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Le bel avenir

Chapter 53: LII
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About This Book

The narrative follows a provincial household anxious about the future of a likeable but undistinguished young man, Alex, whose mother urges prestigious city studies while his grandfather and local advisers favor a modest, home-based livelihood. Through daily routines and family discussions the story traces quiet conflicts of ambition, parental pride, and social appearance, showing how educational expectations, economic limits, and generational differences shape choices and the slow emergence of the young man’s adult identity within a conservative small-town milieu.

XLV

Un soir du mois d’août suivant, à leur fenêtre, sur la cour de la rue Férou, madame Dieulafait d’Oudart et M. Lhommeau tâchaient de prendre l’air, après dîner.

C’était la fin d’une pesante journée; un vain orage avait éclaté, vers cinq heures, pour disperser les promeneurs du Luxembourg, non pas pour rafraîchir la température. D’une tour de Saint-Sulpice, l’Angelus lança tout à coup une large vibration religieuse et mélancolique qui feignit d’agiter l’atmosphère engourdie: la verrerie trembla sur le buffet, et on leva les yeux vers le haut des toitures, comme si quelque chose passait dans le ciel. A l’appel de l’église, une centuple voix répondit du Séminaire voisin, scandant les paroles de la prière; puis une autre voix multiple, une autre et une autre encore, obéissant, à quelques secondes d’intervalle, à l’harmonieuse invitation tombée des tours, et dont les dernières résonances furent longues à s’apaiser: on les croyait voir courir, en chevauchée légère, sur Paris, vers Grenelle et le Point-du-Jour... Après quoi, les bruits ménagers montèrent: chocs répétés et monotones des assiettes empilées et des couverts de ruolz ou d’argent comptés et replacés en leurs paniers, verres à voix cassée, verres bavards et chantants, tiroirs, placards... Et quand le désordre quotidien de la vie fut encore une fois réparé, on entendit la voix des bonnes et celle des humbles ménages échangeant la satisfaction de la besogne accomplie; les glouglous de la fontaine emplissant les brocs; les cris pointus de fillettes jouant au volant dans la rue; une femme fâchée, une porte claquant... Un silence se fit, que déchira le grincement d’un frein d’omnibus; puis un plus long silence... Et, tout à coup, des accords au piano et un chant...

Un hoquet aussi put être entendu, au fond de la gorge de madame Dieulafait d’Oudart, qui pleura et disparut, laissant seul M. Lhommeau à la fenêtre.

M. Lhommeau était-il philosophe? Il atteignait les limites de la vie, et il l’appréciait telle qu’elle est. On avait dit à M. Lhommeau: «Nous louons Nouaillé, c’est indispensable.» M. Lhommeau avait répondu: «Louez Nouaillé, si c’est indispensable!—Mais nous vous emmenons, papa, avec nous à Paris!—Emmenez-moi, avec vous, mes enfants, à Paris.—Nous serons fort tassés, pauvre papa; vous coucherez dans le salon.—Ne saurions-nous pas vivre, moins tassés, tous à Nouaillé?—Impossible! Et l’avenir d’Alex?...—Soyons tassés, couchons dans le salon!»

Et, avec le bon M. Lhommeau, l’on avait amené à Paris la mère Agathe que l’on n’avait pu se résoudre à abandonner: tout ce qui était de Nouaillé étant loué, y compris Jeannot, les chiens et le cheval d’Alex, pour trois mille francs.

Avec la modeste retraite de M. Lhommeau, sa toute petite fortune personnelle et les trois mille francs de Nouaillé, on pouvait vivre désormais, «tassés» assurément, mais à Paris, seul lieu convenable à l’élaboration de l’avenir d’Alex, mais à Paris où l’on échappait aux malveillants propos de la province, mais à Paris où l’on ne renonçait pas, quoi qu’on en pût dire, à jouter dans l’arène avec madame Chef-Boutonne et son fils, avec madame Lepoiroux et Hilaire.

Cependant, quand le lourd été de juillet s’était assis sur Paris, madame Dieulafait d’Oudart, privée pour la première fois des ombrages de la châtaigneraie, des pièces fraîches, de l’air pur et de la promenade du soir dans le potager de Nouaillé, avait été saisie par une nostalgie qui n’était pas sans laisser quelque inquiétude à son entourage. A son dépit de ne point partir, à temps nommé, comme tout le monde, pour la campagne ou pour la mer, elle remédiait par son orgueil même: car l’orgueil blessé secrète un autre orgueil qui sert de baume à la plaie; elle était fière de se montrer de plus en plus réduite, quasiment pauvre et n’ambitionnant pour son fils qu’une «situation pratique». Mais Nouaillé, sa terre, lui tenait comme un membre.

Elle pensait à Nouaillé à toute heure et partout: le matin, à l’église, en offrant de la cire à saint Alphonse de Liguori dans l’intention de recouvrer Nouaillé, comme elle lui en offrait pour la réussite des examens d’Alex; le jour, dans ce superbe Jardin du Luxembourg désert, où elle pouvait impunément broder la soie, au pied de Berthe ou Bertrade, reine de France, sans risquer d’être dérangée ni par les enfants qui avaient du large pour fouetter le sabot, ni par madame Chef-Boutonne qui prenait, cette année, modestement, les bains de mer en Bretagne... Et elle pensait à Nouaillé, le soir, chacun de ces tristes soirs pareils, sur la cour de la rue Férou, au son des cloches, au bruit rythmé de la prière des séminaristes, et enfin, quand au milieu du calme définitivement établi de la nuit, une voix tout à coup chantait, accompagnée de quelques accords au piano...

XLVI

Un événement avait marqué la fin de l’année scolaire. Encore un ajournement d’Alex à son examen de licence? Non pas! cela était trop ordinaire: l’échec, l’échec complet, le plat échec de Paul Chef-Boutonne, à un premier concours au Conseil d’État!

Beaubrun, son beau-frère, auditeur à la Cour des comptes, ayant avec le jury quelques intelligences, savait que, sur vingt-sept candidats, Chef-Boutonne (Paul) était classé vingt-septième. Comment! un candidat qui, ponctuellement, satisfit à tous les examens, se démasquer vulgaire mazette, un jour d’épreuve définitive? En effet, sur toutes matières, il était apte à fournir une réponse, les examens lui étaient favorables, et il venait de passer convenablement sa licence; mais s’agissait-il de se mesurer avec des jeunes gens capables, le moins entraîné d’entre eux savait répondre mieux que lui. Pis que cela! s’il possédait des connaissances, en tirer parti avec ordre, à-propos et mesure, dépassait ses moyens; rédiger un rapport, composer, faire œuvre d’initiative loin de quelqu’un qui vous pique d’une interrogation précise, découvrait d’un coup une fondamentale médiocrité.

Et Beaubrun terrorisa madame Chef-Boutonne en lui déclarant, le monocle tombé, avec l’œil atone du voyant de l’avenir:

—Votre fils jamais ne triomphera dans un concours.

Comme l’être qui va sombrer, revoit, dit-on, en un instant, sa vie entière, madame Chef-Boutonne récapitula les courses en fiacre, ruineuses, les attentes dans les salons froids, les introductions près de messieurs en redingote de drap uni, au visage bien rasé et digne, dont l’approche a goût de mauvais cigare; les invitations, les dîners, la dépense et l’ennui, et l’emploi des formules magiques, méditées, apprises et glissées en temps opportun au creux d’une oreille à poil gris!... Vanité, tout cela? Mais vanité, alors, le zèle des mères! vanité, la courtoisie, les engagements, la parole même des arbitres de la destinée de nos fils! vanité, en définitive, ce qu’on appelle les recommandations!

Elle était sur le point de crier à l’injustice; mais son esprit fit vire-volte et elle soupira:

—Et il y a des gens qui crient à l’injustice!

Beaubrun réengaina son monocle et regarda sa belle-mère de biais, avec un œil fin:

—Tout, en effet, dit-il, se passe assez correctement.

On avait jeté bas les projets de voyage et l’on était allé brusquement se terrer en Bretagne, réfléchir, et faire, en tout-cas, travailler Paul, d’arrache-pied. En partant, on avait confié à madame Dieulafait d’Oudart:

—La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre a été pour le pauvre enfant plus sensible qu’on ne l’eût pu soupçonner!...

—La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre?... avait fait madame d’Oudart, ignorante.

Et madame Chef-Boutonne, pour toute explication:

—Elle n’eût jamais été la femme qui conviendra à mon fils.

Le brillant avenir de Paul Chef-Boutonne: sa situation, son mariage? mais il faisait doublement faillite!... Telle fut la conclusion qui s’imposa aux Dieulafait d’Oudart.

XLVII

Quant à Alex, il fut refusé à la session supplémentaire de novembre, contrairement à la douce habitude qu’il avait prise de réparer à l’entrée de l’hiver son annuel insuccès d’été. Il y avait, en son cas, à vrai dire, de quoi troubler l’esprit d’un candidat.

Lors du triste retour du Poitou, après l’abandon de Nouaillé aux étrangers, Alex trouvait rue Férou une lettre de Raymonde. Toute lettre de Raymonde contenait premièrement l’annonce d’une calamité échue ou à prévoir; secondement, une lamentation rédigée dans le style des prophètes; finalement et en manière de conclusion, menace de sa mort prochaine, tantôt accidentelle et certifiée par des signes, tantôt, ce qui était plus grave, résultat de sa volonté, œuvre de sa propre main.

Non pas plus lugubre qu’une autre était la présente lettre, qui, pourtant, contenait la nouvelle d’une des plus grandes calamités qui puissent échoir à une pauvre fille. Raymonde, ennoblissant toujours par des termes choisis l’humble réalité, écrivait:

«... Le fruit de nos amours, Alex, a tressailli, etc...»

Suivait un long récit: amour, amertume, amour, désespoir, et amour encore, expressions ridicules et sentiments sincères, émoi immense malhabile et pitoyable. Un post-scriptum court et net faisait contraste:

«P.-S.—Le réchaud ou la Seine?»

C’était dans le temps même qu’Alex, de plus en plus détaché de Raymonde, se rapprochait de Louise. Avec Louise quelles amusantes promenades, les dimanches d’été! Quels gais dîners à la campagne! Quelles courses furtives et divertissantes dans Paris! Louise était la dernière grisette, une grisette diplômée, émargeant au budget de l’État, fleur renouvelée depuis le temps de Mimi Pinson, mais identique en son parfum, fleur traditionnelle du sol de Paris.

Mais il avait fallu revoir Raymonde.

Alex lui donnait rendez-vous, le soir, dans le Jardin du Luxembourg, sur un banc de la Pépinière, proche des ruches d’abeilles. Elle arrivait, infailliblement la première à toute convocation, avec une sorte de cabas en paille tressée portant, en lettres de laine rouge: Souvenir d’Enghien, et qu’elle tenait dorénavant sur son ventre parce qu’elle s’imaginait que tout le monde y voyait sa maternité. Ce sac servait aussi à garder la place d’Alex sur le banc garni, comme tout siège à cette heure, de sombres silhouettes méconnaissables. Dans la demi-nuit volant d’allées en pelouses et que tachait, seule, blanc fantôme, la jeune femme de marbre qui veille au pied du socle de Watteau, Raymonde, de loin, discernait Alex, Alex, grand, élégant, léger, avec son chapeau de paille «canotier» et ses moustaches longues, aussi plus claires que la nuit. Alors son cœur battait, un trouble affreux l’envahissait; elle se croyait déjà au delà de la mort, parmi les ombres silencieuses et dans un jardin de rêve et de beauté; elle portait pour toujours sous son cabas une maternité secrète; et le confident chéri, l’auteur adoré de ce fruit d’amour, le voilà qui venait...

Il venait, en retard, mais régulier, cependant, sans compensation aucune à son déplaisir, car il ne donnait point là son cœur; mais il venait comme on se soumet à un devoir inéluctable, inutile d’ailleurs, mais tel que la vie parfois nous en impose. Il s’asseyait au bout du banc, à la petite place réservée pour lui, et Raymonde, en se serrant très fort contre lui, nouait son bras au bras d’Alex; et ce geste-là, dans cet instant, était pour elle, désormais, la dernière forme de la volupté.

Il n’avait pas grand’chose à lui dire, car il ne savait parler que des sujets agréables; elle, elle n’avait jamais trouvé la langue à employer pour parler à cet amant trop charmant et qui n’aimait ni la mélancolie ni les pleurs. Mais, comme elle était touchée de la sollicitude qu’il lui témoignait depuis «le malheur», elle osait lui dire, par exemple:

—Personne ne s’est encore aperçu de rien.

Il faisait:

—Ah?... tant mieux!

Et il se croyait sauf, tant que «l’on ne s’était aperçu de rien».

—Le jour où l’on s’en apercevra... disait Raymonde.

Il détournait l’entretien pour chasser une vision désobligeante: celle de madame Proupa, la veuve de l’honnête Proupa, appariteur à la Faculté des lettres, venant sonner rue Férou, et réclamer le mariage.

Ce n’était pas cela que prévoyait Raymonde, à la date fatale évoquée par elle: elle prévoyait le «réchaud ou la Seine». Elle parlait de cette alternative à mots couverts et par paraboles. Qu’attendait-elle donc de son amant? Qu’il inventât un moyen de la tirer de là? Il ne lui en proposait aucun. Très sincèrement, il n’en considérait, lui, qu’un seul, c’était que madame Proupa montât l’escalier de la rue Férou pour réclamer le mariage; mais il n’en soufflait mot, bien entendu, parce que la perspective lui en était excessivement pénible, et aussi parce qu’en cette occasion, comme en toute autre, il comptait sur la chance. Lorsque Raymonde parlait trop des personnes de sa famille, de «sa pauvre mère», du cousin Milius, le comique, et de personnes qu’Alex avait vues aux «petites soirées dansantes» de la rue Clovis, pour la faire taire, il disait:

—Mais tout s’arrangera... Tout s’arrange!...

Et ils se levaient, avec les ombres environnantes, lorsque le tambour, issu tout à coup d’un endroit incertain, troublait l’admirable repos du soir dans les jardins. Alors, dociles comme un troupeau de moutons, toutes ces ombres s’en allaient vers les portes, obéissant au rythme impératif du petit fantassin invisible.

Un soir, avant qu’Alex fût assis, n’eut-elle pas la fantaisie de courir sur les pelouses où la lune montante semblait semer des perles? Elle prétendait que «la dame de Watteau» lui faisait signe, et qu’on allait danser. Elle entraînait son amant; elle enjambait la palissade et s’élançait en chantant:

—Hé! bonsoir, madame la Lune!

et elle disait, comme autrefois madame Proupa, sa mère:

—Et que la fête batte son plein!...

Alex, l’ayant rejointe, l’arrêta, et, avec sa main, la bâillonna. Il remarqua qu’elle sentait l’absinthe. Elle en était ivre.

Il ne put l’empêcher de gambader comme une nymphe sylvestre, et de danser, sous la lune et la nuit, et sous les yeux du buste de Watteau, le peintre de la tragédie secrète qui est au cœur de la nature et de l’amour.

Alex eut peur. Il défendit à Raymonde de se faire mal désormais: il fut même doux avec elle et lui recommanda de se tenir tranquille. «Tout s’arrangera», lui répétait-il, ne pouvant avoir le courage d’être plus précis et de lui dire: «Allons, c’est moi qui monterai l’escalier de madame Proupa...»

Sérieusement, il en vint à penser qu’il ferait cette démarche un jour. Eh! mon Dieu! puisqu’on en était à adopter la vie modeste, rue Férou, et à se faire gloire de l’adopter, n’y aurait-il pas, à un certain point de vue, quelque crânerie à épouser une demoiselle Proupa?... Alex pensait à part lui: «Seulement, c’est dommage que ce ne soit pas Louise!...»

Raymonde, un soir, ne vint pas au rendez-vous,—fait extraordinaire.—Deux fois, elle y manqua: Alex la crut morte.—«Le réchaud ou la Seine»?...—Elle écrivit enfin qu’elle allait bien, malgré une jambe luxée dans une chute d’escalier, et que «tout s’était passé pour le mieux», grâce au médecin, «un très brave homme...»

Raymonde, si prolixe et si nébuleuse quand il s’agissait de malheurs imaginaires ou médiocres, employait des tournures concises et suffisamment claires pour indiquer un drame réel, compliqué de crime et de mystère.

C’était donc là, sur le lit de madame Proupa, près duquel Alex et Raymonde, un soir, aux excitations de la musique dansante et d’un concert de parents et d’amis, avaient échangé leur premier baiser, que devaient se dénouer, entre les mains d’un médecin discret et d’une mère imbécile, les relations de Raymonde et d’Alex.

XLVIII

Eh bien! ce ne fut pas le souci de cette sombre aventure qui causa le très grave échec d’Alex à la Faculté, mais la trop expansive satisfaction de s’en trouver, en somme, si heureusement affranchi. Le rayon de soleil après la pluie, le printemps après un dur hiver, au sortir de la prison la lumineuse liberté,—est-ce pour répondre à un aréopage de «bonzes», sur des questions de droit civil ou d’économie politique?... Non, vraiment! L’expérience, toutefois, lui suggérait quelques principes de sagesse: ainsi ce n’est pas lui qu’on reprendrait jamais à s’engager dans des liaisons avec des demoiselles «dont on a eu l’honneur de connaître madame la mère»! Et, d’ailleurs, à l’avenir, éviter les liaisons qui, premièrement, menaçaient la bourse de la pauvre maman, et, en second lieu, pouvaient faire tant de peine à la chère petite Louise... Tâcher de travailler, enfin, bon Dieu du ciel!...

Voilà les réflexions et les fermes propos que formulait, en sa chambre, un jeune homme instruit par l’expérience, lorsqu’une main frappa à la trop fameuse «entrée particulière» ménagée jadis par les soins de madame Chef-Boutonne.

—Ouvrez!

Et Alex vit madame Beaubrun.

Elle arrivait de Meudon, toute fraîche.

Elle entra, en faisant signe d’abattre le bruit; elle parlait à voix basse; elle comprimait de la main son cœur; elle tomba sur un fauteuil et elle répétait:

—Croyez-vous que j’en ai, un toupet! croyez-vous?...

Et la pièce s’emplissait de parfum.

Avec elle, Alex aimait à plaisanter; tous deux affectaient de ne point se prendre au sérieux. Comme elle avouait du «toupet», il en eut; et, tout tranquillement, il la débarrassa de son ombrelle, pinça entre deux doigts l’épingle du chapeau: en un mot, il jouait à l’amant. Elle dit:

—Oh! le monstre!...

Elle lui frappa le poignet avec son «face-à-main». Il se frottait le poignet, comme si elle lui eût fait très mal; elle lui tendit la main:

—Allons! la paix!... fit-elle.

Et elle expliqua sa visite.

Elle n’avait point voulu faire directement à madame d’Oudart la commission dont elle était chargée par sa mère, encore en Bretagne, et elle venait prendre de lui conseil... «Prendre conseil de lui» amusa beaucoup Alex; mais madame Beaubrun ne riait pas.

—Le moyen de vous parler en particulier, dit-elle, dans un appartement où l’on ne reçoit plus que dans la chambre à coucher de madame votre mère?... Y en avait-il d’autre que de frapper tout de go à votre porte de jeune homme?

Ma foi, non, il n’y en avait point d’autre. Et la commission consistait à faire entendre, de la part de madame Chef-Boutonne, à madame Dieulafait d’Oudart, que le jeune Lepoiroux, leur protégé commun, était, à Poitiers, sinon affilié à la loge «l’Amicale de l’Ouest», du moins compromis avec les principaux FF.·. du chef-lieu, au milieu et sous le patronage desquels il avait fait récemment une conférence où le Discours sur l’Histoire universelle de Bossuet était tourné en ridicule et réduit à néant. Ces Lepoiroux, en vérité, manquaient d’un tact élémentaire! Une espèce de scandale en était résulté à Poitiers. Nul n’ignorait là-bas que «le fils Lepoiroux» avait été instruit et nourri par les Pères de la Compagnie de Jésus...

—A quoi pensez-vous? demanda madame Beaubrun, quand elle eut exposé son affaire.

—Mais, je pense que vous sentez bon!...

—Quel enfant! dit-elle; il n’y a pas moyen de parler sérieusement avec vous!

—Le sérieux, alors, c’est les Lepoiroux?

—Qu’est-ce que vous avez à lorgner ainsi mon chapeau?

—C’est l’épingle, décidément, qui me gêne.

Elle réfléchit, un instant, et, d’un air espiègle:

—S’il faut cela pour que vous m’écoutiez et me répondiez, ôtez-la!

Il l’ôta, prestement. Il essayait déjà de soulever le chapeau, retenu par d’autres épingles dissimulées.

—Ho! ho! fit-elle. Qui est-ce qui est attrapé? C’est vous... Hélas! peu de cheveux: beaucoup d’épingles, mon ami!... Vous, je vois cela, vous avez l’habitude de décoiffer de plus beaux cheveux que les miens... Allons, arrière!... vous me fâchez.

Elle fit la moue. Elle ajouta:

—Ah! si vous les aviez connus avant mon bébé!...

—Vos cheveux?

—J’en avais trop... et d’un fin!...

Sur cette vanité de femme, il crut pouvoir lui baiser les mains. Elle-même jugea prudent de s’en aller, pour une première fois.

Au bouton de la porte, elle dit à demi rougissante:

—Voyez ce que c’est: je n’ose plus entrer chez madame votre mère...

Il voulut la baiser à travers la voilette. Elle regimba comme un diable. Il lui dit:

—Oh! comme vous êtes jolie!

Elle n’était pourtant pas sotte; elle entendait la raillerie et savait la valeur des compliments d’un homme. Mais la louange de quelqu’un de ses charmes physiques la rendait aussitôt commune. Elle répondit:

—Jolie?... Oh! cela non!...

Lui, qui la désirait, dans sa fraîche toilette d’été embaumée, disait n’importe quoi:—yeux, bouche, nez, teint admirables!—Et la femme:

—Non, non! Je sais bien que j’ai la bouche trop petite, les yeux passables, à la rigueur, mais le nez mal fait... Quant au teint!... Et, d’abord, vous ne m’avez jamais fait de compliments.

Il dit:

—Je vous aime depuis que je vous connais.

Depuis le temps qu’il la connaissait, il n’avait fait que rire avec elle de l’amour et des beaux sentiments; mais elle crut ce qu’il lui disait de flatteur. Tout à coup, il la baisa en plein visage, un peu au hasard, à cause de la voilette. Elle battit des paupières, sans commenter l’acte autrement; et elle se regarda dans la glace en faisant la lippe pour tendre la gaze fripée par le baiser. Les cassures étaient tenaces.

—Permettez!... dit Alex, offrant perfidement ses soins.

Elle permit, étant devenue toute naïve. Il releva la voilette et toucha les lèvres...

XLIX

Il en résulta que la communication que l’on devait faire à madame d’Oudart fut remise. On la lui fit toutefois sans beaucoup tarder: on vint rue Férou un peu plus tôt que de coutume, ce qui embarrassa fort Noémie qui, depuis le «tassement», ne savait jamais dans quelle pièce introduire. Madame s’habillait dans sa chambre; dans la salle à manger, la mère Agathe, pour conserver ses habitudes de province, avait installé sa planche à repasser le linge; M. Lhommeau faisait sa sieste chez lui, dans l’ancien salon.

Madame d’Oudart cria par une porte entre-bâillée:

—Faites entrer chez mon fils: il a prévenu qu’il sortait....

Il n’était point sorti, car il attendait précisément madame Beaubrun à l’issue de la visite qu’elle devait faire à sa mère. En voyant entrer la jeune femme, non à la dérobée, non par l’entrée particulière, mais précédée de Noémie, la bonne, et suivie à peu de distance par madame Dieulafait d’Oudart, Alex fut déconcerté.

—Vous alliez sortir? lui dit madame Beaubrun.

Il répondit:

—Mais non!

Sa mère lui dit:

—Tu sors, mon enfant?

—Oui, oui...

Cependant il resta.

Madame d’Oudart se confondit en excuses, et, pour la vingtième fois, fit la description de son appartement bondé comme les soutes d’un vaisseau, depuis l’abandon de Nouaillé.

—C’est au point, madame, que mon fils doit partager son armoire avec son pauvre grand-père!... et on le dérange parfois, le matin, pour un faux col ou pour des chaussettes, parce que le vieux papa est demeuré fort matinal.

Elle aimait à narrer les mille incidents que provoque un logement exigu; elle les énumérait à tout venant, les amplifiait, honnêtement, et, sans le vouloir, elle en tirait vanité. Elle disait:

—Ici? mais il y a de la place encore!... Et tenez, je regrette que ce cher monsieur Thémistocle soit reparti pour son pays, non seulement à cause des services qu’il rendait par sa science à Alex, mais parce que, dans l’antichambre divisée en deux,—ne l’avez-vous pas remarqué?—il y aurait la place d’un lit de sangle avec sa table de nuit et même une chaise!...

Ou bien:

—C’est en étant privé de tout, ma chère petite, qu’on goûte le prix des choses: j’apprécie, à présent, la chaise que j’ai payée deux sous au Jardin du Luxembourg; on ne m’en délogerait pas avant le coucher du soleil!... Oh! certes, je ne souhaite pas que mon fils fasse jamais fortune; Dieu l’en préserve, plutôt!... Et, d’abord, il y a plus de vertu, quoi qu’on dise, chez les petites gens que chez les riches; il y a plus de mérite, en tout cas!... Alex sera avocat, simple avocat, tout petit avocat!... Et comme il ne sera ni en position ni en goût de faire un mariage riche,—j’en ai déjà refusé pour lui,—il y a cent à parier contre un que son ménage futur en sera meilleur... Savez-vous de quoi je serais aujourd’hui le plus fière?

—De quoi donc?

—De ce qu’Alex épousât une jeune fille sans dot!...

—Sans dot!...

—Je dis: sans un liard de dot. Ce sont les mariages les plus heureux, et, entre nous, les plus dignes.

—Oh! il ne faut pas exagérer! J’admets qu’une femme apporte...

—Son trousseau, je vous le concède; un point, c’est tout. Celle qui a veut avoir davantage; qui a davantage ambitionne tout... L’ambition? ah! j’en suis bien revenue... Je l’ai dit, je l’ai écrit dernièrement encore à une malheureuse à qui l’on fait tourner la tête...

—La veuve Lepoiroux? interrompit madame Beaubrun.

—Vous l’avez nommée.

—A propos des Lepoiroux, dit madame Beaubrun, écoutez!...

Et elle glissa l’épisode scandaleux dont Hilaire avait effarouché le Poitou.

Madame d’Oudart tomba des nues, d’abord; puis elle affirma que rien, en somme, ne l’étonnait. Elle exhala, toutefois, son indignation. Ce qui lui paraissait odieux, c’était l’infidélité d’Hilaire Lepoiroux à ses anciens maîtres; à son point de vue de femme pieuse, aussi, s’allier aux francs-maçons était vilain.

—Et votre mère, demanda-t-elle, qu’est-ce qu’elle dit de cela?

—Ma mère? fit madame Beaubrun avec sa malice coutumière, mais je la crois furieuse de ce que son protégé soit aussi celui d’une autre puissance!

—Entre nous, dit madame d’Oudart, voulez-vous le fond de ma pensée? Votre mère a perdu la confiance des Lepoiroux du jour où Paul a échoué au Conseil d’État. Une femme qui n’a pas réussi à faire nommer son fils est sans crédit pour protéger autrui. Et, des protections, c’est tout ce qu’attend ce monde-là!... Je vais vous rapporter ce que me disait, ces jours-ci, mon bonhomme de père: «Ma génération, celle de votre mari encore, ont été élevées dans l’idée que la Révolution française avait servi à adapter les rangs exactement au mérite; votre fils ni le jeune Chef-Boutonne ne croient plus guère à cela,—bien que le fait, du moins en général, soit moins faux qu’ils s’imaginent;—mais des Lepoiroux, encore tout près de l’état de servage, ne conçoivent pas d’autre gouvernement que celui du bon plaisir et ne croient absolument qu’aux passe-droit!...» Il a raison, mon vieux papa... Eh bien! voyez-vous, ma belle enfant, il ne nous reste aujourd’hui, à nous autres, un peu scrupuleux sur les moyens de parvenir, qu’une ressource pour nous distinguer des Lepoiroux qui nous font essuyer la semelle de leurs bottes en nous grimpant sur les épaules, c’est de tirer honneur de notre pauvreté!...

Madame Beaubrun faillit bâiller: Alex trépignait sans mot dire. Madame d’Oudart, si facile et si simple autrefois, ne devenait-elle pas un peu sermonneuse, depuis qu’elle s’exténuait à exalter par des théories un état pour lequel elle n’était pas née? Ou bien, aussi, ne paraissait-elle pas sermonneuse parce qu’elle retardait et peut-être compromettait un rendez-vous?...

Voyant que son fils s’agitait, elle lui dit:

—Tu devrais sortir, mon enfant: va prendre l’air; madame Beaubrun t’excusera... Vous l’excusez, n’est-ce pas, ma chère belle?

—Oh! fit madame Beaubrun; mais je serais désolée d’être cause que... Et, d’ailleurs, moi-même, chère madame, je dois être, à trois heures...

Elle se leva. Alex dit:

—Vous permettez, madame, que je vous accompagne jusqu’au bout de la rue?...

—Oh! oh! s’écria innocemment madame d’Oudart; c’est un complot! Parions que vous allez courir tous les deux la pretantaine!

Et, tout en riant d’un prétendu rendez-vous galant, elle les chassait, le plus gentiment du monde, du lieu même de leur rendez-vous.

L

Madame Chef-Boutonne en eut de belles à narrer, au retour de Bretagne! Il s’agissait bien d’Hilaire Lepoiroux!... Paul était débauché.

Paul était débauché par les soins d’une cabotinette de Paris qui vous l’avait pris au sortir du bain, positivement, pour ne plus le lâcher que dénaturé, transfiguré, retourné bout pour bout: un autre homme. Un autre homme: il avait vendu ses titres de rente; un autre homme: il ne travaillait plus; un autre homme: il avait écrit à Beaubrun, son beau-frère, pour lui emprunter huit mille francs... huit!

Et l’on s’était donné tant de souci pour n’en pas arriver là quand il eût fallu y arriver! Et l’on avait été s’ensevelir, deux mois durant, sous le sable d’une plage tranquille et de famille, afin de calmer et le cœur molesté d’un jeune homme et la cervelle surmenée d’un candidat au Conseil d’État!

—Nous avons vu, disait madame Chef-Boutonne, la chose quasi se conclure sous nos yeux. Ah! quel rôle, parfois, que celui d’une mère!... Paul est pudique et discret, pourtant...

Il était surtout cachottier: il se garait de l’œil de ses parents avec une gaucherie qui avait aguiché la fille; il se torturait à fournir à sa famille des alibis qu’elle n’exigeait point; il découvrait sottement ses allées et venues, en les voulant à tout prix clandestines. Il passait ses soirs dans une certaine hutte enfumée et sans air, dénommée Café de l’Océan, où il payait tournée sur tournée aux amis et connaissances de la belle; il passait ses jours à l’attendre, à la guetter, à la suivre à distance, au casino ou sur la plage, et à ne pas oser la joindre, sous l’œil attentif des jeunes filles; il passait ses nuits, plus souvent qu’il ne l’eût voulu, à la villa, seul et agité, de l’autre côté de la cloison même contre laquelle reposait sa mère.

En dernier lieu, il avait fui... Oui, fui, lui, Paul, Paul Chef-Boutonne, élève diplômé de l’école des Sciences politiques, licencié en droit, officier d’académie... Fui, ce qui s’appelle fui, sans bonjour ni bonsoir, par le train que la gamine prenait pour rentrer à Paris!... Madame Chef-Boutonne racontait ses transes, décrivait M. Chef-Boutonne s’enquérant dans les caboulots, dans les beuglants du port, dans les hôtels et sur le rivage même de la mer,—où, mon Dieu! n’avait-on pas pensé, un instant, que le corps du jeune homme pût être rapporté comme une épave!—à la gare enfin, où un cocher d’omnibus, familier de la villa, déclarait que «monsieur Paul était parti en joyeuse compagnie».

Et madame d’Oudart, touchée, compatissant de cœur à tout ce qui était alarmes maternelles:

—Ah! mon Dieu! mais vous l’avez retrouvé, j’espère, et où cela?

—Où cela? chez la coquine, installé comme un pacha!...

—Il s’était donc procuré de l’argent?

—On lui faisait crédit, sans doute!...

—Oh! pardon... c’est trop juste!... Et alors, dites-moi, ma chère amie, il vous est revenu, je suppose?

—J’exige qu’il prenne un repas à la maison. Il le prend. Mais...

—Mais?...

Elle bégaya, à travers des sanglots inattendus:

—Ce n’est plus lui, non, il n’est plus le même... On m’a pris mon fils!

—Pauvre, pauvre amie!

Madame Chef-Boutonne gémissait, se lamentait, suffoquait: Paul ne travaillait plus! Et, précisément, un concours allait s’ouvrir à la Cour des comptes; il l’eût pu tenter, les matières étant voisines de celles du Conseil d’État: il ne le tenterait pas! Beaubrun même s’opposait à ce qu’il s’y laissât inscrire. C’était l’avenir compromis! l’avenir de Paul Chef-Boutonne! et compromis pour qui? L’eût-on jamais cru?... pour une femme!

Et, puisqu’on en était aux plus pénibles confidences, reconduisant son amie éprouvée, madame d’Oudart crut pouvoir demander:

—Et cette femme, entre nous?...

Madame Chef-Boutonne s’écria:

—Comment! vous ignorez qui elle est!... Mais c’est Odette Jasmin! elle est assez célèbre! «La môme Jasmin!...» Dieu de Dieu!... Mais, ma chère, tout Paris ne parle que d’elle!...

Un éclair d’orgueil, jailli des prunelles de la mère de Paul, cingla les yeux de la naïve madame Dieulafait d’Oudart. Elle eut le tact de se reprendre vite:

—Oh!... tous mes compliments!

Le sourire de madame Chef-Boutonne acquiesçant à ces compliments, sur une marche de l’escalier, fut sublime.

LI

Odette Jasmin n’était pas une étoile de première grandeur; mais, en effet, elle avait brillé, le dernier printemps, sur un bout de scène montmartroise; elle descendait, cet hiver, au boulevard, en essayant de faire quelque tapage, et déjà son nom, sa silhouette même, un peu cocasse, s’étalaient sur les baraquements des immeubles en construction. On la vit au Bois, en cab, accompagnée tantôt de sa mère et tantôt d’hommes fort comme il faut et d’un certain âge. Paul patinait avec elle au «Pôle Nord» et il était à demeure, comme l’habilleuse, en sa loge. Non! ce ne fut pas cette saison-là qu’on le vit acheter des titres de rente!...

Qu’il eût donc eu tort de se priver de mettre le branle-bas dans la fortune Chef-Boutonne, puisque d’un tel désordre ses parents voulaient bien se montrer flattés! Le temps était déjà loin où madame Chef-Boutonne témoignait tant d’effroi d’une première tentative d’emprunt de huit mille francs—«huit!...»—à Beaubrun. De ce que Paul lui coûtât cher, mais bruyamment, madame Chef-Boutonne tirait aujourd’hui vanité.

Qu’il était loin, le temps où l’orgueil s’alimentait d’examens heureux ou de concours futurs; où rayonnait devant l’œil des mères cette sorte d’inscription mystique: LE BEL AVENIR! Un hiver avait passé, et c’était des relations de son fils avec la «môme Jasmin», que madame Chef-Boutonne puisqu’il fallait de l’orgueil à tout prix s’enorgueillissait!... Oui! le concours pour la Cour des comptes avait eu lieu sans que Paul tournât seulement la tête de ce côté; oui, Paul, licencié en droit, négligeait même de se faire inscrire au barreau!... Oui, il était apparent que Paul s’abrutissait, et d’une manière irréparable, dans une inepte et ruineuse passion; oui, oui, il était fort mal en point, le bel avenir;—mais la mère, force admirable jusqu’en son erreur même, tissait, des sottises de son fils, un manteau somptueux, tout de parade, avec quoi tâcher d’éblouir encore!

Assurément, ce n’était point à tout le monde que ces beaux plis pouvaient donner le change; et la saison, il le fallait reconnaître, avait été, rue de Varenne, assez morne. On rougissait, devant l’Université et la magistrature, de ce que Paul, comblé de nobles espérances, eût choisi une voie si profane; et les familles des jeunes filles à marier, que Paul trop sage faisait sourire, Paul libertin les effarouchait, les fâchait même! Ce fut au printemps que l’on prit sa revanche, dans le Jardin du Luxembourg.

Madame d’Oudart écoutait désormais fort patiemment toute jactance: elle faisait profession de modestie et de pauvreté. Lorsque, sous l’aubépine bourgeonnante, au pied du socle d’un grand vase encore vide, et tandis qu’au ciel se poursuivaient les grosses éponges d’encrier que porte le vent d’avril, madame Chef-Boutonne s’abaissait à parler des amours retentissantes que les cancans de Paris attribuaient à Odette Jasmin, madame d’Oudart ne cherchait pas même à relever l’incongruité; et elle attendait tout bonnement, selon un procédé d’usage courant, qu’une autre eût cessé de débiter sa rengaine, pour colloquer la sienne, à son tour. A madame Chef-Boutonne comme à madame Beaubrun, comme à tous, elle disait son appartement bondé à l’instar des soutes d’un navire, l’armoire partagée par le grand-père et le petit-fils, le faux col, les chaussettes du matin, et enfin—ceci était de la plus aigre ironie—le regret qu’elle avait de ce que ce pauvre M. Thémistocle fût parti pour son pays, car, dans l’antichambre, coupée en deux,—«ne l’avez-vous pas remarqué?»—il y avait place pour un lit, une table de nuit, un siège même... Elle disait: «C’est en étant privé de tout que l’on goûte le prix des choses...» et: «La chaise que j’ai payée deux sous, vous ne me la feriez pas quitter avant le coucher du soleil...», quoique, au su de tous, la moindre giboulée la chassât du jardin. Une certaine forme s’adaptant petit à petit à ses refrains douloureux, elle l’employait à satiété, et sans variantes. Sur l’ambition, le thème: «Ah! j’en suis bien revenue!...» sur l’avenir d’Alex: «Avocat, simple avocat, tout petit avocat...» enfin sur le mariage riche,—qu’elle avait déjà refusé pour son fils:—«De toutes les ressources, la plus perfide!...»

Madame Dieulafait d’Oudart et madame Chef-Boutonne se supportaient mieux que jadis: elles guerroyaient beaucoup moins: c’est qu’elles étaient unies, sans en convenir, par un malheur commun, une chute grave, le réveil décevant après leurs rêves de mères. Et, déguisées, chacune sous des oripeaux différents, elles jouaient la même farce tragi-comique, qui aurait pu, à la rigueur, s’intituler le Dépit ambitieux.

M. Lhommeau, qui se joignait à elles, au Luxembourg, décelait par sa bonhomie même, l’amertume qui soulevait le cœur des exilés de Nouaillé. Ce vieillard, qu’on disait si aisément content de peu, et qui, en effet, savait se déclarer satisfait d’un sort inévitable, ne songeait qu’aux beaux fruits du potager de Nouaillé. Ses poires, ses pommes étaient son plus constant souci, et le rappel d’une si grande et légitime tendresse exprimée sans plainte et sans autres termes jamais que ceux d’un jardinier diligent, était touchant et faisait mal.

On ne prononçait point les noms des locataires de Nouaillé, qui étaient l’ennemi secret. Nouaillé même était un terme redoutable et qu’on s’épargnait les uns aux autres, comme le nom d’un ami cher qui a trahi ou disparu. Jeannot, qui était demeuré «là-bas», loué comme le reste, mais personnage de si peu d’importance, Jeannot, de tout Nouaillé, était, en vertu d’une convention tacite, le seul objet nommable. M. Lhommeau, par une vieille habitude, disait même: «Cet imbécile de Jeannot!...» Et, moyennant ces subterfuges et subtilités, il était loisible, à toute heure, de se demander, par exemple, si «cet imbécile de Jeannot» avait pensé à attendre le dernier jour d’octobre pour cueillir l’«oignon de Saintonge» et la «petite mouille-bouche d’automne», ou si, au contraire, «cet imbécile de Jeannot» n’avait pas laissé pourrir à l’arbre ou se piquer, dès le mois d’août, la «cuisse-madame» ou la «fourmi musquée». Ces noms anciens et savoureux,—qui font venir les larmes aux yeux de quiconque a possédé un jardin, quatre poiriers plantés derrière le vert ruban des buis, et une mansarde embaumée, l’hiver, par ces placards bien clos où l’on conserve la chair de l’été,—évoquaient le domaine perdu; et, avec les invectives contre l’infortuné Jeannot, un peu de bile s’écoulait. Le retour du soleil, la tendre poussée des marronniers, un certain remuement des pépiniéristes dans les parterres, et le goût dont l’air nouveau vous flattait les narines, l’été enfin, puis l’époque des vacances exaspéraient la résignation un peu ostentatoire des «entassés» de la rue Férou.

LII

Hilaire Lepoiroux, depuis ce qu’on nommait «l’affaire du Discours sur l’Histoire universelle» ou «le scandale de Poitiers», était boudé par ses protectrices.

Il avait eu le front de se présenter pourtant, il n’y avait pas longtemps de cela, chez madame Dieulafait d’Oudart,—qui vous l’avait secoué comme un morveux sans réussir à tirer de lui autre chose que ce rire niais dont il accueillait invariablement tout propos étranger à ses matières d’examen,—et il était allé de là chez madame Chef-Boutonne la prier, avec un cynisme candide, de le vouloir bien appuyer, lors du prochain concours d’agrégation, près de certains «Sorbonnards» influents et qui, à tort ou à raison, passaient pour réactionnaires.

Madame Chef-Boutonne qui, s’il se fût agi de son fils, n’eût pas été éloignée d’user du système Lepoiroux, mais, il est vrai, y eût mis des formes, s’écria:

—Comment, jeune homme, vous vous affichez là-bas, avec la démagogie départementale, et vous venez ici implorer l’appui de nos hommes les plus distingués?...

Hilaire avait ri, comme aux semonces de madame Dieulafait d’Oudart. L’affaire pressante était pour lui d’arriver. Madame Chef-Boutonne réfléchit. Son zèle à faire reluire Hilaire était fort apaisé depuis que Paul ne brillait plus; mais elle aurait eu mauvaise grâce tant à laisser paraître cette faiblesse qu’à sembler dépourvue de crédit. Ne venait-elle pas justement d’échouer en des démarches tendant à faire dispenser son mari, nommé cette année membre du jury de la Seine pour les assises d’août? Toute défaite exige une bataille nouvelle... Dans l’espoir d’une revanche, et l’amour-propre encore à vif, madame Chef-Boutonne promit donc: elle fit des visites par la chaleur caniculaire, et glissa encore des expressions amènes dans l’oreille de messieurs en redingote de drap uni.

Hilaire fut agrégé des lettres. Il allait être nommé professeur: c’était un garçon tiré d’embarras; il aurait certainement de quoi donner à manger à sa mère.

La nouvelle en parvint au Jardin du Luxembourg par le moyen d’un «petit bleu» qu’apportait M. Lhommeau: il sortait de la rue Férou un peu tard, à cause de sa sieste.

C’était un vendredi; la musique de la Garde républicaine jouait sous les quinconces, au milieu d’un peuple d’été, trop nombreux encore au gré de madame d’Oudart, à qui il interceptait les doux sons de la flûte... Car madame Chef-Boutonne, obligée par la session des assises, de retarder tout départ, retenait son amie à l’extrémité de la terrasse, à l’ombre insuffisante des aubépines et des vases de géraniums grimpants.

—Lisez! dit madame d’Oudart, en tendant le télégramme.

Madame Chef-Boutonne lut; on ne souffla mot. Les trompettes d’Aïda retentissaient sous les feuillages. Une nourrice, ayant troussé son marmot, le saisit à deux mains comme une urne emplie d’eau que l’on soutient par les anses, et le vida au pied de la balustrade: une longue rigole courut sur le bitume incliné et vint mouiller le pied d’une chaise. Il y eut alerte dans plusieurs groupes; chacun se recula d’un saut de puce, souriant d’ailleurs et bénévole, tout étant beau et bien qui vient d’un enfant.

M. Lhommeau dit enfin:

—Les Lepoiroux ne sont pas à plaindre: les voilà, pardieu! plus cossus que nous.

—Je suis très heureuse du succès d’Hilaire, fit madame d’Oudart; c’est le résultat et le couronnement des efforts que nous avons faits depuis vingt ans.

—Du jour où j’ai vu le jeune Lepoiroux, riposta madame Chef-Boutonne, je l’ai dit à qui voulut m’entendre: «Ce garçon-là, pour peu qu’on le guide à propos, fera son chemin...» Ses façons, il est vrai, sa tenue, son langage...

Madame d’Oudart ne permit pas la critique:

—Hilaire a eu des négligences et des oublis, dit-elle, c’est certain; mais il n’est pas un méchant garçon. Il faut tenir compte de son origine. Tout bien pesé, il fait honneur à qui l’a soutenu et dirigé.

—Oh! mon Dieu, reprit madame Chef-Boutonne, ce que j’ai fait pour lui est peu de chose... Qui ne se serait intéressé à un sujet dont l’avenir était écrit sur le visage?...

—Je vous prie de croire, ma chère amie, que son avenir n’était nullement écrit sur son visage quand j’ai décidé de lui faire entreprendre ses études secondaires... Ah! je puis me rendre cette justice qu’en m’engageant pour lui alors, je n’escomptais aucune récompense!...

—Eh! mais, ma belle, fit madame Chef-Boutonne, votre désintéressement demeure peut-être plus pur et plus éclatant que vous ne le pensez!... «Une récompense», dites-vous: ne vous enflammez pas! Le télégramme ici présent n’est pas riche en remerciements. Notre jeunesse, je la connais, et je gage que votre protégé,—puisque vous semblez le revendiquer jalousement!—s’attribue à lui seul tout le mérite de l’événement de ce jour. Parions, pour la beauté du fait, qu’il oubliera de m’en faire part!...

—Hilaire, ma chère amie, ne saurait oublier les obligations qu’il vous a... Il m’a adressé ce télégramme; un pareil vous attend chez vous, cela est probable... Je défends le jeune Lepoiroux comme un garçon qui m’appartient un peu. Sa nature n’est pas expansive; s’il ne me paye point de mots, je l’excuse, puisqu’il me satisfait en s’ouvrant vaillamment la porte d’une carrière honorable.

—Je me flatte, dit madame Chef-Boutonne, d’avoir poussé, moi, la porte dont vous parlez, à plusieurs reprises, et de façon à mériter de la famille Lepoiroux des égards particuliers... N’oublions pas, ma chère, l’incohérence des démarches contradictoires que j’ai dû accomplir en faveur de ce jeune homme, soit par la malchance de son éducation première, soit par suite de fâcheuses influences dont plus tard on n’a pas su le détourner: voici tantôt deux ans, je plaidais pour le racheter de ses origines jésuitiques, et hier encore afin de le laver du contact de politiciens du plus mauvais ton... Je vous trouve bonne, en vérité!... Que ce succès universitaire vous honore, j’y consens, mais confessez que c’est par l’effet d’un singulier ricochet...

Les sons cuivrés de la musique s’étaient dispersés rapidement dans le vide du grand ciel d’été: maintenant, afin de percevoir les doux sons de sa flûte favorite, madame d’Oudart penchait la tête en avant et prêtait l’oreille: et peu s’en fallut qu’elle ne comprît point la querelle que lui cherchait madame Chef-Boutonne.

—Personne, dit-elle, ne songe à vous retirer, ma chère amie, l’appoint que vous avez gracieusement apporté au succès de notre jeune agrégé! Si mon rôle personnel dans l’éducation d’Hilaire vous paraît critiquable, laissons-le: j’ai renoncé, pour ma part, je vous l’ai dit, à toute gloriole. Mais je ne me gênerai pas, par exemple, pour revendiquer en faveur d’Hilaire lui-même un certain mérite, saprelotte!... Avouons qu’il n’a pas été desservi par son travail et son intelligence!...

Madame Chef-Boutonne branlait le chef; son œil était incrédule; elle avait le malin et agaçant sourire de son gendre Beaubrun.

Du travail, de l’intelligence, de l’efficacité des qualités personnelles, il était visible qu’elle s’efforçait de faire fi. Elle voulait que l’on ne pensât qu’aux visites qu’elle avait faites, par la chaleur caniculaire.

Cette attitude intolérable fit que madame d’Oudart s’oublia:

—Écoutez, ma chère, lança-t-elle, je ne voudrais pas vous dire des choses désagréables, mais, si les démarches faisaient tant...

—Si les démarches faisaient tant?... répéta madame Chef-Boutonne.

—Je dis bien: si les démarches faisaient tant...

—Eh bien?...

Madame d’Oudart hésita. C’était sa pensée, trop longtemps comprimée, qui allait éclater enfin.

—Eh bien?... répéta encore madame Chef-Boutonne provocante.

—Eh bien, votre fils ne serait pas aujourd’hui sans situation!...

Madame Chef-Boutonne répéta:

—«Sans situation...»

Elle devint blême. L’autre, effrayée par sa propre audace, le mors aux dents, sans souci des obstacles, fonçait tout droit, jusqu’au bout de sa pensée:

—Sans situation, dit-elle, et qui pis est...

—Et qui pis est?...

—A la remorque d’une petite grue!...

Madame d’Oudart regretta aussitôt des paroles si contraires à sa réserve ordinaire.

—Pardon! corrigea-t-elle, naïvement, je vais peut-être un peu loin!...

Madame Chef-Boutonne ramassait en hâte toutes ses jalousies, ses rancunes, ses jugements avortés sur la famille Dieulafait d’Oudart; elle les renforçait de tout ce que la colère invente et affirme de la meilleure foi du monde, et elle se grossissait, se faisait horrible et redoutable, comme un dogue tout en dents et en échine de crin.

Avant de parler, elle temporisa, pour inspirer plus d’effroi par sa patience même, ou bien à cause du religieux silence de la foule, subjuguée par le solo de flûte. Et, pendant cet accès de rage muette, une petite fille vint fouetter le sabot tout près d’elle, lui projeter contre la cheville un caillou, lui maculer sa robe de poussière, et, de ce qu’elle avait fait, comme d’une gentillesse, sourire d’une façon tout à fait gracieuse. La maman de la petite sourit de même, et madame Chef-Boutonne dut sourire. Mais, à la faveur d’un éclat des cuivres, elle bondit.

Ah! du pauvre Alex, à la suite de deux ou trois premiers chocs, que restait-il, bon Dieu!... Hélas! toutes les vérités furent dites, pêle-mêle avec les absurdités les plus folles.

Le sage M. Lhommeau essaya de parer les horions, mais un complot des choses favorisait le combat: le public s’en allait, la musique terminée, et les lutteuses prenaient du champ; des fillettes, recommençant de jouer dans l’espace libre, couvraient de leurs cris aigus la rumeur de l’assaut; les oiseaux qui s’allaient coucher faisaient aussi grand vacarme, et deux filles du quartier qui en étaient venues aux mains, sous les quinconces, attiraient par là le reste des promeneurs. Le gardien surgit, perça l’attroupement et en sortit, paisible, victorieux, herculéen, semblant porter à bout de bras chacune des filles. Pour les mener au poste, il passa là devant, suivi d’une ribambelle de gamins et non loin de ces dames. M. Lhommeau, désignant l’appareil de la police des jardins, dit:

—Gare à vous, mesdames! cela va être à votre tour!...

Elles furent confuses: il y avait de quoi. Et elles s’arrêtèrent: il était bien temps. N’en étaient-elles point, les malheureuses, à se jeter les maîtresses de leurs fils à la tête!...

Mais, tandis qu’on allait se séparer froidement, on vit madame Beaubrun qui venait et faisait signe de l’ombrelle: «Me voilà, me voilà avec un peu de retard...» On reprit donc ses positions, pour éviter un esclandre, et comme si rien n’avait troublé la limpidité de l’après-midi. Madame Beaubrun s’arrêta à l’établissement des gaufres, puis s’approcha en mordant la pâte légère qui lui poudrait d’un suc farineux les joues et les narines. Elle n’était pas assise qu’Alex survint d’un autre côté. Il se dit affamé comme elle, courut aux gaufres, revint, mordit la pâte, s’enfarina les moustaches. Et, garantis, croyaient-ils, l’un et l’autre, par le comique de leur gourmandise, ils négligeaient de dissimuler le sens d’un regard heureux, complice et familier, qui n’échappa à personne.

Madame Dieulafait d’Oudart ignorait leur intimité quoiqu’elle en eût quelque soupçon par un certain parfum dont s’imprégnait la chambre d’Alex. Elle la connut, là, et en même temps que l’autre mère. Et, sans rien dire, osant à peine lever les paupières sur celle qui se targuait tout à l’heure de ce que son fils fût l’amant d’une cabotine, elle savourait une de ces vengeances de mère, un peu honteuses, obscures, inavouables, certes! mais de quel ragoût! de quelles délices secrètes!...

Et l’on causa du beau temps.

LIII

Madame Lepoiroux vint à Paris jouir du triomphe. Elle fut d’abord convenable envers ses bienfaitrices, répartissant entre elles, avec égalité, les manifestations de sa gratitude. Sa gratitude, elle la vouait, en effet, non point à l’une plus qu’à l’autre de ces dames, mais bien à ces «messieurs» de Poitiers. A eux elle devait titres et parchemins, si beaux, si rapidement obtenus, à eux aussi «la place» qu’on allait arracher au «gouvernement» pour l’agrégé Hilaire Lepoiroux. «La place!» elle n’avait à la bouche que «la place». Elle connaissait tous les traitements des professeurs, tant d’Algérie que de la métropole, et s’était fait citer des cas de jeunes gens éminents qui, sans avoir passé par le crible fameux de l’École normale, furent d’emblée favorisés.

Lepoiroux (Hilaire) fut nommé, sans plus attendre, professeur de cinquième au collège municipal d’Yvernaucourt, dans les Ardennes. La «place» était de trois mille francs.

Madame Lepoiroux crut qu’il y avait maldonne. Madame Chef-Boutonne voulut bien encore pour elle courir au ministère. La nomination, vérifiée, se trouva fort juste.

Madame Lepoiroux accueillit à son retour l’amie de l’Université comme on ne reçoit pas un malfaiteur. Elle s’oublia pour la première fois de sa vie, complètement, elle-même et son fils, et leurs intérêts à venir: elle se déclara trompée, trahie, jouée d’une façon indigne... Qu’était-ce qu’on avait fait miroiter à ses yeux dans le salon de la rue de Varenne?... Qu’était-ce que cette Université toute-puissante et sur laquelle on pouvait tout? On pouvait tout, et c’était trois mille francs qu’on lui jetait en pâture, et à Yvernaucourt, un trou, au bout du monde!... Et qu’est-ce que c’était que ces sornettes qu’on lui avait débitées en présence du jeune Paul décoré de ceci, docteur en cela et du Conseil d’État?... Quoi? quoi?... Qu’est-ce qu’il était, en somme, le jeune Paul? Rien du tout, moins que rien, un coureur!... Ce fut Paul qu’elle dauba, d’instinct, parce qu’elle était mère.

Une seconde fois, madame Chef-Boutonne entendit le procès de son Paul.

Elle écourta l’audience, car elle poussait madame Lepoiroux vers la porte en lui disant entre ses dents:

—Votre condition, ma pauvre femme, m’oblige à bien de la patience... Je vous ferai remarquer que je me contiens...

Finalement, l’idée lui vint:

—Vous n’êtes pas satisfaite de moi... eh mais! et de vos «messieurs» de Poitiers?...

Madame Lepoiroux renia «ces messieurs» de Poitiers. Ils étaient, ni plus ni moins que les autres, des farceurs. Elle maudit l’heure où son fils avait été dirigé dans la voie des «études savantes»: elle l’eût, disait-elle, préféré épicier. Elle maudit le latin, les jésuites et madame Dieulafait d’Oudart. Elle réunit en un faisceau ses ressentiments divers et déclara:

—Tout le mal est venu de ce qu’on a connu des gens riches.