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Le bonheur à cinq sous

Chapter 16: LE PRISONNIER
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About This Book

A collection of short stories and sketches, some penned before the conflict and others shaped by its distant echoes, alternates scenes of Parisian domestic longing with rural provincial life and occasional front-line impressions. Several pieces portray a young urban couple who dream of a country house, confront financial strain, and respond to an unexpected literary opportunity that tests their ambitions. Other tales shift perspective to neighbors and everyday moments, blending quiet observation, irony, and humane detail. The whole presents compact vignettes that examine desire, social pretension, and the search for modest happiness amid upheaval.

LES POMMES DE TERRE

Enfin, enfin, la pauvre vieille maman était sauvée! Sa fille, Jeannette, la vit descendre du train sur le quai de la gare de l'Est. La bonne femme portait un grand panier sous le bras, et elle avait échangé sa coiffe pour un chapeau, en venant se réfugier à Paris.

Jeannette embrassa sa mère. Que de choses, Seigneur Dieu! Que de malheurs effroyables!… La vieille bredouilla:

—Je t'ai apporté du beurre,—la Sicot a encore sa vache…—une douzaine d'oeufs et des grappes de raisin… Oui: le cep en espalier sur le mur qui regarde le carré de pommes de terre, il est encore debout, ma petite!… et le carré de pommes de terre, y a pas une marmite qui l'ait seulement «fourragé»!

Elle appuyait sur ce détail avec une espèce de défi, comme si son pan de mur debout, son cep et ses pommes de terre narguaient toutes les armées germaniques. Et puis, son oeil s'éteignit, aussitôt dans le Métro.

—L'essentiel est que tu sois là, avec tes quatre membres, disait et répétait la fille, à peu près à chaque station.

—C'est tout de même malheureux de quitter!… murmurait la mère. Et un sanglot contenu lui coupait le souffle dans la gorge.

Elle recouvra pourtant, et petit à petit, la parole, une fois installée chez sa fille. Ah! c'est qu'on l'interrogeait, vous pensez! sur le palier, dans la maison et dans la rue.

«C'est Gauilly qu'on habitait, oui, mesdames, un petit patelin comme ça, en vue de Reims… Ah! la cathédrale, on l'a toujours vue, depuis le temps qu'on était marmots, défunt le père Souriau, comme moi,—on était cousins avant que de s'établir en ménage, en ménage si on peut dire, car on avait tout juste quatre-vingts francs, à nous deux, le lendemain des noces.—Du vin blanc, par exemple, il en avait coulé! Chez nous autres, il n'y a pas que les riches pour s'offrir ça, vous pensez bien… Vigneron? Oui, madame, il était vigneron, mon homme, comme de juste… Eh bien! ça ne l'a pas empêché d'amasser, sou par sou, de quoi se bâtir une maison avec cave et jardin, oui, et d'entourer son clos de murs… Cinq enfants… Vous avez dit le chiffre, madame, oui, cinq, qui étaient beaux et bien vivants, sans aucun manquant, avant la guerre, et élevés tous les cinq comme ma fille ici présente qui m'a forcée de venir m'abriter chez elle, quoique ça soit dur de quitter…»

Quand elle disait «dur de quitter…» ses yeux se couvraient d'une buée, sa gorge se contractait et elle s'arrêtait un instant de parler.

«La guerre vous prive de tout, c'est connu; on y est fait: mon pauvre homme avait bien une balle dans les reins depuis 70 et qui l'asticotait par le mauvais temps, aussi quand c'est qu'il a vu partir ses trois garçons, il a dit: «A eux trois, ils leur en f… toujours plus que je n'en ai reçu!» Et c'est tout. Mais les Boches sont passés chez nous, mesdames, saouls comme des gorets déjà avant de nous avoir vidé la cave… Ça, je m'en souviendrai! Quand le père Souriau a vu tous ses fûts à sec, ça lui a porté un coup. De ce moment-là, c'était un homme fini; ne fallait même plus lui parler de tailler ses plants de vigne ni de bêcher son clos: c'est moi, telle que vous me voyez, qui ai semé les pommes de terre…

»Il se traînait, le cher homme, dans le village, la figure pareille à une viande bouillie, avec son chien Castor et sa petite-fille, une gentille enfant de onze ans et demi, qui le tenait sans cesse par la main, faute de quoi, à ce qu'il disait, il voyait tout tourner, comme un homme ivre… Notre malheureux enfant, l'aîné, un si brave garçon, avait été tué à la bataille de Lorette; le plus jeune était porté comme disparu depuis la bataille de l'Yser: c'est-il fait, ces choses-là, pour arranger un pauvre vieux père, je vous le demande?

»Là-dessus, voilà qu'un beau jour, l'angélus de midi n'avait pas fini de sonner, un boucan d'enfer secoue le village.—Y avait douze mois que la côte de Brimont tirait sur Reims, sans qu'on nous ait fait l'honneur de nous souhaiter le bonjour à la manière boche; ils nous devaient bien cette politesse, rapport à nos caves…—C'était une marmite qui venait d'écraser les bâtiments de l'école primaire. Trois minutes après, une deuxième tombe sur les gens du village rassemblés, comme on dit, au lieu du sinistre: huit hommes, trois enfants hachés menu comme chair à pâté. Le lendemain, pan! j'étais en train de sarcler les pommes de terre; je vois s'écrouler devant moi notre maison, sauf la resserre à étaler les graines. Le père Souriau rentre avec la petite à la main et Castor:

«T'as aussi bien fait de traînasser dehors, que je lui dis; on aurait été en train de manger la soupe, qu'il ne resterait pas un fétu de nous trois et du chien…»

»C'est dans la cave qu'on s'est établi depuis ce temps-là. Il n'y avait pas à choisir: mais, à l'heure de l'obus, quand le grand-père et la petite sortaient,—c'est-il que je serais une poltronne, mesdames?—j'avais des inquiétudes. Je les vois revenir, les chers mignons, il y a de ça trois semaines, avec le chien gambadant, à vingt mètres de moi, pas plus, pas moins. Tout à coup, poum! patapoum!… Et la petite qui lâche la main de son grand-père en s'écriant: «C'est sur l'église pour sûr!» Ces enfants, ça n'est pas craintif; à l'église, elle y court. Le chien la suit. «Bon Dieu! que je fais, en voilà une autre de sacrée marmite!…» Je l'entendais qui déchirait l'air comme une pièce de toile. La terre se soulève dans la rue, mes bonnes dames, jusqu'au-dessus des toitures: de ma petite-fille, du cher petit ange du bon Dieu, ni du chien, on n'a jamais rien revu, mesdames, que des bribes: mais, faites excuse: autant n'en point parler, ça soulève le coeur… Mon vieux en est mort, lui, au fond de sa cave, dans les vingt-quatre heures…»

—Pauvre madame Souriau! C'est un miracle que vous soyez là, vivante et à l'abri. Votre fille, on peut le dire, vous aura tirée de l'enfer!…

—Chut! dit la mère Souriau, n'en dites rien à ma fille: j'ai tous mes papiers pour mon retour… C'est trop dur de quitter… Je retourne!…

—Comment! là-bas! sous le bombardement qui continue?…

—Eh bien! et les pommes de terre? Qui est-ce qui s'en occupera si je n'y suis point?

AH! LE BEAU CHIEN!

Deux maçons employés à la construction d'une villa voisine, passèrent un matin devant la grille de la cour où le chauffeur Pfister faisait son auto; ils tiraient, au bout d'une ficelle qui l'étranglait, un avorton de chien sans couleur et sans forme et dont l'aspect pitoyable émut le mécanicien des Bullion à qui sa conscience reprochait d'avoir aplati, durant cette seule saison, quatre chiens sous ses pneus jumelés. Pfister cria:

—Où c'est-il que vous menez ce pauv' petit cabot-là?

—A l'eau! dirent les maçons, à moins que tu n'en offres cent sous, dix francs…

Le maître d'hôtel, Honoré, par le soupirail de l'office, ricana:

—Cent sous, dix francs pour un voyou de cabot à moitié crevé et vilain comme la gale! ils nous ont pas regardés…

Mais une femme de chambre fut touchée de compassion pour le malheureux chien qu'on allait jeter à la mer; elle monta aussitôt parler de la chose à mademoiselle Antoinette.

Mademoiselle regarda par le balcon, vit le chien, le cou serré dans la boucle qui le jugulait en lui poussant les yeux hors des orbites. Elle appela son père. M. Bullion parut à sa fenêtre, en pyjama. Mais déjà une voix criait de l'intérieur:

—Un chien?… pas de chien!… jamais de chien!… à aucun prix, entendez-vous? un chien n'entrera dans la maison!…

—Mais, maman, c'est un malheureux chien qu'on s'en va jeter à l'eau!…

—Qu'on le jette à l'eau! ça ne me regarde pas; j'ai dit: je ne veux pas de chien. C'était madame Bullion qui, de la table à coiffer, prononçait l'arrêt de mort du «pauv' petit cabot».

* * * * *

Le «pauv' petit cabot» fut sauvé néanmoins, cent sous, et non pas dix francs, ayant été payés secrètement aux deux maçons par la complicité de mademoiselle et de monsieur; et le chien fut introduit dans les sous-sols, lavé, savonné, frotté de poudre insecticide, et nourri abondamment. Il n'en était pas plus beau; il conservait l'attitude rampante et lamentable qu'on lui avait vue lors de sa marche au supplice; le pain, le lait, la pâtée de la main du chef, le substantiel os de côtelette, tout semblait lui faire boule dans le ventre, qui ballonnait à éclater, sans que le reste du misérable corps parût seulement avoir reçu sa subsistance. En liberté relative, dans la sécurité des gras sous-sols, ce chien conservait son air d'être étranglé par la boucle, au bout de la corde.

Honoré le bousculait du pied, répétant sans cesse que «c'était cent sous qui auraient été aussi bien dans sa poche»: que Madame vienne à descendre, un de ces quatre matins à l'office ou entende l'animal aboyer, on verrait la danse!

Madame, en effet, ne tarda pas à surprendre dans sa villa l'hôte installé contre son gré. Elle n'avait, affirma-t-elle, qu'une parole; elle ordonna incontinent que le chien fût jeté dehors.

L'infortuné animal traîna son ventre bedonnant sur la route où il manqua dix fois de le faire écraser par les automobiles, et le promena désespérément sur les bords de cette mer qui l'eût si bien englouti une ou deux semaines auparavant. Il revenait guetter aux soupiraux par où on l'alimentait en cachette, et à la faveur d'un événement qui préoccupait alors toute la villa Bullion.

* * * * *

La gracieuse Antoinette Bullion, que l'on nommait familièrement Toinon
Bulliette, était fiancée depuis peu à un charmant jeune homme, appelé
Édouard, qui lui plaisait tout à fait. Elle recevait des fleurs, des
compliments, des visites, celle de son fiancé tous les jours.

Madame Bullion elle-même croyait aimer beaucoup son futur gendre; elle l'eût préféré avec de la moustache, oui, certes, mais puisque tel était «le genre» aujourd'hui, tout comme de porter le pied petit ainsi que du temps de son grand-père, «allons-y!» disait-elle, et on l'eût indignée en prétendant qu'elle n'adorait pas ce cher Édouard au visage glabre, et au pied court.

Or, un beau jour, le cher Édouard étant là, penché amoureusement sur Toinon, une porte fut entre-bâillée, et un chien parut, un horrible chien, le chien du sous-sol, le chien expulsé, l'intrus au ventre de baudruche.

Le premier mouvement de madame Bullion en apercevant la laide bête fut de la repousser d'un coup de pied et de préparer à l'adresse de ses domestiques une verte semonce. Mais Édouard, en belle humeur et par manière de dérision, voyant ce chien grotesque, s'écria:

—Ah! le beau chien!

Et toutes les personnes présentes, de rire.

Un phénomène curieux se produisit dans l'esprit de madame Bullion. Non seulement le geste de violence que sa jambe esquissait, ne fut pas exécuté, mais elle pria qu'on fermât la porte, le chien demeurant là, innocent, la mine un peu confuse, l'abdomen proéminent, et s'étant assis sur le premier coussin à proximité de ses pattes informes. On se regardait avec stupéfaction: et chacun étouffait son rire. Édouard reprit sa cour au côté de Toinon Bulliette.

Mais madame Bullion, le soir même, saisissait l'occasion d'un aparté avec sa fille, et prononçait:

—Mon enfant, observe bien ton fiancé, je te prie; j'ai une crainte: ne manquerait-il pas de coeur, par hasard?

—Oh! oh! je ne m'en aperçois pas, maman!

—Tu ne t'en aperçois pas, c'est possible. N'empêche que, tantôt, je l'ai trouvé bien dur pour ce pauvre chien.

—Mais, maman! ce pauvre chien, c'est toi qui…

—Allons, ma fille, pas d'observation, n'est-ce pas! Je t'ai dit mon appréhension; tiens-en compte. Ta mère ne cherche que ton bonheur, tu le sais… Embrasse-moi!… Ah! vois-tu, c'est que, s'il allait n'être pas bon pour toi!…

—Mais, maman… il m'adore…

—Allons! va te coucher, ma petite.

* * * * *

De ce jour, la fortune du chien était faite.

Elle ne fut pas immédiatement considérable. Le «pauv'petit cabot» fut encore le chien de l'office, quelque temps; mais il le fut, officiellement, avec l'autorisation de la maîtresse de maison. Plus de cachotteries. Son droit à vivre étant acquis, on lui donna moins à manger; son ventre se dégonfla petit à petit; l'animal en devint moins remarquable par sa laideur, mais en vérité non pas mieux fait: il était si laid! Il restait laid, sans plus, honnêtement, platement laid, bonne bête avec cela, c'est-à-dire sans méchanceté aucune, sans intelligence non plus. On le nomma Roussaud, à cause de la couleur de son poil.

Mais, à mesure qu'un défaut—quel homme en est exempt, mon Dieu?—se découvrait chez le fiancé d'Antoinette, l'indulgence de madame Bullion pour Roussaud se haussait d'une nuance ou d'un ton. Édouard était mal classé au tir aux pigeons: on veillait à ajouter un peu de viande hachée à la pâtée du chien; Édouard avait mal surveillé l'envoi de sa fleuriste: avait-on remarqué comme ce chien était doux? Édouard avait fait une petite fugue, mal justifiée, de deux jours: le chien recevait un collier neuf; enfin Édouard ayant bel et bien épousé mademoiselle Bullion,—ce qui n'a rien de répréhensible, pourtant,—et ayant emmené victorieusement sa jeune épouse en Italie,—ah! cela est toujours pénible au coeur des mères,—le chien Roussaud fut autorisé à demeurer au salon. Le lendemain on jugeait son nom Roussaud, bien vulgaire, et il recevait le nom infiniment mieux sonnant de Fingal.

* * * * *

Fingal eut sa corbeille au salon, matelassée, garnie d'une couverture de laine; et, un peu plus tard, sa niche à la salle à manger, une niche à sa mesure, une petite villa normande, s'il vous plaît. Il se traînait de l'une à l'autre, avec son air calamiteux, chargé du poids d'un triste passé, s'accommodant au confort, oui, certes! mais reprochant au destin de ne le lui avoir pas accordé en naissant. L'important Honoré, maître d'hôtel, qui l'avait tant bousculé jadis, était à son service et se courbait jusqu'à terre pour présenter au rez-de-chaussée de la petite villa normande l'assiette de porcelaine où Fingal, les pattes écartées, la queue basse, la mine incurablement désolée des pessimistes gonflés de bien-être, semblait prendre l'univers à témoin du sort pitoyable qui l'obligeait à tirer la chair de poulet parmi la mie de pain trop abondante ou à se donner bien du mal aux mâchoires pour rompre l'os de la côtelette. Une bonne hygiène avait toutefois rétabli l'équilibre entre son torse et ses membres, et Fingal commençait à épaissir de partout.

Le temps vint où il monta à la chambre de Madame, qui lui fit faire une couchette enrubannée et ne pouvait plus se séparer de lui, fût-ce durant ses courses en auto. Depuis l'ironique et trop fameux: «Ah! le beau chien!» personne qui se hasardât devant madame Bullion à exprimer son jugement sur Fingal: «Le gentil petit chien», disait-on. «Le beau chien!» même n'eût pas été mal pris, venant de toute autre personne que d'un gendre. C'était un lieu commun, dans les conversations, que l'étrange caprice de madame Bullion. Beaucoup, d'ailleurs, estimaient que cette faiblesse était trop légitime, la pauvre femme devant se trouver si privée depuis le mariage de sa fille.

* * * * *

Lorsque Antoinette revint de son voyage de noces prolongé à plaisir, tant la bonne entente avait été parfaite, elle reconnut à peine la maison paternelle transformée par l'élévation extraordinaire d'un personnage qu'elle avait, il faut le dire, complètement oublié. Fingal y avait plus de place qu'elle n'en avait jamais occupé elle-même; tout au plus manquait-il au chien d'avoir une gouvernante attachée à sa personne, mais tous les domestiques, à l'envi, obéissaient à ses appels, à ses moindres murmures. Une porte s'ouvrait soudain, et Fingal, accompagné d'un valet de pied, faisait son entrée; à des heures déterminées, la même porte était ouverte, et le domestique, la main sur le bouton, attendait que Fingal voulût quitter sa corbeille pour aller faire son petit tour au jardin; madame Bullion sonnait pour qu'on transportât la corbeille du coin Est de la pièce aux environs de la fenêtre méridionale afin que Fingal profitât du rayon de soleil; Fingal désormais frileux avait un petit paletot, un petit paletot sortant de chez le bon faiseur, un petit paletot avec une petite poche et dans la petite poche un petit mouchoir. Fingal avait un mackintosh pour la voiture et Fingal avait des lunettes d'auto!

Antoinette ne pouvait s'empêcher de rire et plaisantait la faveur de Fingal avec toute l'insouciance que vaut à une jeune femme le bonheur conjugal. Son mari, moins spontané désormais, et plus habile, dès qu'il avait vu Fingal en dandy, avait adopté vis-à-vis de lui l'attitude attendrie, sinon déférente, propre à se concilier les bonnes grâces sinon du chien du moins de la belle-mère.

Madame Bullion, à qui rien n'échappait de ce qui concernait Fingal, dit à sa fille:

—Ton mari, mon enfant, a un coeur d'or; aime-le.

Et d'autre part elle dit à son gendre:

—Mon cher Édouard, puisse votre femme vous aimer autant que vous le méritez!…

—Mais, belle-maman, j'ai tout lieu de croire…

—Ah! c'est que, voyez-vous, j'ai une crainte, en la voyant si espiègle, si sarcastique à l'égard d'un malheureux petit chien: manquerait-elle de coeur, par hasard?…

Septembre 1913.

LE PRISONNIER

En l'honneur de l'arrivée du papa, capitaine d'infanterie, en congé de convalescence, on avait invité avec leurs parents les petits amis et amies des enfants. Après le dessert, toute la jeunesse eut la permission d'aller au jardin et se dirigea aussitôt vers le potager, terrain favorable à la guerre.

Max, l'aîné, qui avait dix ans, dit sans hésiter:

—Moi, je suis le chef.

Et il conféra les grades, avec un assez bon discernement, sans faire état ni de l'âge ni du sexe, tenant compte, affirmait-il, seulement des capacités. En réalité, ceux qui se trouvèrent nantis des postes les moins reluisants et dont par conséquent il risquait de provoquer le mécontentement, étaient les plus petits, les plus faibles.

—C'est idiot! grommela l'un de ceux-ci, nommé Bob, six ans et demi, simple soldat de deuxième classe: pour les travaux de terrassement par exemple, le premier venu comprendrait qu'il ne faut pas faire éreinter des mômes encore au biberon!…

Cependant le chef toucha ses subordonnés par une certaine modestie en ne s'attribuant pas à lui-même un grade supérieur à celui de commandant.

—Je m'étonne, lui fit remarquer une petite fille, remplissant les fonctions de caporal, que tu ne te sois pas nommé d'emblée généralissime…

—Es-tu bête! répliqua le commandant: le généralissime, vous devriez comprendre, il n'est pas là; il est au G.Q.G. derrière les arbres, derrière la maison; il ne nous voit pas. Moi, je ne peux pas vous perdre un instant de l'oeil. Ah! bien, qu'est-ce que vous deviendriez, mes pauvres bougres!…

—Pardon, mon commandant, observa une petite, nommée Annette, en faisant le salut militaire, est-ce que le service d'espionnage est organisé?

—C'est indispensable, en effet, dit le commandant. Un homme de bonne volonté pour le service des renseignements?

Pas un des enfants ne bougea.

—Allons! dit le commandant, je comprends. D'ailleurs nous sommes trop peu nombreux. Alors, écoutez-moi! Je décide: le service en question est admirablement organisé. Je n'ai pas besoin de fournir les noms de nos agents; l'essentiel est qu'ils soient en contact avec mes supérieurs hiérarchiques et que je n'aie pas un empoté au poste téléphonique. Annette, mon enfant, empoigne-moi les récepteurs et ne les quitte plus!

Annette se mit aussitôt sur la tête une double tige de lierre disposée de manière à faire casque, et, à l'aide de deux feuilles, se boucha hermétiquement les oreilles.

—Et l'aviation?

—Regardez plutôt!

Max désignait un vol de martinets: cinquante appareils, pour le moins, filant vers l'Est à tire-d'aile, dans le jardin d'à côté.

—C'est magnifique! s'écria tout le bataillon.

Et l'on se mit avec un entrain fiévreux aux travaux de tranchées. Une dépression de terrain, accentuée par les pluies, entre deux anciennes couches à melons, se prêtait à cet ouvrage. On se contenta de figurer les abris, les postes d'écoute, les entrées de sapes et les cagnas des officiers. Le commandant désignait avec une minutieuse précision l'emplacement des différentes lignes de tranchées et boyaux qui n'existaient pas, les secondes lignes, les circuits enchevêtrés où il ne faudrait pas se perdre, les cantonnements à l'arrière, les routes encombrées de camions automobiles, les postes de secours. Une chose le mécontentait: qu'on n'entendît pas assez de bruit et surtout rien qui ressemblât à un bombardement. Il employa, pour y remédier, un de ses hommes à cogner à tour de bras, près de la pompe, sur un arrosoir.

On avait, comme de juste, réquisitionné toutes les pelles et pioches dans la chambre aux outils; le pauvre jardinier, blessé sur le vrai front, lui, et soigné dans un hôpital lointain, on n'avait pas à craindre ses récriminations. La rude besogne, d'abord confiée aux simples «poilus», rendit promptement jaloux les officiers qui avaient peu à faire. Et tous s'y mirent à l'envi. Les dix gamins, de la boue jusqu'aux genoux, avaient les joues rouges comme des tomates.

Au bout de trois quarts d'heure, le capitaine émit une opinion:

—Je ne vois pas les fils de fer, dit-il, anxieux; m'est avis qu'on ne ferait pas mal de les poser pendant que l'ennemi est relativement tranquille…

—Ha! ha!… l'ennemi!… ricana le petit Bob (six ans et demi).

—Eh bien! quoi? ça te fait sourire, toi, trois ou quatre corps d'armée boches qui vont nous arroser tout à l'heure avec des 420!

—Ha! ha!… les 420! dit le jeune poilu récalcitrant, en remuant la terre. Où sont-ils les 420! Où est-ce qu'il est l'ennemi? Vous êtes des poires: vous parlez, vous parlez, pendant qu'on est là, nous autres, à trimer, mais l'ennemi je ne l'ai pas vu; il n'y en a pas!

—Qui est-ce qui m'a fichu une andouille de ce poids-là? s'écria le commandant, qui se croyait obligé d'employer le langage «littéraire» des soldats de la Grande Guerre: «L'ennemi, il n'y en a pas!» Parce que tu ne le vois pas, sans doute, espèce de moucheron? Regardez-moi ce microbe! ça se mêle de faire campagne, et ça en est encore en 70, comme son grand-père!… L'ennemi, veux-tu le savoir, mon bonhomme? Il est là, à quatre-vingts mètres, terré comme des taupes. La preuve: attention! Voilà un aviatik… Nous sommes repérés…

—Ah! mais, ah! mais! dit une fillette de sept ans, terrorisée, il ne faudrait pas plaisanter!

La réflexion fut accueillie par un éclat de rire général et méprisant.

Bob fit observer avec flegme:

—C'est un merle qui se transporte d'un jardin à un autre.

—Ho! ho! fit le commandant, voilà un homme qui commence à me courir sur l'haricot: «L'ennemi, il n'y en a pas… Les avions boches sont des merles… Les 420 sont une plaisanterie!…» On va te faire toucher tout ça d'un peu près… Écoutez-moi, mes amis: puisqu'un mauvais esprit a l'audace de mettre en doute l'existence même de l'ennemi, il est évident, n'est-ce pas, qu'il n'y a plus de jeu possible; je soumets aux voix la proposition suivante: il faut cesser le jeu, ou il faut que l'un de nous consente à faire l'ennemi.

Cesser le jeu? Tous ces enfants étaient déjà bien trop enflammés; la plupart ne croyaient même pas jouer.

—Cesser? dit l'un d'eux, mais c'est radicalement impossible.

—Alors, dit le commandant, un homme de bonne volonté pour faire le
Boche!

Silence absolu. Pas un geste.

—Il n'y a personne pour faire le Boche? Eh bien! mon vieux Bob, vous allez vous rendre là-bas derrière la plate-bande où il y a des choux gelés, et vous représenterez l'armée des Barbares.

Un murmure d'horreur parcourut la tranchée. Le môme Bob, à peine plus haut que l'un des choux derrière lesquels il allait se dissimuler, répondit:

—Ça colle.

L'opinion générale fut, non pas de l'approuver d'obéir, lui qui d'ordinaire s'adonnait volontiers à la «rouspétance», mais de le voir consentir à être Boche.

—J'aurais préféré, dit un gamin, me retirer du jeu.

—Je suis très ennuyée, dit une des petites, il était mon ami; il se déshonore…

Bob alla tout seul derrière ses choux; on lui permit d'emporter une pelle pour se retrancher, si toutefois il en avait le temps; et le travail reprit sur le front français avec la plus irréprochable discipline.

Mais à peine le jeune Bob était-il installé, là-bas, que la terre et des objets divers commencèrent à pleuvoir sur le bataillon. «L'ennemi» avait découvert, derrière les choux, une série de bâches contenant, avec du terreau, des oignons et différents tubercules; il faisait des boulettes de terre humide, empoignait les oignons, les aulx, les échalotes par la tige, rectifiait posément son tir en se dissimulant derrière un poirier, et causait un grand désarroi dans l'armée française.

La situation fut jugée intenable, les abris véritables n'étant pas creusés. Mais une offensive brusquée demeurait possible. «On le voit trop, gémissaient quelques pauvres «poilus», qu'on a été repérés!» Le commandant fit circuler l'ordre d'attaque pour quinze heures quarante-cinq, après avoir improvisé une artillerie lourde à laquelle on n'avait pas songé tout d'abord.

—Je ne peux pas tout faire, objectait le commandant à une légère observation du capitaine, avec ma crise des effectifs et ce G.Q.G. là-bas qui ne me dit rien, rien!… Pas une communication depuis trois quarts d'heure au poste téléphonique; aucune réponse à mes appels… Et mon escadrille aérienne qui ne revient pas!… Heureusement, ajouta-t-il, je compte, avant tout, sur la bravoure de mes hommes.

L'attaque se déclencha à l'heure dite. Elle fut foudroyante, nonobstant les gros oignons, 420, les gousses d'ail, 77, les poignées de gravier qui simulaient le barrage des mitrailleuses, voire les grands trognons de choux arrachés ou torpilles aériennes. Plusieurs se déclaraient blessés et même morts en cours d'assaut, d'autant plus qu'il y avait ces deux flemmards d'artilleurs, restés en arrière, et qui ne savaient seulement pas allonger leur tir.

Enfin, quatre hommes à peu près valides arrivèrent sur l'ennemi, c'est-à-dire sur le petit Bob essoufflé, qui leva aussitôt les deux bras dit: «Kamerade!» et fut incontinent fait prisonnier.

Survivants, canonniers lointains, blessés et morts entourèrent le prisonnier boche réduit à l'impuissance. On trouva sous le hangar aux outils le cordeau qui servait jadis au jardinier à aligner ses plates-bandes, puis des joncs souples, des liens de chanvre et un paillasson à couvrir les bâches vitrées. On ligota, enroula, empaqueta le Boche à l'aide de ces accessoires. Et on le laissa là, l'endroit ayant reçu le nom de Camp de représailles.

Après quoi, le jeu paraissant terminé, les enfants rentrèrent à la maison, pour l'heure du goûter.

En les voyant, la maman de Bob demanda: «Où est Bob?» Mais personne ne paraissait l'entendre; elle ne s'inquiéta pas encore. Au goûter, cependant, la maman, ne voyant toujours pas venir son Bob, s'enquit avec une certaine alarme dans la voix: «Mais, ah! çà, où est Bob?» Les compagnons de jeu, interrogés, prirent tous des figures de cire. C'était comme s'ils eussent été sourds et muets. Peu à peu les autres parents partagèrent l'inquiétude: Bob était le plus petit de toute la bande; les aînés devaient savoir ce qu'il était devenu.

—Max! interrogea le capitaine,—le vrai—qu'avez-vous fait du petit
Bob?

Max répondit avec une dignité solennelle:

—Bob?… Connais pas.

Chacun des enfants, pris à part, eut le même mot, avec le même geste d'ignorance ou de reniement hautain, digne, grave et sincère.

Alors l'alarme se répandit. Tous les domestiques furent lancés au jardin; tous les parents coururent à la recherche de Bob; les vieux messieurs même s'arrachèrent à leur bridge. Dans la maison, les communs, l'enclos, on n'entendait que le lamentable cri: «Bob!… petit Bob!…»

Enfin quelqu'un perçut une voix d'enfant qui pleure. On eut tôt fait d'aboutir au paillasson roulé d'où les gémissements s'échappaient.

On tenait par l'oreille quelques-uns des énigmatiques enfants. Leur forfait, sinon sa cause, devenait évident à tout le monde. On les amena jusqu'au paquet et on les interrogea en leur désignant l'objet:

—Qu'est-ce que c'est que ça?

Les enfants ne furent pas troublés, résignés d'avance à n'être pas compris par les grandes personnes, acceptant stoïquement les châtiments encourus, résolus dans leur dignité de soldats à ne plus se commettre désormais avec le gamin ligoté qui avait consenti à représenter l'ennemi:

—Ça? dirent-ils, dédaigneux: c'est le Boche!

Le paillasson était déroulé, les cordes, le chanvre et les liens de jonc rompus. Les parents s'empressèrent autour du petit Bob délivré et aussitôt plaint, choyé, dorloté par toutes les familles.

La fillette, âgée de moins de sept ans, qui avait été son amie, prononça sur un ton tout à fait de grande dame:

—Plût au ciel que nos pauvres prisonniers, là-bas, aient été toujours environnés d'une pareille compassion!…

Les parents ne purent s'empêcher de rire, et les mystères du terrible jeu de l'après-midi leur furent par là dévoilés.

L'OBSTACLE

Un soir qu'ils avaient dîné tous les trois, pendant qu'Hubertin allait dans son cabinet chercher les cigarettes pour sa femme, Pierron sentit pour la première fois son regard tomber sur la bouche de Laure. Laure s'étendait sur sa chaise longue, se calait les hanches et jouait adroitement du pied avec de petits coussins en découvrant sans vergogne ses deux belles jambes jusqu'aux genoux. Et, ce faisant, elle riait, soit de sa dextérité à pincer les coussins et à les lancer au bon endroit, soit de la liberté qu'elle prenait de montrer ainsi ses jambes à Pierron. Pierron avait vu cent fois ces jambes: avec les robes qu'on porte aujourd'hui, vous pensez bien! et il avait vu certes un plus grand nombre de fois cette bouche, étant l'intime ami du ménage depuis dix ans; mais il ne regardait ni les jambes ni le jeu gamin, libre et gracieux de Laure: il regardait, comme un objet d'émerveillement nouveau, la bouche de Laure.

Le mari entra, la boîte de cigarettes à la main, et il dit à Pierron:

—Comme tu es sérieux!

Pierron était demeuré debout, roulant entre deux doigts son cigare non allumé; et, au-dessous de lui, Laure s'amusait follement avec ses coussins. A l'observation de son mari, elle releva tout à coup les yeux sur le visage de Pierron. Elle gardait encore les lèvres entr'ouvertes, et la lumière de la lampe, posée sur un guéridon, au chevet de la chaise longue, faisait étinceler ses dents humides.

L'on se mit à bavarder, comme à l'ordinaire, en fumant.

Quand Hubertin était là, Pierron lui appartenait tout entier, un peu trop même, au gré de Laure, qui, souvent écartée de la conversation, s'ennuyait.

Les deux hommes s'accordaient, se plaisaient, bien que séparés par une formation d'esprit différente; mais ils étaient, disaient-ils, l'un à l'autre des complémentaires.

Hubertin, le plus jeune, gaillard, positif et versé dans les affaires; Pierron, quasi oisif, cultivé, publiant, par-ci par-là, dans les journaux, des études de sociologie arides. Hubertin, en contact quotidien avec cinq cents ouvriers, apportait des faits; Pierron les ordonnait, en tirait des conséquences et théorisait; ils se jugeaient l'un à l'autre indispensables. Ils embêtaient souvent beaucoup Laure avec leur parlote.

A plusieurs reprises, durant la soirée, Laure leva les yeux sur Pierron pour le plaisanter à propos, des choses «rasoir» qu'il disait. Quand Hubertin en était témoin, elle regardait Pierron en riant, toutes dents dehors; si Hubertin était occupé ailleurs, elle regardait avec sérieux l'homme «sérieux», et le charme puissant de sa bouche semblait remonter à ses yeux en s'augmentant de cette infernale incertitude qui est comme un autre parfum de la femme et qui nous fait trembler. Pierron partit plus tôt que de coutume, ce soir-là. Son ami lui dit:

—Mon vieux, toi, tu nous couves une grippe; tu fais aussi bien de prendre le large.

—Mon petit Pierron, dit Laure, en tendant sa main à baiser, si vous avez la grippe, téléphonez-nous; j'irai vous soigner.

Et elle rit encore, parce que tous savaient que la proposition qu'elle faisait était chimérique. Mais elle était apte à susciter bien des rêves chez le pauvre garçon qui rentrait chez lui, plus tôt qu'à l'ordinaire.

* * * * *

Pierron revint le lendemain dans l'après-midi chez ses bons amis. Laure s'apprêtait à s'habiller.

—Comment! c'est vous, Pierron; vous n'avez pas la grippe?

—Non… J'étais précisément venu vous rassurer… Hubertin va bien?

—Hubertin n'est pas là, à cette heure-ci, voyons! Oh! il n'est pas un homme à s'inquiéter, allez! Voulez-vous que je lui téléphone à son bureau que vous n'avez pas la grippe et que vous êtes ici pendant que je m'habille?…

—On ne peut pas plus gracieusement me mettre dehors…

—Allons! ne vous fâchez pas, mon vieux Pierron. Ecoutez; j'ai un thé à six heures; je vais m'habiller; attendez-moi, nous sortirons ensemble et vous me jetterez avenue de l'Alma.

—C'est faisable.

Pendant que Pierron tournait les pouces dans le salon, il entendait, de l'autre côté de la porte refermée, les menus bruits de la toilette de Laure, depuis les observations brusques à la femme de chambre jusqu'au glissement répété du polissoir sur les ongles. Tout à coup, la porte était entr'ouverte, et un bras nu, un bras blanc, un bras plein et ferme, un bras magnifique, apparaissait, qui esquissait un geste apaisant.

—Vous impatientez pas; j'arrive.

—Ah! dit Pierron, si vous pouviez seulement, pour m'occuper, me laisser ça!…

—Ça, quoi? faisait la voix de Laure, derrière la porte.

—Ça, dit Pierron en appliquant un baiser sur le bras.

Le bras s'amollit, tomba doucement et disparut; la porte fut refermée.

Dix minutes plus tard, Laure n'était pas prête. La porte s'entre-bâilla; le bras reparut, balançant son geste de paix. Pierron, affolé, se précipita et appuya davantage son baiser, plus haut.

—Ça y est, mon petit; je passe mon corsage… Dites donc! si vous alliez m'arrêter un taxi et m'attendre dedans, vous seriez un amour, vous savez!…

Blotti au fond du taxi, après avoir délibéré s'il n'était pas plus convenable d'attendre la jeune femme dehors, Pierron attendit Laure. Enfin elle apparut, et elle s'engouffra dans la voiture à demi obscure, qu'elle emplit de son parfum et où le chauffeur, frétillant des narines, l'enferma avec ce soin particulier, cette fierté et cet étrange contentement qu'ont en général les conducteurs de véhicules à mener une femme désirable accompagnée d'un homme qui doit la désirer.

* * * * *

Cependant l'homme enfermé avec la femme désirable et évidemment désirée n'était pas si heureux qu'on le pouvait croire. La liberté dont il venait d'user avec le bras nu de Laure lui semblait énorme; la complaisance de Laure le comblait d'étonnement. Il se taisait ou bien hasardait avec gaucherie des banalités à faire hurler. Le taxi allait vite. Laure dit:

—Eh bien, on ne nous reprochera pas de n'avoir pas été convenables!…

Pierron sentit son coeur bondir; le monde lui parut bouleversé, sens dessus dessous; était-il avec la femme de son ami dans quelque «manoir à l'envers», dans quelque absurde et affolant appareil de Luna-Park ou de Magic-City?… Laure lui reprochait de se tenir correctement avec elle! Laure, avec qui il n'avait seulement jamais flirté! Laure, la femme d'Hubertin! Il vit rouge, il vit noir, il vit vert, il vit bleu. Il empoigna Laure avec une brutalité bien inutile et lui appliqua sans barguigner sur la bouche un baiser. Elle accepta le choc sans un mouvement de retrait. Pierron, ébaubi, ne savait même plus comment faire halte en un si beau chemin. Il se sépara de cette bouche uniquement parce que la voiture stoppait. Et il savourait sur ses propres lèvres le parfum et le goût sucré du rouge… Laure, tranquille, avait ouvert sa trousse, et, à la lueur de la lanterne, elle repassait sur ses lèvres le bâton et se poudrait.

—Je suis un cochon! disait, effondré dans un coin, Pierron; ce que je viens de faire est d'un sale monsieur!…

—Eh bien, mon ami, je vous remercie; vous en avez de flatteuses, au moins, vous!…

Il se confondit en excuses; il n'était plus maître ni de ses expressions ni de ses actes. Il balbutiait: «Mais je vous adore! mais je suis fou de vous, vous le voyez bien!» Seulement il pensait à son amitié avec Hubertin, et il n'osait même pas le dire à une femme qui n'y pensait pas.

Il était homme, parbleu, et soumis comme tout homme au terrible attrait d'une telle chair; mais il était un homme aussi, et en tant qu'homme soumis à cet autre ascendant, si fort, d'une certaine propreté morale. Il était enivré et dégoûté.

—Ah! dit Laure, vous êtes bien tous les mêmes avec vos idées qui vous empoisonnent l'existence!… Il ne faut pas être si compliqué… Eh bien, voyons, voulez-vous descendre pour me permettre d'en faire autant?

—Non, dit Pierron, qui voulait absolument remettre de l'ordre dans son esprit. Non, écoutez-moi, mon amie; vous voyez devant vous un homme qui n'a jamais été épris d'une femme comme il l'est de vous, Laure.

—Bon. C'est déjà plus gentil. Mais je suis pressée; laissez-moi descendre.

—Non. Un mot encore: je veux que vous me croyiez. Je vous aime, je vous aime, Laure, à m'en sentir craquer la cervelle, mais… nom de nom d'un nom! vous ne comprendrez jamais ça… je ne suis pas capable de commettre une malhonnêteté…

—Merci!… Eh bien, et moi, vous supposez sans doute que je vais… avec vous… comme ça… de but en blanc?… Allons, grand serin, laissez-moi descendre.

Il descendit et lui soutint la main, qu'il baisa, cérémonieusement, à la portière.

Et puis, aux entrevues suivantes, ce furent des taquineries constantes de la part de Laure, qui mettaient le pauvre Pierron à la torture. Il était happé par elle, et il s'écartait, se sauvait d'elle en s'accrochant plus que jamais à son mari. Quand il était avec son ami, Pierron recouvrait la paix; il aimait, il estimait Hubertin; il avait besoin de son expérience et de sa causerie; c'était sa nourriture, cette amitié.

Laure utilisa une sympathie si étroite pour suggérer à son mari d'intéresser Pierron dans une affaire qui périclitait faute d'une tête. Pierron n'était-il pas le cerveau demandé?… et sa petite fortune?…

—J'aurais peur, interrompait Hubertin, que Pierron ne réussît pas et eût à me reprocher éternellement…

—Justement, sa petite fortune le rend indépendant…

—Oui, mais pas riche…

Scrupules promptement dissipés par une femme qui poursuit son idée. Finalement, Pierron, et bien que l'affaire ne lui sourît pas, n'eut rien à refuser aux sollicitations d'Hubertin.

L'affaire, même périlleuse, ce n'était rien encore; mais dans l'affaire surgirent des tiers, imprévus de l'une et l'autre partie, et avec eux des intérêts, des exigences inconciliables avec les intérêts d'Hubertin et ceux des actionnaires; un conflit, finalement, entre les uns et les autres; un conflit sans lequel la direction de Pierron même fût devenue suspecte.

Déchirure atroce: le retrait et la fuite de cette main virile, la seule qu'on presse avec sécurité, sans arrière-pensée, et dont l'étreinte communique tant de force! Pierron, honnête homme, étant mis à la tête d'une affaire, ne connut plus que le souci de sauver l'affaire, et quoi qu'il pût en coûter à son plus cher ami. Entre Hubertin et lui il y eut un froid d'abord, une grande gêne, puis une explication amère, et on se tourna le dos; Pierron sauva les intérêts à lui confiés et, chaque matin, se faisant la barbe devant le miroir, il pensait: «J'ai fait ce que je devais faire… Allons, à tout prendre, c'est encore ce qu'il y a de meilleur quand on est là, tout seul, à se regarder les yeux dans les yeux…»

Mais cela ne l'empêchait pas de regretter l'amitié d'Hubertin; rien ne lui remplaçait l'amitié d'Hubertin. Et il maudissait, à distance, «cette sacrée grue» qui avait eu la pensée diabolique de le brouiller avec son ami.

Il reçut un matin la visite d'une dame. Il trouva la personne assise dans son petit salon, en joli trotteur printanier, la figure cachée sous un amour de chapeau. Quand elle releva la tête, il reconnut Laure, malgré la voilette épaisse. Laure releva aussitôt la voilette épaisse pour dire: «C'est moi», et il vit sa bouche.

Il détestait cette femme; il la méprisait; elle lui faisait horreur. Il lui dit:

—Ah! c'est vous! Qu'est-ce que vous me voulez encore? Vous n'êtes pas contente de m'avoir brouillé avec votre mari?… Je ne regrette que lui, allez!…

Et il faisait une si mauvaise figure en disant cela que Laure éclata de rire.

Elle éclata de rire, et il vit sa belle bouche, toutes ses dents admirables et pures.

Il cherchait dans sa mémoire d'ancien potache, d'ancien soldat, les épithètes les plus ignobles, les plus infamantes à adresser à cette femme; et il en trouvait avec une aisance parfaite la collection graduée selon le sens ascendant de son dégoût. Tout ce cloaque verbal se déversait vers la belle bouche, dont il s'approchait à mesure qu'était faite la trouvaille d'une flétrissure plus accablante.

Sans s'émouvoir, et souriante, Laure, il est vrai, raccourcissait la distance.

—Ah!… vermine!… Ah! misérable! s'écriait-il, quand il toucha enfin la bouche de Laure.

—Ma chérie!… mon amour!… balbutiait-il, lorsqu'il se pâma entre ses beaux bras.

—Es-tu serin! non, mais es-tu assez serin! disait Laure innocemment, de t'éreinter à faire un pareil chichi, en imagination et en paroles, quand tu es là, bien à ton aise, et quand il n'y a plus d'obstacle à ce qu'on s'aime…

Juin 1914.

«ÇA ME RAPPELLE QUELQUE CHOSE!…»

Les lampes se rallument; on entre; on sort; le public est nombreux; on y remarque beaucoup de soldats, et des officiers: des Français, des Belges, des Anglais, des Serbes, des Russes. Devant moi, quelques fauteuils sont libres. Voici l'ouvreuse, celle qui, tout à l'heure, portait son ver luisant à la main.

Elle installe devant moi un sous-officier amputé de la jambe, marchant à l'aide de béquilles. Il est accompagné d'une jeune femme de tenue simple et qui a pour lui les attentions qu'on porte à un enfant infirme. Elle l'interroge: Est-il bien? N'a-t-il pas de chapeau devant lui? Ah! comme elle irait elle même demander à une dame de se décoiffer pour que son poilu voie bien! Elle se penche vers lui; son bras s'entrelace à celui du brave; elle lui lit le programme.

Ce couple m'intéresse. A défaut d'un film passionnant, j'aurai du moins mon spectacle. Voilà une petite femme amoureuse qui a dû depuis deux ans et demi passer par toutes les phases de l'inquiétude. Je l'imagine au jour de la mobilisation, qui l'a peut-être surprise en plein bonheur; et à partir de ce moment, le coeur qui bat là n'a pas dû cesser d'être pressé par l'angoisse. Je compte à la manche de l'homme ses blessures; il en a quatre, et la dernière c'est celle de la jambe, qui l'a rendu impotent définitivement. Que de fois sa femme ou son amie a dû le croire mort! Que de fois elle est revenue à l'espérance pour le reconduire toujours et toujours, au bout d'un mois ou deux, à des gares qui vous les prennent pour les rejeter à la fournaise! Elle n'est pas ce qui s'appelle jolie; elle est jeune, et son visage aux yeux déjà cernés prématurément porte quelque chose de mieux que la beauté. La douleur et l'amour composent vraiment un inappréciable mélange.

Une sonnerie tinte; l'obscurité nous envahit, et l'écran, de nouveau, s'éclaire. Nous assistons au déroulement d'un film italien d'affabulation romanesque et sentimentale, une idylle édénique avec accompagnement de violoncelle et de harpe, aux clichés excellents d'ailleurs et dont les fonds de paysages sont d'une splendeur si merveilleuse que toute l'aventure elle même en est écrasée. Je ne vois plus que le décor et j'ose dire qu'il me suffit et m'enchante. Le public demeure muet. Le sous-officier mutilé et la jeune femme, devant moi, ne bronchent pas. A un moment, j'entends l'homme dire à sa compagne:

—Ça ne me rappelle rien.

Évidemment, ce sont de bonnes gens qui n'ont pas eu le moyen de se payer un voyage de noces en Italie; et les choses que l'on n'a pas vues ou sur lesquelles l'imagination n'a pas été montée, comme elles nous sont généralement indifférentes!

Enfin, voilà des films de guerre: «Vues prises sur le front avec autorisation spéciale du ministère de la Guerre». Mon mutilé hoche la tête et confie à sa compagne:

—C'est du chiqué, je parie.

Nous voyons des figures de généraux connus, des états-majors, des remises de décorations par le président de la République, des canons gigantesques tachetés comme des vaches normandes, qui élèvent avec une lente et terrifiante sûreté leur fût et crachent un nuage de fumée, tandis que leur bruit infernal, imité par la grosse caisse, se produit à des intervalles invraisemblables, ce qui fait sourire le sous-officier.

Tout à coup, je vois celui-ci qui se hausse sur son siège pour mieux voir. L'écran nous présente ces régions dévastées, anéanties, qu'on a trop vues, hélas! sinon en réalité, du moins par toutes sortes d'illustrations, depuis vingt-huit mois, sans répit. C'est une route défoncée et bordée de troncs d'arbres que le canon a déchiquetés à deux ou trois mètres du sol; c'est un monticule de gravats qui représente le village de X… Ce sont des camions qui roulent à la queue leu leu, couverts de bâches, pareils à un troupeau de bêtes monstrueuses, antédiluviennes, dans un décor d'astre éteint, d'où le soleil s'est retiré à jamais. L'homme, devant moi, se hausse sans cesse, s'aidant de son unique jambe, et ses bras s'agitent comme pour empoigner ses béquilles afin de se mettre debout. Il prononce tout haut le nom d'une de ces régions maudites dont l'univers entier s'est imprégné comme d'un poison versé goutte à goutte par la lecture biquotidienne du «communiqué», Et il prononce cela, cet homme quatre fois blessé, amputé d'une jambe, comme il eût dit le nom du lieu où il est né, où il a vécu petit enfant:

—C'est X! s'écrie-t-il. N. de D.! voilà la côte là-bas, à gauche, et, au milieu, le sacré petit bois!…

—Le petit bois? interroge la jeune femme.

—Pardi! c'est le petit bois, qu'on l'appelait: un millier d'échalas encore debout; tu ne penses pas qu'il reste des ramures avec des violettes sur la mousse… Ah! n. de D.! je m'y reconnais; c'est pas pris dans la plaine Saint-Denis.

Le décor changeait. C'était à présent un chemin détrempé sous la pluie et la grêle. La relève… Les hommes avançaient sous ce déluge. Le sol déblayé semblait un traquenard ennemi destiné à les absorber, à les enliser. Les malheureux se tiraient de cette pâte visqueuse en arrachant leurs membres dégouttants avec des contorsions qui, malgré l'immense pitié, par un étrange phénomène, faisaient rire. Et le sous-officier riait. Il riait non pas de l'innommable misère dont il était témoin et de ces gestes d'hommes évoquant des mouches prises par les pattes sur le papier gluant; mais pariait en disant à haute voix: «C'est elle!… je la reconnais bien… Mais la compagnie, brilleu!… Tiens, voilà Bonidec, et ce pauvre Totu qui a eu le ventre crevé… et le lieutenant Fesquet… Ah! si je me reconnais!… Je m'en souviens bien, à présent, qu'on a passé devant un moulin à poivre… Qui est-ce qui aurait cru que je me reverrais nez à nez avec ma compagnie au Cinéma? Tu ne trouves pas ça tordant, toi?

—Je te cherche là-dedans, dit la femme.

—Attends voir… C'est qu'il y a du monde à passer, et on ne marche pas sur le pavé de bois… Ah! voilà Crochet qui se f… la g… par terre… Bon pour un bain de siège!… Tout seul, tu sais, ma petite, on ne s'en sauverait pas. On y a passé des fois par ce salaud de chemin-là; tu parles, si, pour le coup, ça me rappelle quelque chose!

Et il s'agitait. Il ne tenait plus sur son fauteuil. La petite femme à côté de lui s'évertuait à le replacer d'aplomb. Tout à coup, elle s'écria:

—Te voilà, tiens, à ta droite… Oh! je te reconnais rien que de dos!

Alors il empoigna sa béquille pour se dresser, pour se voir. Se voir dans quel état, mon Dieu! Sur le film, il n'avait pas figure humaine; il parcourait, enfoncé dans la terre jusqu'aux genoux, un calvaire que peu de martyrs ont connu. Mais, devant moi, je le sentais rayonnant; l'image de lieux paradisiaques l'avait laissé glacial; mais il exultait à retrouver une des mémorables tortures de sa vie.

Je l'avais reconnu, moi aussi, sur l'écran; je le voyais embourbé, chargé de son fourniment et s'extirpant avec une agilité endiablée de la terre affamée qui attire et engloutit avec voracité les hommes. La jeune femme le regardait comme moi s'extraire des ornières profondes et regagner son rang en tricotant des guiboles.

Soudain, elle fut saisie d'une idée touchante et dont l'ingénuité était sublime:

—Oh! dit-elle, ta jambe!… tu as ta pauvre jambe!…

Les voisins qui l'entendirent frissonnèrent; mais l'amputé, lui, tout à la joie de revoir une minute de l'extraordinaire passé, prit la chose à la blague:

—Un peu que je l'ai, ma jambe, et que je m'en sers! Elle était bonne!…

La lumière se fit dans la salle. Je vis l'homme, encore tout enfiévré, heureux de ce qu'il venait de revoir,—de ce qui lui rappelait enfin quelque chose,—se tourner vers la jeune femme pour lui donner des détails nouveaux.

Elle l'écoutait sans le regarder, les yeux cernés par la douleur, un peu fixes. L'amputé lui parlait avec une espèce d'exaltation où il y avait le mot pour rire. C'était elle qui pleurait.

AMÉLIE OU UNE HUMEUR DE GUERRE

Certes, Amélie avait poussé des vagissements dès les premiers temps de la guerre, au sujet de son oncle et de sa tante de Vouziers. C'était lorsqu'elle avait su que ses vieux parents n'avaient pas pu s'échapper de la ville. Alors, qu'étaient-ils devenus? Aucune nouvelle. Et Madame, allant donner son coup d'oeil de maîtresse de maison jusqu'à la cuisine, recevait avec compassion les doléances d'Amélie. Mais Amélie ne savait encore rien de précis sur la situation de son oncle et de sa tante, et certaines imaginations se diluent et se perdent vite lorsqu'elles ne sont pas étayées par une image nette.

Plus tard, beaucoup plus tard, arrivèrent, très indirectement, il est vrai, des nouvelles. L'oncle et la tante étaient bien restés chez eux, à Vouziers; ils vivaient. Amélie pleura à chaudes larmes; c'était dans la cuisine une véritable irrigation, un déluge. Qui l'eût crue si attachée à une portion de sa famille qu'elle n'avait pour ainsi dire jamais vue?

Puis vint l'épisode d'une mémorable parole prononcée par un «grand chef» ennemi et que le concierge fit lire dans son journal à Amélie: «Nous n'entrerons pas à Paris, mais vous n'entrerez pas à Vouziers.»

De ce jour, l'état moral d'Amélie s'affaissa dans des proportions inquiétantes. Son cerveau fut ébranlé. Il lui parut que l'Allemagne lui faisait, à elle, une injure intentionnellement personnelle. L'Allemagne parlait de Vouziers, refusait de rendre Vouziers. Pourquoi Vouziers et pas une autre ville? Il y en avait, hélas! bien d'autres. L'oncle et la tante étaient perdus; on ne les reverrait jamais.

—Mais vous ne les voyiez pas avant la guerre, ma pauvre Amélie; attendriez-vous d'eux, par hasard, quelque chose pour vos enfants?

Oh! quant à ça, non. Amélie était complètement désintéressée. Ni elle ni ses enfants n'étaient héritiers. Elle s'était tout à coup éprise de son oncle et de sa tante du seul fait de la guerre et parce qu'un mur avait été dressé entre eux et elle.

—Que Madame se représente ces pauvres bonnes gens entourés de Boches, vivant avec des Boches jusque dans leur maison, je parie!

—Je sais bien, ma pauvre Amélie; c'est affreux. Mais ils n'ont ni fils à la guerre, ni parents prisonniers… De notre temps, il faut considérer ce dont on ne souffre pas plutôt que ce qu'on souffre.

L'angoisse d'Amélie alla s'aggravant. Puis le temps, si long, l'apaisa un peu; mais elle avait des crises toutes les fois qu'il était bruit d'une offensive de notre part, qui pouvait aboutir à bombarder Vouziers, et elle pleurait tout autant parce que l'offensive n'y avait pas abouti.

Un jour, Amélie vint présenter à Madame le carnet où elle inscrivait ses menus. Il était trempé comme s'il avait été rédigé sous la pluie. Madame leva les yeux sur Amélie; son visage ruisselait.

—Mon pauvre oncle, ma pauvre tante! sanglota tout à coup Amélie.

—Eh bien! Qu'y a-t-il de nouveau?

—J'ai reçu une lettre d'eux, madame… Ils sont… ils sont à Évian.

—A Évian! mais ils sont rapatriés, alors; les voilà sauvés. Pourquoi pleurez-vous?

—A Évian! Mais Madame ne s'imagine pas deux pauvres vieux de soixante-dix à soixante-quinze ans qui ne sont jamais sortis de leur village. Où est-ce qu'ils vont se croire, dans cette belle ville, au bord d'une eau qui n'en finit pas? Ils vont se croire au bout du monde, bien sûr. Tant qu'ils étaient à Vouziers, au moins, malgré l'ordure des sales Boches, ils étaient au moins dans leur maison, dans leur rue; et c'est quelque chose que de voir son clocher…

—Allons, Amélie, ne vous agitez pas. Je vais m'employer à faire venir à Paris vos pauvres vieux. Vous les verrez; vous serez rassurée sur leur sort.

Madame fait ses démarches et trouve, un beau matin, dans sa cuisine, le couple des deux pauvres vieux rapatriés. Eux deux, la cuisinière, la femme de chambre, la concierge aussi, tout le monde est en larmes. Les vieux racontent les deux années qu'ils ont passées au milieu des Boches; les privations, les vexations, les humiliations. Tout cela était tassé en eux; ils avaient fini par contracter une sorte d'hébétude d'esclaves. Mais, comme on les priait de raconter, ils étaient obligés de se souvenir de faits datant surtout des premiers temps de l'occupation: M. Formageon, M. Glambart, le comte de Ramberge fusillés, des taxes, des menaces, des déportations, madame de Glandier chassée de chez elle pour y installer un général, etc. Beaucoup d'incidents enterrés dans leur mémoire sous d'autres incidents, et qui remontent et les désespèrent, eux qui, affirment-ils, étaient si contents d'être sauvés.

Le chagrin d'Amélie redouble parce que ses parents sont attristants et parce qu'ils ne sont pas satisfaits.

—Ah! c'est une idée que Madame a eue de les faire venir ici! Il paraît que la municipalité, à Évian, les défrayait de tout…

—Installez-les dans la lingerie, et c'est moi qui remplacerai la municipalité.

Mais à toute heure, Amélie apparaît, bouleversée et d'humeur massacrante. Les vieux sont sur son dos sans cesse et la gênent; elle ne sait où poser le pied.

—Madame ne s'en doute pas, mais madame a une cuisine microscopique…

Si les vieux sortent, il faut qu'on les accompagne. Cependant Madame s'exténue à fournir les réfugiés de billets de cinéma, de music-halls, de conférences ou matinées patriotiques. Le mécontentement d'Amélie est au comble:

—Madame ne disait pas qu'elle avait tant de sujets de distractions dans son sac! De temps en temps, sans être de Vouziers, on en aurait bien profité. Et ce n'est pas assez que je sois encombrée de famille, Madame ne s'aperçoit pas qu'elle est perpétuellement fourrée à la cuisine!…

Madame, qui a aussi ses nervosités, ayant de son côté ses chagrins, s'efforce de comprendre l'humeur d'Amélie et recourt à tous les moyens pour l'apaiser. D'abord elle s'interdit de pénétrer dans la cuisine. Cette abstention ayant duré trois jours, Amélie reparaît:

—Madame a oublié sans doute que nous avons à la maison des malheureux réfugiés, échappés à la vermine boche: Madame est bien fière!

Madame a une amie, la femme d'un ministre, s'il vous plaît, qui possède une propriété dans le Midi, au soleil, avec une petite maison inoccupée où les vieux parents pourront s'installer en attendant.

—En attendant!… dit Amélie avec amertume. Si Madame a de si belles relations, ce n'est pas le Midi qu'elle devrait obtenir de son ministre, c'est qu'on reprenne Vouziers!