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Le Blé qui lève

Chapter 12: V
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About This Book

The narrative follows a young heir who must reconcile personal attachment to ancestral woods with his father's orders and the commercial pressures to fell trees. Encounters with woodcutters and local labor reveal class tensions, rural customs, and conflicting loyalties as seasonal work and estate management unfold across detailed landscape scenes. Interwoven episodes alternate observation of nature, social confrontation, and interior reflection, exploring themes of stewardship, generational responsibility, and the slow erosion of traditional rural life while portraying everyday tasks, moral dilemmas, and the rhythms of countryside community.

Le général frappa de la main gauche une liasse de papiers.

—Voici mes comptes. Il en résulte que je suis aux trois quarts ruiné... Ne t'écrie pas! Ne lève pas les bras!... C'est un fait... J'ai eu ma part dans ce résultat. Je vais te dire quelle elle est... Tu supposerais mille choses, si je ne m'accusais pas.

—Non: cela suffit.

—Tu supposerais le jeu? Tu aurais tort. J'ai payé, çà et là, des dettes de lieutenant, ou de sous-officier, mais je ne joue pas. Le jeu ne compte pas dans ma vie. Les femmes? très peu.

—Je vous en prie! Je ne vous demande pas de confidences!

—Je te les offre. Ah! mon cher, nous nous expliquons à fond, une fois, et je dis tout... Quelle a été ma grosse dépense personnelle? Je puis répondre: service du roi, ou de la patrie, c'est la même chose; table de colonel; chasses de colonel; réceptions de général; appui discret donné à des ménages d'officiers pauvres, le métier, la carrière, la charge. Prodigue dans l'emploi; c'est une tradition chez les Meximieu. Ils s'y ruinent.

—Ils en meurent.

—Non. Il me reste ma solde, et quelques rentes, juste de quoi vivre.

—Et à moi, que me reste-t-il? A solliciter une place d'assureur, n'est-ce pas? Avec vos relations et mon nom, je réussirai peut-être. «Le comte Michel de Meximieu, sous-inspecteur d'assurances.» Cela fera très bien, n'est-ce pas? Je ne puis pas m'empêcher de vous juger, mon père! M'avoir laissé me préparer à un métier, m'avoir fait entrevoir que Fonteneilles était mon bien et ma vie, et, après cinq ans d'effort, tout briser, subitement, c'est une faute, et une faute cruelle.

—Elle l'est pour moi, tout d'abord. Et puis, c'est vite dit, une faute. Un malheur serait plus vrai. Je ne trouve pas que ma conscience soit engagée.

—Moi, si.

—Toujours le même! Tu exagères les commandements de Dieu, mon ami. Il y en a assez de huit.

—Dix, mon père.

—C'est possible. Aucun ne défend de vendre ses terres. D'ailleurs, Jacquemin m'a promis le secret le plus absolu, même vis-à-vis de sa fille; et nous sommes convenus que je puis reprendre ma parole jusqu'à la fin de l'année, lui restant engagé, en tout cas, si je le veux. Est-ce qu'on sait? Il peut m'arriver, d'ici la fin de l'année...

—Il n'arrivera rien, que des créanciers. Et je vous demande encore: dans cette ruine, qu'est-ce que vous faites de moi? J'ai vingt-six ans. Je suis agriculteur. Que me proposez-vous?

—Une seule chose: venir habiter avec ta mère et moi.

—A Paris?

—Sans doute.

—Pour n'y rien faire? Merci. J'ai l'habitude de travailler. Je n'accepte pas. Je ne puis pas accepter.

M. de Meximieu avait laissé tomber son monocle. Il était ému, gêné, humilié secrètement. Du bout des doigts, il effaça la buée qui s'était amassée sur la vitre de la fenêtre, et regarda du côté de l'avenue, comme si une voiture arrivait. Mais la solitude était complète. L'ombre confondait les prairies, les champs, les limites, et il n'y avait plus que deux royaumes, où elle régnait inégalement, la terre toute soumise à son pouvoir, et le ciel où un peu de lumière la combattait encore. Il dit sans se détourner, d'une voix dont l'orgueil faiblissait:

—Que veux-tu, je n'ai pas mieux à t'offrir, en ce moment. Le plus dur, dans les ruines, c'est d'être obligé de les avouer. Je l'ai fait deux fois aujourd'hui.

Pendant plusieurs minutes, M. de Meximieu et Michel demeurèrent silencieux. Ils songeaient. Les projets s'édifiaient et s'écroulaient l'un après l'autre; le tumulte des pensées, des reproches, des questions inutiles, des plaintes désespérées, continuait dans les âmes le dialogue rompu. Les larmes, dont c'était l'heure de venir, après la colère et après l'ironie, commençaient à monter du fond de ces cœurs violents. Mais il ne fallait pas qu'elles fussent même devinées. Tout le passé le défendait. Le fauteuil de Michel remua dans les ténèbres. Le général crut que son fils allait discuter de nouveau. Il n'en fut rien Michel s'était levé. Il demanda, d'une voix calmée, presque sa voix habituelle:

—Croyez-vous que ma mère consentirait à vivre ici? Vous n'avez plus que deux ans avant la retraite... Nous garderions le château et un peu de terre...

Trois mots furent la réponse de M. de Meximieu:

—Mon pauvre ami!

Un des deux hommes sortit du fumoir. On ne le retint pas. L'autre resta devant la table de travail, mais il oublia, jusqu'à l'heure du dîner, de faire apporter une lampe.

A sept heures, le valet de chambre vint prévenir que le dîner était servi, et que M. le comte, souffrant, ne descendrait pas.

Le lendemain, dès le matin, le général regagnait Paris.


V

LE RECOURS EN GRACE

Michel avait, dans la nuit même, écrit à sa mère une longue lettre, qui commençait par des cris de douleur, et qui, à mesure que la forte écriture couvrait les feuilles de papier, s'attendrissait, devenait suppliante, et laissait même percer l'espoir. Il l'avait relue, et avait ajouté ce post-scriptum: «Ne me répondez pas, réfléchissez à tout ce que je viens de dire; j'irai, dans quelques jours, vous embrasser, vous demander la réponse, vous remercier.»

Pendant la première semaine d'avril, l'espérance ne cessa de grandir. Elle suivait Michel à travers les champs. Car il fallait courir d'un bout du domaine à l'autre. On labourait des jachères; on semait le maïs, le trèfle, le sainfoin; on commençait à couper, sur la hauteur, le long de la route de Fonteneilles, les premiers arpents de seigle vert; près des étangs de Vaux, on roulait une prairie nouvelle, et partout, dans les herbages anciens, il fallait veiller au débit des fossés, des canaux, des rigoles, que le printemps gonflait d'eau vive, et dont les bords s'empanachaient déjà, dans le soleil, de touffes de menthe, de pimprenelle et de ciguë. La sève débordait; la terre s'ouvrait; les chiens hurlaient la nuit, au passage des bêtes toutes levées dans les bois; le Grollier avait pris un chapeau de paille; on avait aperçu, dans une chenevière, Gilbert Cloquet à moitié valide, reprenant goût au travail et bêchant d'une seule main; les filles qui gardaient les vaches, quand elles répondaient au bonjour lancé par-dessus les traces, avaient une étoile dans les yeux. Comment ne pas espérer? «Si je puis décider ma mère, quand elle aura dit oui, à passer trois jours à Fonteneilles, elle sera émerveillée. Elle est artiste! Et surtout elle est bonne; elle aura pitié de moi, et du domaine qui est à nous depuis plus de trois siècles, et des habitants de Fonteneilles, qui ne sont pas parfaits, mais qui vaudraient moins si nous n'étions pas là. Je lui donnerai un délai, si elle le veut, pour quitter Paris et venir s'installer ici: le milieu de l'été, le milieu de l'automne... Elle viendra!...»

Le 9 avril, qui était le lundi saint, Michel partait pour Paris. Dans le filet du compartiment, en face de lui, il emportait une valise, le carton où dormait le chapeau de soie inconnu à Fonteneilles, et un grand plan, roulé et enveloppé, du domaine, «pour discuter et expliquer les choses, s'il y a besoin». Il se réjouissait toujours, et des semaines à l'avance, de ces excursions à Paris, trois ou quatre fois par an. Mais cette fois, au plaisir de retrouver des relations agréables, des amis d'enfance, et toute une élégance de vie qu'il aimait depuis bien plus longtemps, se mêlait une émotion qui le tint éveillé et frémissant tout le long de la route. A la gare de Lyon, il sauta dans un taximètre, et dit au cocher: «Allez bon train; je suis attendu.» Il n'était pas attendu; il n'avait pas écrit de nouveau; il doutait que sa mère fût à la maison à trois heures et demie de l'après-midi.

Elle était chez elle. A peine entré dans l'appartement de l'avenue Kléber, il entendit une voix connue, une voix fine qui disait:

—Mais, je le crois bien! Comment, c'est lui?... Michel?

Trois secondes après, une porte s'ouvrait; madame de Meximieu accourait au-devant du voyageur, attirait à elle la grosse tête qu'elle avait prise à deux mains, et l'embrassait, et la réembrassait.

—Bonjour, mon adoré! Ah! que je suis contente de te revoir! Depuis Noël, songe donc! Ton père n'est pas rentré... Mais il sera ici à sept heures... Nous dînons en ville... Que je suis heureuse de t'avoir!... Viens dans ma chambre...

Elle le prit par la main; elle l'entraîna dans la chambre tendue d'étoffe crème à bouquets Pompadour, et claire de toute la lumière de l'avenue.

—Tu as bonne mine!... Le voyage ne t'a pas fatigué?... Non. Alors, tu peux veiller ce soir? Sais-tu ce qu'il faut faire? je vais donner un coup de téléphone et prévenir les Virlet que je t'amène: ce sont des amis intimes que tu ne connais pas... Ils seront enchantés... C'est dit, n'est-ce pas?

Il s'était assis à côté d'elle; il la laissait parler; il trouvait doux qu'on s'occupât de lui. Et il la voyait avec tant de plaisir, animée, gaie, si jeune encore...

Ce ne fut qu'au bout d'une demi-heure qu'il demanda presque sans trembler, comme une chose dont l'heure est venue et sonne dans le premier silence:

—Et ma grande question, y avez-vous songé?

Madame de Meximieu leva la main et l'agita, comme pour effaroucher les mots qui passaient, et les disperser.

—N'en parlons pas à présent. Comme toutes les choses sérieuses, il faut traiter celle-là le plus tard possible... Oui, j'y ai songé. Ton père m'a raconté votre... entretien. Puis, il m'a laissée libre de faire ce que je voudrais.

—Tant mieux!

—Ne dis pas «tant mieux», mon petit. Je ne sais pas... Cela dépend un peu de toi.

—De moi?

Elle eut un sourire maternel.

—Oui, je t'expliquerai. J'ai peut-être trouvé quelque chose. Ne me fais pas parler à présent. Je te donne rendez-vous... Quand pars-tu?

—Après-demain soir.

—Eh bien! après-demain à trois heures. Cela va?

Elle l'embrassa encore, et ils se séparèrent.

Le soir, Michel dîna chez les Virlet, avec M. de Meximieu qui ne manifesta aucun ressentiment des scènes violentes de Fonteneilles; avec sa mère, qui se montrait, pour son fils, plus tendre, plus prévenante encore qu'autrefois. Le mardi, il fit des courses et des visites. Le mercredi matin il se rendit à la Villette, et passa plusieurs heures à voir les arrivages de bœufs, et à causer avec des éleveurs et des marchands qu'il savait devoir rencontrer là. Il fallait s'informer de l'état du marché, en France et en Belgique; acheter quelques bêtes; renouer des relations commerciales qui seraient utiles, si on gardait Fonteneilles; être, jusqu'au bout, de sa profession, et préparer l'avenir, le sien ou celui d'un autre. Assez tard, il déjeuna au restaurant Dagorno, rue d'Allemagne, où se réunissent les propriétaires, les gros fermiers, les marchands de la vallée d'Auge et de plusieurs provinces de France. Puis, comme il n'était que deux heures quand il se retrouva devant les magasins du Printemps, il résolut de faire à pied la dernière partie du trajet.

Dès qu'il fut seul dans la foule, et qu'il commença de marcher vers le quartier de l'Étoile, l'inquiétude, à grand'peine écartée jusque-là, le ressaisit... Dans quelques minutes, c'était sa vie qui serait décidée. Toutes sortes de pressentiments sombres l'enveloppèrent et l'accablèrent. Il n'aurait pas pu expliquer pourquoi. Il se débattait contre eux. Il tâchait de se rappeler des mots de sa mère, des regards, des attentions, et de prévoir ce qu'elle avait décidé. Misérable jeu! Volonté d'illusion! Il le sentait bien. Et alors, il se répétait à lui-même, comme l'unique argument sans réplique: «Elle est bonne, heureusement, très bonne.»

Madame de Meximieu n'était pas, en effet, sans bonté. Ses amies mêmes disaient: «Marguerite a beaucoup de cœur, au fond.» Et elles citaient des visites qu'elle leur avait faites, dans les occasions douloureuses; elles rappelaient d'elle des mots bien dits, faits pour avoir une fortune dans les cœurs tristes, et dans le monde; elles racontaient l'histoire d'un cocher de fiacre, tombé de son siège dans la rue, l'hiver, pauvre diable d'alcoolique, frappé d'une attaque d'apoplexie, et que madame de Meximieu,—la cliente qui se trouvait dans le fiacre,—avait aidé à relever, avait fait transporter à la plus prochaine pharmacie, et avait soigné elle-même, «oui, ma chère, elle-même, pendant une heure et demie! Le pharmacien,—qu'elle a payé,—déclarait qu'il ne tolérerait ni plus de frictions, ni plus de sinapismes, et que le transfert à l'hôpital s'imposait. Sans cela, elle eût continué, elle me l'a dit». On aurait pu prouver par d'autres traits la bonté de madame de Meximieu. Malheureusement, elle la dépensait en dehors de sa famille, par accès et, comme l'argent, de la façon la moins judicieuse. C'était la tête qui manquait plutôt, l'habitude de se servir des mots pour exprimer une idée juste, de son esprit pour réfléchir, de son habitude du monde pour observer autre chose que les signes de grossesse chez les jeunes femmes et d'anémie cérébrale chez les vieilles. Madame de Meximieu portait, à quarante-huit ans, la peine de son éducation première, qui avait été ce qu'on appelle toute mondaine, c'est-à-dire cruellement vide. Elle avait toujours ignoré ce que c'était qu'un chez soi; elle avait dissipé sa vie, son temps, ses affections, ses préoccupations, et son argent, sans retrouver nulle part la trace de ce qu'elle avait donné. Dès le début de son mariage, si son mari avait su la juger moins sévèrement, l'aimer moins légèrement, et en vérité la comprendre mieux, il eût pu refaire l'éducation de cette jeune femme. A présent, c'était presque une vieille femme, en qui était morte déjà la faculté de comprendre plusieurs choses. Le plaisir, les distractions, les nouvelles, le bruit avaient pris sur elle une influence et, dans sa vie, une importance de premier ordre. Elle souffrait réellement dès qu'elle habitait trois semaines en dehors de Paris; elle n'avait aucun jugement personnel, sur aucune chose; elle possédait seulement, dans sa mémoire, une collection mal étiquetée et incomplète de jugements d'autrui, très variés d'origine, presque tous anonymes, souvenirs de lectures faciles ou de causeries, fragments de confidences ou de conférences, et qui ne l'avaient pas instruite, pas même renseignée, mais qu'elle amenait, plaçait, encadrait avec un art naturel, et qui faisaient dire, presque partout: «Elle est supérieurement intelligente.» Elle l'était passablement. Prudente en histoire, réservée dans l'abstrait, bâillant à la politique, elle parlait volontiers de tout autre chose. Sa voix était musicale et savante. Elle tenait l'esprit au chaud et le berçait. Quelquefois, et sans qu'elle le voulût, madame de Meximieu entrevoyait l'indigence de son cœur, de sa vie, de son passé, de son avenir, et elle s'effarait. Tout à coup, à l'occasion d'une histoire d'amour ou de mort, elle s'apitoyait sur elle-même. Des larmes jaillissaient de ses yeux, abondantes et vaines, et elle sentait qu'elle aurait pu les verser utilement. Ce qu'elle aurait pu être lui apparaissait vaguement, mais assez pour qu'elle souffrît. Son effroi de la solitude lui venait de l'expérience de ces retours cruels. Elle avait peur de la vieillesse prochaine, de ne plus être distraite, de ne plus pouvoir «sortir», de se trouver face à face avec elle-même, et bientôt avec la mort. Elle aurait cru vivre, et tout serait fini.

Michel connaissait mal sa mère. Il s'était fait un roman de cette existence qu'il avait côtoyée. Il en remplissait les vides, il en expliquait le mystère avec son cœur d'enfant. Des mots de tendresse passionnée, des plaintes furtives, des larmes au départ: et il avait imaginé une mère exquise, maladive, obligée de vivre à Paris, mais qui souffrait vraiment de l'absence de son fils. On ne l'eût pas étonné, si on lui avait dit, tout à coup, que madame de Meximieu dépensait beaucoup d'argent et beaucoup d'heures en œuvres de charité; il comprenait qu'elle fût fêtée; il avait toujours rêvé de l'appeler à Fonteneilles, plus tard, quand le château serait restauré; il allait même plus loin dans le rêve, et il songeait parfois: «Quelle amie elle serait, et quelle aide, et quelle mère, si un jour une jeune femme venait habiter avec nous!» Il les voyait, les deux chères images féminines, côte à côte dans l'avenue, à l'heure où le jour tombant se prête aux confidences, et rend plus molles les silhouettes sur le vert profond des chênaies. Sa mère lui apparaissait plus nettement que l'autre. Il la trouvait jolie incomparablement. Pour lui, elle ne vieillissait pas. Au fond de ses yeux, le portrait de sa mère, c'était celui qu'il avait vu, toute sa jeunesse, dans la petit salon de l'avenue Kléber, le pastel de Dubufe pendu au bout d'un cordon rouge, et que le vent de la porte faisait remuer.

La marquise de Meximieu avait, d'ailleurs, ces traits réguliers et menus, et ce teint des blondes rousses, qui prolongent quelque temps le crépuscule de la jeunesse. Mais la cinquantaine avait sonné, et rien ne lui résiste. L'âge était inscrit dans la chair, qui se corrompt sous la peau encore belle. En revoyant sa mère après des mois d'absence, Michel avait eu cette impression, si commune et si cruelle: «Elle a vieilli!» Point de ruine brutale, mais des paupières alourdies, des rides très fines, presque jolies, allongeant les yeux; un peu d'empâtement au bas des joues, et on ne sait quels reflets livides qui glissaient par moments sous la nacre admirable des épaules et du cou. Trois jours avaient suffi pour qu'il ne remarquât plus cet amoindrissement de la beauté de sa mère. Il eut même une surprise, un moment de joie épanouie lorsque, en revenant de la Villette, à trois heures, à l'heure exacte du rendez-vous, il trouva, dans l'antichambre, madame de Meximieu en costume de visites, le chapeau à aigrettes sur la tête, la voilette nouée, le collet de zibeline entr'ouvert et laissant voir le collier d'or auquel pendait un médaillon d'émeraudes et de perles. Elle avait trente ans ainsi: l'âge du portrait.

—Vous rentrez, maman?

—Non, mon chéri, je vais sortir, mais je t'attendais, puisque c'est convenu; j'ai encore une minute... Viens dans le petit salon...

Il suivit, mécontent, et s'assit près de la cheminée blanche, tournant le dos à la lumière. Madame de Meximieu s'assit de l'autre côté. Elle sourit, et l'on eût dit que c'était à sa robe de crêpe de Chine, toute neuve, qui tombait bien.

—Figure-toi que j'avais oublié; l'invitation était pourtant piquée au coin de ma glace: j'ai une matinée chez madame de Gréchelles. La pauvre femme est si malheureuse: elle a perdu sa fille unique il y a trois ans, et elle est si reconnaissante qu'on aille la voir! Elle se console en faisant faire, chez elle, un peu de littérature et de musique. Seulement, tu comprends, comme nous sommes au mercredi saint, ce sera tout à fait dans l'intimité... Pourquoi ne viendrais-tu pas? Il faut absolument que tu partes ce soir?

—Absolument. Et je comptais que nous aurions le temps de causer; j'espérais passer les dernières heures avec vous...

—Mais je t'explique, mon pauvre enfant...: c'est impossible...

Elle allongea son bras ganté et caressa la main de son fils.

—Ne te fâche pas; dis-moi tout; je parle d'une minute, j'en ai dix à t'offrir, mais pas plus.

—Il aurait fallu une demi-journée!

—Pourquoi mon Dieu?

—Pour vous raconter ma vie que vous ne connaissez pas.

—C'est une phrase que j'ai entendue au Gymnase, mon petit.

—Ce n'est pas là que je l'ai prise, croyez-moi.

Il fit un effort pour rompre sa pensée, et la ride se creusa entre les sourcils.

—Soit, je vais droit à la conclusion. Mon père, comme vous le savez, m'a annoncé que nous allions à la ruine...

—Est-ce qu'il m'a accusée, par hasard?

Michel eut un geste vague. Elle y vit une dénégation.

—Tant mieux; car l'injustice eût été trop criante! Ton père n'a jamais connu la valeur de l'argent... Il a dépensé toute sa vie plus qu'il n'avait. Et tu comprends que ce n'est pas à moi de le lui reprocher! Je suis dans une situation délicate: il m'a épousée presque sans dot, et la fortune qu'il a dissipée, en somme, il en était le maître.

—Mère, je ne juge pas entre vous: je demande au contraire qu'on me juge. Écoutez-moi bien, comprenez-moi. S'il y a quelqu'un qui soit sans responsabilité dans ces dépenses excessives, vous avouerez que c'est moi. Eh bien! je suis attaché à Fonteneilles par toutes sortes de liens; c'est notre terre patrimoniale; je vous supplie de la sauver en y revenant.

—Pour toujours?

—Sans doute, puisque mon père m'a dit que nous ne pouvions plus avoir qu'un seul loyer.

—La campagne pour toujours! Mais, mon ami!...

Madame de Meximieu s'était reculée dans son fauteuil, effarée, comprenant à peine qu'une proposition pareille pût lui être faite. Son fils attendait, frémissant, des mots plus nets. Elle se ressaisit. D'un geste féminin, qui respectait l'étoffe, elle toucha son corsage, la broderie de la manche, la jupe de crêpe de Chine. Sa tête suivait le geste, d'un mouvement jeune...

—Voyons, Michel, est-ce que j'ai l'air d'une bergère?

—Oh! non!

—Alors tu ne veux pas me condamner à vivre dans les bois!

—Il s'agit bien d'une condamnation, en effet: vivre avec moi, avec mon père, utilement et simplement!

—Je le souhaiterais, mon ami: je ne désirerais que cela!

—Faites-le donc!

—Mais ma santé exige tant de soins!

Michel riposta vivement:

—Mais vous n'avez besoin que de repos, et de retraite, ma mère!

—Encore faut-il parler d'une retraite possible, mon ami!... Qu'est-ce que nous ferions, là-bas, sans habitudes, sans relations?

—Sans distractions, n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez dire?

—Eh bien! oui, si tu le veux: je ne puis pas m'en passer.

—Sans matinées de littérature et de musique, sans soirées, sans comédies, sans bavardage et sans auto? Qu'est-ce que nous ferions, si nous pouvions servir à quelque chose? Si nous économisions, au lieu de nous ruiner? Si nous nous faisions aimer? Si nous pensions à d'autres qu'à nous-mêmes? En effet, la question est angoissante, je le comprends!

—Tu es dur, Michel, très dur... Comme ton père... Tu lui ressembles. Je ne l'aurais pas cru... Et tu me fais beaucoup de peine.

Elle pleurait. De grosses larmes perlaient au bord de ses yeux, et pour les empêcher de couler et de mouiller la voilette, elle les épongeait à petit coups, le visage tourné vers le feu mourant. Le bout de la bottine frappait les chenets.

... Oui, tu es dur... Tu ne penses qu'à toi.

—Et vous, ma mère, à qui pensez-vous donc? Vous ne voyez donc pas que, de nous trois, le plus jeune, c'est moi; que le seul avenir à ménager, c'est le mien? Je ne suis pas dur en vous le rappelant. Vous voulez me ramener ici, où je serai désœuvré. Vous m'avez laissé me préparer à une carrière, puis y entrer, puis l'aimer, et maintenant vous la brisez... Ah! non, le plus cruel de nous...

Il se leva et fit un pas vers elle.

—Comprenez donc que j'ai été malheureux toute ma vie, maman!

Madame de Meximieu leva les mains. Elle sanglotait.

—Ah! mon petit! et moi!... Je ne veux pas me plaindre... Mais je ne veux pas que tu croies que je n'ai pas songé à toi... Ne me regarde pas comme tu fais avec des yeux de reproche; écoute... Tu vas voir...

Elle essayait de sourire.

—J'ai pensé à un moyen... Ton père m'a raconté votre visite à la Vaucreuse... Il m'a rapporté que mademoiselle Antoinette Jacquemin était délicieuse. Est-ce ton avis?

—Oui.

—Elle a dix-huit ans... Elle est riche, très riche... Eh bien! fais-toi aimer... Tu retrouveras Fonteneilles.

Les fortes épaules de Michel se soulevèrent d'indignation. Sa voix monta et trembla.

—Non! Je vous en prie! Plus un mot! Le moyen n'est pas pour moi... Ah! quel souvenir j'emporte! Quelle dernière déception!... Me croire capable!...

—Mais de quoi, Michel? De quoi? Qu'ai-je dit de mal?

—D'offrir ma ruine en dot à cette enfant dont le père vient d'acheter mon Fonteneilles! Hier je pouvais l'aimer... Aujourd'hui, quel homme je serais!

La porte s'ouvrit. M. de Meximieu entra, en tenue de général. Il arrivait du dehors, le visage fouetté et raffermi par le vent; il venait d'assister, comme témoin, au mariage d'un de ses officiers. Il vit d'abord son fils, qui s'avançait vers lui.

—Tu pars?

—A l'instant même.

L'expression du visage de Michel, le sentiment que la blessure venait d'être faite, les sanglots de madame de Meximieu, qui avait caché sa tête dans ses fourrures, changèrent subitement le ton du général. Le père s'émut de la douleur du fils; il dit posément:

—Je t'avais prévenu, mon ami, que c'était impossible... Cinquante ans de Paris, quelle attache, tu comprends!... Moi, peut-être, j'aurais pu accepter; je suis de race rurale, en somme; mais elle ne peut pas, tu le vois... Je n'y ai jamais cru.

—Moi, j'espérais. Je n'ai plus la moindre illusion, croyez-m'en. Mais avant de vous quitter, je voudrais savoir si le moyen qui vient de m'être proposé, pour conserver Fonteneilles, était approuvé par vous?

—Le moyen?

—Philippe, c'est moi qui l'ai proposé, moi qui l'avais imaginé. Je te certifie, Michel, que ton père n'en a rien su.

—Eh bien! mon père, je vous fais juge: ma mère a pensé que, si je me faisais aimer de mademoiselle Antoinette Jacquemin, si je l'épousais, les Meximieu pourraient ainsi, par mariage, rentrer dans Fonteneilles. Moi, je m'y refuse...

—Pourquoi?

—Parce que... En vérité, vous me le demandez?... Parce que cette manière de reprendre un bien qu'on ne peut pas conserver me fait horreur. Jamais je n'épouserai mademoiselle Jacquemin propriétaire de Fonteneilles et m'y recevant!

M. de Meximieu écoutait, grave, un peu courbé pour mieux entendre, comme au rapport, quand on lui demandait une explication. Il se redressa, et, vivement, tendit la main.

—Très bien, Michel, très bien...

Et comme Michel le regardait, les yeux dans les yeux, étonné de la vigueur de l'étreinte.

—Michel, tu es vraiment l'un de nous, mon ami!... Tu seras cette nuit à Fonteneilles?

—Très tard.

—Et tu y resteras?

—Jusqu'au 31 décembre.

Il y eut un silence.

—Dieu veuille t'y maintenir plus longtemps!

Une sorte de rire douloureux passa sur le visage du jeune homme.

—Il le peut, en effet, et j'espère qu'il le voudra. Adieu, mon père.

—Et moi? demanda madame de Meximieu en se levant, et moi, Michel, ta mère, tu ne m'embrasses pas?

Elle venait au-devant de lui, les bras soulevés, la tête un peu inclinée, les yeux baissés par un regret de ce qu'elle avait dit étourdiment, incapable de se défendre, pleureuse parfumée, mais qui pleurait vraiment.

—Pardonne-moi; vous autres hommes, vous raisonnez trop... Je t'assure que je t'aime bien; je t'assure que je regrette de ne pas pouvoir... Je t'assure que je n'en puis plus!

Elle serra dans ses bras Michel qui la baisa sur le front, et ne répondit pas. Il s'écarta. Il vit son père debout au milieu du salon, approuvant de la tête son fils qui partait, mais incapable de l'aider, de commander dans sa maison, lui qui partout ailleurs se faisait obéir; il aperçut sa mère qui se retirait, à reculons, accablée, suffoquant, ses vêtements froissés et mouillés de larmes, la voilette relevée de travers, les yeux gonflés, devenue vieille. Il eut envie de crier:

—Vous sacrifiez ma jeunesse aux années qui vous restent! Et vous êtes mon père et ma mère!

Mais la voix résista; peut-être le cœur lui-même.

Michel fit un geste d'adieu et de désespoir, et il sortit.


VI

LE MORNE DIMANCHE

Pâques avait été tardif. On était au 22 avril, et les cloches sonnaient la grand'messe du dimanche de Quasimodo. Depuis huit jours, le Carême était fini. Qui l'avait observé? Le sacristain, Padovan, ancien éclusier du canal du Nivernais, impotent, ventru, tirait la corde, dans le transept de gauche, en considérant les six vases de porcelaine qu'il venait d'aligner sur l'autel, et d'où s'élevaient six palmes d'or avec des roses d'or; il observait qu'il avait tourné une des palmes à l'envers, et il levait l'épaule, plus haut qu'il n'eût fallu, en laissant filer la corde de la cloche, murmurant contre lui-même:

—Imbécile, pour une fois que tu les tires de l'armoire, ne pas les mettre le ventre en avant!... Vont-ils venir aujourd'hui, les paroissiens de monsieur le curé? Le jour de Pâques, j'en ai compté quatre-vingt-douze. Oui, et de fameux mécréants parmi eux! Ils viennent à Pâques, à la Toussaint et aux enterrements. Mais un jour de Quasimodo! Ah! monsieur le Curé peut bien retarder sa messe, et me laisser sonner... Je le vois qui me fait signe: hardi, Padovan!... A quoi ça sert? Il y en a sept dans l'église... Pauvre curé de Fonteneilles, va!»

L'enfant de chœur boutonnait lentement, dans la sacristie, sa soutanelle rouge; l'abbé Roubiaux revêtait ses ornements; la flamme des cierges montait dans le jour, et on l'eût aperçue à peine, si le vent, glissant par les fentes des vitraux, par les portes, par les trous de la voûte, n'eût couché ces pinceaux de lumière jaune, et alors, tout au bout, un petit tourbillon de fumée indiquait la présence et la vie du feu. «Bonnes gens, disaient les cloches, le Christ est ressuscité! Il a souffert, il est remonté à la vie; faites comme lui; venez, les méprisés, les petits, les malheureux, c'est-à-dire tout le monde, et reprenez la vie nouvelle sur laquelle aucune mort ne prévaudra plus! Venez! j'ai appelé vos pères et ils sont venus! Je vous appelle!» Dans la tour aux voûtes écrasées, bloc de maçonnerie qu'éclairaient à l'orient les trois vitraux du chœur; dans ce morceau conservé d'une église plus vaste, à laquelle on avait enlevé la nef, le son des cloches se heurtait en échos confondus comme des fumées qui se pénètrent, et mêlent leurs volutes, et montent ensemble, et luttent souplement. Elles répandaient au dehors leur appel, et là, sans lutte, dans le grand ciel ouvert, les belles ondes de musique s'envolaient; elles se dénouaient en écharpes sonores, au-dessus des maisons, au-dessus des herbes, des bois à demi vêtus, des eaux qui recevaient leurs mots clairs, et qui frissonnaient jusqu'aux profondeurs. Mais les hommes ne venaient pas.

Quand le curé sortit de la sacristie et monta à l'autel, il y avait, pour toute assistance, quatre femmes, un enfant,—le petit Élie Gombaud, le fils de l'éclusier socialiste,—le père Dixneuf, ancien sergent de zouaves, Michel de Meximieu, son valet de chambre, et le sacristain Padovan, sac à vin, corne sacrée, qui chantait: «Quasi modo geniti infantes, alleluia, rationabile, sine dolo lac concupiscite, alleluia, alleluia, alleluia.»

Où étaient ceux qui ne chantaient pas l'alleluia? Quelques-uns travaillaient, comme si leur fatigue des six jours n'était pas appelée aux vacances divines du septième; ils cassaient les mottes d'un champ; ils rabotaient sur l'établi ou faisaient rougir le cercle de fer d'une roue de charrette. D'autres, bien plus nombreux, entraient déjà dans les auberges, soit dans celles du village, soit dans celles des villages voisins, et ils buvaient de mauvais alcool qui rongeait leurs veines, et ils échangeaient des propos où aucune joie vraie et saine ne se développait, plaintes, menaces, commérages, plaisanteries qui suaient la haine, la bassesse ou la lubricité. D'autres, inoccupés, assis dans leur maison, devant le feu, attendaient que l'heure fût venue de manger, de sortir, quand le père ou le maître rentrerait et d'aller, comme lui, boire. Les jeunes filles s'habillaient pour le bal, et lissaient leurs cheveux ou les frisaient, et, pensant aux galanteries des dimanches passés, se plaisaient au trouble que le souvenir éveillait en elles. L'instituteur, secrétaire de la mairie, essayait d'évaluer, pour la statistique officielle, le nombre des oies, poules, canards, porcs, dindons de la contrée, et il en faisait agréablement varier le chiffre, en consultant les colonnes des années précédentes, diminuant ou augmentant, avec un sourire amusé, la richesse animale de la commune. Un domestique de ferme, ancien mineur venu du Calvados, brouillé avec son père qui lui reprochait d'être trop dépensier, disait, à cette heure même, au fermier de Semelin son patron: «Donnez-moi vingt-cinq francs; j'ai besoin d'aller acheter des bottes à Saint-Saulge.» Et il se mettait en route, résolu à ne pas acheter de bottes et à dépenser vingt-cinq francs. C'était la quatrième paire de bottes qu'il achetait de la sorte, depuis le commencement de l'année. Quatre jeunes hommes, portant un carrelet et des lignes, partaient pour aller pêcher en contrebande dans l'étang; un éclusier, las d'avoir ouvert cinq fois l'écluse, en cette nuit du samedi au dimanche, à des bateaux berrichons qui remontaient par le canal du Nivernais, ronflait dans les draps du lit défait, tandis que la mère, épuisée par la fièvre, exsangue, usée par la misère d'une vie sans trêve et sans nul espoir, habillait, lavait, et bourrait, dans la chambre moite d'une buée d'air trop respiré, cinq enfants qui criaient. D'autres partaient à bicyclette pour voir des femmes. Toute cette population, désœuvrée pour un jour, cherchait à s'évader de sa condition ordinaire, et, ne pouvant y réussir que très peu, elle enviait la richesse comme une puissance souveraine, celle des bois, celle des châteaux, celle qu'on peint dans les feuilletons, celle que racontent les livres. La comparaison s'exaspérait dans la solitude et dans les conversations. Le fond de la bête humaine, orgueilleuse et violente, se trahissait dans des mots, des gestes, des regards. On haïssait partout, plus ou moins. Le passant inconnu qui eût traversé le bourg en ce moment aurait été haï; des noms de légende étaient prononcés, et salués de malédictions et de mépris: les seigneurs, Louis XIV, Rothschild, les exploitants, l'État aussi, qui paye mal, et qu'on commençait à vouloir remplacer par un autre État, qui paierait mieux pour moins de travail, et, s'il se pouvait, qui paierait la vie, les aises, les plaisirs, dans le bourg, dans le département, partout, sans que personne fût obligé de travailler. Des filles laides songeaient qu'avec un chapeau de trente francs elles eussent été jolies. Le rêve impossible et grossier abrutissait des âmes dont beaucoup eussent été fières et fortes, si on les eût élevées.

C'était le dimanche rural, chef-d'œuvre de l'ennui quand la prière a disparu.

Le curé disait la messe, et il éprouvait une souffrance indicible, en devinant la solitude derrière lui, autour de lui, partout: solitude de l'église vide de fidèles; solitude des âmes vides de la grâce de Dieu. Et c'était un morceau de France!

Quand la messe fut finie, l'abbé Roubiaux était si pâle que la vieille Perrine, la dernière fileuse du bourg, le voyant rentrer dans la sacristie, chancelant, les yeux baissés, dit à demi-voix:

—On nous a envoyé un curé qui est comme ma laine; il ne se tient pas debout. Ces Morvandiaux, je leur croyais plus d'os!

Il eut peine à faire son action de grâces. La tête dans ses mains, et seul à présent sous la voûte de la tour, où se reposaient les cloches immobiles, il n'entendait ni les cris des gamins jouant sur la place, ni les pattes des pigeons qui égratignaient, en glissant, les ardoises du toit de l'église: il entendait son âme qui se jetait d'un bout de l'horizon à l'autre et du passé à l'avenir, comme la foudre, en grondant, et qui criait.

—Qu'ont-ils fait, ceux qui ont eu ici la charge d'évangéliser? Est-il possible que six prêtres aient passé dans un siècle, et n'aient pas remué cette cendre?... Se sont-ils résignés? Ont-ils été pris, eux aussi, du sommeil de la mort? Ou bien ont-ils vécu cinq ans, dix ans, vingt ans, dans la douleur où je suis?... Dieu, que c'est horrible, ce désert d'âmes!... Que je voudrais revenir en Morvan! Être transporté, par des ailes, en Vendée, en Auvergne, en Bretagne, dans les plaines du Nord, n'importe où, pourvu qu'il y ait des âmes vivantes autour du Dieu vivant!... L'alleluia est tombé dans le vide. Tous les péchés tiennent la campagne et l'empêchent de chanter... O mes anciens, je vous admire, au contraire, d'avoir pu vivre où j'étouffe. Vous avez au moins commencé votre œuvre, essayé. Et moi qui accuse, qu'est-ce que j'ai fait?... J'ai attendu dans le presbytère, en veillant, des heures qui ont sonné dans la solitude. Quelle faute! Depuis six mois, que je suis curé de Fonteneilles, j'ai eu, dans le secret, entre vous et moi, mon Dieu, beaucoup d'amour pour eux, mais je ne l'ai pas assez dit... Il n'est pas possible que rien ne vive!... D'ailleurs, j'ai le pouvoir de ressusciter, puisque mon Maître l'a... J'irai... Dieu sortira de son temple... Je parlerai au premier de mes paroissiens que je rencontrerai... Je voudrais tant les connaître! Mais nous n'avons aucun lien, si ce n'est l'église où ils ne viennent plus. Rien de commun: ni le cabaret, ni le bois, ni la ferme... Si quelqu'un m'aidait? Ce jeune monsieur de Meximieu?... Je ne lui ai fait qu'une visite. Je me suis écarté du château, parce que toutes les masures sont jalouses... Non, j'irai seul. Je suis seul; je leur porterai ma marchandise sainte qui est la paix... M'écouteront-ils? Ce n'est pas de l'insulte que je dois avoir peur, c'est de ce silence autour de moi. Ayez pitié!

Le visage mouillé de larmes, il se leva, frotta ses yeux avec l'essuie-mains pendu dans la sacristie, à côté de la fontaine de faïence verte, et ouvrit la porte de la tour. Entre la première marche et le mur, un brin de giroflée avait poussé. Il inclina sa tête au vent, sous les pieds de l'abbé, qui entendit la caresse de la fleur et dit:

—Je te remercie de remuer pour moi; les hommes n'en font pas autant.

Il traversa la place; elle était vide. Dans les auberges, derrière les vitres, des buveurs l'épiaient, et devisaient sur lui comme ils eussent fait sur tout autre objet encore nouveau pour eux.

L'abbé ne les vit même pas. Le presbytère était là tout près, en face de l'église, de l'autre côté de la route.

M. Roubiaux ouvrit la barrière à claire-voie, autrefois blanche, à présent salie par les mains, fit quelques pas dans l'allée, perpendiculaire à la route et qui longeait la maison, et, au moment où il passait devant la porte de la cuisine, il fut presque heurté par un gamin qui en sortait, tête basse, en courant, un panier vide au bras.

En apercevant l'abbé, l'enfant s'arrêta net, et leva, dans le soleil, sa figure rousselée, vivante, épanouie, qui renvoyait, comme une pomme ronde, toute la lumière tombant sur elle.

L'abbé considéra un moment cette jeunesse, comme s'il eût regardé un cerisier en fleur, un tableau qu'on lui aurait dit être de Raphaël, une église neuve, un glacier, ou la mer qu'il aimait sans l'avoir vue. Il reposait son âme lasse sur ce petit homme frisé, qui n'avait pas la méchanceté des grands ni leur dureté de cœur. Du moins il le croyait. Il ne lui demanda ni de qui il était, ni ce qu'il venait faire, ni comment il s'appelait. Mais, pendant que l'enfant attendait, tout prêt à répondre, justement, à ces questions prévues, il lui mit la main sur le front, et avec le pouce, lentement, pieusement, il traça le signe de la croix.

Le petit comprit que cela signifiait: «Va-t'en, petit béni!» et il s'échappa.

—Bonsoir, monsieur le curé.

La barrière claqua derrière lui.

—Un sacré gamin que sa mère envoyait quêter des œufs de Pâques, dit la servante en apparaissant sur le seuil de sa cuisine; oui, elle demandait des œufs, la gueuse de pauvre, parce que son fils aîné, dans le temps, était enfant de chœur. Ah! je l'ai «égalopé», le petit!

—Vous avez eu tort, Philomène.

—Oui, je sais bien, on vous mangerait votre pain dans votre assiette, que vous ne diriez rien; on voit bien que vous n'êtes pas d'ici... Ah! vous ne les changerez pas, allez!... Voulez-vous dîner? c'est prêt.

—Non, Philomène, je monte dans ma chambre. Je vous préviendrai quand j'aurai faim.

Il monta, repris par sa lourde peine que la vue de l'enfant avait un instant écartée, et, arrivé dans sa chambre, devant sa table de bois blanc, où il n'y avait qu'un buvard, une bouteille d'encre et un bréviaire, il s'assit, et cacha sa tête entre ses bras repliés et posés sur la table. Il ne dormait pas; il ne pleurait plus. Bientôt il se redressa. Son maigre visage aux yeux de créole, au teint noiraud, aux oreilles débridées et mordues par la bise, à la forte mâchoire de mangeur de pain dur, avait repris sa physionomie de tous les jours, sérieuse, naïve et ardente. Il regarda devant lui, accrochée au mur blanc, la photographie d'une petite vieille morvandelle, tout encapuchonnée de noir, dont la figure criblée de rides avait encore des yeux d'enfant. «Bonjour, maman! dit-il. Je vais t'écrire!»

Il prit, dans le buvard, une feuille de papier blanc quadrillé de bleu pâle, et laissa courir la plume.

«Ce 22 avril 1906, dimanche de la Quasimodo.

«Maman, je suis triste, je voudrais m'en aller te voir et prendre un air de neige dans nos montagnes. A l'heure où je t'écris, je te vois; les cloches sonnent, comme ici, pour la fin de la messe, mais elles ont une réponse, dans le bruit des sabots sur la terre gelée. Tu sabotes aussi, petite mère; tu as rabattu ton capot noir sur ton front; tu sors de l'église, la dernière comme d'habitude; tu penses à ton fils l'abbé, au petit Henri que tu conduisais autrefois par la main, et qui est descendu, tout seul, loin du village de Glux-en-Glaine, pour tâcher de convertir les gens de la plaine de Nièvre. Tu traverses la place; tous nos amis sont là, c'est-à-dire toute la paroisse; hommes, femmes, enfants, personne n'aurait voulu manquer la messe; il fait grand froid; le vent souffle du Preneley, et la forêt, comme le bourg, à cause de la neige, n'a plus de chemin que pour une personne. Tout le monde s'en va à la file. Toi, maman, tu rentres dans ta maison, qui est bien la plus étroite, mais qui a été la plus heureuse de Glux-en-Glaine, du temps que nous étions là tous deux. Je suis triste, maman! Je t'ai quittée pour ces gens de Fonteneilles qui ne me détestent point, mais qui ne vivent que pour la terre. Je n'ai rien gagné sur eux, depuis sept mois que je suis leur curé. Mon cœur va devenir timide, à cause de l'abandon où je suis. Et j'ai reçu l'onction sainte, et je suis responsable de toutes les fautes, de toutes les déchéances, de toutes les morts désespérées que j'aurais pu empêcher ou consoler! Ils étaient sept à la grand'messe ce matin! Tout les rabaisse: leur nature, leur ignorance et leurs lectures qui l'entretiennent; l'air qui est plein de mensonge, tout jusqu'à la vente facile de leurs bœufs... Tu comprends bien ce que je souffre, maman. Il y a beaucoup de mères, comme toi, qui ont une âme de prêtre et qui l'ont donnée à leurs enfants. Alors, quand tu recevras ma lettre, tu te mettras à prier pour moi. Je sais que tu le feras. Je te crois puissante sur Dieu et sur le monde, parce que tu es la pauvreté bonne. Donne-moi de l'aide! Je cherche comment faire et par où commencer. Tiens, je me rappelle que, dans ma petite enfance, les jours de lessive, tu restais là, devant le tas de linge rapporté de la rivière, et qu'il fallait «éparer» au soleil; tu prenais en pitié la peine que tu allais avoir, tant et tant de tours à faire, tant de fois à te baisser, à te relever, à étendre les bras, et tu disais: «Mon Henri, je ne sais pas par où prendre mon ouvrage. J'en ai trop!» Pauvre maman! pour t'aider, ton petit gars ne comptait guère. Quand j'avais enfoncé deux piquets dans l'ouche, derrière la maison, je me sentais lourd de gloire, je me couchais sur l'herbe. Maman, je n'ai même pas ce que tu avais. Personne n'a planté un seul piquet pour moi... Envoie-moi une lettre, et mets dedans un peu de ton courage. Je vais déjà mieux, je me sens plus fort, rien que pour t'avoir écrit. Je t'aime de toute mon âme, maman. Et ne me crois pas découragé: j'avais seulement besoin de pleurer près de toi.

»HENRI ROUBIAUX

L'abbé glissa la lettre dans une enveloppe, chercha un timbre dans une boîte en carton, parmi des images pieuses, et descendit l'escalier qui se plaignait toujours, comme nous, sous les plus faibles poids. En passant devant la cuisine:

—Philomène, dit-il, vous pouvez maintenant faire réchauffer la soupe. Je vais mettre une lettre à la poste.

—Elle est jolie, votre soupe; c'est comme une bouillie!

L'abbé, tête nue, traversa le jardin, puis la petite place, en biais, jusqu'à la boîte, qui formait verrue au-dessous de la fenêtre du bureau de tabac. Comme il revenait, il aperçut à gauche, montant la côte, dépassant l'angle du mur, un homme de haute taille, à barbe blonde, et qui leva son chapeau et le remit d'un geste indifférent.

Il alla vers lui.

—Comment allez-vous, Gilbert Cloquet?

—Pas tout à fait bien, mais mieux, monsieur le curé, je vous remercie, vous êtes bien honnête.

—J'ai passé par le Pas-du-Loup, voilà un mois, et j'ai demandé à vous voir, mais la mère Justamond m'a dit que vous dormiez.

—Ça aurait valu la peine de me réveiller, monsieur le curé, mais la bonne femme est comme un chien: quand elle garde quelqu'un, personne n'approche.

L'abbé Roubiaux hésita un instant, cherchant instinctivement un mot qui ne fût pas trop direct, l'expression trop franche de sa douleur et de son reproche. Mais son âme débordait. Il dit, joignant les mains sur sa soutane:

—Si je ne me trompe pas, Gilbert Cloquet, vous n'étiez pas à la messe, le jour de Pâques! Et, bien sûr, vous n'y étiez pas ce matin.

—C'est vrai.

—Vous êtes pourtant de ma paroisse.

—Que voulez-vous! il y a si longtemps que je n'y vas plus! Ça n'est pas dans les habitudes d'ici.

L'abbé laissa tomber ses mains, les écarta de son corps, les tendit en avant, comme s'il implorait le bûcheron.

—Ah! mon ami, quelle souffrance d'être ici le représentant de Dieu que tout le monde oublie, que personne n'aime plus!

L'homme fut ému par cette douleur; il eut un petit sursaut, dodelina la tête, et dit bonnement:

—Voyons, monsieur le curé, faut pas vous faire de peine pour si peu de chose; on ne va pas à la messe, mais on n'est pas tout de même du mauvais monde. Allons, remettez-vous; l'ancien s'était habitué à nous: vous ferez de même.

Il se sentit regardé par des yeux qui ressemblaient à ceux du Christ cloué sur la croix. Jamais on ne l'avait regardé ainsi. Quelque chose d'intime et d'obscur fut touché en lui, et tressaillit comme l'enfant d'une femme, et il devina que c'était sa vie elle-même, tout le fond de l'âme qui ne voit point la lumière, qui était pénétré par ce regard. Il fut gêné. Il tendit la main à son curé pour prendre congé.

—Ne vous donnez pas tant de tracas pour nous, dit-il. Je vous comprends tout de même: c'est comme moi quand le métier ne va pas; il y a de la peine pour tous, dans le monde, faut croire... Bonsoir, monsieur le curé, au plaisir!...

Et il se remit à monter la pente, tandis que l'abbé rentrait au presbytère. Pendant le temps qu'il mit à franchir les premiers cent mètres, il ne songea qu'à cette rencontre avec le curé de Fonteneilles. Une fois même, il se retourna du côté du presbytère, dont on ne voyait qu'une lucarne, le toit fuyant dans le jardin, et le mur de clôture avec la glycine blonde.

—C'est un bon petit homme, ce Morvandiau, murmura-t-il, il a le cœur sensible comme une femme. Si ma défunte mère avait été là, elle m'aurait parlé tout comme lui.

Il continua de monter entre les maisons du bourg. Un camarade le salua, un autre, un autre encore. Des idées nouvelles chassèrent, pour un temps, le souvenir des mots échangés avec l'abbé Roubiaux.

Tout à l'extrémité du bourg, Gilbert entra dans une très pauvre habitation, une masure écrasée sous un toit de chaume qui lui-même, d'un chevron à l'autre, s'affaissait et formait gouttière. Un homme jeune achevait de manger, assis devant une table de vieux cerisier, entaillée par le couteau, usée par les mains, les plats, les coudes et les torchons de deux ou trois générations. Une femme, brune et fraîche, qui avait les pommettes rouges, comme celles qui viennent de se fâcher ou de pleurer, essuyait la table d'un geste circulaire, les deux mains appuyées sur le torchon roulé. Son mari baissait la tête et achevait de manger du pain; à côté de lui, il y avait encore une bouteille demi-pleine et une assiette où quelques rondelles de pommes de terre nageaient dans le vinaigre et l'huile.

—Bonjour, Durgé! Tu n'as pas l'air d'avoir plus de fricot que moi à manger!

Le jeune homme releva sa tête petite, coiffée jusqu'aux oreilles d'un grand chapeau de feutre mou. Durgé, très jeune, très sanguin, et dont les épaules tombèrent d'une pièce, avec aisance, quand il se redressa, avait une barbe rousse frisée sous le menton, une courte moustache d'adolescent, des lèvres très rouges, le nez trop court, le front bas; et on ne pouvait dire qu'il était beau, mais son regard, droit, clair comme un courant d'eau sans caillou ni vase, disait la force et la simplicité. C'était un primitif. On devinait, dans ses yeux pleins d'énergie au repos, que l'homme n'avait qu'une parole, qu'un sentiment, qu'une idée à la fois, et qu'il serait une puissance, d'un dévouement absolu, pour ceux qui auraient conquis son affection et persuadé son esprit. A l'interrogation plaisante de Cloquet, il répondit:

—Le printemps n'est pas bon. Si l'écorce ne va pas, en mai, je crois que nous n'aurons pas de quoi élever la famille qui vient.

Il eut un sourire qui éclaira sa face rustique, et, d'un mouvement des yeux, désigna la jeune femme, dont la taille était lourde.

—Ça paraît, répondit Gilbert Cloquet, riant aussi. Mais vois-tu, Durgé, le malheur des malheurs, c'est qu'il n'y a plus les foins à couper.

—Non! des machines partout!

—Excepté chez monsieur Michel. Moi, je fauche ses foins depuis que j'ai quitté la Vigie, depuis plus de vingt ans. Qu'est-ce que tu dirais si je te faisais embaucher?

—Je te dirais merci; mais tu te trompes, vieux; ils sont tous les mêmes: il va acheter une faucheuse.

—Tonnerre! fit Gilbert en s'approchant, comme s'il allait se jeter sur Durgé. Qu'est-ce que tu dis là?

—Ce que je sais.

—Il n'en a jamais eu!

—Il va en avoir.

—Non, il ne voudrait pas m'enlever mon travail. Douze jours de bonne paye! C'est pas possible, Durgé...

—Voilà, dit le jeune homme, se courbant pour raconter l'histoire, et faisant le geste de l'humanité conteuse, les coudes appuyés sur les genoux, les mains libres, la tête avançante. A la foire de mars, il a rencontré le marchand de machines, et quelqu'un l'a entendu qui demandait les prix, oui: «Combien le grand modèle? Combien la marque américaine? La vôtre?» Est-ce une preuve, Cloquet, ou bien veux-tu que je t'en dise plus long?

—Je veux que tu viennes avec moi! Nous irons trouver monsieur Michel; il nous écoutera: je le connais... Non, je te réponds que c'est une menterie!

Durgé, sans se redresser, regarda de côté la jeune femme qui était devenue grave, en entendant parler les hommes. Elle dit, très bas, en serrant le linge entre ses mains comme si c'était le gain de deux semaines qu'on voulait lui enlever:

—Il faut y aller, et puis surtout ne pas céder sur les prix!

—Ne crains rien! dit le mari, dont les yeux, tout à coup, devinrent ardents. Tu me connais!

En un moment, les deux hommes furent l'un près de l'autre, sur le seuil; ils touchèrent ensemble le bord de leur chapeau, en l'honneur de la femme qui, du fond de la maison, les suivait du regard, songeant aux choses de l'été prochain; puis ils descendirent et disparurent dans un chemin qui tournait autour du bourg, et qui rejoignait la route un peu plus bas. Ils étaient de même taille, mais le vieux était plus élancé, plus mince; il avait en lui une élégance non apprise, comme il arrive parmi les arbres de futaie.

—Si tu veux, dit-il, nous prendrons avec nous Dixneuf: c'est un ancien qui attend comme moi après les foins du château. Il y a même vingt-deux ans qu'il les fauche, lui aussi.

Un signe d'assentiment fut la réponse du jeune. Devant eux, au bas de la pente, ce n'était que des prés où l'herbe grandissait déjà drue et luisante; toute parcelle de terre, comme un vase trop étroit, tendait sa fleur ou sa gerbe verte; l'eau coulait en dessous, invisible, et par-dessus, la grande rayée du soleil et du vent passait aussi, déroulant les feuilles, les pétales, les tiges toutes pleines de sève. Les hommes calculaient l'étendue que l'herbe couvrait, ses profondeurs, ses dentelures entamant la forêt. Le souvenir des dernières fenaisons leur venait à l'esprit, puis ils considéraient plus distraitement les cimes des bois, rouges encore de la résine des bourgeons, pâles par endroits, là où le sol plus dur avait mis en retard les chênes de la forêt. Le village du Pas-du-Loup était caché à quelques centaines de mètres de la lisière. Gilbert et Durgé tournèrent autour du château, prévinrent Dixneuf qu'ils trouvèrent chez lui, dormant au coin de la cheminée. Le vieux maçon, malgré l'apprentissage, n'avait jamais été bien occupé à construire les maisons et à réparer les ponts du pays. Il n'était employé par les maîtres maçons que dans les temps de grande presse, et on lui confiait volontiers le soin de gâcher le mortier. L'homme avait plus de soixante ans. Il était patriote, mauvaise tête, sourd un peu, capable de résistance en paroles, mais d'une prodigieuse inertie, quand le chef de chantier ou le travail ne lui plaisaient pas. Il était pauvre aussi. Et Gilbert Cloquet pensait que, comme un autre lui-même plus âgé, ce Dixneuf méritait d'être plaint, aidé, embauché pour la fenaison.

Les hommes, côte à côte, remontèrent du côté du château de Fonteneilles, traversant la pelouse qui le séparait de la forêt. Du haut de la terrasse, que le soleil avait quittée depuis midi, pour éclairer l'autre façade et la cour de l'habitation, Renard, flânant et important, aperçut le groupe qui se dirigeait vers l'escalier de pierre.

—Hé? vous autres, qu'est-ce que vous venez faire encore?

—On a à parler à monsieur Michel, dit Gilbert, sans ralentir le pas.

—Il est malade; il ne pourra pas vous recevoir... je ne sais pas ce qu'il en est déjà venu, de coureurs et de journaliers pour le voir; on dirait, en vérité, que le temps des maîtres comme lui est à tout le monde.

—Dites donc, Renard, ce n'est pas à vous qu'on a affaire!

Michel, entendant un bruit de voix, apparaissait au coin du château, à droite, et comprenait sans peine l'objet de la discussion. Il était pâle et essoufflé pour avoir fait trente pas.

Il fit signe à Gilbert et aux deux autres hommes: «Venez!» et retourna dans la cour d'entrée, plus chaude et plus ample de décor que la terrasse. Il y avait là, en avant de la porte, un rectangle long, dallé et cimenté, que protégeait un toit de tôle porté par trois colonnes blanches. Ce péristyle, élevé d'un demi-pied seulement au-dessus du sol, avait été construit par la grand'mère de Michel, vieille femme à qui plaisaient la tiédeur de l'abri et l'éventail grand ouvert des champs qui montaient vers le bourg, coupés en leur milieu par le double buisson de hêtres de l'avenue. Des fauteuils en rotin, des chaises de jardin étaient rangés le long du mur. Michel attendait, debout, les trois journaliers de Fonteneilles. Ceux-ci, deux au moins d'entre eux, connaissaient bien le chemin. Ils le foulaient avec une espèce de sécurité et d'orgueil, comme s'ils avaient pensé: «Renard a eu le dessous; nous sommes plus que lui; d'ailleurs, ce n'est pas d'hier qu'on nous traite ici avec honneur.»

Tous trois ensemble ils saluèrent, du chapeau et de la tête, et Gilbert, qui précédait un peu les autres, à titre de familier et de causeur facile, demanda:

—Vous êtes malade, à ce qu'on dit, monsieur Michel? Faut pas nous recevoir, si ça vous gêne.

Le jeune homme serra les trois mains qui se tendaient.

—Venez tout de même. Tant que je serai debout, je serai à votre service. Qu'y a-t-il?

Aucun des trois hommes ne répondit à cette interrogation trop hâtive. On devait s'asseoir d'abord, et causer de ce qui n'était point important. Ils prirent des chaises que Michel leur désignait, s'assirent, émirent quelques profondes sentences sur le temps qu'il avait fait, puis Gilbert, tirant sa barbe fauve, et regardant le châtelain:

—Monsieur Michel, c'est-il vrai que vous avez pensé à faucher avec une faucheuse?

—J'y ai pensé, en effet, Gilbert, mais je n'ai rien décidé.

—Vous y pensez: ça n'est pas bien.

—Pourquoi?

—Monsieur Michel, parce que ça sera contre nous. Est-ce que j'ai mal travaillé?

—Et moi? dit plus haut le père Dixneuf. Est-ce que vous n'avez pas été content de moi, les années passées? Depuis les temps anciens que je travaille vos prés?

—Faut pourtant que l'ouvrier vive, ajouta Durgé, en avançant sa tête jeune, comme pour charger sur l'ennemi. La machine vole le travail de l'ouvrier!

—Vous ne ferez pas ça, monsieur Michel? Ça ne serait pas la justice!

—Ni votre intérêt, voyons!

—Ni la paix!

Les trois voix s'animaient. Les trois hommes rapprochaient leurs chaises de celle de Michel, qui attendait, et regardait en silence celui qui parlait.

—Il y a assez de bourgeois qui ne font plus faucher! Vous êtes le dernier. Votre père et votre grand'mère nous ont fait travailler!

—N'achetez pas de machines, monsieur! C'est votre intérêt, je vous avertis.

—Non, Durgé, interrompit Gilbert; il faut dire à cause de nous, par amitié pour nous, pour nous donner du travail, n'achetez pas de faucheuse.

—Douze journées, au moins; peut-être quinze ou vingt de perdues, si vous le faisiez!

—Il a raison, monsieur, à bas les machines! Donnez du travail!

—Dites, monsieur, donnez-m'en!

Ardents, partagés entre la crainte de déplaire, la colère, la pensée des jours de chômage forcé, les trois faucheurs interrogeaient le maître de l'herbe, et, si les yeux des deux anciens ne menaçaient pas, il y avait une révolte et un défi dans le regard du plus jeune, de Durgé au poil roux.

Les lèvres avaient fini de parler, mais elles restaient entr'ouvertes, prêtes à protester ou à se plaindre. Les trois hommes avaient le même geste, et ne différaient que d'expression. Ils se penchaient en avant comme pour recevoir le pain.

—Écoute, Gilbert, et vous, Dixneuf, rappelez-vous ce que je vais vous dire. A cause de vous, qui êtes de vieux amis de la maison, je renonce à acheter cette année une machine, mais à une condition expresse: le prix de la journée ne dépassera pas trois francs.

—C'est ce qui est dû, fit Gilbert.

—Le syndicat s'en contente pour les travaux du printemps, dit le père Dixneuf. On peut conclure.

—Trois francs cinquante, dit Durgé vivement. Pour les travaux durs, comme les prés, on ne demande pas moins.

—Je paierai trois francs, rien au delà. Vous pouvez calculer que dix faucheurs, à trois francs chacun, pendant quinze ou dix-huit jours, c'est le prix de la machine même que je vous donne. Je ne renonce à mon idée que pour vous, dans votre intérêt. Moi, je fais une opération peu raisonnable. Mais il me suffit qu'elle soit à votre avantage. Est-ce convenu?

—Trois francs cinquante, dit Durgé: je ne travaille pas à moins.

—C'est bien; je n'embauche que Gilbert et Dixneuf, dit Michel en se levant. Je vous regrette, Durgé, puisque vous êtes un bon travailleur. Au revoir.

Les deux anciens étaient contents et n'osaient pas trop le montrer. Durgé, obstinément silencieux, l'air dur et insolent, fit à peine un signe de tête, pour prendre congé de Michel de Meximieu. Les trois compagnons remontèrent ensemble l'avenue. Ils ne commencèrent à parler entre eux que quand ils furent déjà loin du château. Michel, qui les suivait du regard, attristé d'un désaccord sans cesse renaissant et qui tenait aux défiances des âmes bien plus qu'à des raisons d'argent, vit que les hommes discutaient, et que Durgé, contraint tout à l'heure et muet, gesticulait avec violence, entre les deux anciens qui se taisaient à présent.

«Ames sans force, ou âmes révoltées! Que faire? Et c'est tout le monde, toute la campagne et toute la ville! Gilbert a-t-il compris mon intention, et en somme, ma générosité? Peut-être. Dixneuf n'a sûrement rien vu. Durgé s'en va avec un argument de plus contre les riches. Il croit que j'ai voulu l'exploiter. Il est fier de n'avoir pas cédé. Quelles paroles pourront toucher ces cœurs que les actes n'émeuvent pas? Quel est le chemin? Oh! que je le ferais volontiers! Ne dirait-on pas que nous appartenons à une autre humanité qu'eux?... Une chose est entre nous, et je ne sais pas de quel nom la nommer, ni comment la briser... J'avais cru, en cédant, faire un sacrifice digne de retour.»

Il jeta un regard sur l'avenue maintenant déserte.

«Que m'importe, après tout? Mon devoir ne durera pas. D'autres accompliront l'œuvre que j'ai à peine commencée, et si dure... D'autres!...»

Une image se leva dans son esprit, celle d'une jeune femme aux cheveux de deux ors. Il la vit, là, tout près, dans la cour sablée du château, et il avait une si puissante faculté d'évocation, une mémoire si parfaite des objets, des couleurs et des mouvements, que ce fut réellement Antoinette Jacquemin qui passa devant lui, sans le regarder, se dirigeant vers les servitudes et la ferme, saluée de loin par les hommes qui labouraient le champ d'en face, comme celle en qui l'avenir de tout le domaine était vivant.

«D'autres prendront ma place, et ils ne se souviendront de moi que rarement...»

Il se prit à pleurer, enfoncé dans le fauteuil d'écorce, les yeux fermés, sûr que personne ne serait témoin de sa faiblesse et ne la troublerait.

Michel de Meximieu se savait très malade. Depuis son adolescence, il avait une maladie de cœur, insoupçonnée ou non avouée par les médecins, et que les émotions violentes des derniers mois venaient d'aggraver subitement. Au retour de Paris, inquiet des crises de suffocation qui le saisissaient, de l'extrême faiblesse fiévreuse où elles le laissaient, et que la volonté ne suffisait plus, comme autrefois, à dominer, il avait consulté, à Corbigny et à Nevers. Un premier médecin avait dit: «Ce n'est rien, mais, pas trop d'inquiétudes, n'est-ce pas, ni trop d'imagination?» Un second, devant l'insistance de Michel, qui voulait savoir, avait été moins discret, et le dialogue s'était terminé sur ces mots:

—J'ai besoin de savoir si je vivrai. Je suis de ceux qui veulent connaître l'ennemi, et j'espère faire bonne contenance. Parlez-moi.

—Eh bien! monsieur, avec ce que vous avez, un homme heureux comme vous peut vivre longtemps.

—Et si je n'étais pas heureux?

Le médecin s'était tu.

—Alors je suis perdu.

Lui-même il avait prononcé la sentence. Mais dès le lendemain, dès le soir, et, depuis lors, tous les jours, il refusait d'y croire. Elle se dressait devant lui, et il la chassait. Elle revenait, et alors pour la convaincre de mensonge, il appelait à son secours sa jeunesse qui voulait vivre; son ambition noble et qui lui mériterait sans doute la grâce de vivre; son effort pour relever tout ce peuple abaissé de la campagne. Lutte formidable, sans témoin, sans confident, sans consolation d'aucune sorte, d'où il fallait sortir tout à coup, pour donner un ordre, recevoir un fermier, un chef de culture, une visite. Elle se renouvelait souvent. Mille causes, sans cesse renaissantes, criaient autour de lui. «Tu vas mourir inutile, Michel de Meximieu, et rien ne sera, de ce que tu as rêvé.» L'occasion, c'était une souffrance physique; c'était le souvenir des conversations qu'il avait eues dans ce fumoir, ou à Paris, avec son père; c'était la cruelle pensée de la Vaucreuse et d'Antoinette Jacquemin; c'était la vue des champs, des bois qui allaient bientôt passer en d'autres mains, ou encore, comme à présent, l'ingrate réponse des hommes, un refus d'arrangement qui montrait combien les âmes étaient malades de haine.