Le dimanche avait dispersé les travailleurs. La chaleur écartait les importuns. Michel souffrait. Les heures passaient.
Mais il en était arrivé à ce point où la douleur, longtemps maudite, est enfin acceptée, et commence aussitôt à perdre son pouvoir. Ce long après-midi de printemps, cette solitude, cette immobilité, ces larmes qui séchaient, ce visage dont elles n'avaient pas effacé l'énergie et qui retrouvait, après elles, une sorte de calme et de sourire, c'était tout l'appareil et tout le visible d'une victoire prodigieuse: un homme acceptait de mourir. Il se retrouvait dans la tradition de ses pères, soldats et hommes de haute foi. Il était brave plus que les autres. Il ne tremblait plus pour lui-même, et il avait déjà au-dessous de lui toute la terre. Il disait: «Assez de larmes! Je n'en verserai plus. Cela fait bien la dixième fois que je pleure sur moi. C'est neuf de trop... Heureusement, j'ai senti aujourd'hui que, dans ma peine, il y a un regret de ne pas m'être dévoué... Cette peine-là, je l'emporterai... Ils ont rarement, ces pauvres, des dévouements qui soient bien à eux, et tout entiers... O l'admirable féodalité que le monde pourrait être!... Une âme seigneuriale, c'est-à-dire sainte, par quartier, pour défendre les timides! Un homme d'armes! Une citadelle!... Ils auront l'abbé, à Fonteneilles. Oui, j'ai confiance... Et puis, qui sait de quel hallier sort le muguet, dont une branche emplit de parfum tout un bois? Personne. Il jaillit de la feuille morte. Un être rédempteur peut se lever parmi eux. Il en faudra, des pauvres, pour relever les pauvres... Et c'est pour cela peut-être que, moi, je m'en irai le premier, peut-être...»
Le soleil, rasant le sable, pénétrait sous la toiture de tôle, et éclairait Michel, qui se reprenait comme autrefois, à regarder longuement la lumière descendre. Quand le valet de chambre vint, vers six heures, lui demander un ordre, il ne put s'empêcher de dire:
—Monsieur le comte est mieux; il a sa figure d'habitude.
Le dimanche finissait dans le calme. Quelques cris descendaient encore du village où les buveurs, en quittant les auberges, essayaient de chanter. Pas de vent. Les braconniers savaient qu'il n'y aurait pas de lune. Quand la nuit eut dragué dans ses plis le reste d'or qui traîne sur les champs vers le soir, il y eut une heure fraîche, où les herbes commencèrent à boire la rosée. Le bruit des pas s'assourdit, et la douceur de l'air, pénétrant par les portes ouvertes, fit venir sur le seuil des femmes et des enfants, qui regardèrent devant eux, émus par la grâce inconnue, et qui dirent: «Il fait doux». L'abbé Roubiaux, qui se promenait dans son allée de buis, sentant le parfum qui montait de la forêt, ferma son bréviaire sur son pouce, leva les yeux, et murmura: «Quand même, alleluia!» Sur les hauteurs de la Vigie, le vieux Fortier, qui chaque soir voyait les étoiles et les nuages glisser au-dessus des bois, remarqua que le ciel était saturé d'eau comme si toutes les étoiles pleuraient, et il dit: «J'aurai encore, cette année, soixante chariots de foin.»
Au bord de l'étang de Vaux, dans le golfe qui s'enfonce, tout aigu, au nord-ouest, un homme tendait des nasses. Chaussé d'espadrilles, le pantalon relevé jusqu'au-dessus du genou, il prenait un de ces longs mannequins d'osier, cachés dans un fourré du bois, écoutait, jetait un regard sur la rive opposée, puis, à peu près sûr de n'être pas épié,—la forêt était sombre et les arbres trempaient dans l'eau leurs branches à demi feuillues,—il descendait la berge vaseuse, titubait en piétinant les vases molles, se courbait, et posait l'engin parmi les roseaux. Supiat Gueule-de-Renard allait saisir, dans la cache où il les mettait à sécher, la sixième nasse à anguilles, lorsqu'il entendit un bruit de branches remuées, à sa gauche et assez près. D'un mouvement souple, il s'agenouilla aussitôt sur le sol, posa la nasse avec précaution, et se coucha à côté. Le coassement des grenouilles, le crissement des grillons qui liment du fer à l'entrée de leurs cavernes, la plongée d'un poisson sautant après une étoile, remplirent la nuit. Puis le chant du loriot très doucement modulé, dans la même partie du bois où les branches avaient remué, fit se relever le braconnier, qui appela en sourdine:
—C'est toi, Durgé? Tu m'as fait peur.
Sans précaution, et refoulant le taillis du ventre et des épaules, le jeune journalier arriva droit à Supiat, et, dans l'ombre, Supiat vit luire les dents blanches et les prunelles de Durgé qui riait.
—Quand je ne t'ai pas trouvé à la maison, j'ai pensé que tu péchais l'anguille, Gueule-de-Renard, et je suis venu jusqu'ici. J'ai vu le comte.
—Est-ce qu'il est malade comme on le dit?
—Oui, il m'a semblé qu'il respirait mal.
—Je ne le pleurerais pas! C'est un bourgeois qui prendra de l'influence ici. Il a le chic pour faire croire aux hommes qu'il s'intéresse à eux. S'il fait faucher ses foins à la main, cela fait encore dix hommes qui se croiront ses obligés. Combien t'a-t-il offert?
—Trois francs. Les deux vieux ont accepté. Mais moi, j'ai refusé, ils étaient furieux!
—Parfait!
Supiat se mit à rire, et tendit son museau à la clarté pâle de la nuit, comme une bête qui flaire le vent.
—Alors, Durgé, l'affaire est dans le sac?
—Parbleu! C'est ce que je venais te dire.
—Je préviens cet imbécile de Ravoux, que j'échaufferai en parlant de justice et d'exploitation patronale; il défend à Cloquet et à Dixneuf, au nom du syndicat, d'accepter trois francs; il va lui-même trouver le patron, qui s'emporte, qui parle de promesse, de parole donnée...
—Je t'en réponds; il a dit qu'il ne céderait pas...
—Et le patron achète sa faucheuse... Et le Meximieu est un peu plus détesté... Allons! mon vieux, cela va bien. Je vais jeter ma dernière nasse.
Il prit sur l'herbe la cage d'osier toute poussiéreuse de vase sèche, la souleva, et s'avança, en s'écartant un peu vers la gauche, jusqu'à l'endroit où la rive, dominant d'un pied l'eau de l'étang, permettait de jeter aisément la nasse entre les roseaux.
Il revint en essuyant ses mollets tachés de boue, reprit ses sabots qu'il avait laissés au pied d'un baliveau, et, frappant sur l'épaule de Durgé:
—Il y a aussi un camarade qu'il faut abattre, Durgé. Tu sais bien lequel. J'ai entendu des syndiqués, même des jeunes, qui me reprochaient la raclée que je lui ai donnée. Il aurait vite un parti, ce vieux-là, il est malin...
—Tu ne sais donc pas les dernières nouvelles, comme disent les journaux?
—Quoi donc?
—La fille est complètement ruinée. Elle doit à plus de vingt personnes du bourg, ou de la ville. Avant un mois, l'huissier sera chez elle.
—Je veux bien, mais le bonhomme ne sera pas abattu pour cela. Sa fille, c'est comme un nid d'écureuil dans le tronc d'un arbre: ça ne le tue pas.
Durgé hocha la tête, l'oreille dressée, écouta un moment avant de se remettre en marche.
—Il y aura tout de même les dettes qui le gêneront, dit-il.
Les deux hommes, à la file, s'enfoncèrent dans le bois. La pointe de l'étang de Vaux, où les rides qu'avait faites la chute de la nasse s'étaient déjà élargies, puis étalées sur les berges en vagues minuscules, continua de refléter la grenaille des étoiles. Tout dormait dans les fermes. Des canards en pâture, au loin, sur les grandes eaux, appelaient des bandes sauvages qui passaient, invisibles. Gilbert Cloquet était couché; Michel de Meximieu lisait dans sa chambre, la fenêtre entr'ouverte. Leurs deux noms continuaient d'être prononcés tout bas, et associés par la haine perspicace du plus mauvais drôle de Fonteneilles.
VII
LES FOINS
Le travail de la faucherie allait échapper à Gilbert. La faucheuse était achetée. Vers la fin de mai, on l'avait vue avec ses roues et son siège peints en vermillon, ses dents de scie bien aiguisées, son timon portant la marque de fabrique du vendeur, amenée comme une statue de procession sur un camion, à travers les campagnes qui observent toujours et se taisent le plus souvent.
Alors, le journalier, l'homme que la ruine de Marie Lureux tenait éveillé toutes les nuits, avait demandé à faire sa journée avec les sarcleuses que Fonteneilles envoyait dans les blés déjà grands. Elles passaient, prenant chacune l'une des voyettes étroites que les rigoles creusent entre les planches semées; elles allaient lentement, attentives à ne pas froisser les épis, courbées, une main derrière le dos, tenant un paquet de mauvaises herbes, enfonçant l'autre, çà et là, dans la houle de la moisson jeune, partout où pointait un chardon, un pavot, un bleuet, un brin de vesce des semailles anciennes, ou le bouton aigu d'une nielle déjà prête à s'ouvrir. Il gagnait peu. Elles se moquaient, non pas toutes, et elles jalousaient l'homme qui prenait le pain des femmes. Il sentait cette déchéance passagère: aussi ne s'arrêtait-il point de travailler, comme elles, quand, au bout des sillons, elles se redressent, la poitrine tendue au vent, et qu'elles bavardent un peu, cherchant à deviner l'heure qu'il est; mais il se relançait dans le fourré du froment, pressé de fuir, et de cacher sa barbe entre les murailles vertes que chaque jour exhaussait. Il songeait surtout à sa fille, et à la honte qui était venue. Mais il ne savait pas tout son malheur. Les femmes le savaient; et cependant aucune n'avait encore osé dire: «Gilbert Cloquet, tu as mal surveillé tes enfants de la ferme de l'Épine. Car l'huissier, le dernier jour de mai, a passé dans les étables avec son papier, il a passé dans l'écurie; mais une partie des bêtes avaient été emmenées, avant son arrivée, et il ne les a pas prises en note. Tu ne les as pas rencontrées, Cloquet, mais tout le monde a connu qu'elles étaient dans le bois: une des juments, la plus belle, la noire, trois vaches, et quatre brebis, gardées par un mauvais gars engagé sur les routes. Ils ont juré, ton gendre et ta fille, oui, juré qu'ils ne cachaient rien, et ce sont des menteurs, et bientôt, quand la vente sera faite, ce seront des voleurs.»
Il ne savait pas. Il n'était point retourné à l'Épine depuis que sa fille l'en avait chassé. Elle était venue lui demander pardon, et de l'argent. Comme il n'avait que le pardon à donner, elle n'avait pas reparu. On était en juin. C'est l'été d'avant la moisson, où la terre est toute vêtue. Autour de Fonteneilles, et sur la croupe des coteaux, et sur le double versant des prés qui descendaient au lac et qui s'ouvraient à peine, comme des livres oubliés, ayant un ruisseau bleu au milieu, l'herbe foisonnait. Elle était mûre. Un soir, Michel de Meximieu fit appeler le chef de culture, et, montrant la longue bande de prairie qui montait vers le sud, entre la lisière des bois et la haie d'un champ d'avoine, il dit:
—Ce sera pour demain. Vous enverrez deux hommes pour faire la tournière et couper les épines, avant cinq heures.
Le dernier jour de l'herbe se leva. L'aube était claire. La longue prairie commençait à trente mètres du château, montait doucement, suivait la courbe de la forêt, dévalait la pente de l'autre côté de la colline, au delà d'un alizier, découpé en plein ciel. Aucun rayon ne touchait encore l'alizier, ni les chênes qui veillaient à la lisière du bois. Mais l'herbe avait senti le jour; une vie prodigieuse et muette la soulevait; les boutons d'or, groupés en larges taches, étendaient leurs pétales que l'ombre avait redressés; les pissenlits épanouissaient le faisceau de leurs épées jaunes; les marguerites, que la nuit ne ferme point, tournaient toutes la tête vers le soleil qui allait venir; un souffle chaud exaltait dans les graines innombrables, dans les épis, dans les grappes et les hélices, dans les ombelles et les cosses, l'huile parfumée qui enveloppe le germe. Le vent léger, courant par risées comme sur une mer calme, se poudrait de pollen, et s'imprégnait du goût de la sève. La longue nappe ondulait; pas une tige n'était froissée, pas une seule n'était morte, mais la couleur des vagues disait la moisson mûre. Elles étaient brunes, elles étaient grises, elles luisaient comme de l'argent, et des reflets couleur de sang s'y mêlaient à la rouille des choses qui ont duré. Quand les deux domestiques entrèrent au bas de la pièce, par la barrière blanche, une perdrix, qui avait son nid dans l'herbe, s'envola; un loriot s'éleva d'un chêne de bordure et se laissa porter au vent, l'aile ardente de soleil; un râle de genêt se faufila entre les touffes, et remonta dans le fourré en jetant son cri de crapaud, et il y eut alors un silence d'épouvante dans le monde des bêtes que l'herbe avait logées, qui avaient grandi avec elle, et crû en elle. Les grillons eux-mêmes se turent une seconde. La faux traçait une avenue, et la serpe épointait les ronces, au bord de la grande prairie.
Il faisait chaud, à neuf heures. La barrière s'ouvrit de nouveau; deux chevaux noirs entrèrent, attelés à la faucheuse. Où étaient les gens de Fonteneilles, ceux qui avaient crié contre la machine, et ceux qui avaient sournoisement rompu le marché conclu avec Gilbert Cloquet, et fait acheter l'affameuse, l'ennemie qui arrivait éclatante, vermillonnée, roulant sur ses roues neuves, derrière les chevaux résignés? On ne voyait personne dans le champ d'avoine, la forêt laissait pendre ses feuilles molles de chaleur, et un seul homme avait passé, depuis l'aube, un berger, remontant la colline, vers la pâture où M. Fortier engraissait ses bœufs blancs. Qui allait conduire la faucheuse? Ah! si on avait su! Tout le bourg eût été là! Ce fut Michel de Meximieu qui sortit du château, en vêtement de toile blanche, coiffé d'un chapeau de paille, et monta sur le siège de fer, au-dessus de la barre coupeuse. Renard, qui tenait les chevaux, dit une dernière fois:
—Monsieur le comte voit bien qu'il n'y a pas de mauvais gars dans les environs. Fatigué comme il l'est, il ne devrait pas faire le travail d'un domestique. Moi-même, si monsieur le comte le permettait, je pourrais...
—Merci, Renard. Je crois bien qu'en effet, tous les propos qu'on m'a rapportés sont de pure invention, mais il suffit qu'on ait crié: je ne suis pas de ceux qui exposent les autres.
Il prit les guides de corde, et il siffla; la rousseur du soleil courut sur les reins des chevaux en marche. Les dents de la scie s'engagèrent dans l'herbe, et l'herbe coupée se coucha, glissa sur le plancher de la machine, puis retomba toute luisante sur le sol, humide encore le long de la tige et rose près de la racine. Derrière la machine, qui allait sans une pause, avec un cliquetis régulier, elle formait un sillage, un long miroir de sève que la lumière enfin atteignait et séchait. Michel jouissait de la perfection de travail de la faucheuse, et surtout de se sentir le maître qui travaille, et plus près de sa moisson qu'aucun homme de sa race. Il avançait vite. Il rejoignit les domestiques qui étaient à peu de distance du sommet de la colline.
—Laissez passer! dit-il, et tant pis, je fonce en plein foin, sans tournière!
Il sacrifiait quelques bottes d'herbe. Que lui importait? Tout allait finir pour lui avec l'année. Les chevaux fumaient de sueur. Subitement, l'un d'eux fléchit, s'abattit presque, se redressa d'un coup de reins; la machine s'enleva d'un côté, retomba, tourna comme sur un pivot, et le conducteur fut jeté à terre, à trois pas, dans le foin. La faucheuse était brisée. Michel se releva; il courut aux chevaux et les arrêta. En même temps, deux hommes se montrèrent debout, à la lisière de la forêt, tandis que, de l'autre côté, dans le champ d'avoine qui n'était séparé de la prairie que par une haie, un autre homme se levait et criait: «Bravo! à bas les bourgeois!» Michel se tourna de ce côté, mais il ne vit rien. Il marcha vers l'endroit où la faucheuse avait heurté contre un obstacle. Les deux domestiques accouraient. Ils cherchèrent dans l'herbe.
—Voilà! monsieur Michel, dit l'un d'eux. Regardez!
Il tenait dans sa main le bout tordu d'un fil de fer qu'on avait du, pendant la nuit, tendre entre deux piquets et dissimuler dans l'herbe haute.
—C'est encore Supiat, je parie! cria-t-il.
—Mais oui, c'est lui qui était caché dans l'avoine! Je l'ai reconnu! Je cours après! Casser la machine! Ah! il va voir! dit l'autre.
—Ramenez les chevaux, dit Michel, en arrêtant l'homme qui prenait déjà son élan pour courir. Laissez Supiat et les autres, s'il y en a. Dans deux jours, j'aurai une faucheuse neuve, et je la conduirai comme celle-ci. Je vous charge de le dire dans le pays.
—Vous n'avez pas de mal, monsieur Michel?
—Non, très peu.
—C'est que vous êtes blanc... Vous avez l'air...
—Ne vous tourmentez pas. Allez mes amis. Rentrez.
A ce moment une voix appela:
—Monsieur de Meximieu?
Avant de s'être détourné, Michel avait reconnu celle qui l'appelait. Antoinette Jacquemin était debout au pied de l'alizier, toute menue au sommet de la grande courbe du pré, et elle faisait signe: «Venez! venez!»
Michel alla droit vers elle, à travers l'herbe haute. Les domestiques descendaient du côté du château, emmenant les chevaux et la machine brisée. Ah! elle avait bien choisi son heure, cette petite de la Vaucreuse! Fallait-il vraiment lui obéir? On pouvait encore s'arrêter, trouver un prétexte, revenir au château. «Pourquoi ne pas la fuir? Qu'est-ce que je fais? Que peut-elle pour moi? Et que puis-je lui dire? Vais-je me plaindre de la ruine de mon père, et de ce que Fonteneilles ne m'appartient plus? Elle n'en sait rien. Vais-je lui laisser voir que j'aurais pu l'aimer, que je l'aimais déjà? Je ne le puis plus. Et pour que je lui confie l'autre douleur, la troisième, celle qui me délivrera des autres, elle est trop jeune. Il faut que ses dix-huit ans restent joyeux. Prends garde! Pas de larmes! Pas de faiblesse! Et je me sens moins fort que jamais! Pourquoi vais je donc à elle?» Il allait parce qu'elle était la pitié, et que personne ne le consolait. Il allait avec son secret qu'il ne dirait point, mais qu'elle devinerait peut-être.
Il avait beaucoup changé depuis la visite à la Vaucreuse. Son visage s'était amaigri; l'expression trop ferme de ses yeux s'était corrigée par la souffrance: ils avaient eu des visions qui les avaient laissés plus inquiets, plus tendres et voilés de brume. Antoinette Jacquemin le regardait venir. D'abord elle s'était demandé: «Pauvre voisin, dois-je le plaisanter sur sa chute? Il ne boite pas. Il a seulement son chapeau enfoncé et du vert sur la manche.» Elle était tombée de cheval plus d'une fois. Sa gaieté était prête encore mieux que sa pitié. Mais ce fut la pitié qui parla, dès que Michel fut arrivé à cette distance où le regard peut se faire entendre, où les âmes commencent à se toucher par leurs antennes qui doutent et qui se replient.
—J'espère que vous n'êtes pas blessé, monsieur?
—Non, mademoiselle.
—Qu'y a-t-il eu? Pourquoi la faucheuse a-t-elle pirouetté? Une pierre?
—Un piège à bourgeois, mademoiselle, un fil de fer tendu cette nuit pour faire tomber mes chevaux et casser ma machine.
—C'est affreux! Mais vous êtes tout pâle, monsieur. Quelle vilaine action!... Quelle lâcheté!... Moi, j'étais venue à Fonteneilles, ce matin, avec la carriole qui allait aux provisions... Je suis curieuse. Je voulais voir l'entrée en carrière de cette faucheuse dont le pays a parlé plus que de raison... Et puis, vous revoir aussi... Vous savez, ma promesse;... asseyez-vous, monsieur, là, au pied de mon arbre... Non?... Je vous assure que vous avez besoin de vous reposer...
—Non, j'ai besoin de serrer une main amie.
—Alors, prenez la mienne.
Cette enfant maternelle, habituée à consoler des chagrins qu'elle ne comprenait pas, Michel la retrouvait, comme à la Vaucreuse. Elle le regardait avec une tendresse inquiète, les yeux grands ouverts, le visage tout doré par le reflet de ses cheveux, de son chapeau de paille, et du matin qui rejaillissait des herbes. Elle ne disait rien; mais, pour si peu de chose elle aurait dit: «Je vous aime», que Michel eut peur de ce silence où l'aveu grandissait trop vite. Il rompit le charme, en s'écartant d'un pas. Les mains qui s'étaient unies se dénouèrent. Et ce fut un adieu qu'un seul des deux comprit.
—Alors, j'ai bien fait de venir? Ce n'était pas une idée trop «enfant», comme vous dites?
—Non, une chère pensée profonde et opportune, dont je vous remercie. Je ne puis vous dire combien je suis ému de vous voir sur cette terre de Fonteneilles.
—J'étais venue près de la barrière du château, une fois déjà, il y a huit jours. Je vous ai aperçu de loin. Mais j'étais avec miss Margaret Brown, mon institutrice, et je n'aurais pas pu vous parler amicalement. A quoi bon la banalité d'un bonjour, la feinte d'une surprise et le regret d'avoir passé sans avoir été une âme qui pense et qui écoute? A quoi bon, n'est-ce pas?
Il recevait les mots, l'un après l'autre, comme des flèches qui s'enfoncent dans la même blessure. Mais il n'eut pas l'air d'avoir entendu, et reprenant sa pensée:
—Oui, vous avez eu raison de venir, puisque je peux vous montrer moi-même un peu de ce domaine dont j'aime la moindre motte. Voyez cette longue prairie qui va vers la maison. C'est presque une vallée, n'est-ce pas? Comme la pente est modelée noblement!
—Et toute fleurie! Demain elle sera moins belle: avec le foin qui tombe, il y a quelque chose de caressant qui s'en va. Moi, je ferme les yeux quand on fauche à la Vaucreuse. C'est une saison chez nous qui change le paysage. Nous n'avons pas cette grande ligne de futaie...
—Vous l'aurez un jour.
—Une semblable? c'est impossible.
—Qui sait?
—Moi, je sais. Il faut des siècles, il en faut un au moins. Quel âge ont vos chênes? Celui-ci? Et l'autre, qui a des branches mortes pour les ramiers?
—Cent soixante ans et deux cents ans. C'est mon grand-père qui les a semés.
—Nous sommes depuis moins longtemps à la Vaucreuse. Ici le temps a fait son œuvre. Votre château est enveloppé à moitié par les bois, et il me semble...
Elle désignait du geste le toit de vieilles tuiles moins élevé que les bois.
... Il me semble qu'à l'automne, quand il est tout couvert de feuilles mortes, il doit faire partie de la forêt: ce n'est qu'un vieux chêne de plus.
—Aimez-le, je vous en prie!
—Mais oui, je l'aime,... comme tout le pays.
—Soyez celle qui ne quitte pas ses terres pour Paris?
—Faut-il le jurer? J'y suis toute prête.
—Ne riez pas! Ne le prenez pas en plaisantant. Je vous parle plus sérieusement que vous ne le pensez. Je vous prie, mademoiselle Antoinette, comme si j'étais un frère aîné, de rester dans ce pays où votre nom est respecté, où, personnellement, vous êtes populaire; de ne pas le maudire parce qu'il est plus malade que bien d'autres pays de France, mais de faire pour lui ce que nos parents n'ont pas su faire; d'y vivre. Rien qu'en l'habitant, vous y ferez beaucoup de bien, vous serez une vraie grande dame, un être de grâce et de miséricorde...
—Je vous assure, monsieur, que ce serait mon ambition, celle sans doute de toute autre femme à ma place. Mais vous en parlez singulièrement...
—Pourquoi?
—Comme d'une chose que vous souhaitez, mais que vous ne verrez pas...
—C'est vrai. Je ne le verrai pas.
Mademoiselle Jacquemin se pencha, étonnée.
—Vous ne serez plus là?... Où serez-vous donc?
Michel sentit fixé sur lui le regard d'Antoinette, et le sourire qui tombait, et l'inquiétude grandissante à mesure que le silence se prolongeait. Il fit effort pour contraindre sa voix qui refusait de parler. Son visage demeura tourné vers Fonteneilles lointain.
—Promettez-moi le secret?
—Oui.
—Je suis fiancé.
Elle se recula, à son tour, comme si la mort avait passé entre eux. Et elle se redressa toute.
Une autre Antoinette était là, non plus une enfant, une femme blessée, irritée, aussi forte que lui dans la douleur d'amour. Non, elle ne pleurerait pas! Il ne pourrait pas mesurer le mal qu'il venait de faire. Très pâle, elle aussi, sa fine tête orgueilleuse rejetée en arrière, et les paupières à demi baissées par le mépris, elle trouva les mots pour répondre, elle les jeta, du bout de ses lèvres toutes blanches.
—Je vous félicite. Mais je ne vois pas pourquoi je suis avertie la première. C'est trop d'honneur, en vérité. Elle est jeune?
Michel secoua la tête.
—Elle est riche assurément? Un Meximieu ne peut faire qu'un mariage riche.
—Oui. Elle a tous les millions qu'elle veut. Elle se baisse, elle les prend.
—Comme vous dites cela!... Et elle vous emmène loin, puisque vous quittez Fonteneilles?
—Très loin...
—Ce sera bientôt?
Michel ferma les yeux.
—Je ne sais pas.
—Vous êtes de plus en plus étrange. Excusez-moi; je vais rejoindre ma voiture qui m'attend au bourg. Et de ce que j'ai pu vous dire, ne retenez qu'une chose, la seule qui soit vraie...
Elle eut un petit rire nerveux qui mourut dans l'espace immense.
—Je n'étais venue que pour vous répéter la phrase; vous vous rappelez, quand je disais que vous pouviez plaire: j'avais raison, vous voyez!
Le bout du brodequin jaune frappait une touffe d'herbe et l'écrasait. Michel, alors seulement, eut le courage de regarder de nouveau Antoinette Jacquemin. Il la vit se reculer encore. Il lui dit lentement, car il prolongeait en même temps son supplice et sa dernière vision d'amour:
—Ne parlez pas comme vous faites... Vous regretteriez ce que vous appellerez un jour votre injustice... Mais, je vous supplie par avance, ne vous accusez pas vous-même,... quand vous comprendrez et quand vous saurez tout... J'aurais trop de peine de vous savoir triste. Vous n'avez pas de tort vis-à-vis de moi, pas un seul... Je vous assure,—ne me répondez pas, je vous en prie,—que je n'en ai pas non plus vis-à-vis de vous... Vous avez été la première apparition délicieuse dans ma vie, et tout ce que vous m'avez dit, même vos reproches, tout m'a montré l'être de choix auprès duquel j'aurai passé... Je vous souhaite d'être heureuse, infiniment... Adieu... Merci...
—Adieu, monsieur.
Elle demeura droite, muette et hautaine, jusqu'à ce qu'il eut rejoint l'avenue verte que la faneuse et la faux avaient taillée. Alors, voyant qu'il était loin, et qu'il ne se détournait pas, elle s'approcha de l'alizier, appuya sa main sur le tronc, et, sa tête sur sa main, elle regarda diminuer, le long de la haie, celui qu'elle avait attendu dans la joie. Quand il fut près de la barrière du pré, elle espéra qu'il regarderait en arrière, au moins une fois. Mais la barrière était ouverte. Il passa. Antoinette s'aperçut que les arbres de Fonteneilles tremblaient devant elle. Elle pleurait.
Michel était troublé jusqu'au fond de l'âme. Comme beaucoup d'hommes d'une vie morale très forte et peu entourée, il avait coutume, quand il avait agi, d'examiner son acte et de se juger lui-même. Dans le fumoir, où il s'était enfermé, il marchait à grands pas, les yeux fixés sur le parquet, où son ombre le précédait, d'une fenêtre à l'autre. «Il fallait que je fusse abandonné. Je crois que c'est fait. J'ai pu lui dire, sans qu'elle comprît pourquoi, mon vœu suprême. Que ce pays ne pâtisse point de l'abandon de Fonteneilles par tous les Meximieu... J'espère à présent. Elle comprendra. Les mots qu'elle m'a dits étaient enveloppés dans sa colère, dans sa fierté blessée, dans sa pauvre tendresse qu'elle a crue méconnue. Mais tout cela tombera. Comme elle a été forte! Quelle âme de femme déjà et d'héroïne en elle! Quelle dignité dans ce premier chagrin, que je lui ai fait, moi... moi! Ah! que je suis malheureux!... Que je voudrais pouvoir pleurer! Mais je ne dois plus! J'ai promis!»
Pour s'empêcher de pleurer, il se donna des témoins. Il sonna le valet de chambre; puis, ayant changé de vêtement, il passa dans les écuries et s'informa des chevaux. Les hommes de la ferme de Fonteneilles et les domestiques disaient: «Il reprend goût à la terre.»
Dès qu'il eut achevé de déjeuner, il sortit, comme il faisait autrefois, et s'engagea dans la grande avenue. Une puissance souveraine, celle de sa volonté ou celle de sa douleur, l'entraînait et le soutenait. Il marchait vite. Il montait sans s'essouffler, sous le soleil ardent, le chemin qui mène au bourg.
C'était l'heure où la campagne dort, dans la fanfare des moucherons. Quand Michel eut poussé la barrière à claire-voie de la cure et demandé, debout sur le seuil de la cuisine: «Monsieur le curé est-il chez lui?» personne ne répondit. Il répéta la question, en reculant de deux pas, jusqu'au milieu de l'allée de buis. Alors, la fenêtre du premier étage entra en lutte avec une main qui cherchait à l'ouvrir; elle céda, non sans se plaindre; le buste de l'abbé se pencha dans le soleil, au-dessus de l'allée.
—Qui est là encore?... Ah! c'est vous, monsieur Michel? Philomène doit faire méridienne: je descends.
—Non, monsieur le curé, je monte. Je puis monter aujourd'hui.
Au haut du petit escalier de bois, il trouva l'abbé Roubiaux, et celui-ci le fit entrer dans la chambre qui avait pour meubles quatre chaises, une table, et la photographie de la vieille maman. Sur la table, un registre était ouvert, et il y avait à côté un carnet, entre les pages duquel l'abbé, avant d'ouvrir la fenêtre, avait glissé une feuille de papier buvard.
—J'ai appris l'incident de ce matin, dit le prêtre. Il a dû vous êtes très pénible.
—Oui. Cinq ans de bonne volonté, récompensés de la sorte.
—Oh! ne la jugez pas perdue, votre bonne volonté, monsieur Michel. Je suis sûr qu'elle a touché quelques-uns de ces silencieux qui vous entourent... Tenez, je suis sûr que vous avez déjà pardonné en... en gentilhomme.
—Vous vous trompez.
—C'est vrai? Vous leur en voulez encore?
—Non, vous vous trompez de terme. Monsieur le curé, laissez-moi vous dire que nous vous connaissons mal, et que je le regrette. Vous avez eu peur, j'en suis persuadé, qu'on ne dît, ici, en pays bleu, que le curé était trop bien avec le château. Mais, quand le château, c'est un homme de votre âge, ou à peu près, un être sans mondanité, et qui n'a pas une jeunesse folle, je vous assure, pourquoi le fuir? Tenez, si nous avions causé cœur à cœur, deux ou trois fois seulement, tout à l'heure vous m'auriez dit de pardonner en chrétien. C'est le vrai mot. Pour moi, le type du gentilhomme, c'est le Christ.
L'abbé se leva en hâte. Sa figure terreuse s'illumina de joie. Il tendit la main.
—C'est bien beau, ce que vous dites là!
—Non, c'est la simple vérité, celle que vous croyez, celle que je crois. Mon rêve, comme le vôtre, eût été de les élever peu à peu jusque-là, et de disparaître en laissant une œuvre plus grande que moi, d'être l'ouvrier qui a aidé à bâtir la flèche d'une cathédrale... Mais il faudrait plus de temps que je n'en aurai. A peine si on devine les fondations dans la boue.
L'abbé Roubiaux avait rapproché sa chaise de celle de Michel. A présent, il ne craignait plus. Il osait parler, il osait être. Son âme sacerdotale, son âme enthousiaste et naïve de séminariste aspirant à la conquête du monde, mais déjà douloureuse au souvenir des premières déceptions du prêtre, l'abbé Roubiaux la laissait parler. Il avait joint les mains sur sa soutane. Il racontait ses projets anciens, du temps qu'il était vicaire dans le Morvan, et comment il les avait trouvés irréalisables, dès le début de son séjour à Fonteneilles; il disait ses appels incompris, ses attentes vaines au confessionnal, au presbytère, ou dans les chemins, quand il eut tant souhaité qu'on vînt à lui, et qu'on passait; il s'humiliait de n'avoir pas encore réussi; il laissait entrevoir que sa sympathie pour «ses gens» était demeurée entière, et que son espoir trompé reprendrait longtemps, toujours peut-être, son niveau, comme l'eau des puits qui vient de loin. C'était bien le fils de la mère Roubiaux qui parlait, un enfant du peuple ordonné pour le salut des autres, chétif d'aspect, mais conscient de la grandeur de sa mission et ambitieux comme un empereur, un de ces petits que le souffle d'en haut transfigure aisément, et montre tout à coup dans leur familiarité avec le divin. Il s'enhardissait jusqu'à appeler Michel «mon ami». Michel écoutait, avec la certitude, maintenant, qu'il était venu se confier à un être fort, de l'élite obscure du monde.
—Croiriez-vous, dit l'abbé Roubiaux, que j'ai un gros sacrifice à faire, et que j'ai hésité? Pourtant, rien ne fleurit sans cela. C'est le fumier des terres éternelles. Nos joies, nos goûts, notre repos, belles tiges coupées, hachées, foulées aux pieds, et qui nous font pitié, mais qui rejaillissent en merveilles toujours. J'ai été lâche. Croiriez-vous que mon évêque m'a demandé...
—Quoi?
—De faire la quête pour le culte! Dans Fonteneilles!
—Pauvre monsieur l'abbé!
—Il me l'a demandé deux fois. J'ai refusé. J'ai écrit: «Je ferai l'annonce à la grand'messe; je recevrai les offrandes que quelques-uns de mes paroissiens voudront bien m'apporter, pour suppléer aux indemnités supprimées du Concordat. Mais aller de maison en maison, c'est inutile. On m'accueillera bien presque partout, j'en suis sûr, mais on ne me donnera presque nulle part.»
—Qu'a répondu l'évêque?
—Il a répondu: «Quêtez, ne fût-ce que pour connaître votre paroisse.» Je suis parti, j'ai été voir moi-même mon évêque; je l'ai supplié; je lui ai dit: «Mais, je la connais cette paroisse! A quoi bon demander à ceux de ces hommes et de ces femmes qui n'assistent pas même à la messe, qui travaillent le dimanche, qui jurent comme des diables et s'amusent de même? Essayer de les prêcher? Je veux bien! Les servir? oh! de tout mon cœur inemployé! Être leur ami incompris, bafoué, frappé peut-être, oui encore! Mais provoquer la réponse de l'indifférence ou de la haine, et compter, à chaque fois: «Encore un qui renie son Dieu! Encore un autre! un autre!» c'est un supplice au-dessus de mes forces, monseigneur.»
—A-t-il eu la faiblesse de vous écouter?
—Non, il m'a répété: «Je vous donne l'ordre, pour la troisième fois, d'aller partout. L'heure est venue où il doit être demandé compte à la France de son baptême. Allez, mon ami, et ne craignez pas.»
—Et alors?
—Vous voyez, je suis décidé: je prépare mes listes.
Il y eut un silence.
—Monsieur l'abbé, dit Michel, j'ai à vous raconter une histoire toute pareille à la vôtre. Moi aussi, j'ai eu peur du sacrifice qui m'est demandé.
—Il est aussi dur que le mien? oh! alors, je vous plains...
—Plus peut-être... Mais je crois qu'à présent, depuis ce matin surtout, il est accepté... Je viens vous le confier, pour être encore plus sûr que je l'ai fait. Monsieur l'abbé, je suis très malade...
—Mon ami, vous êtes un peu souffrant, il faut...
—Désespéré, voilà la vérité; mon médecin me l'a laissé deviner, je l'ai lu dans les livres de médecine; et, d'ailleurs, je le sens très bien. Ne me ménagez pas; ne niez pas: c'est inutile... Vous savez mieux qui je suis, depuis une demi-heure. J'aurais voulu vous aider à refaire cette paroisse, j'aurais voulu racheter toutes les fautes qu'ont commises, contre elle, les Meximieu, toutes leurs négligences, leurs absences... J'aurais été juste et fraternel sans effort, il me semble. Cela eût été le mieux, sans doute... Je n'aurai pas le temps. Monsieur l'abbé, dites-moi, en toute vérité, si vous croyez que l'acceptation de la mort qui vient soit puissante devant Dieu?
—Infiniment, dit l'abbé, comme l'obéissance la plus difficile et la prière la plus sublime.
—Alors, puisque je n'ai pu donner mon exemple et mon cœur, je donne ma vie pour que Fonteneilles revive. J'accepte ma mort. C'est tout ce qui me reste, monsieur l'abbé. Adieu.
Il essaya de sourire, et il y réussit. Ses lèvres, qui venaient de nommer la mort, demeurèrent entr'ouvertes, héroïquement, ses yeux la virent et ne frémirent pas. Il eut l'air d'un page devant l'ennemi, ironique, aimable, léger, l'air qu'avaient eu les Meximieu à leur première affaire, quand ils sautaient à cheval, les trompettes sonnant, et qu'ils tiraient l'épée pour le service du roi. Pauvre jeunesse! Il avait leur âge; il avait leur manière, il souriait, lui aussi, au danger imminent, mais il n'avait d'autre témoin qu'un prêtre de village; il n'attendait point de gloire, et le roi pour lequel il acceptait de mourir n'en saurait jamais rien.
Ce fut un beau geste de jeunesse, et qui dura le temps d'un salut. Puis les lèvres se détendirent. Pas un mot ne fut dit. Les deux hommes s'étaient levés.
Ils se parlèrent encore un peu, du regard, comme ceux qui trouvent trop pauvres les mots pour exprimer l'intime de leur âme. Il n'y eut pas d'attendrissement, pas de consolation inutile. L'abbé reconduisit Michel jusqu'à la porte du jardin. Ils étaient aussi pâles l'un que l'autre. Mais le moins troublé des deux paraissait être M. de Meximieu.
—J'irai vous voir, dit l'abbé Roubiaux... Ah! monsieur Michel, s'il y avait seulement un homme par château, un homme par paroisse!
Michel était déjà à l'angle de la maison, sur la place. Il descendit la route. Quelques femmes, çà et là, levèrent, avec le doigt qui tenait l'aiguille, le rideau de leur fenêtre, et dirent:
—Il vient de faire la partie avec le curé... Les riches, ça a toujours du temps à perdre.
La chaleur passait sur la campagne, par bouffées étouffantes et qui sentaient le foin. La poussière, sur le chemin, s'élevait en tourbillons. Un nuage d'orage, tout blanc avec des transparences de cuivre, avançait, par écroulements successifs, ses hautes tours au-dessus des bois. Michel regagnait son château. La fatigue l'accablait. Mais, pour la première fois depuis des années, il avait en lui la paix.
VIII
LA QUÊTE DE L'ABBÉ ROUBIAUX
Les gens de Fonteneilles s'entretenaient de la vente qui devait avoir lieu à l'Épine, le dimanche 22 juillet. Une affiche, collée sur les murs de la mairie, annonçait cette vente «volontaire», et énumérait les objets qui seraient adjugés à la criée.
Depuis qu'elle était là, Gilbert passait au large. Il ne se montrait plus dans le bourg à cause de cette feuille de papier rouge; il faisait la moisson dans une ferme éloignée, et ne revenait guère que le samedi dans sa maison du Pas-du-Loup, évitant de rencontrer ses amis d'autrefois, prenant les sentiers au lieu des chemins, honteux et irrité d'avoir pour enfants des faillis.
L'abbé Roubiaux, appelé par sa mère malade, avait quitté sa paroisse avant de commencer la quête qu'il avait promis de faire, et, revenu à Fonteneilles, il remettait de jour en jour cette corvée qui l'inquiétait.
Le 19 juillet, quand le soleil se leva, l'atmosphère était chaude et toute chargée encore de la poussière de la veille. Depuis six semaines, la terre souffrait de sécheresse. Les feuilles pendaient, molles, le long des branches; le brillant de l'herbe avait passé; les épis laissaient tomber le grain, et les hommes suffoquaient en se courbant sur les blés.
Le travail de la moisson était donc plus rude que de coutume pour les coupeurs d'avoine et de froment, et, selon toute apparence, il donnerait peu de profit.
C'est à quoi songeait l'abbé Roubiaux, vers midi, en descendant de Fonteneilles pour gagner le Pas-du-Loup. Sur la route, sonnante comme une roche creuse, il marchait lentement et la tête penchée, contrairement à son usage. Il la releva, en passant devant l'avenue du château, et aperçut Michel de Meximieu appuyé sur la barrière blanche. Le jeune homme fit signe de la main: «Venez me voir?» Il avait l'air très calme. Rien ne trahissait qu'il venait de souffrir d'une crise, si ce n'est la pâleur de ses narines encore dilatées et le frémissement de ses doigts sur le bois qu'il tenait serré. Toute l'énergie de sa race revivait en lui transformée, silencieuse, souveraine dans le domaine des douleurs.
A l'abbé Roubiaux qui s'informait:
Il répondit:
—Mal.
Mais cela fut dit sur un ton de suprême indifférence. Et il ajouta:
—J'attends le passage du toucheur, pour lui parler d'un envoi de bœufs. Agriculteur jusqu'au bout, comme vous voyez. Et vous? Je devine ce que vous allez faire.
—Hélas!...
—Par où commencez-vous?
—Par le hameau du Pas-du-Loup! Cinq maisons, pas une chrétienne! Je me dépêche, parce que c'est l'heure de la sieste, et que les journaliers sont chez eux, ou peuvent y être...
Michel salua en souriant.
—Allons! bonne chance au missionnaire! Monsieur l'abbé, venez me raconter, ce soir, votre premier jour de quête? Moi, j'ai confiance!
—Vraiment?
—Voyez-vous, monsieur l'abbé, nous avons dans le corps huit litres de sang: eh bien! dans le plus pauvre sang de France, il y a toujours une goutte qui croit.
Ils se serrèrent la main, et l'abbé Roubiaux descendit, hâtant le pas, pour prendre le sentier, tout voisin, qui dévalait entre les prés.
La première maison où il entra fut celle de Gilbert Cloquet. Le journalier, la veille, en coupant le blé, avait été frappé d'insolation. Il était revenu au hameau. Il était faible encore, et couché sur son lit défait. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, à l'entrée subite de la lumière et de l'air, il se redressa, et sauta sur la terre battue, honteux, boutonnant en hâte le col de sa chemise et chaussant ses sabots alignés sous le bois du lit.
—Ma parole, c'est notre curé! dit-il. Excusez! Je ne m'attendais pas à votre visite, je ne pensais pas en vous...
—Je regrette bien de vous déranger, Gilbert. Mais j'ai une raison pour venir...
—Ça doit être, monsieur le curé. J'avais jamais vu chez moi celui qui vous a précédé, avant le jour où il est venu prendre le corps de ma pauvre femme, pour le porter en terre. Asseyez-vous donc.
—Merci.
—Un verre de vin? Vous avez soif, peut-être? C'est de bon cœur. Mais moi, je ne peux pas boire aujourd'hui.
—Non, je viens pour une chose qui est très sérieuse. Je vais voir toute la paroisse, et je commence par le Pas-du-Loup. Gilbert Cloquet, vous savez que l'État ne nous paye plus?
—J'ai vu cela sur les journaux, en effet.
—Alors, je viens vous demander, à vous et à tous les hommes de la paroisse: Voulez-vous donner quelque chose pour faire vivre les prêtres, moi et les autres, ou bien voulez-vous abandonner la religion? Vous êtes libre, Gilbert. Répondez-moi selon votre conscience.
L'abbé, debout, très ému et tremblant malgré lui, avait récité la formule qu'il avait préparée, et qu'il allait dire, la même, à chaque chef de famille. Il lui semblait qu'il avait devant lui toute la campagne méditative et fermée. Qu'allait-elle dire? Il priait. Le village, accablé par la chaleur, se taisait. Une rainette chantait, cachée sous le baril de vin. Gilbert, en chemise et en pantalon, la tête basse, pesait les mots qu'on venait de lui dire, comme s'il s'agissait d'une botte d'écorce, dont il devait connaître le poids. Il avait son air des grands jours de dispute, sa figure de juge, la mâchoire pendante, les paupières demi-closes et les sourcils rapprochés. Quels souvenirs traversaient son esprit? Quelles raisons le décidèrent? Tout demeura mystérieux. Il ne dit qu'une chose, la plus petite sans doute de celles qu'il avait pensées. Il se redressa, et son regard tout bleu demeura grave.
—Monsieur le curé, je n'en use guère; mais, ne pas en avoir du tout, ça ne me va pas. Je veux être enterré dans la terre bénite, comme mes défuntes.
L'abbé, qui crut dire merci, ne s'aperçut pas, tant il était troublé, qu'il continuait seulement tout haut la prière commencée tout bas: Sancta Maria, mater Dei... Le journalier n'y prit pas garde non plus. Il s'était retourné; il fouillait sous son traversin et en retirait un vieux porte-monnaie à monture de cuivre; puis, mettant son offrande dans la main de l'abbé Roubiaux:
—Je ne suis plus riche... Je ne peux pas donner grand'chose. Faut pas m'en vouloir... Ma pauvre Marie va être vendue dimanche...
L'abbé, très pâle, prit entre ses doigts la pièce de deux francs, et, l'élevant, il traça dans l'air le signe de la croix.
—Benedicat vos! dit-il. Merci, Gilbert. Dieu ne vous abandonnera pas.
—J'en ai besoin, répondit l'homme.
Peut-être en aurait-il dit plus long. Mais l'abbé se retira, et, traversant le chemin forestier, entra chez Ravoux, dans la salle basse où cinq enfants, le père et la mère, achevaient de dîner. Le saladier plein de débris de lait caillé et de pain était encore entre eux, sur la table. Ravoux se leva, fronça les sourcils, et, comme Gilbert, regarda fixement le prêtre. Mais il y avait, entre eux, toutes les lectures que l'ouvrier avait faites. L'abbé, timidement, commença à répéter sa demande.
—Non, monsieur, interrompit Ravoux; c'est inutile. Vous savez bien que je ne suis pas de votre parti.
—Mais je ne suis d'aucun, pas plus que Dieu, dit l'abbé.
—Suffit. Je dis ce que je dis. Je ne donne pas pour la calotte...
L'abbé Roubiaux leva la main, pour la seconde fois, au-dessus des enfants stupéfaits:
—Benedicat vos!
Il sortit en saluant. Ravoux le suivit. Il était agité, peut-être même touché, tout au fond. Le poil noir et frisé remuait sur ses joues.
—Quand vous n'aurez plus de pain chez vous, dit l'ouvrier au prêtre qui s'éloignait, je ne vous en refuserai pas. Ce que je refuse, c'est la cause, c'est pas vous.
L'abbé fit un signe de tête, sans se retourner, tandis que Ravoux refoulait dans la chambre les enfants et la mère, dont les têtes s'étageaient au soleil, entre les montants de la porte.
—Drôle de calotin que le curé d'ici! dit-il en riant. Il y croit, à sa religion!
L'abbé continuait sa quête. Il entra dans la maison de la voisine de Cloquet, et la grosse mère Justamond demanda:
—Je peux t'y vous donner sans le dire à mon homme? Il n'est pas là.
—Non, il faudra le lui dire, au contraire, pour qu'il ait sa part dans le mérite.
—Alors, je ne peux pas.
—Adieu, mère Justamond!
L'abbé Roubiaux tourna sur ses talons, mais il n'avait pas fait quatre pas vers la maison du père Dixneuf, que la bonne femme, la poitrine haletante, secouée en mesure, courut après lui.
—Tenez, tout de même, monsieur le curé, prenez ça!
Elle donnait dix sous. Elle avait six enfants.
Le père Dixneuf, l'ancien zouave, atteint d'hémiplégie, la main droite crispée, le cou tordu, l'œil inerte et mouillé, était assis dans un fauteuil de paille, devant sa fenêtre.
—Ça serait plutôt à moi de vous quêter! Après tout, je n'y vas jamais, à l'église!
Puis, se rencognant sur l'oreiller qui lui soutenait la tête:
—Prenez donc tout de même les sous qui sont sur la cheminée, c'est tout ce que j'ai. Et puis f... moi la paix. A l'honneur!
L'abbé en prit deux, et laissa le reste.
La femme de Juste Lappe, presque au bord des bois, la petite femme bien attachée, décidée, alerte, presque jolie encore, qu'on voyait aller en journée aussi souvent que son mari, ayant vu le hameau en émoi, connaissait déjà la raison de la visite du curé. Elle n'attendit pas la demande, mais, prenant l'abbé à part, à l'abri de l'angle de la maison.
—Dites, monsieur le curé, est-ce que Ravoux a donné?
—Non.
—J'ai commencé par lui, et il a donné.
—Alors, je donnerai aussi: Lappe est toujours du parti de Cloquet, dans les disputes.
Quand il sortit de la forêt, l'abbé se parlait tout haut à lui-même: «Ce n'est pas trop mal; je n'aurais pas cru;... ce Pas-du-Loup serait-il le meilleur hameau de la paroisse? Comment cela se fait-il? En tout cas, me voilà lancé. A présent, en pleins champs, Roubiaux!»
Il se jeta hors du chemin, coupa le pré, longea, en montant, la ferme de l'Épine, où la fille de Cloquet refusa dédaigneusement le quêteur, et, traversant la route de Fonteneilles, il entra dans l'héritage qui était le grenier à blé d'une grande ferme de la paroisse. A cause des pentes, de la forme en dos d'âne qui était celle du champ, il était difficile de faire manœuvrer la moissonneuse mécanique. On moissonnait à la faux. Les épis, pressés les uns contre les autres, formaient à trois pieds de terre une fourrure plus épaisse, plus sensible et mobile que celle d'une bête; nappe de grain mouvante, d'où s'échappe et s'écoule déjà l'odeur du pain: car au ras des planches, tout le long des tiges, la chaleur s'est amassée, elle a roussi la paille et séché la farine. Et maintenant, dans la fournaise, les hommes sont entrés. Ils moissonnent. L'abbé cherche ses ouailles. Trois hommes sont là, courbés; les nuques ardentes, les bras, la faux qu'ils tiennent, décrivent un demi-cercle; les torses suivent le mouvement avec une moindre amplitude, les pieds avancent après deux coups de lame et deux balancements du corps. On les voit de dos, les moissonneurs. Celui qui a commencé le premier est déjà à mi-coteau; dans la seconde planche, à cinquante mètres en arrière, son frère le suit, et presque au bas du champ, tout près de l'abbé, le domestique, un mauvais biquart de seize ans, ébrèche sa faux sur les cailloux. En voyant l'abbé passer l'échalier, l'enfant rit, lève les épaules, et se remet à faucher. On a parlé souvent des curés devant lui, et pas en bien. Il a les pommettes rouges, mais quelle taille chétive, quelle hérédité morbide dans le teint blafard du cou, dans les gencives déjà molles et bossuées de la bouche entr'ouverte, quelle lueur de passion bestiale dans les prunelles, quelle mort mal habillée de jeunesse, et qui se trahit sous le déguisement!
—Petit, demande l'abbé, je te rencontre pour la première fois. D'où es-tu?
—De l'Allier.
—As-tu fait ta première communion?
—Non, pour sûr.
Le rictus des morts était sur sa pauvre bouche, bleue de fatigue et d'épuisement sans ressource. L'enfant avait posé sa faux debout sur le chaume. Il était tout petit à côté d'elle.
—Je crois que oui, parce que j'ai été, dans le temps, au baptême de mes sœurs.
L'abbé récita sa formule, pour expliquer la visite. Et le rire diminua.
—Si je te quête, ce n'est pas pour l'argent, mon petit, c'est surtout pour ta petite âme inconnue. Je suis né comme toi dans les fermes. J'ai travaillé comme toi. Mais j'ai quitté ce que j'aimais, ma mère, mes parents et mes voisins pour vous mieux aimer tous. Dis-moi que tu ne sais rien du bon Dieu, mais que tu ne veux pas être de ses ennemis?
Le soleil, ayant tari depuis longtemps les réserves d'eau de la terre, buvait à présent la sève des herbes et des bois, et c'était sans doute ce qui formait ces nuages blancs, gros comme le poing, et qui planaient très haut, comme des oiseaux qui ont leur nid dans l'herbe et qui volent au-dessus. L'abbé avait sa soutane traversée par la sueur et collée au corps. Les hommes qui étaient en avant, dans les premières tranchées ouvertes, tout en fauchant tournaient la tête pour voir ce que faisait le domestique. L'enfant leva ses yeux qui rencontrèrent ceux de l'abbé, et je ne sais quelle bonté descendit jusqu'à son âme en friche. Il passa le coude sur son front mouillé, tapa sur la poche de son pantalon, et dit en se moquant, mais avec de la jeunesse vraie dans le regard et du cœur dans la voix:
—J'ai rien là, mais je veux bien, pour vous faire plaisir. Voulez-vous: j'irai dimanche vous porter mes sous?
Par-dessus les jonchées de froment abattu, par les sentiers entre elles, l'abbé s'avança en montant, vers l'homme qui était le second, et derrière lui, il entendait la faux crissante du petit qui s'était remis à l'œuvre. Quand il fut rendu près du faucheur de blé, l'abbé salua de la main, et il allait parler, quand l'homme dit gravement, ayant deviné ou entendu le dialogue du bas du champ:
—Oui, prenez mon nom. Je suis catholique, et vous le savez bien: je fais dire une messe tous les ans, le jour où est mort mon père.
—Et votre frère?
—Je ne sais pas. Allez lui demander.
L'abbé monta encore, en inclinant à gauche, vers le bord de la haie. Le blé soufflait son odeur de pain. L'abbé considéra le rude homme, qui était l'aîné et le chef véritable de la ferme, colosse qui tranchait d'un coup de lame aussi large d'épis qu'une grande roue de charrette. Il lui parla, étant encore un peu en arrière, et l'homme sans se relever, sans se détourner, dit sèchement:
—Non!
—Vous ne voulez pas?
—Non!
L'abbé demeura en arrière, son chapeau à la main, et il suivit lentement l'homme qui lançait la faux.
—Au nom de ceux qui ont fauché ici avant vous, dit-il, et qui sont morts!
Les deux hommes marchaient sur le même chaume; ils entendaient chacun le piétinement de l'autre.
—Au nom de vos enfants, qui n'auront pas, sans Dieu, toute la joie de leur vie!
Tous deux ils frôlaient de la poitrine les mêmes épis qui allaient tomber.
—Au nom de votre âme abandonnée, et que je voudrais sauver!
Le paysan ne répondait plus. Il y avait de la colère, dans le bruit de sa lame tranchant les épis. D'ailleurs, le dos du champ, le haut de la vague rousse était tout voisin, et l'homme allait descendre l'autre versant du blé. Quand l'abbé vit cela, il laissa le faucheur, et alla vers d'autres champs et d'autres cœurs.
A huit heures du soir, il n'avait pas paru au château de Fonteneilles. Il ne vint pas non plus le vendredi. Ce fut seulement le samedi soir qu'on vit descendre, par l'avenue de hêtres, un abbé Roubiaux qui ne ressemblait plus entièrement à l'ancien. Il semblait avoir encore maigri; sa soutane était blanche de poussière; il marchait en boitant et appuyé sur un bâton: mais la petite tête noiraude, inattentive à la route, épanouie, dans le rêve, écoutait sûrement le cantique de la vie nouvelle. Le prêtre venait dans le crépuscule d'été, qui est aussi clair que le jour, et plus doux.
—Eh bien! et la quête? cria Michel en traversant la cour. Est-elle finie?
Ils se rencontrèrent sous le dernier hêtre de la grande avenue.
—Je n'en puis plus, dit l'abbé, mais je suis dans l'espérance! Vous aviez raison! Savez-vous combien de familles m'ont refusé, monsieur Michel? Six! Toutes les autres ont donné!
—C'est une merveille, en effet!
—Et une autre, c'est que je me suis fait connaître, c'est que je suis mieux leur prêtre, c'est que nous avons moins peur les uns des autres, eux et moi... Ah! monsieur Michel, si vous les aviez entendus! Quelles formes différentes de l'acte de foi! Quelles naïvetés! Quelles pauvretés souvent! Mais quel cœur mystérieux se révèle en tout cela!
Les preuves, il les apportait. C'étaient les réponses recueillies dans les champs et dans les fermes. Il les vivait encore. Il en était ému, troublé, attristé, amusé. Il les racontait en y mettant le geste et l'accent. Il disait celles des habitants du Pas-du-Loup, et celles des moissonneurs, et les peurs, et les remises à huitaine, et les conciliabules, et les mots tout pleins d'ignorance. «Monsieur le curé, je suis pour la religion, parce que ça fait aller le commerce.—Qu'est-ce que deviendraient les bourgs, s'il n'y avait pas de dimanches?—Moi, je n'ai pas peur; je suis catholique, et quand je peux aller à la messe, j'y vas.—Inscrivez donc le nom de mon père, si c'est possible; il aurait été content d'être là-dessus. Je donnerai pour lui...»
—Et ceux qui m'ont refusé, continuait l'abbé, ont tenu, presque tous, à s'expliquer; ils se sont excusés; l'un d'eux avait un frère éclusier, et s'il avait donné pour l'église, il aurait craint pour son frère; un autre m'a dit: «Je suis fonctionnaire,» et ses fonctions consistaient à nourrir un pupille de l'Assistance publique... C'est à peine si j'ai rencontré ce que je redoutais si fort... Oh! monsieur Michel, voilà leurs réponses. Elles sont pauvres comme eux; elles ne savent pas, elles craignent, elles tremblent: mais tous ces indifférents, mis en demeure d'apostasier, ont refusé. Comme je vais les aimer mieux encore! Jusqu'à présent, de quoi vivaient-ils? Sur quel capital de grâce? Sur leur baptême et sur l'Ave Maria de leurs aïeux. Mais voyez: ils viennent de faire acte de foi personnelle. Et moi, je vais tant me dévouer, tant inventer et tant prier, qu'ils reviendront tout à fait. Vive Fonteneilles, monsieur Michel!
—Vive Fonteneilles! Je suis heureux, comme vous, monsieur le curé, et d'une joie qui nous dépasse tous les deux.
—Je n'ai pas dîné, je n'ai pas paru à l'église depuis ce matin Adieu!
—Merci!
L'abbé Roubiaux s'éloigna, remonta vers le bourg. L'ombre commençait à venir. Il sentit passer autour de lui les bouffées de vent chaud que la nuit traînait sur la campagne, chacune ayant sa musique, son parfum, ses paroles: vent des luzernes desséchées, vent des chaumes, vent des prairies, vent des forêts et des étangs de Vaux. L'abbé murmurait: «Je serai une âme comme vous, les enveloppant, les calmant, les pénétrant de la vie invisible. J'irai à eux, à tous. Je serai prêtre à toute heure,... à toute heure... Alleluia!»
Sur la route, une ombre le salua.
—Bonsoir, Grollier! Où vas-tu?
—Chercher ma nuit.
—Veux-tu coucher chez moi?
L'errant, que la carnassière pleine, recouverte par un manteau, arrondissait par en bas comme une tente, leva sa barbe en broussaille et ses yeux ricaneurs.
—Ah! ah! que dirait Philomène? Le Grollier à la cure, dans un lit! Toute la paroisse en rirait demain... Merci, monsieur le curé, j'ai une commission à faire, moi aussi...
Il se remit à marcher. L'ombre l'eut bientôt englouti, avec les haies, les bordures d'herbe, et même la chaussée terreuse de la route. Par l'allée forestière il descendit vers le Pas-du-Loup; la forêt le reçut, le cacha, et lui donna plus d'allure, comme aux bêtes qui se retrouvent chez elles, sous les branches. Trottinant, sans être vu, il se glissa jusqu'à la porte de Gilbert Cloquet. La porte était barrée à l'intérieur. Le hameau s'endormait; on n'entendait qu'un cri d'enfant que la mère apaisait en fredonnant. Le Grollier fit le tour de la maison, et poussa la claie du jardin qui était derrière. Là, il devina, assis sur le tronc d'arbre qui pourrissait le long du mur, un homme qui songeait ou qui dormait, la tête dans les mains. Il siffla comme un oiseau qui s'éveille. L'ombre se dressa debout.
—Est-ce que tu veux un coup de fourche, chemineau?...
La voix basse de Gilbert sonna dans le jardin, mais n'arrêta pas le Grollier qui, d'un geste de l'épaule, se débarrassa de son manteau, puis enleva le carnier rebondi qu'il portait en bandoulière.
—T'effraie pas, mon vieux, c'est moi, le Grollier, qui viens te faire une visite...
—J'aimerais mieux une autre fois, Grollier: cette nuit, j'ai de la peine.
—Justement, j'ai à te parler de ta peine.
Le Grollier, pendant que Gilbert se rasseyait sur le tronc de l'arbre, demeurait debout, appuyé sur sa canne.
—Ta fille, chez qui, demain, le notaire fera la vente...
—Je n'y serai pas! Ne me parle pas d'elle, et si elle t'a donné une commission pour moi, ne la fais pas! Laisse-moi; j'en ai de la peine!... ma fille, les camarades, le travail, ma femme qui est morte... tout.
—Oui, n'est-ce pas, la vie, c'est comme la mer que j'ai vue quand j'étais petit: ils disent que plus on enfonce et plus elle est salée. Je ne peux pas te guérir, Cloquet, mais je te sais un homme juste.
—Eh bien! à quoi ça m'avance?
—A ne pas laisser ceux qui dépendent de toi prendre le bien d'autrui...
Gilbert se leva, et saisit le bras du mendiant:
—Ne dis pas ça! J'y perds tout mon argent, dans la vente de ma fille; j'y perds ma retraite et mon repos. Que veux-tu que je donne de plus?
—Lâche-moi et écoute! Quand l'huissier est venu à l'Épine, le dernier de mai, tu crois peut-être qu'il a noté tout le bétail de Lureux?
—Sans doute.
—Tu te trompes.
—A savoir?...
—Il n'a pas pu mettre sur son papier ce qu'il y avait dans la forêt!
—Caché?
—Parbleu, tout le monde l'a su, dans Fonteneilles, sauf toi!
—Voleurs! mes enfants voleurs! Tu plaisantes, Grollier! Mais je vais t'en faire passer l'envie.
—Je plaisante si peu que tu n'as qu'à aller, cette nuit, à la ferme de l'Épine. Ouvre la porte de l'étable; tu verras qu'il y a trois vaches de moins; dans la bergerie, quatre brebis de moins; dans l'écurie, une jument de moins, la plus belle.
—Et où sont-elles, les bêtes?
Le Grollier tournait la tête, à droite et à gauche, pour signifier qu'elles étaient ici et là, dans la campagne.
—Elles attendent à l'abri que la vente soit finie. Alors, on les vendra, à des amis. Mais les créanciers n'en sauront rien, ni le notaire, ni l'huissier. Et ton gendre aura encore de l'argent pour s'amuser, Gilbert!...
Le journalier secoua plus rudement le bras du mendiant.
—Ne me trompe pas, Grollier, ou bien je te retrouverai dans le bois, et je te réglerai ton compte. Ma fille voleuse! Le bétail caché! Dis les noms des complices qui ont caché les bêtes! Grollier, dis, et je pars!
Le Grollier, sans s'émouvoir, doucement, car la nuit était douce et il ne fallait pas être entendu par les voisins, dit les noms des fermes ou des gens. Puis il rejeta son manteau sur son dos, et pendit la carnassière à son épaule.
—J'ai mes bauges dans la forêt; adieu, Gilbert: c'est un service que je t'ai rendu, parce que tu es un honnête homme. Quand je n'aurai plus de pain, tu m'en donneras?
Gilbert était déjà rentré dans la maison. Il prit, à tâtons, une trique de cormier, et donna un tour de clé à l'armoire où était le butin. Quand il sortit, le jardin était désert. Une brume chaude enveloppait les légumes, les poiriers, les ruches, la haie, la forêt tout autour. La lune devait se lever, car on entendait, très loin, hurler un chien perdu. Comme un homme qui n'a pas toute sa raison, l'homme se mit à galoper, sautant par-dessus les échaliers, marchant dans les molles des prés, et faisant le moulinet avec sa branche de cormier sec. Il courait du côté de l'Épine.
Bientôt la maison se leva, à mi-côte, dans le brouillard déjà blanchi par la lune invisible, la maison où serait faite la vente demain. Gilbert écouta. L'homme et la femme devaient dormir. Il s'approcha encore, et appliqua l'oreille contre les volets bas. Puis, marchant avec précaution, il alla ouvrir la porte de l'étable, celle de l'écurie, celle de la bergerie, celle du toit à porcs...
Alors, sûr de la vérité, il cria dans la nuit, de toutes ses forces, tourné vers la maison: