
Madame Proupa était la veuve d’un appariteur à la Faculté des lettres. La fonction exercée par feu son mari, qui consiste essentiellement à veiller à la propreté relative de l’amphithéâtre et à préparer la carafe d’eau du conférencier, ne laissait pas, quoique modeste, d’enorgueillir encore madame Proupa, d’ailleurs sensée en sa fierté: car, dans le siècle de la science, tout ce qui touche au haut enseignement, fût-ce du balai, ennoblit en quelque mesure. Le revers est que tout ce qui touche à l’enseignement, haut ou bas, n’enrichit point. Madame Proupa confectionnait jour et nuit de petits ouvrages de main dont «ces dames des professeurs» lui assuraient le débit, et mademoiselle Raymonde avait un emploi dans une maison d’éditions classiques.
Ces pauvres femmes habitaient deux pièces au quatrième étage d’une vieille maison de la rue Clovis, d’où l’on entendait les roulements de tambour du lycée Henri IV et de l’École polytechnique.
Elles n’avaient, à elles deux, qu’une chambre, la salle à manger était le salon, et, pour danser, on démontait la table et laissait tout honneur au piano.—Le moyen de ne pas donner à danser quand on a une jeune fille à marier?...
Alex rencontra là le groupe de la salle Denis favorable aux Proupa. Il était composé de jeunes filles insignifiantes, et de mères veuves, de qui l’aspect, la tenue, le langage, rappelaient à s’y méprendre la mère de mademoiselle Raymonde. Deux messieurs seulement avec Alex étaient invités: un parent nommé M. Milius, d’une cinquantaine d’années, le boute-en-train de la compagnie, et un élève de la salle de danse, employé à la direction du contentieux, au ministère des affaires étrangères, s’il vous plaît, et nommé M. de Bérébère, mais chauve comme César et le visage rasé, sans âge apparent, de fort bonnes façons, appréciateur évident, doux et patient, de la beauté de Raymonde. Deux couples péniblement pouvaient se mouvoir à la fois.
Ce n’était pas pour rire que l’on accomplissait ce rite sacré de la danse, prélude de l’union des sexes. Et le mal que l’on se donnait, l’exiguïté de l’endroit, peu propice aux plaisirs, le sérieux de l’assistance, la présence de ce triste amoureux, M. de Bérébère, la présence même de ce Milius, élément comique indispensable à tout drame, et jusqu’à la beauté réelle du couple d’Alex et de Raymonde enlacés,—banale ou ridicule, inconsciente assurément, cette réunion projetait sur la muraille une ombre plus tragique que burlesque.
Cependant Alex, emporté par une ardeur bien naturelle, entraînant sa danseuse dans la chambre à coucher, un moment déserte, lui écrasait la bouche d’un baiser fou. Raymonde dit:
—Oh! c’est mal!
Mais il recommença, et la jeune fille, suffoquée, allait bel et bien s’évanouir.
On s’empressa autour d’elle: en un clin d’œil trois femmes furent là. La scène eût été préparée qu’on n’eût point vu de mouvement plus prompt. Raymonde, trop avertie de la science interprétative de ces dames, à demie pâmée qu’elle était, maudissait sa faiblesse. Déjà l’on chuchotait, et quelques femmes s’indignaient comme si, en vérité, elles n’étaient venues là pour assurer elles-mêmes et solenniser par leur présence le résultat obtenu.
Madame Proupa ne commenta point du tout l’incident, d’ailleurs équivoque, et, quand elle eut frotté les tempes de sa fille à l’eau de Cologne, elle dit:
—Allons! allons! il y a eu plus de peur que de mal... Et que la fête batte son plein!
Elle confia à Alex:
—Elle a une santé de fer, mais les nerfs, mon cher monsieur, c’est de son âge... Avec ça, une sensibilité!...
Et elle ne modifia rien aux chatteries dont elle comblait Alex tant chez elle que chez le professeur et madame Denis. Mais Alex s’aperçut qu’on lui parlait à l’excès de feu M. Proupa, de sa grande honorabilité, des «illustrations» qui avaient suivi son convoi, et de toute la famille Proupa, et des qualités morales et ménagères de Raymonde, enfin de l’avantage qu’il y avait, ici-bas, pour un jeune homme, à faire un mariage désintéressé. Tant y eut qu’Alex se crut obligé, en honnête garçon, de confesser à Raymonde, tout en valsant, et la poitrine appliquée contre sa gorge magnifique, qu’il éprouvait pour elle un irrésistible attrait, mais qu’il ne saurait prétendre d’ici de longues années à devenir l’époux d’aucune femme.
—Je ne l’ai jamais pensé, dit Raymonde: allez! ce n’est pas moi qui me monte le coup... Mais je vous remercie de votre franchise.
Alex ne savait qu’ajouter, car il était ému du sort de cette belle fille pauvre qui lui parlait, elle aussi, avec une grande franchise. Ce fut elle qui dit:
—Cela ne fait rien, monsieur Alex, pourvu que je continue à vous voir.
—J’y tiens autant que vous, dit Alex.
—Non, dit Raymonde, pas tant que moi!
XVI
Aux environs de la Toussaint, l’installation étant faite depuis bientôt six semaines, rue Férou, madame Dieulafait d’Oudart dit à son fils:
—Mais enfin, mon pauvre enfant, tu n’es donc pas bien ici, puisque tu ne peux rester à travailler une demi-heure dans ta chambre?... J’ai remarqué que ton bureau n’est pas placé convenablement pour écrire; ta main fait ombre sur la plume... ne t’en es-tu pas aperçu?... Est-ce que le bruit te gêne? On entend bien souvent les cloches de Saint-Sulpice... Moi-même, les premiers jours, j’en ai été incommodée... Tu sais que, s’il le fallait, j’aimerais encore mieux changer d’appartement que de te voir oisif.
—N’aie pas peur, maman! nous avons encore trois semaines avant l’examen... Et puis Thémistocle va arriver.
—Qui ça, Seigneur Dieu! Thémistocle?
—Tu verras.
Madame d’Oudart vit en effet arriver, un matin, Thémistocle. C’était un Grec aux cheveux aile de corbeau, au teint de cire; une sombre moustache lui coupait si crûment le visage que l’impression en était douloureuse. Alex s’était lié avec lui, l’année précédente, au hasard, comme avec tous ses amis: rencontres de cafés, de restaurant, voisinage de banc au cours ou au jardin du Luxembourg. Mais Thémistocle, déjà licencié, bientôt docteur, était fort en droit. Il l’eût été plus encore en chicane: il aimait les détours captieux d’un raisonnement; les plus menues subtilités étaient son affaire; des examens, notamment, il connaissait tous les trucs.
Il parlait un français correct, d’une voix doucereuse et tout à coup aiguë, et en faisant de la main de vifs petits gestes nouveaux et surprenants pour des Français. Il étonna beaucoup madame d’Oudart; il l’amusa, un moment, puis lui donna envie de dormir par sa manie procédurière. Mais lorsqu’il parlait de Smyrne, l’endroit où il était né, tous avaient le goût de figues à la bouche, et il plaisait à cause de cela, comme une femme qui répand une odeur agréable. En outre, madame d’Oudart comprit qu’il était utile à Alex, et il l’éclaira d’un mot sur une particularité de l’esprit de son fils, qu’elle ignorait:
—Il comprend tout ce qu’on lui dit, rapidement, et le retient bien; mais il n’aime pas les livres.
—Venez déjeuner avec nous quand il vous plaira, monsieur Thémistocle.
Le Grec sourit et dit que Thémistocle était son petit nom et qu’il s’appelait Constantinargyropoulo.
—Ah bien! moi, je ne suis pas comme mon fils, vous savez, monsieur Thémistocle, je ne retiens guère ce qu’on me dit... Et je vous appellerai, si vous voulez bien, par votre petit nom.
Ensuite arriva d’une petite ville du centre un nommé Givre. Il tenait plusieurs journaux à la main, regardait au travers d’un binocle en portant la tête en arrière, d’un air inquiet, et ses épaules déjà se voûtaient, comme sous le poids d’un fardeau invisible. Il suivait de près la politique, intérieure et extérieure, sans être initié aucunement à ses dessous, et sans être apte à en saisir le sens général; élevé dans un milieu de bourgeoisie pessimiste, il interprétait toutes choses défavorablement, et aux quatre points de l’horizon, levant son nez crédule et écarquillant ses yeux de myope, il découvrait des sujets d’alarme.
Pas plus que le Grec Thémistocle, pas plus qu’Houziaux et que Fleury, ce Givre n’avait avec Alex la moindre affinité de caractère et de goûts; mais ces jeunes gens étaient ses amis. Ils ne lui avaient été imposés par personne: c’est pourquoi il croyait les avoir choisis lui-même et librement; et, de gaieté de cœur, il acceptait cette fraternité.
Madame Dieulafait d’Oudart commençait d’avoir des déjeuners bien agités et la pauvre Noémie y suffisait à peine; les réceptions du soir, bi-hebdomadaires, se prolongeaient tard dans la nuit, consommaient de la bière par tonneaux, et Alex, à une heure du matin, sortait pour reconduire ses amis, ce qui, le lendemain, nécessitait une grasse matinée réparatrice. L’après-midi filait subrepticement, comme un voleur.
Enfin, la veille même de l’ouverture des cours, arriva Hilaire Lepoiroux.
Hilaire annonça qu’il était descendu à l’Hôtel Condé et de Bretagne.
—C’est idiot! s’écria Alex.
—Pourquoi? demanda madame d’Oudart, ce garçon n’en connaissait pas d’autre!
Alex ne sut pas dire pourquoi il trouvait idiot qu’Hilaire descendît à l’Hôtel Condé et de Bretagne.
Le malheureux Hilaire était vêtu d’une manière dérisoire: il portait une sorte de lévite, et la casquette du collège des Pères.
—Mon pauvre garçon, dit madame d’Oudart, tu ne vas pas pouvoir rester dans cet état-là. Viens voir si tu peux mettre une jaquette d’Alex.
Les jaquettes d’Alex étaient trop longues. Les manches couvraient la main entière: Noémie reçut ordre de les raccourcir. Mais la taille tombait quatre doigts trop bas, et le buste d’Hilaire semblait posé sur de toutes petites jambes de «clown».
Houziaux et Fleury entrèrent, sur ces entrefaites. Alex présenta:
—Lepoiroux.
Les deux jeunes gens pouffèrent. Madame d’Oudart se hâta de dire:
—Allons! allons! messieurs, vous allez me faire le plaisir d’accompagner un peu ce garçon-là en ville et de lui choisir un chapeau convenable.
Ils sortirent avec Hilaire Lepoiroux; mais ils le laissèrent aller devant eux, tout seul, et ils jouèrent de lui cruellement, comme des enfants, jusqu’à ce qu’ils lui eussent calé sur le chef un melon à bords exigus, du plus pur style anglais, sous lequel Lepoiroux était plus grotesque encore.
Alex, non moins dur que ses camarades envers le disgracieux Hilaire, fut, aussitôt séparé d’eux, gentil, serviable et doux avec lui.
XVII
Vers la mi-novembre, une huitaine avant l’examen d’Alex, madame Chef-Boutonne dit à madame Dieulafait d’Oudart:
—Voyons, ma chère amie, voulez-vous être raisonnable?
—De quoi s’agit-il?
—De votre fils, cela va sans dire. Vous savez l’intérêt que je porte à ce cher enfant. Voulez-vous, oui ou non, qu’il soit reçu?... Bon!... Venez avec moi faire un brin de cour à monsieur le doyen... un vieil ami à nous...
Ce n’était pas sans raison qu’elle prenait des précautions oratoires pour aborder la question d’une visite au doyen. Solliciter une faveur humiliait madame Dieulafait d’Oudart; reconnaître qu’elle avait besoin de solliciter la blessait. Par une contradiction singulière, elle confessait que la protection des Chef-Boutonne, puissants par leurs relations, serait indispensable à son fils:—c’était une manière de providence, préétablie, dont le secours vous est dû, pour ainsi dire, en vertu d’un contrat dont on ne cherche pas l’origine;—mais mettre en branle sa providence, l’assister par un acte efficace, à son avis, c’était déchoir.
—Écoutez, ma chère, non! dit-elle, je n’aimerais pas, je l’avoue, mendier l’indulgence d’un jury d’examen pour mon fils, qui, tout compte fait, n’en a peut-être pas absolument besoin... Ce pauvre Alex a été ajourné en juillet!... Eh! mon Dieu! c’est un accident qui put arriver à tous les candidats. N’oublions pas qu’il était à l’hôtel, seul, dans les conditions les plus fâcheuses pour le travail. Dorénavant...
Madame Chef-Boutonne l’interrompit:
—C’est parfait, ma chère amie, c’est parfait! Je n’insisterai pas, comme bien vous pensez, pour vous entraîner à commettre la petite infamie que j’ai eu l’imprudence de vous proposer...
—Ma bonne! ma bonne! qui vous parle d’infamie? Voyons! je vous dis simplement: «J’aime autant ne point recourir à ce procédé, parce qu’il n’est pas prouvé qu’il soit indispensable...» Après un second échec, nous verrons...
—Eh bien! nous verrons après un second échec!... Prenez acte, toutefois, de ceci, ma chère, que je vous ai offert le «procédé»,—puisque procédé il y a,—qui était en mon pouvoir.
L’influente amie était piquée! Par bonheur, madame d’Oudart comprit qu’une telle femme, interrompue en son bel élan tutélaire, ferait une chute mortelle si, bon gré mal gré, l’on ne secondait sur l’heure l’envie qu’elle avait de faire valoir ses moyens. Hilaire Lepoiroux, pour une fois, fut utile aux Dieulafait d’Oudart: qu’il est donc aisé de solliciter pour qui ne porte pas votre nom!...
—Vous concevrez, dit-elle, que je ne veuille user de votre crédit qu’avec une certaine discrétion, car j’aurai trop d’occasions d’y recourir...
Ces paroles convenaient à madame Chef-Boutonne.
—Il est naturel, dit madame d’Oudart, de s’occuper de ceux qui ont des besoins plus pressants que les nôtres... J’avais à vous parler, ma chère amie, de mon jeune protégé, Hilaire Lepoiroux...
Elle exposa le cas d’Hilaire. Obtenir une bourse pour l’infortuné et intelligent étudiant serait une bonne action.
—Mais, dit madame Chef-Boutonne, les bourses s’obtiennent au concours!
—Sans doute!... Mais vous ne me ferez pas croire que si vous juriez d’y mettre la main...
—Oh mais! oh mais!... ce n’est pas si aisé!
—A la Faculté des lettres, qui donc de ces messieurs n’est pas de vos amis?
—A la Faculté des lettres, ces messieurs sont justes, comme ailleurs.
—Insensibles à l’éloquence?
—Savez-vous bien, ma belle, que vous me demandez beaucoup!
—On n’importune que les riches!
—Eh bien! eh bien!... fit madame Chef-Boutonne en souriant, il faudra me donner les nom et prénoms de ce jeune homme... très exactement!...
—Ah! ma bonne amie, quelle gratitude vous aura la pauvre veuve Lepoiroux!...