LIV
La veuve Lepoiroux était depuis beau temps apaisée que madame Dieulafait d’Oudart souffrait encore de son ingratitude. La mère d’Alex aurait eu moins de chagrin, croyait-elle, à envier une soudaine et magnifique élévation d’Hilaire qu’elle n’en eut à considérer la vanité de tout ce qu’elle avait fait pour ce garçon et pour sa mère.
Son vieux papa la chapitrait en lui démontrant que, dans la plupart des cas dont le désordre apparent nous émeut, c’est la raison tout simplement qui triomphe. Il disait que c’est la raison qui eût été blessée si madame Lepoiroux, qui se démenait depuis quinze ans, et de qui, de toute parts, on avait fouetté l’avidité, se fût satisfaite d’une place ne lui assurant que de quoi vivre, à Yvernaucourt, dans les Ardennes; que pareillement, c’est la raison qui eût souffert si Hilaire Lepoiroux avait obtenu une situation plus brillante, car il n’en était pas digne.
—Savant! savant!... disait-il, mais être savant ce n’est pas savoir, c’est tirer parti de ce qu’on sait: causez trois minutes ou quinze jours avec Hilaire Lepoiroux, vous vous convaincrez qu’il est plus incapable et plus sot que le jeune Chef-Boutonne lui-même!...
M. Lhommeau disait qu’enfin il était juste et raisonnable que ce jeune Chef-Boutonne eût été nommé récemment à un petit emploi au ministère de l’Intérieur, ce qui convenait parfaitement à un fils de famille dénué de tout talent personnel, et constituait une équitable récompense des démarches et sollicitations extraordinaires de sa mère,—tout grand déploiement d’activité devant, selon les lois naturelles, être suivi d’un certain effet!...
—Oh! vous, papa, disait madame d’Oudart, vous trouvez tout très bien, et chacun à sa place... Et notre situation, à nous, voyons! est-ce qu’elle est juste?
—Qui donc s’en plaint? dit M. Lhommeau; je l’entends vanter ici tous les jours!...
—Je ne dis pas que je m’en plains, mais!...
Son père n’insista pas. Madame d’Oudart, à la vérité, vivait dans l’angoisse: elle avait peur de mourir avant qu’Alex fût tiré d’embarras. «Avocat, simple avocat, tout petit avocat», encore fallait-il l’être, et il ne l’était point. Et la ressource d’amour-propre qu’avait fournie, pendant un certain temps, la modestie ostentatoire, elle s’épuisait, se démonétisait, les rivales de madame d’Oudart étant elles-mêmes converties à une certaine modestie, madame Lepoiroux à Yvernaucourt, dans les Ardennes, madame Chef-Boutonne abattue par la médiocre situation de son fils.
Madame d’Oudart s’informait:
—Mais, avocat, enfin, que gagnera Alex?
Elle allait jusqu’à dire:
—Une fois inscrit au barreau, voyons, gagnera-t-il quelque chose?
M. Lhommeau faisait:
—Heu! heu!... perdu dans la foule des stagiaires de Paris...
Au cœur du dernier hiver, pour une toiture effondrée à la ferme mitoyenne de Nouaillé, d’où naissait une contestation avec le locataire, Thurageau avait exigé qu’Alex lui-même se dérangeât et vînt s’initier sur place aux droits des propriétaires ainsi qu’aux vexations qu’ils sont appelés à subir... S’il fallait à tout prix réparer la construction, un voyage à Poitiers n’augmenterait-il pas le dégât en pure perte? Possible! mais le notaire n’avait pas lâché prise qu’il n’eût sous la main le jeune futur propriétaire, qu’il ne lui eût seriné les points litigieux du conflit, qu’il ne lui en eût soufflé la solution, qu’il ne l’eût conduit à Nouaillé dans sa voiture, et, sur le lieu du sinistre, qu’il ne l’eût entendu débattre ses intérêts avec courtoisie, compétence et grâce naturelle, contradictoirement avec le monsieur sexagénaire dont on évitait, rue Férou, de prononcer le nom; qu’il ne l’eût vu enfin obtenir gain de cause, à l’amiable.
Depuis qu’Alex était censé avoir battu sur le seul terrain du droit, et avant même d’avoir passé sa licence, le sexagénaire qui occupait Nouaillé, l’espoir était permis qu’Alex se pût débrouiller au barreau.
De cette victoire, en outre, était résultée, non une sympathie, mais presque une complaisance, une certaine sollicitude pour ceux qu’Alex avait tenus en échec, et leur nom ne faisait plus peur. On disait: «Monsieur Lanteaulme, le père... Monsieur Lanteaulme, le fils»; on savait que la femme de celui-ci était une demoiselle de Quatrespée, d’une très ancienne famille du Périgord, et arrière-petite-fille du général marquis de Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly; enfin que sa jeune sœur avait nom Hélène.
—Tous ces gens-là sont très gentils, avait affirmé Alex, à son retour.
Il avait vu «cet imbécile de Jeannot».
—Les poiriers?... avait demandé M. Lhommeau.
—Ah bien! grand-père, si vous vous imaginez que je me suis tourmenté des poiriers!...
Trois mois après, sous le prétexte d’un procès criminel très retentissant, ce diable de Thurageau écrivait à madame Dieulafait d’Oudart en la suppliant de lui renvoyer Alex, qui «avait tout à gagner» à assister aux assises.
On soupçonna Thurageau de vouloir attirer Alex à Poitiers, non pour le temps des assises, en vérité, mais pour l’avenir.
—Où est le mal? demanda M. Lhommeau.
Madame d’Oudart pensait, mais ne disait pas:
«Avocat, fût-ce à Poitiers, cela vaut bien le métier de gratte-papier au ministère!...»
Alex ne se fit point tirer l’oreille pour retourner à Poitiers, tandis qu’à le décider au premier voyage, «la croix et la bannière» avaient dû être employées. On le laissa aller; il demeura là-bas une quinzaine.
Thurageau écrivait:
«... Laissez-le, il écoute bien, il s’instruit, il prend le ton de la cour.»
On reçut un télégramme: on crut qu’Alex annonçait son retour. Il disait:
«Puis-je accepter dîner Nouaillé?»
Cela fut un événement. Si familier que l’on fût devenu avec les noms de MM. Lanteaulme et des arrière-petites-filles du général marquis de Quatrespée, l’image d’Alex, héritier, futur propriétaire de Nouaillé, chassé de son domaine, et rompant le pain des occupants, parut inadmissible au premier chef. Le refus, toutefois, parut ridicule. A mieux l’examiner, la chose était la plus naturelle du monde. M. Lhommeau, quant à lui, dit:
—Qu’a-t-il besoin de permission?
Puis, la mère—qui devine le sens obscur des choses touchant le sort de son fils—tressaillit tout à coup, fut émue sans pouvoir dire pourquoi, voulut répondre non, voulut répondre oui, et finit par laisser le grand-père libre de répondre à sa guise. M. Lhommeau prit son chapeau, sa canne et alla au bureau télégraphique du Luxembourg, où il écrivit sur une formule:
«Accepte et bon appétit.»
Alex revint, cependant, de Poitiers, et ravi, non pas d’en revenir, mais d’y avoir été. Les assises, sans doute, il les avait suivies: Thurageau ne plaisantait pas... Thurageau, d’ailleurs, était joliment brave homme; il s’entendait à organiser un programme de fêtes!... Les assises, sans doute! elles y étaient inscrites!... Mais les parties de tennis!... mais des matinées, le dimanche, où l’on avait dansé!... mais des allées et venues dans le tilbury de Thurageau!...
—Des parties de tennis, avec qui?... Dansé... chez qui?... Où donc menait le tilbury de Thurageau?
—Mais, à Nouaillé, chez les Lanteaulme!... Avec qui j’ai dansé? mais avec la jeune femme, avec la jeune fille!... Le tennis? avec les mêmes!
Madame d’Oudart frémissait; elle disait:
—Oh! mais... oh! mais...
Enfin elle s’écria:
—Thurageau est fou, ma parole!
—C’est un type, dit Alex.
Et il continua de parler de ce qui l’avait émerveillé là-bas: les chevaux,—cinq!...—l’écurie était pleine... quatre voitures, dont un tonneau pour «mademoiselle Hélène», qui conduisait son ancien cheval, à lui... Et les chasses de l’hiver dernier, dont on parlait encore!... Et le jardin: trois hommes pour l’entretenir!... dont ce pauvre Jeannot...
—Les poiriers?... demanda M. Lhommeau.
—Les poiriers?... eh bien! écoutez, grand-père: cet imbécile de Jeannot n’a pas manqué d’informer les Lanteaulme de votre goût pour vos arbres à fruits... alors voilà...—ils sont très gentils, ces gens-là, vous savez...—enfin ces dames m’ont demandé s’il vous serait agréable de recevoir une corbeille, au mois d’août...
—Qu’as-tu répondu? dit vivement madame d’Oudart.
—J’ai répondu que cela ferait le plus grand plaisir à grand-père.
—Bravo! s’écria M. Lhommeau.
—C’est cela! fit madame d’Oudart, ironique; jetons-nous, les yeux bandés, dans les bras de ces gens-là!...
—Attendez! dit Alex. Monsieur Lanteaulme, le père, a fait remarquer qu’il pouvait, justement, y avoir indiscrétion à vous offrir cette corbeille, et il a été convenu qu’on ne vous l’enverrait que sur un signe de votre part.
—Ça y est!... Que vous disais-je! s’écria madame d’Oudart; l’envoi de cette corbeille a un sens, un sens très net; je l’ai deviné tout de suite... Déjà l’invitation à dîner adressée à Alex avait un sens, lui-même l’a bien senti: c’est pourquoi il a cru devoir nous demander la permission... Ah! j’avais bien raison de me méfier!... Et je vous dis, moi: non! non et non! Il faut étouffer cette affaire-là dans l’œuf.
—Étouffer quelle affaire?...
—Je m’entends. Voyons, mon enfant, sérieusement: cette jeune fille, à ton avis, comment est-elle?
—Mais... bien.
—Tu la trouves bien?...
—Je la trouve bien.
—Tu la trouves bien... et... un point, c’est tout?
—Un point, c’est tout.
Madame d’Oudart s’agita. Un conflit de désirs et de volontés contraires s’éleva en elle: elle avait des visions, et elle les chassait, et, celles-ci évanouies, elle les évoquait, puis les chassait de nouveau.
Enfin elle dit à son père:
—La chose est claire comme le jour, Alex a plu là-bas: on nous fait des avances.
A brûle-pourpoint, désormais, lorsque ce bon M. Lhommeau branlait la tête en commençant à sommeiller, elle lui décochait, en trois coups espacés et retentissants:
—Non!... non!... et non!...
Le vieillard, redressé soudain, ouvrait un œil égaré. Et sa fille disait:
—Parions que je recevrai, un de ces jours, une lettre de Thurageau?
—Rien de plus naturel, ma fille.
—Je m’entends. Je parle d’une lettre de Thurageau où l’on nous mettra les points sur les i.
—Tant mieux! disait M. Lhommeau; j’aime que l’on écrive lisiblement.
—Bon! bon! riez!... Rira bien qui rira le dernier...
Les pressentiments de madame d’Oudart étaient-ils justes? On reçut une lettre de Thurageau: écriture bien connue, de type ancien, timbre de l’étude appliqué au revers. Avant de la décacheter, madame d’Oudart la frappa d’une chiquenaude, en regardant son père:
—Hein?... que vous disais-je?...
Et, tremblante, le cœur battant la breloque et la vue troublée, madame d’Oudart déchiffra avec peine, sauta des lignes, devina plutôt qu’elle ne lut, reçut l’impression du sens général de la lettre par un certain nom propre souligné d’un double trait, plus encore que par les phrases de Thurageau, qui semblaient tournées en spirales et enjolivées d’arabesques peu ordinaires.
—Elle est forte! s’écria madame d’Oudart.
—Allons! lui dit son père, remettez-vous... On vous demande la main de votre fils?... C’est bien de cela qu’il s’agit?...
—Oui, oui! c’est bien de cela qu’il s’agit... Savez-vous qui demande la main de mon fils?... le savez-vous?...
—Mon Dieu... j’ai tout lieu de croire...
—Attendez! attendez!... que je vous empêche de dire une chose regrettable!... C’est Babouin.
—Babouin! répéta M. Lhommeau.
—Avouez que ce tanneur, pour nous venir relancer une seconde fois, a une certaine audace!
—Il est riche, et nous ne le sommes point.
—Eh bien! dit madame Dieulafait d’Oudart en se redressant, c’est pour cela que je le dédaigne; et, plus pauvre aujourd’hui qu’à l’époque où cet insolent nous fit sa première demande, je vais m’offrir un certain luxe qui ne sera jamais au-dessus des moyens de l’indigent pour peu qu’il ait le cœur bien placé: c’est le mépris, net et sec, de la fortune. Il ne faut pas deux mots pour l’exprimer.
Elle écrivit sous l’adresse télégraphique: «Thurageau-Poitiers», ce mot seul et fier: «Non», et signa.
Forte de cet acte accompli, la vue plus libre, elle relut la lettre, en détail. Babouin donnait une sérieuse dot à sa fille unique, et y joignait les fermes acquises par lui sur Nouaillé: c’était la reconstitution du domaine. Pourquoi Babouin faisait-il cela? Pour les beaux yeux d’Alex. En effet, comment croire que, pour assurer à son héritière l’avantage d’échanger le nom de Babouin contre celui de Dieulafait d’Oudart, Babouin eût négligé de s’informer si Alex avait seulement une situation? Mademoiselle Babouin aimait. On soumit le cas à Alex. Il ignorait cette jeune fille. A Poitiers, il ne l’avait pas vue.
—Ces dames, dit-il, ne la voient pas.
Le télégramme fut expédié. On garda de l’aventure une certaine dent à Thurageau.
Thurageau s’excusa d’ailleurs, peu après, affirmant «s’être acquitté, en notaire, d’une simple mission». On en conclut que ce n’était pas pour faire parader Alex sous l’œil sensible de mademoiselle Babouin qu’il avait mandé le jeune homme à Poitiers.
Pourquoi donc l’avait-il mandé à Poitiers?
On attendit.
On attendait. On ne voulait, à aucun prix, avoir l’air d’attendre. C’est ainsi que parfois, au théâtre, le rideau baissé sur un acte de formule nouvelle, certaines personnes s’abstiennent de parler plutôt que de laisser entendre qu’elles se sont trompées, soit en croyant que la pièce est finie, soit en jugeant qu’une suite y serait nécessaire...
Plusieurs mois s’écoulèrent.
Tout à coup, madame d’Oudart s’avisa que l’on avait été peut-être bien impoli en ne répondant pas,—fût-ce par une fin de non-recevoir, mais courtoise,—à la «gentille» proposition qu’avaient faite les Lanteaulme d’adresser à M. Lhommeau une corbeille de fruits.
Alex sourit; M. Lhommeau, à l’idée seule des fruits, fut gagné par la convoitise. On fut d’avis, toutefois, qu’il était maintenant un peu tard pour agir. Écrire, à ce propos, et quand on voit précisément le mois d’août approcher, marquerait plus de goût pour les poires que de sensibilité à une gracieuse avance. Que faire? Déplorer ce qu’Alex et son grand-père voulurent bien nommer, par euphémisme, une négligence, afin de ne pas trop contrister la pauvre madame Dieulafait d’Oudart qui, l’on s’en souvenait bien, s’était opposée catégoriquement à toute réponse, par ses «non!... non!... et non!...»
Le temps coulait toujours. Il vint, le mois d’août, le mois où l’on cueille la «cuisse-madame», la «grosse musquée», la «pucelle de Saintonge».—«Cet imbécile de Jeannot», à Nouaillé, avait-il pensé à les cueillir?...
On eut, il est vrai, une diversion: Alex passa enfin sa licence. On ne le cria point sur les toits, car c’était là un fruit blet, que l’on avait manqué de cueillir à temps... N’importe! l’an prochain, Alex serait avocat. Où?
—On ne m’ôtera pas de l’idée, dit simplement madame d’Oudart, que tes assises, en Poitou, aient été pour toi, mon enfant, d’un puissant secours...
Alex ne prétendait pas le contraire.
Et sa mère laissait échapper parfois, comme un cri plaintif:
—Thurageau nous néglige...
Elle lui écrivit soudain, à propos de ses affaires, puis se mit à correspondre avec lui si fréquemment, et si hors de propos, que le malin notaire soupçonna que le vent avait tourné, rue Férou. Il écrivit, lui, une lettre enjouée, une lettre d’ami, une lettre qui rappelait le Thurageau organisateur de divertissements, le Thurageau voiturant Alex en tilbury de Poitiers à Nouaillé. Il y rapportait, entre autres choses, et comme au hasard, une conversation qu’il avait eue récemment avec M. Lanteaulme, au cours de laquelle ce monsieur, s’informant d’Alex,—dont il n’oubliait point l’argumentation habile, lors du toit effondré,—lui avait dit qu’il était regrettable que la province fût privée de «ses meilleurs sujets».
Il ne s’était pas compromis, M. Lanteaulme; il ne se compromettait guère, maître Thurageau. Madame d’Oudart se tint pour flattée des paroles de M. Lanteaulme.
Elle prit à part son fils et lui dit:
—Mon enfant, tu as en Thurageau un vieil ami et un guide. Au moment où ton avenir va franchement se décider,—il s’agit de savoir où tu seras inscrit au barreau,—je serais bien aise que tu fisses un petit tour à Poitiers: tu le verrais, lui parlerais; te voilà maintenant d’âge à juger par toi-même les arguments qu’il te présentera.
Alex, en un langage qui était encore de son âge, répondit:
—Ça colle...
Et, durant les soirs orageux du mois d’août, cette année-là comme les précédentes, madame Dieulafait d’Oudart et son vieux père espérèrent la fraîcheur, sur la petite cour de la rue Férou, quand l’Angelus répandait ses vibrations mélancoliques sur Paris, quand les séminaristes rythmaient si bien leur prière, quand mouraient un à un les bruits des petits ménages, et quand, dans le silence, enfin, résonnait l’accord du piano... Alex était en Poitou. Alex ne revenait pas du Poitou: les conseils de Thurageau, sans doute!... Il prenait son temps pour s’en imprégner. Mais la mère osait dire:
—Espérons aussi qu’il se distrait!...
Le notaire écrivait:
«... Il ne s’ennuie pas, je vous le garantis...»
Un jour, le notaire osa dire:
«On ne s’ennuie pas avec lui...»
Mais cela avait-il le sens qu’on y pouvait entendre? On épilogua fort, là-dessus, rue Férou, le soir, et au Jardin du Luxembourg, et l’on n’en put tirer aucune certitude. Madame d’Oudart écrivit au notaire:
«Holà! Thurageau, s’il vous plaît, n’allez pas laisser mon grand gamin commettre quelque sottise! Vous connaissez, j’espère, ma situation de fortune: qu’il s’amuse, fort bien! qu’on ne s’ennuie pas avec lui, passe encore! mais, de grâce, n’allez pas laisser naître au cœur de deux enfants des espérances irréalisables!...»
Thurageau répondit:
«Les espérances ne sont pas irréalisables.»
Et madame d’Oudart:
«Thurageau, c’est fou, c’est fou! Il y a une disproportion que je n’admets pas... Toute ma conduite, toutes mes idées s’opposent...»
Le diabolique notaire répliquait:
«La fortune?... mais n’avez-vous pas prouvé que vous en faisiez fi, madame et chère amie?... Le mariage riche? mais l’affaire Babouin témoigne que vous l’avez foulé aux pieds!...»
—Il a raison! dit madame Dieulafait d’Oudart.
—Le fait est..., dit M. Lhommeau.
On reçut la corbeille de fruits.
Elle contenait la «cuisse-madame», la «grosse musquée», et le «beurré d’août» même, qui ne se cueille guère qu’en septembre, plus quelques pommes de reinette.
—Ceci, dit madame d’Oudart, c’est tout à fait, tout à fait gracieux.
—Le fait est..., dit M. Lhommeau.
Alex revint du Poitou plus ravi que la fois précédente... Les conseils de Thurageau, sans doute, on allait en parler!... On lui demanda:
—Eh bien! et la jeune fille?
—La jeune fille? Elle est très bien.
—Très bien... un point, c’est tout?
—Un point, c’est tout.
On l’eût souhaité plus chaleureux ou plus expansif. Enfin! Il s’était énormément amusé et il était invité à la chasse, au mois d’octobre.
—Et ton inscription au barreau?...
—A Poitiers, Thurageau est d’avis.
—Comment!... Mais tu nous lâches?
Il était tout prêt à quitter Paris.
Alex rapportait avec lui comme une odeur de feuillages, de verveine et de fraises des quatre saisons mêlées à la framboise. Le soir de son retour, après le dîner, une grosse pluie tomba. Lorsqu’il pleuvait, l’été, d’ordinaire on laissait les fenêtres ouvertes, et l’on s’approchait, autant que possible, des gouttes lourdes, pareilles, en leur chute, à de longs fils d’argent tendus du ciel à la terre, et que colorait au passage la lumière des lampes. Elles atteignaient la cour dallée en claquant, comme des œufs d’oiseaux qu’on eût jetés du cinquième étage, et, quand une femme avait à traverser les douze mètres carrés, sous l’ondée, en s’abritant d’un parapluie ou de sa jupe, elle poussait un cri, et, à peine arrivée, racontait son expédition à haute voix... Et l’on remarquait que le piano se taisait, les soirs de pluie, ainsi que la voix qui avait coutume de chanter, comme si, par soi seul, le phénomène de la pluie d’été, qui répand une certaine torpeur, un peu de bien-être et de la mélancolie, comblait le modeste et intime goût de poésie que flatte, chez tout être humain, une note musicale, un chant...
Toute amoureuse est rêveuse, et, ce soir, le long de ces beaux fils d’argent, s’enroulèrent et cabriolèrent des rêves que madame Dieulafait d’Oudart tenait résolument prisonniers.
Elle les tenait prisonniers, car l’ivresse maternelle a des bornes; ainsi, la mère d’Alex, qui, parfois, voyait, en imagination, les lettres de faire part du mariage de son fils:—«Monsieur Lhommeau, ancien conseiller à la Cour d’appel de Poitiers, chevalier de la Légion d’honneur, madame veuve Dieulafait d’Oudart, etc...»—n’avait jamais, non jamais permis à ses yeux, de lire, fût-ce en un songe, sur ce vélin, le nom de mademoiselle de Quatrespée. Elle le lut. Elle le lut sur de blanches feuilles de vélin fabriqué à Angoulême, peut-être, et par Babouin,—ô ironie!—sur de blanches feuilles de vélin qu’un ange charmant, descendu malgré la pluie, avec le son des cloches, lui présentait avec des façons d’une grâce accomplie, en lui adressant un petit discours, mais d’une voix si douce qu’on l’entendait mal, et qui toutefois se terminait par ces mots: «parce que vous avez beaucoup aimé!...»
Ces mots, quand elle les entendit, lui parurent tellement vrais et si dignes de la justice divine qu’elle s’attendrit et pleura, en ayant l’air de regarder tomber la pluie. De ce moment, elle ne douta plus qu’elle n’eût mérité, en effet, par son immense amour, que son fils épousât une demoiselle de Quatrespée. Et elle pensa à l’allée du potager de Nouaillé, bordée par le double cordon de pommiers nains, et où, de tout temps, elle ne savait pourquoi, elle avait désiré voir son fils se promener au bras d’une jeune fille très distinguée, riche si possible, et de famille excellente...
Il n’était pas encore permis de parler de cela, assurément; mais son trouble joyeux éclata et fut apparent, en ce qu’elle s’apitoya sur le sort de cette pauvre Nathalie Lepoiroux, exilée à Yvernaucourt (Ardennes), voire sur le sort de madame Chef-Boutonne, qu’à tort ou à raison, en toute franchise, elle plaignait, à cause de sa fille qui ne se conduisait pas bien, et à cause de son fils, un crétin.
Compatir au sort de ses deux rivales fut désormais pour elle une manière discrète, inconsciente, sincère, de chanter, par anticipation, son personnel cantique d’allégresse.
LV
Il arriva, un soir, rue Férou,—non pas portée par un ange,—une de ces larges et blanches enveloppes qui contiennent l’annonce d’un mariage. Elle était adressée à Alex; il l’ouvrit négligemment.
—Qui est-ce qui se marie? lui demanda sa mère.
—Personne, dit-il; une jeune fille que j’ai connue au cours de danse... Tu veux savoir son nom?... Allons, tiens: «Madame veuve Proupa a l’honneur, etc... de sa fille Raymonde...»
—Et qui épouse cette Raymonde?
—Tu la connais?... Tu t’intéresses à elle?...
—Je ne la connais pas, mais je la plains.
—Cette idée!...
—D’abord, pourquoi t’envoie-t-elle une lettre de faire part?...
—Je te dis, maman: j’ai dansé avec elle.
—Bon, bon! C’est encore une malheureuse... Enfin, qui épouse-t-elle?
—Un monsieur. Un monsieur Blaisois, Jules Blaisois... Connais pas.
—Je serais curieuse de savoir si on épouse un monsieur Jules Blaisois...—Jules!... et Blaisois!...—par amour!...
—Enfin, maman!...
Il y avait un peu plus d’un an qu’Alex avait rompu toutes relations avec Raymonde. Un an passe, et tant de choses sont changées! Qui eût dit que Raymonde, la sinistre Raymonde aux noirs projets, Raymonde, l’amante éperdue d’Alex,—et qui aurait pu jadis épouser un monsieur de Bérébère,—au bout d’un an épouserait un monsieur Jules Blaisois?... Mais qui sait quelles péripéties, parfois plus tristes que «le réchaud ou la Seine», conduisent une infortunée au mariage,—au mariage avec Jules Blaisois?...
Un fat eût voulu savoir l’histoire réelle de Raymonde; Alex préféra penser qu’elle l’avait promptement oublié.
Et, fort de l’exemple de Raymonde, ce fut d’un cœur léger qu’il aborda, un jour, avec Louise, le grave sujet de la rupture.
Depuis longtemps, Louise écoutait sans mot dire les récits de ses voyages à Poitiers. Elle les accueillait, même, en souriant de sa grande bouche; à peine Alex remarqua-t-il, une fois ou deux, qu’elle continuait de sourire alors qu’il n’y avait pas lieu de le faire, ou bien qu’elle souriait tout à coup et mal à propos. Elle s’excusait, en prétendant qu’elle était un peu «toc-toc...» Elle était plus jolie et plus amusante, en vérité, avec son air un peu «toc-toc...»
Il lui narrait les parties de tennis, les dîners, les matinées dansantes; il énumérait les chevaux dans l’écurie de Nouaillé; il décrivait le jardin peigné par les trois jardiniers... Pourquoi raconta-il l’épisode de la corbeille de fruits envoyée à son grand-père Lhommeau? parce qu’il éprouvait un impérieux besoin de parler de Poitiers, de Nouaillé et de ses habitants, comme on parle de ce qui vous tient le plus au cœur. Et il s’ouvrait à demi à sa maîtresse, faute de pouvoir se confier à ses amis, à présent dispersés, et aussi parce que Louise l’écoutait trop complaisamment, et l’encourageait même de son trop fréquent sourire.
Une bonne fois, de but en blanc, il lui dit qu’il allait s’installer à Poitiers.—C’était au café Voltaire. Louise, la voilette relevée sur le nez, prenait sa grenadine. Elle posa son verre, mais d’une façon si maladroite que c’était à croire qu’elle ne voyait point ce qu’elle faisait, car sa main heurta le petit ballon de vermouth dont le contenu se répandit. On s’écarta; le garçon accourut, épongea, essuya. Louise put rire de toute sa bouche; il y avait de quoi: elle n’avait, de sa mémoire, commis pareille maladresse. Et l’on parla de l’incident du vermouth, point du départ d’Alex.
Aucune liaison d’amants n’avait été plus agréable et plus tendre. Ils se voyaient, depuis cinq ans, presque tous les jours. Alex avait pu, une fois, éprouver quelque inquiétude par l’absence de Louise, mais par sa présence jamais le plus petit déplaisir. S’il regrettait quelque chose de Paris, c’était bien Louise. Il la regrettait plus qu’il ne le pensait même; en tout cas, beaucoup plus qu’il ne saurait le lui dire... Et Louise, est-ce qu’elle le regrettait? Elle ne disait rien; elle avait l’air de rire... Et Alex se sentait tout à coup peiné de ce que la séparation allât s’accomplir sans qu’on eût fait à l’événement l’honneur d’une petite scène. Il eut un bon mouvement: il décida, à cause de Louise, de reculer d’un ou deux jours son départ.
Il lui dit, sur la place de l’Odéon, en la serrant contre lui, sous le prétexte de la garer d’une voiture:
—Écoute!... non... il faut nous revoir encore une fois.
Louise parla du fiacre qui avait failli l’écraser.
Il la conduisit un bout de chemin, et il commençait à s’inquiéter parce qu’il se pouvait, si Louise n’était pas insensible, qu’elle eût un de ces chagrins tout à fait sérieux, qui sont glacés. Mais, depuis qu’il la connaissait, à aucun moment Louise n’avait laissé supposer qu’elle pût éprouver du chagrin. D’ailleurs, ils se quittèrent en se disant:
—A demain!...
Ils se quittèrent, rue de Médicis, proche de la grille du Luxembourg. Les oiseaux piaillaient dans les arbres jaunis. Alex, en s’éloignant, se retourna pour voir Louise encore une fois, quoiqu’il la dût revoir le lendemain. Mais Louise ne se retourna pas. Elle avait adopté déjà son pas d’automate, et ses beaux cheveux blonds, par le miracle ordinaire, semblaient diminuer de volume et d’attrait. Pourtant, vers la hauteur du boulevard Saint-Michel, un étudiant, lui emboîtant le pas, lui conta une galanterie; mais, tout à coup, sentant en ce petit être quelque chose de si étranger aux préoccupations qu’il lui témoignait, il la salua très poliment, et s’excusa:
—Oh! pardon, madame!...
Ce fut ce jeune homme qui la releva, cent mètres plus loin, sous les sabots des chevaux du tramway de Montrouge, car il ne l’avait pas perdue de vue.
On put la transporter chez ses parents: en ouvrant son corsage, dans la pharmacie, on avait trouvé sur un papier plié son adresse, en belle et lisible écriture. L’acte suprême de Louise était prémédité depuis quelque temps, probablement: Louise avait ses répugnances; elle ne voulait surtout pas que son corps allât à la Morgue.
Ce fut un petit incident de quartier.
LVI
Il se trouva même très à propos que Louise ne pût venir le lendemain au rendez-vous, car Alex n’y fût point allé: ce jour-là tombèrent inopinément, rue Férou, MM. Lanteaulme, père et fils, et la jeune femme de celui-ci;—point de jeune fille, il est vrai.—Ils venaient faire visite, simplement, et causèrent du lien qui unissait les deux familles: à savoir, le sang versé sur le sol africain et par le général marquis de Quatrespée et par l’héroïque commandant Dieulafait d’Oudart. C’était un beau sujet, qui éveilla nombre d’idées, et celles qu’on exprima semblaient n’avoir pour but que de laisser deviner celles qu’on taisait.
Mais on soupçonna l’intention qu’avaient ces messieurs de ne point renouveler le bail. Madame d’Oudart allait s’en effrayer: ces messieurs levèrent ensemble quatre doigts gantés.
—Tout s’arrangera au mieux des intérêts communs, dirent-ils, avec une entière assurance.
Qu’entendaient-ils par là?...
Loin de quitter le pays, ils y faisaient bâtir, aux environs de Nouaillé. Ils nommèrent la propriété récemment acquise. Ils se plaisaient extrêmement en Poitou.
Ils témoignaient la plus grande confiance dans les capacités d’Alex, car Thurageau certifiait à tout venant qu’Alex avait le plus bel avenir. Comme homme du monde, le jeune «maître» était assuré de tous les succès. Le grand-papa et la maman, on l’espérait bien, voudraient être témoins, «au pays même», d’une carrière qui s’annonçait si bien...
Et la maman et le grand-papa ouvrirent les mains et les tinrent écartées du corps, inclinèrent la tête un peu sur une épaule, avec cet air d’être résignés à tout, jusqu’au martyre, comme les bons saints dans leur niche, à qui Dieu offre le Paradis, et qui semblent dire: «Seigneur, qu’il soit fait selon votre parole!» alors qu’ils sont, au fond, bien contents...
Et le Paradis, en effet, fut ouvert au grand-papa et à la maman. Il leur fut ouvert plus tard,—chaque chose vient en son temps. Le Paradis leur fut ouvert sous les apparences d’un Nouaillé luisant, peigné, brossé, tiré à quatre épingles, d’un Nouaillé dépourvu d’un brin d’herbe et garni de fleurs alignées comme les pioupious à la revue; d’un Nouaillé sillonné de voitures, peuplé de domestiques, retentissant de cloches, de gongs, de sonneries électriques, d’aboiements de meutes, et tout grouillant d’un monde inconnu d’eux. Ils crurent rêver: était-ce songe ou cauchemar?... Revoyaient-ils bien là leur Nouaillé agreste, familial et simple?
Madame d’Oudart se rappela les paroles prononcées autrefois par son notaire: «Fiez-vous donc au coup de baguette que votre fils a reçu en naissant...» Alex avait de la chance. Mais tant de chance est-il un bien? Le Paradis, c’est trop beau...
Il fallait avouer, en tout cas, que la jeune mademoiselle de Quatrespée était délicieuse et tout à fait éprise d’Alex. Madame d’Oudart eût souhaité la voir se promener au bras de son fils, le long du cordon de pommiers nains, au fond du potager, un beau soir. Mais elle n’en eut pas une fois le loisir. Nul ne descendait plus au potager: tous ces gens-là avaient bien trop à faire à se déplacer, à manger la poussière des routes, à se visiter, à s’inviter, à projeter des divertissements pour demain. Et, chaque jour, l’heure exquise passait, là-bas, au delà du parc, entre les artichauts, les couches à melons, le thym, le romarin, les fruits mûrs et les ondées de l’arrosage, sans qu’aucun des hôtes du moderne Nouaillé la vît, l’exquise, la solitaire, la divine heure du soir: chacun s’habillait pour dîner.
A la personne de M. Lhommeau fut attaché, par une attention spéciale, un jardinier-chef qui ne lui fit pas grâce d’une promenade au jardin sans lui parler si savamment que le vieillard eut préféré «cet imbécile de Jeannot...»
Et, lorsque le moment fut venu d’envoyer les lettres de faire part, madame Dieulafait d’Oudart, au milieu d’un bonheur si splendide qu’elle ne l’eut seulement pas osé souhaiter, se recueillit et se demanda quelle attitude il convenait qu’elle adoptât envers madame Chef-Boutonne, avec qui les relations étaient fort refroidies, et madame Lepoiroux, l’ingrate d’Yvernaucourt.
Elle s’avisa que leur adresser, comme à toutes ses connaissances, le vélin d’Angoulême: «Monsieur Lhommeau, ancien conseiller à la Cour, etc... madame veuve Dieulafait d’Oudart, ont l’honneur, etc... avec mademoiselle Hélène de Quatrespée»,—c’était bien, mais un peu sec, et frisant l’impertinence; et qu’il serait plus digne qu’oubliant toute rancune, elle écrivît à ses deux anciennes amies, de sa main, et ajoutât au nom de la jeune fille ce qu’une lettre officielle n’eût pu contenir: quelque chose comme le chiffre de la dot, par exemple, ou, tout bonnement, mon Dieu! ceci: «arrière-petite-fille du général marquis de Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly...»
A ce témoignage d’un souvenir toujours vif madame Lepoiroux, qui grondait sourdement à Yvernaucourt, ne répondit rien. Mais madame Chef-Boutonne eut un cri de mère. A la suite de félicitations exagérées, ne pouvant, quant à elle, rien annoncer, momentanément, de magnifique de son Paul, petit employé de ministère, elle croyait répondre du tac au tac en apprenant à la mère d’Alex, avec une joie sincère, et des soupirs, et des atermoiements, que l’on avait découvert à son cher Paul un don naturel, et qui promettait d’agréables soirées à leurs amis: «une fort jolie voix de baryton ténorisant!...»
Madame Dieulafait d’Oudart tendit à son vieux père la riposte de la rue de Varenne à Nouaillé:
—Lisez donc, dit-elle; c’est comique!
FIN
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IMP. CHOGNARD.—ENGHIEN-LES-BAINS.—7971-7-18