XXXVI
Mais, le lendemain, madame Dieulafait d’Oudart recevait, rue Férou, une lettre anonyme l’informant que son fils menait «une vie de bâton de chaise» à l’Hôtel Condé et de Bretagne, dans la chambre 19, dont le loyer n’avait pas été payé depuis dix-huit mois!
Son premier mouvement fut de brûler ce dégoûtant papier; puis elle pensa le soumettre à Alex,—qu’elle savait bien capable de faire quelque sottise en cachette, non de la nier si elle lui demandait une explication loyale.—Mais elle eut peur de lui causer de la peine. Elle-même courut à l’Hôtel Condé et de Bretagne. Elle vit madame Taupier, à qui elle avait parlé un jour, et, dans le petit bureau infect, derrière le rideau d’andrinople, la mère d’Alex, armée de son mieux contre une nouvelle désastreuse, interrogea.
—Mais, madame, il n’y a nulle presse! Il ne fallait pas vous déranger pour cela, madame!
Telles furent les premières paroles de madame Taupier.
—Ainsi, dit madame d’Oudart, mon fils a donc conservé une chambre dans cet hôtel?
—Ça ne vaut seulement pas la peine d’en parler, madame! Voyez donc, la note n’est pas faite: je vais être obligée de feuilleter mes livres... Ah! ce n’est pas l’inquiétude qui me rend malade, je vous en donne ma parole! et, dans dix ans d’ici, monsieur Alex aurait aussi bien pu, en passant, entrer là et me dire: «Madame Taupier, voilà la petite somme.»
—Cette somme s’élève à?...
—Attendez donc, madame, que je revoie un peu mes livres... C’est la même chambre qu’autrefois, pardi! c’est bien simple... Les prix n’ont pas changé... Votre jeune homme a préféré la garder au mois...
Madame d’Oudart avait hâte de savoir un chiffre:
—Ne m’a-t-on pas parlé d’un retard de dix huit mois?...
—Ah! dans ce cas-là, je vois que c’est bien de votre part, madame, qu’il est venu hier, ce monsieur!... Et moi qui me repentais de lui avoir parlé!... C’est plus fort: vous me croirez si vous voulez, madame, je n’en ai pas fermé l’œil de la nuit. A quoi donc ça sert-il, l’expérience?... et dans un hôtel meublé où il en passe, des échantillons de l’homme, vous pouvez vous en rapporter à moi!... Eh bien, tenez, madame, c’est Joseph, le garçon, qui a gagné son pari; c’est lui qui m’a dit: «Si, si, madame Taupier, c’est un monsieur comme il faut; j’ai vu de ces figures-là en province...» C’est Joseph qui a gagné!... eh bien! foi d’honnête femme, j’en suis bien aise... Entendez-moi, ma chère dame, je ne prétends pas dire que ce monsieur ne m’avait pas eu l’air très catholique,—surtout s’il est votre parent, comme il l’a dit!—mais, voyez-vous, madame, une femme, et sensible, se laisse impressionner...
Madame d’Oudart la laissait dire.
—Mon Dieu! madame, continua madame Taupier, je m’aperçois que vous me faites parler, vous aussi, mais tant pis! On a tant de soulagement à causer à cœur ouvert avec quelqu’un dont on sait le nom!...
Madame d’Oudart s’efforça de rire. Elle dit à la patronne:
—Et cette somme, voyons?
—Puisque vous y tenez absolument, madame, c’est douze cent soixante et quatorze francs, avec les étrennes du garçon, la bougie et le petit feu de bois... Maintenant la petite note de monsieur Lepoiroux élèverait donc le total à...
—Mais! je n’ai pas à payer la note de monsieur Lepoiroux, j’imagine!...
—En ce cas, je vous fais mille excuses, madame: c’est donc une erreur de ma part...
XXXVII
Madame d’Oudart dit simplement à son fils:
—Mon enfant, j’ai à payer une grosse note... C’est celle de l’Hôtel Condé et de Bretagne.
Alex rougit, puis pensa: «Aïe, aïe!... la scène!...» Et, plus intimement, il était tenté de demander gentiment pardon à sa mère. Mais il dit:
—Quel est le b... de mouchard qui a vendu la mèche?
Madame d’Oudart ne lui cacha rien. Il jura, piaffa, s’emporta, ne sut retenir qu’il recevait lui-même de pareilles lettres, et il les montra à sa mère. On s’indigna, on rit, on s’échauffa là-dessus, et l’intrigue et le mystère vous captivent à ce point que l’aventure couvrit le deuil des douze cent soixante-quatorze francs.
Madame d’Oudart, en fin de compte, ne prenait-elle pas, contre son fils même, la défense de la petite «femme du monde» persécutée!
Ce ne fut qu’en dernier lieu qu’elle soupira:
—Ma malheureuse bourse, Alex!... il faut avoir pitié d’elle.
Alex, en s’endormant, jura de ne plus franchir le seuil de l’Hôtel Condé et de Bretagne.—Et Raymonde?... Eh! tant pis pour Raymonde!...
Mais, le lendemain matin, il recevait une lettre de Raymonde. Et quelle lettre! N’avait-elle pas été avertie que son amant la trompait, à l’Hôtel Condé et de Bretagne, dans le propre nid de leurs amours? Elle se lamentait au long de huit pages, renonçait à l’amour, à la vie. Elle avait décidé de mourir. Elle conjurait Alex de la voir, une fois «suprême», et ce soir, avant l’heure du dîner. Après, écrivait-elle, il serait «trop tard»; et ce «trop tard», mystérieux, inquiétant, était souligné trois fois!
XXXVIII
En lisant cette lettre, Alex fit la découverte que, des diverses maîtresses que la tourmente menaçait de lui ravir, une seule lui tenait au cœur. Ce n’était ni madame Soulice, en vérité, avec son cortège d’argousins, ni Raymonde, avec ses pleurs et sa mort perpétuelle, mais Louise. La découverte lui plut: de savoir qu’il aimait Louise seule, il aima Louise davantage. Il se rappela maints épisodes de sa liaison avec la petite employée au Ministère des Postes et Télégraphes. Et tout ce qui remontait à sa mémoire était délicieux et charmant: point de scènes, jamais de larmes; un amour vrai, gai, rieur et constant, un amour protégé du dieu de la jeunesse: grâces du corps; agrément de l’esprit; plaisir, plaisir!... Il n’aimait que Louise!
Il admit qu’il irait le soir au rendez-vous fixé par Raymonde. Il payerait de sa poche, en sortant, son court séjour à l’Hôtel Condé et de Bretagne: bonsoir, Raymonde et bonsoir, madame Taupier!... Voilà!...
Mais, auparavant, il irait voir Louise...
L’hiver, il l’attendait au café Voltaire, où Pierre, le garçon, à peine son client assis, allait donner un coup de serviette à la buée des vitres, afin que, du dehors, «madame» vît «monsieur». «Madame» n’eût jamais poussé la porte avant d’être assurée que «monsieur» fût là. Au bout de peu de temps, par le trou dans la buée, où clignotait un bec de gaz, et que traversaient les lanternes des fiacres, comme des phalènes dans la nuit, Alex voyait deux beaux yeux sombres toucher les glaces, de leurs longs cils, sous un toquet d’astrakan. C’étaient des yeux d’oiseau nocturne, sévères et indifférents, ou stupéfaits par les lumières; soudain, la grande bouche s’ouvrait: les dents semblaient communiquer leur éclat aux yeux, puis à tout ce visage, qui, au milieu de la buée, n’était qu’explosion de jeunesse et de joie.
Ce jour-là, comme à l’ordinaire, la grande bouche s’ouvrit. Louise entra, s’assit, déposa la serviette trempée par le brouillard, et dit à Alex:
—Tu ne sais pas?
—Quoi?
—Je suis libre, ce soir!
Pan!... Et le «suprême» rendez-vous de Raymonde?
Alex dit:
—Pas possible?...
Louise expliqua comment il était possible qu’elle fût libre ce soir. Il n’entendait point; il répéta:
—Pas possible?...
Louise s’étonnait qu’il n’accueillît pas avec plus d’empressement la nouvelle. Elle lui demanda si, par hasard, il ne dînait pas en ville.
—Oui, dit-il, en effet!
—Où ça?
—Rue Férou.
—Chez qui?
—Chez madame veuve Dieulafait d’Oudart.
—Oh! le blagueur!... Et moi qui l’écoute!...
—Il conviendrait, dit-il, que je fisse prévenir cette dame que je ne dîne pas chez elle.
—Courons-y tous les deux! dit Louise.
Cependant il tergiversa; le temps s’écoula. Raymonde attendait Alex à l’hôtel: Alex ne parvenait point à l’oublier. Le pire était qu’il tâchait d’«arranger les choses».
Pour satisfaire Louise d’abord, il courut avec elle rue Férou.
Louise devait l’attendre dans la rue pendant qu’il irait prendre congé de «madame veuve Dieulafait d’Oudart». Mais, tout à coup, il se ravise et introduit Louise par l’entrée particulière, sous le prétexte de se donner le temps de prendre congé dans les formes.
—Un petit quart d’heure!... enferme-toi au verrou!...
«Quinze minutes, mettons-en vingt, pense Alex, j’ai le temps, à l’aide d’un rapide sapin, d’aller rue Monsieur-le-Prince, administrer Raymonde!...»
XXXIX
Raymonde était depuis trois quarts d’heure à l’Hôtel Condé et de Bretagne.
C’était une fille candide, qui adoptait les usages de l’amour libre avec la docilité innocente qu’elle eût apportée dans une légitime et bourgeoise union. Son jeune amant était son maître, comme un mari eût pu l’être, et la plus futile des paroles prononcées par lui était en sa cervelle d’amoureuse le germe d’ingénieux et subtils tracas: mille inventions en résultaient, d’une sublime naïveté, et destinées à lui plaire. C’est ainsi que, l’ayant entendu vanter, par boutade, les courtisanes, cette fille qui gagnait six francs quatre-vingt-dix pour un travail de onze heures par jour, et là-dessus faisait vivre sa mère, s’exténuait à imiter, autant que faire se pouvait, les façons et la tenue des femmes renommées pour charmer les hommes; et elle avait acheté sur ses économies, du linge à ébranler la vertu des saints et un peignoir du dernier galant!
Alex, arrivant la plupart du temps en retard au rendez-vous, la trouvait en ces déshabillés dont son sang de vingt ans n’appréciait ni le ridicule ni le soin superflu, mais toutefois fêtait la commodité par un bond si soudain que la travestie s’en leurrait comme d’un irrécusable témoignage d’amour.
Et aujourd’hui, en plein hiver dans cette chambre glaciale, Raymonde grelottait en attendant Alex. C’est ici qu’il l’avait trahie: la lettre anonyme donnait trop de détails accessoires exacts pour que du fait il fût permis de douter. Elle n’était plus ici chez elle: elle n’osait ni allumer le feu, pourtant tout préparé, ni se dévêtir comme à l’ordinaire. Elle pensait que la seule chose qu’elle désirât encore était qu’elle entendît le pas d’Alex dans l’escalier, était qu’il entrât là, étourdiment, le gentil cruel! et qu’elle le vît, qu’elle le vît une fois encore!... Il allait venir!... Ne venait-il pas?... Alors elle éprouvait le besoin de s’agenouiller, d’être étalée à terre comme une natte de jonc; et de là elle eût tressailli de volupté, à faire monter vers son amant des paroles de piété, par exemple: «Mon seigneur! vous êtes beau, vous êtes magnifique, vous êtes le maître!... Je ne suis rien que votre créature et je vous baise les pieds!...» Mais de telles expressions faisaient rire le jeune dieu: elle en avait essayé, mais y avait renoncé vite. En définitive, elle lui parlait peu, son langage étant réduit aux caresses et, hélas! aussi aux larmes. Aujourd’hui, cependant, elle avait élaboré toute une phraséologie qu’elle jugeait d’un irrésistible effet,—à moins qu’Alex ne manquât donc tout à fait de cœur.—«Alex!—lui disait-elle,—je vous ai donné ma jeunesse, mon avenir, ma vie... etc...» ou bien: «Et qu’avez-vous à me reprocher? Ne suis-je pas fidèle, tendre, zélée, aimante éperdument?...» Elle dirait encore peut-être, mais seulement si cela paraissait indispensable: «Vous l’avouerai-je? de la façon que je vous aime, et qui dépasse les bornes de la pudeur, je rougis, par moments, Alex! devant mes chefs et devant ma mère!...»
Mais, à mesure qu’elle respirait ces petites fleurs de rhétorique, écloses en ses nuits d’insomnie, le parfum lui en semblait fade pour l’odorat d’Alex, et, d’ailleurs, son trouble était tel qu’elle confondait les unes avec les autres ses strophes apprises, et elle pressentait qu’elle n’en userait pas. Alors, que faire pour reconquérir Alex, à tout prix?
L’instinct, notre sauveur, vient au secours de l’intelligence en détresse. Sans préméditation, sans rouerie, sans arrière-pensée, cette pauvre belle fille aux abois fit tout à coup ce qu’elle avait coutume de faire en attendant son amant. Elle alluma le feu. Et quand la flamme jaillit et réchauffa ses membres, elle se dévêtit, comme si ce jour était semblable à tous les jours: car l’idée qu’il pût n’être pas suivi d’autres jours d’attente de son bien-aimé venait de lui paraître aussi folle, aussi intolérable que celle d’une halte subite du soleil dans le ciel...
Et quand elle fut complètement dévêtue, elle alla au placard où se trouvait son linge d’amour, et, l’ouvrant, elle hésita: une autre femme avait pu mettre la main là!... Elle s’hallucinait et voyait son beau linge touché par une rivale; elle demeurait debout et nue, devant ce placard béant qui contenait les vestiges de son amour profané, lacéré, mourant peut-être... Et par sa beauté et son attitude, elle aurait pu rappeler l’une de ces figures de marbre qu’un sculpteur de génie pose, un instant tragique, infinitésimal, devant la porte ouverte du tombeau...
Alex montait l’escalier si vite qu’à peine son pas entendu il était là. Il n’avait, lui, nullement préparé son discours: il allait rompre net.
Il vit Raymonde au placard.
Alors il lui sembla qu’une puissance obscure lui plaquait une main géante sur le front, lui comprimait les tempes en éteignant mémoire, conscience et volonté, et, d’autre part, lui cinglait les reins d’un coup de fouet.
Il n’y eut ni explication, ni même un mot échangé. Un homme étreignit une femme, furieusement. L’un et l’autre avaient-ils un nom, un passé, se connaissaient-ils?...
Et Raymonde de balbutier, en sa candeur d’agneau:
—Tu m’aimes donc? Tu m’aimes donc?...
Alex entr’ouvrait des yeux stupides. Elle l’enjola une heure. Soudain il s’enfuit.
Au bureau de l’hôtel, il voulut, à toute force, payer la chambre, et mit un louis dans la main de madame Taupier. Mais le procédé causa tant de chagrin à celle-ci qu’Alex en fut gêné. Il insista cependant. Madame Taupier manquait de monnaie pour lui rendre. De monnaie, sapristi! il avait précisément besoin pour son fiacre. On héla le garçon de l’hôtel, qui se trouva porteur de deux francs cinquante centimes, tout juste: Alex consentit à les accepter.
Il était réengagé avec Raymonde et avec l’Hôtel Condé et de Bretagne!
Il se sentit honteux et irrité, comme un homme victime d’une attaque nocturne.
Le cocher goguenard, lui dit, rue Férou:
—Le temps n’est pas long pour les amoureux!...
XL
Il est aussi des amoureux à qui le temps paraît long: témoin Louise enfermée pour «un petit quart d’heure» et qui, en ayant compté quatre, était partie.
—Elle est partie, la pauvre petite dame, dit la concierge; oh! ne voilà pas bien longtemps, non, monsieur, peut-être le temps d’aller jusqu’au Sénat!
Et Alex court à la recherche de Louise. Au vol, il atteint le Sénat; puis il monte la rue de Médicis; de crainte d’avoir été trop vite, il la redescend; il fait le tour des galeries de l’Odéon, qui abaissent à grand fracas leurs clôtures; il s’élance au boulevard Saint-Michel; il gagne les Gobelins: point de Louise!...
Où habite-t-elle exactement? Afin qu’il ne soit pas tenté de lui écrire chez ses parents, Louise à toujours refusé de lui donner son adresse. Mais comme elle parle souvent de la rue de la Reine-Blanche, c’est dans la rue de la Reine-Blanche qu’il erre, attend, guette longtemps, et vainement. S’il discerne une silhouette de femme, il se précipite; s’il n’en voit point, il s’agite, va, vient, souffle, transpire, et revient sur ses pas. Il se retourne pour un bruit de persienne, pour une jalousie qu’on abat; et son cœur palpite parce qu’il a aperçu une lumière au travers d’un rideau! Qui sait? Louise est là, peut-être, à deux pas, séparée de lui par une cloison de verre.
Si elle le voyait, venu si loin, pour l’amour d’elle, elle lui serait peut-être indulgente!... Une idée: appeler Louise par son petit nom?... ou bien se mettre à chanter, dans cette rue déserte!... Est-ce qu’elle ne reconnaîtrait pas sa voix?... Ah mais! c’est qu’il l’aime tout de bon!... Enfin une réflexion sensée: à supposer qu’elle le voie là, à pareille heure, ayant fait une si longue course inusitée, soi-disant pour l’amour d’elle, ne soupçonnera-t-elle point, la fine mouche, qu’il en a gros à se faire pardonner?... Il quitte la rue de la Reine-Blanche, et revient, rôdant toutefois sur le boulevard de Port-Royal, dévisageant les femmes, et maudissant l’éclat aveuglant des bocaux pharmaceutiques.
Il redescend jusqu’à l’Odéon, remonte et redescend encore. Tout est triste, tout est affreux, tout est méchant. Paris est vide et laid. La vie est imbécile. L’amour, lui, est abject: quoi de plus répugnant qu’une folie qui vous oblige à accomplir le contraire de ce que vous voulez, vous asservit à la femme que vous n’aimez pas, et vous fait perdre peut-être à jamais Louise?...
Avec quelle impatience, le lendemain, Alex attendit l’heure où sortaient ces demoiselles du Ministère des Postes et Télégraphes! Il s’échappa, même trop tôt, de chez son avoué, et attendit rue de Grenelle, en face du porche, dans la boue, sous la pluie. Un flot, tout à coup, engorge un couloir étroit; une hésitation, un murmure, et la porte crache, de droite, de gauche, un peuple de femmes pressées qui s’écoule avec la rapidité de l’eau sur un sol incliné. Des parapluies, des jupes retroussées, des jambes, c’est tout ce qu’Alex discerne en ce tohu-bohu. Il s’inquiète, il s’énerve: il ne voit nulle part sa Louise. Des femmes rient: il croit qu’on le nargue. Il s’affirme à lui-même qu’il a entendu la voix de Louise: il court en avant; il revient... Point de Louise!... Il va jusqu’au café Voltaire. Le garçon, avec sa serviette, a dessiné un hublot dans la buée, et regarde au dehors. Alex l’interroge de l’œil: «Non», fait le garçon. Point de Louise!
Oh! de quelle désolation est cette place de l’Odéon, sous la pluie, sans Louise! L’affreux temps a fait fermer boutique au bouquiniste. A qui demander: «Avez-vous vu passer Louise?» Quels corridors lugubres que ces galeries où des courants d’air agitent la flamme du gaz, soulèvent les brochures éparses, soufflettent avec leur cache-nez les employés de la librairie Flammarion, mais ne déplacent pas un liseur! Ils sont là, par tous les temps, les liseurs: pilotis fichés dans le sol, et contre quoi la lame brise sans les ébranler; non que le plaisir de lire soit la cause d’une fermeté si robuste, mais le plaisir de lire sans payer... Ils lisent, ils lisent: croient-ils donc que le plus beau de la vie est de lire? «Quelle sotte engeance! se dit Alex; ils sont à battre!» Et volontiers il leur crierait: «Mais si vous vous étiez retournés, nigauds! vous auriez vu passer peut-être une jeune femme, dont les cheveux, les yeux et la grande bouche délicieuse valent vraiment qu’un homme soit éventé et mouillé! Vous n’avez pas bougé... Vous ne l’avez pas vue?... Crétins!...» Et il vit Hilaire Lepoiroux, près du guichet de la caissière, qui retenait par le bout de son nez des pages encombrées de tableaux synoptiques, où des accolades de tailles diverses, et la gueule ouverte, semblaient s’avaler les unes les autres avec leur contenu: le lecteur les absorbait toutes en dévorant la plus grasse.
Alex, inquiet et agité jusqu’à perdre le sens de son désir dans le moment même qu’il suivait si attentivement la piste de Louise, toucha l’épaule du jeune Lepoiroux, et dit:
—C’est toi, mon vieux?...
L’autre, s’arrachant à ses tableaux synoptiques avec la lenteur du serpent qui digère:
—Tiens!... c’est toi, Alex!...
Et ils demeurèrent, l’un vis-à-vis de l’autre, muets et ennuyés, l’un n’ayant à dire qu’un mot: «J’aime», et l’autre ruminant le lourd texte de ses manuels, l’un pour l’autre professant un égal mépris. Alors tous les deux se serrèrent la main, disant:
—Porte-toi bien. Bonsoir!...
Et voici Alex de nouveau en quête de Louise. Quatre jours, il la chercha encore; nulle part il ne pouvait correspondre avec Louise: il était totalement dépourvu de ses nouvelles. Ah! qu’il expiait ses torts envers sa maîtresse! Était-ce ce qu’elle voulait?...
Un beau soir, il rencontra Louise, rue Casimir-Delavigne, le nez au vent, à la bibliothèque du bouquiniste.
Elle éclata de rire, comme si de rien n’était. «Que s’était-il passé?—Mais rien!—Où s’était-elle cachée, ces quatre jours?—Mais chez elle!—En congé, donc?—Mais, oui!»
—Tu n’aurais pas pu m’avertir? dit Alex.
—Mais, mon chéri, j’ignorais si tu étais rentré chez toi!
D’un mot piquant, mais d’un mot seul, Louise savait se venger.
XLI
Et Paul Chef-Boutonne n’obtenait toujours point les palmes!
En vain avait-il, en veston de prolétaire, enseigné l’économie politique au peuple de Grenelle, au fur et à mesure qu’il l’apprenait lui-même; en vain sa mère avait-elle exécuté les mille et une démarches que comporte une telle candidature! Depuis quinze mois, Paul avait terminé son ingrate besogne de conférencier: le ministère était capable d’oublier le mérite du jeune Chef-Boutonne, et la France d’oublier le ministère témoin de ce mérite! Et l’impétueuse mère se multipliait, sortait l’hiver, malgré la grippe, pestait en fiacre et faisait antichambre. Son gendre était par elle fort houspillé; son mari, plus gravement atteint: ne faillit-on pas l’obliger à quitter son cercle, parce que celui-ci était notoirement réactionnaire?... Les Saint-Évertèbre, alliés à quelques bonnes familles, ne nuisaient-ils pas à Paul près du gouvernement, par hasard? La chose eût été plaisante, car c’était principalement pour imposer aux Saint-Évertèbre que madame Chef-Boutonne convoitait les palmes académiques.
Elles tombèrent, au mois de janvier, comme la pluie, le grésil et la neige: quatorze cents personnes en furent touchées; Chef-Boutonne (Paul) était du nombre. Et aussitôt sa maman connut l’inanité des longs désirs enfin contentés. Ce petit bout de ruban serait mesquin sur la poitrine de son cher fils: elle l’y avait attaché, en pensée, depuis trop longtemps. Et puis, ne voilà-t-il pas que Paul lui-même agitait la question: «Le porterai-je, ou bien pas?» Un dilemme aussi se posait: convenait-il de s’en enorgueillir, au risque d’être moqué par certains? convenait-il de ne point paraître prendre garde qu’on l’avait, au risque que beaucoup l’ignorassent?
«Eh quoi! pensait amèrement madame Chef-Boutonne, me serai-je donné tant de peine pour un résultat qu’on ose avouer tout juste?...»
Beaubrun, le gendre, opina qu’il serait «très bien» que Paul ne portât point, du moins avant quelques semaines, le ruban. Il dit à son beau-frère:
—Évitez l’empressement d’un instituteur!
—Ou d’une sauteuse de music-hall! ajouta sa femme.
Une de ces dames, en effet, venait d’être pareillement honorée.
Ces hésitations, ces plaisanteries faisaient mal, non pas à Paul, mais à sa mère. Nonobstant le parti de la discrétion définitivement adopté, madame Chef-Boutonne ne put s’empêcher, au prochain dîner qu’elle donna, de glisser dans la corbeille de fleurs un mètre cinquante centimètres de ruban violet qu’elle avait acheté, de vieille date, furtivement, sous les galeries du Palais-Royal, dans l’intention d’en décorer, dès la première communication officielle, toute la garde-robe de son fils. Ce ruban long, maigre et sournois, serpentait à la dérobée sous le muguet et les iris. Il était possible qu’on ne l’aperçût point. On pouvait aussi l’apercevoir et n’en pas saisir le caractère allégorique. En fait, quelqu’un l’aperçut; quelque autre en saisit le sens, et des allusions maigres, sournoises et longues comme le ruban, serpentèrent parmi les convives, puis se gonflèrent en compliments qui furent lourds à porter!
Or, en quittant la table au bras de M. Chef-Boutonne, madame de Saint-Évertèbre, cette luronne, belle encore, empoigna au passage le revers d’habit de Paul et dit:
—A votre âge, jeune homme! ce n’est pas au ministre qu’on arrache un bout de ruban...
Et Paul, naïf:
—A qui donc, madame?
On vit, au geste et à la façon de rire de madame de Saint-Évertèbre, qu’elle confiait quelque gaillardise à l’oreille du papa. Elle se retourna vers le fils, et, comme s’il l’avait entendue ou devinée:
—Et on le met, dit-elle, tout parfumé, sur son cœur!...
Déjà de timides bruits avaient couru, d’après lesquels les Saint-Évertèbre jugeaient Paul fort gentil, mais, saprelotte! un peu novice; et s’ils semblaient l’accepter pour gendre, du moins désiraient-ils que l’homme destiné à leur fille, appelé à tâter d’une pâte de cette qualité, précédemment, au moins, connût un peu la matière!
Et c’était le plus secret des mille supplices qu’une mère endure, dans l’âme de madame Chef-Boutonne, que ce souci déjà ancien: si accompli que fût Paul, son brillant jamais n’avait ébloui une femme. Certes il plaisait beaucoup à toutes, mais il ne plairait donc point à l’une d’elles? Le pire était que, sur ce chapitre, Paul lui-même, le plus intéressé, semblait totalement désintéressé. Loin de madame Chef-Boutonne le vœu de voir mettre à mal aucune personne fréquentant sa maison!... Mais, à s’interroger bien intimement là-dessus, elle confessait que le déplaisir qu’un tel accident entraîne n’est pas sans quelques avantages... Hélas! nul accident, non, pas le moindre, n’embarrassait la voie régulière, directe, sans aspérités ni courbures, sur laquelle Paul, une bonne fois lancé, roulait, immaculé, vers son avenir.
Beaubrun qui souvent accompagnait Paul, au théâtre, en soirée, voire à des bals de ministères, sondé par sa belle-mère, engainait son monocle, allumait un œil scrutant tout le passé et toutes les circonstances, laissait choir le monocle, mourir son œil, et faisait:
—Rien!
Et, depuis lors, madame Beaubrun, la sœur taquine, à propos de bottes, regardait Paul, puis son mari, ou sa mère, et faisait:
—Rien!
A Paul qui, cela va sans dire, ne comprenait point, elle demandait:
—Qu’en dis-tu, Paul?
Et Paul, innocemment, répondait:
—Moi?... Rien.
«Rien» tournait au jeu de famille. C’était un jeu que la maman n’aimait guère.
Madame Chef-Boutonne n’avait-elle pas été jusqu’à dire à son gendre:
—Croyez-vous que je donne assez d’argent à Paul?...
—Donnez-lui-en davantage! avait riposté Beaubrun.
Mais Paul, ayant plus d’argent, achetait des titres de rente, et s’en vantait, le pendard!...
Enfin il y eut un fait.
Monsieur et madame Chef-Boutonne reçurent une lettre anonyme: leur fils, «un blondin, officier d’académie», avait fait route, tel jour, à telle heure et à pied, de l’avenue d’Iéna, numéro tant, jusque chez le pâtissier Ladurée, rue Royale, en compagnie d’une jeune femme portant une toilette de chez Z... Et, quoique ce parcours d’un chemin assez long eût été fait à pied, et quoique le texte ne fît pas mention que le «blondin» eût pénétré seulement chez Ladurée, pâtissier, il se terminait par ces mots infailliblement alarmants pour un couple de bourgeois: «Gare la bourse!...»
Pour une fois, dans la bourgeoisie, ce «Gare la bourse!...» eut un effet contraire à celui que l’alarmiste en pouvait augurer. Les Chef-Boutonne exultèrent: enfin Paul allait vendre ses titres de rente!... M. Chef-Boutonne, toutefois, modéra sa femme:
—Tout beau! dit-il, le garnement n’est pas entré chez le pâtissier...
Il y entra; il entra même ailleurs: les informations furent précises, circonstanciées, pleines d’intérêt, angoissantes même, car elles contenaient menaces aux parents s’ils ne mettaient point le holà à la consommation de l’intrigue, et menaces au consommateur!
Qui saura dire les tempêtes intérieures des mères? leurs désirs contradictoires, leurs hésitations, leurs résolutions, leurs manèges, et leur honte qui se mélange à leur fierté?
Secrètement, la mère, superbe en son dévouement obscur sinon excusable en son acte, sortit par un crépuscule d’hiver, et se rendit aux environs du lieu où son fils s’initiait au mystère de l’amour. Plus farouche que le limier qui épiait les amants et, dans un de ses rapports, la pouvait elle-même compromettre, elle bravait tout, prête à bondir comme un dogue sur le monstre, quel qu’il fût, qui oserait bousculer le rendez-vous de son Paul. L’endroit était un rez-de-chaussée, au fond d’une cour, rue de l’Arcade. Elle ne vit rien, ne couvrit de son corps personne, ne fut utile à quoi que ce fût.
Mais son inquiétude augmentait chaque jour. Paul fréquentait une femme du monde: n’allait-il pas être provoqué par un rival?... Paul, évidemment, était rentré hier sans blessure; n’était-ce pas aujourd’hui qu’on allait le rapporter pantelant, à la suite d’une rencontre?... Mon Dieu! mon Dieu! fallait-il avoir élevé un fils si parfaitement, l’avoir amené si calme et si pur jusqu’aux portes mêmes de l’amour que les lois protègent, et devoir cependant payer aux préjugés d’une vieille race galante ce périlleux tribut que réclame la Vénus impudique?... Mais tous autour d’elle, le père, la sœur, elle-même enfin, le désiraient, ce baptême païen, l’imploraient, l’exigeaient presque!
Ainsi tourmentée, et en même temps heureuse d’une cruelle formalité accomplie, madame Chef-Boutonne s’en fut trouver madame Dieulafait d’Oudart.
Elle conta l’histoire par le menu, disant:
—Ces gamins, ces vauriens, croyez-vous?... Et une femme du monde, s’il vous plaît! alors qu’il y a tant d’autres relations si faciles et sans conséquences... Ah! les petits brigands!... Ah! l’amour!...
Puis elle narra l’effroi de ce courrier mystérieux, odieux, cynique, quasi obscène, qui heurtait matin et soir sa pudeur maternelle en lui infligeant la double vision de Paul enlacé par les bras de quelque «Didon», d’où l’on ne s’échappe que meurtri,—si l’on s’en échappe!—et de ce témoin étranger, haineux, sadique peut-être!...
Sa complaisance à propager l’aventure était mal retenue, mais son appréhension de quelque catastrophe était sincère. Ces deux sentiments se mêlaient parfois, se chevauchaient l’un l’autre, en sorte qu’à un certain moment madame d’Oudart, agacée par une trop sotte fatuité, se crut autorisée à dire:
—Mais, somme toute, chère amie, le procédé odieux ne vous a appris jusqu’ici qu’une bonne nouvelle...
Et, trois minutes plus tard, touchée par les larmes que son amie répandait, elle se levait, et se décidait à lui fournir des motifs de se tranquilliser.
Elle se levait et allait doucement à un chiffonnier, tournait une clef, ouvrait un tiroir et y prenait trois enveloppes banales, rayées d’une banale écriture:
—Ne vous mettez donc point martel en tête!... Connaissez-vous cette écriture?
Madame Chef-Boutonne frémit.
—Eh bien! continua madame d’Oudart, tout porte à croire que votre «Didon» a été auparavant la nôtre: et mon fils n’en va pas plus mal!
Madame Chef-Boutonne voulait bien être rassurée pour son fils; mais non pas que, dans une si tardive aventure, et si difficilement obtenue,—dont elle avait eu l’imprudence de se flatter un peu vite,—son Paul fît bombance avec quoi?... avec les restes d’Alex!
Nier l’évidence était cependant impossible. Ayant reconnu l’écriture, le style de son correspondant anonyme, et un identique signalement de la femme qui tombait d’Alex en Paul, madame Chef-Boutonne hasarda:
—Mais si ces lettres infâmes n’étaient que calomnies!...
—Pour cela, non! dit madame Dieulafait d’Oudart, en soulignant du doigt tel paragraphe d’une des lettres, la petite note arriérée à l’Hôtel Condé et de Bretagne, dont il est fait mention ici, je l’ai bel et bien payée: l’information était bonne.
Madame Chef-Boutonne s’affaissait.
—Eh! mon Dieu! pourvu que nos jeunes gens n’aillent point se quereller!... Par le fait, ils sont rivaux!
Madame d’Oudart sourit:
—Alex est un papillon, dit-elle, il a fait cette plate-bande; il butine ailleurs...
Et le comble du dépit était, pour madame Chef-Boutonne, que Paul eût choisi comme intrigue, non seulement celle qui pouvait avoir le moins de lustre aux yeux des Dieulafait d’Oudart, mais celle dont on ne saurait absolument pas se prévaloir chez les Saint-Évertèbre: car, enfin, séduire une amie, et quasiment au nez de leur fille, si la prouesse était d’un gaillard et si madame de Saint-Évertèbre, par ses «propos de corps de garde», l’avait, ma foi, méritée, du moins fallait-il convenir que la prouesse était téméraire...
Mais bientôt la correspondance anonyme cessa. Paul rentrait à la maison sans retard, quoique le teint plus jaunet que les jours même où il rentrait en retard. L’idylle était-elle donc déjà finie? Quel mystère à l’autre mystère succédait?
Les Saint-Évertèbre éclairèrent la question dès qu’on les vit: car il fut évident qu’on se riait de Paul. Le jeu eût pu échapper à madame Chef-Boutonne, si elle n’eût été précisément sur le qui-vive; mais des allusions persistantes à tel pâtissier de la rue Royale ou à tel «coquet rez-de-chaussée» ne pouvaient plus, pour elle, être équivoques. De complicité ou non avec ses amis, la coquine Soulice s’était prêtée à un manège de galanterie,—d’un goût douteux,—dans lequel Paul et le mouchard anonyme avaient donné, tête baissée, et de compagnie. En son «coquet rez-de-chaussée», par un beau crépuscule d’hiver, alors que son héroïque maman montait la garde, on avait,—pour employer une expression qui ne faisait point peur aux Saint-Évertèbre,—«posé» à Paul «un lapin!»...
XLII
L’appartement de la rue Férou était devenu l’asile des amis d’Alex. Non contents des soirées nombreuses qu’ils passaient là, non contents des dîners, assez fréquents, que madame d’Oudart leur offrait, ils y venaient, sur la fin du mois, à l’heure des repas, quêter une invitation supplémentaire, d’un air si emprunté, si gauche, avec des feintes si naïves, que la maîtresse de maison, tout en riant, leur disait, sans plus de mots:
—Allons! messieurs, à table!
Thémistocle avait contracté, lui, la facile habitude de déjeuner, rue Férou, chaque jour, sous le prétexte de causer procédure. Un matin, il fut saisi si inopinément d’une mauvaise grippe qu’on le coucha, dans le salon, sur un lit improvisé, où il passa la nuit, puis la semaine. Il était si gentil, si complètement isolé dans le vaste monde, cet Oriental orphelin, sa voix était si plaintive et si douce, que madame d’Oudart n’eut pas le cœur de le renvoyer à son hôtel. Durant sa maladie, aussi bien, parmi les termes arides du droit, qu’il n’abandonnait guère, il mêlait des noms sonores et exquis, tels que Péra, Stamboul, la Corne-d’Or, les îles des Princes et Scutari,—évoquant des choses lointaines, ensoleillées et féeriques,—qui vous payaient de votre peine.
Et de la nostalgie du Grec malade naissaient des désirs de voyage, surtout le soir: Alex et sa mère partaient, sur un mot enchanteur, pour la Méditerranée, l’Archipel, Athènes et le Bosphore... Madame d’Oudart disait:
—Oh! quand Alex aura une situation, nous irons, au premier congé, vous faire une visite là-bas, monsieur Thémistocle.
Ou bien:
—Il ira, pour son voyage de noces, vous présenter sa jeune femme...
Et elle faisait, quant à elle, le sacrifice de cette croisière de songe.
Cependant Alex tombait malade, à son tour; Noémie, la bonne, elle aussi, fut atteinte. La concierge recommanda une femme de journée, qui se trouva être voleuse comme une pie, puis une autre, infortunée, qui se mourait de la poitrine: on dut les renvoyer. Ce fut la pauvre maman qui devint la servante de tous.
Dans cette infirmerie, un matin, se présenta, affairée, hors d’haleine, madame Taupier, la patronne de l’Hôtel Condé et de Bretagne. Madame d’Oudart, lui ouvrant, augura mal de cette visite. Madame Taupier rattrapa son souffle, et annonça que son pensionnaire, M. Lepoiroux, était au lit, pas bien.
—C’est comme ici, dit madame d’Oudart; mais qu’a-t-il?
Madame Taupier fit l’historique de la maladie d’Hilaire, et, finalement, dit qu’un de ces messieurs, étudiant en médecine, qui occupait une chambre au second, s’employait à le faire entrer à l’hôpital, car il craignait une vilaine fièvre.
—En ce cas, en effet, dit madame d’Oudart, mieux vaut une maison spéciale que l’hôtel.
Fort bien! Mais l’inconvénient était que madame Taupier répugnait à laisser sortir un pensionnaire affligé d’une lourde note impayée.
—N’avez-vous pas prévenu la mère? demanda madame d’Oudart.
Certes on avait prévenu la mère. Ce matin même madame Lepoiroux répondait de Poitiers par un cri de détresse, et suppliait madame Taupier de s’adresser, au nom de l’humanité, à madame Chef-Boutonne, numéro tant, rue de Varenne.
—Comment! s’écria madame d’Oudart, «de vous adresser à madame Chef-Boutonne!...»
—Je viens de chez cette dame, dit madame Taupier, c’est la raison pourquoi vous me voyez si essoufflée. Cette dame m’a dit: «C’est très bien; mais avez-vous vu madame Dieulafait d’Oudart?—Non, je n’avais point vu madame Dieulafait d’Oudart.—Voyez-la! m’a dit madame Chef-Boutonne.—Mais, madame...—Voyez-la! m’a répété cette dame; je ne saurais rien faire à ce propos sans elle: le jeune Lepoiroux est son protégé.—Mais, madame...» Enfin il a bien fallu que je confie à cette dame, et je vais en faire autant à vous, madame, puisque le sort m’y oblige: madame Lepoiroux m’avait bien recommandé de ne m’adresser à vous qu’en second.
—Ah! ah! fit madame Dieulafait d’Oudart, en second!... à moi, en second!...
—Oh! mon Dieu, madame, dit simplement madame Taupier, vous auriez tort de vous en offenser: l’avantage de passer ici en premier n’est pas grand...
—C’est parfait! Vous vous êtes acquittée de la commission en suivant la voie hiérarchique établie par madame Lepoiroux: eh bien! nous nous concerterons, madame Chef-Boutonne... et moi, «en second»... sur ce qu’il y a à faire... A tant de protecteurs, ce n’est pas vous qui sauriez y perdre, madame Taupier!
Puis conduisant sur le palier la patronne de l’Hôtel Condé et de Bretagne, madame d’Oudart lui mit un louis dans la main, afin que le jeune Lepoiroux fût transporté à l’hôpital dans les meilleures conditions possibles.
Et au milieu de ses malades, dans le désordre de son appartement, sous le poids de soucis divers, et de soucis d’argent, en particulier, madame Dieulafait d’Oudart demeura surtout peinée que la veuve Lepoiroux, réduite aux abois, recourût à une autre avant de recourir à elle. Cependant, n’avait-elle pas dit, quelques mois précédemment, à la patronne de l’hôtel: «Mais je n’ai pas à payer la note de M. Lepoiroux, j’imagine?...» Elle l’avait dit; mais il n’était pas question, alors, de voir madame Chef-Boutonne la payer.
Madame Chef-Boutonne vint aussitôt rue Férou. On dut la recevoir dans la salle à manger, un coude appuyé sur la table: on se lamenta sur les maladies régnantes, et les deux femmes dirent en même temps:
—A propos!... le jeune Lepoiroux...
Alors se disputa l’honneur de protéger le jeune Lepoiroux.
L’action était délicate. Madame Chef-Boutonne ne tenait pas à payer la note; payer la note excédait les moyens de madame Dieulafait d’Oudart. Décliner la mesure généreuse que l’on sollicitait de son crédit, de sa renommée, serait-ce de la part de madame Chef-Boutonne un geste bien élégant? Refuser tout court sa contribution, était-ce possible à madame Dieulafait d’Oudart?... Les deux femmes s’exposèrent l’une l’autre témérairement, parèrent de molles attaques, ripostèrent gauchement, et puis soudain se dérobèrent: tout était à recommencer. Enfin, lors d’une reprise, l’une d’elles ayant, à tout hasard, avancé un: «Coupons en deux la poire!» l’autre mit bas les armes, enjolivant du moins le pis aller d’un mot:
—C’est plutôt, dit-elle, une orange amère!
Elles se quittèrent presque souriantes.
Après coup seulement, madame Dieulafait d’Oudart s’aperçut que la moitié de la note à payer était encore un trop lourd fardeau pour elle; et, faute de payer la note entière, elle manquait à sauver les Lepoiroux. Au contraire, pour une petite somme autant que pour une grosse, contribuant une première fois, et dans une heure de péril, au sauvetage, madame Chef-Boutonne sauvait les Lepoiroux. Pour la moitié du prix coûtant, on pouvait le dire, madame Chef-Boutonne achetait la charge honorifique de nourrir, et d’offrir à son pays, à la science, ce remarquable sujet d’Hilaire; ou, plus exactement, elle enlevait cette charge à madame Dieulafait d’Oudart incapable...
Sur ces entrefaites, madame Lepoiroux, en personne, apparut. La lettre d’alarme de madame Taupier l’avait happée à Paris, sans sursis. Elle avait imaginé son garçon couché sur un lit d’hôpital: elle était accourue... Elle dit cela d’un seul trait, en entrant. Et madame d’Oudart, qui en voulait fort à la veuve Lepoiroux, fut désarmée par la vérité de cette angoisse maternelle. Elle avait préparé une parole amère, et elle dit affectueusement:
—Ma pauvre Nathalie!...
Elle s’attendait à ce que Nathalie parlât abondamment de son fils malade; mais en venant chez madame d’Oudart, l’humble rue, l’escalier pauvre, ce qu’elle découvrait du médiocre appartement, avaient frappé une femme qui avait coutume de contempler avec déférente admiration le parc, les avenues, et ce qu’elle appelait «le château» de Nouaillé...
Le contraste la stupéfiait.
Elle eut un long silence, pendant lequel elle remuait ses yeux de tortue et les obligeait à accepter l’image de la décadence des Dieulafait d’Oudart. Elle pensait à la métairie vendue, aux bruits qui couraient le pays... Elle se félicitait d’avoir été assez avisée pour ne s’adresser à madame d’Oudart qu’«en second».
Tout à coup elle se lança en des phrases compatissantes et obscures, mais que madame d’Oudart comprit bien.
Madame d’Oudart l’interrompit:
—Mais votre fils? dit-elle; j’espère que son indisposition...
—Son indisposition, ne m’en parlez pas!... fit madame Lepoiroux; j’ai un soupçon que la patronne de l’hôtel a voulu nous mettre la puce à l’oreille, rapport à la note. Telle que vous me voyez, je viens de causer avec le médecin: Hilaire n’est pas si mal; il a la grippe. Il marchera sur ses deux pieds pas plus tard que demain!
—Ah!... fit madame d’Oudart. Allons, estimons-nous heureux que votre fils soit hors de danger!...
—Et chez vous, ma chère dame?... Monsieur Alex va toujours bien, j’espère?...
Madame d’Oudart poussa une porte, et l’on vit, réunis dans le salon, les deux lits des jeunes gens malades. Thémistocle aux noires narines velues, à la barbe de huit jours, drue comme une brosse à cirage, à la moustache de palikare, lisait à haute voix, en zézayant et de l’accent le plus comique, Manon Lescaut; et Alex bénissait le ciel de lui avoir donné un ami malade en même temps que lui.
Madame Lepoiroux fit force amabilités; mais elle se retira jalouse de ce qu’un étranger, un Grec, fût l’ami malade hospitalisé aux frais de madame d’Oudart, malgré ses déboires, et non pas Hilaire. Elle dit encore quelques-unes de ces paroles ambiguës qu’affectionnent les gens du peuple:
—Bien sûr que les jeunes gens sont libres de choisir leurs amis!...
Madame d’Oudart lui demanda:
—Où couchez-vous, Nathalie?
—Oh! ne vous tourmentez pas! Je ne suis pas grosse: je m’arrangerai avec Hilaire; il n’a pas quitté son hôtel... A présent, ma chère dame, ce serait-il l’heure, dites-moi, où je pourrais avoir un moment d’entretien avec votre grande amie madame Chef-Boutonne?... Ne faut-il pas qu’il y ait une Providence, pour que j’aie rencontré sur mon chemin une personne aussi puissante et généreuse?...
Madame d’Oudart dut chanter avec la veuve Lepoiroux les louanges de madame Chef-Boutonne.
XLIII
Madame Lepoiroux eut donc avec madame Chef-Boutonne le petit entretien désiré. A Paris, la Poitevine rappelait un peu ces personnes vêtues avec modestie, au pas de velours, à l’œil averti, à la main tendue, qui font payer les deux sous de la chaise dans les églises: le domestique, rue de Varenne, crut qu’elle venait «de la paroisse». Madame Chef-Boutonne se piqua de l’accueillir avec chaleur, mais tout à fait en grande dame, négligeant les informations personnelles, prenant de haut les choses, et laissant de là tomber son obole, assurée qu’elle fera du bruit. Elle parla de l’Université comme elle eût parlé d’une amie, d’une tendre sœur habitant là, à quatre pas, que l’on voit quotidiennement, avec qui l’on dîne,—et d’Hilaire, comme d’un prodige.
Elle voulait qu’Hilaire fût prodigieux: elle croyait déjà en avoir acheté le droit; elle était fort résolue à en imposer la conviction à tout le monde, et, pour son début, enivrait la mère du héros. Moins crédule qu’une bourgeoise qui se leurre aisément de mots, madame Lepoiroux avait confiance en son Hilaire, avait confiance en «ces messieurs» de Poitiers, qui le poussaient, mais n’eût pas, de soi-même, été s’imaginer, par exemple, que son fils, parti de si bas, fût capable de s’élever plus haut que... «mettons que monsieur le censeur des études, au lycée», dont la «dame» était sa cliente.
A l’humble image du censeur des études au lycée de Poitiers, madame Chef-Boutonne sourit. Son fils, Paul, entrait; elle le présenta à la Poitevine et dit:
—Regardez celui-ci: à l’âge qu’il a, il est officier d’académie, vous le voyez à sa boutonnière; élève diplômé de l’École des Sciences politiques; il sera demain licencié en droit; dans deux ans, docteur, et nous en ferons, je l’espère, un gentil auditeur au Conseil d’État!...
Madame Lepoiroux écoutait, bouche bée, ces titres ronflants, auxquels d’ailleurs elle ne comprenait goutte. Madame Chef-Boutonne reprit:
—Je ne vous dis pas toutes les qualités qu’a mon fils; mais écoutez-moi bien, madame Lepoiroux: pour peu qu’on le compare au vôtre, Paul, que voici, n’est qu’un ignorant... N’est-ce pas vrai, Paul?
Paul s’inclina, puis disparut. Madame Lepoiroux était inoculée du venin de l’ambition insatiable.
Après quoi, madame Chef-Boutonne se dédommagea de n’avoir pas dit du premier coup «toutes les qualités qu’avait son fils». Devant cette femme arrivant de province, et destinée à y retourner demain, elle s’offrit le régal de parler de son Paul sans mesure, sans sincérité même et sans prudence: moment d’oubli, de folie, véritable débauche maternelle, comparable à la faute de ces femmes vertueuses qui, un jour, en voyage, s’abandonnent furtivement à un étranger qu’elles ne reverront jamais plus... Et puis l’on reparla d’Hilaire, sur le mode dithyrambique, puis du jeune Dieulafait d’Oudart, en manière de badinage, puis d’Hilaire encore, sur lequel l’Université—l’amie, la voisine qui ne vous cache rien—fondait les plus hautes espérances...
Madame Lepoiroux titubait sur le trottoir de la rue de Varenne en quittant sa nouvelle protectrice: elle s’égara plusieurs fois avant de regagner l’Hôtel Condé et de Bretagne, et bavarda une heure avec madame Taupier, qui, pourtant, lui inspirait peu de confiance. Mais madame Taupier fut séduite par la magnificence de l’avenir promis à son pensionnaire, et elle y ajouta foi:
—... primo, dit-elle, parce que cette dame de la rue de Varenne est très comme il faut; secundo, parce que votre jeune homme est sans vices: il ne voit pas de femmes!
C’est par là qu’aux yeux de madame Taupier le fils de madame Lepoiroux était un prodige. Elle ne put s’empêcher de soupirer, en levant ses prunelles au plafond:
—Ce n’est pas comme celui de madame Dieulafait d’Oudart!...
Et madame Lepoiroux fut informée des déportements d’Alex.
Une soudaine intimité s’établit entre madame Lepoiroux et madame Taupier. Celle-ci même, comme la mère d’Hilaire s’apprêtait à passer la nuit sur une chaise, lui offrit une chambre:
—Ne vous gênez donc point: il y en a de vacantes... Vous n’en paierez, pardi, pas plus cher!...
La grippe, qui cependant fut tenace, avait quitté la rue Férou comme l’Hôtel Condé et de Bretagne, lorsque madame Lepoiroux jugea convenable d’aller faire une visite à madame Dieulafait d’Oudart.
—Comment! fit celle-ci, vous, encore à Paris?...
—Comme vous voyez, ma chère dame: et j’ai voulu montrer que je ne vous oublie point.
Cette phrase était naïve; elle contenait une amère vérité qui pénétra douloureusement dans le cœur de madame d’Oudart: c’est qu’en effet ce n’était pas trop de fournir quelque preuve qu’on ne l’oubliait pas...
XLIV
Le bruit se répandit en Poitou que madame Dieulafait d’Oudart nourrissait et couchait chez elle, à Paris, «des amis» de son fils, et dilapidait sa fortune, d’une manière débonnaire, au profit d’étrangers, «compagnons de débauche d’Alex», tandis qu’elle laissait son vieux père «se mourir tout seul, dans le désert».
Madame d’Oudart, en venant, avec Alex, la semaine de Pâques, à Nouaillé, embrasser M. Lhommeau qui ne «se mourait» point du tout, tomba au beau milieu de ces commérages. Elle était trop sensée pour en rendre madame Lepoiroux responsable, sachant que d’un mot exact que Nathalie avait pu dire, les langues avaient vraisemblablement tiré une de ces matières fabuleuses qui acquièrent très vite la fixité des légendes.
La pauvre femme, qui espérait se reposer une quinzaine de jours, dans sa terre, entreprit, aussitôt arrivée, une tournée de visites à Poitiers, avec l’espoir de redresser l’opinion. Mais l’opinion est pareille à la tige flexible du châtaignier, que le pouce d’un enfant ploie et dirige pour en former la carcasse des paniers rustiques, et qui n’est pas plutôt présentée au four que la force de l’homme échouerait à la courber d’une ligne. Elle contait, bonnement, ses tracas maternels, les départs matinaux d’Alex, la bougie, la barbe, le son des cloches de Saint-Sulpice, maître Enguerrand de la Villataulaie, les déjeuners de procédure, puis la grippe de la triste saison, le grabat improvisé de cet infortuné M. Thémistocle, et la voix zézayante du malade, et les noms de l’Orient enchanteur qui s’échappaient de sa longue moustache bleue, le soir... On l’écoutait d’une oreille distraite; on affectait de ne la pas entendre; ou bien quelqu’un de spirituel lui demandait si elle avait lu la Vie de Bohème. L’opinion de ces gens-là était faite; la tige de châtaignier avait passé par le feu.
Libérée en une certaine mesure des mœurs de la ville par un immense amour maternel, presque semblable à une passion, madame Dieulafait d’Oudart ne s’élevait pas, toutefois, au-dessus de l’opinion. Elle fut attaquée par le démon de l’incertitude; elle se demanda si Poitiers n’avait pas, par hasard, raison contre elle: n’était-ce point une «vie de bohème» qu’elle menait? Ses complaisances pour son fils n’étaient-elles point excessives? Ne dilapidait-elle point son patrimoine? Enfin son père ne se mourait-il point,—chacun meurt un peu tous les jours,—dans «le désert» de Nouaillé?
Thurageau, homme de sens, parlait comme Poitiers. En présence du notaire, madame d’Oudart eut des nerfs:
—Je quitterai ce pays définitivement! dit-elle. J’emmènerai mon père avec moi.
Le notaire ne prenait acte que de ce qui intéressait la fortune. Entendant ces paroles qui, comme tant d’autres, allaient tantôt s’évaporer, il laissa tomber sa large main, à grand bruit, sur son bureau; et par ce geste il mêlait aux paroles quelque chose de concret: il les retenait, les vagabondes, et il allait leur donner une consistance qu’elles n’avaient point.
—Si vous vous résolviez à ce parti, dit-il, j’aurais une proposition à vous soumettre...
Et déjà il feuilletait un dossier. Madame d’Oudart allait s’écrier: «Attendez! attendez! je n’ai pas tant voulu dire!...» Il la prévint et la médusa en lui jetant au nez que quelqu’un donnerait trois mille francs de Nouaillé, «maison et parc, droit de chasse seulement sur les fermes...»
—Sur la ferme! corrigea-t-elle, d’elle-même.
—Sur la ferme, hélas! dit le notaire.
Louer Nouaillé!... Elle n’en voulut pas entendre davantage. Son notaire se moquait-il d’elle?...
Mais elle revint, de son plein gré, quelques jours après, à l’étude, et dit:
—Ce n’était pas sérieux, Thurageau, j’espère?
Le notaire cita le nom, lut la lettre de la personne qui offrait de louer la terre de Nouaillé.
Elle dit:
—Trois mille francs, c’est ridicule: Nouaillé ne vaut pas cela.
—Nouaillé vaut ce qu’on en offre.
—D’ailleurs, dit-elle, vous pensez bien que je ne consentirai jamais.
Thurageau s’inclina, et il ajouta:
Madame d’Oudart parut complètement indifférente.
—Aimez-vous mieux marier monsieur votre fils?
—Marier!... fit-elle, et avec qui?
—Avec une jeune fille fort bien, quoique...
—Arrêtez!... il suffit... du moment qu’il y a un «quoique...»
—Je m’arrête. Autre chose: préférez-vous vendre Nouaillé... maison, parc et la ferme restant?... Babouin achèterait.
—Encore Babouin!...
—Il vous a déjà pris deux fermes: c’est vous maintenant qui formez enclave en son domaine!...
—On gagne donc tant dans la tannerie?
—Oui, quand on fabrique aussi du papier à Angoulême.
—Ah? du papier!... bravo! la matière est déjà plus noble... Écoutez, Thurageau, vous allez me trouver curieuse, mais je suis femme... et mère... Quelle est la jeune fille dont vous avez voulu me parler?
—Il y a un «quoique»!...
—Enfin quel est ce «quoique»?...
—La tannerie, justement, le papier!...
—Il s’agit de la petite Babouin?... La fille d’un marchand de peaux de bêtes qui empestent une lieue de pays!... Mais, ah çà! Thurageau, y pensez-vous?... Jamais de la vie! jamais de la vie!...
Quatre jours plus tard, un grand break de louage faisait halte à la grille de Nouaillé, au bout du parc. On entendit, de la maison, tinter la vieille cloche fêlée... Qui était-ce? Les habitués ouvraient, à l’ordinaire, tout simplement la grille... Jeannot, portant ses sabots à la main, s’élança, les pieds nus, par la châtaigneraie. Il parlementa longuement, puis remonta la châtaigneraie, toujours courant et l’air effaré. A bout de souffle, il bégaya à la cuisine:
—Ça, c’est plus fort que de jouer au bouchon!... des particuliers qui arrivent de Paris tout droit pour visiter le château! C’est quelque attrape, bien sûr: le château est-il à louer, à cette heure?... Allez prévenir madame.
Madame pâlit, s’assit, réfléchit, se dompta,—cruel moment,—puis dit:
—Il y a malentendu, évidemment, mais je ne veux pas qu’on laisse ainsi ces personnes à la porte: faites entrer!
Jeannot courut de nouveau; on entendit le grincement de la grille: le break parut sous la châtaigneraie. Il contenait un monsieur d’une soixantaine d’années, un de trente, une jeune femme, une jeune fille. La mère Agathe, la vieille bonne, les introduisit au salon et dit à Jeannot:
—Vous n’êtes qu’une bête: il y a là dedans une demoiselle qui irait à monsieur Alex comme un gant...
Tout ce monde-là attendit encore au salon, madame Dieulafait d’Oudart ayant voulu faire toilette. Enfin elle les reçut, non sans cérémonie, comme une visite, les embarrassa même à force de façons; ils croyaient s’être trompés d’endroit: était-ce bien là la propriété que leur avait désignée le notaire? Madame d’Oudart leur dit:
—Mais je n’ai jamais autorisé aucun notaire à indiquer ma propriété aux amateurs! Thurageau est un vieil ami qui pousse le zèle à la manie; c’est un homme qui ne saurait voir un arpent de terrain improductif: je lui en veux, je le trouve indiscret, en vérité...
Ces messieurs allaient la trouver mauvaise. Madame d’Oudart parla encore:
—Thurageau se sera dit qu’en fait nous abandonnons Nouaillé; voici deux ans, en effet, que j’ai dû me fixer à Paris pour suivre les études de mon fils, un grand garçon maintenant...
—C’est monsieur votre fils, peut-être, dit la jeune femme, que nous avons croisé à cheval dans l’amour de petit chemin...
—Lui-même, madame.
—Oh! qu’il monte bien!... Ces messieurs l’ont remarqué.
Ces messieurs acquiescèrent de la tête.
La flatterie ravigota le cœur de madame d’Oudart. Des personnes qui avaient remarqué son fils lui devenaient presque sympathiques. Elle eut plus de force pour consommer son sacrifice, quoiqu’elle ne pût y parvenir sans détour.
—Mon vieux père, ancien conseiller à la Cour, habitait encore ici, reprit-elle; il s’y plaisait, bien que seul; il y avait ses habitudes; mais j’ai résolu de ne plus me séparer de lui... Par le fait, ma propriété va se trouver fort délaissée...
Les deux messieurs échangèrent un regard rapide. Pardieu, la situation se débrouillait!
—Dans l’intérêt de la propriété, de la maison même... osèrent-ils dire.
—Oui, fit-elle, vous avez raison... Je sais... Une maison inoccupée...
—... vieillit de dix ans par saison!
—Je n’ai jamais loué, je n’y pensais certes pas...
Il y eut un silence. Elle eut le courage de sourire, et elle lâcha enfin ce demi-aveu de défaite:
—La personne du locataire peut influer beaucoup sur une décision aussi grave.
La jeune femme dit:
—Vous habitez, madame, un endroit si charmant!... les chemins, la grille ancienne, l’admirable allée sous les châtaigniers...
—La maison d’habitation, hasarda l’un de ces messieurs, semble assez vaste...
Madame Dieulafait d’Oudart se leva:
—Si vous désirez jeter un coup d’œil?...
Son cœur palpitait, les jambes lui manquaient. Elle fit visiter sa maison.
On trouva, dans la bibliothèque, le grand-père Lhommeau qui sommeillait et s’éveilla. Il ne savait point de quoi il s’agissait, croyait voir des Parisiens amis de sa fille, faisait force salutations. Madame d’Oudart dut le présenter:
—Monsieur Lhommeau, mon père, ancien conseiller à la Cour...
Mais elle ne savait—et à peu près—que le nom de l’un des visiteurs, de qui le notaire lui avait lu la lettre; encore ignorait-elle auquel d’entre eux il s’appliquait: elle le bredouilla... C’était le nom du sexagénaire. A son tour, celui-ci présenta: son fils, sa belle-fille, et la sœur de celle-ci, une jeune fille orpheline de père et de mère. Monsieur Lhommeau était fort étonné; la scène était pénible: on l’écourta en passant vite.
Madame Dieulafait d’Oudart montra la chambre de son fils, montra sa propre chambre contenant la photographie agrandie de feu le commandant, son mari, avec sa croix, son épée, et cent objets familiers. De petits coins aménagés par elle elle vantait la commodité; elle vantait la vue qu’on avait des fenêtres sur les rochers du Poitou, sur la campagne; elle s’oubliait à dire:
—C’est ici que j’ai eu mon fils...
Ce n’étaient pas des goujats que les gens qui visitaient Nouaillé, et ils éprouvaient, de l’émoi de cette femme, une certaine gêne: ils faillirent négliger un autre étage. Les deux sœurs s’étant concertées gentiment, se refusèrent à visiter la cuisine, l’office, à cause des domestiques, et madame d’Oudart, interprétant autrement l’abstention, ne se prenait-elle pas maintenant à craindre que leur projet de location n’aboutît pas?...
Elle les mena au jardin. Les arbres à fruits étaient en fleurs: pêchers, poiriers, pommiers, amandiers charmaient la vue par la débordante profusion du blanc et du rose; blanc et rose était le parc, blanche et rose la campagne au delà des murs. Les lilas tiraient de fines langues d’un vert tendre, comme pour goûter, en délicats, la saveur du printemps. Sous un soleil déjà chaud, la terre, comme un animal, exhalait une haleine vivante. Tout germait, bourgeonnait, éclatait; tout sentait bon, et les abeilles, presque invisibles, innombrables, vautrées dans les corolles, laissaient croire que la nature elle-même, enivrée, chantait.
On alla jusqu’au potager, où, maintes fois, quand le soir tombait, le long du cordon de pommiers nains, la mère d’Alex avait souhaité de le voir se promener là un jour, au bras d’une jeune femme exquise, riche s’il se pouvait, et d’excellente famille. Par la porte à claire-voie donnant sur la campagne, les filles du métayer, grandies, sauvages toujours, et immobiles comme des idoles, étaient là, encore, accourues pour contempler, non pas M. Alex, aujourd’hui, mais les messieurs et dames descendus du grand break de louage...