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Le bonheur à cinq sous cover

Le bonheur à cinq sous

Chapter 23: MATERNITÉ
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About This Book

A collection of short stories and sketches, some penned before the conflict and others shaped by its distant echoes, alternates scenes of Parisian domestic longing with rural provincial life and occasional front-line impressions. Several pieces portray a young urban couple who dream of a country house, confront financial strain, and respond to an unexpected literary opportunity that tests their ambitions. Other tales shift perspective to neighbors and everyday moments, blending quiet observation, irony, and humane detail. The whole presents compact vignettes that examine desire, social pretension, and the search for modest happiness amid upheaval.

LES SIX JOURS

Parti le 2 août comme sous-lieutenant de réserve, Noël Radeau avait aujourd'hui, en même temps que sa trentième année, le grade de chef de bataillon, la Légion d'honneur et la Croix de guerre à trois palmes, le tout rudement gagné. Depuis onze mois il n'était pas sorti de son secteur, perpétuellement bombardé.

Il avait six jours de permission. Et il arriva dans sa petite ville heureux à ne pas croire à son bonheur.

A sa femme, à ses parents, à toute la famille, aux amis de la famille, à ses ennemis même, aux autorités locales de tout bord, et jusqu'aux étrangers nouvellement installés dans la ville par le fait des hôpitaux: médecins-majors, chirurgiens, gestionnaires, pharmaciens, infirmières, le tout jeune commandant Radeau, paré du prestige de ses batailles, d'une blessure qui l'avait failli tuer au lendemain de la Marne, et de son trop juste avancement, apparut comme un élément de curiosité dont on avait grand besoin, et souleva, comme il était naturel, un enthousiasme absolument général.

Ni le premier, ni le deuxième, ni le troisième jour, ni le quatrième, le commandant n'eut un franc quart d'heure de grâce; on venait dès le matin à sa porte, et chaque après-midi et chaque soir étaient consacrés à faire honneur à tout le monde.

Quand la cinquième journée de son congé tomba, le commandant Radeau dit à sa jeune femme:

—Écoute, Juliette, voilà la première fois, depuis les débuts de la campagne, que je me sens fourbu, mais, là, totalement fourbu! Que faire?… J'avais besoin d'un peu de repos: fais-moi porter malade, je t'en prie! Je vais me coucher…

—C'est impossible, ici, dit Juliette; mais prenons le train pour Paris; nous y serons tranquilles une bonne nuit et une bonne journée: à Paris, je ne vois guère d'indispensable, en fait de corvée, qu'une petite visite à la tante Alphonse…

Le commandant et sa femme partirent subrepticement pour Paris le soir même. Deux heures de train, un confortable hôtel à l'arrivée. Ils restèrent au lit jusqu'au lendemain soir, 5 heures. Cela, du moins, c'était gagné.

Juliette a prévenu la tante Alphonse que son glorieux mari et elle s'invitaient à dîner, mais à la condition qu'il n'y eût personne: Noël était excédé par les compliments et les questions, durant les quelques jours passés chez ses parents; il repartait demain matin pour le front; il implorait pour ses dernières heures un calme absolu: «C'est bien entendu, chère tante, ab-so-lu

Que l'on sut gré à la tante Alphonse d'avoir tenu compte de la recommandation! On la trouva toute seule chez elle. C'était le néant: le rêve!

—Un peu de retard, dit la tante, le rôti sera brûlé!…

—Mais il sera chaud! dit le commandant, c'est tout ce que je demande… et puis nous avons la soirée à nous!…

Inévitablement, il fallut bien parler de la guerre, mais, quel que fût l'honneur que la tante Alphonse tirât de son neveu, la guerre, pour elle, c'était surtout le peu qu'elle en ressentait personnellement; c'était le souvenir de Bordeaux en 1914; c'étaient quelques visites aux hôpitaux, la compassion qu'inspirent les deuils. Paris plongé dans l'obscurité le soir, l'appréhension des zeppelins et la gloire que son cher neveu répandait sur toute la famille. Innocent et inoffensif, tout cela, comme on le voit; et le commandant s'amusa plutôt d'entendre les «récits de guerre» de son excellente tante.

A peine au dessert, le timbre de la porte d'entrée retentit. La femme de chambre vint à l'oreille de sa maîtresse, qui dit: «Faites entrer au salon.» Le commandant eut une imperceptible grimace. «Ce n'est rien, fit la tante Alphonse, ce sont les Tahouët qui viennent me souhaiter le bonsoir un instant: ils sont si discrets! et ils s'éclipsent…»

Avant de se lever de table, on avait réentendu deux fois le timbre. Des regards s'étaient croisés entre la maîtresse de maison et sa domestique. Le commandant blêmissait. Il dit:

—Ma chère tante, je dois vous avouer que je ne me sens pas tout à fait bien. La guerre, voyez-vous, quoi qu'on dise, c'est fatigant pour ceux qui la font… Je repars demain à la première heure; quelques instants de calme assuré pour moi, ce n'est ni plus ni moins, savez-vous, que trois mois de vacances!…

—Ah! Noël, vous ne me ferez pas l'affront de vous retirer! Vous savez que ma maison est sévèrement tenue à l'abri des fâcheux: il y a là seulement deux ou trois personnes à qui, tantôt, au hasard d'un téléphonage, je n'ai pu cacher la joie que j'allais avoir ce soir d'embrasser mon brillant neveu. Vous qui ne flanchez pas devant l'ennemi, vous n'allez pas avoir peur, j'imagine!…

Les «deux ou trois personnes» étaient déjà huit. En moins d'un quart d'heure il en arriva quatre fois autant. Le commandant, surpris sans armes, était cerné par l'ennemi. «L'attaque de nuit!» dit-il à sa femme. Il avait trop coutume de faire face au péril pour ne pas présenter bonne figure. Allons! il fallait sacrifier encore ces chères heures de repos dans une maison tiède et abritée, et qu'il convoitait depuis tant de mois!

Des compliments, des félicitations hyperboliques auxquelles il fallait répondre modestement, un peu hypocritement tout de même: «Mais non!… Mais, à part quelques grandes batailles, qu'est-ce que nous faisons, si ce n'est de nous détruire sur place?…» Il disait cela avec sa bonhomie de héros charmant, et il s'apercevait qu'en effet il y avait des gens qui croyaient qu'il ne faisait pas grand'chose.

Un vieux monsieur l'accapara pour lui parler de Magenta, de Solferino, des mitrailleuses de 70. Trois dames se suspendaient à sa manche pour lui arracher son opinion sincère sur le haut commandement. Un jeune malingreux, réformé, qui prétendait vouloir à toute force entrer dans l'aviation, s'acharnait à se «tuyauter» près du commandant sur la cinquième arme. Un homme important fonçait vers le commandant, tranchait toutes les conversations pour savoir l'opinion du jeune officier sur la reprise des théâtres.

—Enfin, mon commandant, de vous à moi: Y aura-t-il régénération de la morale publique? demandait impérieusement un autre.

Une jeune femme, infirmière en province, se glissait parmi la foule compacte et glapissante autour du commandant et jetait d'une voix aiguë:

—Mon commandant, vous avez été pansé, vous? Eh bien! quelle opinion faut-il avoir décidément sur la vertu des soins aseptiques?

—Et la Roumanie?… criait de loin une dame.

Une autre, qui l'incommoda moins, l'interrogea sur la robe courte; mais elle fut bousculée avec mépris par quatre personnes sérieuses qui roulèrent tout à coup aux pieds du malheureux en hurlant: «Ce n'est pas tout ça; mon commandant, voyons, vous, pour quelle époque présumez-vous la fin des hostilités?»

—Moi, interrompit une personne de mine prospère, je consens à patienter encore, mais je voudrais savoir si l'on s'occupe, dans l'armée, du châtiment que l'Europe réserve à Guillaume II!

A une heure du matin, le tumulte était à son comble autour du commandant ahuri, abîmé, oublieux de lui-même, un peu comme toujours.

Enfin, il prit congé de sa tante Alphonse. Autour de lui on disait: «Quelle singulière sensation ce doit être de quitter la vie civile, paisible, pour celle de la tranchée!… Avez-vous au moins un peu à qui parler, là-bas, mon commandant?»

—Il y a le canon, madame; il est même quelquefois bavard; mais ce butor ne parle que des choses essentielles…

LE CONSEIL DE FAMILLE

Une après-midi de juillet, vers trois heures,—je me souviens de ces détails comme si cela datait d'hier,—nous jouions, ma petite cousine Antoinette et moi, sur un tas de sable, au milieu de la cour des communs, lorsqu'on sonna à la porte jaune. C'était une porte donnant sur un chemin privé, en pleine campagne. Lorsqu'il venait des visites on n'entrait pas par là, de sorte que nous nous amusions quelquefois à ouvrir nous-mêmes. Et nous courûmes à la porte, à qui arriverait le plus vite.

Il y avait derrière cette porte un homme inconnu de nous, qui eut l'air excessivement surpris de voir ouvrir par des enfants; nous sentions bien cela, Antoinette comme moi, et nous en avons souvent reparlé plus tard: dès que la porte fut entre-bâillée, cet inconnu regarda devant lui, à hauteur d'homme, cherchant quelqu'un de ses pareils; il avait les yeux déjà assez bizarres, mais, quand il dut les abaisser sur nous, ils devinrent bien plus singuliers encore; je n'ai jamais vu un paysan avoir l'air si embarrassé. L'inconnu nous dit:

—C'est bien ici la propriété de madame Planté?

Nous fîmes signe que oui. Il insista:

—C'est bien Courance, ici, que ça s'appelle? Y a-t-il quelqu'un à la maison?

A ce moment nous entendîmes s'ébrouer un cheval et nous aperçûmes, derrière l'homme, une charrette attelée à une pauvre bête écumante et soufflante, et un autre homme, debout, que nous n'avions non plus jamais vu. Celui-ci était plus jeune que l'autre, mais il avait l'air exactement aussi embarrassé, ce qui faisait qu'il lui ressemblait, et, dans notre idée, l'un devait être le fils, l'autre le père. Ils se regardaient d'un air de connivence, et ils regardaient au-dessus de nous, espérant que quelqu'un de grand apparaîtrait. Moi, je restais stupide. Antoinette, qui avait plus de décision, courut à la cuisine, et Fridolin, le domestique, parut enfin. Il sortit et referma derrière lui la porte de la cuisine afin d'y maintenir la fraîcheur. Il vint à la porte jaune, sans se presser, selon sa coutume, et dit tranquillement, s'adressant aux deux hommes et levant sa casquette:

—Salut, messieurs, qu'y a-t-il pour votre service?

Par là nous comprîmes que Fridolin, lui non plus, ne connaissait pas ces deux hommes, ce qui, dans un pays, est une chose peu ordinaire. Il fallait donc qu'ils vinssent de loin. Les deux inconnus touchèrent leur casquette et firent des yeux encore plus étranges que lorsque nous avions ouvert; et pourtant, Fridolin, lui, était à leur hauteur. Ils ne connaissaient pas Fridolin et ils lui chuchotèrent des mots à l'oreille. Après quoi, et d'un seul coup, Fridolin, qui avait le teint animé, devint blanc comme un linge, et nous saisissant par la main, Antoinette et moi, nous dit, d'une voix toute changée:

—Allez jouer, monsieur Henri, allez jouer, mademoiselle Antoinette; pas là, pas là: dans le jardin du fond; c'est Madame qui m'a ordonné de vous le dire, allez tout de suite!… allez vite!…

Et ses deux mains tremblaient pendant qu'il nous disait cela. Antoinette me dit aussitôt qu'il nous eut lâchés:

—Sa main tremble comme une machine à battre le blé.

—Viens, dis-je à Antoinette, derrière les lilas de la boulangerie…

Bien entendu nous n'allions pas, après ce que nous avions vu, nous réfugier dans le jardin du fond, et d'autant moins qu'il était clair que ce n'était pas du tout «Madame», c'est-à-dire la tante Planté, qui avait ordonné cela. Il y avait, non loin de la porte jaune, un four à cuire le pain, que l'on nommait la boulangerie, et qui était dissimulé derrière des massifs de lilas assez épais, mais rongés à cette époque par les mouches cantharides; en nous faufilant entre les arbustes, nous pouvions, sans être aperçus, voir ce qui se passait dans la cour.

—Es-tu bien? dis-je à Antoinette.

—Pas très bien, me dit-elle, parce que j'ai marché dans du je ne sais quoi…

—Ah! dame! fis-je d'un ton résigné à en endurer de toutes sortes pour assister à de graves événements.

Et je grimpai sur les branches d'un vieil arbre mort, étouffé par les lilas.

Une chose qui nous étonna plus que ce qui s'était passé déjà, fut de voir apparaître par la porte de la cuisine, la tante Planté avec le père d'Antoinette, et le frère de celui-ci, que l'on appelait l'oncle Paul. Ils ne pouvaient pas être informés de ce qui se passait à la porte jaune, puisque Fridolin, après nous avoir quittés, était retourné directement vers les deux hommes et leur charrette. A cette heure-ci, aussi, le père d'Antoinette faisait toujours la sieste; comment était-il là, debout, par une chaleur pareille, et venant, pour ainsi dire, au-devant de deux paysans inconnus et d'une charrette?… Il est vrai que tout le monde, au déjeuner, avait été si nerveux! et les jours précédents, donc, c'est-à-dire depuis que l'oncle Jean était arrivé à la maison!… Mais toutes les fois que l'oncle Jean venait à la maison, c'étaient les mêmes histoires. Entre l'oncle Jean et ses deux frères, et toute la famille d'ailleurs, ça ne marchait pas, c'était évident. Mais il était pourtant parti la veille au soir, l'oncle Jean…

Antoinette me dit:

—Henri, as-tu remarqué que la tante Planté a demandé hier soir à Fridolin: «Il est bien parti, au moins?…» Fridolin a répondu: «Au trot de ma jument, je sommes arrivés en gare un quart d'heure avant le train.»

—Oui. Eh bien?

—Eh bien, pour moi, la tante avait peur qu'il ne parte pas… Et pourquoi a-t-elle dit «il» et non pas «monsieur Jean» comme on l'appelle, d'ordinaire?…

—Est-ce que je sais, moi? Tais-toi donc. Voilà toute la famille à présent qui débouche de la cuisine. Ils en ont des têtes!

Le plus stupéfiant était que presque toute la famille, réunie dans cette cour où elle avait peu coutume de mettre le pied, faisait comme si elle se trouvait là par hasard, s'arrêtait même à contempler nos châteaux de sable; le père d'Antoinette ne se pencha-t-il pas pour regarder par l'ouverture d'un de nos monuments et faire signe à la tante Planté, qui ne semblait pourtant fichtre pas avoir envie de plaisanter, que le vide était fort bien ménagé à l'intérieur et que l'on voyait le jour à travers. S'il n'eût pas été si préoccupé ou si nerveux, je suis bien sûr qu'il ne se fût pas arrêté à remarquer cela!

Il touchait ainsi le bras de la tante Planté, lorsque Fridolin s'avança vers eux, les joignit, et, en ôtant sa casquette complètement, ce qu'il ne faisait jamais, il leur dit quelques paroles. Immédiatement l'oncle Paul se colla littéralement à eux, pour entendre ce que disait Fridolin; et ma grand'mère, qui avait sans doute entendu, s'enfuit à la cuisine en poussant un cri et levant les bras. La tante Planté en avant, l'oncle Paul, l'oncle Planté et mon grand-père venant par derrière, se dirigèrent vers la porte jaune. Là, nous cessâmes de les voir, mais nous entendîmes des cris. Et, au bruit, on dut venir aussi de la ferme voisine, ou des champs, car nous distinguions très bien le murmure d'un attroupement et la voix aiguë et plaintive des paysannes.

—Henri! dit au-dessous de moi Antoinette.

—Quoi?

—J'ai peur.

—Peur de quoi? Tu es folle…

J'avais aussi peur qu'elle. Je le dissimulai autant que possible en grimpant un peu plus haut dans mon arbre mort. Tout à coup, l'idée me vint qu'il était inconvenant d'être juché ainsi sur une branche, que mon attitude n'était pas en rapport avec ce qui se passait. Je dégringolai aussitôt. Dès que je fus à terre, Antoinette vint se blottir contre moi et je fis une chose insolite, car je n'étais pas tendre ni caressant: je l'embrassai. Elle ne s'en étonna même pas et fut bien aise de sentir quelqu'un tout près d'elle.

Alors nous entendîmes se déchirer la jointure des vantaux de la porte cochère dont l'on n'usait presque jamais; on l'ouvrait sans doute pour faire entrer la charrette. Cependant la charrette n'entra pas, et nous vîmes Fridolin et le métayer voisin, nommé Pidoux, qui portaient un paquet blanc d'aspect lourd et qu'on eût pu prendre pour du linge fraîchement lavé à la rivière; mais ils n'auraient pas mis tant d'attention à porter du linge. Fridolin et Pidoux marchaient en rythmant leurs pas: une, deux, une, deux. C'était solennel et impressionnant. Et ils n'entrèrent pas avec leur fardeau par la porte de la cuisine, mais ils firent le tour du pavillon pour pénétrer probablement par le perron et le vestibule. Toutes les bonnes étaient sorties, agglomérées et figées à la porte de la cuisine: quand l'objet passa, elles se signèrent, et quelques-unes, Françoise, la cuisinière et la Boscotte, pleuraient déjà. Je dis à Antoinette:

—C'est quelqu'un qui est mort.

Antoinette me répondit:

—Oui, mais ce n'est pas un mort ordinaire.

Derrière Fridolin et Pidoux, à notre grande surprise, nous vîmes les deux hommes de la charrette portant un autre objet enveloppé aussi de linge blanc et qui semblait plus léger; les deux hommes rythmaient le pas tout comme Fridolin et Pidoux, ce qui donnait un même caractère de gravité à ce transport. Derrière, toute la famille reparut, l'oncle Planté, mon grand-père, le père d'Antoinette et son frère Paul, la tante Planté, la mère Pidoux, sa fille aînée nommée Valentine et une autre fermière. Tous marchaient comme à un enterrement.

Puis apparut dans la cour vide ma pauvre grand'mère, qui s'était enfuie au premier moment en levant les bras au ciel; elle cherchait, elle regardait au loin, en mettant sa main sur son front, en abat-jour, et nous l'entendîmes qui disait à la Boscotte:

—Et dire que ce sont les enfants qui ont ouvert!… Où sont-ils, où sont-ils, mon Dieu?…

Et la Boscotte lui répondait:

—Ne vous faites pas un mauvais sang inutile, madame Fantin; c'est
Fridolin qui les a vite dirigés sur le jardin du fond…

Dès que grand'mère fut rentrée, nous courûmes, Antoinette et moi, au jardin du fond; il nous semblait que nous n'avions pas autre chose à faire. Le temps nous parut long, et d'autant plus que nous n'osions pas jouer ni, par une étrange pudeur d'enfants, parler de ce que nous avions vu. Notre inertie et notre réserve nous incommodaient. Noms entendîmes ouvrir la grille de fer, et vîmes le cabriolet s'éloigner au grand trot sur la route de Beaumont: quelqu'un de la famille allait à la ville. Environ une heure après, il revenait suivi d'une autre voiture. Nous vîmes aussi sur la route deux gendarmes à cheval. Et, au moins cinq ou six fois, on sonna à la porte jaune. Vers le soir, Fridolin vint à la pompe; il arrosa les légumes et versa de l'eau dans le petit bassin réservé aux abeilles; nous restâmes tapis tout au fond du jardin où il nous avait dit de nous tenir, au bout d'une longue allée bordée de lavandes; nous ne nous étions pas approchés de lui; il ne chercha pas à s'approcher de nous et ne nous dit pas un mot de loin. Cependant nous commencions à nous rassurer, parce que Fridolin continuait, malgré ce qui était arrivé, à faire sa besogne de tous les jours.

Il n'y eut d'ailleurs rien de changé au dîner, si ce n'est qu'on voyait que tout le monde avait pleuré, mais en somme tous étaient plus tranquilles qu'au repas de midi et qu'à tous ceux des jours précédents, surtout depuis les deux jours que l'oncle Jean avait passés à Courance. Oui, comparativement, tous semblaient calmés. Oh! le repas de midi et surtout le dîner de la veille auquel assistait encore l'oncle Jean!…

Je le revois encore, le malheureux. Il était plus jeune que ses deux frères, il n'avait pas trente-cinq ans, et il était le plus grand de la famille; il était immense; il passait pour «très beau garçon». Longtemps il avait été le benjamin de sa tante Planté comme de sa mère; nous savions que c'était un enfant gâté. Nous savions aussi que, depuis plusieurs années, il «s'était lancé dans des affaires d'argent»; il «faisait de la banque» à Saint-Aigremont, une petite ville de l'arrondissement. Nous ne savions pas trop ce que c'était que de «faire de la banque», sinon que c'était un métier que ses parents jugeaient dangereux et qui leur avait coûté déjà beaucoup d'argent, ainsi qu'à la tante Planté et à bien des petites gens du pays. Aussi voyait-on arriver l'oncle Jean du plus mauvais oeil; chacune de ses visites était le signe d'une catastrophe; après qu'il était reparti, on retranchait, pendant des mois quelquefois, un plat aux repas; chacune de ces dames disait: «Je me passerai de robe neuve encore cette année…» Mais le plus grave avait été quand la tante Planté avait dû «vendre de la terre»! Oh! oh! cela avait fait une «journée historique», comme on disait à Courance, et que des enfants, si jeunes que nous fussions, devaient garder toujours présente à la mémoire!

Eh bien! cette journée n'était rien à côté de ce qu'avaient été les deux derniers jours. Personne ne mangeait plus; ce n'était vraiment pas la peine de se mettre à table, où l'on était si gêné à cause de nous; mais on eût dit que la famille s'astreignait à cette heure de silence par un besoin instinctif de repos entre des combats acharnés. On avait même fait venir de Beaumont M. Clérambourg, un homme de grand sens, qu'on consultait dans les embarras tout à fait difficiles, et M. Clérambourg, dont la parole était si rare, si recherchée, et la figure si glaciale, s'était enfermé avec toute la famille dans le salon, pendant trois grandes heures. Antoinette, qui ne croyait pas si bien dire, m'avait confié:

—Vois-tu, c'est le Jugement dernier…

C'était encore l'oncle Jean qui, de tous, paraissait le moins agité; il était très abattu, très triste, assurément, mais il se tenait encore bien, et il mangeait aux repas, lui. Il trouvait même le moyen de nous dire, à nous les enfants, des choses drôles, car il avait toujours eu l'esprit comique. Il nous amusait et nous l'aimions bien.

Enfin, le dîner où nous en étions se passa assez tranquillement. Il y avait l'apparence d'une détente. Grand'mère seule n'y assistait pas. L'oncle Paul et le père d'Antoinette parlèrent à mots couverts, mais prononcèrent à plusieurs reprises les noms du juge de paix de Beaumont, M. Touchard, et de M. le curé; grand-père fit allusion à une «note aux journaux»; ce fut tout. La Boscotte vint dire un mot à l'oreille de la tante Planté qui lui confia une clef. Quand on ouvrait la porte pour le service, il venait une odeur de sucre brûlé; nous crûmes qu'il y aurait au dessert une crème au caramel, mais il n'y en eut pas. L'oncle Planté s'informa de l'état de Valentine Pidoux; on lui dit qu'on avait dû la mettre au lit et qu'elle «claquait encore des dents». La tante Planté se leva, avant le dessert; le père d'Antoinette lui dit: «Non, non, je ne permettrai pas: finissez de dîner, je vous prie, c'est moi qui irai relever la bonne maman…» Mais la tante refusa en disant: «Laissez-moi, c'est l'affaire des femmes.» Une minute après parut ma pauvre grand'mère qui ne cessait pas de pleurer. Elle se mit à table; on lui apporta un bouillon, mais elle dit: «C'est impossible. Ça m'étrangle…» Et elle se leva pour se retirer; plusieurs de ces messieurs quittèrent la table en même temps. Avant que la porte ne fût refermée derrière eux, nous entendîmes grand'mère qui ne pouvait se contenir et qui s'écriait dans le corridor:

—C'est vous qui l'avez tué!… Vous l'avez tué!… Vous êtes des assassins!…

L'oncle Planté et mon grand-père, qui étaient demeurés à table, haussèrent les épaules en même temps. Celui-ci dit:

—La malheureuse perd la tête.

—On la perdrait à moins, dit l'oncle Planté.

On entendait dans les corridors les servantes aller et venir sur leurs chaussons; leur pas assourdi et précipité, et le mouvement de tempête de leurs jupes avaient je ne sais quoi de sinistre. En venant desservir, la Boscotte, branlant son bonnet, prononça:

—Les chiens qu'on ne peut pas faire taire!… Ne manquait plus que ça,
Dieu de Dieu!…

En effet, les chiens hurlaient dans la ferme. Je me souviens qu'Antoinette tombait de sommeil. On nous envoya coucher. Elle se réveilla dans le corridor, à cause de cette odeur de sucre brûlé qui emplissait toute la maison, et, en passant devant une porte par où l'odeur semblait venir, Antoinette se mit à courir de toutes ses forces jusqu'à la chambre où nous couchions en compagnie de grand'mère, et, là, elle s'enfonça, la tête dans ses draps, comme si elle eût été poursuivie par un objet d'épouvante.

Mais, dix minutes après, nous dormions comme si rien ne se fût passé.

Le lendemain, on ne nous éveilla pas. Il était certainement plus de midi lorsque la Boscotte entra dans notre chambre; et nous remarquâmes tout de suite que le lit de grand'mère n'était pas défait, ce qui nous rappela la grande perturbation de toutes choses. La Boscotte avait la bouche cousue; on lui avait sans doute si bien défendu de nous parler de l'événement, qu'elle s'obligeait à ne pas souffler mot, de peur qu'en ayant prononcé un, tout le reste ne s'échappât. On entendait par toute la maison les portes et les fenêtres claquer comme s'il y eût eu quarante personnes et un branle-bas extraordinaire. La Boscotte consentit à nous affirmer qu'il n'y avait pas une âme à la maison, hormis la cuisinière qui était restée seule avec elle, et Valentine Pidoux, à la métairie.

—Alors, qu'est-ce qui fait claquer les portes?

—C'est le vent… Madame a ordonné d'ouvrir tout.

Antoinette vint me dire à l'oreille:

—C'est pour l'odeur du caramel… La tante veut qu'elle soit partie quand tout le monde rentrera.

—Rentrera d'où?

Elle haussa une épaule en essuyant sa petite frimousse blonde qu'elle venait d'éponger.

Quand nous descendîmes, nous vîmes en effet toutes les portes et toutes les fenêtres ouvertes; il faisait beaucoup moins chaud que la veille; un orage avait dû éclater pendant la nuit, et un grand courant d'air, balayant tout, fermait soudain violemment une porte mal calée. La Boscotte, trottinant de-ci de-là, roulait des fauteuils et poussait des meubles contre les battants agités. Et elle avait dit vrai: la maison était complètement vide.

Nous errions, Antoinette et moi, dans le corridor et dans les pièces, incertains si nous devions être offusqués ou fiers que l'on nous eût laissés là, seuls avec la Boscotte et la cuisinière; Antoinette me dit:

—A l'enterrement de ma pauvre maman, on m'a fait une petite robe noire pendant la nuit, et je suis allée à l'église comme les grandes personnes…

—C'était ta maman, lui dis-je; aujourd'hui c'est seulement l'oncle…

Elle mit son index devant sa bouche et fit:

—Chut!…

Je lui demandai:

—Est-ce que tu crois qu'il a été victime d'un accident de chemin de fer?

Elle haussa encore l'épaule, tout en allant et venant dans les corridors et les pièces béantes, ses cheveux blonds ébouriffés par les courants d'air. Je voyais bien que son envie était d'entrer dans la chambre d'où venait, la veille, l'odeur de sucre brûlé, mais elle ne voulait pas le faire avec moi. Je simulai une sortie; je lui annonçai que j'allais au jardin, et je me cachai à un détour du corridor:

—Je te rattrape, me dit-elle.

Je la vis se diriger tout droit vers la chambre dont la porte était ouverte comme les autres, mais par où nous n'avions regardé ni elle ni moi, parce que nous nous surveillions. Elle n'osa pas y pénétrer tout entière; son buste seulement disparut, penché du côté où devait se trouver le lit; je ne voyais que l'extrémité de sa natte, ses deux jambes nues et une de ses petites mains, crispée par l'attraction inavouée de l'horrible, qu'elle éprouvait dès cet âge, comme une femme.

Elle se retira d'ailleurs promptement, et c'est moi qui fus surpris par elle, et nous fûmes aussi confus l'un que l'autre. Mais elle n'était pas femme à demeurer embarrassée; elle me dit:

—Oh! il n'y a pas de mal! Tu peux voir aussi bien que moi: on a tout nettoyé, tout arrangé.

On avait ordre de nous faire déjeuner, tous les deux, seuls, avant que la famille ne fût de retour. La Boscotte, en nous servant, nous regardait, avec des yeux stupéfaits, parce que nous ne nous informions de rien, nous d'ordinaire assez curieux, comme tous les enfants. Françoise, la cuisinière, elle-même, vint nous contempler un instant, les poings sur les hanches, comme si nous étions extrêmement intéressants. Puis, elle joignit les mains, leva les yeux, hocha la tête, avec une attitude lamentable, et se retira. Nous entendîmes qu'elle disait à la Boscotte par la porte entre-bâillée:

—Ils ne disent rien, mais ils n'en pensent pas moins…

Puis, tout à coup, parut, à la porte donnant sur le jardin, la tête hésitante de Valentine Pidoux. Les deux femmes, en l'apercevant, rentrèrent dans la salle à manger et se précipitèrent, chacune un doigt sur la bouche: «Chut!… Chut!…»

—Eh bien! quoi, fit Valentine, c'est-il que je dis quelque chose? C'est pas pour parler que je viens; mais, toute seule, à la maison, la peur me prend, c'est plus fort que moi…

—Allons, tais-toi, Valentine! C'est-il madame qui commande ici, oui ou non? T'as bien eu connaissance des ordres?

—Oui, j'ai eu connaissance des ordres, mais y a manière de parler: plus souvent que je me fais comprendre!…

Françoise ouvrit la porte; la Boscotte poussait Valentine qui ne pouvait contenir ses épanchements. Avant qu'elle fût dehors, elle dit, à mi-voix:

—C'est-il vrai qu'y en a plus d'un ici qui s'attendait à le voir rapporté en morceaux?

—Ce qu'y a de sûr, dit Françoise, c'est que la chouette avait chanté…

—La chouette, la chouette! dit Valentine, mais paraîtrait qu'on l'aurait obligé en conseil de famille à se faire justice? Sans quoi c'était le déshonneur…

La porte fut refermée sur ces mots. Nous restâmes tous les deux, muets, Antoinette et moi. Nous n'avions pas grand appétit. Comme toutes les fois que les parents ne mangeaient pas avec nous, nous faisions des bonshommes avec de la mie de pain. Par la porte du dehors, arriva encore une fois cette exaltée de Valentine Pidoux. Elle entra comme une bombe, et dit:

—Il faut au moins que je les embrasse, avant de m'en aller, ces chers petits anges!

Elle nous embrassa et se planta là, devant nous. Évidemment, elle enrageait d'apprendre si nous savions quelque chose. Tout à coup, Antoinette prit mon couteau, l'unit au sien par le manche, dans sa main, formant ainsi une double lame parallèle, espacée par la largeur de la virole, et elle le fit courir vivement sur un de nos bonshommes en mie de pain, qui eut la tête et les jambes coupées. Et faisant cela, elle disait tranquillement:

—Voilà le train qui arrive, touc et touc!… touc et touc!… et puis zic, zic!… ça y est…

Valentine devint blême et marcha à reculons jusqu'à la porte. Elle avait eu bien envie de nous apprendre quelque chose, mais elle était terrassée de voir que nous en savions autant qu'elle.

Et nous, Antoinette et moi, je ne sais trop comment ni pourquoi, devant ce bonhomme en mie de pain coupé, nous nous mîmes à pleurer, ce que nous n'avions pas fait encore.

LE PERMISSIONNAIRE

C'était un «poilu», non pas exactement semblable à ceux que l'on se plaît à présenter aux civils. C'était un «poilu» qui se faisait raser toutes les fois que l'occasion lui en était offerte. C'était un «poilu» qui, bien que dépourvu de tout grade universitaire, parlait français et non pas argot, quoiqu'il sût émailler son langage national de mots et d'expressions parfois pittoresques, savoureuses et crues, ce qui ne l'éloignait nullement de la meilleure tradition nationale. Enfin, ce n'était pas du tout un «poilu» d'une gaieté inconsciente ou folle. Il était plutôt grave et même, souvent, triste et grognon. Il accomplissait ponctuellement tous les ordres, et il avait dû faire un peu mieux, puisqu'il portait, sur sa poitrine, la Croix de guerre avec trois citations, dont il ne tirait, d'ailleurs, aucune vanité; mais il trouvait le temps long, la boue froide et sa patience était mise à une longue épreuve de demeurer depuis un an et demi dans le même bourbier; il méritait le nom de «grognard» de ses ancêtres, et il était, comme eux, toujours prêt à se faire trouer la peau, non pas pour «l'Empereur», ce qui soutient souvent mieux un homme simple, mais pour le Pays et une cause juste.

Il se nommait Florimond Castagne, et jamais le vaguemestre n'avait appelé ce nom-là. Florimond Castagne était sans parents et seul au monde.

Il avait eu, avant les hostilités, une petite maison, un vieux père et même des cousines assez avenantes; mais, tout cela se trouvait être, aujourd'hui, dans les régions envahies, autant dire dans un autre monde. Il n'y avait qu'à s'acquitter de sa fonction de soldat et à patienter. Cependant, après quinze mois de guerre atroce, Florimond Castagne avait, comme les camarades, demandé une permission.

Il l'obtint et eut tout à coup une joie qui le rendit méconnaissable. Six jours! Il lui semblait que ces six jours seraient une éternité; qu'il recouvrait, enfin, l'usage de sa liberté, et même que la guerre était finie, avantageusement, cela allait de soi, puisque c'était le gouvernement qui le renvoyait dans ses foyers.

Ce n'est que lorsqu'il eut en main sa permission, que Florimond Castagne se représenta qu'il n'avait plus de foyer. Le pauvre vieux père, les cousines et la petite maison à l'entrée du village, sa permission ne l'autorisait pas à les voir. Il fut tout à coup assez embarrassé: où irait-il avec sa permission? Mais à Paris, parbleu! comme il l'avait, d'ailleurs, demandé.

Il avait travaillé, autrefois, à Paris, chez un horloger de la rue Réaumur, et il gardait bonne mémoire de son ancien patron. Qu'est-ce qu'il dirait, le père Fieusale, si Florimond se présentait tout à coup chez lui, en capote bleu horizon, bleu sali, hélas! en casque et décoré?

Florimond, tout d'abord désorienté par la vue de Paris, qu'il lui semblait avoir quitté depuis quarante ans, se présenta rue Réaumur, chez son ancien patron. Le père Fieusale était là, sa loupe à l'oeil, grimaçant, examinant le ressort d'une montre d'argent, dont le boîtier bâillait. Et l'aspect, et le bruit de toutes choses étaient pareils à ce qu'ils étaient jadis… Cela est impressionnant: on eût dit que rien ne s'était passé, ne se passait.

Le père Fieusale était content de revoir Florimond, oui. Mais son fils, à lui, avait été tué aux Éparges. On pleura à peine, parce qu'on ne pleure presque plus. Mais on parla, comme de juste, surtout de l'absent. Florimond parvint à introduire quelques épisodes tragiques de sa propre vie, qui n'intéressaient le père Fieusale qu'autant qu'ils avaient de l'analogie avec ce qu'il avait appris des actions de son fils. On resta là, nez à nez, mélancoliquement; on mangea, on but une bouteille de bon vin. Puis, Florimond, c'était plus fort que lui, se mit à parler de son vieux père, de ses cousines, de sa petite maison, sans doute saccagée par les Boches.

Alors, seulement, il remarqua que le père Fieusale ne le regardait pas d'un si bon oeil, surtout en parlant de son fils mort, lui, au champ d'honneur. Au début, le grand orgueil que le patron tirait de ce fils, mort au champ d'honneur, lui donnait une supériorité, qui le rendait aimable envers Florimond. Mais à voir Florimond très bien manger, et boire, Florimond depuis quinze mois sur la ligne de feu et non «amoché» encore, Florimond gaillard solide et même bel homme avec sa Croix, il commença de le regarder de travers et de faire le maussade. Il était jaloux, bien naturellement, bien malgré lui. Florimond, qui n'était pas une bête, sentit que, sans famille et sans pays, il était seul dans le vaste monde. Et il dit adieu à son patron.

—Je te laisse libre, mon garçon, dit le père Fieusale: à ton âge on peut avoir besoin de se distraire.

—C'est ça, dit Florimond.

Et le voilà tout seul sur le pavé de Paris. «Se distraire?» Ah! oui, les femmes! Il y en avait, pardi, qui le reluquaient, parce qu'il était beau garçon et décoré; et elles étaient assez gentilles avec leurs jupes courtes et évasées par en bas. Mais, était-ce qu'il avait perdu l'habitude d'elles? Était-ce qu'il avait le coeur trop gros? Il hésitait et ne se sentait même pas l'envie de musarder sur ces boulevards, dont l'aspect quasi normal le stupéfait, quand il pensait à «là-bas». Des cinémas, des magasins, des voitures, des restaurants, des «métros», des journaux, des gens qui parlent haut, qui ont l'air à leur aise… et, là-bas, le boyau, la boue, les marmites, le boucan infernal du canon, les nuits glacées, le sang, la pourriture, les camarades qui meurent tous les jours, la mort…

«Là-bas», il était obsédé de «là-bas». Où allait-il coucher cette nuit? A l'hôtel? Chez une fille? Il lui restait un peu d'argent; il lui restait quatre jours de permission à tirer.

Il se décida tout à coup à faire une de ces «bombes» dont on parlerait longtemps «là-bas». Et il alla s'offrir un dîner, s'il vous plaît, dans un grand Bouillon. Ébloui par l'éclat des lumières, qu'il n'eût pas soupçonné de l'extérieur, les volets étant baissés, et par la grande quantité des dîneurs; tant militaires que civils, il avisa, cependant, une table libre, où il s'assit et eut encore la présence d'esprit de demander à la bonne si, par hasard, elle n'avait pas une boîte de «singe». Le «singe» n'était, certes, pas inconnu à la bonne, mais lui rappela aussitôt son mari qui était prisonnier en Allemagne, lui, «et qui n'en mangeait pas, du singe!…» Mais, presque aussitôt, vint s'asseoir, en face de Florimond, une petite femme agréable, et la conversation s'engagea avec d'autant moins de difficulté que la dame était peu sauvage.

Immédiatement, elle parla à Florimond de son frère, à elle, qui était du 12e chasseurs et avait été amputé d'un bras, lui:

—Vous n'avez pas encore été blessé, vous?…

—Non. Une veine… Je touche du bois.

—Il n'y a pas longtemps que vous êtes au front, alors?

—Seize mois bientôt…

—Eh bien! alors, c'est que vos abris sont bons.

Et la conversation se refroidit. Il en était ébaubi tout d'abord, mais, vu les précédents, il comprit que, en général, on le trouvait bien intact pour être si bel homme. Sa Croix même n'y faisait rien: tant d'autres la possédaient. Fichtre! il n'avait pourtant pas manqué d'être exposé, depuis les combats de Lorraine. Mais il vivait; il possédait tous ses membres; il dînait avec appétit. Dieu savait si cet homme avait souffert et si, même dans le moment présent, il était un malheureux ayant perdu son pays, sa maison, tous les siens et complètement seul dans Paris!

Il se leva de table, avec sa fiche, renonçant à la petite femme, soeur d'amputé, qui, à la rigueur, se serait tout de même laissé faire par un homme entier; il paya sa note et se dirigea vers la gare du Nord.

«J'aime mieux «là-bas», se répétait-il, comme un halluciné: je n'y ai pas encore assez été, je vois bien.»

—Mais, votre permission va jusqu'au 15, lui fit observer l'employé; nous sommes le 11 aujourd'hui; vous êtes saoul!…

—J'ai toute ma tête, dit Florimond, mais je retourne me la faire casser… pour être mieux vu dans le monde.

Il ne rentra pas, d'ailleurs, à sa tranchée, comme il l'eût voulu, parce que ce n'était pas régulier, vu ses quatre jours de permission, Mais, là, du moins, il était connu et compris et nul ne songeait à s'offusquer qu'il fût encore sans égratignure.

MATERNITÉ

La mère Vavin, âgée de plus de soixante-dix ans, si ordonnée, si propre, si méticuleusement soigneuse de sa personne et de sa maison, n'en était-elle pas arrivée à tout laisser aller autour d'elle à vau-l'eau? Le pain traînait sur la table, après les repas; les nippes pendaient au dos des chaises ou sur le lit; les casseroles de cuivre ne flamboyaient plus; le feu, quelquefois, s'était éteint dans la cheminée, et, quoique le froid piquât assez fort, elle n'y prenait seulement pas garde.

Qu'arrivait-il donc à la pauvre mère Vavin? Ah! tant de gens ont été touchés par la guerre! On citait plus d'une personne devenue un peu toc-toc dans le village. Cependant la mère Vavin ne déraisonnait pas. C'était une tête solide et qui avait fourni ses preuves, et, bien qu'elle eût, comme beaucoup d'autres, son fils en première ligne, elle avait donné à plus d'une l'exemple d'un courage résigné, d'une foi sûre, d'un espoir sans défaillance. Pas sa pareille pour connaître les plus menus faits de la campagne, qu'il s'agisse d'un front ou bien d'un autre, du secteur d'Alsace, de celui de Champagne ou de celui d'Artois: son fils avait été un peu partout; par lui elle savait où le soldat est quasi noyé dans l'eau inépuisable, là où il s'enlise dans la boue, là où il a la rare surprise de trouver un terrain qui permette d'améliorer son sort. Son fils jugeait de tout; il avait de l'instruction. Dans la vie civile il remplissait les fonctions d'instituteur.

C'était sa fierté, son honneur, ce fils, ce Baptiste, qu'elle, ignorante, ancienne fille de ferme, avait élevé jusqu'à enseigner les autres.

Était-ce donc à parler de lui, de ses galons de caporal, puis de son court petit galon de sergent, qu'elle employait ses journées dérobées aux soins du ménage? Non. Elle avait d'abord passé une partie de ses journées chez la veuve Ploquin, sa voisine, qui savait écrire; et, par l'intermédiaire de la veuve Ploquin, elle s'entretenait avec son fils en lui posant des questions sur tout ce qui le concernait, lui, et en le tenant au courant des affaires du village.

C'était sa consolation, toute sa vie, désormais: converser de loin, par correspondance, avec son fils.

Seulement, à la longue, la veuve Ploquin s'était un peu fatiguée d'écrire. Alors la mère Vavin avait eu recours à un gamin de l'école primaire, à un élève même de Baptiste; mais le petit écrivait vraiment mal, avec difficulté et étourderie, sans comprendre rien de ce qu'on lui dictait et bouleversant les mots et les idées; en outre, il fallait lui donner à chaque fois deux sous. Et puis la mère sentait aussi, au fond d'elle-même, quelque chose qui restait inassouvi par les soins de la veuve Ploquin ou du petit élève. Elle fut un certain temps à s'en rendre compte et à le préciser. Un jour, elle abandonna tout, sa maison, la marmite et la bûche du foyer, les caquetages au pas de la porte. Elle se cacha.

On pénétrait chez elle; on voyait l'insouciance étalée, le désordre; mais on ne voyait pas la mère Vavin. On l'appelait; la mère Vavin ne répondait pas. Et tout à coup, on la voyait sortir, le teint enluminé, les yeux hors de la tête:

—Ah ça! mais où étiez-vous donc, la mère Vavin?

—Eh! pardi, j'étais là, répondait-elle.

Aussi, le bruit se répandit qu'elle avait reçu un coup de marteau.

Voici ce que faisait la mère Vavin.

Elle montait dans son grenier, avec un petit livre de classe élémentaire, un cahier de papier, une plume et de l'encre. Elle n'avait jamais ouvert, de son propre mouvement, un livre, ni touché une plume; et l'encre noire, sitôt répandue par la maladroite, lui faisait peur. Mais elle se souvenait d'avoir vu, maintes fois, son fils faire le maître d'école. Alors, aidée de la mémoire de Baptiste et des conseils qu'il avait tant de fois répétés devant elle aux enfants, aidée surtout de la force miraculeuse que peut produire un grand amour, la mère Vavin, de sa main de soixante-dix ans, traçait des bâtons, s'escrimait aux «pleins et déliés», s'acharnait à l'«écriture cursive», après avoir sué sang et eau à apprendre à lire, tant mal que bien.

Personne ne se fût avisé d'aller la troubler dans l'endroit où elle s'était réfugiée, et, en cet endroit, elle passa des jours entiers, des semaines, de longs mois. Pour elle, rien de ce qu'elle avait accompli durant sa vie n'approchait en difficulté de la tâche insensée qu'elle s'imposait là; mais aussi, en revanche, plus son effort était inimaginable et grand, plus puissant était le contentement intérieur qu'elle éprouvait. Sans doute il s'écoulerait un temps démesuré avant qu'elle ne pût correspondre avec Baptiste, mais le sergent ne se faisait pas faute de lui dire que, sur la durée de la guerre, il ne fallait pas se faire d'illusion; et, si lui, le brave garçon; consentait bien à endurer les douleurs de la vie de combattant, comment donc manquerait-elle de patience, elle, la vieille écolière, dans son tranquille grenier?

Et, en attendant, elle continuait à utiliser tous les gens savants du village, le soir venu, à la chandelle, pour faire parvenir là-bas, dans ce sinistre secteur de …, son amoureux bavardage de mère. «Attends un peu, pensait-elle, tout en dictant, quand je pourrai écrire de ma main, voilà une chose que je tournerai autrement!» ou bien il y avait de ces tendresses qu'elle se faisait une pudeur d'exprimer, sans savoir pourquoi, devant des personnes étrangères.

—Mais vous avez de l'encre plein les doigts, la mère Vavin, comme un clerc de notaire?…

—Oh! c'est que j'ai rangé tantôt des affaires à Baptiste!…

Un beau jour, enfin,—il y avait bien neuf ou dix mois qu'elle peinait,—elle crut pouvoir se hasarder à écrire une lettre à son fils.

Son vieux coeur battait. Le tremblement dans les «pleins et déliés» oh! il ne fallait pas s'arrêter à ce détail. L'important était qu'elle allait s'adresser sans intermédiaire à son «poilu». La première fois, elle n'y put parvenir, non qu'elle fût inhabile à tracer les caractères, mais parce que ses yeux se mouillaient, et elle ne sut que pleurer sur son papier.

Puis, elle se trouva en face d'un mystère. Par l'intermédiaire des personnes étrangères, elle avait jusqu'ici adopté une sorte de langage qui n'était pas celui de son coeur intime. Même en parlant, autrefois, de vive voix, à Baptiste, quand le cher enfant n'était pas à demi enterré comme aujourd'hui, elle lui parlait sans être agitée par la vague profonde qui la secouait à présent. De sorte que, bouleversée par les habitudes prises, d'une part, par l'accroissement de tendresse et le besoin nouveau de pitié, de l'autre, et aussi par un phénomène qu'elle ne s'expliquait pas, bien entendu, et qui rend si difficile l'expression de la pensée par l'écriture, la pauvre vieille se trouvait toute déchirée et impuissante. Il fallut triompher encore de cet obstacle; elle s'obstina; elle crut en triompher et s'imagina un moment enfin saisir sa joie. Elle avait écrit la lettre. Elle ne pouvait pas la relire, mais elle l'avait faite; et son effort surhumain la leurrait sur la réussite. Elle ne dit mot à personne et alla, quasi ivre, jeter la lettre à la boîte.

Son fils lui répondit plus rapidement qu'il n'avait coutume de le faire. Elle crut pouvoir le lire, car il s'agissait d'un billet très court; mais elle était trop émue, et elle confia le papier au premier gamin rencontré:

«Ma chère vieille maman,

«Je t'écris vite, car tu m'as rempli d'inquiétude. Est-ce toi qui m'adresses une drôle de lettre datée du 20 de ce mois? Je ne te reconnais pas. On dirait que c'est quelqu'un qui m'écrit pour me faire croire que tu es en bonne santé; mais, c'est bizarre, je n'ai pas confiance en ce galimatias et j'écris, en même temps qu'à toi, à M. le maire pour savoir sérieusement comment tu vas.

«Fais-moi répondre courrier par courrier, ma bonne chère maman. Ici, «on ne s'en fait pas», comme nous disons; mais ça pète bougrement fort au-dessus de nos têtes. N'augmente pas mon malaise en me causant du tourment à propos de toi…

«Entre parenthèses, à qui diantre t'es-tu confiée pour me confectionner pareil gribouillage? A coup sûr, pas à la veuve Ploquin, qui écrit très lisiblement! Et j'espère bien, fichtre! que ce n'est pas non plus à l'un de mes élèves!…»

MONSIEUR QUILIBET

Comme M. Quilibet ne pouvait vivre dans son galetas, de compositions naturellement incomprises, car elles étaient pleines d'originalité, ni payer la location de son Pleyel et ses abonnements chez Durand, il avait accepté, dès longtemps avant la guerre, de tenir le piano remplaçant l'orchestre dans une boîte assez misérable de Montmartre, nommée l'Escargot-Volant. Là, chaque soir, pendant près de quatre heures d'horloge, et deux ou trois matinées par semaine, sans compter les répétitions, M. Quilibet demeurait ahuri et comme stupide à l'idée que l'art qui élevait sa pensée et magnifiait tout son être pût servir, sans changer de nom, à faire passer de la scène au public, par l'intermédiaire de ses doigts agiles, les refrains les plus saugrenus et la plus piètre musiquette.

Mais, un soir, parut sur la scène de l'Escargot-Volant une petite femme qui portait le nom printanier de mademoiselle Pâques. Par une sorte d'enchantement soudain, mademoiselle Pâques dissipa la noire songerie du musicien dévoyé, et celui-ci fut confondu de vibrer à l'unisson avec tous ces gens, derrière lui, qui s'émerveillaient, en écoutant mademoiselle Pâques, pour des sottises au moins égales à celles que, depuis des mois, il mourait de honte de transcrire.

Oui, du fait que mademoiselle Pâques chantait, M. Quilibet oubliait l'humiliation qu'il contribuait à infliger à l'art musical, et il n'eût pas changé son tabouret à l'Escargot pour une place honorifique dans un théâtre subventionné. Il ne jugeait ni paroles ni musique: comme le mot le plus banal tombé de la bouche d'une femme adorée fait frissonner un amant, tout ce que versaient sur son front les lèvres de mademoiselle Pâques ravissait M. Quilibet; et, lorsque, chez lui, sur son Pleyel, il se livrait, soit à ses travaux personnels, soit à l'étude de ses maîtres favoris, il se surprenait, le grand morceau achevé, à tapoter les idiotes rengaines, devenues, pour un génie chaste et pauvre, le langage mélodieux, poétique et enivrant de l'amour même.

La guerre surprit M. Quilibet avant qu'il n'eût eu l'audace de faire part à mademoiselle Pâques du miracle accompli par elle. L'Escargot-Volant rabattit ses ailes et rentra dans sa coque; mademoiselle Pâques disparut comme le sourire sur la terre; le pianiste, sans ressource aucune, cessa même d'avoir le moyen de conserver chez lui son instrument; et il errait par les rues de la ville, jaloux des hommes plus ingambes et plus jeunes, qui gardaient, à quelques jours d'intervalle du moins, l'assurance de manger du «singe» tant qu'ils ne s'étaient pas fait rompre les os.

A quelque temps de là, au plus fort de sa détresse, le pianiste, prêtant son concours à une matinée en faveur des blessés, eut le bonheur inespéré d'entendre une nouvelle fois celle qui exerçait un pouvoir illimité sur son âme et ses sens. Elle lançait à présent des chants belliqueux, des refrains de soldats.

Il sortit exalté, et attribua à sa déesse l'aubaine d'avoir rencontré sous le péristyle un personnage en effet providentiel qui lui procura sur l'heure une place excellente.

Dans un bel hôtel de la rue de la Faisanderie, la comtesse de Nérymaume consentit à confier à M. Quilibet l'éducation musicale de ses trois filles, dont le professeur venait d'être mobilisé. C'était une femme un peu hautaine, puritaine aussi, résolue en tous ses actes, et au parler net et prompt: «Leçon tous les jours, dit-elle, dimanches et fêtes exceptés, à chacune de mes trois fillettes. Le repas de midi, à votre guise. Je donne un cachet de vingt francs Vous êtes honnête homme, monsieur Quilibet, cela va sans dire?…»

Vingt francs par jour, et un repas, pendant la guerre!… M. Quilibet se mit à l'oeuvre avec une ardeur juvénile. Ses élèves, âgées de dix, douze et quinze ans, étaient fort bien douées, et il portait désormais en lui tant d'allégresse qu'il sut leur plaire. Il allongeait les leçons, d'un commun accord avec elles, en leur jouant des morceaux brillants qui faisaient éclater les applaudissements. Il essayait, sans crier gare, l'effet de ses propres compositions. Et, souvent, durant les quelques minutes de béatitude qui suivent un exercice agréable ou passionnant, il laissait voleter son imagination vers des souvenirs chéris, sans songer à mal, assurément, en présence des trois jeunes filles; et ses doigts devenus quasi aériens—des doigts de rêve—éperlaient sur le clavier les notes légères, les notes folles!—mais les notes seulement—des refrains grivois ou guerriers de mademoiselle Pâques.

Nulle conscience chez lui de profaner une sonate de Mozart ou un nocturne de Chopin: une simple prolongation intime d'un état admiratif et voluptueux.

Ces demoiselles non plus n'étaient en rien choquées par de si étranges juxtapositions; et, reprenant à leur tour la sonate, le nocturne, ou même les récréations de la méthode Carpentier, toutes les trois avaient une inclination singulière à retenir et à répéter les motifs infiniment peu classiques ajoutés en queue de leçon par M. Quilibet. Et le professeur, avec autant d'innocence qu'il en avait mis à exprimer ces motifs, dodelinait de la tête et se délectait à les entendre de ses élèves.

* * * * *

Après de nombreux mois d'une existence ainsi paradisiaque, le frère aîné des trois jeunes filles, soldat glorieux, étant venu en permission, savourait la douceur de l'atmosphère familiale, la fumée d'un cigare et les progrès accomplis par ses soeurs sous l'influence de M. Quilibet. La cadette venait d'exécuter d'une façon magistrale une page de Mendelssohn. Ayant achevé, en présence de sa mère satisfaite, elle laissa, par une habitude, ses poignets négligents errer sur l'ivoire et l'ébène trop dociles et donna naissance à un rythme bien scandé qui fut frappé à la fois par les têtes de la maman,—également accoutumée à l'entendre,—du soldat, de ses trois soeurs et de M. Quilibet.

Le soldat, à demi somnolent, se mit à fredonner:

Vous avez quéq' chos' de bleu:
        Vos yeux;
Vous avez quéq' chos' de blanc:
        Vos dents;
Vous avez quéq' chos' de vert:
        Vot' blair…

—Qu'est-ce que tu chantes là, mon enfant? dit madame de Nérymaume; j'ai peur que M. Quilibet ne te trouve bien vulgaire…

—Oh!… madame, fit le professeur.

Là-dessus, la plus petite des trois soeurs, excitée, bouscula la cadette, la remplaça sur le tabouret et se mit à plaquer avec force les accords d'un mouvement devenu pour elle très familier: sol, la, si, do, do, si, si, la, etc.

Et le soldat, cette fois-ci, à haute voix, d'appliquer au rythme les paroles qu'il en jugeait inséparables, pour les avoir entendues, maintes fois, non sur le front, mais dans les beuglants:

Quand nos poilus s'en vont su' l' front,
Qu'est-c' qu'ils demand' comm' distraction?
    Une femme, une femme!
 Quand ils ont bouffé leur rata,
Qu'est-c' qu'ils demand' comm' second plat?
    Une femme, une femme!…

La comtesse de Nérymaume se leva, anguleuse, terrible, le visage blême, et on eût cru entendre se heurter toutes les fractions de son squelette, tel un spectre. Elle fit à M. Quilibet le signe autoritaire de la suivre dans l'antichambre, et elle lui remit son congé…

LE BOUILLON DE POULET

—L'autre guerre? Le siège? La Commune?… Oui, dit madame Vincent; mais c'est bien plus grand aujourd'hui, et il est certain que ça tournera mieux pour nous. Ainsi, c'était nous qui étions affamés: cette fois-ci c'est eux, à ce qu'il paraît. Vous parlez de cartes de viande et de pain!… Laissez-moi, cher monsieur, vous raconter une petite histoire.

Il y avait en face de chez nous, dans ce temps-là, à Auteuil, un brave homme de concierge, nommé Pimprenet. Il vivait, comme à peu près nous tous, dans la cave de la maison, car nous étions en plein sous le feu du Mont Valérien. Et toutes les fois que je me risquais dehors pour aller faire la queue chez le boulanger, je ne manquais pas d'aller souhaiter le bonjour à Pimprenet dans sa cave. Le pauvre homme s'y décomposait et s'y consumait de jour en jour, ne pouvant absolument pas concevoir un immeuble dépourvu de locataires, aucun cordon à tirer ni, hélas! aucune odeur de fricot pour seulement tromper l'estomac.

Eh bien! à vous dire vrai, monsieur, ce n'était pas tant Pimprenet qui m'attirait, que son coq…

Oui. Pimprenet avait conservé un coq! C'était le dernier vestige d'une basse-cour dont toutes les poules avaient servi depuis longtemps à faire le pot-au-feu. On appelait ce coq Canrobert. C'était un nom guerrier, un beau nom, qui convenait à l'oiseau des Gaules et rappelait à Pimprenet ses campagnes.

Ce Canrobert, au fond de la cave, et privé de nourriture, n'était plus que l'ombre d'un coq. Il avait perdu son plumage; sa crête était pâle et lui tombait de côté comme un béret; sa fière queue d'autrefois: le trognon d'un vieux plumeau fatigué par l'usage. Il grattait perpétuellement, infatigablement, la terre et semblait proférer des jurons pour n'y pas trouver quelque grainage oublié. Cet animal était piteux. Mais, néanmoins, il chantait!… Le coq est bien l'emblème qui convient aux Français, monsieur: jusque dans la pire des conditions, il chante; et, sur le moment de trépasser, on peut croire encore qu'il est de bonne humeur.

Canrobert avait tout perdu, sauf sa voix. Et cette voix, elle faisait du bien non seulement à son maître malheureux mais même à tout le voisinage. Un coq veuf? allez-vous m'objecter. Sans doute! et que voulez-vous? N'ayant pas de succès récents à célébrer, ce coq veuf chantait ses victoires passées. Il chantait aussi le lever, ou, plus exactement, la descente du jour par le soupirail. Et quand la détonation d'un obus nous faisait courber les épaules, le cocorico de Canrobert semblait nous crier, comme on dit aujourd'hui: «Ne vous en faites pas! Y a encore du bon!» Ah! monsieur, ce qu'on se contente de peu de chose dans la misère profonde!

Mais ce n'est pas tout ça que je veux vous dire; c'est que ce coq, si sympathique, et cependant si ruiné, excitait, oui, monsieur, excitait ma convoitise et aussi celle de nombreuses personnes du voisinage, en nous faisant penser à du bouillon de poulet!

Sa chair n'était rien; c'était entendu; mais il avait de l'os, et toute sa décrépitude ne l'empêchait pas d'être un poulet.

Combien n'avaient-ils pas déjà fait des offres à Pimprenet! Mais le concierge, en regardant avec amour son compagnon délabré, avait une façon si lamentable de soupirer: «Le pauvre cher ami!…» que les larmes vous en venaient aux yeux et que personne n'osait insister, malgré la grande tentation.

Nous étions, il faut vous dire, aux plus beaux jours de la Commune. Un matin que j'entrais chez l'excellent Pimprenet, je trouve le pauvre homme complètement effondré et qui m'annonce que, par surcroît de malheur, un mauvais plaisant l'a dénoncé comme Versaillais, sous le prétexte qu'il a failli se faire tuer à Sébastopol et à Magenta et qu'il a donné le nom de Canrobert à son coq. C'était révoltant: il n'y avait pas plus brave homme que ce Pimprenet; il n'était guère en état de comploter pour qui que ce fût.

—Il paraît, disait-il en sanglotant, que je fais chanter mon coq à ma volonté et que par là j'entretiens un système de signaux avec l'armée!…

—Écoutez, Pimprenet, lui dis-je, il faut vous sauver à tout prix de ce guet-apens: fermez la maison, qui est vide; quittez votre cave: je vous cacherai dans mon sous-sol.

—Quitter la maison, moi, concierge! s'écria Pimprenet, autant dire: être déserteur en face de l'ennemi!… Et puis, ajouta-t-il, il y a Canrobert.

—Canrobert, je m'en charge. Tenez, Pimprenet, voilà vingt francs, ce n'est pas peu par le temps qui court: cédez-moi votre coq…

Il hésitait. Il était déchiré. Ses pauvres yeux d'honnête homme tendre chaviraient. Cependant il gardait les vingt francs dans sa main. Il avait faim, le malheureux!…

Moi, je sautai sur Canrobert. Il donnait déjà aux doigts la sensation d'une volaille flambée. Je le fis disparaître, en le tenant par le cou, sous ma jupe.

—Il se trahira, criait Pimprenet larmoyant et tremblant; vous ne l'empêcherez pas de chanter…

—Que si! dis-je, étant dans la rue. Et, sous ma jupe, moi, qui n'ai seulement jamais consenti à ôter la vie à une mouche, je tordais le cou à un coq, à quel coq!… J'avais envie de son bouillon, monsieur!…

Eh bien, ma gourmandise n'a pas été satisfaite. Le bouillon de poulet n'avait pas commencé d'embaumer mon petit réduit que le voisinage accourait. Tout se sait, vous pense bien. Le coq de Pimprenet n'avait pas pu disparaître par enchantement. Et c'était madame Une Telle qui se mourait de la poitrine, et madame Une Telle dont l'estomac n'endurait plus le pain, et un misérable blessé qui criait justement après une tasse de bouillon, etc., etc. Des bouillons, il en a fourni, le pauvre Canrobert! Et quand il n'y en avait plus, il y en avait encore! J'allongeais avec de l'eau, pardi. Aux derniers servis, c'était de l'illusion, à la tasse, que je versais, monsieur, il n'en est pas resté pour moi.