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Le bel avenir

Chapter 31: XXX
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About This Book

The narrative follows a provincial household anxious about the future of a likeable but undistinguished young man, Alex, whose mother urges prestigious city studies while his grandfather and local advisers favor a modest, home-based livelihood. Through daily routines and family discussions the story traces quiet conflicts of ambition, parental pride, and social appearance, showing how educational expectations, economic limits, and generational differences shape choices and the slow emergence of the young man’s adult identity within a conservative small-town milieu.

XXVII

Dans le courant du mois de janvier, pour les étrennes de son vieux père, madame d’Oudart l’alla voir en Poitou. Elle y alla sans Alex, par crainte de nuire à ses études. Et, là-bas, elle montra à tous une figure rayonnante. «Alex? mais il se portait bien; il cumulait les études de droit et celles des sciences politiques; tout comme le brillant Hilaire, les lettres et le droit!» Les amis de Poitiers admiraient cette avidité de science qui caractérise les jeunes gens d’aujourd’hui: ils n’hésitent pas à embrasser les études les plus diverses.

—De mon temps, faisait M. Lhommeau, on embrassait moins d’études!...

Et, se tournant vers un vieux collègue retraité, il ajoutait:

—Et plus de grisettes! je parie.

Durant le même temps, Alex, «ayant sacrifié ses vacances de janvier»,—selon l’expression qui fut usitée alors en Poitou,—eut à Paris une petite difficulté: Louise refusa carrément de remettre les pieds à l’Hôtel Condé et de Bretagne.

Louise était très capable de pousser l’abnégation fort loin: elle la poussa, en effet, jusqu’à ne tenir nulle rigueur à Alex de l’incident survenu dans l’escalier de l’hôtel, et elle lui présenta, au lendemain d’une si pénible épreuve, le visage égal et riant qu’elle avait tous les jours; elle laissa son amant s’empêtrer dans un conte à dormir debout, et parut croire tout ce qu’il voulut bien. Mais lorsqu’il s’agit de gravir cet escalier de nouveau, bernique! Louison, pour la première fois, regimbait.

Par là, Alex comprit l’inutilité du conte qu’il avait fait, d’une dame connaissant sa famille, et dont la présence dans l’escalier de l’Hôtel Condé et de Bretagne exigeait que Louise «filât». Il comprit aussi le mérite secret du silence et du visage égal de Louise; il comprit la légitimité de la répugnance très nette et très résolue qu’elle témoignait. Enfin il comprit qu’il n’y avait pas deux moyens de sortir de cette impasse: louer en tout autre hôtel que celui de Condé et de Bretagne était impraticable, étant donné ses modestes ressources,—il ne payait point, comme il va de soi, l’Hôtel Condé et de Bretagne, où il avait déjà vécu un an, où l’on avait vu sa mère, où son crédit était illimité, mais à la condition qu’il en usât.—L’unique moyen, quel était-il donc? Un moyen audacieux à la vérité: amener sa maîtresse dans l’appartement maternel, par l’entrée particulière.

Louise ne consentit à entrer rue Férou que provisoirement, et sur l’assurance que madame d’Oudart était absente.

Ce que la concierge n’eût souffert de nul autre locataire était loisible à Alex en l’honneur de qui, chaque jour, elle posait son balai pour le plaisir de regarder passer dans la cour ou s’éloigner dans la rue «un si beau jeune homme»! Il fallait craindre Noémie qui, pour s’être montrée une première fois discrète, lors de la visite matinale de mademoiselle Proupa, en avait éprouvé une émotion durable et qui la minait... Somme toute, Alex, dans sa chambre, était chez lui; et pourquoi donc madame Chef-Boutonne, en louant l’appartement, avait-elle pris soin qu’il eût son entrée particulière?... Allons! les convenances étaient sauves.

On usa de précautions, et l’on eut tant à se louer du succès que l’on s’enhardit bientôt même jusqu’à la témérité.

Un soir, Alex commanda à Noémie un dîner plus substantiel et plus fin qu’à l’ordinaire, et le mangea dans sa chambre, avec Louise, faisant lui-même le transport des couverts, assiettes, mets et bouteilles, à la grande joie de son amie, et à l’effroi de la bonne qui, sans avoir seulement aperçu «la personne», était rouge exactement comme si elle eût servi le diable.

Presque autant que du plaisir de Louise, Alex s’égayait de la terreur de la bonne. Il affectait de lui dire:

—Ma pauvre fille, il ne reste rien de votre poulet...

Ou bien:

—Vous ne voyez donc pas que j’ai ce soir l’appétit d’un ogre!...

Il répétait ses paroles à Louise en lui décrivant la figure que Noémie avait faite. Louise était folle de joie, folle! Elle avait bien aussi un peu peur; mais elle aimait tant cela! Tout ravissait Louise: la vue des bibelots d’Alex, son armoire, le linge bien rangé, les fleurettes du papier de tenture, le bureau où l’on croyait qu’il travaillait... Mais elle ne voulait pas avoir l’air de s’intéresser aux photographies de femmes qu’il avait, quoiqu’elle en fût inquiète. Ce fut lui, qui la devinait bien, qui les lui nomma toutes; et il qualifiait ces dames d’«actrices», d’«artistes lyriques», etc. Louise demandait:

—Où ça, actrice?...

Elle ne reconnaissait pas la grande belle fille qu’elle avait vue s’aplatir contre le mur dans l’escalier de l’Hôtel Condé et de Bretagne. A celle-là elle pensait souvent, sans qu’Alex le pût croire.

Le son des cloches de Saint-Sulpice, tout à coup, la rendit songeuse. Elle dit:

—Elles ne sonneront pas pour mon mariage, mais pour mon enterrement... comme pour tout le monde!...

Jamais Alex n’eût cru Louise capable de mélancolie.

Et elle vous avait un air comme il faut, soit qu’elle entrât rue Férou, soit qu’elle en sortît, avec sa serviette sous le bras!... Et la concierge, qui se moquait de Noémie, disait à la servante timorée:

—Ma fille, rapportez-vous-en à mon coup d’œil, c’est des répétitions qu’elle donne à votre jeune maître!

Louise revint rue Férou, même après le retour de madame d’Oudart; on ne se gênait guère davantage; on ne se privait que de la dînette. Madame d’Oudart, elle, se donnait plus de mal pour éviter qu’Alex s’aperçût qu’elle connaissait ses fredaines.

Et il fallait bien qu’Alex continuât à user de son crédit à l’Hôtel Condé et de Bretagne, sous peine de solder l’arriéré: il en usait en faveur de la belle Raymonde.

XXVIII

Afin de mettre Paul en valeur, madame Chef-Boutonne agitait l’atmosphère de son salon avec plus d’impétuosité qu’elle n’en avait eu même lorsqu’il s’était agi de marier sa fille; et les dîners se multipliaient, et les soirées avec saynètes, où Paul était auteur et acteur, comme Molière, où il paraissait en compagnie de jeunes filles de la rive gauche, munies de tous leurs diplômes, et de jolies cruchettes de l’autre rive, élégantes, ignorantes, et bien en chair. Paul s’asseyait aussi parfois à une petite table, où il s’exerçait, en cravate blanche, à boire la goutte d’eau en récitant une conférence «dans le genre de M. Hugues Le Roux». Il n’avait pas encore les palmes.

Et ces demoiselles, de l’une et l’autre rive, étaient unanimes à dire à Alex:

—Oh! pourquoi, monsieur, n’acceptez-vous pas un rôle avec nous?

L’une ajoutait:

—Les répétitions sont si amusantes!...

Et une autre:

—Sans compter que nous manquons totalement de jeune premier!...

—Comment! faisait Alex, mais Paul?...

—Oh! monsieur Paul, sans doute, a un joli talent...

Alex leur disait:

—Ne voudriez-vous pas aussi que je vous fisse une conférence?

Et toutes de rire. Pourquoi riaient-elles? L’image d’Alex, substituée soudain à celle de Paul, et voilà Paul ridicule.

Les messieurs sérieux trouvaient Paul futile, et ceux qui étaient futiles le jugeaient assommant. Néanmoins une formule se créait qui courait aisément sur les lèvres: «M. Paul a un joli talent...» La patience des Parisiens à écouter poliment des inepties est sans égale. Mais la présence d’Alex indolent, élégant sans recherche et sans raideur, et qui ne voulait surtout pas être pris au sérieux, obligeait les esprits à la comparaison. On disait de lui:

—Ah! celui-là, par exemple!...

Quelqu’un répliquait:

—Mais c’est qu’il n’est point sot du tout, savez-vous?

Une femme affirmait:

—Il est charmant!

Madame Beaubrun se plaisait avec lui. Elle était railleuse et lui gai. Elle l’entraînait dans les coins; et, autour d’eux, ceux que n’enthousiasmait pas le «joli talent» de Paul Chef-Boutonne, petit à petit, se groupaient.

Madame Chef-Boutonne en prit ombrage.

On remarqua, rue Férou, dès avant le carême, que l’on était moins souvent invités rue de Varenne: les soirées se raréfiaient chez la bonne amie.

Par contre, madame Beaubrun venait volontiers faire visite à madame d’Oudart. Elle disait:

—Maman sera empêchée de vous faire ses amitiés aujourd’hui: je me suis offerte à la remplacer.

—Comme c’est gentil à vous!

—Nous ne vous voyons plus!...

—Moins souvent... en effet!

—Ah çà! demandait madame d’Oudart, votre mère n’est pas fâchée avec nous?...

—Fâchée avec vous!...

Mais madame Beaubrun parlait des Saint-Évertèbre, que, par un singulier hasard, les Dieulafait d’Oudart n’avaient jamais rencontrés rue de Varenne: les Chef-Boutonne voyaient les Saint-Évertèbre; ils les avaient maintes fois à leur table; ils les cachaient à leurs amis de la rue Férou. Mieux que cela, les Saint-Évertèbre introduisaient leur clientèle, et madame Beaubrun n’avait à la bouche que le nom d’une certaine petite veuve nommée madame Soulice, qui avait «beaucoup de piquant» et qu’on eût soupçonnée d’être du dernier bien avec M. de Saint-Évertèbre, si l’on n’eût su qu’une particularité garantissait la pauvre femme contre toute entreprise galante: un odieux correspondant anonyme la suivait ou la faisait suivre en tout lieu, et, à la plus innocente ébauche de liaison, fût-ce dans la maison la plus honorable, bombardait maison et alentours de lettres non pas calomnieuses, mais retraçant avec une précision de détails microscopique les circonstances, jusqu’aux plus ténues, de la liaison débutante. De la sorte, on était averti que l’on n’approchait madame Soulice que sous l’implacable regard d’un œil mystérieux.

—Eh bien! disait madame Dieulafait d’Oudart, voilà une petite dame à qui je ne donnerais pas le bon Dieu sans confession!

—Pourquoi?... C’est une persécutée, une malheureuse... Et comment faillirait-elle, surveillée comme elle l’est?...

—Je ne m’y fie pas... Et, tenez! gageons que votre mère n’est pas fière de nous la montrer...

—Oh! croyez-vous?...

—Dame! mon enfant, écoutez: pourquoi, à la fin, nous tient-elle à l’écart?

Madame Beaubrun se leva soudain, et tout en riant:

—Ma mère?... elle est jalouse!...

—Jalouse?... de qui? de quoi?...

Madame Beaubrun se pencha à l’oreille de la mère d’Alex:

—De votre fils!... Il plaît aux jeunes filles!...

XXIX

Madame d’Oudart eut une pointe, une toute petite pointe de malignité. L’idée lui vint dans une de ces minutes orgueilleuses durant lesquelles elle regardait son fils avec des pleurs de joie...

A la première entrevue qu’elle eut avec madame Chef-Boutonne, elle lui dit:

—Ah çà! ma chère, vous nous cachez les Saint-Évertèbre!...

—Allons donc!

—Comment expliquer que nous n’ayons, en six mois, jamais vu le bout de leur nez?

—Est-ce possible?... C’est qu’ils sont rarement à Paris... leur château, la chasse... le Midi... que sais-je? Le hasard de mes dîners a fait...

—Bon! bon! cela suffit... Ils vont bien?

—Ils vont bien...

Madame Dieulafait d’Oudart et son fils furent invités à un dîner rue de Varenne, avec les Saint-Évertèbre.

On n’est pas plus coquet que n’était M. de Saint-Évertèbre. C’était un petit hobereau, cinquième garçon d’une famille excellente, sinon de noblesse fameuse, et bel homme, qui avait, quoique sur le tard, fait un riche mariage, par amour. Il avait, à soixante-cinq ans, la taille d’un godelureau, le jarret fin et alerte, des cheveux blancs, ondulés, soyeux, couchés de part et d’autre d’une allée large et rose; il portait monocle, col haut, des plastrons de tendres nuances, de beaux gilets, et trop de bagues, mais pour complaire à sa femme, un peu goulue quant à la parure.

La parure et l’amour semblaient avoir, de tout temps, absorbé madame de Saint-Évertèbre. Elle n’était plus toute jeune, mais ne s’y résignait pas, et disputait pied à pied aux années sa réputation de jolie femme. Fille d’un banquier tourangeau, on l’eût crue née plutôt en Andalousie, tant le jais de sa chevelure avait d’audace, tant sa toilette avait de puéril éclat et tant son œil était expert à mesurer l’effet de son poil et de ses couleurs.

Que ces gens-là étaient donc parfumés! L’atmosphère des Chef-Boutonne, volontiers académique, était traversée par un courant profane dont chaque cervelle se grisait.

Madame Dieulafait d’Oudart jaugea d’un coup les Saint-Évertèbre.

La fille était une superbe gaillarde de dix-huit ans, non pas si grande que riche de hanches, plantée fermement, la taille pleine et dure d’un jeune chêne vigoureux. Décolletée comme une femme, les plus splendides bras nus, casquée d’une toison fauve, et plus riche en parfum par elle-même que par les essences qu’elle s’ajoutait, mademoiselle de Saint-Évertèbre produisait au jeune Paul Chef-Boutonne l’effet d’une courtisane immodérément voluptueuse et qu’on lui eût permis de voir chez lui en présence de son papa et de sa maman, sous réserve de n’y pas toucher, provisoirement, mais avec promesse de la posséder, dans un laps de temps raisonnable, et s’il s’en rendait digne par le succès de ses travaux. Il en était tout ébaubi, tremblant presque, un peu pâle; et, au voisinage de cette chair, il perdait quelques-uns de ses moyens. Aussi refusait-il de jouer les saynètes en présence des Saint-Évertèbre.

—Il est troublé! disait sa mère.

Monsieur et madame de Saint-Évertèbre voulaient bien que Paul Chef-Boutonne fût troublé par leur fille. La fille elle-même paraissait consentir aux effets futurs de sa séduction. C’était une luronne qui eût sans vergogne épousé un sot pourvu qu’il fût en bonne position dans le monde, et trottât devant elle.

De leur nature, ces dames étaient bavardes, et, par une pente naturelle, elles inclinaient à des sujets plus capiteux que les propos coutumiers à la table des Chef-Boutonne. Une grande réserve, une chasteté absolue d’expression, une tournure d’esprit pédantesque, mais morale, étaient le propre de la conversation chez les Chef-Boutonne. Ni madame de Saint-Évertèbre ni sa fille ne faisaient la petite bouche pour parler des jambes de mademoiselle Otero ou du tatouage d’un admirable Anglais aperçu à la dernière saison d’Aix, se baignant dans le lac du Bourget:

—Un combat de coqs, madame, sur un torse complètement épilé!

—Nous avons, dit la jeune fille, acheté sa photographie: vous la verrez.

M. Chef-Boutonne n’était pas fâché que l’on parlât, même chez lui, d’autre chose que de la psychologie de l’enfant, des revendications sociales ou de la religion de l’avenir. Sa fille, madame Beaubrun, riait sous cape. M. Beaubrun était persuadé que c’était là «le ton de demain» et avait à cette croyance converti sa belle-mère. Elle et son gendre, sans être le moins du monde aptes à marcher à l’avant-garde, vivaient dans l’effroi de passer pour retardataires.

Le goût et la pratique des sports amenaient une préoccupation du physique des sexes, et une liberté dans le langage, contre quoi de vieilles consciences chrétiennes se rebellaient encore et qu’elles taxaient de «mauvais ton».

Ce soir-là, chez les Chef-Boutonne, on ne parla guère que toilette, que dessous, qu’évolution du corset à travers les âges, et que valeur relative de la pudeur, qui consiste à montrer ou à ne montrer pas le pied, la jambe ou les seins. Le dîner, selon l’expression de la maîtresse de maison elle-même, fut «très gai».

La femme la plus réservée était précisément cette petite dame Soulice de qui madame Dieulafait d’Oudart n’avait auguré rien de bon.

C’était pitié de voir madame Chef-Boutonne encourager d’un condescendant sourire des conversations qui la choquaient, certes, mais elle croyait, par là, sa maison garantie de paraître réactionnaire. De ses amis universitaires, elle avait appris la souplesse, l’accommodation aux conditions neuves de la vie et cette malléabilité de cire qui convient aux sociétés qui vivent, disait Beaubrun, «à un tournant de l’histoire».—«Et que le snobisme y aille,—eût pu ajouter le gendre,—si la franchise n’y peut aller!»

Dans le jeu, à la mode, qui consiste à s’élancer avec grâce au devant des nouveautés de demain, qu’il est malaisé de s’arrêter à temps, et qu’il est gauche de revenir sur ses pas! Témoin les Saint-Évertèbre qui, ayant, eux, donné avec entrain dans ce sport, jusqu’au point d’émouvoir quelques plages et villes d’eaux, jugeaient urgent de faire de l’arrière jusqu’à s’allier, sur la rive gauche, à une famille où paraissaient des membres de l’Institut, et où le gendre et le fils étaient destinés à unir les graves institutions de la Cour des Comptes et du Conseil d’État.

Le gai repas terminé, ces messieurs passèrent au fumoir, sauf Paul, qui était sans défaut. Et il allait profiter du répit pour faire sa cour. Mademoiselle de Saint-Évertèbre lui tendit un doigt. Il n’osa le prendre. Elle lui dit:

—Prenez-le.

Il le prit.

—Maintenant, dit-elle, conduisez-moi.

—Où?

—A la tabagie.

Paul crut devoir louer d’un madrigal ce caprice.

—Mais marchez donc! dit la jeune fille.

Il alla ainsi devant, tenant mademoiselle de Saint-Évertèbre par un doigt, et il s’effaça à l’entrée du fumoir, où la jeune fille apparut à ces messieurs comme une déesse sur les nues.

—Je vous gêne? dit-elle.

On protestait en chœur. Paul courait aux tabacs d’Orient; elle dit simplement:

—Caporal.

—Ah?... voici.

Et, au salon, parmi les mères, madame Chef-Boutonne incomplètement initiée, malgré tout, à ces mœurs, souhaitait intimement d’être bientôt rassurée quant à leurs limites extrêmes. Madame Dieulafait d’Oudart pensait que cette jeune fille allait tout à l’heure se compromettre avec quelqu’un; que ce fût avec Alex, voilà qui ne l’étonnerait guère!... Si elle n’osait espérer que le choc eût lieu, du moins se plaisait-elle à en accepter l’occurrence: péché d’amour maternel, cruel et doux!—Voilà la pointe de malignité qu’avait eue la mère du séduisant Alex en se faisant inviter chez son amie en même temps que les Saint-Évertèbre.

Mais la plus calme était madame de Saint-Évertèbre, familiarisée avec l’usage de la liberté, et qui savait que sa fille n’était pas de ces petites niaises qui s’abandonnent à un élan du cœur ou des sens, et qu’elle en avait connu, des jeunes gens, de beaux, de laids, et de toutes les parties du monde, et que si elle se compromettait jamais, ce ne serait qu’à bon escient. De toutes les jeunes filles qui fréquentaient la maison, mademoiselle de Saint-Évertèbre était peut-être la plus assurée de ne pas perdre la tête.

Alex s’en aperçut bien, lui pour qui, d’ordinaire, jeunes filles et femmes se relâchaient si aisément, et il dit à sa mère, en revenant rue Férou, que la demoiselle, caquetant et coquetant avec tous, n’avait laissé entendre à personne qu’elle fût en goût de flirter. Par quoi madame d’Oudart connut que sa pointe était demeurée inoffensive.

Mais on comprit, rue Férou, pourquoi les Chef-Boutonne avaient montré peu d’empressement à présenter leur future famille: c’est que madame Dieulafait d’Oudart n’était pas de celles qui en dussent être éblouies. En fait, on évita, après comme avant le dîner, de parler des Saint-Évertèbre. Madame d’Oudart s’en prévalut.

Elle conservait, elle, pour son fils, l’avantage de l’espérance imprécise, illimitée. N’était-ce point elle qui triomphait?

L’hiver s’acheva pour madame d’Oudart dans les conditions les meilleures. Le printemps ne lui fut pas moins propice; puis vint l’été.

XXX

Alors on vit, dans le Jardin du Luxembourg, une dame d’un certain âge, assise au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France. Elle brodait un ouvrage insignifiant tendu sur un petit tambour. Non loin d’elle, des enfants fouettaient le «sabot», fouettaient leurs jambes nues, fouettaient les chevilles des passants; et le lourd gravier mêlé de poussière frappait à mitraille tous leurs environs, sous l’œil placide et indulgent des familles. La dame assise au pied du socle de Berthe souffrait volontiers cet inconvénient; elle abritait ses bottines sous ses jupes, elle ramenait ses jupes sous sa chaise, et souriait parfois à la marmaille et aux jeunes femmes, de l’air entendu, un peu supérieur, de qui a établi depuis longtemps la balance des peines et des joies d’être mère.

Lorsqu’elle relevait les yeux vers la terrasse, elle discernait souvent du premier coup son fils Alex, à moins qu’un nègre ne se trouvât dans les groupes, ce qui arrivait quatre fois sur dix, car alors c’était le nègre qu’elle voyait d’abord: et elle en voulait à cause de cela à ces faces noires.

Elle donnait une pichenette à l’étoffe tendue sur le tambour, et considérait attentivement son ouvrage, au jour, à contre-jour, de biais, de trois quarts par-ci, de trois quarts par-là, à l’endroit, à l’envers: pur jeu, innocente pantomime! Elle ne pensait nullement à son ouvrage; elle pensait à son fils Alex.

C’était une de ses manières de penser plus vivement à Alex que de donner des pichenettes à l’insignifiant ouvrage tendu sur le petit tambour... Pitch! Alex était le plus beau garçon qui passât sur cette terrasse!... Pitch! il cumulait les études de droit et celles des Sciences politiques!... Pitch! quelque part, dans le monde, grandissait en ce moment-ci une jeune fille parfaitement gracieuse et bien élevée, que la Providence destinait à Alex... Tout beau! rien ne pressait, en vérité; d’ici là, Alex avait le temps de faire quelques malheureuses!... Pitch!... Voici madame Chef-Boutonne;... la pauvre femme!...

Madame Chef-Boutonne ne concevait pas que madame Dieulafait d’Oudart s’installât au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France, à proximité des étudiants et des filles du Quartier qui passent sous les quinconces en tenant des conversations à faire frémir, dans le voisinage de l’établissement des gaufres d’où émane l’odeur des graisses et de la pâte mal cuite, et du caboulot en plein vent où des rapins aisés et des rastaquouères dégustent l’absinthe ou les apéritifs canailles. Mais le socle de la reine Berthe rappelait à madame Dieulafait d’Oudart l’abri d’un certain pavillon d’angle, à Nouaillé, où elle se garantissait, au printemps, des traîtres vents de l’est et du nord, et elle ne s’était pas encore pénétrée de la nécessité, où sont les familles comme il faut, de se ranger, au Luxembourg, contre la balustrade semi-circulaire, à l’ombre incertaine des aubépines et des vases où papillonnent les fleurs des géraniums et des pétunias grimpants.

Madame Chef-Boutonne était suivie de sa fille madame Beaubrun,—qui habitait près du Jardin,—et d’une nourrice haute et large, énorme animal humain, à la figure bestiale, aux grands pieds de roulier, au teint de cuir naturel, et vêtue, comme à plaisir, du traditionnel costume de la profession, en percale légère, enrubanné du haut en bas, et du rose le plus tendre: elle portait le petit Beaubrun, marmot d’une huitaine de mois. Ces dames échangèrent avec madame d’Oudart quelques phrases exclamatives, puis l’entraînèrent à l’autre bord de la terrasse, avec son petit tambour et ses soies.

L’heure de la sortie des cours versait des flots d’étudiants. Ils se répandaient sous les quinconces, tournaient autour du kiosque, allaient s’asseoir dans la partie voisine de l’École des Mines, aux environs du petit Marchand de masques. Quelques femmes jeunes, non pas laides, mais uniformément vêtues comme des souillons, s’y trouvaient déjà. On les abordait sans galanterie, avec un dédain affiché et un honteux attrait; on affectait de les négliger et l’on était ramené vers elles; on semblait craindre également qu’elles ne vous honorassent publiquement d’une marque de faveur et qu’elles n’en honorassent un autre que vous; qu’un parent, un professeur, un ami quadragénaire ne vous surprît en leur compagnie et qu’un petit camarade ne vous y trouvât point. On semblait craindre aussi d’être obligé de payer leur chaise.

Et quand madame Chef-Boutonne avait aperçu Alex au Luxembourg, elle pinçait les lèvres, et un sourire dérisoire avivait son regard: ce n’est pas Paul qu’on aurait vu flâner ici!... Paul ne flânait jamais. «Flâner» était le terme dont elle censurait la conduite d’un homme qui se transporte d’un lieu à un autre où ses travaux l’appellent, par tout chemin qui n’est pas la ligne droite. Et lorsque Alex quittait, un instant, ses amis, pour venir saluer ces dames, madame Chef-Boutonne l’accueillait, ici, avec une ironie moins dissimulée que partout ailleurs, et qui, parfois, blessait, non pas Alex, à la vérité, mais sa mère.

Madame Chef-Boutonne n’employait plus son fils Paul comme étalon du travailleur exemplaire; elle se servait beaucoup plus utilement d’Hilaire Lepoiroux:

—Et monsieur Lepoiroux, comment va-t-il? Ne le verrons-nous pas faire la belle jambe au Luxembourg?

—C’est peu probable; il n’y vient guère.

—Sans doute parce qu’il est occupé.

Par contre madame Beaubrun disait:

—Un homme qui n’a pas le temps de prendre l’air... p..p..p..u..uh!...

—Quoi? quoi? disait madame Chef-Boutonne, «un homme qui n’a pas le temps de prendre l’air»?... Mais il y en a beaucoup dans ce cas-là!... Crois-tu que nos savants...

—Ils sentent le rat... p..p..p...u..uh!...

—En vérité, ma fille, tu perds de jour en jour le sens commun! Ton frère Paul...

Chacune des trois femmes suivait des yeux, à sa manière, Alex passant et repassant au milieu d’une rangée de jeunes gens pour la plupart sans grâce, mis avec négligence ou avec une recherche ridicule, coiffés de hauts chapeaux de soie éraflés et sans lustre; habillés comme des dandys, mais d’il y a cinq ans; affectant de n’être pas vêtus comme on l’est en province, mais ignorant comme on l’est à Paris; tous jeunes, éclatants d’illusions et d’espérances. Alex prenait à l’École de la rue Saint-Guillaume un certain ton dans la tenue, qui l’eût différencié de la plupart de ses camarades de la rive gauche si sa physionomie n’y eût suffi. Il était mieux, toujours mieux que ceux qui l’entouraient. Parmi les femmes de toutes catégories qui croisaient ces messieurs, il en était peu dont le regard rapide et juste n’allât à lui. Il passait là des petites actrices de l’Odéon, gracieuses et mal vêtues; des élèves du Conservatoire, toutes en traits, et les yeux blottis dans des cavernes obscures; des demoiselles aux cheveux indomptés, portant de lourds cartons et faisant profession de peindre l’homme nu; des jeunes filles allant à la Sorbonne ou revenant du cours, fiévreuses, éprises en commun, à perdre le sommeil, du professeur ou du maître de conférences; des étudiantes russes, pauvres et fanatiques; des Suédoises informes avec des yeux d’azur; une Parisienne fourvoyée là, par hasard, accompagnée d’un monsieur qui lui décrivait le paysage, les statues, les bassins, le palais, comme s’ils voyageaient à l’étranger; des filles de brasserie, leur aumônière à la ceinture, et timides devant les familles, ou bien subitement cyniques.

Ce fut une de celles-ci, un jour, qui, croisant Alex, presque vis-à-vis de sa mère et de ces dames, lui jeta à brûle-pourpoint l’aveu qu’elle l’aimerait, s’il le voulait bien, la nuit prochaine, pour sa belle figure.

Madame d’Oudart en eut un soubresaut; madame Beaubrun rougit; la nourrice sourit simplement; madame Chef-Boutonne devint verte.

Madame Beaubrun rompit le silence la première:

—Dame! après tout, dit-elle, c’est parler comme on pense!

Sa mère ayant jugé une telle réflexion déplacée au premier chef:

—Ah bien! reprit madame Beaubrun, quand Bébé sera un jeune homme, si une belle fille lui en dit autant devant moi, je ne me boucherai pas les oreilles!...

Madame Chef-Boutonne était jalouse.

Tout le monde, autour d’elle, aimait Alex: son mari, sa fille, son gendre même, son fils Paul, ma foi!... Les jeunes filles, les femmes, les mères le louaient à l’envi; à tous les hommes il était sympathique. Il était un étudiant de deuxième année accompli, ayant de l’homme du monde, somme toute, ce qu’on est en droit d’exiger. Et madame Chef-Boutonne discernait, depuis peu, la qualité des éloges que l’on voulait bien adresser à son fils et la qualité de ceux que l’on accordait spontanément à Alex.

Madame d’Oudart supportait les sarcasmes, tantôt rampants, grisâtres, tantôt limpides et jaillissants comme le jet d’eau du grand bassin. Elle les supportait gaillardement, car elle était heureuse. Tout au plus osait-elle s’en plaindre lorsque la musique militaire, particulièrement celle de la garde républicaine, exécutait, sous le kiosque, quelqu’un de ces morceaux, si suavement harmonieux, où elle eût tant aimé à savourer les douceurs de la flûte que lui gâtait, hélas! l’organe aigri de madame Chef-Boutonne.

Une de ses joies était, quand la foule—et les Chef-Boutonne—avaient vidé les terrasses, à l’heure voisine du dîner, de prier son fils de lui donner le bras, et de faire, tous les deux, un long tour au jardin, comme à Nouaillé, amoureusement, avec leurs espoirs et leurs rêves. Par discrétion, elle ne lui demandait point cela tous les jours, mais Alex lui accordait volontiers et gentiment cela.

Alors la maman et son grand fils bien-aimé parcouraient le Jardin du Luxembourg.

Madame d’Oudart se faisait nommer les reines de France dont les statues ornent la terrasse; mais elle ne les reconnaissait jamais, sauf Geneviève, à cause de ses tresses extraordinaires, de son air réservé et de son vêtement trop collant. Elle aimait à faire le tour du petit Marchand de masques, parce qu’il lui rappelait Alex, à dix ans, en costume de bain; et elle se faisait redire les noms des personnages dont ce joli bambin offre les effigies: Hugo, Dumas, Augier, Gounod, etc.

Elle ne trouvait pas ces hommes célèbres «bien jolis»:

—La renommée, disait-elle, ne fait pas la beauté!

Et elle regardait complaisamment son fils.

A cette heure, et vue de dos, la statue de bronze, brandissant le masque d’Hugo, poudroyait contre un fond lointain de marronniers aux cimes incendiées par le soleil couchant. Une poussière d’or tombée de ces feuillages illuminait un vase de marbre, la nuque d’un dieu, des perles d’eau chassées hors du bassin par le vent du soir, et la surface dense, arrondie, rougeoyante des grenadiers en caisse. L’embrasement s’éteignait d’un coup; et l’on voyait surgir les touffes roses des pivoines et les tons clairs des roses trémières.

Le public se faisait rare. Sous un hangar voisin, une jeune femme, seule, jouait à la balle, non loin de deux prêtres assis, et d’un fantassin; des messieurs passaient portant de lourdes serviettes; puis l’on voyait un garçon idiot réunir les chaises en les emboîtant deux à deux; la bande garance, au pantalon du gardien, paraissait entre les troncs d’arbres... Un ou deux hommes demeuraient encore, accoudés à la balustrade, pauvrement mis, les cheveux longs, immobiles comme les marbres: c’étaient des peintres ou des poètes... Et, dans les instants de silence, on commençait à discerner de loin, venant du parterre, le grésillement attirant de l’eau d’arrosage.

Alex et sa mère descendaient au parterre. Un long serpent de toile humide, étendu sur les pelouses, crachait au large une eau scintillante et légère; les gazons buvaient, et les fleurs touchées, agitant leurs petites têtes de luxe, semblaient mimer leur plaisir; un parfum s’élevait du bain de la terre et des plantes: ah! que l’on fût demeuré longtemps là!...

Le charme du soir tranquille évoque toujours nos espérances. Dans le Jardin du Luxembourg, comme en son verger de Nouaillé, madame Dieulafait d’Oudart sentait, à ces heures d’invitation irrésistible au bonheur, tous ses glorieux désirs s’amonceler dans son cœur. Et, sans rien dire, le bras au bras de son fils chéri, dans tout ce qu’il y avait d’heureux et de beau par ce crépuscule et en ces allées embaumées, c’était lui, son fils, son fils seul qu’elle voyait: c’était lui qu’elle voyait dans ce petit David juché sur sa haute colonne; lui qu’elle voyait dans l’Hercule trapu; lui encore, dans le superbe Discobole;—elle le voyait fêté, aimé, beau, fort et plein d’honneur...

Mais, à la fin de ce radieux été, Alex fut ajourné, tant pour ses examens de droit, que pour les épreuves de fin d’année à l’École des Sciences politiques.

XXXI

Alex «cumula» l’ajournement à l’École de Droit et l’ajournement à l’École des Sciences politiques. Paul Chef-Boutonne était reçu de part et d’autre; Hilaire Lepoiroux, licencié ès lettres, avait satisfait à son premier examen de droit, au point de mériter les éloges de la Faculté.

L’échec de son fils abîma madame Dieulafait d’Oudart, comme l’avait exaltée le petit succès de l’année précédente. Un bon examen: et Alex était doué de toutes les capacités, pouvait entreprendre les études les plus arides et s’élever jusqu’aux cimes! Un échec: et l’avenir était brisé! La pauvre maman ne connaissait point de mesure.

Sa santé même se trouva du coup altérée. On partit pour Nouaillé, précipitamment, sur ordonnance du médecin; et il n’y eut ni air de la campagne ni sagesse du papa Lhommeau qui pussent contribuer à replacer en équilibre ce cerveau balancé entre les extrêmes. Que l’on songe qu’à Nouaillé il fallut entendre les condoléances de madame Lepoiroux!

Elle ne fit pas attendre sa visite, cette fois-ci, madame Lepoiroux. Elle vint à Nouaillé, triomphante, dès le lendemain de l’arrivée des vaincus, et elle traita madame d’Oudart avec une compassion si funèbre que celle-ci dut se redresser et lancer à sa protégée:

—Mais, ma chère Nathalie, je n’ai perdu aucun membre de ma famille!

Et cet imbécile d’Hilaire, au lieu de parler à Alex de la pluie et du beau temps, s’acharnait à lui faire dire quelles «colles» on lui avait posées!... Alex ne se le rappelait même pas; il disait à Hilaire:

—Et puis, flûte!

Madame Lepoiroux ne concevait pas que des allusions à une disgrâce pussent contribuer à en aviver la douleur. Loin de là, elle comparait volontiers ses propres paroles à un baume; et ses condoléances obséquieuses, petit à petit, mettaient la protégée au-dessus de la protectrice. Un jour même, il fut évident que madame Lepoiroux allait oublier son vasselage: elle osa risquer:

—Hilaire a des loisirs pendant ces trois grands mois, vous pensez bien: pourquoi est-ce qu’il n’en profiterait pas pour donner de petites répétitions à monsieur Alex?

—Des répétitions? répéta madame d’Oudart, stupéfaite.

Gratis pro Deo, bien entendu, ma chère dame: nous n’en sommes pas à ça près, eu égard à toutes vos bontés pour nous.

La veuve Lepoiroux put voir que la tête de madame Dieulafait d’Oudart vacillait, et de droite et de gauche, comme celle d’un chien de quatre jours, aveugle, qui cherche la mamelle ou la lumière. Hilaire Lepoiroux, un gamin qu’elle avait vu morveux quand Alex apprenait déjà le latin; un dadais qui était sorti du collège deux ans après Alex; un blanc-bec qui venait d’achever seulement sa première année de droit, s’avisait de se poser en professeur vis-à-vis d’Alex!...

—Mais, mais! dit-elle, essayant de se ressaisir, car elle croyait rêver, mais! comptons un peu! Il s’agit pour Alex des épreuves de seconde année, de seconde, vous entendez bien?...

—J’entends bien, madame d’Oudart; mais mon garçon connaît les matières de seconde année, n’ayez crainte!... Il a les livres; voilà quinze jours qu’il est dessus; il boit ça comme du lait.

—Nous verrons, nous verrons. Mon fils travaille seul, pour le moment: il n’a besoin de personne.

—C’était pour vous obliger, ma chère dame... Mais il n’en sera fait qu’à votre idée, comme de juste... Si, des fois, à la réflexion, ma proposition avait plus de grâce..., un mot à la poste, et en avant, marche! le répétiteur... Il donne déjà les leçons de latin et de grec aux deux petits garçons de madame Mafremoy, la femme du censeur des études au lycée...

En Poitou, madame d’Oudart eût peut-être oublié les succès de Paul Chef-Boutonne. Mais Poitiers, maintenant, savait le remarquable succès d’Hilaire Lepoiroux:

—N’est-il pas, se demandait-on, le compagnon d’études du jeune Dieulafait d’Oudart?...

—Oh! oh!... le jeune Dieulafait d’Oudart!...

C’est que madame Lepoiroux haussait encore de quelques degrés son fils, en le confrontant au jeune Dieulafait d’Oudart. Et «ces messieurs» aussi, qui poussaient à Poitiers le fils de la veuve infortunée, le poussaient «contre» le fils de l’autre veuve, à qui la fortune trop propice avait permis non seulement d’élever son fils dans les douceurs, mais d’élever même, et en outre, le jeune Lepoiroux.

XXXII

A propos de la fortune de madame Dieulafait d’Oudart, précisément, Thurageau vint à Nouaillé à plusieurs reprises; et de ces conciliabules la mère d’Alex sortait atterrée. Un désaccord existait entre elle et son vieux notaire: celui-ci voulait qu’Alex fût instruit de la situation, exactement; elle prétendait qu’apprendre à son fils qu’il était moins riche qu’il ne l’imaginait serait le démoraliser, alors qu’il eût fallu lui fouetter l’amour-propre, au contraire.

—L’amour-propre, disait Thurageau, on le met à triompher d’une difficulté par ses efforts personnels.

Sa cliente ne l’entendait pas ainsi: pour elle, elle plaçait l’amour-propre à demeurer dans l’état avantageux où le monde a coutume de nous envisager. Il était au-dessus de ses forces d’avouer à son fils, plus qu’à personne, la décadence de leur maison.

—Si c’est le seul moyen d’étayer la maison! disait le notaire.

—Si c’est l’abattre d’un coup? disait madame d’Oudart.

Thurageau, un jour, quittant Nouaillé, dans son cabriolet, croisa Alex qui rentrait à cheval, sous la châtaigneraie, et lui dit:

—Puisque vous voilà, tant pis!... j’enfreins la volonté de madame votre mère, mais j’ai quelque chose à vous dire, monsieur Dieulafait d’Oudart...

Alex sourit, croyant à une plaisanterie. Il flattait de sa main gantée son cheval, en le tenant écarté de la roue du cabriolet.

—C’est grave, dit Thurageau. J’ai des chiffres, là... Dans deux, trois ans, tout au plus, il faudra gagner la vie de votre maman, mon garçon!

—La vie? dit Alex.

—La vie! répéta le notaire. Pensez à cela, je ne vous en dis pas plus. D’ailleurs, c’est tout.

Alex huma l’air parfumé de l’été, sous les beaux arbres. Les chiens, l’ayant reconnu de loin, bondissaient. Il voyait le parterre et la maison au fin bout de l’allée. La voiture de Thurageau, Thurageau lui-même, c’étaient encore des images familières, constantes, immuables presque; rien n’était changé autour de lui. Quand toutes les choses accoutumées sont là, identiques à ce qu’elles furent toujours, on a peine à concevoir que quelque chose d’essentiel soit rompu. Et, ayant peur soit de ne pas comprendre, soit de comprendre précisément ce que lui révélait le notaire, il dit:

—Eh bien! au revoir, monsieur Thurageau!

On l’avait toujours un peu traité en enfant gâté.

Et peut-être l’heureuse insouciance de la jeunesse, force conservatrice du bonheur, eût-elle encore absorbé le souvenir d’une parole inquiétante, si en arrivant à la maison, Alex n’eût surpris sa mère en larmes. Elle s’enfuit, se cacha; mais il l’avait vue.

Alors il réfléchit, au moins durant cinq minutes, en marchant de long en large devant la maison, et poussant du pied un marron d’Inde dont la jolie surface d’acajou verni se poudrait de sable et s’écorchait à chaque heurt de la semelle. Un coup de pied plus violent ayant lancé le marron à vingt pas, un chien le happa et le rapporta à son maître, avec de bons yeux qui disaient: «On va jouer?...» Mais Alex ne joua pas: il venait de prendre une belle résolution.

Et il eut envie d’aller se jeter dans les bras de sa maman, qu’il avait vue pleurer, et de lui dire: «Je suis un autre homme», puis de lui demander pardon d’avoir été jusque-là si jeune, si étourdi, si fou. La réalité dégarnit nos desseins des trois quarts de leur panache: en rencontrant sa mère, Alex lui adressa, et dans la langue qu’un jeune homme se croirait disqualifié de n’employer pas, ces raccourcis modestes:

—Compris... La dèche... Fini de rire... Turbin...

Et il s’aplatit contre la table, les coudes en pattes de grenouille, la paume des mains bouchant les oreilles, à la façon d’Hilaire Lepoiroux, et il faisait signe qu’il avalait, gloutonnement, à franches lippées, avalait des matières d’examen jusqu’à ce qu’elles montassent au faux col: il indiqua du doigt à sa mère ce niveau de science prochain... Il la fit sourire; elle l’embrassa et lui dit:

—Oui, travaille, mon enfant!

Il travailla, ce jour-là même: il renonça à sortir, l’après-midi, malgré l’avis du grand-papa, amateur d’école buissonnière, qui, lui, conseillait de faire un tour en voiture; il s’enferma dans la bibliothèque, solennellement, bruyamment, avec des livres de droit en belle pile et les cahiers de notes de l’École des Sciences politiques, large ouverts; et il défendit qu’on le dérangeât, sous quelque prétexte que ce fût...

Lorsque, vers cinq heures, madame d’Oudart, à pas de loup, montée sur le tertre d’un massif de rosiers, et accrochant sa robe aux épines, s’approcha de la fenêtre, pour le plaisir de contempler son cher fils converti et de lui dire: «Tout de même, ne te fatigue pas, Alex!» elle le vit, une joue posée sur ses bouquins, la tempe moite, comme un enfant dans son lit, le matin: depuis deux heures, pour le moins, il s’était endormi.

XXXIII

On fit donner à Alex des répétitions par un professeur de la Faculté de Poitiers, non pas par Hilaire Lepoiroux, non! Ce fut un tort peut-être, car Hilaire allait droit aux «colles», et ce professeur, éminent, prenait sa science de très haut, et il parla, de longues heures, juché sur les cimes de la philosophie du droit, à un malheureux candidat blackboulé.

Madame d’Oudart employait ces heures d’étude en négociations discrètes tendant à l’aliénation d’une métairie. Elle s’efforçait de dissimuler ses démarches à son père, par respect humain, et à son fils, pour ne le point troubler. Mais «le pays», forcément, les connut, puis la ville, et, du moment qu’on en jasa, madame d’Oudart n’eut plus de cesse qu’elle ne fût retournée se terrer à Paris...

Elle reçut, rue Férou, les propositions d’un acquéreur, M. Babouin, propriétaire de tanneries, un voisin de campagne, mais qu’on ne «voyait» pas. Elles étaient fort raisonnables, inespérées même. On en fut humilié davantage: vendre pour vendre, on aurait eu un âpre plaisir à se sentir diminué impitoyablement.

Alex travaillait autant qu’il pouvait. Par malchance, le Grec Thémistocle, qui préparait sa thèse, était avare de temps. Il venait, du moins, prendre ses repas rue Férou, et l’on causait droit romain à table. Alex se prêtait sans trop rechigner à cette mesure extrême: sa mère et Thémistocle l’admiraient, et se congratulaient à la dérobée, comme les parents d’un enfant chétif qui consent à manger. Et lorsque le Grec était parti, madame d’Oudart, le soir surtout, ouvrait le gros livre de Leçons sur le Code civil, et les lisait à haute voix à son fils, répétant jusqu’à trois fois, avec une angélique patience, les paragraphes imprimés en caractères gras. Elle usait d’artifices ingénus afin de soutenir une attention qui fléchissait trop vite; elle variait le ton de sa voix, elle s’efforçait de comprendre elle-même ce qu’elle lisait, et poussait ses admirables soins jusqu’à discuter avec Alex sur certains points de droit. Quand la fatigue l’emportait sur la bonne volonté de l’étudiant, afin de le ranimer par le sourire, madame d’Oudart imitait le zézaiement et la douce voix de Thémistocle.

Parfois Alex condescendait à trouver sa «maternelle» «épatante». Mais il avait aussi des mouvements d’humeur incoercibles, parce qu’il n’était pas du tout accoutumé à ce genre de vie, à ces soucis, et parce que sa jeunesse, pour la première fois offensée, regimbait et se cabrait.

La session de novembre approcha. Toute la Chef-Boutonnerie foulait le sol du Forum et du Palatin, comme il convient, en cette saison, à des familles satisfaites: on échappa par cette absence à la tentation de solliciter l’indulgence des examinateurs.

Alex soutint d’abord l’examen de droit. Il fut reçu, comme l’an passé, à la limite. On s’en contentait bien. On allait même chanter victoire. Mais il échoua piteusement à l’École de la rue Saint-Guillaume, et le directeur fit prier madame d’Oudart de passer à son cabinet.

Elle s’y rendit, tremblante, émue. Le directeur lui conseilla, avec loyauté, de ne point se faire d’illusion sur l’issue du futur concours au Conseil d’État. Monsieur son fils s’imposait, rue Saint-Guillaume, des travaux qui ne sauraient aboutir, et des frais qui eussent pu, ailleurs, être plus efficaces. Elle pleura, tout à coup, silencieusement et sans plainte, devant l’homme aimable et correct qui voyait les intérêts d’Alex incompatibles avec la fréquentation de l’École des Sciences politiques. Mais, le directeur ayant fait glisser légèrement sa chaise, madame Dieulafait d’Oudart se leva. Elle n’était pas habituée à ce qu’on ne lui adressât pas au moins un petit compliment sur les qualités que son fils avait, quelles que fussent celles qui lui manquaient; et elle ne pouvait pas non plus se résoudre à se séparer ainsi d’un homme «si bien», et de qui, un an durant, le prestige avait un peu rejailli sur elle et sur son fils. Alors elle dit, en se retirant:

—Ah! quel dommage, monsieur, que je n’aie pas fait de lui un militaire... comme son père!

Qu’espérait-elle donc? Que le directeur de l’École des Sciences politiques lui dît que son fils serait fort beau en uniforme? Le directeur soupira, simplement, et fit:

—Ah!

Ce fut tout.

Alex fut vexé. Il s’était pourtant moqué un peu de sa mère, l’année précédente, à pareille date, lorsqu’elle avait tiré gloire de son inscription rue Saint-Guillaume; mais il avait subi l’empreinte de cette imposante maison; il n’était pas insensible aux relations avec les jeunes gens graves qui, à la sortie du cours, l’accompagnaient dans la rue de Grenelle, en causant de «l’assiette de l’impôt» comme des membres de la Commission du budget, ou du «congrès de Vérone», comme des ministres plénipotentiaires. Qu’il fût indigne de représenter cette docte École au concours du Conseil d’État ou de la Cour des Comptes, il n’en doutait pas; mais qu’on le lui fît entendre afin de lui épargner des frais, cela le blessait profondément.

Ce fut sa mère qui lui conseilla la modestie. Elle lui dit:

—Mon enfant, puisqu’on m’affirme que tu n’arriveras pas de ce côté-là, mieux vaut aiguiller sur une autre voie et au plus vite. Nous n’avons plus de temps à perdre...

Et c’était lui qui objectait:

—Et tes Chef-Boutonne, hein? vont-ils se payer nos têtes!

XXXIV

Alex, cependant, résolut d’entrer dans l’étude d’un avoué, sans interrompre son droit, et de s’y préparer à la pratique des affaires. Thémistocle, consulté, approuva fermement et promit de s’employer à favoriser le projet. On railla, tout un repas, ces situations dites «brillantes», qui fascinent les jeunes gens et leurs familles et ne rapportent pas, en espèces sonnantes, un maravédis: le Conseil d’État, la Cour des Comptes, admirable! mais à la condition de posséder une solide fortune ou de se condamner au décevant épilogue du mariage riche. Alex et sa mère commençaient à entrevoir tous les avantages d’une situation sérieuse et sans éclat.

Et ils disaient, à présent:

—Il s’agit de gagner son pain.

Mais, ce faisant, ni l’un ni l’autre ne s’avouait qu’il pensait à l’effet que produirait l’expression aux oreilles de madame Chef-Boutonne. Et c’est à elle qu’ils pensaient, plus encore qu’à leur intérêt, plus qu’au pain de leurs jours à venir. Que souhaitaient-ils, au juste? Prendre le contre-pied du système Chef-Boutonne! Les Chef-Boutonne tenaient pour l’ostentation: bon! Eh bien, eux, ils choisissaient la simplicité, l’obscurité: ils s’effaceraient désormais; ils mèneraient une vie d’anachorètes... Ils feraient tout cela, oui, oui,—ostensiblement!

Lorsque Thémistocle eut négocié l’admission du jeune bachelier en droit chez maître Enguerrand de la Villataulaie, l’un des excellents avoués de Paris, Alex dit à sa mère:

—Et puis, tu sais, avec les Chef-Boutonne, pas d’embarras!... A propos de l’École Saint-Guillaume, un sourire: «A quoi cela l’eût-il mené?...» Ajoute, si tu veux: «Bon pour des millionnaires...» Tiens! voilà une phrase: «Quant à nous, nous courons au pratique: il est entré chez maître Enguerrand de la Villataulaie...»

Madame Chef-Boutonne ne fut jamais plus aimable que lors de la première entrevue qu’elle eut avec son amie. Le voyage d’Italie l’avait-il tant changée, elle si pointue l’an passé? Elle avait lu, à Rome, dans un journal de Paris, le «succès»—elle appuyait sur le terme—du cher Alex à l’École de Droit. De l’École des Sciences politiques, pas un mot, comme d’un mort au souvenir délicat. Elle était fort informée des événements, mais ne laissa pas à madame d’Oudart la médiocre satisfaction de citer la phrase d’Alex: «Nous courons au pratique, etc...» Ce qu’aurait pu dire madame Dieulafait d’Oudart fut noyé dans ce torrent de paroles descriptives que vomit toute personne arrivant d’Italie, avec cet air de frétillante ivresse qu’ont les dauphins de fontaines publiques, à la queue retroussée...

Et l’on tirait Alex à bas du lit quand sonnait à Saint-Sulpice l’Angelus du matin. Madame d’Oudart frappait à sa porte lorsqu’il en était, de sa toilette, à la barbe, pour lui tenir la lampe, car à peine faisait-il jour, et le jeune «clerc» grommelait, ne s’étant jamais levé si tôt. Elle le plaignait et l’admirait, en son cœur; elle le considérait déjà comme le soutien de la famille; elle était déjà plus fière de ce qu’il fût, dès huit heures du matin, en état de prendre l’omnibus, pour aller rue Gaillon, qu’elle ne l’était naguère de sa qualité d’élève de l’École des Sciences politiques; et elle dédaignait ces petits messieurs, savants peut-être mais fats à coup sûr, qui ignoraient le souci de vivre:

—Alex? Oh! oh! il ne perd pas son temps: il travaille chez un avoué.

Alex, il est vrai, était assidu à l’étude, où il accomplissait une besogne machinale, et où d’autres jeunes gens, devenus promptement des camarades, lui faisaient une société quotidienne, non déplaisante, en somme. Il avait obtenu de son «patron» l’autorisation de suivre certains cours de l’École, indispensables à la licence qu’il préparait. A ces heures de cours, il quittait ponctuellement la rue Gaillon; mais le temps qu’il aurait dû passer aux cours, il ne pouvait absolument pas s’empêcher de le consacrer à la flânerie dans Paris, repos qu’il jugeait bien gagné.

Et c’était avec de nouvelles ardeurs qu’à la fin d’une journée commencée avant l’aube, il se retrouvait en compagnie de l’une ou de l’autre de ses maîtresses. Il savourait les heures libres, comme le font les esclaves d’une besogne régulière, quand un congé leur est donné. Dès les débuts de son assiduité chez maître Enguerrand de la Villataulaie, pour se dédommager de trois mortelles heures de procédure, il avait même fait une nouvelle connaissance.

XXXV

C’était une femme du monde. Il l’avait rencontrée aux Magasins du Louvre, au rayon des abat-jour, où le geste tout gracieux de ramasser un gant tombé à terre l’avait mis en présence de qui? de cette petite madame Soulice, l’intéressante victime d’une persécution anonyme, avec qui il avait dîné, une fois, rue de Varenne, en même temps qu’avec les Saint-Évertèbre. Elle reconnut fort bien Alex, lui parla, ne fit point la prude, et, parmi cent brimborions d’idées, lui confia le goût qu’elle avait pour le jardin des Tuileries. Ce fut donc là qu’il la salua, dans la suite, les jours de soleil.

Cependant plusieurs considérations ralentissaient le développement normal de l’aventure. Et d’abord, madame Soulice, jugeant Alex à sa tenue, le prenait pour un jeune homme ayant un cercle, «faisant de l’épée», montant au Bois le matin, enfin pourvu de cet appartement de garçon qu’une femme se plaît à imaginer si merveilleusement agencé pour l’amour. De brèves allusions à ces attributs du parfait amant avaient flatté Alex, et puis l’avaient rendu timide à confesser qu’il n’était que de la rive gauche, qu’il possédait à peine de quoi louer une chambre, pour une heure, dans quelque hôtel un peu propre, et qu’il habitait, quant à lui, avec sa maman, rue Férou. En second lieu, une lettre anonyme, parvenue à son adresse, rue Férou, lui décrivait pas à pas, avec une exactitude implacable, et dans un style de policier, la marche de son idylle: rencontre au Louvre, claires après-midi des Tuileries, jusqu’à la date précise de tel serrement de mains, de tel échange de regards plus tendres!... Un œil les épiait... Il en confia l’ennui à sa récente amie. Elle en parut contrite et dit qu’un homme qu’elle avait éconduit nourrissait néanmoins pour elle une passion violente et, comme un démon invisible, la harcelait d’odieuses taquineries.

Enfin Alex était retenu par la pensée qu’il ne se sentait pas parfaitement épris. En vérité, qu’était une telle liaison pour lui, sinon une heure de réaction par jour contre la procédure?

Une après-midi, ils quittèrent les Tuileries, pour dépister l’ennemi caché, passèrent l’eau, se faufilèrent dans l’ombre qui cerne l’Institut: rues tortueuses, couloirs voûtés, noirs passages... La jeune femme disait:

—Qu’il fait bon par ici, qu’on est bien, que l’on se sent protégée par ces murs vénérables!...

Étant remontés jusqu’à la rue Monsieur-le-Prince, Alex dit:

—J’ai habité là: entrons!

—Quelle fantaisie! dit la jeune femme.

Il l’entraîna dans l’étroit corridor, et elle gloussait:

—Oh! que c’est drôle! Ah! voilà de l’inattendu, par exemple!... Il faut que je sois une petite folle!...