XVIII
Dans le moment qu’Alex allait subir son examen, et alors que sa mère plantait chaque matin un cierge allumé sur le plateau à dents pointues d’une petite chapelle de l’église Saint-Sulpice, dédiée à saint Alphonse de Liguori, Alex, lui, était perplexe et tracassé. Et ce n’était point la préparation à l’examen qui l’agitait de la sorte, mais bien une question à résoudre: s’abandonnerait-il ou non à l’«irrésistible attrait» qu’il éprouvait pour Raymonde?
Certes il avait décidé que non. En effet, d’abord il aimait beaucoup Louise qui était une petite amie charmante, ensuite Raymonde était une jeune fille digne de faire un mariage convenable, et destinée sans aucun doute à le faire, puisque déjà il n’eût tenu qu’à elle de devenir madame de Bérébère, ou bien la femme du jeune homme rougeaud qui apprenait à danser chez le professeur et madame Denis.
Mais, d’autre part, Raymonde, qui avait bien la tête de plus que Louise, était aussi brune que Louise était blonde; elle devait avoir une gorge et des jambes de déesse; elle était dépourvue de l’esprit espiègle de Louise, et l’on se fût ennuyé peut-être une journée entière avec elle, mais elle paraissait affamée de tendresse; mais son humeur, plus sombre, avait un charme aussi; mais il y avait quelque péril à devenir son amant... Il en faut moins pour qu’un jeune homme prenne un parti déraisonnable!...
Alex allait au cours de danse avec une régularité dont le louait sa mère et qu’applaudissait madame Chef-Boutonne.
—Il n’est guère mondain, pourtant! disait madame d’Oudart.
—Il le devient, vous le voyez! disait son amie.
—Oh! que cela m’étonne!
En peu de temps, Alex était passé «le meilleur élève» chez monsieur et madame Denis, et, bien que, en adoptant le groupe de madame Proupa, il se fût aliéné le groupe ennemi, il fréquentait l’un et l’autre, obliquement regardé des mères, mais agréable aux filles, à deux ou trois jeunes femmes d’état incertain, qui venaient là, aux messieurs mêmes, à cause de son caractère sympathique, et enfin à madame Denis, pour l’ornement que sa personne apportait au cours de danse.
Madame Proupa, tout avertie qu’elle fût qu’Alex ne serait point son gendre, ne le boudait pas et, devant le monde, tirait vanité de l’amitié du jeune homme, bien que l’on clabaudât fort.
Les langues étaient menées par une dame Coincœur, mère d’une fillette de quatorze ans, et qui se couvrait les yeux lorsqu’Alex valsait trop près de la belle gorge de Raymonde. Elle prétendait que la danse était parfois d’une immoralité répugnante et que, si sa fille n’eût été encore une enfant, elle ne l’eût point amenée deux fois là; mais, par bonheur, Myrtille, à son âge, n’avait pas l’idée du mal, «le cher petit ange»!... Lancée par l’exemple de sa mère dans la veine des mauvais propos, le cher petit ange ne tarda pas à renchérir, de sa voix aigrelette, sur les calomnies que madame Coincœur répandait, et cette pomme verte s’en allait, buttant de droite et de gauche, et suintant des acidités à vous allonger les dents. On riait; on répétait, et quelque chose en demeurait, qui rongeait les esprits.
Ainsi Raymonde, dont l’emploi à la maison d’éditions classiques faisait vivre sa mère, s’étant vantée récemment d’une augmentation d’appointements,—de cinq francs par mois,—on affirma qu’elle s’était donnée au secrétaire général, un vieux laid rendu hideux par une grosse loupe à la tempe, et qu’un élève du cours de danse avait surnommé «Riquet-à-la-Loupe». Le nom de «Riquet-à-la-Loupe» courait comme «le furet du bois, mesdames!» le long des banquettes de la salle Denis. Raymonde sut que l’on appelait ainsi le secrétaire général, et fut des premières à en rire. On la trouva «très forte»; on dit qu’«elle ne perdait pas la carte». Puis elle fit observer naïvement que, si l’on venait à apprendre que monsieur le secrétaire général était tourné en dérision autour d’elle, cela pourrait lui être, à elle, très préjudiciable. On jugea qu’elle avait du toupet; quelqu’un dit que c’était tout bonnement du cynisme. Et Myrtille allait de l’un à l’autre demandant: «Et vous, est-ce que vous embrasseriez une loupe?...» L’innocence d’une telle question désopilait la rate de madame Coincœur.
A Alex seul Myrtille ne parlait jamais. Quant à lui, il la négligeait, comme trop jeune, et ne dansait point avec elle. Madame Denis lui confia qu’elle aimait que ces messieurs ne fissent point de jalouses: Alex invita mademoiselle Coincœur. Mais la fillette, surprise, tout à coup pâlit, balbutia, ne répondit rien; et ses yeux chaviraient, quand, par un effort d’une volonté de petit diable, elle se fit au bras un pinçon; la douleur la ranima, et elle dit:
—Le pas de quatre? Oui, monsieur.
Alex s’assit à côté de madame Coincœur, qui le pria d’excuser la timidité de sa fillette:
—Elle n’a pas l’habitude du monde, disait-elle, et, à son âge, elle a l’innocence du jour de sa première communion... Je suis d’avis, monsieur, d’élever les jeunes filles très sévèrement... Pour le piano et le chant, par exemple, elle en remontrerait à toutes les demoiselles qui sont ici... Ceci soit dit sans intention d’offenser personne!... Mademoiselle Proupa, cela va sans dire doit être d’une belle force en tout...
—Mademoiselle Proupa n’est pas musicienne.
—Ah!... Eh bien! voyez, je n’en savais rien... Quand on voit une jeune fille jolie et développée, on se figure toujours qu’elle a toutes les qualités. Mon Dieu! la musique et les arts ne sont pas nécessaires pour faire son chemin dans la vie; mais tant qu’à séduire l’homme, comme m’a dit cent fois mon pauvre mari,—puisque c’est le rôle de la femme, n’est-ce pas vrai, monsieur?—mieux vaut encore les moyens de la bonne société...
Alex n’entendait aucunement malice; il dit:
—Par la musique on se rend agréable à tout le monde.
Et il offrit le bras à la jeune Myrtille pour danser le «pas de quatre». Myrtille semblait butée à ne point lui parler; il tint à honneur de lui tirer quelques mots, tout en levant la jambe avec elle, en cadence, par un des gestes les plus niais que l’humanité désœuvrée puisse inventer. Il lui dit, plaisantant à demi, qu’il avait lieu de n’être pas flatté, car il avait bien remarqué qu’avec d’autres elle n’avait point la langue dans sa poche.
—Ah! dit Myrtille, on n’aurait pas cru que vous ayez jamais fait attention à moi!
Il protesta, il dit qu’elle avait, tel jour, une robe rouge, et qu’un soir elle était venue sans natte, ce qui lui allait beaucoup mieux... C’était une petite rouée, mais un compliment sur sa personne physique lui faisait perdre tous ses moyens. On la regardait danser avec Alex: elle se troubla et, tout à coup, se monta la tête. Elle dit:
—N’est-ce pas? le catogan me va cent fois mieux?
—Cent fois mieux, dit Alex.
—Adieu la tresse! fit-elle.
—Vous l’abandonnez? demanda Alex, indifférent.
—Plutôt que de reparaître avec mon cordon de sonnette, j’aimerais mieux me faire couper les cheveux ras!
Alex, sans penser à rien, levant la jambe en cadence:
—Ce serait bien dommage, mademoiselle!
Mais sur la fillette tous les mots portaient:
—J’aurais cru, dit-elle, que vous n’aimiez que les cheveux noirs.
—Pourquoi? dit Alex.
—Oh!... pourquoi... ne me le demandez pas.
Alex commença à comprendre; du moins, il découvrit que la gamine était coquette. Mais, comme elle ne l’intéressait guère, et pour s’épargner le soin de mesurer ses paroles, il se taisait.
Ce fut Myrtille qui reprit:
—Ah bien! si on m’avait dit que je lui ferais ce soir mes adieux!...
—A qui?
—A ma natte, donc!
—Ah!... dit-il, en riant; vous y joindrez les miens.
Mais la petite était sérieuse; elle répliqua:
—Ne riez pas! ça va être la guerre, à la maison. Plus de natte dans le dos, c’est maman vieillie de dix ans!... C’est elle qui tient à ce que j’aie l’air d’une gosse.
—Oh! dit Alex; mais, mademoiselle, il ne faut pas faire du chagrin à votre maman!
Elle le regarda, avec la gravité prématurée d’une amante, en levant les yeux très haut: ils faisaient un pas de polka et sa tête d’enfant touchait la poitrine du jeune homme. Elle dit:
—Vous vous en fichez, que je sois en catogan ou en natte.
—Comment! Comment!...
Alex bégayait, la polka s’achevait; Myrtille, par dépit, calcul secret ou simple habitude de médisance, glissa à son cavalier ces mots, d’allure sibylline:
—Méfiez-vous des cheveux noirs: ils ne sont pas propres!...
Alex fut laissé sur ce louche avertissement, qui avait la concision et le tour des formules de tireuses de cartes. Il haïssait, d’instinct, le mystère et les ragots, mais fut frappé par la phrase augurale de mademoiselle Coincœur.
Comme tous les jeunes gens, il tenait ses amis fidèlement au courant de ses aventures amoureuses. Fleury, Houziaux, Givre et le Grec Thémistocle connaissaient par ouï-dire Raymonde, le groupe Proupa, Riquet-à-la-Loupe et les perplexités d’Alex. Il leur rapporta l’avertissement de Myrtille, qui lui semblait de nature à lever ses scrupules touchant la conquête définitive de la belle aux «cheveux noirs». Tous, à l’exception de Fleury, qui était un sentimental, méprisaient les femmes, sauf leur mère, leurs sœurs et l’être angélique, indéterminé, la jeune fille «bien élevée», qui serait un jour leur fiancée, leur femme, la mère de leurs enfants. Éperdument crédules à la plus médiocre démonstration amoureuse faite à leur profit particulier, ils taxaient, a priori, de pure hypocrisie, ou de calculs machiavéliques, toute entreprise galante, en général, d’où qu’elle vînt, fût-ce d’une Raymonde, qui avait des apparences d’honnêteté, et à quelque personnage qu’elle s’adressât, fût-ce à Alex qui, notoirement, possédait la faveur des femmes.
Un conseil fut tenu, un mercredi soir, chez Alex, qui décida à l’unanimité—Fleury lui-même ayant opiné dans ce sens, mais pour des raisons différentes—que la seule attitude digne était la charge à fond de train.
Thémistocle, toutefois, qui avait la prudence d’Ulysse, crut devoir avertir don Juan des «conséquences judiciaires» de son acte, et, par là, cette assemblée nocturne d’étudiants, traitant l’amour à la française, se termina par la discussion d’un point de droit, qui, du moins, fut profitable à Alex.
XIX
La prochaine réunion chez le professeur et madame Denis tombant la veille de l’examen, madame d’Oudart supplia son fils d’y manquer et de consacrer cette soirée à récapituler ses matières. Il y consentit, à la condition qu’on invitât le Grec, qui l’interrogerait, l’égaierait, l’empêcherait de s’endormir sur ses bouquins. Le Grec vint, interrogea, égaya et se retira fort tard, en disant avec son doux zézaiement et la connaissance qu’il avait des familiarités du français:
—Le diable m’emporte, madame! il est fiçu de passer!
Madame d’Oudart, qui acceptait toutes les libertés de langage, sourit, sans grande foi, mais eut, à cause de cette parole, la nuit meilleure.
Elle était sortie, le lendemain matin, pour entendre la messe à l’intention d’attirer les faveurs célestes sur l’épreuve que devait subir son fils, lorsque celui-ci, rue Férou, en subit une assez inattendue.
Avant huit heures, la bonne entra précipitamment dans la chambre d’Alex et dit:
—Monsieur, sautez vite: c’est une dame qui veut vous parler, à vous, pas à Madame!
—Une dame? fit Alex, somnolent encore.
—Une belle dame, dit Noémie, en dessinant des courbes devant sa poitrine.
Il s’habilla nonchalamment, et pénétra dans le salon. Il y reconnut Raymonde, et fut stupéfait.
—Pardon! pardon! dit la jeune fille, il ne faut pas interpréter ma démarche, monsieur Alex... Au point où j’en suis, on ne calcule plus... J’en ai fini avec la vie, telle que vous me voyez: j’ai seulement voulu que vous sachiez que je ne suis pas celle que l’on vous a dit...
—Que l’on m’a dit?...
—Oh! ne faites pas l’ignorant! Vous savez tout... La preuve en est que vous n’êtes pas venu hier soir au cours de danse: vous ne voulez plus me voir, j’en ai la certitude... Après ce qu’on vous a dit de moi, je ne vous en veux pas, allez!... Mais ce n’est pas vrai! ce n’est pas vrai!... C’est abominable ce qu’on a dit de moi!... Oh! est-il possible qu’il y ait des gens si méchants!...
Un sanglot l’étouffa, puis les larmes jaillirent: elle ne se maîtrisait plus.
Alex pensait tout haut:
—Mon Dieu! mon Dieu!... si ma mère rentrait!...
Raymonde dit, entre des hoquets:
—Tant pis, monsieur Alex!... Votre mère ne peut pas être inhumaine: elle comprendra... Je sais bien que je risque de la rencontrer, mais au point où j’en suis!... Je vais me tuer, monsieur Alex...
—Vous tuer! Raymonde!...
Son nom sur la bouche d’Alex, son nom tout seul, non précédé de «mademoiselle», elle l’entendait!... Elle en écouta la musique; et elle ne dit plus rien. Elle regardait le jeune homme, et, de ses yeux, les pleurs coulaient comme des rivières.
Elle dit:
—Oh!... oh!... laissez-moi pleurer!
Alex craignait de voir arriver sa mère. Et il se souvenait que l’avant-veille, dans cette même pièce, on avait traité cavalièrement des femmes en général et de cette belle fille en particulier.
Il se jugea garanti, par le masque tragique que présentait la figure de Raymonde, contre tout danger d’abuser chez lui de la présence d’une jeune fille: tant de larmes, d’ailleurs, ne portent guère à la volupté. Il s’inclina vers Raymonde, lui prit la main et lui dit:
—Venez, je crains d’être obligé de donner des explications à ma mère... Elle comprendrait, je ne dis pas non, mais aujourd’hui elle est préoccupée parce que je passe mon examen.
—Votre examen!... mais vous ne nous en avez pas parlé!...
—Cela n’avait guère d’importance.
Elle fut frappée:
—Votre examen!... dit-elle, mais c’est pour cela que vous n’êtes pas venu hier soir.
—C’est pour cela.
—Et vous ne le disiez pas!... Pourquoi ne m’en avez-vous pas avertie tout de suite?... Vrai? bien vrai? c’est pour cela, monsieur Alex, oh! répétez-le!
Il le répéta. Il s’étonnait qu’on fît de son absence une affaire. Sa jeunesse insouciante admirait qu’un pas fait par lui en avant, ou bien fait en arrière, pût au loin mettre une âme à la torture. Il aurait pu ajouter: «On m’a obligé à rester là, hier soir», mais il n’avait pas encore atteint la maturité qui vous inspire le mot qui convient à consoler un être souffrant; à peine concevait-il qu’on souffre.
Il dit seulement:
—Parlons bas!
Inquiet, décidément, il entraîna Raymonde.
Elle n’accordait aucune attention aux lieux ni aux objets extérieurs. Une idée la tenait, à savoir qu’Alex était sensible aux calomnies répandues contre elle.
Alex la considérait. Il pensait:
«Elle est bien jolie; mais pourquoi se faire tant de peine?...»
Il regardait sa belle gorge qui moulait le «jersey», comme un linge humide, la longue régate de satin noir tombant d’un faux col d’homme, et où deux raies de lumière, parallèles, vacillaient au gré des soupirs, une épingle de camelote, la ceinture de cuir, un peu défraîchie, mais qui sanglait une si mince taille entre tant d’ampleurs.—Et il eût aimé à se trouver, ainsi, avec elle, en tout autre endroit.
Elle disait:
—Si vous croyez que je ne vous ai pas vu, l’autre soir, quand vous avez eu fini de danser avec la gosse!... Vous n’étiez plus le même... Oh! oh! je la connais, votre figure! Vous n’étiez plus le même: vous aviez l’air mauvais. Qu’est-ce qu’elle a bien pu vous insinuer, la petite vermine? Oh! il n’y a pas que moi qui m’en suis aperçue; maman m’a dit en montant l’escalier, à la maison: «Brosse-toi, ma fille, on t’a encore traînée dans la boue...» Et l’autre, donc, le rasé, vous savez, qui voit tout, qui entend tout!... et quand on m’a maltraitée, je m’en aperçois: il est plus tendre avec moi, et plus hardi. On dirait que ça lui profite!...
L’âme légère d’Alex n’échappait pas complètement au pouvoir de ces paroles douloureuses livrant le secret de la vie d’une jeune fille pauvre; mais, à mesure que la compassion le gagnait, il en était incommodé, parce que ce sentiment ne s’accordait pas avec celui qu’il éprouvait pour Raymonde: il la désirait d’autant mieux qu’il était plus touché par sa condition déplorable.
Il disait, pour la tranquilliser:
—Vous imaginez-vous que je crois tout ce qu’il plaît à ces pies borgnes de raconter?
—Il suffit qu’on vous le raconte!... A d’autres, passe encore! On n’en meurt pas, et le monde est si méchant qu’il faut bien s’y faire; mais, à vous, je ne peux pas souffrir qu’on dise de moi des horreurs. Je ne le peux pas; j’aime mieux mourir... Tout ce qu’on a pu vous dire est faux, monsieur Alex, faux, faux! Je vous le jure!...
En criant: «Je vous le jure», elle leva la main comme pour prêter serment, et atteignit son chapeau qui pivota autour de l’unique épingle fixée en arrière, dans son lourd chignon.
Alex sourit, en la voyant un peu décoiffée, et il regarda ses beaux cheveux d’un noir de jais et ses yeux bruns, humides. Et, tout à coup, il la baisa à pleines lèvres. En même temps, d’un geste habituel, il tirait l’épingle du chapeau: épingle et chapeau tombèrent. Et il affolait de baisers cette belle fille amoureuse, tout en s’affolant lui-même à seulement toucher de la main ce jersey plein et tendu à rompre par les derniers soulèvements des sanglots.
Elle n’éprouva aucune honte et eut la rare vertu de ne pas feindre d’en éprouver. Elle était venue sans préméditer, assurément, une telle conclusion à son entretien, mais non pas sans savoir qu’elle s’y exposait. Se donner à l’être charmant qu’avaient choisi son cœur et ses désirs ne lui paraissait pas un indigne parti; tout au contraire, quelle beauté que cela, quelle suavité et quelle pureté! Les baisers d’Alex, ah! quel torrent d’eau limpide, et qui lui lavait le visage! Qu’elle était loin, maintenant, la peur des dégoûtants contacts dont la malice de femmes ennemies l’avait voulu souiller!... Par-dessus tout, Alex savait qu’elle n’avait appartenu à nul homme. Et elle se sentait radieuse, fière, prête à crier partout son amour triomphant. Elle oubliait tout ce qui n’était pas de cet heureux matin: la méchanceté humaine, et la mort même qu’elle avait souhaitée. Une seule chose demeurait pour elle: quelques minutes de poésie dont sa vie serait à jamais parée.
Et pour celui qui versait tant de poésie une seule chose demeurait: le souci d’éviter que sa mère surprît la présence de Raymonde. Deux pensées, mais bien légères, alternaient avec le souci; l’une était sceptique: «Les femmes sont faciles», et l’autre chagrine: «Le jour, pour en profiter, est vraiment mal choisi!...»
Mais tout se termina à souhait: Raymonde put s’évader avant que madame d’Oudart fût revenue de la messe; et Alex, étonné que des choses si imprévues et si tumultueuses eussent pu se passer en un temps si court, s’étendit et fit un somme... Il était convoqué à l’École de droit pour l’après-midi.
XX
Il fut reçu.
Ce résultat surprit tout le monde: le candidat tout le premier; sa pauvre maman, malgré la messe matinale et bien qu’elle eût brûlé beaucoup de cire auprès des autels; le Grec Thémistocle, quoiqu’il eût quasi annoncé le fait; enfin madame Chef-Boutonne dont on avait dédaigné l’appui.
Il n’était pas reçu brillamment, certes, mais il était reçu. Nul ne l’avait jamais vu travailler, et il était reçu. Nul favoritisme n’était intervenu, et il était reçu. Cet infiniment petit désordre social dérangea les esprits.
Madame Chef-Boutonne, pour aboutir à une fin identique,—à quelques mois près,—se donnait autant de mal que son fils; elle voyait vingt personnes influentes, elle payait trente-six heures de fiacre; elle était sur les charbons ardents, une année entière. Madame d’Oudart conclut de l’événement que son séjour à Paris était profitable à Alex, et qu’Alex possédait en lui des ressources que l’on s’était trop empressé de nier pour un pauvre petit échec, au mois de juillet. Quant à Alex, il pensait: «C’est épatant!...»
L’un de ses amis lui dit:
—Toi, mon vieux, tu es un type à avoir touché une mascotte!
Alex répondit sans sourire:
—C’est épatant!
Avec cela, Alex n’allait pas se trouver trop en retard sur Paul Chef-Boutonne: on était à la fin de novembre; les cours commençaient à peine; les deux jeunes gens gagneraient ensemble, l’été prochain, leur diplôme de bachelier en droit. Quel doute avoir sur l’issue de cette seconde année, puisqu’en si peu de temps à Paris, près de sa mère, Alex avait rattrapé une année gâchée à l’Hôtel Condé et de Bretagne? Allons, la méthode était bonne. Madame d’Oudart releva la tête, un peu haut, comme toutes les fois qu’on la relève, et elle se dit: «Ah çà, voyons! Paul Chef-Boutonne suit, en même temps que les cours de droit, ceux des Sciences politiques, où il se prépare au concours de l’auditorat au Conseil d’État: pourquoi Alex, avec les facilités qu’il a, n’en ferait-il pas autant? Le travail est un jeu pour lui: qu’il assiste aux cours; qu’il écoute; qu’il cause avec M. Thémistocle, et nous verrons de quoi il retourne!...»
C’est pourquoi Alex fut inscrit à la docte École de la rue Saint-Guillaume, moyennant un versement de trois cents francs, renouvelable par année, et une visite au directeur, qui sourit finement, imperceptiblement, quand on lui dit qu’Alex était tout frais reçu à ses examens de droit, «en novembre», mais qui fut jugé un homme tout à fait supérieur.
En le quittant, et après avoir visité une maison si bien tenue en ses vestiaires, ses lavabos, ses salles où le drap vert abonde, et située, avec tant de tact, à la frontière du quartier le plus aristocratique et du quartier le plus savant, madame d’Oudart se sentait rehaussée et déjà savourait la joie orgueilleuse d’avoir un fils participant à tant de science et de correction.
Alex s’en aperçut bien, et lui dit:
—Ne t’emballe pas, maman.
Mais elle ne put se retenir:
—Enfin! ils ne nous la corneront plus aux oreilles, leur École de la rue Saint-Guillaume. Nous aussi nous en sommes!
Alex dit:
—Paul y aura toujours une année d’avance sur moi.
—Mais, répliqua madame d’Oudart, comme il ne s’agit pas là de passer de vulgaires examens, mais d’être des cinq ou six premiers au concours, il échouera au premier concours, avant que tu t’y sois présenté: voilà son avantage!
Alex regardait sa maman, tout en revenant par le boulevard Saint-Germain, et cela l’amusait de la voir guillerette et optimiste. Il voulut lui offrir un baba chez un pâtissier, «sur ses économies».
—Sur tes économies! dit-elle, parlons-en!
Ils entrèrent chez le pâtissier. Elle avait les yeux plus humides que le baba qu’elle mangea. Elle admirait son fils, comme un homme aimé; et quand les femmes avaient le regard accroché, un instant, par sa moustache et retenu par sa jolie figure, le bonheur maternel lui soulevait la poitrine; elle y portait la main.
Elle manifestait son contentement comme elle pouvait; elle dit à son fils:
—Qu’est-ce qui te ferait plaisir?
Il haussa les épaules, gentiment, et dit:
—T’es bête!...
Elle ne voulut pas qu’il payât. Elle lui mit dans la main un louis. Il lui rendait la monnaie:
—Non, non, garde! dit-elle.
Elle ajouta:
—Écoute! si tu voulais être gentil, par exemple, là-dessus, tu paierais le prix d’un télégramme au grand-père Lhommeau; comme cela simplement: «Inscrit Sciences politiques».
Alex trouvait cela fou. Il fit observer en riant:
—C’est bien laconique. Si nous ajoutions: «moyennant trois cents francs»?
Mais elle ne saisit pas l’ironie; elle dit:
—Mets-en aussi long que tu voudras, grand panier percé!
XXI
Madame d’Oudart, ayant quitté son fils, gagna la rue de Grenelle et alla sonner chez madame Chef-Boutonne, à qui elle raconta, tout chaud, ce qu’elle avait fait. Madame Chef-Boutonne dit sèchement:
—C’est très bien.
A quoi madame d’Oudart reconnut qu’une heure avant de se présenter chez M. le directeur de l’École, il eût peut-être été temps encore d’informer son amie de ce qu’elle se proposait de faire, mais que lui venir narrer la chose accomplie était une faute.
—Je n’osais point parler de ce projet, dit-elle, tant qu’Alex n’en avait pas fini avec ses épreuves de droit, et, d’autre part, le temps presse, puisque les cours...
Madame Chef-Boutonne interrompit et répéta:
—C’est très bien.
Cette pauvre madame d’Oudart s’affaissa tout à plat. Madame Chef-Boutonne avait précisément à annoncer à son amie qu’elle s’était «mise en quatre» pour le jeune Lepoiroux et que ses démarches aboutissaient à l’issue la plus heureuse. Qui donc avait-elle été voir? Mais, monsieur le vice-recteur, tout bonnement, de qui l’obligeance, en l’occasion, s’était montrée vraiment exquise: le jeune Lepoiroux pouvait être assuré d’obtenir de l’État la faveur demandée.
—Voilà! dit-elle, ayant rendu compte de sa mission.
Elle parut magnanime. Le «service» tombait de si haut que madame d’Oudart se demanda si elle n’eût pas préféré payer de sa poche les études complètes d’Hilaire. Cependant elle se confondit en actions de grâces, se leva et embrassa son amie.
—Je vais écrire cette bonne nouvelle à Nathalie Lepoiroux, dit-elle; elle ne saura comment vous remercier!
XXII
Madame Lepoiroux sut parfaitement comment remercier madame Chef-Boutonne. Elle prit la peine de lui écrire, en même temps qu’à madame d’Oudart, une lettre identique, à quelques termes près, et de ce ton impersonnel, lointain, propre aux œuvres dictées à une personne étrangère et mises au point ou embellies par celle-ci, ce qui excusait la version unique, et aussi, en quelque sorte, l’audace de certaines périodes. Madame Lepoiroux affectait d’être illettrée et se refusait à adresser à ses protectrices un spécimen de son écriture défectueuse. Quelqu’un «prenait la plume» en son nom, et, après quelques termes de la plus humble gratitude pour l’obtention de la bourse à la Faculté des lettres, laissait entendre qu’«un allègement aussi inattendu» aux dépenses dont madame d’Oudart avait «accepté la charge», pourrait,—«n’est-il pas vrai, madame?»—permettre à une si généreuse personne de faire les frais de l’inscription d’Hilaire à l’École de droit, par exemple... Le jeune Lepoiroux, affirmait-on, promettait de cumuler les deux études, et de «rapporter triomphant à sa ville natale les diplômes superposés». Ici, une objection était prévue: la «ville natale» eût pu, en effet, contribuer à ce supplément d’études d’un sujet si éminemment propre à lui faire honneur; mais fallait-il «répéter à la bienfaitrice qui, en plaçant jadis le jeune Hilaire dans un établissement congréganiste, s’était si héroïquement engagée à en supporter toutes les conséquences», fallait-il lui rappeler que «la tristesse des temps» ne laisse pas l’espoir de trouver en province «la haute impartialité» dont l’État avait fait preuve en Sorbonne?—«si toutefois nous ne devons pas en attribuer le mérite entier, madame, à votre toute-puissante intervention».
Madame d’Oudart jugea le procédé cavalier. L’appétit de la veuve Lepoiroux était franchement sans pudeur.
—Prétendre, s’écriait madame d’Oudart, que j’ai «accepté la charge» des frais d’études de ce morveux, ah! ceci, c’est de l’outrecuidance!... Et quand donc me suis-je engagée?... quand donc?... que l’on me le dise!... Et puis, voyons, sérieusement, une École, est-ce que ce n’est pas assez?... Mais non! aujourd’hui, il en faut deux; il en faut trois!...
—Rappelle-toi, lui disait Alex, les histoires, au collège, à propos du chocolat de la Compagnie coloniale: Hilaire en voulait manger parce que j’en mangeais...
Madame Chef-Boutonne communiqua sa lettre à madame d’Oudart; madame d’Oudart lui tendit la sienne. Madame Chef-Boutonne ne fut pas flattée que l’on confondît le rôle qu’elle avait joué avec celui de madame d’Oudart: la «toute-puissante intervention», notamment, appliquée à l’une comme à l’autre protectrice, avait du comique!... Madame d’Oudart fut froissée de ce que, pour une visite au vice-recteur, madame Chef-Boutonne se fût attiré le titre de «bienfaitrice» des Lepoiroux, qui, à elle, lui coûtait si cher.
Peu s’en fallut que la lettre commune n’aliénât à la veuve Lepoiroux ses deux destinataires.
—Eh bien! ma belle, dit madame Chef-Boutonne, voilà, ou je ne m’y connais pas, un attentat, en plein jour, à la propriété; c’est à votre bourse qu’on en a!...
—J’y suis faite, dit madame d’Oudart, voilà vingt ans que cela dure...
—Vingt ans!...
—Je ne m’en vante point, mais...
Madame d’Oudart crut à propos d’édifier son amie par une chronique complète, depuis les origines, de la famille Lepoiroux, dont elle ne tirait, à vrai dire, nulle vanité, en temps ordinaire. Elle dit, sans rien farder, le rôle providentiel des Lhommeau et Dieulafait d’Oudart. Et, puisque c’était bien une rivalité de providences que la lettre commune établissait aujourd’hui en faveur des Lepoiroux, ce récit juchait madame Dieulafait d’Oudart au degré justement dû—que diable!—à la constance de ses sacrifices.
—Bravo, ma bonne! dit à madame d’Oudart son amie. Je vois bien que la cause de l’infortunée Lepoiroux est gagnée: ce n’est pas en si beau chemin que vous refuserez une nouvelle aumône!...
Et madame d’Oudart pensait que si, par hasard elle refusait son aumône, madame Chef-Boutonne était femme à offrir la sienne.
Peu s’en fallut que la lettre commune ne gagnât aux Lepoiroux un peu plus qu’ils ne demandaient!
XXIII
Madame Chef-Boutonne voulut connaître Hilaire Lepoiroux. Hilaire l’alla voir, à la sortie d’un cours, portant à la main ses livres et cahiers étranglés par une lanière, comme un bambin qui revient de l’école.
Le pauvre garçon ne payait pas de mine. Lamentable d’habit et de visage, il n’était toutefois pas timide; c’était un être à répondre avec l’aplomb d’un tribun devant le plus solennel appareil d’examen, mais à vous prendre, en bonne compagnie, l’air d’un crétin de montagnes. Il souriait; il vous regardait, de cette manière qu’ont en commun le chien qui va bondir et le fort en thème attendant la «colle». Point de colle, et votre Hilaire s’affaissait, désappointé, déçu, grincheux et rancunier comme si l’on s’était permis à son égard une mauvaise plaisanterie.
Madame Chef-Boutonne n’eut pas à se louer de l’entrevue; mais, comme elle avait, dès auparavant, décrété qu’Hilaire était digne du plus vif intérêt, elle le trouva «original», dit que c’était «quelqu’un», et, afin que son fils aussi le connût, invita Hilaire au dîner de baptême du bébé Beaubrun.
Madame d’Oudart dut conduire Hilaire à la Belle-Jardinière, et le pourvoir d’un habit, d’un plastron rigide, d’une cravate blanche. Elle maugréait bien un peu; au cours de ses achats, elle le tarabustait, lui disait:
—Mais, mon pauvre garçon, tâche donc d’avoir l’air moins emprunté!...
Et puis, tout à coup, l’excessive disgrâce d’Hilaire l’apitoyait; et elle lui achetait, par surcroît, une parure de boutons en nacre à fils d’or, des souliers vernis, un «chapeau claque».
—Mon garçon, lui dit-elle, tu monteras dans un fiacre, en sortant de chez toi, pour que tu n’aies pas de la boue jusqu’aux genoux, et tu viendras nous prendre à la maison.
Hilaire vint en fiacre, en effet, mais avec ses souliers crottés, parce qu’il les portait depuis le matin, ainsi que le plastron empesé; la cravate blanche exhibait au-dessus du col d’habit son élastique et son agrafe de métal. Alex riait. Hilaire n’était nullement incommodé. Il semblait absorbé: il dit qu’il préparait mentalement une leçon sur Boileau.
—Mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut être avec les gens qui vous font l’honneur de vous adresser la parole.
Il avait assisté, dès son inscription, aux cours de droit: il demanda à Alex, qui avait fait, l’an passé, les mêmes études, quelques renseignements sur les professeurs.
—Ah bien! mon vieux, dit Alex, si tu crois qu’on te mène en sapin pour que tu nous parles de ces bonzes-là!...
—Dans le monde, mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut s’efforcer d’être homme du monde: on ne vit pas pour savoir par leur numéro les articles du Code, et il y a d’autres gens, Dieu merci! que ceux qui vous enseignent ces choses arides.
Hilaire souriait: il avait acquis le dédain le plus absolu de tout ce qui n’était pas matière d’examen.
Il se tint assez proprement à table, ayant appris chez les Pères une certaine décence de gestes; mais il avait coutume de lire en mangeant, et, faute d’un Boileau, il s’exténuait à déchiffrer l’analyse des eaux sur une bouteille de la source Cachat. Et quand il eut achevé sa lecture, il la recommença; puis il guigna de l’œil quelque bouteille d’une autre source, afin d’avoir quelque chose à lire. Il fallait qu’il lût. Il n’écoutait point ce qu’on disait autour de lui. Seul, un professeur, dans sa chaire, valait d’être entendu. Il avait, d’ailleurs, le mépris des femmes. Il trouvait le temps long, et d’autant plus qu’il avalait tout d’une goulée, comme un dogue; après quoi il s’ennuyait. Il bâilla même, mais crut l’honneur sauf, du moment qu’il posait la main devant sa bouche; ensuite il s’essuya les yeux.
Après le dîner, pour offrir à son hôte une occasion de revanche, la maîtresse de maison dit à Hilaire:
—Oh! oh! jeune savant, je vais vous confronter à forte partie... Où donc est mon fils?... Paul, dit-elle, fais-moi donc le plaisir de tenir tête à monsieur Lepoiroux!
Paul, stylé, condescendant et d’une politesse achevée, s’inclina légèrement, sourit et dit, du ton dont il eût demandé à une jeune fille si elle était musicienne:
—Alors, vous cumulez les lettres avec le droit, monsieur?
Hilaire assujettit son lorgnon, toisa son homme et, à brûle-pourpoint:
—Si vous voulez, je vais vous poser une de ces colles!...
Paul ne riait qu’à certaines phrases, questions ou reparties auxquelles il est admis que l’on rit. A la proposition d’Hilaire, formulée au milieu des dames qui offraient le café, il ne connaissait point de précédent: son savoir-vivre lui manquait, et il demeura interdit.
Sans plus temporiser, Hilaire «lui posait la colle».
Des messieurs s’étaient approchés, la tasse à la main, curieux, autour d’Hilaire qui avait eu le verbe un peu haut. Il y avait là M. Beaubrun, le gendre, auditeur de première classe à la Cour des comptes, M. du Périer, membre du Cercle nautique, juge au tribunal civil, M. Chef-Boutonne lui-même, qui gara son petit verre sur la cheminée, mit les pouces aux goussets et dit: «Ah! ah!» quand la question fut nettement établie.
Paul hésita d’abord, partit d’un pied, puis de l’autre, s’arrêta, puis fonça sur l’obstacle, dit:
—Je la tiens, votre colle!...
Et il bafouilla.
Il s’agissait d’un point de droit romain, épineux, des matières de première année, et que l’avisé Hilaire, à peine inscrit, avait résolu. Paul, comme Hilaire, apprenait pour fournir à des questions insidieuses telle ou telle réponse dont la sanction est une boule blanche, ou une rouge, ou une noire redoutable, mais son génie était moindre et sa mémoire pauvre; outre cela, la matière était de l’an passé, c’est-à-dire close et scellée par la vertu d’un examen heureux, et jetée pour jamais dans le gouffre sans fond des vanités pédagogiques.
Hilaire dit gravement:
—Passons à une autre.
Car il en possédait plusieurs.
Les dames se joignirent aux hommes; on formait cercle; Paul était dans ses petits souliers.
Le pis était pour lui qu’il ne voulait pas consentir à ne point savoir: il disait des mots, des mots; il mettait bout à bout les bribes de sa connaissance, et, par un étalage disparate, manifestait, même aux profanes, qu’il n’avait de vraies clartés sur rien.
M. Beaubrun engainait son monocle dans l’ourlet de l’arcade sourcilière, en avivant son regard malin; puis, soudainement, le laissant choir, semblait, avec cette lentille, avoir perdu toute intelligence; M. du Périer flattait les basques de son habit; le maître de la maison répétait son «ah! ah!» sur un mode varié, commençant d’ailleurs à trouver la farce de mauvais goût. Ces messieurs prenaient au spectacle l’intérêt qu’inspire un farouche combat, et il n’y manquait pas la crainte qu’un des lutteurs ne se retournât inopinément contre l’assistance!... Ah mais! c’est que cet animal d’Hilaire les eût «collés» tout comme il faisait, pour la seconde fois, le fameux Paul Chef-Boutonne.
Alex, indifférent à la joute, causait, en un coin du salon, avec madame Beaubrun, qui se plaisait en sa compagnie. Madame Chef-Boutonne, relevant son face-à-main, dit très haut:
—Monsieur Dieulafait d’Oudart, vous vous dérobez! Vous, qui venez de subir tout fraîchement vos examens, voyons un peu si vous allez confondre le terrible monsieur Lepoiroux!
—Oh! madame, dit Alex, si Paul n’y suffit pas, c’est moi qui serais confondu!
Les mots n’étaient rien: Alex ne cherchait point à s’échapper par une réponse mémorable; mais son air détaché de tout pédantisme donna de l’aise au cercle qui se cristallisait autour des deux champions. On bougea et l’on rit. Et madame Chef-Boutonne jugea qu’il convenait d’être satisfaite de l’attitude d’Alex, modeste, généreuse pour Paul, et qui sauvait celui-ci et Hilaire même, et d’autres peut-être, du ridicule qu’un plus long interrogatoire eût rendu éclatant. Alex ne mettait pas son amour-propre à «confondre» où à ne confondre pas Lepoiroux; et, en se retournant vers sa voisine pour reprendre la conversation interrompue, ne donnait-il pas le meilleur exemple?
La famille Chef-Boutonne ne manquait pas d’apprécier l’incivilité du jeune Lepoiroux, ni d’être humiliée de la publique insuffisance de Paul; mais, tel était, dans la maison, le prestige du rat de bibliothèque, que l’on pardonnait à Hilaire le grotesque incident, et que l’image du jeune Lepoiroux, quoique barbare, devait demeurer environnée de cette gloire spéciale qu’on pourrait nommer l’auréole universitaire.
XXIV
Madame Dieulafait d’Oudart était satisfaite de son fils. Les études d’Alex se poursuivaient, aux yeux du monde, comme celles de tout élève de seconde année. On ne le voyait point se surmener, il est vrai, plus qu’il ne l’avait fait pour réparer son premier échec; mais s’en fallait-il donc alarmer? Non, puisque par cette douce méthode il avait réparé l’échec. Aussi sa mère laissait-elle au jeune homme la liberté la plus large. Et si l’on venait l’interroger à propos de lui, elle disait, répétant une expression familière aux Chef-Boutonne:
—Mon fils? mais il «cumule» les études de droit et celles de l’École des Sciences politiques!...
Comme Paul et comme Hilaire, Alex «cumulait» les études.
Il «cumulait» non moins les relations amoureuses avec Raymonde et avec Louise.
Pauvre petite et gaie Louise!... son amant était bien coupable envers elle. Elle ne s’en doutait point, car, malgré sa Raymonde, Alex était pour Louise toujours charmant, et la retrouvait avec le même plaisir... Il n’avait que plaisir avec elle! Elle était sans cesse d’égale humeur; elle voulait tout ce qu’il voulait; elle était heureuse pourvu qu’il fût exact, et, s’il manquait un rendez-vous, elle ne lui témoignait pas, au prochain, qu’elle en avait souffert. Elle ne lui demandait rien, ne désirait rien, ne pouvait rien accepter de lui, que la grenadine au café Voltaire, et, de temps en temps, dans la rue, un bouquet de violettes de deux sous.
Mais au jour de l’an, ah! par exemple, au jour de l’an, Louise souffrait qu’on la bourrât de marrons glacés.
Pour se procurer ces marrons glacés, un des derniers jours de décembre, à six heures, on passait l’eau. En certaines rues, on osait se donner le bras; en telles autres, déterminées, on adoptait chacun son trottoir: c’était selon le risque que courait Louise de rencontrer quelqu’un du Ministère ou des Gobelins. Des alertes! et des rires! des cris! et des silences!... et des façons de s’ignorer l’un l’autre comme chien et chat, et puis de se blottir l’un contre l’autre lorsqu’on se retrouvait coude à coude! Louise avait un penchant à n’aller que par les rues étroites, à demi sombres et désertes, où l’on se croit tranquilles comme des gens mariés, et où l’ami peut être tenté de vous donner un baiser qu’on refuse; mais elle était également attirée par la lumière et l’agrément des étalages; et elle était talonnée par l’heure rapide qui marche toujours plus vite que les petites employées riches d’une heure de liberté. Alex disait: «Pour revenir, nous prendrons une voiture!...» Prendre une voiture semblait à Louise un luxe, une dilapidation, et elle jouissait de la seule possibilité de commettre pareille folie, avec une crainte délicieuse.
Charme des rues de Paris, l’hiver, pour les gens simples à qui tous les plaisirs sont mesurés! Pieds dans la boue, jupes retroussées que soi-même l’on décrottera demain, avant l’aube; parapluie ouvert et refermé; bourrasque, éclaircie soudaines; menaces d’être éborgnée; bousculade de rustre; compliment lapidaire du petit voyou; regards de convoitise et regards d’extase dont on sourit, mais qu’on inscrit dans sa biographie intime; traversée de la rue: attente, en paquets, du moment favorable; coup d’œil expérimenté sur les naseaux fumants des plus proches «canassons»: en avant! haut les jupes! On dirait un passage du gué. On s’est perdu, on se cherche; on ose s’appeler: «Chéri!—Chérie!» Figure du bien-aimé aperçue toute rayée par la pluie scintillante, reperdue un long moment derrière un écran d’inconnus, réapparue tout à coup dans l’éclat violent des lumières, comme une barque précieuse dont l’on suit du rivage les mouvements sur la mer! Charme des rues de Paris!...
Et on achetait les marrons glacés, non pas, hélas! là où l’on avait décidé de les acheter, car le temps manquait toujours! On achetait vite: à peine le loisir de faire son choix!... Alex achetait trop de marrons glacés, vraiment trop!... Louise pinçait son ami à la manche en lui faisant les gros yeux. Elle était sincère; mais qu’on la violentât, voilà qui lui faisait savourer tout le péché de gourmandise!... Et l’on montait en fiacre: le plaisir était à son comble!... Marrons glacés et baisers dans le fiacre! Alarmes: peur de verser, peur du retard probable, peur des yeux indiscrets!... Intermèdes: baisers et marrons glacés!...
XXV
Un soir qu’Alex et Louise étaient censés, chacun en sa famille, devoir aller à l’Odéon, ils croisèrent en montant l’escalier de l’Hôtel Condé et de Bretagne, quelqu’un qu’Alex ne parut pas connaître; et, ce quelqu’un aussitôt passé, Louise pouffa et dit:
—Un singe!
C’était Hilaire Lepoiroux.
Mais, une autre fois, au même lieu et en semblable occasion, ce ne fut pas «un singe» qu’on rencontra, ce fut une grande et jolie fille, qui, en les voyant, fit «ah!» porta la main à sa poitrine bombée et s’adossa au mur pour ne point tomber. Et Alex glissa aussitôt à l’oreille de Louise:
—C’est quelqu’un que je connais, file vite!
Louise «fila», et Alex secourut Raymonde.
Alex et Raymonde avaient un rendez-vous, ce soir-là, à l’Hôtel Condé et de Bretagne; et Alex l’avait oublié.
Il avait oublié Raymonde, et cependant c’était Louise qui «filait». Pourquoi? Parce qu’étant plus ancien ami de Louise il se gênait moins avec elle? Ou parce qu’il observait inconsciemment une certaine hiérarchie sociale? Il avait connu Louise trottinant dans la rue de Grenelle; à peine savait-il son nom de famille. Il avait connu Raymonde dans une salle de danse et flanquée de madame sa mère; du moins ne pouvait-il oublier qu’il avait été reçu chez madame Proupa.
Il ne fut pas aisé de secourir Raymonde. Contre son mur d’escalier, voilà qu’elle se mettait à ouvrir des yeux hagards, et sa bouche, si belle, se contractait en un pli tragique. Elle voulut parler, mais elle étouffa. La patronne de l’hôtel, qui était la discrétion même, attendant un signe pour intervenir, chiffonnait le rideau d’andrinople. Et, de la main, Alex fit, tant à la patronne qu’au garçon dont on voyait d’en bas pendre la tête et la serviette: «Laissez-nous! laissez-nous!...» Enfin, d’un bras ferme, il enlaça la taille de Raymonde et traîna la jeune fille jusqu’à la chambre 19.
Là, elle l’avait attendu cinq quarts d’heure. Et ce devait être leur troisième rencontre amoureuse!... Lorsqu’elle put parler, elle répéta:
—Cinq quarts d’heure!... cinq quarts d’heure!...
Il répondait:
—Mais, puisqu’il y a malentendu, vous auriez aussi bien attendu vingt-quatre heures!...
Elle ne comprenait rien, sinon qu’elle avait attendu cinq quarts d’heure, et, en son désarroi, la douleur éprouvée durant une si longue attente surpassait la cruelle surprise d’avoir enfin vu apparaître, dans l’escalier, celui qu’elle avait tant attendu, mais avec une femme!
Alex était humilié. Pour souffrir moins du reproche de Raymonde, ou dans l’espoir qu’elle-même en dût être soulagée, il mentit, et renia Louise:
—Vous pensez bien, dit-il, que cette petite n’est pas à moi!
Raymonde était sans finesse, et puis elle avait tant besoin de croire ce qu’il disait qu’elle s’apaisa. Mais, apaisée, voilà les larmes!... Et Alex, qui n’était, dans ses rapports avec les femmes, accoutumé qu’au plaisir, pensait: «Ah bien! sapristi, je verrai donc celle-ci toujours pleurer!...» Et cela contribuait à lui faire regretter de mener une double aventure. Mais déjà cette belle fille amoureuse avait appris à dérider le visage renfrogné d’un amant, et, suffoquant tout à coup, elle dégrafait son corsage...
Pendant ce temps-là, Louise, la gaie Louise, «filait» dans la direction des Gobelins. Elle était sourde à tout bruit, muette à toute provocation, elle se faisait un corps d’automate; elle prenait une sorte de pas de parade; et ses yeux étaient fixés à quinze pas en avant. A la hauteur de l’École des Mines, elle dut s’arrêter un moment, parce que sa vue se brouillait. Plus loin, elle arracha brusquement sa voilette qui lui collait aux joues. Et, au moment de tourner à gauche par le boulevard de Port-Royal, elle songea que, ce soir, «elle était au théâtre» et qu’à neuf heures à peine elle ne pouvait, vraisemblablement, chez elle, prétendre que le spectacle fût fini. Elle continua donc tout droit, devant elle, au hasard, et marcha, trois heures, dans de noirs quartiers endormis, sourde, muette, automatique, petit fantôme douloureux.
Après cette course, elle put dormir, et, le lendemain, au café Voltaire, présenter un visage paisible, en écoutant le mensonge qu’il fallut bien qu’Alex lui contât.
XXVI
Alex avait cessé de fréquenter le cours de danse. Il se donnait pour prétexte qu’il lui était pénible de se retrouver en présence de madame Proupa, et il essayait de le faire entendre, à mots couverts, à Raymonde. Mais Raymonde disait à Alex:
—Si vous m’aimiez, vous n’écouteriez que le plaisir de me voir. Viendrez-vous?
—Non, répondait Alex.
—Alors, c’est que vous ne m’aimez pas!
—Si! répliquait Alex.
«Elle est bien jolie, pensait-il, mais, Dieu de Dieu! qu’elle est ennuyeuse!...» Il n’allait pas au cours de danse; mais, pour que sa mère ne fût pas tentée de lui dire: «Eh bien! mon enfant, profite de ces deux soirées par semaine pour travailler un peu à côté de moi, sous la lampe», il n’informait point sa mère qu’il négligeait le cours de danse, et il allait trouver ses amis réunis au café Vachette.
Ses instants de joie la plus pure et la plus légère étaient ceux où il volait de la rue Férou au café Vachette. Pourquoi? Que faisait-il donc au café Vachette? Rien du tout. Il lui était très indifférent de prendre ou de ne pas prendre un «mazagran» médiocre; il ne jouait ni aux échecs ni aux dames, ni aux dominos ni à la manille. Ses amis? ne les recevait-il pas chez lui? Mais c’était au café qu’il était le plus franchement heureux de les voir. Comment cela? Parce que le café est le lieu le plus libre du monde.
On y entre, on en sort, à son heure, à sa guise; on y amène qui bon vous semble; on y évite un fâcheux, sans vergogne; si l’on sait qui l’on y va voir, on ne saurait dire qui l’on n’y verra point; et si l’on sait de quoi l’on y parlera, quel sujet ne pourrait donc pas y être abordé?... De la conversation d’un salon, d’un fumoir, d’un cénacle, on peut prévoir les limites extrêmes, non de la conversation de café. Nul n’y a autorité pour contenir l’audace ou la fantaisie des propos, si ce n’est le patron aidé d’agents en cas de bruit excessif ou de dégâts matériels, mais l’outrance des idées pures n’atteint pas l’oreille de cette puissance. Un bachelier d’hier y coudoie des docteurs; l’avocat s’y frotte à l’interne des hôpitaux; l’historien, à l’entomologiste; le pauvre petit garçon pâle qui rêve d’un sonnet imprimé y est assis en face d’un directeur de revue ou d’un académicien; des héros de la vie militaire ou civile vous y sont désignés à voix basse, et du même ton l’on vous signale un farceur sinistre, une actrice de l’Odéon, un bienfaiteur de l’humanité, un criminel élargi, une femme malsaine, un grand poète. C’est le tohu-bohu, c’est la foire, c’est la chimérique égalité réalisée pour une heure,—à trente-cinq centimes et le pourboire,—autour de petites tables de marbre malpropres, et sur des banquettes éventrées, dans une atmosphère souillée par l’odeur du tabac, des alcools et de l’amère chicorée, au-dessus d’un sol immonde composé de sciure de bois, de crachats et de la cendre infecte qu’on extrait du foyer des pipes refroidies.
Là, Alex était sûr de retrouver Houziaux, Fleury, Givre, Thémistocle et d’autres encore. Il fallait une pièce de théâtre bien retentissante, une invitation à dîner inévitable, ou bien l’avantage d’aller chez un ami faire l’économie du tabac et des consommations, pour que ces messieurs sacrifiassent une heure de réunion aussi chère; et parfois Alex, qui en était privé depuis sa nouvelle vie bourgeoise, même en compagnie de ses maîtresses, tout à coup pensait: «En ce moment, ils sont au café...»
Givre était des premiers arrivés, impatient de lire les nouvelles dans les graves journaux du soir, ayant acheté, dès avant son dîner, quelque alarmant canard à cinq centimes. Il dévorait le Temps, les Débats, la Liberté. On le trouvait là, congestionné, le front creusé, l’anxiété, dans son regard, alternant avec une expression goguenarde et provocante: le ministère chancelait; une rumeur courait les chancelleries; un homme ivre avait franchi la frontière allemande, ou les Balkans étaient en feu. Il disait: «De plus fort en plus fort!...» ou bien: «Certes je l’ai prédit...» ou encore, et avec l’âpre joie de l’ironie, ce simple mot qui, à lui seul, exprimait tout le tressaillement du citoyen averti, mais impuissant: «Parfait!...» Et son pouls s’accélérait. Par l’indifférence de ses amis, Givre, ordinairement, était poussé à bout.
Houziaux s’asseyait à côté de lui, aussi étranger que possible à sa fièvre. C’était un sanguin, lourdaud, à barbe blonde, et qui n’avait qu’un souci, celui d’éviter que Nini, sa maîtresse, favorisât quelqu’un de son regard de velours. Il redoutait cependant de la faire asseoir le dos tourné à la salle, car les glaces aux murailles eussent pu servir d’instrument de trahison, et il hésitait s’il se placerait lui-même à côté de Nini pour surveiller les yeux d’un chacun, ou bien en face, pour intercepter les œillades de Nini.
Fleury, lui, était dans les nuages: à tout propos, il concevait l’idéal. La politique lui semblait grossière, les hommes étant nés pour s’aimer, et les difficultés internationales n’évoquaient en son âme rêveuse que l’idée de la paix universelle. Et il parlait de Victor-Hugo, de Tolstoï; il citait de beaux vers, de nobles paroles. Givre haussait les épaules; et, le vers appelant le vers, Houziaux déclamait une strophe de Musset. «A la bonne heure!» s’écriait Nini, car elle ne comprenait que les vers d’amour. Fleury aimait une dame aperçue, l’automne précédent, au Jardin du Luxembourg, de qui il n’était pas certain d’avoir été remarqué et à qui il n’avait ni parlé ni écrit. Il la haussait dans son esprit, lui rendait un culte; et, en comparaison de son amour, tout ce qu’il voyait lui semblait vulgaire.
Quant à Thémistocle, il était volage. Il aimait à papillonner et à rire, et croyait cultiver la plaisanterie parisienne en s’exerçant sans cesse à des jeux de mots qui n’égayaient que dans la mesure qu’ils étaient ratés. Il visitait au «Vachette» ses compatriotes, plus fortunés que lui, et joueurs, sans se mêler complètement à eux, faute de crédit; il connaissait aussi les Roumains, et en dégrossissait quelques-uns pour le français. Il agaçait Houziaux lorsqu’il adressait à Nini des compliments ailés, fleuris, imagés à la manière de l’Orient, en fermant les yeux et zézayant d’une douce petite voix comique. En politique, il chevauchait l’Europe plus vite que Givre, mais accordait une importance démesurée au Turc, sa bête noire. Il parlait du Bosphore et de la Corne-d’Or avec une familiarité qui lui valait un certain prestige. Une seule chose, selon lui, méritait la pleine considération d’un homme sensé: la procédure.
Ces amis se ressemblaient donc peu. Quel petit nombre d’idées pouvaient-ils mettre en commun? Leur amitié, c’était le café et l’habitude d’occuper une table en nombre suffisant pour l’interdire aux intrus.
Alex apportait parmi eux sa bonne grâce et son esprit facile; Houziaux redoutait un peu sa séduction pour Nini, mais, outre qu’il le savait abondamment pourvu d’intrigues, il lui en prêtait et répandait le bruit qu’Alex était l’amant d’une femme du monde: en effet, Alex devenait discret.
Un jeune homme «de l’autre côté de l’eau» venait se joindre à eux le jeudi, jour de bal à Bullier. C’était Schnaps. Schnaps écrivait quelque part, disait-il, et sans qu’on sût où. A première vue, Schnaps se distinguait d’eux par le fait qu’il n’habitait pas la rive gauche, ce qui comporte non pas une tenue nécessairement de meilleur goût, mais une tenue qui sue le mépris arrogant de ce qui n’est pas cette tenue. Et Schnaps les méprisait tous.
Plus largement, Schnaps méprisait tout le «Vachette»; plus largement encore, Schnaps méprisait tout le quartier dit «latin»; enfin, toute cette rive infortunée de la Seine. Schnaps en jugeait la population antédiluvienne: les commerçants, des provinciaux; les étudiants, d’ineptes fils de bourgeois adonnés à des études périmées et impropres à procurer la fortune; les professeurs, d’«insanes benêts» prêchant la science qui mène à tout et se contentant de rien, ignorants du véritable «levier du monde moderne»,—l’industrie, qui soulève les millions, bouleverse les continents et se moque des philosophies et des littératures;—le boulevard Saint-Germain, allée de troglodytes; l’Académie, repaire de fossiles... Schnaps vouait aux arts une haine toute particulière; plus exactement, il ricanait de ce que des jobards s’obstinassent à les traiter comme une religion, alors que, bien compris et adroitement exploités, ils contribuaient, comme le pétrole ou le blé, à d’importants mouvements de la fortune publique, témoin l’Angelus de Millet. Schnaps méprisait les poètes, à moins qu’ils ne fussent dramatiques; les romanciers, s’ils ne tiraient pas de leur copie matière à enrichir une maison d’édition. Schnaps se gardait de tout préjugé; il prétendait mettre toutes choses au point: trop longtemps l’esprit des Français avait «donné dans les panneaux!» «De la raison, que diable!...» réclamait Schnaps.
Par ses excès, Schnaps faisait bondir et caracoler ses amis du «Vachette». De Givre il tirait une éloquence de tribun; il obligeait Houziaux à oublier Nini et à se montrer presque intelligent; Alex, d’ordinaire plaisant, ne s’échauffait que contre Schnaps; et la phrase pressée de Thémistocle sonnait le grec autant que le français. Eh bien, c’était avec le doux, sentimental et idéaliste Fleury, que ce Schnaps insolent finissait par s’entendre: ils s’accordaient sur la paix universelle, sur l’amour de l’humanité, sur la bonté, car Schnaps, qui méprisait tout,—hormis les milliardaires et les intrigants,—terminait volontiers ses couplets par un hymne à la bonté, à l’amour, à la paix, et il adhérait aux doctrines sociales qui portent, disait-il, avec elles tout l’idéal humain!
—Mais, nom d’un petit bonhomme! objectait Fleury, pourquoi, puisque vous finissez par une si généreuse profession de foi, vous acharnez-vous contre la vie simple, paisible, sans ostentation, sans avidité, et toute morale pour ainsi dire, de notre rive gauche? La plupart de nos savants, de nos professeurs, donnent l’exemple d’un grand désintéressement; leur labeur est considérable; ils n’ont à peu près ni repos ni plaisir; ils vivent—et beaucoup élèvent une famille—avec un traitement dont ne se contenterait pas le maître d’hôtel des hommes que vous admirez!... L’idéal, la fleur de la pensée humaine?... mais ils l’enseignent, c’est leur pain quotidien!...
—Mon cher, interrompait Schnaps, je flétris les traînards!... La marche ascensionnelle de la démocratie...
—Allons à Bullier! s’écriait Alex.
Ils se levaient et allaient à Bullier.
Ce Schnaps, qui les contrariait tous, même Fleury; ce Schnaps, qui les outrageait et qu’ils injuriaient, leur était un coup de fouet hebdomadaire très apprécié. Ils disaient de lui tout le mal possible et l’attendaient impatiemment le jeudi. Un bal Bullier sans lui eût été insipide, car aucun d’eux ne s’amusait à Bullier; mais, lorsqu’ils avaient fait trois tours au milieu de cet Alhambra de pacotille où toute la bassesse du vocabulaire ordurier alternait avec toute la vulgarité du répertoire musical, le besoin de s’asseoir autour d’une table les ressaisissait, et les discussions recommençaient comme au «Vachette».
Alors c’était aux femmes qu’on s’en prenait. Comme les «traînards», Schnaps les «flétrissait» toutes indistinctement, courtisanes et mondaines, sans en excepter les mères, les sœurs et les fiancées, que respectaient ses auditeurs. Il n’exceptait que Nini, ici présente, qui, tenant l’hommage pour sérieux, avait M. Schnaps en haute considération. D’ailleurs elle était d’avis que l’avenir d’une femme est de passer sur la rive droite, et elle disait à son ami:
—Vous êtes tous des cornichons, c’est Schnaps qui est le malin.
Pour ne point quitter Schnaps si tôt, et ne se point quitter les uns les autres, l’agrément de Bullier épuisé, les amis continuaient la soirée dans quelque taverne jusqu’à ce qu’on en fermât les portes. Après quoi, Alex, ayant joui copieusement de ce qu’on est convenu d’appeler la liberté, réintégrait le domicile maternel.