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Le Blé qui lève

Chapter 31: LE REVENANT
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About This Book

The narrative follows a young heir who must reconcile personal attachment to ancestral woods with his father's orders and the commercial pressures to fell trees. Encounters with woodcutters and local labor reveal class tensions, rural customs, and conflicting loyalties as seasonal work and estate management unfold across detailed landscape scenes. Interwoven episodes alternate observation of nature, social confrontation, and interior reflection, exploring themes of stewardship, generational responsibility, and the slow erosion of traditional rural life while portraying everyday tasks, moral dilemmas, and the rhythms of countryside community.

Ceux-ci travaillaient dans la grange couverte qui était bâtie juste en face des bâtiments d'habitation, de l'autre côté de la cour, et dans les magasins qui s'élevaient encore au delà, et qui formaient une troisième ligne de constructions. Heilman avait donné l'ordre de nettoyer et de graisser les machines agricoles et les chariots. Les domestiques, mécontents, murmuraient, disant qu'on leur faisait faire la besogne du charron. Ils flânaient, s'interpellaient l'un l'autre, et s'excitaient à quitter le travail, parlant assez haut pour être entendus du contremaître qui inspectait les étables. Comme cela ne manque guère, quand il y en a plusieurs qui cherchent à ne pas travailler, deux des hommes se prirent de querelle, dans la grange où Gilbert s'était mis à remuer et à réempiler des madriers. La querelle était à moitié sérieuse, et les hommes y voyaient, l'un et l'autre, un moyen de boire une bouteille de bière, pour sceller la réconciliation aux frais de M. Walmery. Ils se tenaient à bras-le-corps. Gilbert intervint.

—Assez, dit-il, Gatien, tu lui feras du mal. Tu es le plus fort: faut pas être lâche!

—Le plus fort?

Le petit Wallon Victor, devenu rouge comme une tuile, serra Gatien à l'étouffer, et le jeta dans la poussière de la grange, contre une roue du chariot démonté. Il y eut un cri. Heilman entra par une porte de côté; jura, par habitude; sépara les combattants; mais comme il aimait secrètement le spectacle des luttes et des jeux de force, il dit:

—Joli tout de même... Petit Wallon du diable!... Il en rosserait deux à la fois... Parole!

Victor, essoufflé, couvert de poussière, remontait la ceinture de cuir qui tenait son pantalon, tournait lentement sa tête carrée où luisaient des yeux étroits, bridés, jaunes et injectés de sang comme ceux d'un taureau. Il était debout sur le sol dégagé, entre la caisse du chariot démonté et la haute pile de madriers sur laquelle Gilbert était debout. Cinq ou six hommes venus des étables, de la forge, des magasins, l'observaient en riant. Gatien haussait les épaules, et refaisait le nœud de sa cravate rouge. L'averse continuait dehors. La pluie tombait en murailles grises le long du hangar, qui était ouvert dans le sens de la longueur, et que fermait, du côté de la cour, une cloison double en briques. Elle faisait un bruit de ruisseau. Le contremaître avait envie de s'offrir une distraction. L'odeur âcre de la poussière remuée excitait les nerfs.

—Je parie pour Victor! reprit-il... Rablé, le petit Wallon!... Première force!...

—Qu'est-ce que vous pariez? dit le forgeron, dans un coin.

Une voix près de lui, celle d'un petit berger qui se penchait en dehors, riposta:

—Tiens, voilà madame Heilman qui vient: celui qui gagne embrasse la patronne!

—C'est cela! dirent de grosses voix amusées. Qui est-ce qui tient le pari?

Heilman ne dit rien. Il consentait, indulgent, comme toute la campagne, à ces familiarités consenties en public. Il avait vu venir sa femme, lui aussi. Elle venait, courant, sautant d'une pierre sur l'autre, chaussée de sabots à brides, et la tête couverte d'un châle en tricot gris, qu'elle mettait le matin, dans les grands froids, pour aller surveiller la laiterie.

Quand elle entra, sous le vaste toit, deux hommes arrivèrent encore, des écuries et des greniers, comme des pigeons qui se laissent tomber du toit, et Victor lui ayant dit: «Patronne, celui qui sera vainqueur à la lutte vous embrassera!» elle leva les épaules, à la manière des mères qui jugent qu'il y a un grain de folie dans les demandes de leurs enfants, et elle dit:

—J'étais venue pour prévenir Heilman que la bière est tirée.

Elle s'assit, à l'écart, sur un billot de chêne qui était placé contre le mur de brique. Et elle fronça les sourcils. Elle venait de voir Gilbert, qui avait sauté du haut de la pile de bois à terre, et qui se préparait à lutter. D'un revers de main, il avait jeté sa veste sur le timon du chariot, et il s'avançait jusqu'à deux pas de Victor.

—Je vous défie tous! dit-il.

—Bravo, le vieux! cria une voix... Il est galant!...

—T'es pas de force!... Donne-lui la bonne leçon, Victor!... A bas le Nivernais! Vivent les Wallons!

Une rivalité confuse de races les animait tous. Ils formaient un demi-cercle; ils tendaient le cou; plusieurs montraient leurs dents jaunes entre leurs lèvres gercées par l'hiver.

—Attention, Victor! Il est plus grand que toi.

—Oui, mais il a trente ans de plus... Ne le quitte pas des yeux, Victor!

Les deux hommes se taisaient, comme des duellistes, et chacun d'eux cherchait, tâtant du regard le corps de l'autre, la place où il allait jeter ses bras. Mais tandis que le plus petit ployait les jambes, et se rasait pour sauter, Gilbert demeurait droit, les pieds un peu écartés seulement, les mains hautes, la poitrine et les flancs non gardés. Victor profita de ce qu'il jugeait être un défaut d'habitude. Il se précipita, tête basse, contre le Nivernais, l'étreignit au niveau des dernières côtes, et, rassemblant toute sa force, il essaya de le renverser, de le surprendre à gauche, à droite, de l'étouffer, de lui faire plier les jarrets. Les muscles de son cou se tressaient sous la peau. Gilbert remuait à peine; on voyait seulement ses joues devenir rouges, et sa bouche, et sa barbe blonde s'entr'ouvrir à l'appel des poumons qui manquaient d'air. Il laissait s'épuiser son adversaire. Tout à coup, les bras qu'il avait gardés haut s'abattirent; il les noua autour de Victor courbé, il le souleva, et, d'un coup de reins, se redressant, il fit pirouetter l'homme, dont les jambes décrivirent un cercle, et s'abattirent sur les épaules et sur le dos du vieux bûcheron. Des cris de plaisir et de colère, mêlés, en tourbillon, enveloppèrent les lutteurs. «Assez! Il est vaincu! Non! Tu vas le tuer! Hardi!» Gilbert, pendant qu'on criait encore, ramena les deux mains sous le corps de son rival, et le saisissant par le dos et par le bas des reins, enfonçant les doigts dans les vêtements, dans la graisse et les muscles, il le souleva encore et le tint à bout de bras. Victor hurlait et se débattait. Tous les hommes s'étaient levés. Heilman, dans le tumulte des applaudissements et des cris, faisait signe: «Assez! Lâchez-le!» Gilbert laissa tomber sur le sol le compagnon épouvanté, qui se sauva en jurant.

—Allons! Gilbert, dit Heilman en riant, c'est gagné! Vous n'y allez pas de main morte!... Vous avez donc appris?

—Dans la forêt, on apprend tout, répondit Gilbert, en remettant sa veste.

—Eh bien! reprit une voix, il n'embrasse pas la patronne?

—Ça le regarde! dit Heilman. Venez boire... Tous!... La bière est tirée...

Les domestiques suivirent le contremaître, et sous la pluie, en groupe serré et sabotant, quittèrent la grange. Les deux derniers jetèrent un regard en arrière. La patronne était restée assise sur le billot de chêne, le long du mur de brique Elle ne riait pas. Ils disparurent.

Gilbert Cloquet restait seul avec elle. Il était devenu tout pâle. Il n'osait plus s'approcher... Comme elle ne disait rien, et qu'elle le regardait d'un air de reproche et de pitié, il vint cependant, timide comme un enfant. La jeune femme avait l'air d'une statue d'église, aussi peu émue, aussi maternelle.

—Embrassez-moi donc, dit-elle, puisque vous avez gagné. Ce n'est pas cela qui est mal.

Il se pencha, et la baisa sur la joue, et elle ne le repoussa pas, mais il s'écarta de lui-même.

—Monsieur Cloquet, dit-elle, ce qui est mal, c'est la pensée que vous avez dans le cœur. Croyez-vous que je ne l'aie pas vue?...

Il ne répondit pas, mais il devint blanc de visage, comme un mort. Elle parlait lentement, les yeux grands ouverts, et pleins de bonne justice.

—Un homme de cinquante ans! Un homme qui a une fille de mon âge, une fille mariée comme moi!... C'est une honte de me poursuivre... J'ai été trop bonne pour vous dans les commencements...

Elle entendit une voix très basse qui disait:

—Oui.

Et l'homme s'écarta encore.

—Je ne veux pas vous faire renvoyer; vous avez à gagner votre pain: mais il faut que cela cesse!

La voix répondit:

—Oui, cela va cesser.

—Et tout de suite, et pour toujours!

Pour la première fois, il la regarda bien en face, et elle vit que la mort était entrée en effet dans le cœur du bouvier.

—Adieu! dit-il.

—Où allez-vous?... Je ne vous demande pas de partir!...

Il ne répondit pas. Il s'était détourné, et, prenant son chapeau de feutre là où il avait pris sa veste, il se dirigeait du côté de l'est, par où la grange s'ouvrait sur la cour, et la cour sur la campagne. Il fut bientôt sous l'averse. Une voix, de la ferme, cria:

—Eh! Cloquet, par ici! Tu te trompes de chemin!

Une voix plus proche le rappela:

—Restez, mon pauvre Cloquet! Je ne vous renvoie pas! J'ai pitié de vous, allez! seulement, je ne peux pas...

Ni l'une ni l'autre voix n'arrêtèrent ni ne ralentirent le bouvier. Sa haute silhouette se dessina, dans l'ouverture du portail de la ferme. Et Gilbert tourna à gauche, marchant vite, sans rien voir, dans la boue du chemin, sous la pluie qui ne cessait point.

Il était près de midi.

Quand il fut à plus de deux cents mètres du Pain-Fendu, il crut entendre, porté dans l'air mouillé, un cri de femme, et le mot: «Revenez!» Mais la mort était dans son cœur. Le pauvre marchait sur le chemin désert. Il ne sentait pas l'eau qui ruisselait sur son cou et sur ses mains. «Un homme de cinquante ans!... C'est une honte de me poursuivre!... Elle a raison!... Je ne vaux pas la peine de vivre...» Il ne savait pas où il allait; il fuyait; le vent passait par rafales. «Elle m'a chassé!... Je n'ai plus personne sur la terre... Personne!... Quelle vie j'ai eue! La voilà finie! J'ai été pareil aux autres... Je suis un misérable... Pourtant, tu avais mieux commencé, mon pauvre Cloquet... Va-t'en, va-t'en! Il ne faut pas que tu reviennes!... C'est une honte de me poursuivre... Cloquet, c'est à toi qu'on a dit cela!... Soyez tranquille, madame Heilman: on s'en va bien loin, on ne reviendra pas.» Il avançait difficilement, contre le vent, contre la pluie; la boue retenait ses bottes; le nuage, comme un rouleau, foulait la terre morte et les maisons closes...

Cloquet respirait mal; il regardait le sol inondé qui fuyait sous lui. Le froid, les ténèbres, la lassitude, la honte, le chagrin de toute une vie, tout cela mêlé formait une folie puissante, qui se développait sous l'énorme averse, dans la fumée des eaux qui alanguissent le sang. Un vol de bêtes noires, corbeaux, courlis, vanneaux, coula au ras de la terre devant Cloquet, qui s'arrêta court: «Laissez-moi, vous autres! Ne me touchez pas! Je suis déjà assez malheureux!» Les ailes fuyaient dans la bourrasque. Il chercha à reconnaître où il était. Il avait pris, en sortant de la ferme, le chemin qui coupe les champs et qui passe à la pointe du village de Quarouble, puis continue sur Quiévrechain. Tout le sang de son corps lui était remonté au visage, et sonnait la charge autour de son cerveau. Cloquet, les yeux égarés, considéra les maisons de Quarouble, vagues dans la pluie, à sa gauche, et il pensa. «Je n'ai qu'à retrouver la route de Valenciennes, et je me jetterai sous le tramway... Ça passe assez souvent... Ils ne me reconnaîtront même pas, quand je serai mort.» Il hésita. La honte le poussait. L'obscur instinct le retenait... Étaient-ce des voix qui venaient en remontant le vent, du coté du Pain-Fendu? Non. La vaste ferme était effacée, noyée, abolie par la tempête de pluie... Le filet de boue tordu à travers les champs n'avait d'autre passant que le bouvier. Cloquet, bien loin, en avant, aperçut une petite lumière; sans doute la fenêtre, éclairée par le feu, de quelque maison extrême de Quiévrechain... Et cela lui rappela Quiévrain qui est tout proche, et le boucher, son ami.. Sa pauvre tête lasse et malade fit effort pour se souvenir d'une date... Qu'avait-il dit, Hourmel?... De quel jour avait-il parlé?... Était-ce du 17? Un voyage? La mémoire ne répondait plus. Les idées s'embrouillaient. «Je ne sais pas... Il ne sera plus là?... Je lui ferais tout de même pitié...» Et ce fut cette vague espérance, ce demi-souvenir qui empêchèrent Gilbert de tourner par le chemin qui rejoint la route du tramway. Il se relança en avant, trempé, brisé, sans plus penser, ivre de misère. Et dans la tourmente, il atteignit Quiévrechain, traversa le bourg, entra dans Blanc-Misseron, monta la petite pente de Quiévrain... Puis, tout à coup, à bout de forces, ayant ouvert la porte de son ami Hourmel, il tomba, tout de son long, dans la salle chaude.


Deux heures plus tard, il s'éveillait, dans un lit auprès duquel veillait Hourmel. Le boucher prit la main du pauvre Nivernais, et dit:

—Eh bien! vieux, ça va? Quelle idée vous avez eue de venir par un temps pareil?... Vous vous êtes égaré, je parie?...

Cloquet avait encore un reste de folie dans le regard.

—J'avais cru que je n'étais pas comme les autres, Hourmel; je suis comme eux: je n'ai pas de quoi vivre!...

—N'ayez pas peur! répondait le boucher, en faisant signe de se taire à son ami; n'ayez pas peur; tant qu'il y aura du pain chez moi, vous n'en manquerez pas... Restez tranquille; vous êtes déjà mieux.

La femme entrait sur ces mots. Elle ne s'expliquait point ce qui était arrivé. Mais, bien mieux que son mari, elle devinait que la misère n'était là qu'un petit personnage. Elle dit, à voix prudente:

—Dommage que tu partes demain, Hourmel. Il faudrait le consoler, cet homme-là. C'est le cœur qui est malade. Tu devrais renoncer à aller à FaŸt?

—Je ferai mieux!

—Quoi donc?

—Je l'emmènerai.

—Il ne voudra pas?

—Femme, Gilbert Cloquet est notre ami. Si on pouvait le remettre dans le chemin?

—Ainsi soit-il, dit la femme.


Le lendemain, samedi, Gilbert se leva aussi tard que s'il avait trop bu la veille. Il voulut prendre congé de Hourmel. Mais celui-ci le retint. Il lui demanda:

—Je vais en voyage ce soir. C'est convenu depuis longtemps. Puisque vous dites que je suis votre ami, eh bien! ne nous séparons pas: accompagnez-moi?

—Où?

—A Faÿt-Manage, qui n'est pas bien loin de Quiévrain.

—Que ferez-vous là-bas?

Le boucher hésita un temps à répondre, se mit à rire, malgré son inquiétude, et dit:

—Mon brave, nous serons pas mal de camarades belges, qui ferons la même chose. C'est une partie qu'on recommence tous les ans, autant que possible. Vous ne connaissez pas cela, vous autres de la Nièvre. Mais c'est justement ce qui vous manque... D'ailleurs, vous ne serez point obligé de faire comme nous. Venez seulement, par amitié pour moi? Promettez-le?

Et Gilbert dit oui. Il était las de la vie; il avait peur d'être seul. Et il prit, le soir, avec Hourmel, un train qui les amena d'abord à Mons, puis, vers sept heures, à la Louvière.

Le temps s'était remis. Ils firent à pied le chemin qui sépare la Louvière de la colline de Faÿt-Manage.


XIII

FAŸT-MANAGE

La nuit était claire. Ils suivaient une longue route, qui n'était ni de campagne, ni de village, ni de ville, tantôt bordée par des haies de champs, tantôt par des maisons basses et rapprochées, tantôt par des murs d'usines, ou par des grilles derrière lesquelles on devinait un bosquet, une petite futaie et le toit large ouvert d'un hôtel bourgeois.

D'autres routes pareilles coupaient celle-là. On montait, on descendait. Il y avait, dans les creux, des coulées de prairies qui se perdaient dans la brume. Puis, des logements ouvriers, des becs de gaz étagés sur une côte, la vapeur rousse d'une salle de café où se mouvaient des ombres, succédaient à ces courts fragments de bordures non bâties.

Deux heures plus tôt, au moment où ils entraient dans la gare de Quiévrain, pour prendre leurs billets de chemin de fer, Hourmel avait dit à son compagnon:

—Je ne veux pas vous emmener par surprise, mon pauvre Gilbert. Vous m'avez suivi de confiance, mais je dois vous dire ce que je vais faire à Faÿt. Depuis le mois de mai, j'ai promis de m'y rendre. Moi et d'autres, des centaines et des milliers de camarades belges, nous avons l'habitude d'aller, de temps en temps, passer trois jours dans une maison de retraite. Elle est belle, notre maison de Faÿt; on y est bien; on vit ensemble, on entend parler de religion; on pense à autre chose qu'à ses affaires. Moi, je n'ai jamais le cœur si content que dans ces jours-là. Mais si ça vous fait peur, tout de même, il ne faut pas venir?

—On verra bien, avait répondu Gilbert. Quand j'ai donné ma parole, je ne commence pas par reculer.

Hourmel avait ajouté en riant:

—Vous ne serez pas le premier Français que j'aurai emmené avec moi. On vous recevra bien. Il vous en coûtera peu de monnaie. Et puis, si vous voulez mon avis, triste comme vous l'êtes, vous avez besoin de voir du nouveau.

Il avait raison plus encore qu'il ne croyait. Qu'importait à Gilbert d'aller ici ou là? Sa plus grande crainte était de se retrouver seul, d'être ressaisi par les pensées d'abandon et de mort dont il sentait l'approche, au moindre moment de silence. C'est pourquoi, tout le long de la route, il avait paru presque gai, ne cessant d'interroger son compagnon. Un peu de reconnaissance l'attachait aussi à Hourmel. Il lui savait gré, non seulement de l'avoir recueilli et soigné, mais d'une autre chose encore, de ne pas lui avoir demandé: «Que s'est-il passé au Pain-Fendu? Avez-vous été chassé? Êtes-vous parti volontairement, et pourquoi?» Non; Hourmel s'était contenté d'un mot vague: «Là aussi, j'ai eu de la misère plus que je n'en peux porter».

Ils marchaient donc, depuis une demi-heure. En arrière, un groupe d'hommes venait. On pouvait deviner qu'ils étaient jeunes, à la joie de leurs voix qui sonnaient dans la nuit. Hourmel indiqua du doigt, sur la colline, un clocher parmi des arbres dépouillés.

—Voilà l'église, dit-il, la maison n'est pas loin.

A ce moment, les trois hommes qui venaient et qui allaient dépasser Hourmel s'arrêtèrent, et l'un d'eux dit:

—Ah! c'est toi, vieux? Tu n'as pas besoin de dire où tu vas: j'y vais aussi!

C'étaient trois ouvriers de la région, deux métallurgistes de la Louvière et un wattman de tramway. Ils avaient une petite valise ou un sac à la main. Après les avoir nommés, Hourmel désigna son compagnon:

—Un Français de mes amis, qui vient voir comment ça se passe, chez nous.

—C'est pas secret! répondit le wattman en riant.

Quelques pas plus loin, ils furent rejoints par quatre mineurs du Borinage, qui arrivaient de l'autre côté de la colline. La route commençait à descendre. A gauche, dans le mur qui suivait la pente, un large portail était ouvert à deux battants. Les Belges entrèrent en peloton, comme chez eux, sans attendre, encadrant Gilbert Cloquet qui regardait curieusement. Il se trouvait dans un jardin montant. Une allée sablée tournait autour d'une pelouse ronde. Au delà, il y avait, barrant le jardin, un grand château de pierre blanche, à double étage. Au bas du perron, des ombres s'agitaient,—sans doute des arrivants,—et en haut, une autre ombre tenait à bout de bras une lampe que le vent faisait fumer terriblement.

—Par ici, Chermant!... Ah! vous voilà, Henin, et vous, Derdael! Bonjour! Il fait froid, hein? Entrez vite...

—Qui est celui-là, qui éclaire? demanda Gilbert.

—Un Père jésuite: c'est eux qui prêchent ici.

—Je n'en avais jamais vu. Ça ressemble aux autres curés.

Il monta les marches du perron, et fut présenté par Hourmel, sans être nommé, simplement comme un ami français, au prêtre qui portait la lampe, et qui n'en demanda pas plus long.

—Parfait! mon cher Hourmel. Vous le logerez à côté de vous. Salut, monsieur... Ah! en voilà d'autres qui arrivent!...

Et il se pencha, de nouveau, au-dessus de la balustrade.

Gilbert pénétra dans un hall très éclairé et plein d'ouvriers en costume du dimanche, presque tous jeunes comme ceux qu'il avait rencontrés sur la route, et qui parlaient, s'appelaient, sans aucune gêne, et couraient bruyamment dans les couloirs.

—Ah çà! dit-il, combien serez-vous donc ce soir, à coucher ici?

Entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix, répondit Hourmel en l'entraînant. On ne peut pas en loger plus... Venez, je vais vous montrer votre chambre.

Ils montèrent au premier. La visite de l'intérieur étonna moins Gilbert que l'aspect de la façade. Les chambres étaient bien propres, c'est vrai, mais sans glaces dorées, sans grands rideaux, sans courtepointes à fleurs, comme il en avait vu chez M. de Meximieu ou chez M. Jacquemin: on y voyait un lit de fer avec des draps blancs et une couverture, une table, une toilette en fer peint, une chaise, des murs clairs. L'impression la plus agréable qu'il ressentit fut celle de la chaleur. C'était bien chauffé chez les Belges. Les camarades étaient bruyants, mais ils paraissaient tous d'accord et de belle humeur; ils se connaissaient; ils se faisaient des farces d'écoliers; la plupart étaient venus plusieurs fois à Faÿt. «Voilà mon ancienne chambre; dites, père, je la reprends?—Non, elle est déjà donnée.» Les prêtres lui parurent gais, eux aussi, et lui, il était triste et seul de son espèce. «Qu'est-ce que je suis venu faire ici?» Il se sentait un commencement de colère contre lui-même, et il se dit que le lendemain, tout au moins le lendemain soir, il pourrait partir sans être impoli. La préoccupation de ne pas être grossier et un peu de curiosité le retenaient. Il soupa, dans une grande salle, au-dessous de la chapelle, et écouta sans comprendre grand'chose, avec une stupeur causée par la nouveauté de ce mélange de lecture et de repas, un ouvrier en jaquette, qui lisait tout haut, éclairé par une lampe, et juché dans une chaire, le long du mur de gauche.

—Eh bien! Gilbert, demanda le boucher, quand le souper fut fini, tandis que les ouvriers de la terre et des fabriques de Belgique s'installaient dans une vaste pièce attenante à la salle à manger, et allumaient une pipe ou un cigare, eh bien! vous ne m'en voulez pas de vous avoir emmené?

—Je n'en sais rien, pour aujourd'hui; mais pour demain, ça se pourrait.

L'autre se prit à rire, et les groupes, formés, dissociés, reformés sans cesse autour du bûcheron nivernais, leur grosse gaieté, leur camaraderie, leur foi, creusèrent de nouveau en lui la douleur de la solitude.

Bonnes gens, sans doute,—l'un d'eux vint causer avec Gilbert, et l'interrogea sur les fermes françaises,—mais si différents de ceux qu'il connaissait!

Il suivit la foule, vers huit heures et demie, à la chapelle, où les quatre-vingts retraitants chantèrent un cantique et répondirent la prière du soir, récitée par un Flamand, carré de visage, large d'épaules, jeune, qui disait les mots d'une voix qui pense, d'une voix qui exprimait une croyance de toute la jeunesse, et qui se glissait dans les cœurs.

—Qui est celui-là? demanda Gilbert

—Un employé de laiterie, répondit le voisin, un gars qui tire à la perche comme Guillaume Tell. Il a abattu le perroquet dimanche dernier.

L'autel central était en bois de chêne, que Gilbert jugea de bonne qualité, et bien assemblé. Au bas du tabernacle, il y avait écrit, en lettres d'or: Sanctus! Sanctus! Sanctus!

Le bûcheron de France écouta avec attention, avec étonnement plus d'une fois, la première méditation qui fut faite, ce soir-là, dans la chapelle de Faÿt. Le prédicateur était un homme très grand et très gros, assis derrière une table, et qui, dès le début, s'épongeait le front, avec un large mouchoir blanc qu'il ne lâchait pas. Mais comme il parlait bravement et fortement! Il avait l'âme peuple, celui-là, et quand il se taisait, on croyait entendre son cœur qui continuait de dire. «Je vous aime, mes pauvres, et ma vie est à vous».

Gilbert se coucha cependant sans joie, et s'endormit. Le vent de Belgique secouait les vitres.

Le lendemain soir, ayant écouté encore trois fois le religieux qui prêchait la retraite, chanté en commun, et essayé avec ennui de songer dans la solitude de sa chambre, pendant les «temps libres», Gilbert prit la résolution de s'en aller. Après le souper, il s'approcha d'un prêtre qui causait avec des retraitants belges, homme de cinquante ans, qui avait dans le visage beaucoup de creux, beaucoup de souffrance sculptée, et cette transparence d'âme qui embellit la ruine et l'explique. Il ne le connaissait pas. Il ne le cherchait pas. Il le rencontrait. C'était un des jésuites—de la petite troupe de missionnaires de Faÿt-Manage, mais non celui qui avait prêché. Gilbert le regarda seulement, sans faire aucun signe, sans se mêler à la conversation, qui était gaie et banale, comme il faut qu'elle soit, après un jour de fatigue inusitée de l'esprit. Le Père se sépara du groupe, et vint à Gilbert.

—Toi, dit il, tu veux me parler?

—Oui, monsieur le curé.

—Viens dehors: il fait beau, cette nuit.

Il ouvrit la porte du corridor où il se tenait, dans le courant des hommes, comme une balise qui arrête des brins de jonc au passage, et il sortit avec Gilbert. La nuit était bleue, étoilée, écouteuse. Des voix rares la traversaient, venant des rampes de maisons bâties du côté de Jolimont. Près du bûcheron, le prêtre s'engagea lentement dans l'allée d'un parc, qui montait doucement au delà du «château», et qui paraissait immense dans les demi-ténèbres.

—Tu me pardonneras si je te tutoie: c'est une habitude, avec ceux qu'on aime. Dans ce pays-ci, on ne se formalise pas.

—Oh! pour ces choses-là, je ne suis pas délicat. Monsieur le marquis de chez nous me tutoie, et aussi monsieur Michel. Il y en a à qui ça fait quelque chose: pas à moi.

—Eh bien! mon ami, que veux-tu me dire?

Le sable craquait sous les pieds largement chaussés des deux hommes; le vent froid tourmentait quelques nuages éperdus, et il aurait été rude aux promeneurs, sans l'abri du mur. Gilbert attendit, pour parler, qu'il fût loin de la maison.

—Je vas vous quitter demain matin, dit-il.

—Déjà?

—Je ne suis pas venu pour faire la retraite, moi. Je suis venu pour faire honneur au boucher de Quiévrain, et, pour dire vrai, je ne sais pas pourquoi...

—La main de Dieu est plus douce que celle des hommes, dit le prêtre. Elle t'a conduit sans te contraindre. Maintenant, tu veux t'en aller? Je le regrette pour toi, mais tu es tout à fait libre. Seulement, tu prendras ton café, demain matin. Je ne veux pas que tu partes à jeun?

—Vous êtes bien honnête, c'est pas de refus: mais combien que je vous dois?

—Rien, mon brave. Les camarades payent vingt sous par jour, en tout. Toi, tu n'es resté qu'un jour: je ne veux pas que tu payes. Tu as été un invité, un cher passant, que je regrette.

Les mots entraient dans le cœur de Gilbert, par la porte fermée, celle des tendresses humaines. Depuis longtemps, personne ne lui avait parlé ainsi. Il était arrivé au point où l'avenue tourne et va passer devant un bosquet, où il y a une statue de la Vierge avec l'Enfant. Gilbert regardait, de l'autre côté, la longue pelouse presque blanche sous la lumière de la lune, et au delà, derrière des retombées de branches sans feuilles, la façade de la maison et toutes les fenêtres, vivantes dans la nuit. Des éclats de voix et de rires s'élevèrent et moururent.

—Dis-moi, tu ne t'es pas trop ennuyé ici?

—Oh! pour ça non! Vous pouvez le dire au prédicateur. J'ai vu qu'il n'avait pas de mépris pour les pauvres. J'ai vu qu'il avait de l'amitié pour nous. Ça me manque bien, allez!

—Tu es malheureux?

Le bûcheron eut un sanglot, qui fut toute sa réponse. Il se raidit, mécontent de cette faiblesse, et toussa, pour bien montrer qu'il ne pleurait pas.

—Ne dis rien, si tu veux, mon pauvre. Mais si causer de ton chagrin peut te faire du bien, parle-m'en. Nous ne nous reverrons sans doute jamais. Et puis, tu sais, tu ne m'apprendras rien: toutes les misères de la vie, je les ai entendues.

—Je suis tout seul, dit Gilbert, je suis à bout de mon espérance.

—Ta femme t'a lâché?

—Non, elle est morte. C'est ma fille, qui a été si ingrate, et si mauvaise, que je ne voudrais pas même vous raconter ce qu'elle a fait. J'en ai honte.

—Avais-tu d'autres enfants?

—Non, elle était la seule. Et même avant qu'elle m'eût quitté, mes camarades m'ont tourné le dos, je les ai aidés pour leur syndicat; j'ai travaillé pour avoir la justice...

—Et ils t'ont mal récompensé, naturellement?

—Ils m'ont battu. Je ne suis pas avec eux pour faire le mal, et ils disent alors que je suis vieux.

—Tu ne l'es pas. Tu as l'air jeune encore!

—A vous je peux dire, monsieur le curé, qu'ils ont raison: je sens que je vieillis.

—Est-ce tout? Tu as des parents?

—Non. Il y a seulement un homme qui ne m'a jamais trahi. Je ne peux pas dire que j'aurais voté pour lui, non, c'est un noble: mais je l'aime tout de même. Et quand je suis parti pour le pays des Picards, avec les bœufs, vous comprenez, il était déjà si malade que je ne sais pas s'il n'est pas mort.

—Alors, que te reste-t-il?

—Rien, monsieur le curé: je suis tout seul.

—C'est là ce qui te trompe, mon bon ami! Dieu te reste, et il t'attend.

—Où est-il?

—Entre toi et moi. Tu ne le connais pas, et il t'a fait venir ici pour que tu entendes son nom. Écoute-moi, car je devine que tu as l'âme droite. Je vais te quitter; je suis attendu; je dois m'occuper de plusieurs autres, et toi cependant, je ne veux pas te laisser aller dans la tristesse, vers la mort. As-tu une bonne mémoire?

—Oui, malheureusement: je me rappelle tout.

—Même les mots?

—Tous ceux que je comprends.

—Alors, après la prière, ce soir, dans ton lit, ne t'endors pas tout de suite. Repasse en esprit les choses que tu as entendues et qui t'ont touché le cœur; dans le silence tu comprendras mieux; et quand tu nous auras quittés, je penserai qu'au moins ce n'est pas sans une petite lumière, et sans un peu de consolation.

Ils étaient revenus près de l'aile droite de la grande maison. A travers les fentes des volets, la lumière des lampes rayait le sable. L'abbé s'arrêta; il étendit les bras, comme ceux d'une croix; il dit:

—Mon frère et mon ami, embrasse-moi!

Gilbert sentit battre contre son cœur un cœur qui l'aimait. Il ignorait le nom.

Dans le silence de la maison de retraite, à neuf heures et demie, quand les lumières furent éteintes, et que, tout le long des corridors, dans les chambres, les compagnons eurent commencé leur somme, Gilbert Cloquet se ressouvint de ce qu'il avait entendu.

Les phrases lui revenaient telles qu'elles avaient été dites, avec leur accent, avec la vie fraternelle et divine qu'elles enfermaient.

«Mon pauvre frère, pourvu que tu le veuilles, tu es riche. Ton travail est une prière, et l'appel à la justice, même quand il se trompe de temple, en est une autre. Tu lèves ta bêche, et les anges te voient; tu es enveloppé d'amis invisibles; ta peine et ta fatigue germent en moisson de gloire... Oh! quelle joie de ne pas être jugé par les hommes! Lui, il est la grande pitié, la grande bonté! Il cherche toute âme droite. Il a pardonné les aveuglements de l'esprit. Il a pardonné surtout les fautes du cœur et des sens. Il n'a été sévère que pour les hypocrites. Tous les autres, il les attire à lui. Dieu n'injurie pas. Son reproche tient dans un regard. Lève seulement tes yeux, mon frère, et tu liras le pardon avant même le reproche.»


Gilbert pensa:

«Cela est beau! Je suis donc quelque chose de grand, moi qui me croyais le rebut?»

Et d'autres mots passèrent dans sa mémoire comme une marée:

«Nous sommes dans l'épreuve. La cloche qui chante a été dans le feu. Vous luttez pour gagner votre vie, et cela est un devoir bien beau; on va dès le matin à l'ouvrage, on est dans le bruit, dans la poussière, ou dans l'ombre de la mine, ou dans la pluie et le froid. Celui d'entre vous qui pense à la paye et au repos qu'il prendra le soir n'a pas tort. Celui qui pense aux enfants et à la ménagère a plus de courage. Si vous pensiez à Dieu, vous en auriez beaucoup. Vous ne souffririez même plus. Mais cela passe peut-être votre compréhension aujourd'hui. En tout cas, vous ne seriez plus des violents, mais des forts; plus des envieux, mais des ambitieux, et plus des asservis, mais des libres. Est-ce que vos pères n'ont pas eu leurs syndicats, leurs corporations, leurs bannières, et leurs luttes aussi? Ils ont conquis la liberté; ils ont, sur leurs épaules fraternelles, porté leurs syndics jusqu'à la noblesse. Après une belle vie, ils faisaient une belle mort. Vous n'êtes que des moitiés d'hommes, parce qu'on vous a renfermés dans la vie présente avec défense d'en sortir par la pensée. Et vous l'avez souffert! Vous êtes bien plus pauvres que vous ne le supposez. Vous n'avez pas la terre, et vous n'avez plus le ciel. O mes bien-aimés, je veux vous rendre votre âme, votre belle âme ouvrière qui travaillait en chantant, qui s'enrichissait dans la justice, et qui s'envolait à Dieu dans la clarté.»

Dans une autre méditation, le prêtre avait dit:

«Les ennemis de l'Église se demandent toujours jusqu'à quel point ils peuvent lui faire du mal sans s'en faire à eux-mêmes. Mais à vous, ils en font toujours. Vous êtes ceux que la mauvaise parole blesse les premiers, parce que vous n'avez pas grande défense contre l'erreur; vous êtes l'herbe toujours coupée, sur laquelle ils promènent encore leurs chariots pleins de foin. Dès qu'ils voient la pointe de votre esprit se lever vers le ciel, ils vous fauchent, ils vous rapetissent, ils ne vous laissent que votre racine et le droit de repousser. Mais ils veillent jalousement, et l'herbe n'est jamais haute...»


Il disait encore:

«Je vous appelle, comme saint Vincent de Paul, qui parlait ainsi:

»—Mon cœur brûle du feu de la charité. Pauvres du monde, je vous porte dans mon cœur. Venez à moi, votre pauvreté m'attire. Fils du vice, venez, enfants sans mère, rebuts du péché, cœurs en péril, venez!

»Vous êtes une merveille qui me confond, ouvriers venus ici pour la retraite! Quand je songe à tant de difficultés que vous avez pour entrevoir la vérité religieuse, à tant d'autres que vous avez pour venir ici, je me sens votre admirateur autant que votre ami. Vous avez un si mince bagage quand vous arrivez: une valise en carton, une paire de souliers, et une chemise au bout d'un bâton. Mais le bagage de vérité que porte votre esprit est encore bien plus petit. Et ses voleurs ne se comptent pas. Savez-vous ce que je crois? C'est que vous êtes les précurseurs, les premiers appelés, des foules qui se lèveront de partout, de la mine, de l'usine, de la campagne, des taudis, des galetas, redemandant leur ciel dont ils ont soif. Vous le demandez à Dieu, vous! Les autres, ils le demanderont aux hommes, à coups de fusil et d'incendies, dans la révolte, les hurlements, les ruines, les blasphèmes; ils pétriront la terre pour voir où on l'a cachée, la parcelle de joie infinie, le petit bout de radium qui ne s'épuise pas; ils détruiront ce qu'ils convoitent pour voir ce qu'il y a de plaisir dans l'abus de la puissance; ils répandront dans les rues l'argent qui aurait dû servir à l'aumône; ils auront tout, excepté ce qu'ils cherchent. Vous croyez que c'est le pain qui vous manque? Un peu. Mais le creux est plus profond. C'est Dieu qui vous manque. Priez-le avec moi.»


Le prêtre avait parlé de beaucoup d'autres choses: du péché et de la mort, de la rédemption, de la famille. Dans la dernière méditation, ce soir, il avait exalté l'espérance, comme s'il avait deviné la peine secrète de Gilbert.

«Mes bien-aimés, qu'est-ce que la vie sans la foi au paradis? Une horreur. On souffre; on se déteste; on se le dit les uns aux autres; on se le prouve; on se bat pour cinq francs que le voisin a mis de côté, pour une peau de lapin qu'il aurait de plus que nous. L'intérêt est triste, toujours; il est mécontent, toujours. Mais avec l'espoir du paradis, toute la figure du monde est changée! On cherche bien encore à rendre la vie plus aisée, et c'est le droit de chacun. Mais comme on la domine! Comme elle perd sa douleur! La gueuse! Tant mieux si elle rit, mais si elle pleure, la gêne même a son prix. Nous n'avons plus peur d'elle, ni de la mort. Avez-vous pensé à cela? Nous retrouver tous, non seulement avec nos parents, nos enfants, nos amis, mais avec l'élite de toutes les races, de tous les temps! L'assemblée plénière de tous les courages, de toutes les bontés, de toutes les noblesses d'âmes, chantant le même alleluia! Quels héritiers vous êtes! Je vous conseille d'en être fiers, moi, et de ne mépriser personne. Il y en aura, de vos camarades, que vous serez stupéfaits de rencontrer là-haut. Vous irez à eux: «Dis donc, tu as été une fameuse canaille!

—Je l'ai été, une seconde m'a racheté.» Si bas que vous soyez, tant que vous vivez, l'espérance est là; elle descend avec nous jusqu'au fond de l'abîme; vous n'avez qu'à l'appeler, et ses ailes sont à vous.»


Tout cela, tout ce qu'il avait entendu revenait dans le silence, et pénétrait le cœur du bûcheron. Couché dans son lit, les yeux clos, il n'avait jamais eu tant de pensées à la file, tant d'élans de tendresse, de regrets, tant de souvenirs qui luttaient les uns pour, les autres contre. Enfin, il dit: «J'irai». Les larmes lui montèrent aux yeux, et elles coulèrent, très doucement. Une heure matinale sonna. Sans savoir pourquoi, il se redressa, il se mit à genoux, en chemise, sur son lit, et il chercha quelque chose à dire. Ne trouvant rien, il fit un grand signe de croix. C'était la seule prière dont il se souvînt. Elle l'endormit, comme si le sommeil avait attendu ce signe-là pour descendre.

Le lendemain matin, il se leva, mais il ne partit pas.

Le soir de ce même jour, qui était un lundi, il alla trouver le prêtre avec lequel il avait fait le tour du parc, et il reçut le pardon de tout ce qu'il y avait à absoudre dans sa pauvre vie. Il était tard. Comme d'autres, il avait remis au dernier moment cet aveu qui lui coûtait beaucoup. En quittant la cellule du prêtre, il se sentit léger comme un moucheron d'été. Avant d'ouvrir la porte, il se frotta les mains de contentement. Il l'ouvrit, et vit quatre compagnons qui attendaient et leur dit:

—A votre tour! C'est pas la peine de vous faire du tracas, vous savez!

—Bravo, le vieux! répondirent-ils.

Il suivit le corridor jusqu'au bout, entra dans sa chambre, et ouvrit la fenêtre qui donnait sur le parc. L'air, qui était froid, lui parut doux. Une allégresse flottait sans doute et passait dans la nuit. Les étoiles parlaient à Gilbert, et lui disaient bonjour. Il respirait amplement, pleinement, la tête levée, et il lui semblait qu'il avait encore son cœur d'enfant dans la poitrine. Et c'est justement à des temps très lointains qu'il songea d'abord, au temps de la Vigie, quand la mère Cloquet attendait son gars, tous les dimanches, sur la plus haute marche de l'église. «J'ai mis bien du temps à venir, maman, dit-il, mais me voilà.» Puis il pensa au lendemain, et son visage se rembrunit. Il alluma la lampe, et se mira dans le petit miroir tout rond qui pendait le long du mur. «Ça n'est pas possible, murmura-t-il, ça n'est pas digne.» Et, sortant de sa chambre, il alla frapper à la porte de Hourmel.

Le boucher commençait à se déshabiller.

—Qu'est-ce que vous voulez, Gilbert?

Le bûcheron montra sa cravate, verte autrefois, mais déteinte et fanée par la grande pluie qu'elle avait reçue, et dit gravement:

—Je crois qu'il n'y a pas moyen, avec une cravate pareille.

—Elle n'est pas belle, pour sûr. Voulez-vous la mienne?

—Non. Chez nous, on est glorieux, Hourmel. Quand ma fille à moi, qui s'appelle Marie, a fait sa communion, elle était la mieux habillée de tout Fonteneilles... Et moi, voyez-vous, mes Pâques, ça doit ressembler à celles de Marie: il y a plus de dix ans, et même plus de vingt que je les fais attendre.

—C'est juste, dit Hourmel, pour ne pas contrarier son ami.

Il chercha à rassembler ses souvenirs,—tous les muscles de son épais visage se tendirent en avant,—et il se rappela qu'un de ses camarades, avant de venir à Faÿt, avait assisté à un mariage.

—Il va vous prêter sa cravate blanche, mon vieux, et vous aurez l'air d'un prince. J'y vais tout de suite.

Il y alla. Le lendemain, au milieu des quatre-vingts hommes groupés dans la chapelle de Faÿt, il y en eut un qui portait une cravate blanche pour «faire ses Pâques de novembre». C'était le fils de la mère Cloquet.

Quand on le vit rester à Faÿt, quand on apprit surtout qu'il était revenu à la foi, les camarades de Belgique lui marquèrent une amitié qui s'exprimait de plusieurs manières, en sourires, en paroles, en poignées de main, délicatement, fraternellement. «Eh bien! disait l'un, tu dois être content!» Puis, ayant peur d'avoir offensé le bûcheron: «C'est comme moi, tu sais, j'étais en retard de quelques termes, pour mon loyer, et me voilà quitte!» Un autre disait: «Dites donc, vous qui êtes de l'autre côté de la frontière, vous ne trouvez pas que c'est drôle? Voilà trois jours, je ne vous connaissais pas, et aujourd'hui, c'est comme si nous avions toujours vécu ensemble.» Gilbert répondait: «Oui, quand nous sommes arrivés ici, nous étions de toutes les sortes; maintenant, il n'y en a plus que d'une sorte.» Le plus grand nombre l'invitaient; ses voisins de chambre, ses voisins de table, un mineur, un métallurgiste de la Louvière:

—Venez donc faire un tour chez nous?

Mais Gilbert remerciait, et répondait:

—Je ne peux pas. Je rentre avec Hourmel, et après, j'ai mon pays que je dois revoir.

Toute la nuit qui avait précédé ses «Pâques de novembre», il avait réfléchi à ce qu'il devait faire.


XIV

LE REVENANT

Il avait quitté Faÿt-Manage le mardi dans l'après-midi, avec le boucher de Quiévrain. A pied, l'un près de l'autre, ils refaisaient le chemin de Faÿt à la Louvière. Gilbert se taisait; il se demandait si la joie qu'il éprouvait ne tenait pas à la compagnie des missionnaires et des ouvriers belges, au parc, aux chants, à la nouveauté des choses et à leur présence. Mais non: à mesure qu'il s'éloignait, il sentait que la paix était en lui, vivante. A la Louvière, ils prirent le chemin de fer. Le jour baissait, bien qu'il ne fût pas tard. Il faisait froid; il faisait gris. Les routes plantées d'arbres, les terres ensemencées ou labourées, bordées de maisons, les buttes des mines de charbon, les bourgs où vingt cheminées d'usines fumaient au-dessus des blés en herbe, tout cela passait, et le contentement ne passait pas. Serrés l'un contre l'autre, le col de la jaquette relevé, un petit foulard autour du cou, les deux hommes, assis sur la même banquette, regardaient le pays fuyant que l'ombre effaçait. Le boucher nommait des villages, des gens, des fermes, il était revenu à sa pensée de tous les jours. Pas Gilbert. De ses bras croisés, il serrait fortement contre lui-même son maigre vêtement et la couverture, et c'était sans doute pour se garantir du froid, mais aussi, et secrètement, pour contenir je ne sais quelle force jeune, qui voulait parler, crier, s'échapper: son âme heureuse. Et, n'ayant pas l'habitude, il s'étonnait d'une joie qui dure.

—Eh bien! dit le boucher, quand ils furent arrivés à la maison de Quiévrain, je pense que vous avez changé d'avis, et que vous restez au moins jusqu'à demain?

—Même chez vous, je ne peux pas: il faut que je retourne au pays. Je ne voulais plus le revoir, parce que j'y souffrais. A présent, savez-vous pourquoi je n'ai plus peur d'y retourner?...

—Je devine, dit le Belge tranquille.

—Vous devinez parce que vous avez toujours été comme je suis à présent. Mais moi, je m'étonne de ce que je fais. Je retourne chez nous parce que je n'ai plus le même cœur: la peine m'est égale.

Et comme Hourmel insistait pour garder son ami, Gilbert dit:

—Ma force a grandi: pourtant, je commence à être vieux, et je pense que je mourrai pauvre.

Il disait cela en présence de la femme de Hourmel, empressée, émue, et qui tenait la lampe levée devant le visage des deux voyageurs. Elle aurait bien voulu savoir ce qui était arrivé. Cependant, lorsqu'elle entendit parler Gilbert, elle ne demanda rien. Elle dit, laissant voir toute son âme sur son visage transparent et usé:

—Mon homme, il ne faut pas retenir ceux qui vont à leur devoir. Il y en a trop peu. Monsieur Cloquet nous quittera quand il aura bu un verre de bière avec nous.

Lorsque les deux hommes eurent donc trinqué ensemble, Gilbert dit adieu au boucher et à madame Hourmel. Et il s'enfonça, tout seul, entre les maisons de Quiévrain, vers la frontière de France et vers son destin nouveau.

Le tramway l'eut bientôt mené à Onnaing. Alors, Gilbert fut saisi par l'angoisse. Il allait revoir la ferme du Pain-Fendu. Jusqu'alors, cette pensée avait seulement traversé son esprit, vite, entre deux longs moments de calme, comme une giboulée. Maintenant, elle ne le quittait plus; ne fallait-il pas rentrer, régler les comptes, reprendre les quelques hardes laissées dans la bauge? Il s'engagea dans la rue qui passe devant l'église. Dans les usines, le feu des fours s'éteignait. Aux portes, des enfants mangeaient un morceau de pain avant de se coucher; des hommes se tenaient debout, respirant la nuit, après tant d'heures d'atelier; ils étaient éclairés en arrière par les lampes, et leurs vêtements pendaient en plis mous, las comme eux, le long de leurs corps. Gilbert les enviait au passage, parce qu'ils avaient un abri. Une grande pitié de lui-même le tentait et lui disait: «Cède-moi?» Quand il fut dans la plaine, et que devant lui, il devina la ferme, à l'ombre énorme qu'elle levait dans le désert des guérets, il eut peur. «Ce n'est pourtant pas Heilman que je crains, songeait-il. S'il veut me battre, pour la première fois de ma vie je me laisserai battre: je l'ai mérité...» Non, il avait peur de lui-même, d'un désir qu'il sentait s'émouvoir et grandir dans son cœur, celui de se retrouver près de la femme du contremaître et de lui dire adieu. «Oh! pas longtemps... Je lui demanderais pardon... Je lui raconterais que je suis tout changé!...» Pour ne pas écouter ces voix qui le troublaient, il fit un grand effort, et essaya de songer, en marchant, à ses bœufs, à chacun des objets qu'il avait apportés de la Nièvre et qu'il devait empaqueter tout à l'heure... Les murs sombres montaient; les pignons des étables, des bergeries, de l'habitation, de la grange, se détachaient déjà vaguement l'un de l'autre, dans la nuit devenue laiteuse et glacée. Et toujours il sentait, au fond de lui-même, la poussée de cette volupté insinuante, dont il vidait son âme en disant non, mais qui sourdait de nouveau.

A pareille heure, les domestiques devaient avoir fini de souper. Quelques-uns fumaient sans doute ou causaient devant le grand portail. Gilbert n'alla pas jusque-là. Coupant à travers champs, il se dirigea vers une petite porte percée dans l'enceinte du Pain-Fendu, du côté d'Onnaing. Elle n'était heureusement pas fermée au verrou. Il n'eut qu'à soulever le panneau de bois, en se servant d'une pierre comme d'un levier, et la porte tourna sur les gonds. Le verger était désert, et désert le large couloir que bordaient les magasins, la forge, la première étable. Gilbert en arrivant dans le bas de la cour, ne vit qu'un seul homme autour du parc à fumier où les bœufs de Picardie dormaient: un journalier qui ne reconnut pas la silhouette du Nivernais, et qui se remit à verser la pulpe dans les mangeoires. Il s'abrita un moment derrière le pilier d'angle du hangar. On entendit la voix de Heilman, dans la salle à manger, puis dans le corridor. Sur le seuil, le contremaître parut. Gilbert le vit serrer la main d'un domestique qui, le souper fini, regagnait le village. Il s'avança rapidement, traversa la cour, monta les marches du perron.

—Monsieur Heilman?

Celui-ci avait ouvert la porte de la salle à manger; il se pencha en arrière, tournant la tête vers l'entrée du couloir d'où venait la voix. Ses yeux, déjà réhabitués à la lumière de la lampe, firent effort pour s'adapter à l'ombre...

—Ah! c'est vous, Cloquet? Entrez!

Gilbert était tout défaillant. Il monta les marches; il entra, et regarda d'abord tout autour de lui. Madame Heilman n'était pas dans la salle à manger, où toutes choses venaient d'être mises en ordre par elle, comme chaque soir: la lampe sur la table bien nette, les chaises le long des murs, la cafetière près du foyer éteint, pour le café du lendemain. Heilman se tenait debout, les jambes appuyées au haut bout de la table, et face à la porte. Il considéra, en reniflant et le visage en défiance, ce bouvier de hasard, qui revenait sans doute demander du travail après son équipée. Il en avait déjà bien vu, de ces aventuriers, traversant les terres frontières, venus de l'ouest ou de l'est, ivrognes ou débauchés, nomades avant tout. Il en avait trop vu pour se montrer violent avec eux. Un long moment il attendit, surpris que Gilbert ne s'excusât pas.

—C'est un joli exemple que vous avez donné! dit-il. Quatre jours de noce! Moi qui vous avais pris pour un bon ouvrier! Ma femme m'avait bien dit. «Il fera un coup de tête!» Elle n'a rien compris, samedi soir, quand vous êtes parti... Mais vous êtes comme les autres, sans cœur à l'ouvrage. Où avez-vous été?

Gilbert fit un geste vague:

—J'ai vu beaucoup de pays, dit-il.

—Et maintenant vous voudriez rentrer? Je connais ça; mais je dois vous prévenir:... je vous ai remplacé; j'ai pris un jeune homme qui passait, quelqu'un qui ne vaut sans doute pas mieux que vous... ce qu'on trouve à présent.

—Non, je ne demande pas à rentrer; je m'en retourne chez nous.

—Ah!... C'est bien!... Je vais vous payer, alors... Monsieur Walmery me remboursera...

Le contremaître alla ouvrir un des placards, et revint, les doigts plongés dans un sac en toile dont il avait dénoué la ficelle. Il fit claquer sur le bois de la table, une à une, les pièces d'or...

—... Cent francs... cent vingt... cent quarante... Cela fait le compte, et même largement?

—Oui.

—A présent, mon garçon, j'ai une lettre à vous remettre. Elle est arrivée à midi.

Il ouvrit le tiroir de la table, et tendit la lettre. Gilbert reconnut le timbre de Fonteneilles. Il laissa les pièces d'or sur la table, prit la lettre, déchira l'enveloppe. Il n'avait pas lu deux lignes, que ses yeux s'emplirent de larmes.

—Ah! mon Dieu! dit-il, monsieur Michel qui est mort!

Il avait cessé de lire. Ses mains étaient retombées le long de son corps. Sur ses joues et sa barbe les larmes coulaient, et il ne les essuyait pas, et il ne se cachait pas...

—Il est mort dimanche... C'est Étienne Justamond qui me le marque... Mon ami qui est mort!

Heilman, bien qu'il fût peu sensible aux peines des autres, fut remué par ce chagrin.

—Qui était-ce donc? Un de vos parents?

—Non.

—Ce n'était pourtant pas votre maître?

—Je n'en ai pas. C'était un noble, monsieur Heilman. J'avais fauché pour son père, et puis pour lui. Il nous aimait, il causait avec moi: il aurait pu changer le pays.

Il compta sur ses doigts:

—Cinq heures d'ici Paris, puis six ou sept... J'arriverai peut-être trop tard pour l'enterrement...

Heilman hocha la tête, pour donner plus d'importance à sa réponse. Il admirait, au fond de lui-même, ce passant, et il le regrettait.

—Vous êtes un curieux homme, Gilbert.. Vous êtes le premier que j'aie entendu parler ainsi... Écoutez, il y aurait peut-être moyen de s'arranger...

—Lequel? Est-ce qu'il y a un train tout de suite?

—Je n'en sais rien, et ce n'est pas ce que je veux dire. Non Cloquet; mais je pourrais vous garder...

Gilbert leva les bras, comme s'il sortait d'un rêve.

—Non, non! Il ne faut pas me proposer cela... Je serais capable d'accepter... Laissez-moi aller...

Il s'avança, rafla l'or de ses deux mains, et l'enfouit dans sa poche. A ce moment, la porte qui faisait communiquer la salle avec la chambre de Heilman s'ouvrit. Une femme parut dans l'entre-bâillement, la tête à demi tournée vers quelqu'un qui la suivait et qui lui parlait sans doute.

—Gilbert? appela Heilman, Gilbert? venez donc au moins dire adieu à la patronne?

Mais Gilbert avait disparu. Il fuyait. Il était déjà dans la cour, il gagnait le hangar, il entrait dans l'ombre. Heilman voulut le suivre et le rappeler. Sa femme l'arrêta. Elle avait les mots justes qui font céder les hommes.

—Laisse-le, dit-elle. Tu ne le connais pas bien: c'est un homme qui a eu plusieurs chagrins.

Gilbert était entré dans l'étable. En un tournemain, il eut plié les vêtements qu'il avait laissés dans le coin de sa bauge. Il lia le paquet avec une ceinture de cuir, et le jeta sur son dos. Puis il prit son bâton. En passant derrière ses six grands bœufs, qui mangeaient au râtelier, il ralentit sa marche.

—Adieu, mes bœufs! Travaillez bien avec l'autre: moi, je retourne au pays.

Une des bêtes poussa un meuglement bref.

—Il me répond, dit le bouvier.

Il avait reconnu Griveau, qui avait la voix basse et le souffle court. Et il continua son chemin rapidement, retraversant le verger jusqu'à la petite porte ouverte dans le mur d'enceinte.

Les champs le revirent bientôt sur leurs guérets détrempés, puis sur le chemin qui mène à Onnaing. Les champs étaient nivelés et nus. Le village dormait. Quelques fumées traînaient encore, plus noires que l'ombre et couchées par le vent d'est. L'homme ne pensait plus à la ferme qu'il quittait. Toute son imagination et tout son cœur étaient dans la Nièvre. Il gémissait, il répétait: «Monsieur Michel que je ne verrai plus! Mon ami qui est mort!» Quand il arriva à la gare, il demanda:

—Je voudrais aller à Fonteneilles, qui est dans la Nièvre. Est-ce que j'y serai demain matin?

—Le train 2916 va passer tout à l'heure. Prenez votre billet pour Paris. A Paris, on vous renseignera, si on connaît votre pays.

Gilbert monta dans un compartiment où il n'y avait qu'un voyageur. Il s'étendit sur la banquette, ses vêtements sous la tête, et il ferma les yeux. Le sommeil ne vint pas. Gilbert continuait de songer au lendemain, au travail, à la peine des jours à venir. Et maintenant il disait:

—Je ferai ma vie nouvelle comme si monsieur Michel me voyait.


XV

LE DÉPART DU MAITRE

Michel de Meximieu était mort presque subitement, dans la nuit du dimanche au lundi. La nouvelle avait couru tout le pays, plus vite qu'un cheval au galop. «Monsieur de Fonteneilles est mort.—Le vieux?—Non, le petit.—C'est dommage; c'était le meilleur des deux; il n'était pas fier.» Le lundi et le mardi, à l'angélus du matin et à celui du soir, les cloches de Fonteneilles sonnèrent longtemps, pour annoncer le trépas. Toutes les futaies, tous les taillis, tous les buissons des collines frémirent au passage de leur voix, et quelques âmes aussi, qui aimaient Michel de Meximieu.

Le château demeura pendant vingt-quatre heures entièrement clos, vide et muet. Puis on commença à transformer le vestibule en chapelle ardente. Une animation inusitée rompit le silence de l'avenue, de la cour, des granges voisines. A l'appel du marquis, arrivé dans la soirée du lundi, des ouvriers du pays, des employés de Corbigny affluèrent. Le bruit des scies et des marteaux s'éleva autour des murs. La curiosité, un peu de pitié humaine, un peu de regret s'émurent en même temps. Des voitures de châtelains descendirent l'avenue; des paysans vinrent, assez rares d'abord, puis enhardis par le nombre, «pour donner l'eau bénite»; d'autres, qui n'entrèrent point, se découvrirent devant la porte, et rôdèrent un moment dans le domaine que la mort avait ouvert à tous.

On rencontrait le marquis ici et là. Il veillait à tout; il donnait des ordres, il régnait à Fonteneilles pour la première fois, salué de loin, respecté, obéi à demi-voix. Sa douleur l'avait rétabli en autorité et presque en amitié. Il disait: «Madame de Meximieu ne pourra venir; elle est brisée; plaignez-la». La douleur lui inspirait des formules qui n'étaient point dans sa manière à lui, et que le cœur de tous les hommes entendait. Ils pensaient: «Comme il souffre, pour être doux comme ça!» Les noms des fermiers, des domestiques de ferme, des bergers, au moins des plus anciens, il se les rappelait aussi bien que ceux de ses cavaliers. «Méhaut, mon ami, allez ouvrir le caveau de famille; faites le nécessaire; je ne veux pas de mains étrangères pour toucher à la demeure de nos morts. Il ne l'aurait pas permis, lui. Allez, mon ami, je sais que tout sera bien.» Il disait encore: «Monsieur l'abbé, je vous serai toute ma vie reconnaissant de l'avoir assisté à sa dernière heure. Vous avez tenu ma place, sans doute mieux que je n'aurais fait; vous le compreniez mieux; nous étions si différents, lui et moi: éducation, occupations, idéal même. Ah! monsieur l'abbé, je souffre de n'avoir pas connu mon fils. Car ces différences, j'en ai souffert longtemps, mais je ne les ai approfondies que depuis qu'il est mort. C'est lui qui avait raison. Et nous voilà séparés à jamais, après avoir été absents, l'un pour l'autre, toute la vie...»

Le mercredi dès l'aube, Renard et le sacristain, le charron et le maréchal-ferrant de Fonteneilles achevaient de clouer à l'intérieur de l'église, de tendre, devant la porte qui ouvre sur le cimetière, de hautes draperies noires, semées de ces larmes qui sont l'image de tant d'autres et qui ne tombent pas. La paroisse n'avait que de vieilles tentures trop courtes; on avait envoyé chercher tout le matériel des enterrements de première classe à Corbigny. Les hommes se hâtaient, aidés par des ouvriers de la ville. Ils ouvraient des caisses de cierges; ils élevaient, à l'entrée de la nef tronquée, un catafalque si haut que jamais les gens du bourg n'en avaient vu un «si beau, avec des plumes aux coins». Les voitures des marchands, qui montaient au pas la côte, s'arrêtaient; des enfants, des vieilles femmes, de jeunes mères, le petit au poing, se tenaient autour du mur du cimetière, jasant, et parfois s'avançaient jusqu'à la porte, pour voir. Une odeur d'étoffe, comme il en flotte chez les drapiers, de cire et de moisi, emplissait la vieille église et alourdissait l'air.


L'heure est venue. Devant le château, dans la grande cour sablée, une foule considérable s'est massée. Elle fait deux taches mouvantes: l'une à droite, à l'entrée de l'avenue, l'autre, la plus grosse, du côté des communs. Ce sont des hommes de Fonteneilles, des bourgs voisins, de Corbigny et d'ailleurs, laboureurs, journaliers, artisans, petits propriétaires, marchands, auxquels se mêlent des femmes, en petit nombre, voilées de deuil ou vêtues de la canette des aïeules. On cause à voix basse. La rumeur augmente par moments et quelquefois s'éteint presque entièrement. Dans l'espace demeuré libre les voitures s'engagent au pas; elles s'arrêtent devant le château, et vont se ranger en file devant les écuries à demi cachées par un massif d'arbres. Il en vient de tous les modèles et de toutes les époques, automobiles ou landaus amenant quelques parents ou amis des Meximieu, cabriolet du notaire, tilbury d'un homme d'affaires, carrioles élégantes ou charrettes anglaises des grands fermiers de la région, fiacres loués par des voyageurs dans quelque gare voisine. «Ça, c'est une voiture de chez Touchevier de Saint-Saulge; celle-là de l'hôtel de la Poste; celle-là de chez monsieur Cahouët, de Corbigny... Ah! voici monsieur Honoré Fortier.» Le fermier de la Vigie arrive à pied, coiffé d'un chapeau de soie, très alerte encore et rose malgré l'âge, entrouvrant à peine, pour répondre aux bonjours de partout murmurés, ses lèvres minces, serrées depuis l'enfance par le secret paysan. «Reconnais-tu le gros qui passe? C'est le marchand de bois de Saint-Imbert...—As-tu vu monsieur Jacquemin?—Non, ni mademoiselle Antoinette...» Les yeux accompagnent les voitures; on se pousse pour mieux voir; on essaye de distinguer les visages derrière les vitres levées des portières, de surprendre les mots, le geste, la physionomie des nouveaux venus qui entrent dans le château par la porte tendue de noir, et derrière laquelle remuent des ombres vagues. La foule grossit constamment. Mais peu de paysans descendent l'avenue. Ils viennent par petits groupes, des bois, des terres, par les échaliers et les adresses, évitant les espaces découverts, qu'il faudrait parcourir sous le feu de tant de regards. La cour est pleine comme une place un jour de marché. A neuf heures, un grand mouvement se produit. Toutes les têtes se tournent du même côté. L'abbé Roubiaux, précédé de la «croix en or», cravatée de crêpe, et d'un peloton d'enfants de chœur, a été aperçu au haut de l'avenue. Derrière lui, descend le corbillard des pompes funèbres de Corbigny. C'est la seconde fois que «les pompes funèbres de la ville» pénètrent dans cette campagne de Fonteneilles. La première fois, on est venu chercher le corps d'une grosse dame, qui avait commencé par être nourrice à Paris, et qui était revenue au pays pour y mourir, très riche, on ne sait comment. Mais ce n'est pas la même voiture; ce ne sont plus les deux chevaux caparaçonnés, emplumés, la voiture habillée de noir et d'argent; non, c'est tout autre chose.

—Quel pauvre corbillard!

—Pour un comte!

—Ça serait bon pour des gens comme nous, des petites gens, comme ils disent.

—Un seul cheval!

—Et pas beau. On lui compte les côtes. Pas seulement la queue peignée.

—Comprends-tu pourquoi?

—Non. C'est peut-être parce que le maire de Corbigny n'a pas voulu laisser sortir la grande voiture.

—La politique alors?

—Est-ce qu'on sait? Un noble, n'avoir qu'un cheval pour son enterrement, voilà ce que je n'ai jamais vu... Il y en a pourtant, des rentes, dans cette maison-là! Plus de trente mille francs, que le marquis a touchés de la vente de ses bois!

—Vous n'y êtes pas! Le garde Renard vient de me dire ce qui en est!

Trente personnes enveloppent l'homme qui sait.

—Eh bien?

—Il paraît que le comte a fait un testament; il a demandé la première classe à l'église, et la quatrième pour l'y mener...

—Il aura voulu faire gagner les curés.

—Sais-tu ce qui m'étonne? C'est qu'il n'ait pas demandé à être porté à bras, par les hommes de ses fermes...

—Il n'a peut-être pas voulu les fatiguer: il était capable de penser à cela.

—Peut-être.

L'abbé Roubiaux récite les prières, les mots passent au-dessus de l'assemblée, dont leur pouvoir de discipline apaise la rumeur. Les fronts se découvrent. Subitement, un silence absolu, émouvant, fait d'émotion poignante. La voiture se remet en marche, et dans l'encadrement de la porte par où le fils, couché dans sa bière, vient de passer, le père apparaît, magnifique et douloureux, devenu tout blanc en quatre jours, le visage levé, le regard de ses yeux bleus fixé en avant, sur les couronnes de chrysanthèmes et de roses d'automne accrochées au toit du char funèbre, le corps sanglé dans une redingote où éclate un point rouge à l'endroit du cœur, le chapeau de soie au bout de la main droite, pendante et dégantée, la main gauche gantée, pendante aussi et immobile. Tous le regardent. Il ne voit personne. Il marche militairement. On dirait qu'il s'avance au son d'une fanfare qui chante le deuil du monde entier. Sa réputation de bravoure et de richesse, sa noblesse, ses années le grandissent, et la douleur y ajoutant son sacre, bien des hommes sentent les larmes leur monter aux yeux, et les pires ennemis des châteaux trouvent ce noble bien brave et bien digne de pitié. Il va lentement, il domine la foule, sa barbiche blanche et ses moustaches tremblent seules au vent.