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Le bonheur à cinq sous cover

Le bonheur à cinq sous

Chapter 7: «CHERCHEZ!»
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About This Book

A collection of short stories and sketches, some penned before the conflict and others shaped by its distant echoes, alternates scenes of Parisian domestic longing with rural provincial life and occasional front-line impressions. Several pieces portray a young urban couple who dream of a country house, confront financial strain, and respond to an unexpected literary opportunity that tests their ambitions. Other tales shift perspective to neighbors and everyday moments, blending quiet observation, irony, and humane detail. The whole presents compact vignettes that examine desire, social pretension, and the search for modest happiness amid upheaval.

LE P'TIOT

—C'est l'colo qui l'a dit lui-même, de sa bouche, devant témoins, mon vieux: t'es un brave! Et paraît même que t'es proposé pour la médaille…

—Moi? j'suis un brave? parce que j'ai été coupiller du fil de fer sous l'nez des Boches? La première fois c'est possible que ça m'ait gêné la digestion; mais, à présent, ça m'fait pus; ça m'fait pas pus que d'aller tailler un arbre fruitier dans mon clos…

—T'exagères, Brochut, t'aimerais mieux émonder tes poiriers dans ton clos.

—J'exagère pas pus que si je vous dis que j'suis pas un brave, mais un salaud…

—T'exagères encore, Brochut! Pourquoi que tu t'extermines quand tu viens d'couper le fil des Boches comme de la chicorée? L'colo sait c'qui' dit, pt'être?

—L'colo sait c'qui' dit, j'vas pas à l'encontre; mais, moi, j'sais c'que j'suis.

Cependant, vers trois heures du matin, comme on allait profiter de l'ouvrage accompli par Brochut, qui méritait l'éloge prononcé par le colonel, et l'attaque étant imminente, Brochut dit à ses compagnons, Janvier, Pilard et Sauvage:

—C'est pas le tout, mes pot', ça va barder avant que le soleil soit levé; eh bien! faut que j'vous l'explique, pourquoi que j'suis c'que j'vous ai dit. C'est à mes derniers six jours; ça remonte loin: neuf mois et trois semaines… Ça s'trouvait dans un village, à l'arrière, chez une bonne dame qui m'avait hébergé—moi, j'suis des pays envahis: pus de famille, pus de maison, pus rien…—Alors quand j'ai eu dormi quarante-huit heures, l'temps m'a paru long. L'cafard m'étranglait dans c'patelin où j'étais pourtant au chaud et au sec, à l'abri des marmites. Alors voilà: j'ai pris mon plaisir avec une fille…

—'tait-elle chouette, au moins, ta gonzesse?

—J'y ai point demandé ça. A'm'demandait rien, elle. Mais j'ai reconnu qu'elle était honnête…

Et Brochut, sous son hâle, rougit.

—V'là ce qui me taquine depuis ce temps-là, ajouta-t-il. J'aurais pas dû faire ce que j'ai fait à une fille honnête, sans le mariage. Mais, tout de même, attendez voir, j'y ai promis que si elle avait des ennuis par ma faute, j'étais homme à accorder réparation.

—Et elle a eu des ennuis?

—Tenez! dit Brochut en sortant ses papiers d'où faillit tomber le carton épais d'une photographie.

La pauvre fille s'était fait «tirer» candidement, grosse de huit mois au moins, et en pied. Cette image ne représentait qu'un ventre énorme surmonté d'une petite boule assez disgracieuse, qui était la tête. Brochut vit tout de suite que ses copains ne la trouvaient guère affriolante; il dit:

—Ce n'est pas tant elle, pardi! mais c'est le p'tiot. L'est de moi; j'le renierai point; j'épouserai.

—Tu vois bien qu't'es pas si vaurien!

—T'as été un peu vif, dit Janvier; t'as le sang jeune; et pis c'est la guerre, tiens!…

—Et pis quoi? dit Sauvage, c'est un p'tit Français qu't'as fait…

—Un p'tit Français sans père, soupira Brochut, sait-on c' que c'est? Et dire que dans dix minutes j'peux être zigouillé!

Et, en effet, le soldat Brochut reçut trois balles, dont une au ventre, en mettant le pied dans la tranchée boche que sa section dut nettoyer avant de pouvoir s'occuper de lui.

Les trois copains étaient debout, l'un d'eux égratigné à peine. Ils virent Brochut s'affaisser, sur un matelas de grands corps gris dont la face était plaquée dans la terre, et leur joie d'avoir pris la tranchée fut gâtée. Brochut, qui tournait de l'oeil, les sentant penchés au-dessus, de lui avec leurs voix amicales, eut encore la force de dire:

—C'est l'pauv' p'tiot!…

Son doigt tremblant désignait la poche où étaient ses papiers. Et avec une préoccupation paternelle, il quitta cette vallée de misère.

Il fallut subir et repousser la contre-attaque, s'organiser de nouveau; après quoi, Pilard, Sauvage et Janvier allèrent à la recherche du corps de Brochut.

Tous les trois, célibataires, avaient eu spontanément la même idée; et chacun d'eux confiait aux autres: «Moi, j'sais bien ce qui me reste à faire…»

A quoi chacun des autres répondait: «Qué que t'as à faire, toi, gros malin?»

Ils atteignirent l'officier qui avait déjà entre les mains les papiers enlevés à la poche des morts:

—C'est rapport à Brochut, mon lieutenant… une photo, avec adresse de la personne au dos, et pis tout…

—I' nous avait donné ses instructions avant l'attaque, dit Pilard.

—Moi, c'est pas tout ça, dit Janvier, j'commence par déclarer que j'suis prêt à épouser la personne!

—Moi, de même! dit Pilard.

—Moi, pareillement! dit Sauvage.

—Ah ça! mes enfants, vous êtes fous! dit l'officier: trois pour une.
Voyons donc celle qui a un pareil succès!

Et, tandis qu'il feuilletait les papiers de Brochut, l'épais carton lui tomba dans la main. Il vit ce ventre énorme, cette chétive tête; et un imperceptible sourire effleura sa lèvre; mais la pitié et aussi l'admiration du sentiment qu'il devinait chez ces trois hommes l'emportèrent:

—Il faut jouer à pile ou face, dit-il.

Sans rien trouver de comique à la proposition, les trois hommes, successivement, lancèrent une pièce de dix centimes. Le sort désigna Janvier. Le brave garçon se réjouit comme s'il avait gagné quelque chose. Le sous-lieutenant tenait toujours la pitoyable photographie à la main. Janvier dit en regardant celle qu'avait séduite Brochut:

—C'est pas tant pour elle, mon lieutenant; mais c'est rapport au pauv' p'tiot…

«CHERCHEZ!»

Une bribe de dialogue surprise grâce à un malicieux hasard, au téléphone, par Jeanne Sannois, la femme du peintre, entre Cécile Collet et une commune amie. Comme Jeanne Sannois demandait au bureau le numéro de Cécile Collet, elle reconnut immédiatement la voix de celle-ci qui évidemment ne s'adressait pas à elle: «Eh bien! vous y avez coupé, vous, hier, fine mouche! au dîner des Sannois? Ah! ma chère, quelle barbe! Ces gens-là ont le doigté pour réunir à table tout ce qu'il y a de plus crevant… Mais non, ma petite, rien: pas un nom, pas un uniforme… Elle?… une cruche, voyons! Quant à lui, avec ses côtelettes à la tzigane, sur sa face de veau, j'avais envie de lui crier: «Mon vieux, les boucheries sont fermées désormais l'après-midi…» Ah! si je ne tenais pas à ce qu'il achève mon portrait! et à ce qu'il ne m'enlaidisse pas!…»

Non, en vérité, Jeanne Sannois n'en avait pas entendu davantage; et c'était là, somme toute, un fragment de conversation de genre très commun. Rapportant la chose à son mari, elle en était toutefois un peu blême.

Sannois ne conservait aucune illusion sur les relations mondaines; il ne les jugeait pas avec sévérité, sous le prétexte qu'elles ne valaient pas tant d'honneur; et il professait pour elles une aménité inaltérable. «On ne peut en vouloir aux femmes de ce qu'elles disent, affirmait-il, car elles n'y ont pas pensé seulement une seconde avant d'avoir parlé, et elles ne s'en souviennent, la seconde d'après, que si ce qu'elles ont improvisé a eu beaucoup de succès. D'une façon générale, elles ne parlent pas non plus par méchanceté—la vraie méchanceté est aussi rare que la beauté ou que le génie—elles parlent dans l'intention de produire un effet piquant, amusant, et agréable; si c'est aux dépens des absents, songez par contre qu'elles tendent à l'unique but de charmer la personne qui les écoute. A la rigueur, oui, oui, on trouverait de la générosité dans leurs pires excès de langage…»

Quoi qu'il en fût, le peintre Sannois demeurait un peu gêné de la manière dont Cécile Collet s'y était prise pour charmer par téléphone sa correspondante, et il lui déplut pendant quelques semaines de la voir, là, poser devant lui avec sa figure ornée, aimable et satisfaite. Vingt prétextes furent invoqués pour retarder les séances. Cécile commençait à s'inquiéter; elle interrogeait discrètement les amis des Sannois. Les Sannois? mais on les voyait partout! Sannois? mais il faisait poser la vieille mère de sa cuisinière ou son chauffeur inoccupé. Quelles fantaisies! Enfin, sur ses instances, Cécile obtint un rendez-vous et arriva à l'atelier le teint mieux fait que jamais.

—Ah çà, mon petit Sannois, vous êtes fâché avec moi?

—En verriez-vous la raison par hasard?

—Dieu de Dieu, non! mais pourquoi ce lâchage? pourquoi ces absences de Jeanne quand je lui téléphone? pourquoi ce portrait abandonné depuis six semaines—le temps de vieillir, pour une femme?—Franchement, vous ne pouviez pas venir chez moi ce dernier lundi, ni l'autre? Voyons, qu'est-ce qu'il vous a pris?

—Une fringale de braves gens. Regardez: j'ai peint Barnabé et la mère
Corneau.

—Dites-moi, Sannois: j'ai mal agi envers vous?

—En quoi, Cécile? je vous le demande.

—Oh! Oh! vous avez une dent contre moi!

—Vous y tenez? Je ne yeux pas vous contrarier… Après tout, c'est un petit jeu. Ma chère Cécile, je suppose, ou plutôt, il vous plaît que je suppose que vous m'avez offensé. Quelle mauvaise blague m'avez-vous pu faire? Cherchez!

—Oh! parbleu, je sais comment je vous aurai tarabusté: c'est en disant à quelqu'un—qui vous l'aura répété dans les vingt-quatre heures—que vous aviez une maîtresse trop jeune…

—Ce n'est pas cela. Le propos est bien, d'ailleurs. Je ne dis pas qu'il soit fondé; mais il est bien.

—Sapristoche! dit Cécile dépitée. Ce n'est pas cela?

Le peintre, installé à son chevalet, brossant déjà à force, disait:

—La tête inclinée légèrement, je vous prie; l'expression calme, un tantinet ingénue…

—Écoutez, Sannois, je ne vois qu'une chose qui ait pu vous froisser: vous aurez appris que c'est moi qui vous ai empêché de faire le portrait de Mrs Evans?

—Un modeste rapt de cinq mille dollars!… Allons, la bouche, s'il vous plaît! La bouche avec toute sa bonne grâce naturelle…

—C'est une folie, je le confesse: je lui ai fait dire par quelqu'un qui porte, que vous n'aviez pas pour deux liards de talent! Oui, oui, c'est rosse; mais j'étais jalouse; je voulais avoir mon portrait par vous, moi et pas elle. Ça peut vous flatter aussi…

—Je crois tenir la bouche, dit Sannois avec flegme; je vous la montrerai tout à l'heure… Il faut profiter d'un jour pareil. Votre visage s'éclaire d'une façon inespérée… L'affaire du portrait de Mrs Evans? Non; ce n'est pas cela.

—Sannois, vous êtes d'une cruauté! Je ne veux pas être fâchée avec vous; je ne le veux à aucun prix! Je ferai des bassesses pour vous donner la certitude que je ne suis qu'une pécheresse bien ordinaire…

—Sapristi! s'écria le peintre, et ma bouche qui f… le camp! Et cet oeil, donc!… Du calme! je vous en supplie, chère amie; un certain bonheur répandu sur l'ensemble des traits! cette sorte de mansuétude impartiale et quasi céleste, vous savez, qui est propre aux Bienheureux et à la femme qui reçoit… Vous ne voulez, pas, je suppose, que je fasse de vous une lady Macbeth?

—Sannois, mon petit Sannois, je vous jure que j'ai vidé le fond de mon sac! Même en fouillant bien, non! après celles que je vous ai dites, je n'ai pas commis d'autre imprudence que de chuchoter un soir à l'oreille de cette vieille pipelette de prince d'Ulloa que… que… Oh! mon Dieu! que j'ai de la peine à avouer cette babiole… Que… eh bien, oui, là! que vous ne saviez pas manger à table… Le prince répète tout, et je parie que cet enfantillage vous aura touché plus qu'un manquement à l'amitié?

—Ça y est! dit Sannois.

—Ah! j'étais sûre que c'était cela. Nous faisons la paix, hein? Ouf! que ça me soulage d'avoir mis devant vous ma conscience à nu.

—Non, non, dit Sannois; je dis: «Ça y est!» je veux dire que je tiens à présent tous les éléments de votre visage. Je vais faire de vous un de ces portraits! Saperlipopette! que je suis content. Levez-vous, s'il vous plaît, chère Cécile, et venez voir.

Cécile Collet se leva et contempla la toile:

—Mais, c'est un oeil de vipère que vous m'avez fait là!

—Vous trouvez?… Voyez-vous, ce qui manquait à cette figure, c'était la vie. La vie, quand on la trouve, elle est tellement surprenante qu'elle fait un peu peur, comme un serpent au bord de l'eau dormante… Ma foi, chère amie,—ajouta-t-il, d'un ton distrait et comme très éloigné de son souci principal,—je ne savais pas le premier mot de toutes les petites histoires que vous m'avez racontées; et, si on a pu ici vous bouder quelque peu, ce n'était que pour une vétille: je ne vous la dirai même pas; vous l'avez oubliée vous-même, car elle est annulée, inexistante, à côté des faits si intéressants, si caractéristiques que vous venez de me révéler.

LE RAYON DE SOLEIL

Le premier coup qui frappa la famille fut la mort de Jacques, tué, dès le début de la guerre; il avait vingt et un ans, et sa soeur, Louise, l'aimait d'un de ces amours fraternels qui étonnent par leur intensité. Après, ç'avait été le tour de la mère, inconsolable, et qui s'était effondrée en quelques semaines. Louise restait avec son père, désolé, petit propriétaire ayant consacré toutes ses économies à se rendre acquéreur de la modeste maison qu'il habitait et dont il ne touchait plus de loyers. Deux fillettes étaient là encore, à qui Louise allait désormais servir de mère.

Un soir, le père, qui s'assombrissait de jour en jour, en venant de se mettre à table, s'affaissa devant son potage. Le médecin, appelé en toute hâte, demanda à Louise: «Est-ce que c'est sa première attaque?»

Et Louise, surveillant et soignant le malheureux homme alité, songeait à la noire destinée.

S'il venait à mourir, que deviendraient ses deux jeunes soeurs et elle-même? Or le malade était condamné. Verrait-il seulement la fin d'une guerre si longue? La seule chose qui ranimait un peu, par l'admiration qu'elle inspirait, était la lutte épique de Verdun; mais en même temps elle étreignait le coeur à cause de ces grandes hécatombes d'hommes, et de tous ceux, en particulier, qu'on connaissait, et qui étaient là.

La maison, en banlieue, avait un jardinet qu'environnaient des arbres voisins, très feuillus cette année et sur lesquels la pluie continue égrenait de branche en branche ses gouttelettes pesantes. On entendait le bruit d'un moteur aérien invisible, et, à une certaine distance, des choeurs de voix enfantines qui répétaient des hymnes pour la Fête-Dieu prochaine. L'heure avait une mélancolie atroce et pénétrante. Le pire était la nostalgie des temps heureux que ce calme, cette pluie d'été et ces chants d'enfants évoquaient… «Il y a deux ans, à pareille date, que la pluie sur les feuillages était reposante et douce!… et quand ces petits, dans le jardin des Frères entonnaient le Magnificat!…» Les deux coudes à l'appui de la fenêtre, son mouchoir sur les yeux, Louise les sentait tout humides.

Ce fut à ce moment qu'on annonça à Louise la visite d'une amie,
Marie-Rose, qu'elle savait infirmière à un hôpital d'Auteuil.

—Écoute, dit Marie-Rose, je viens te demander un petit service qui, bien entendu, ne te coûtera rien. Je viens te demander d'être la marraine d'un pauvre poilu qui m'est signalé et recommandé d'une façon tout exceptionnelle. J'en ai tant! Je ne sais plus où les placer. Il faut que tu te dévoues. Je t'ai choisi celui-ci qui a une certaine instruction, des sentiments, m'a-t-on dit; il a été blessé déjà trois fois et il fait pour le moment de la neurasthénie à l'ambulance de N… C'est un traitement moral qu'il leur faut, à ces malheureux, et je t'ai connu une imagination si heureuse!… Prends mon poilu; abandonne-toi à toute ta verve.

Louise regarda autour d'elle comme au dedans d'elle-même; elle jeta un coup d'oeil sur la porte qui la séparait de son père mourant, sur les photographies de Jacques et de sa mère morts si cruellement, sur les petites qui jouaient dans le jardinet maussade, sur les feuillages superposés où la pluie, à intervalles réguliers, pleurait une larme lourde…

—Ma verve! dit-elle, je n'en ai guère pour le moment…

—Oui, je sais, dit Marie-Rose. Mais, par le temps qui court, que veux-tu? Chacun fait un peu au-dessus de ses forces…

—Donne-moi son adresse, dit Louise.

Et Louise écrivit au soldat qui avait besoin d'être remonté.

Elle écrivit sa lettre, à la nuit, sous la lampe, lorsqu'elle eut couché ses jeunes soeurs. Elle dut s'interrompre pour changer de la tête aux pieds le malade qui, à demi paralysé, devait être traité comme un enfant. Le pauvre homme remerciait sa fille de l'oeil droit et de la moitié de la bouche, d'où sortaient des sons inarticulés, inintelligibles. Et la jeune fille eût moins souffert s'il eût été complètement inerte et muet. Elle lui ingurgitait sa potion; elle allait se laver les mains; et elle reprenait, à grands efforts, sa lettre.

Par la fenêtre ouverte sur la nuit de juin, les noctuelles entraient et tourbillonnaient sous l'abat-jour. Louise entendait les arbres s'égoutter encore à intervalles plus espacés; au loin, les longs sifflets des trains, évocation de départs, de voyages mystérieux, musique plaintive des nuits de Paris… Derrière le bouquet d'arbres, une main inconnue jouait amoureusement une valse de Chopin… Souvenirs des beaux jours! Il y avait de quoi suffoquer. Louise dut reposer plusieurs fois sa plume.

* * * * *

Mais le soldat neurasthénique reçut la lettre de sa nouvelle marraine, et il lui répondit aussitôt:

«Mademoiselle ou madame,—je ne sais pas au juste, car votre main a couru bien vite en écrivant votre adresse,—j'ai reçu de vous la plus jolie lettre qui me soit parvenue de ma vie, qui n'est pas bien longue, car il faut vous dire que j'ai vingt-deux ans—C'est «mademoiselle» que je dois lire, j'en suis sûr, car il faut être bien jeune pour avoir l'esprit aussi enchanté et aussi étranger aux petits ennuis qu'apporte forcément la vie de famille… Ah! comme vous m'avez fait du bien! Ç'a été comme une main fraîche posée sur un front qui brûle… un bon bain, si on pouvait en prendre quand on descend des tranchées… Je ne suis pas heureux, moi, mademoiselle; j'ai beaucoup souffert, allez! et il me passe par la tête bien des papillons noirs… Eh! bien, depuis que j'ai sous mon traversin votre lettre, toutes mes misères sont comme une blessure cicatrisée par la lumière; je crois même, Dieu me pardonne, que le bonheur est possible; oui, malgré toutes les horreurs que j'ai vues, j'y crois! Je sais qu'il existe quelque part un endroit, et je sais où,—puisque je sais où vous habitez,—qui a été épargné, que le sort respecte, dont le malheur se tient écarté, et où fleurit l'âme la plus blanche, la plus gaie et la plus réjouissante qui soit sur la pauvre terre. Ah! mademoiselle, il faut que vous ne soyez pas de ce monde pour avoir tant de bonne humeur! Vous m'avez fait sourire, ma chère marraine, moi à qui ça n'était pas arrivé depuis longtemps. La soeur qui me soigne en a été toute ébaubie; je lui ai montré votre lettre, et elle a fait comme moi; elle a dit: «Dieu permet qu'il y ait quelques petits coins de paradis sur terre.» Nous n'en sommes pas jaloux, mademoiselle, car cela nous laisse l'espérance de passer peut-être un jour par ces oasis… Je vous dirai que ma santé va beaucoup mieux depuis que vous avez dardé sur moi un rayon de soleil…, etc.»

LE COUP D'ADRIENNE

La fantaisie prit tout à coup à Martine, le 14 juillet, au matin, d'entraîner sa mère voir défiler les troupes, du balcon de l'oncle Olivier, parti depuis deux jours pour la campagne. Ce balcon donnait sur le boulevard des Italiens, avec un retrait sur la rue Louis-le-Grand: point de meilleure place. Il était déjà neuf heures du matin: le temps de se démener un peu, de téléphoner à deux ou trois familles amies qui acceptent avec empressement, et tout le groupe se met en route. On sait que la fidèle Adrienne est restée pour garder l'appartement, boulevard des Italiens; on n'aura qu'à sonner et à s'installer comme chez soi.

On sonna, en effet, boulevard des Italiens, et la fidèle Adrienne vint ouvrir, un peu surprise en vérité de voir mademoiselle Martine, sa mère et des figures de connaissance.

—Ces dames n'avaient pas averti qu'elles viendraient pour le défilé…

—Ça ne fait rien, ma bonne Adrienne! s'il y a un peu de poussière et des housses, voilà qui nous est bien égal; nous ne venons que pour le balcon et ne verrons que les braves poilus…

Adrienne, verdâtre et troublée, tient visiblement à faire l'aimable:

—Mademoiselle va-t-elle se décider à choisir parmi eux un gentil mari?… Puisque mademoiselle n'a jamais voulu se laisser faire par un compatriote, ça n'est pas défendu d'épouser un allié, un Russe, par exemple; ah! on dit qu'ils sont joliment beaux hommes!…

La maman et les amis hochèrent la tête. C'était le sujet délicat dans la famille. Martine, à vingt-cinq ans sonnés, quoique jolie et courtisée tant et plus, et demandée vingt fois en mariage, n'avait jamais trouvé un homme à son goût. C'était désespérant.

—J'épouserai un amputé des deux jambes, dit Martine; comme cela je serai sûre qu'il ne courra pas!…

Et, ayant traversé plusieurs pièces, aux volets clos, on gagnait le balcon.

Ici, effarante surprise: le balcon était occupé. Occupé à peu près entièrement, et la meilleure partie, celle qui donnait sur le boulevard, par une foule compacte!

—Ça, dit-on, c'est un coup d'Adrienne…

On cherche Adrienne pour s'informer quels sont ces gens. Adrienne a disparu. Martine, qui n'a pas froid aux yeux, demande au premiers venus:

—Vous êtes invités par mon oncle, sans doute?…

Embarras des étrangers; balbutiements; quelques-uns disent enfin:

—Mais non, c'est Adrienne qui…

Martine se retourne vers sa mère:

—Crois-tu qu'Adrienne a loué le balcon! Non, ça, par exemple, c'est un peu fort! Ah! ça, c'est un toupet! Où est cette file, que je l'amène ici faire une trouée pour nous dans un pareil public?

Déjà on entend les tambours, la grosse caisse, les clairons, les fifres, les cornemuses écossaises. Point d'Adrienne.

Alors, à la tête de ses amis et de sa mère, Martine, résolument, s'adresse aux occupants:

—Place à la famille, s'il vous plaît!

Des gens confus ne savent où se mettre. Une ou deux personnes même, subrepticement, s'enfuient. Les autres, comprenant ce qui est arrivé, s'effacent et livrent le côté boulevard à la famille.

Martine, furieuse, plus jolie que jamais avec ses joues animées par la colère, fait juger à ses amis et à sa mère le cas de la femme de chambre. On avertira l'oncle Olivier; il est inadmissible qu'on laisse envahir un appartement par des gens qu'on ne connaît pas.

—Je suis sûre que chaque place, ici, a été payée au moins cent sous!…

La colère contre Adrienne augmente de ce qu'on ne parvient pas à trouver la femme de chambre dans l'appartement pour lui exprimer l'indignation qu'on ressent et de ce qu'on n'ose pas exprimer cette indignation aux personnes—peut-être non coupables—qui ont payé cinq francs leur place sur le balcon. Payer sa place sur le balcon de l'oncle Olivier! d'un homme qui ne permettrait, pour tout l'or du monde, de franchir son seuil à quelqu'un qui ne serait un ami! S'il savait cela, il en ferait une maladie!… Non, c'est un comble! c'est inouï! Martine dit même: «Pour un culot, c'est un culot!» La vue en est troublée pour regarder le magnifique cortège des héros qui passent; et quelques-unes des personnes étrangères, confuses, en ont elles-mêmes leur plaisir gâté.

Parmi elles, un grand monsieur, ni jeune ni vieux, ni beau ni laid, le bras gauche en écharpe, les rubans des décorations militaires à la boutonnière, se détache du groupe et vient présenter ses excuses à la jeune fille qu'il a vue si fort irritée. Il habite à côté, mais par derrière; il a entendu dire par sa concierge que le balcon était libre,—il ne dit pas «à louer» pour ne pas trop compromettre Adrienne,—il s'est présenté ce matin dès huit heures; on lui a ouvert, et, depuis lors, il est là. Il affirme toute sa désolation de paraître indiscret. Il est si poli, si distingué d'ailleurs, que Martine, à son tour, se reproche d'avoir manifesté, avec une telle désinvolture, son courroux.

Et l'on cause; et côte à côte avec le grand monsieur, Martine regarde le cortège. Le grand monsieur n'est pas inutile, car il sait tout: il sait le nom, la qualité du chef anglais qui précède, solitaire et sans armes, son bataillon, et il explique les raisons de cet usage qui paraît étrange; il sait nombre de particularités sur les imposantes troupes russes; il sait le nom des hymnes que jouent les musiques; il reconnaît à la lorgnette un tel et un tel parmi les Français bleus; il a été blessé au commencement de Verdun, auprès de tel officier que voici; il a ses idées sur la guerre, qui ressemblent à celles que l'on entend un peu partout, mais qui font à Martine l'effet de provenir d'une source exceptionnelle, captée pour elle exclusivement.

Aussitôt après le défilé, Martine présente son nouvel ami à sa mère.

—Maman, un monsieur sans qui je n'aurais vraiment rien vu… Venir se poster à un balcon pour voir des troupes, c'est stupide si on ne sait seulement pas discerner un Belge d'un Anglais… Il faut être renseigné…

—Madame, dit le grand monsieur, permettez-moi, pour effacer le souvenir d'une singulière façon de faire connaissance, d'aller vous offrir mes hommages… et de renouer une conversation qui m'a été tout particulièrement précieuse…

—Mais, monsieur, je serai charmée… Ma fille aussi, je n'en doute pas…

—Oh! certainement, dit Martine.

Le plus inattendu fut que, voyant et entendant cela, la population du balcon, ou les invités d'Adrienne, firent mine de venir saluer Martine, sa mère et le grand monsieur qui était si bien avec elles. Mais ces dames se défilèrent aussitôt par un couloir dérobé, et, là, tombèrent sur Adrienne, qui s'y était dissimulée et blottie, et n'en menait pas large.

La maman, qui ne sortait pas volontiers de son calme et qui n'aimait pas les observations ouvrait cependant la bouche pour administrer à Adrienne une semonce méritée par le coup qu'elle avait fait:

—Laisse-la donc! dit Martine: on s'en donne, du mal, et on en fait, des frais, à la maison, pour organiser des petites réunions qui n'aboutissent jamais! Voilà cette fille qui se fait une centaine de francs, ce matin, en ramassant au hasard cette cohue, et…

—Et… elle te procurera, un mari?…

—Qui sait? dit Martine.

UN MIRACLE

—Il y a vingt francs à votre compte, Dupont: les voulez-vous?

—Ça n'est pas de refus, dit Dupont, en tendant la main vers le billet.

Ce Dupont était, parmi les mutilés, des plus adroits. Il n'avait plus qu'un bras, et le gauche! Et avec ce bras gauche, il bricolait, il clouait des boîtes, il peinturlurait des figurines de poupées, il sculptait des petites bottines cambrées, à la mode, et il ajustait à ces corps de bois blanc des chiffons de robes troussées comme par une couturière. On eût affirmé qu'il n'avait fait que cela de sa vie.

—Non, disait-il; mais ce qui a rapport aux dames, ça me connaît.

Avec cela, une jambe pliée à angle droit qui l'obligeait à user de béquilles. Il avait la médaille militaire, la Croix de guerre, vingt mois de présence au front; il avait été aussi débrouillard à accommoder les Boches qu'il l'était à confectionner des jouets au Foyer.

En rentrant au petit hôpital auxiliaire où il couchait et prenait ses repas, il tira le billet de vingt francs pour l'agiter au nez de la Soeur qu'il taquinait parce qu'elle prétendait que les hommes faisaient mauvais usage de leur argent.

—N'allez pas me rentrer ivre, demain soir, au moins! Vous feriez bien mieux de déposer vos vingt francs à la Caisse…

—Je les ai gagnés que d'une main, c'est la vérité; mais toutes ces dames elles ont dit comme ça que j'avais travaillé comme un ange.

—Ah! un ange! parlons-en, dit la Soeur qui se méfiait de Dupont parce qu'il avait le diable au corps et parce qu'il manquait de dévotion.

Le soir même, Dupont dégringola en catimini, béquillant avec précaution dans l'escalier. Il conversa mystérieusement avec la concierge, puis sortit. C'était la fin d'une journée de mai, un peu orageuse. Une heure après, il était rentré et couché: ni vu ni connu.

Cependant le billet de vingt francs inquiétait la Soeur. Elle s'était promis de le faire déposer par Dupont qui, momentanément, n'avait aucun besoin d'argent et serait trop content de se trouver un petit pécule, une fois sa réforme liquidée. Elle vint lui tenir un discours en ce sens, le matin, dès avant l'heure des pansements. Et, comme il était récalcitrant, elle éleva un peu le ton:

—Vous avez été un excellent soldat, mon garçon, et vous êtes adroit de votre main, c'est entendu; mais vous n'avez aucun ordre. Ce billet de vingt francs, où est-il?

—Il est bien caché, dit Dupont, satisfait de faire enrager un peu la
Soeur.

Elle fouilla la poche de la vareuse où il avait enfoui le billet la veille au soir.

—Cherchez bien, ma soeur. Ah! vous ne brûlez pas!…

La Soeur commençait à s'impatienter:

—Je vais vous faire ordonner par le médecin-chef de me confier ce billet!

—Je l'ai gagné de ma malheureuse main, dit Dupont; l'emploi que j'en fais, ça regarde personne: p't'être que j'ai payé quatre cierges à cinq francs à Notre-Dame-des-Victoires!…

—Impie! je vous défends de plaisanter.

En son genre, la Soeur était aussi habile que Dupont. Elle mena rapidement son enquête. Elle eut un colloque avec la concierge qui, très embarrassée, lui dit:

—Des fois, est-ce qu'on sait?… un homme passe devant la loge, on ne le voit pas; on ne sait pas qui c'est; y en a trop!…

—Et s'il passe des hommes devant la loge, où vont-ils? Où peuvent-ils aller dans la soirée, quand tout est fermé?

—Oh!… tout est fermé!… Que ça en a l'air!… Faut s'méfier des yeux clos, comme on dit…

La Soeur s'alarma tout à coup; elle devint pourpre:

—Y aurait-il un mauvais lieu dans le voisinage, par hasard?

—Oh! ma soeur, nous n'avons pas de ça, Dieu merci!… Mais vous savez, dans une rue comme dans une autre, y a toujours des personnes!…

—Allons! allons! dit la Soeur, désignez-moi «les personnes», «la personne». J'ai charge d'âmes, moi, vous comprenez…

—Mon Dieu, ma soeur, tout le monde connaît mademoiselle Irma, par exemple, au 19…

—Ah! «mademoiselle Irma»! Ah! «mademoiselle Irma, au 19»! Eh bien! elle va avoir de mes nouvelles, mademoiselle Irma!

Et voilà la Soeur partie pour le 19. Jamais de sa vie elle n'avait éprouvé une telle indignation. Rien au monde ne l'eût arrêtée dans sa course. Elle demanda mademoiselle Irma à la concierge du 19.

—Mademoiselle Irma! s'écrie la concierge du 19. C'est vous, ma bonne Soeur, qui demandez à voir mademoiselle Irma!… Si vous y tenez absolument, eh! bien… Son nom est écrit sur sa porte…

Et la concierge reste écroulée, son balai à la main, pendant que la Soeur grimpe quatre à quatre.

Au deuxième, c'est une espèce de gamine blonde, un fruit acide et vert, une petite nommée Georgette, qui vient lui ouvrir et manque de pouffer en voyant une religieuse. Mademoiselle Irma, elle, auprès de qui l'on introduit la religieuse, est bien plus grave. On la sent craintive. La Soeur, visiblement, lui en impose.

La Soeur, furieuse, n'y va pas par quatre chemins:

—C'est vous dit-elle, qui avez reçu, hier soir, un malheureux estropié de notre hôpital, un soldat médaillé, décoré, qui s'est conduit en héros: vous n'avez pas honte!

—Tiens! dit Georgette, faudrait-il être flatté de recevoir des sales types et non pas d'autres?

—Tais-toi! dit mademoiselle Irma. La Soeur me parle. Je me souviens que j'ai été au catéchisme, moi…

—On ne s'en douterait pas au métier que vous faites! dit la Soeur.
Malheureuse! Vous ne devriez pas songer que Dieu vous voit?

—Elle n'est pas désagréable à voir, dit Georgette.

—Ferme ça, que je te répète, petite vermine: c'est moi, pas toi, qui suis en nom ici.

Et mademoiselle Irma met Georgette à la porte, en lui soufflant tout bas: «J'ai trop peur que ça me porte la guigne d'être mal avec une Soeur!»

—Et vous lui avez pris vingt francs! dit la Soeur. Vingt francs: son petit bénéfice de trois semaines de travail, au pauvre garçon!…

—Pardi, ma soeur, je ne lui ai seulement rien demandé: c'est lui qui a été gentil, généreux comme pas un civil, vous pouvez m'en croire; il a glissé son billet, plié en quatre, sous un pied de la pendule… Tenez, le voilà.

Là, Soeur n'hésita pas un instant; elle pinça entre ses doigts le précieux billet et rentra triomphante à l'hôpital.

—Dupont, dit-elle, vos vingt francs sont déposés.

—Ça, c'est raide! fit le mutilé.

—Vous pourrez les demander à la Caisse, par fractions, si vous en aviez besoin, supposons, pour un emploi sérieux…

Dupont dit à ses camarades:

—Un miracle, dans ma vie, mes copains, j'en ai vu un!

Et il raconta l'emploi de ses vingt francs, la veille, et ce que la Soeur venait de lui apprendre.

CE MONSIEUR OU L'EXCÈS DE ZÈLE

On était très uni dans la famille, et la grand'mère étant condamnée à faire une cure d'eaux dans une toute petite station au pied des Alpes, personne n'avait hésité un instant à l'accompagner.

—Bah! avait dit Edith, on trouve un tennis partout!

M. Leloitre, le père, s'installerait, lui, à Chamonix, pour éprouver ses poumons en quelques ascensions. Madame Leloitre, peu exigeante, suivrait sa vieille mère à l'établissement. Quant au petit frère André, pendant qu'Edith ferait ses prouesses au tennis, il ramasserait les balles.

Ces dispositions prises, la cure d'eaux commença: bains et douches alternés, séances à la buvette, échange d'impressions sur l'efficacité du traitement, papotages avec les nouvelles connaissances, tant à l'hôtel qu'à la musique du parc.

Ces dames s'adonnent à de petits travaux d'aiguille ou de crochet, quelques-unes à la lecture, tout en causant et en scandant de la tête le rythme de morceaux d'opéras très connus.

—Et votre charmante jeune fille ne vous accompagne pas aujourd'hui, mesdames?

—Edith est au tennis ainsi que son petit frère. Oh! on ne manque pas l'occasion d'une partie!

—D'autant moins que l'un de ses partenaires est, si je ne me trompe, un fort joueur…

—C'est un champion, madame, paraît-il. Il condescend à se mesurer avec
Edith qui n'est qu'une raquette très ordinaire; et elle en profite.
Outre l'exercice physique qui lui est bon, elle apprend…

—Oh! elle n'en a guère besoin, car il faut que ce monsieur apprécie son jeu pour renoncer à ses excursions en montagne: c'est aussi un alpiniste fameux…

—Vous le connaissez, madame?

—Personnellement, certes non! Mais qui n'a entendu parler de lui! Plût à Dieu qu'il n'eût accompli que des excursions et remporté des victoires que dans les matches!…

—Ah! ah! mais… Et où en a-t-il remporté d'autres?

—Mon Dieu!… ici même et en maint endroit… Remarquez, madame, que je ne dis point cela pour nuire à ce jeune homme… Je n'ai rien vu, je n'ai été témoin de rien: il passe pour un don Juan. Un point, c'est tout.

Là-dessus la maman sursaute et, sous un prétexte quelconque, vole vers le terrain du tennis. La partie bat son plein. Les partenaires ont une activité sereine et sérieuse; on n'entend, dans un camp comme dans l'autre, que les termes consacrés, indispensables.

Cependant la grand'mère a gagné une agitation nerveuse que ne combattra pas la douche d'aujourd'hui. Et, dès le soir même, elle se met à chapitrer Edith:

—Il faut te surveiller, ma chère enfant! On remarque que tu joues beaucoup avec ce Monsieur. Le connais-tu? Sais-tu qui il est? Il paraît qu'il a fait le désespoir de plusieurs familles, c'est un garçon sans principes, un coureur…

—Mais, grand'mère, nous jouons: que veux-tu que je sache d'autre? Avec ça, nous sommes lui et moi les deux plus forts, nous ne sommes jamais ensemble; nous n'avons pas échangé trois paroles…

—Il faut prendre garde. Ces personnages-là ont une façon de s'insinuer qu'une jeune fille comme toi ne peut soupçonner… Un don Juan! affirme-t-on. Un don Juan: une figure en boule d'escalier et qui n'a seulement pas un brin de poil sur la lèvre!… De mon temps on eût ri de lui… Comment le trouves-tu, voyons, Edith, toi qui as du bon sens?

—Mais, grand'mère, ni bien ni mal; je n'ai jamais fait attention à sa figure, je suis bien trop occupée de sa raquette!… Il a un service foudroyant!… Je me donne un mal!… N'empêche qu'il ne nous a battus que de deux jeux!…

—C'est bon, c'est bon! Enfin, demain, ma petite, tu me feras le plaisir d'envoyer dire que tu vas aussi toi en excursion et que tu ne peux pas jouer au tennis.

—Demain, ça se trouve bien, il va déjeuner au Planet.

—Eh bien, tant mieux: tu te montreras avec ta mère et moi à la musique, et l'on ne te croira pas subjuguée par ce Monsieur.

Edith n'avait pas un seul instant songé à être subjuguée par «ce Monsieur». Mais elle pensa à «ce Monsieur» toute la soirée, et le lendemain, surtout l'après-midi: à la musique, autour de la petite charmille circulaire qui cache le quatuor d'instruments à cordes, et où l'on ne cessa de dire pis que pendre de «ce Monsieur», afin de prévenir définitivement contre lui la jeune fille.

«Ce Monsieur» avait, paraît-il, séduit une jeune femme à Houlgate, il n'y avait pas de cela trois années; d'où scandale, divorce, etc., et finalement lâchage complet de la pauvre victime, aujourd'hui tombée au dernier degré de la misère. En outre, la fille d'un avocat très connu au barreau de Paris, quoique la chose eût été étouffée, s'était bel et bien donné la mort pour n'avoir pas obtenu l'autorisation d'épouser «ce Monsieur». «Ce Monsieur» par-ci, «ce Monsieur» par-là, ah! les oreilles durent tinter à «ce Monsieur» toute l'après-midi.

Edith rêva de lui la nuit suivante. Il l'«enlevait», s'il vous plaît! mais en aéroplane; ils partaient d'Houlgate, qu'elle connaissait bien, et montaient, montaient vers l'azur immaculé, au-dessus de la mer. Ils ne parlaient pas plus qu'au tennis, cela va sans dire, mais elle admirait son audace comme elle avait admiré son jeu, et elle le confondait avec le ciel, avec la mer, avec le plaisir d'amour-propre qu'elle allait éprouver en atterrissant. Tout à coup, des ratés dans le moteur, un silence affreux succédant au bruit régulier, un fléchissement sur l'aile gauche… et un réveil brutal de la malheureuse Edith, avec palpitations.

Elle pensait à son rêve, le lendemain matin, quand «ce Monsieur» se présenta à l'hôtel avec sa raquette, faisant demander si mademoiselle Leloitre était disposée à jouer. Le matin, quel prétexte fournir pour ne pas jouer? Et, de plus, mère et grand'mère pouvaient surveiller le tennis de leurs chambres, ou venir s'asseoir hors du grillage avec le petit frère qui, d'ailleurs, non seulement ramassait les balles égarées, mais jugeait les coups, épiait les gestes, écoutait les propos et annonçait le tout comme un instrument enregistreur.

Loyalement, ingénument aussi, selon sa coutume, Edith confessa à sa famille qu'elle avait, cette fois, bien observé ce Monsieur, de qui on lui avait tant parlé et qu'elle avait peine à croire qu'il fût un type si redoutable: «C'est un grand gosse, dit-elle; il aime à jouer, comme moi, et je fais le pari qu'il ne pense qu'à cela. Quant à le trouver repoussant, comme le prétend grand'mère, moi, je ne l'avais pas regardé jusqu'ici, mais, à présent, je lui vois plutôt une tête à caractère: on m'a fait dessiner des méplats de Romains qui se rapprochaient de ça…

—Romains! Romains! ton petit frère affirme qu'il l'a entendu dire des gros mots entre les dents.

—Je le crois volontiers: son partenaire fait des services déplorables!… Si tu crois…

—Enfin, André prétend que, quand il rate son coup, il a une figure d'assassin!

—Mais, grand'mère, c'est la dame de la musique, à l'établissement, qui a prononcé ce mot-là, hier! André ne sait que rapporter, il ferait aussi bien de se taire… Et cette vieille bavarde de la musique, est-ce que tu la connais, elle? pas plus qu'elle ne connaît elle-même ce Monsieur!

—Enfin, tu défends ce Monsieur, c'est clair!

—Mais, grand'mère, je défends ce Monsieur parce qu'on l'attaque! Ce n'est pas moi qui m'intéressais à lui…

—«Qui m'intéressais à lui!…» c'est avouer que tu t'intéresses à lui aujourd'hui?

—Mais, grand'mère, on ne parle que de lui!…

Un conseil fut tenu. La famille était alarmée. On ne prit pas quatre chemins. La grand'mère n'hésita point à sacrifier sa santé pour épargner un malheur à sa petite-fille. Toute la famille était venue aux eaux, sans rechigner, dans son intérêt à elle; elle pouvait bien quitter les eaux dans l'intérêt du coeur de la chère Edith. On partit, sans plus tarder, rejoindre M. Leloitre à Chamonix. Et quand le lent petit train à crémaillère commença de s'élever en serpentant, et quitta la vallée, Edith poussa un soupir qui n'échappa pas à la sollicitude des deux mères. Et, ce qui ne lui arrivait jamais, elle devint rêveuse pendant le reste du voyage, et ses yeux avaient une humidité inaccoutumée. Le père fut mis au courant des faits. Il connaissait plusieurs traits épouvantables de jeunes aventuriers cyniques, et il mêla sa voix à celles de sa femme et de sa belle-mère pour détruire, dans l'esprit d'Edith, le souvenir du champion qu'on ne nommait plus que «ce Monsieur». Si le souvenir de «ce Monsieur» n'était pas exterminé après tant d'insistance, grand Dieu! que fallait-il donc?

* * * * *

Un jour, pendant le déjeuner, au Régina-Palace, «ce Monsieur» parut. Il salua de loin ces dames. Edith devint de la couleur d'un citron.

Après le repas, comme on se levait de table, «ce Monsieur» vint présenter ses hommages. Il avait organisé une partie au tennis de l'hôtel, l'après-midi: «Mademoiselle consentirait-elle à faire un quatrième?»

—Je le regrette, dit gravement M. Leloitre, mais nous avons organisé, de notre côté, une petite excursion.

On se sépara froidement. Edith s'étonnait elle-même d'avoir le coeur aussi serré. A peine dans l'auto qui emmenait la famille faire la petite excursion, nullement organisée, Edith fut prise de faiblesse et s'évanouit. Il fallut la ramener à l'hôtel. On passa devant le tennis. «Ce Monsieur» avait trouvé une quatrième. Il «servait», debout sur les orteils, le corps menaçant de tomber en arrière. Il vit toutefois très bien Edith, qu'on descendait de voiture, quasi inanimée. Il n'interrompit pas son service.

Lorsque Edith fut un peu calmée, et lorsqu'on crut possible autour d'elle de lui adresser quelque remontrance à propos de cette crise, on ne manqua pas de lui rappeler que «ce Monsieur» l'avait vue, pâle comme une morte, et n'avait seulement pas ralenti sa partie. Mais Edith n'en fut nullement étonnée, ni indignée, elle dit:

—Vous ne comprenez pas cela: quand on joue, on joue. Quand je jouais avec lui, moi non plus, je ne pensais à rien d'autre qu'à jouer… Ah! pourquoi s'est-on mis à me dire tant de mal de lui!…

L'HOMME JEUNE

Je m'apprêtais à franchir la passerelle du pont de l'Aisne, à Soissons, quand une sentinelle m'appela en tenant à la main une carte où je lus le nom d'un de mes amis, peintre de son métier. Il me faisait dire que, ayant appris ma présence dans la ville, il me priait de venir déjeuner avec lui chez des cousins, les Jaubert, rue du Courtmanteau, près de la Tourelle. Je trouvai, à la maison indiquée, mon ami, en costume kaki, camoufleur aux armées; il me présenta à monsieur et madame Jaubert, ménage bourgeois aisé, d'aspect vénérable. On allait servir; on semblait attendre quelqu'un. Madame Jaubert cria dans l'escalier:

—Bébé!… Bébé!… allons, descendras-tu, lambin?

—Excusez notre grand gamin, dit le père: il relève de maladie, il est en convalescence et fait la grasse matinée.

Le camoufleur me souffla à l'oreille:

—Ce «Bébé» est un capitaine. Il n'a pas vingt-trois ans; il a montré des capacités et une bravoure extraordinaires; il a la Légion d'honneur que n'a pas son père, la médaille au ruban jaune, la Croix de guerre, comme de juste; il a été blessé deux fois et encore a trouvé le temps de faire une fièvre typhoïde. C'est un type.

Je vis entrer un jeune homme, en vêtements civils, sans seulement un ruban à la boutonnière; sur la lèvre, une ombre de moustache naissante; la joue encore un peu pâle.

—Monsieur votre fils a déjà trois galons? fis-je à M. Jaubert.

Le père sourit, flatté, mais ne semblant pas attacher à la chose d'autre importance.

Le capitaine avait de la gentillesse, de la simplicité, une jeunesse fraîche et charmante en ses manières; mais son oeil contenait de ces dessous que nous n'avions pas vus avant la guerre: une certaine gravité qui n'est ni celle des hommes d'âge ni celle des jeunes qui affectent un sérieux précoce; comme un amoncellement de clichés pris sur des scènes d'horreur ou sur des embûches de cauchemar, inimaginables par l'homme d'avant et auxquelles cet homme-ci s'est accoutumé et qu'il domine; le sens des responsabilités gaillardement assumées, ce qui a tant manqué aux générations précédentes; un sentiment profond, inconscient peut-être, d'appartenir à une race neuve, que les vieux peuvent admirer mais qu'ils ne pénétreront jamais.

Notez que les parents de ce jeune homme étaient déjà des êtres exceptionnels et vivant depuis vingt-quatre mois dans le tragique; ils étaient des meilleurs citoyens d'aujourd'hui, ils avaient positivement l'ennemi à leur porte et tenaient celle-ci ouverte pour secourir jusqu'à la dernière extrémité tout venant. Cependant, je les entendis parler, pendant tout ce déjeuner, comme les gens d'autrefois. Comment expliquer ce qu'il faut entendre par ces mots? C'est délicat. Mais l'habitude de la vie paisible, troublée par de mesquines luttes politiques, impose une forme et une direction à l'esprit que nos jeunes hommes, surpris au sortir de l'enfance par des difficultés égales à celles des premiers âges de la terre, ne sauront plus adopter. Ceux-ci voient d'un coup les grandes lignes, ce qu'il faut inévitablement pour conserver la vie; ceux-là s'attardent en de faux chemins, et les plus bourgeois d'entre les bourgeois semblent encore des dilettantes. Celui qui a dû défendre sa peau attaquée de tous les côtés, ou qui a seulement été enterré vif une ou deux fois dans l'entonnoir, comme il s'entend à déblayer les questions!

Madame Jaubert, d'un revers de main, semblait chasser la parole de son fils. Elle l'appela encore «Bébé», à plusieurs reprises, durant le repas. Elle lui dit: «Remonte ta serviette, Henri, tu vas tacher ton gilet…» Elle le trouvait cruel, parce qu'il racontait, d'un ton froid, sans sourciller, des choses épouvantables dont il avait été témoin. Il avait vécu dans la charogne, dans la vermine, dans la boue, dans l'eau jusqu'à la ceinture: il tirait de ces circonstances des motifs de blague à la fois déconcertante et sublime. Ce n'était pas qu'il fût dénué de sensibilité, car, au récit qu'il faisait de la mort d'un de ses amis, l'émotion contenue lui coupa le souffle dans la gorge. Cependant, tout aussitôt, il se mit à conter quelques faits épiques, avec une humeur de gavroche. Il m'apparaissait, à moi, comme un personnage de Shakespeare. Jamais je n'avais eu sous mes yeux, vivant, un exemplaire d'humanité qui me plût à ce point: la malignité, la grâce et le calme viril étroitement mêlés à la sauvage grandeur; la splendeur de l'aube encore accrochée aux voiles de la nuit; ce mélange, si vrai pourtant, du comique avec la tragédie, que nos préjugés condamnent, mais dont les grandes crises, les plus importants cataclysmes proclament la nécessaire beauté.

Il vint, après le déjeuner, quelques amis de ces honnêtes et courageuses gens demeurés dans la ville, à peu près évacuée. Ils parlaient avec beaucoup de bon sens, des événements; ils rendaient hommage au petit capitaine, mais avec l'arrière-pensée, on le sentait, de la révision des grades, après la campagne, et la conviction bien assise que les capacités s'acquièrent avec l'âge et que les titres mérités le sont surtout «à l'ancienneté». On ne pouvait leur en vouloir et, cependant, leur impuissance à comprendre un certain état nouveau avait quelque chose de gênant. Si je leur eusse dit: «Mais, vous n'êtes donc pas frappés par le rôle que joue et qu'est appelé à jouer désormais l'homme jeune et même le tout jeune homme?», ils m'eussent fait des objections irréfutables sur l'heure, à cause du respect que méritent les actions de nombreux hommes d'âge avancé, mais qui n'ébranlent pas ma foi secrète dans le règne futur d'une humanité rafraîchie par la notion des nécessités essentielles. «Et ce qu'elle enverra vos routines et vos idées désuètes rejoindre les vieilles lunes, ah! mes braves gens, vous n'en avez pas le moindre soupçon!…» Mais le capitaine lui-même m'eût blâmé peut-être, parce que ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'il fera, est tout naturel et tout simple pour lui, et il ne l'oppose pas à ce que la brusquerie des événements a précipité dans le gouffre du passé. Enfin! en voilà donc un qui n'agit pas par réaction et pour se donner des airs de faire le contraire de ce que d'autres ont fait, mais qui agit sous l'impulsion directe des réalités pressantes!

A quelques-unes de ses opinions vigoureuses, son père opinait:

—Il en rabattra, quand il connaîtra la vie…

—Mais, la vie, monsieur Jaubert, c'est lui qui la construit, c'est lui qui la fait!…

Le père hochait la tête. Le fils, un peu harcelé par nous, voulut bien nous raconter des épisodes auxquels il avait été mêlé, devant Verdun, plus de quatre mois durant. Et nous l'écoutions, je n'exagère pas, comme nous n'avions jamais écouté aucun récit, aucun lecteur, aucun acteur célèbre; nous l'écoutions comme nous eussions écouté chanter le vieil Homère.

Situation étrange: les parents, les amis, médusés comme nous, secoués dans leurs entrailles, palpitant de tout leur coeur, mais en proie au plus singulier malaise: l'impossibilité, malgré l'amour-propre, d'allier l'image de tant de grandeur à celle de ce «gamin» disant: «J'ai fait, j'ai vu.»

Et, quand il eut fini, personne n'osa prendre la parole.

La mère se leva, alla plonger un doigt sous le faux-col de «Bébé» et elle résuma ingénument son impression:

—En 1911, monsieur—c'est hier—il a eu sa rougeole! Il était dans son petit lit, là-haut. On lui mesurait la taille quand il se levait: il grandissait encore…

«COMME JE NE TE CACHE RIEN»

—Comme je ne te cache rien, murmura Isabelle, je te dirai que je ne suis pas du tout allée hier dîner chez les Jadin, ainsi que je te l'avais annoncé; mais un cousin à moi est arrivé en permission et nous avons fait ensemble de la musique…

—Tu sais combien j'aime, dit Albert, que tu me racontes exactement ce que tu fais. C'est charmant d'avouer tout à son grand ami! Pourtant, tu m'as quitté à 6 heures en me disant: «Je dîne chez les Jadin…»

—Eh bien! Et j'ai trouvé Jean-Claude à la maison… Et alors, zut pour les Jadin!

—Mais, tu ne m'as jamais parlé de ce cousin?…

—Parbleu! je ne vais pas aller, pour me flatter, crier sur les toits que j'ai un cousin dans les chasseurs à pied, et qui s'est conduit d'une façon exemplaire.

—Je rends hommage à ta modestie, Isabelle… Si ton cousin le chasseur à pied te faisait la cour, tu me le dirais, au moins?

—Est-ce que je te cache jamais quelque chose?

Deux jours après, Isabelle dit à Albert:

—Comme je ne te cache rien, je t'avouerai que, si je ne me suis pas trouvée hier à notre rendez-vous, c'est qu'un monsieur est venu à la maison.

—Quel monsieur?

—Un monsieur que tu ne connais pas. Son nom ne te dirait rien du tout.
Un monsieur qui venait pour un renseignement.

—On n'a pas idée de laisser un homme attendre sa petite amie pendant toute une soirée, sous prétexte qu'un monsieur est venu demander un renseignement!

—Mon chéri, c'est que, après le monsieur, je te dirai que ç'a été mon cousin qui est revenu: impossible de lui confier, à ce garçon, que j'avais à te rejoindre…

—Mais tu n'es pas obligée de dire toute la vérité à tout le monde comme à moi, diable! Tu pouvais bien lui conter une blague!…

—Encourage-moi à mentir! Et mentir, par-dessus le marché, à un soldat qui se fait casser la figure depuis deux ans pour toi et moi!

—En considération du soldat, je ne me fâche pas; mais je m'étonne que tu sois aussi dépourvue d'imagination.

—Je te conseille de t'en plaindre. Si j'avais de l'imagination, il me resterait bien de temps en temps quelque blague, comme tu dis, à employer à ton usage, tandis que, dépourvue autant que je le suis, tu peux être parfaitement tranquille.

—Le fait est que je le suis, ma bonne Isabelle. J'ai bien avec toi quelques déconvenues et quelques sujets de m'impatienter plus souvent que je ne voudrais, lorsque, comme hier soir, tu me poses carrément un lapin; mais j'ai la certitude que peu après j'en aurai l'explication…

—Et par le menu encore!

—Je ne pourrais pas, mais absolument pas, supporter une femme dissimulée.

—Fichtre, ce n'est pas mon cas.

—Viens, que je t'embrasse, Isabelle, pendant que je te tiens.

Isabelle se jeta dans les bras d'Albert. Ils s'embrassèrent.

—Comme je ne te cache rien, dit Isabelle, sache aussi que Turpin m'a demandée en mariage.

—Turpin? Qui ça, Turpin? Tu ne m'as jamais parlé de celui-là?

—Oh! c'est que je le désigne tantôt par un nom, tantôt par un autre: une vieille manie entre lui et moi: c'est un jeu; tu auras confondu.

—Qu'est-ce que tu as répondu à Turpin?

—Je l'ai prié de repasser, tiens!

—Tâche au moins de lui conserver ce nom de Turpin, et ne viens pas, dans huit jours, me dire que Tartempion te convoite en justes noces. Ça vous donne toujours un petit coup.

—Au fond, qu'est-ce que ça peut te faire, puisque tu sais que je suis amoureuse?

—Tu dis ça gentiment, Isabelle, avec conviction, ma foi! et avec autant de plaisir que… que j'en éprouve à l'entendre, moi.

—Je dis ça tout bêtement, comme on aime; je dis ça avec le plaisir que j'éprouve à aimer, comme tu dis, toi, que ton plus grand plaisir est de m'entendre dire toute la vérité…

—Oui, ma chère Isabelle! Oh! répète-moi cela; c'est comme une pluie d'été bienfaisante, une douche tiède… Et tu sais: on ne met jamais assez de précision à dire ce que l'on pense fortement, tout ce que l'on pense. Et on aime à réentendre aine chose si douce. Tu es amoureuse.—Dieu! que ce mot est joli!—Tu es amoureuse, Isabelle! et dites le nom de la personne, ma petite amie chérie?… Allons! de qui est-on amoureuse?

—Mais, de mon cousin Jean-Claude, parbleu!

—Ha! ha! ha! ha!… tu es vraiment la plus amusante des femmes! Adieu, tiens. C'est vraiment dommage d'être obligé de se séparer de toi ce soir. Mais demain, Isabelle, tu me réserves ta soirée, ta soirée tout entière… et même un peu plus?…

Le lendemain soir, Albert attendit vainement Isabelle; et il l'attendit la soirée entière, et même un peu plus. Elle apparut deux jours après:

—Me diras-tu ce qui s'est passé, Isabelle?

—Comment! ce qui s'est passé? Mais je ne te cache rien, tu le sais: Jean-Claude en était à la fin de sa permission; il repartait pour le front, le malheureux. Ah! qui sait si je le reverrai jamais!

—Jean-Claude?—Il repartait?… Et… Et alors?…

—Et alors?… Mais certainement!… Quand tu seras là à pousser des «Et alors?» Je ne t'ai pas dit, peut-être, que je l'aimais?

—Oui, tu me l'as dit… et bien d'autres choses encore… Je m'aperçois à présent de tout ce que tu m'as dit… Pour moi, le fait de dire semblait impliquer que… Mais tu ne me comprendras pas… J'étais tranquille, enfin, parce que tu me disais tout… Est-on bête! Dieu de Dieu! est-ce qu'un pauvre homme est bête!

—Bon! voilà que tu pleures, à présent! Es-tu drôle! Ah! çà, voyons! oui ou non, m'as-tu demandé de ne te rien cacher?