VI
—La fenêtre basse.—
—Et dire qu'on exile des hommes pareils! prononça frère Passepoil d'un ton profondément pénétré.
La nuit s'annonçait noire. Les masses sombres du château de Caylus se détachaient confusément sur le ciel.
—Voyons, chevalier, dit le Gascon au moment où Lagardère se levait et resserrait le ceinturon de son épée, pas de fausse honte, vivadiou!... acceptez nos services pour ce combat, qui doit être inégal!
Lagardère haussa les épaules.
Passepoil lui toucha le bras par derrière.
—Si je pouvais vous être utile, murmura-t-il en rougissant outre mesure, pour la galante équipée...
La morale en action affirme, sur la foi d'un philosophe grec, que le rouge est la couleur de la vertu. Amable Passepoil avait au plus haut degré la couleur, mais il manquait absolument de vertu.
—Palsambleu! mes camarades, s'écria Lagardère, j'ai coutume de faire mes affaires tout seul; et vous le savez bien... La brune vient... une dernière rasade, et décampez! voilà le service que je réclame.
Les aventuriers allèrent à leurs chevaux. Les maîtres d'armes ne bougèrent pas.
Le Gascon prit Lagardère à part.
—Je me ferais tuer pour vous comme un chien sandiéou! chevalier, dit-il avec embarras... mais...
—Mais quoi?
—Chacun son métier, vous savez... Nous ne pouvons pas quitter ce lieu.
—Ah! ah!... Et pourquoi cela?
—Parce que nous attendons aussi quelqu'un.
—Vraiment! Qui est ce quelqu'un?
—Ne vous fâchez pas... Ce quelqu'un est Philippe de Nevers.
Le Parisien tressaillit.
—Ah! ah! fit-il encore; et pourquoi attendez-vous M. de Nevers?
—Pour le compte d'un digne gentilhomme...
Il n'acheva pas. Les doigts de Lagardère lui serraient le poignet comme un étau.
—Un guet-apens! s'écria ce dernier, et c'est à moi que tu viens dire cela!
—Je vous fais observer..., commença frère Passepoil.
—La paix mes drôles!... Je vous défends,—vous m'entendez bien, n'est-ce pas?—je vous défends de toucher un cheveu de Nevers, sous peine d'avoir affaire à moi!... Nevers m'appartient... s'il doit mourir, ce sera de ma main, en loyal combat... mais de la vôtre, non pas!... diable d'enfer! non pas, tant que je serai vivant!
Il s'était dressé de toute sa hauteur. Il était de ceux dont la voix, dans la colère, ne tremble pas, mais vibre plus sonore.
Les spadassins l'entouraient irrésolus.
—Ah! c'est pour cela, reprit-il, que vous vous êtes fait enseigner la botte de Nevers! et c'est moi... Carrigue! s'interrompit-il.
Celui-ci vint à l'ordre, avec ses gens qui tenaient par la bride leurs chevaux chargés de fourrage.
—C'est une honte, reprit le Parisien, une honte que de tels gens nous aient fait partager leur vin!
—Voilà un mot bien dur! soupira Passepoil, dont les yeux se mouillèrent.
Cocardasse junior blasphémait en lui-même tous les savants jurons que put jamais produire cette fertile terre de Gascogne.
—En selle, et au galop! poursuivit Lagardère. Je n'ai besoin de personne pour faire justice de ces drôles.
Carrigue et ses gens, qui avaient tâté des rapières de prévôt, ne demandaient pas mieux que d'aller un peu plus loin jouir de la fraîcheur de la nuit.
—Quant à vous, continua le jeune chevau-léger, vous allez déguerpir, et vite! ou, par la mordieu! je vais vous donner une seconde leçon d'armes... à fond!
Il dégaîna. Cocardasse et Passepoil firent reculer les estafiers, qui, forts de leur nombre, avaient des velléités de révolte.
—Qu'avons-nous à nous plaindre, insinua Passepoil, s'il veut absolument faire notre besogne?
Pour la logique, vous ne trouverez pas beaucoup de Normands plus ferrés que frère Passepoil.
—Allons-nous-en! tel fut l'avis général.
Il est vrai que l'épée de Lagardère sifflait et fouettait le vent.
—Capédébiou! fit observer Cocardasse en ouvrant la retraite, le bon sens dit que nous n'avons pas peur; chevalier, nous vous cédons la place.
—Pour vous faire plaisir, ajouta Passepoil; adieu!
—Au diable! répliqua le Parisien en tournant le dos.
Les fourrageurs partirent au galop, les estafiers disparurent derrière l'enclos du cabaret. Ils oublièrent de payer; mais Passepoil ravit en passant un doux baiser à la maritorne, qui demandait son argent.
Ce fut Lagardère qui solda tous les écots.
—La fille! dit-il, ferme tes volets et mets tes barres... Quoi que tu entendes, là, dans la douve, cette nuit, que chacun, dans ta maison, dorme sur les deux oreilles. Ce sont affaires qui ne vous regardent point!
La maritorne ferma ses volets et mit ses barres.
La nuit était presque complète, une nuit sans lune et sans étoiles.
Un lumignon fumeux, placé à la tête du pont de planches, sous la niche d'une sainte Vierge, brillait faiblement, mais n'éclairait point au delà d'un cercle de dix ou douze pas. Sa lumière d'ailleurs ne pouvait descendre dans les douves, à cause du pont qui la masquait.
Lagardère était seul. Le galop des chevaux s'était étouffé au lointain. La vallée de Louron se plongeait déjà dans une obscurité profonde où luisaient çà et là quelques lueurs rougeâtres marquant la cabane d'un laboureur ou la loge d'un berger.
Le son plaintif des clochettes attachées au cou des chèvres montait, quand le vent donnait, avec les murmures sourds du gave d'Arau, qui verse ses eaux dans la Clarabide, au pied du Hachaz.
—Huit contre un, les misérables! se disait le jeune Parisien en prenant le chemin charretier pour descendre au fond de la douve: un assassinat! Quels bandits!... C'est à dégoûter de l'épée!
Il donna contre les tas de foin, ravagés par Carrigue et sa troupe.
—Par le ciel! reprit-il en secouant son manteau, voici une crainte qui me pousse. Le page va prévenir Nevers qu'il y a ici une bande d'égorgeurs. Et Nevers ne viendra pas. Et ce sera une partie manquée; la plus belle partie du monde. Diable d'enfer! s'il en est ainsi, demain il y aura huit coquins d'assommés.
Il arrivait sous le pont. Ses yeux s'habituaient à l'obscurité.
Les fourrageurs avaient fait une large place nette, juste à l'endroit où Lagardère était en ce moment, devant la fenêtre basse.
Il regarda cela d'un air content, et pensa qu'on serait bien en ce lieu pour jouer de la flamberge.
Mais il pensait encore à autre chose. L'idée de pénétrer dans cet inabordable château le tenait au collet. Ce sont de vrais diables que ces héros qui ne tournent point vers le bien la force exceptionnelle dont ils sont doués.
Murailles, verrous, gardiens, le beau Lagardère se riait de tout cela.
Il n'eût point voulu d'une aventure où quelqu'un de ces obstacles eût manqué.
—Faisons connaissance avec le terrain, se disait-il, rendu déjà à l'espiègle gaieté de sa nature. Morbleu! M. le duc va nous arriver bien en colère, et nous n'avons qu'à nous tenir!... Quelle nuit! il faudra ferrailler au jugé... Du diable si on pourra voir la pointe des épées!
Il était au pied des grands murs. Le château dressait à pic au-dessus de sa tête sa masse énorme, et le pont traçait un arc noir sur le ciel. Escalader ce mur à l'aide du poignard, c'était l'affaire de toute une nuit. En tâtonnant, la main de Lagardère rencontra la fenêtre basse.
—Bon, cela! s'écria-t-il. Çà! que vais-je lui dire, à cette fière beauté? Je vois d'ici l'éclair méchant de ses yeux noirs, ses sourcils d'aigle froncés par l'indignation.
Il se frotta les mains de tout cœur.
—Délicieux! délicieux!... Je lui dirai... Il faut quelque chose de bien tourné... je lui dirai... Palsambleu! Épargnons nos frais d'éloquence... Mais qu'est cela? s'interrompit-il tout à coup. Ce Nevers est charmant!... toujours charmant!
Il s'arrêta pour écouter. Un bruit avait frappé son oreille.
Des pas sonnaient, en effet, au bord de la douve, des pas de gentilhomme; car on entendait le tintement argentin des éperons.
—Oh! oh! pensa Lagardère, maître Cocardasse aurait-il dit vrai? M. le duc se serait-il fait accompagner!
Le bruit de pas cessa. Le lumignon placé à la tête du pont éclaira deux hommes enveloppés de longs manteaux, et immobiles.
On voyait bien que leurs regards cherchaient à percer l'obscurité de la douve.
—Je ne vois personne, dit l'un d'eux à voix basse.
—Si fait, répondit l'autre, là-bas, près de la fenêtre.
Et il appela avec précaution.
—Cocardasse!...
Lagardère resta immobile.
—Faënza! appela encore le second interlocuteur: c'est moi... M. de Peyrolles!
—Il me semble que je connais ce nom de coquin! pensa Lagardère.
Peyrolles appela pour la troisième fois:
—Passepoil!... Staupitz!
—Si ce n'était pas un des nôtres? murmura son compagnon.
—C'est impossible, répliqua Peyrolles, j'ai ordonné qu'on laissât ici une sentinelle... C'est Saldagne, je le reconnais... Saldagne!
—Présent! répondit Lagardère, qui prit à tout hasard l'accent espagnol.
—Voyez-vous! s'écria M. de Peyrolles, j'en étais sûr!... Descendons par l'escalier... ici... voilà la première marche...
Lagardère pensait:
—Du diable si je ne joue pas un rôle dans cette comédie!
Les deux hommes descendaient.—Le compagnon de Peyrolles était, sous son manteau, de belle taille et de riche prestance. Lagardère avait cru reconnaître dans son accent, quand il avait parlé, un léger ressouvenir de la gamme italienne.
—Parlons bas, s'il vous plaît, dit-il en descendant avec précaution l'escalier étroit et roide.
—Inutile, monseigneur, répondit Peyrolles.
—Bon! fit Lagardère, c'est un monseigneur.
—Inutile! poursuivit le factotum; les drôles savent parfaitement le nom de celui qui les paye.
—Moi, je n'en sais rien, pensa le jeune chevau-léger, et je voudrais bien le savoir.
—J'ai eu beau faire, reprit M. de Peyrolles, ils n'ont pas voulu croire que c'était M. le marquis de Caylus.
—C'est déjà précieux à savoir, se dit Lagardère; il est évident que j'ai affaire ici à deux parfaits coquins!
—Tu viens de la chapelle? demanda celui qui semblait être le maître.
—Je suis arrivé trop tard, répondit Peyrolles d'un air contrit.
Le maître frappa du pied avec colère.
—Maladroit! s'écria-t-il.
—J'ai fait ce que j'ai pu, monseigneur. J'ai bien trouvé le registre où dom Bernard avait inscrit le mariage de mademoiselle de Caylus avec M. de Nevers, ainsi que la naissance de leur fille...
—Eh bien?
—Les pages contenant ces inscriptions ont été arrachées.
Lagardère était tout oreilles.
—On nous a prévenus! dit le maître avec dépit, mais qui? Aurore?... Oui, ce doit être Aurore... Elle pense voir Nevers cette nuit, elle veut lui remettre avec l'enfant les titres qui établissent sa naissance... Dame Marthe n'a pu me dire cela, puisqu'elle l'ignorait elle-même, mais je le devine.
—Eh bien, qu'importe? fit Peyrolles. Nous sommes à la parade!... Une fois Nevers mort...
—Une fois Nevers mort, repartit le maître, l'héritage va tout droit à l'enfant.
Il y eut un silence. Lagardère retenait son souffle.
—L'enfant..., commença très-bas Peyrolles.
—L'enfant disparaîtra, interrompit celui qu'on appelait monseigneur; j'aurais voulu éviter cette extrémité, mais elle ne m'arrêtera pas... Quel homme est ce Saldagne?
—Un déterminé coquin.
—Peut-on se fier à lui?
—Pourvu qu'on le paye bien..., oui.
Le maître réfléchissait.
—J'aurais voulu, dit-il, n'avoir d'autre confident que nous-mêmes... mais ni toi ni moi n'avons la tournure de Nevers...
—Vous êtes trop grand, répliqua Peyrolles, je suis trop maigre.
—Il fait noir comme dans un four, reprit le maître, et ce Saldagne est à peu près de la taille du duc... Appelle-le!
—Saldagne! fit Peyrolles.
—Présent! répondit encore le Parisien.
—Avance ici!
Lagardère s'avança. Il avait relevé le col de son manteau, et les bords de son feutre lui cachaient le visage.
—Veux-tu gagner cinquante pistoles outre ta part? lui demanda le maître.
—Cinquante pistoles! répondit le Parisien; que faut-il faire?
Tout en parlant, il faisait ce qu'il pouvait pour distinguer les traits de l'inconnu, mais ce dernier était aussi bien caché que lui.
—Devines-tu? demanda le maître à Peyrolles.
—Oui, répliqua celui-ci.
—Approuves-tu?
—J'approuve. Mais notre homme a un mot de passe.
—Dame Marthe me l'a donné. C'est la devise de Nevers.
—Adsum? demanda Peyrolles.
—Il a coutume de le dire en français: J'y suis!
—J'y suis! répéta involontairement Lagardère.
—Tu prononceras cela tout bas sous la fenêtre, dit l'inconnu, qui se pencha vers lui. Les volets s'ouvriront, puis la grille qui est à charnière... Une femme paraîtra, elle te parlera, tu ne sonneras mot, mais tu mettras un doigt sur ta bouche. Comprends-tu?
—Pour faire croire que nous sommes épiés? Oui, je comprends.
—Il est intelligent, ce garçon-là, murmura le maître.
Puis, reprenant:
—La femme te remettra un fardeau... tu le prendras en silence... tu me l'apporteras...
—Et vous me compterez cinquante pistoles?
—C'est cela!
—Je suis votre homme...
—Chut!... fit M. de Peyrolles.
Ils se prirent tous trois à écouter. On entendait un bruit lointain dans la campagne.
—Séparons-nous, dit le maître; où sont tes compagnons?
Lagardère montra sans hésiter la partie des douves qui tournait au delà du pont vers le Hachaz.
—Ici, répliqua-t-il, en embuscade dans le foin.
—C'est bien; tu te souviens du mot de passe?
—J'y suis!
—Bonne chance, et à bientôt.
—A bientôt!
Peyrolles et son compagnon remontèrent l'escalier. Lagardère les suivait des yeux.
Il essuya son front, que la sueur trempait.
—Dieu me tiendra compte à mes derniers moments, se dit-il, de l'effort que j'ai fait pour ne pas mettre mon épée dans le ventre de ces misérables!... Mais il faut aller jusqu'au bout... Désormais, je veux savoir!
Il mit sa tête entre ses mains, car ses pensées bouillaient dans son cerveau.
Nous pouvons affirmer qu'il ne songeait plus guère à son duel ni à son escalade d'amour.
—Que faire? se dit-il; enlever la petite fille? car ce fardeau, ce doit être l'enfant... mais à qui la confier?... je ne connais dans ce pays que Carrigue et ses bandouliers... mauvaises gouvernantes pour une jeune demoiselle!... Et pourtant il faut que je l'aie!... il le faut!... Si je ne la tire pas de là, les infâmes tueront l'enfant comme ils comptent tuer le père... Par la mordieu! ce n'était cependant point pour tout cela que j'étais venu!
Il se promenait à grands pas entre les meules de foin. Son agitation était extrême.
A tout instant, il regardait cette fameuse fenêtre basse, pour voir si les contrevents ne roulaient point sur leurs gros gonds rouillés.
Il ne vit rien, mais il entendit bientôt un bruit faible à l'intérieur. C'était la grille qui s'ouvrait derrière les volets.
—Adsum! dit une voix de femme qui tremblait.
Lagardère enjamba d'un saut les bottes de foin qui le séparaient du rempart, et répondit sous la croisée:
—J'y suis!
—Dieu soit loué! fit la voix de femme.
Et les contrevents s'ouvrirent à leur tour.
La nuit était bien obscure, mais les yeux du Parisien étaient faits depuis longtemps aux ténèbres. Dans la femme qui se pencha en dehors de la fenêtre, il reconnut parfaitement Aurore de Caylus, toujours belle, mais pâle et brisée par l'épouvante.
Si vous eussiez dit en ce moment à Lagardère qu'il avait fait dessein d'entrer dans la chambre de cette femme par surprise, il vous eût donné un démenti.
Cela, de la meilleure foi du monde.
Ne fût-ce que pour quelques minutes, sa fièvre folle faisait trêve. Il était sage en restant hardi comme un lion.
Peut-être qu'à cette heure un autre homme naissait en lui.
Aurore regarda au-devant d'elle.
—Je ne vois rien, dit-elle. Philippe, où êtes-vous?
Lagardère lui tendit sa main, qu'elle pressa contre son cœur.
Lagardère chancela. Il se sentit venir des larmes.
—Philippe, Philippe, reprit la pauvre jeune femme, êtes-vous bien sûr de n'avoir pas été suivi? Nous sommes vendus, nous sommes trahis!...
—Ayez courage, madame, balbutia le Parisien.
—Est-ce toi qui as parlé? s'écria-t-elle. Tiens! c'est certain... je deviens folle! je ne reconnais plus ta voix.
L'une de ses mains tenait le fardeau dont M. de Peyrolles et son compagnon avaient parlé; de l'autre, elle se pressa le front, comme pour fixer ses pensées en révolte.
—J'ai tant de choses à te dire! reprit-elle. Par où commencerai-je?
—Nous n'avons pas le temps, murmura Lagardère, qui avait pudeur de surprendre certains secrets; hâtons-nous, madame.
—Pourquoi ce ton glacé?... pourquoi ne m'appelles-tu pas Aurore? Est-ce que tu es fâché contre moi?
—Hâtons-nous, Aurore! hâtons-nous!
—Je t'obéis, mon Philippe bien-aimé... je t'obéirai toujours!... Voici notre petite chérie... prends-la... elle n'est plus en sûreté avec moi... Ma lettre a dû t'instruire... Il se trame autour de nous quelque infamie...
Elle tendit l'enfant, qui dormait, enveloppée dans une pelisse de soie.
Lagardère la reçut sans dire une parole.
—Que je l'embrasse encore! s'écria la pauvre mère, dont la poitrine éclatait en sanglots; rends-la moi, Philippe... Ah! je croyais mon cœur plus fort!... Qui sait quand je reverrai ma fille!
Les larmes noyèrent sa voix.
Lagardère sentit qu'elle lui tendait un objet blanc, et demanda:
—Qu'est-ce que ceci?
—Tu sais bien... Mais tu es aussi troublé que moi, mon pauvre Philippe... Ce sont les pages arrachées au registre de la chapelle, tout l'avenir de notre enfant!
Lagardère prit les papiers en silence. Il craignait de parler.
Les papiers étaient dans une enveloppe au sceau de la chapelle paroissiale de Caylus.
Au moment où il les recevait, un son de cornet à bouquin, plaintif et prolongé, se fit entendre dans la vallée.
—Ce doit être un signal, s'écria mademoiselle de Caylus; sauve-toi, Philippe, sauve-toi!
—Adieu, dit Lagardère jouant son rôle jusqu'au bout pour ne pas briser le cœur de la pauvre jeune mère; ne crains rien, Aurore: ton enfant est en sûreté.
Elle attira sa main jusqu'à ses lèvres et la baisa ardemment.
—Je t'aime! fit-elle seulement à travers ses larmes.
Puis elle ferma les contrevents et disparut.
VII
—Deux contre vingt.—
C'était, en effet, un signal.
Trois hommes, portant des cornets de berger, étaient apostés sur la route d'Argelès, que devait suivre M. le duc de Nevers pour se rendre au château de Caylus, où l'appelaient à la fois une lettre suppliante de sa jeune femme et l'insolente missive du chevalier de Lagardère.
Le premier de ces hommes devait envoyer un son au moment où Nevers passerait la Clarabide, le second quand il entrerait en forêt, le troisième quand il arriverait aux premières maisons du hameau de Tarrides.
Il y avait tout le long de ce chemin de bons endroits pour commettre un meurtre. Mais Philippe de Gonzague n'avait point l'habitude d'attaquer en face. Il voulait colorer son crime. L'assassinat devait s'appeler vengeance et passer bon gré mal gré sur le compte de Caylus-Verrous.
Voici donc notre beau Lagardère, notre incorrigible batailleur, notre triple fou, voici donc la première lame de France et de Navarre avec une petite fille de deux ans sur les bras.
Il était, veuillez en être convaincus, fort embarrassé de sa personne; il portait l'enfant gauchement, comme un notaire fait l'exercice; il la berçait dans ses mains maladroites à ce métier nouveau. Il n'avait plus qu'une préoccupation en cet univers: c'était de ne point éveiller la petite fille!...
—Dodo! l'enfant do! disait-il, les yeux humides, mais ne pouvant s'empêcher de rire.
Vous l'eussiez donné en mille à tous les chevau-légers du corps, ses anciens camarades: aucun n'aurait deviné ce que le terrible bretteur faisait en ce moment sur la route de l'exil.
Il était tout entier à sa besogne de bonne d'enfant; il regardait à ses pieds pour ne point donner de secousses à la dormeuse, il eût voulu avoir un coussin d'ouate dans chaque main.
Un second signal plus rapproché envoya sa note plaintive dans le silence de la nuit.
—Que diable est cela? se dit Lagardère.
Mais il regardait la petite Aurore.
Il n'osait pas l'embrasser.
C'était un joli petit être, blanc et rose; ses paupières fermées montraient déjà les longs cils de soie qu'elle héritait de sa mère.
Un ange! un bel ange de Dieu endormi!
Lagardère écoutait son souffle si doux et si pur: Lagardère admirait ce calme profond, ce repos qui était un long sourire.
—Et ce calme, ce repos, se disait-il, au moment où sa mère pleure, au moment où son père... Ah! ah! s'interrompit-il, ceci va changer bien des choses. On a confié un enfant à cet écervelé de Lagardère... c'est bon; pour défendre l'enfant, la cervelle va lui venir.
Puis il reprenait:
—Comme cela dort!... A quoi peuvent penser ces petits fronts couronnés de leurs boucles angéliques? C'est une âme qui est là dedans. Cela deviendra une femme capable de charmer, d'aimer, hélas! et de souffrir.
Puis encore:
—Comme il doit être bon de gagner peu à peu, à force de soins, à force de tendresse, tout l'amour de ces chères petites créatures, de guetter le premier sourire, d'attendre la première caresse, et qu'il doit être facile de se dévouer tout entier à leur bonheur!
Et mille autres folies que la plupart des hommes de bon sens n'auraient point trouvées.
Et mille naïvetés tendres qui feraient sourire les messieurs, mais qui eussent mis des larmes dans les yeux de toutes les mères.
Et enfin ce mot, ce dernier mot, parti du fond de son cœur comme un acte de contrition:
—Ah! je n'avais jamais tenu un enfant dans mes bras!
A ce moment, le troisième signal partit derrière les cabanes du hameau de Tarrides.
Lagardère tressaillit et s'éveilla. Il avait rêvé qu'il était père.
Un pas vif et sonore se fit entendre au revers du cabaret de la Pomme-d'Adam. Cela ne se pouvait confondre avec la marche de ces soudards qui étaient là tout à l'heure. Au premier son, Lagardère se dit:
—C'est lui!
Nevers avait dû laisser son cheval à la lisière de la forêt.
Au bout d'une minute à peine, Lagardère, qui devinait bien maintenant que ces cris du cornet à bouquin dans la vallée, sous bois et sur la montagne, étaient pour Nevers, le vit passer devant le lumignon qui éclairait l'image de la Vierge à la tête du pont.
La belle tête de Philippe de Nevers, pensive quoique toute jeune, fut illuminée vivement durant une seconde; puis on ne vit plus que la noire silhouette d'un homme à la taille fière et haute; puis encore l'homme disparut.
Nevers descendait les degrés du petit escalier collé au rebord des douves.
Quand il toucha le sol du fossé, le Parisien l'entendit qui mettait l'épée à la main et qui murmurait entre ses dents:
—Deux porteurs de torches ne feraient pas mal ici.
Il s'avança en tâtonnant. Les bottes de foin jetées çà et là le faisaient trébucher.
—Est-ce que ce diable de chevalier me veut faire jouer à colin-maillard! dit-il avec un commencement d'impatience.
Puis, s'arrêtant:
—Holà! n'y a-t-il personne ici?
—Il y a moi, répondit le Parisien, et plût à Dieu qu'il n'y eût que moi!
Nevers n'entendit point la seconde moitié de cette réponse. Il se dirigea vivement vers l'endroit d'où la voix était partie.
—A la besogne, chevalier! s'écria-t-il; livrez-moi seulement le fer, pour que je sache bien où vous êtes. Je n'ai pas beaucoup de temps à vous donner.
Le Parisien berçait toujours la petite fille, qui dormait de mieux en mieux.
—Il faut d'abord que vous m'écoutiez, monsieur le duc, commença-t-il.
—Je vous défie de me persuader cela, interrompit Nevers, après le message que j'ai reçu de vous ce matin. Voici que je vous aperçois; chevalier, en garde!
Lagardère n'avait pas seulement songé à dégaîner.
Son épée, qui d'ordinaire sautait toute seule hors du fourreau, semblait sommeiller comme le beau petit ange qu'il tenait dans ses bras.
—Quand je vous ai envoyé mon message de ce matin, dit-il, j'ignorais ce que je sais ce soir.
—Oh! oh! fit le jeune duc d'un accent railleur, nous n'aimons pas à ferrailler à tâtons, je vois cela.
Il fit un pas, l'épée haute. Lagardère rompit, et dégaîna en disant:
—Écoutez-moi seulement!
—Pour que vous insultiez encore mademoiselle de Caylus, n'est-ce pas?
La voix du jeune duc tremblait de colère.
—Non, sur ma foi! non... je veux vous dire... Diable d'homme! s'interrompit-il en parant la première attaque de Nevers; prenez donc garde!
Nevers, furieux, crut qu'on se moquait de lui.
Il fondit de tout son élan sur son adversaire et lui porta bottes sur bottes avec la prodigieuse vivacité qui le faisait si terrible sur le terrain.
Le Parisien para d'abord de pied ferme et sans riposter. Ensuite, il se mit à rompre en parant toujours, et, à chaque fois qu'il rejetait à droite ou à gauche l'épée de Nevers, il répétait:
—Écoutez-moi! écoutez-moi! écoutez-moi!
—Non, non, non, répondait Nevers accompagnant chaque négation d'une solide estocade.
A force de rompre, le Parisien se sentit acculé tout contre le rempart. Le sang lui montait rudement aux oreilles.
Résister si longtemps à l'envie de rendre un honnête horion, voilà de l'héroïsme!
—Écoutez-moi! dit-il une dernière fois.
—Non! répondit encore Nevers.
—Vous voyez bien que je ne puis plus reculer! fit Lagardère avec un accent de détresse qui avait son côté comique.
—Tant mieux! riposta Nevers.
—Diable d'enfer! s'écria Lagardère à bout de parades et de patience, faudra-t-il vous fendre le crâne pour vous empêcher de tuer votre enfant?
Ce fut comme un coup de foudre. L'épée tomba des mains de Nevers.
—Mon enfant! répéta-t-il; ma fille dans vos bras!...
Lagardère avait enveloppé de son manteau sa charge précieuse. Dans les ténèbres, Nevers avait cru jusqu'alors que le Parisien se servait de son manteau roulé autour du bras gauche comme d'un bouclier. C'était la coutume.
Son sang se figeait dans ses veines quand il pensait aux bottes furieuses qu'il avait poussées au hasard. Son épée aurait pu...
—Chevalier, dit-il, vous êtes un fou, comme moi et tant d'autres... mais fou d'honneur, fou de vaillance... On viendrait me dire que vous vous êtes vendu au marquis de Caylus, sur ma parole, je ne le croirais pas!
—Bien obligé, fit le Parisien, qui soufflait comme un cheval vainqueur après la course; quelle grêle de coups!... Vous êtes un moulin à estocades, monsieur le duc!
—Rendez-moi ma fille!...
Nevers, disant cela, voulut soulever le manteau.
Mais le Parisien lui rabattit la main d'un petit coup sec.
—Doucement! fit-il, vous allez me la réveiller, vous!
—M'apprendrez-vous du moins...?
—Diable d'homme! il ne voulait pas me laisser parler. Le voilà maintenant qui prétend me forcer à lui conter des histoires. Embrassez-moi cela, père... voyons, légèrement, bien légèrement.
Nevers fit comme on lui disait, machinalement.
—Avez-vous vu quelquefois en salle un tour d'armes pareil? demanda Lagardère avec un naïf orgueil: soutenir une attaque à fond, l'attaque de Nevers, de Nevers en colère, sans riposter une seule fois, avec un enfant endormi dans les bras, un enfant qui ne s'éveille point?
—Au nom du Ciel! supplia le jeune duc.
—Dites au moins que c'est un beau travail!... Tête-bleu! je suis en nage. Vous voudriez bien savoir...? s'interrompit-il. Assez d'embrassades, papa! Laissez-nous, maintenant. Nous sommes déjà de vieux amis tous deux, la minette et moi. Je gage cent pistoles, et du diable si je les ai! qu'elle va me sourire en s'éveillant.
Il la recouvrit du pan de son manteau avec un soin et des précautions que n'ont certes pas toujours les bonnes nourrices.
Puis il la déposa dans le foin, sous le pont, contre le rempart.
—Monsieur le duc, ajouta-t-il en reprenant tout d'un coup son accent sérieux et mâle, je réponds de votre fille sur ma vie, quoi qu'il arrive. Ce faisant, j'expie autant qu'il est en moi le tort d'avoir parlé légèrement de sa mère, qui est une belle, une noble, une sainte femme!
—Vous me ferez mourir!... gronda Nevers, qui était à la torture; vous avez donc vu Aurore?
—Je l'ai vue.
—Où cela?
—Ici, à cette fenêtre.
—Et c'est elle qui vous a donné l'enfant?
—C'est elle qui a cru mettre sa fille sous la protection de son époux.
—Je m'y perds!...
—Ah! monsieur le duc, il se passe ici d'étranges choses! Puisque vous êtes en humeur de bataille, vous en aurez, Dieu merci, tout à l'heure à cœur joie!
—Une attaque? fit Nevers.
Le Parisien se baissa tout à coup et mit son oreille contre terre.
—J'ai cru qu'ils venaient, murmura-t-il en se relevant.
—De qui parlez-vous?
—Des braves qui sont chargés de vous assassiner.
Il raconta en peu de mots la conversation qu'il avait surprise, son entrevue nocturne avec M. de Peyrolles et un inconnu, l'arrivée d'Aurore, et ce qui s'en était suivi.
Nevers l'écoutait stupéfait.
—De sorte que, acheva Lagardère, j'ai gagné ce soir mes cinquante pistoles sans aucunement me déranger.
—Ce Peyrolles, disait M. de Nevers en se parlant à lui-même, est l'homme de confiance de Philippe de Gonzague, mon meilleur ami, un frère, qui est présentement dans ce château pour me servir.
—Je n'ai jamais eu l'honneur de me rencontrer avec M. le prince de Gonzague, répondit Lagardère; je ne sais pas si c'était lui.
—Lui!... se récria Nevers; c'est impossible! Ce Peyrolles a une figure de scélérat; il se sera fait acheter par le vieux Caylus.
Lagardère fourbissait paisiblement son épée avec le pan de sa jaquette.
—Ce n'était pas M. de Caylus, dit-il, c'était un jeune homme. Mais ne nous perdons pas en suppositions, monsieur le duc; quel que soit le nom de ce misérable, c'est un gaillard habile. Ses mesures étaient prises admirablement: il savait jusqu'à votre mot de passe. C'est à l'aide de ce mot que j'ai pu tromper Aurore de Caylus. Ah! celle-là vous aime, entendez-vous! et j'aurais voulu baiser la terre à ses pieds pour faire pénitence de mes fatuités folles. Voyons! s'interrompit-il, n'ai-je plus rien à vous dire? Rien, sinon qu'il y a un paquet scellé sous la pelisse de l'enfant: son acte de naissance et votre acte de mariage. Ah! ah! ma belle! fit-il en admirant son épée fourbie, qui semblait attirer tous les pâles rayons épars dans la nuit, et qui les renvoyait en une gerbe de fugitives étincelles, voici notre toilette achevée... Nous avons fait assez de fredaines! Nous allons nous mettre en branle pour une bonne cause, mademoiselle... et tenez-vous bien!
Le jeune duc serra sa main dans les deux siennes.
—Lagardère, dit-il d'une voix profondément émue, je ne vous connaissais pas... Vous êtes un noble cœur!
—Moi, répliqua le Parisien en riant, je n'ai plus qu'une idée, c'est de me marier le plus tôt possible, afin d'avoir un ange blond à caresser. Mais chut!...
Il tomba vivement sur ses genoux.
—Oh! cette fois, je ne me trompe pas, reprit-il.
Nevers se pencha aussi pour écouter.
—Je n'entends rien, dit-il.
—C'est que vous êtes un duc, répliqua le Parisien.
Puis il ajouta en se relevant:
—On rampe là-bas, du côté du Hachaz, et ici, vers l'ouest.
—Si je pouvais faire savoir à Gonzague en quel état je suis, pensa tout haut Nevers, nous aurions une bonne épée de plus.
Lagardère secoua la tête.
—J'aimerais mieux Carrigue et mes gens avec leurs carabines, répliqua-t-il.
Il s'interrompit tout à coup pour demander:
—Êtes-vous venu seul?
—Avec un enfant: Berrichon, mon page.
—Je le connais; il est leste et adroit. S'il était possible de le faire venir.
Nevers mit ses doigts entre ses lèvres, et donna un coup de sifflet retentissant.
Un coup de sifflet pareil lui répondit derrière le cabaret de la Pomme-d'Adam.
—La question est de savoir, murmura Lagardère, s'il pourra parvenir jusqu'à nous.
—Il passerait par un trou d'aiguille! dit Nevers.
L'instant d'après, en effet, on vit paraître le page au haut de la berge.
—C'est un brave enfant! s'écria le Parisien, qui s'avança vers lui.
—Saute! commanda-t-il.
Le page obéit aussitôt, et Lagardère le reçut dans ses bras.
—Faites vite, dit le petit homme; ils avancent là-haut... Dans une minute, il n'y aura plus de passage.
—Je les croyais en bas, repartit Lagardère étonné.
—Il y en a partout!
—Mais ils ne sont que huit!
—Ils sont vingt pour le moins... Quand ils ont vu que vous étiez deux, ils ont pris les contrebandiers du Mialhat...
—Bah! fit Lagardère, vingt ou huit, qu'importe? Tu vas monter à cheval, mon garçon; mes gens sont là-bas au hameau de Gau... Une demi-heure pour aller et revenir... Marche!
Il le saisit par les jambes et l'enleva. L'enfant se roidit et put saisir le rebord du fossé. Quelques secondes s'écoulèrent, puis un coup de sifflet annonça son entrée en forêt.
—Que diable! dit Lagardère, nous tiendrons bien une demi-heure s'ils nous laissent élever nos fortifications.
—Voyez! fit le jeune duc en montrant du doigt un objet qui brillait faiblement de l'autre côté du pont.
—C'est l'épée de frère Passepoil, un coquin soigneux, qui ne laisse jamais de rouille à sa lame... Cocardasse doit être avec lui... Ceux-là n'attaqueront pas... Un coup de main, s'il vous plaît, monsieur le duc, pendant que nous avons le temps.
Il y avait au fond du fossé, outre les bottes de foin éparses ou accumulées, des débris de toute sorte, des planches, des madriers, des branches mortes. Il y avait, de plus, une charrette à demi chargée que les faneurs avaient laissée lors de la descente de Carrigue et de ses gens.
Lagardère et Nevers, prenant la charrette pour point d'appui et l'endroit où dormait l'enfant pour centre, improvisèrent lestement un système de barricades afin de rompre au moins le front d'attaque des assaillants.
Le Parisien dirigeait les travaux. Ce fut une citadelle bien pauvre et bien élémentaire; mais elle eut du moins ce mérite d'être bâtie en une minute.
Lagardère avait amassé des matériaux çà et là; Nevers entassait les bottes de foin servant de fascines. On laissait partout des passages pour les sorties.
Vauban eût envié cet impromptu de forteresse.
Une demi-heure! il s'agissait de tenir une demi-heure!
Tout en travaillant, Nevers disait:
—Ah çà! bien décidément, vous allez donc vous battre pour moi, chevalier?
—Et comme il faut, monsieur le duc; vous allez voir!... Pour vous un peu... énormément pour la petite fille!
Les fortifications étaient achevées. Ce n'était rien; mais dans ces ténèbres cela pouvait embarrasser gravement l'attaque. Nos deux assiégés comptaient là-dessus.
Ils comptaient encore plus sur leurs bonnes épées.
—Chevalier, dit Nevers, je n'oublierai pas cela... C'est désormais entre nous à la vie, à la mort!...
Lagardère lui tendit la main; le duc l'attira contre sa poitrine et lui donna l'accolade.
—Frère, reprit-il, si je vis, tout sera commun entre nous... si je meurs...
—Vous ne mourrez pas! interrompit le Parisien.
—Si je meurs..., répéta Nevers.
—Eh bien, sur ma part du paradis, s'écria Lagardère avec émotion, je serai son père!
Ils se tinrent un instant embrassés, et jamais deux plus vaillants cœurs ne battirent l'un sur l'autre.
Puis Lagardère se dégagea.
—A nos épées! dit-il, les voici!
Des bruits sourds s'entendirent dans la nuit.
Lagardère et Nevers avaient l'épée nue dans la main droite, leurs mains gauches restaient unies.
Tout à coup, les ténèbres semblèrent s'animer, et un grand cri les enveloppa. Les assassins fondaient sur eux de tous les côtés à la fois.
VIII
—Bataille.—
Ils étaient vingt pour le moins: le page n'avait point menti. Il y avait là, non-seulement des contrebandiers du Mialhat, mais une demi-douzaine de bandouliers, récoltés dans la vallée.
C'était pour cela que l'attaque venait si tard.
M. de Peyrolles avait rencontré les estafiers en embuscade. A la vue de Saldagne, il s'était grandement étonné.
—Pourquoi n'es-tu pas à ton poste? lui demanda-t-il.
—A quel poste?
—Ne t'ai-je pas parlé tout à l'heure dans le fossé?
—A moi?
—Ne t'ai-je pas promis cinquante pistoles?
On s'expliqua.
Quand Peyrolles sut qu'il avait fait un pas de clerc, quand il connut le nom de l'homme à qui il s'était livré, il fut pris d'une grande frayeur.
Les braves eurent beau lui dire que Lagardère était là pour attaquer lui-même, et qu'entre Nevers et lui, c'était guerre à mort, Peyrolles ne fut point rassuré. Il comprit d'instinct l'effet qu'avait dû produire sur une âme loyale et toute jeune la soudaine découverte d'une trahison.
A cette heure, Lagardère devait être un allié du duc.
A cette heure, Aurore de Caylus devait être prévenue.
Car ce que Peyrolles ne devina point, ce fut la conduite du Parisien. Peyrolles ne put concevoir cette témérité de se charger d'un enfant à l'heure du combat.
Staupitz, Pinto, le Matador et Saldagne furent dépêchés en recruteurs. Peyrolles, lui, se chargea d'avertir son maître et de surveiller Aurore de Caylus.
En ce temps, surtout vers les frontières, on trouvait toujours suffisante quantité de rapières à vendre. Nos quatre prévôts revinrent bien accompagnés.
Mais qui pourrait dire l'embarras profond, les peines de conscience, les douleurs en un mot de maître Cocardasse junior et de son alter ego frère Passepoil!
C'étaient deux coquins, nous accordons cela volontiers; ils tuaient pour un prix; leur rapière ne valait pas mieux qu'un stylet de bravo ou qu'un couteau de bandit; mais les pauvres diables n'y mettaient point de malice.
Ils gagnaient leur vie à cela. C'était la faute du temps et des mœurs, bien plus encore que leur faute à eux.
En ce siècle si grand qu'illuminait tant de gloire, il n'y avait guère de brillant qu'une certaine couche superficielle, au-dessous de laquelle était le chaos.
Encore cette couche du dessus avait-elle bien des taches parmi ses paillettes et sur son brocart!
La guerre avait tout démoralisé, depuis le haut jusqu'au bas.
La guerre était mercenaire au premier chef. On peut bien le dire, pour la plupart des généraux comme pour les derniers soldats, l'épée était purement un outil.
Et la vaillance un gagne-pain.
Cocardasse et Passepoil aimaient leur petit Parisien, qui les dépassait de la tête. Quand l'affection naît dans ces cœurs pervertis, elle est tenace et forte.
Cocardasse et Passepoil, d'ailleurs, et à part cette affection dont nous savons l'origine, n'étaient nullement incapables de bien faire. Il y avait de bons germes en eux, et l'affaire du petit orphelin de l'hôtel ruiné de Lagardère n'était pas la seule bonne action qu'ils eussent faite en leur vie au hasard et par mégarde.
Mais leur tendresse pour Henri était leur meilleur sentiment, et, quoiqu'il s'y mêlât bien quelque peu d'égoïsme, puisqu'ils se miraient tous deux dans leur glorieux élève, on peut dire que leur amitié n'avait point l'intérêt pour mobile. Cocardasse et Passepoil auraient volontiers exposé leur vie pour l'amour de Lagardère.
Et voilà que, ce soir, la fatalité les mettait en face de lui! Pas moyen de se dédire! Leurs lames étaient à Peyrolles, qui les avait payées. Fuir ou s'abstenir, c'était manquer hautement au point d'honneur, rigoureusement respecté par leurs pareils.
Ils avaient été une heure entière sans s'adresser la parole. Durant toute cette soirée, Cocardasse ne jura pas une seule fois «capédébiou!»
Ils poussaient tous deux de gros soupirs, à l'unisson. De temps en temps, ils se regardaient d'un air piteux. Ce fut tout.
Quand on se mit en branle pour l'assaut, ils se serrèrent la main tristement.
Passepoil dit:
—Que veux-tu! nous ferons de notre mieux.
Et Cocardasse soupira:
—Ça ne se peut pas, frère Passepoil, ça ne se peut pas. Fais comme moi.
Il prit dans la poche de ses chausses le bouton d'acier qui lui servait en salle, et l'adapta au bout de son épée. Passepoil l'imita.
Tous deux respirèrent alors: ils avaient le cœur plus libre.
Les estafiers et leurs nouveaux alliés s'étaient divisés en trois troupes. La première avait tourné les douves pour arriver du côté de l'ouest; la seconde gardait sa position au delà du pont; la troisième, composée principalement de bandouliers et de contrebandiers conduits par Saldagne, devait attaquer de face, en arrivant par le petit escalier.
Lagardère et Nevers les voyaient distinctement depuis quelques secondes. Ils auraient pu compter ceux qui se glissaient le long de l'escalier.
—Attention! avait dit Lagardère; dos à dos... toujours l'appui au rempart... L'enfant n'a rien à craindre, il est protégé par le poteau du pont... Jouez serré, monsieur le duc! Je vous préviens qu'ils sont capables de vous enseigner à vous-même votre propre botte, si, par cas, vous l'avez oubliée... C'est encore moi, s'interrompit-il avec dépit, c'est encore moi qui ai fait cette sottise-là! mais tenez-vous ferme. Quant à moi, j'ai la peau trop dure pour ces épées de malotrus.
Sans les précautions qu'ils avaient prises à la hâte, ce premier choc des estafiers eût été terrible. Ils s'élancèrent, en effet, tous à la fois et tête baissée en criant:
—A Nevers! à Nevers!
Et, par-dessus ce cri général, on entendait les deux voix amies du Gascon et du Normand, qui éprouvaient une certaine consolation à constater ainsi qu'ils ne s'adressaient point à leur ancien élève.
Les estafiers n'avaient aucune idée des obstacles accumulés sur leur passage. Ces remparts qui ont pu sembler au lecteur une pauvre et puérile ressource, firent d'abord merveille.
Tous ces hommes à lourds accoutrements et à longues rapières vinrent donner dans les poutres et s'embarrasser parmi le foin. Bien peu arrivèrent jusqu'à nos deux champions, et ceux-là en portèrent la marque.
Il y eut du bruit, de la confusion; en somme, un seul bandoulier resta par terre.
Mais la retraite ne ressembla pas à l'attaque.
Dès que le gros des assassins commença à plier, Nevers et son ami prirent à leur tour l'offensive.
—J'y suis! j'y suis! crièrent-ils en même temps.
Et tous deux s'élancèrent en avant.
Le Parisien perça du premier coup un bandoulier d'outre en outre; ramenant l'épée et coupant à revers, il trancha le bras d'un contrebandier; puis, ne pouvant arrêter son élan, et arrivant sur le troisième de trop court, il lui écrasa le crâne d'un coup de pommeau.
Ce troisième était l'Allemand Staupitz, qui tomba lourdement à la renverse.
—J'y suis! j'y suis!
Nevers taillait aussi de son mieux. Outre un partisan qu'il avait jeté sous les roues de la charrette, le Matador et Joël étaient grièvement blessés de sa main.
Mais, comme il allait achever ce dernier, il vit deux ombres qui se glissaient le long du mur dans la direction du pont.
—A moi, chevalier! cria-t-il en retournant précipitamment sur ses pas.
Lagardère ne prit que le temps d'allonger un vertueux fendant à Pinto, qui, tout le restant de sa vie, ne put montrer qu'une seule oreille.
—Vive Dieu! dit-il en rejoignant Nevers, j'avais presque oublié l'ange blond, mes amours!
Les deux ombres avaient pris le large.
Un silence profond régnait dans les douves. Il y avait un quart d'heure de passé.
—Reprenez haleine vivement, monsieur le duc, dit Lagardère: les drôles ne nous laisseront pas longtemps en repos... Êtes-vous blessé?
—Une égratignure.
—Où cela?
—Au front.
Le Parisien ferma les poings et ne parla plus. C'étaient les suites de sa leçon d'escrime.
Deux ou trois minutes se passèrent ainsi, puis l'assaut recommença, mais, cette fois, sérieusement et avec ensemble.
Les assaillants arrivaient sur deux lignes et prenaient soin d'écarter les obstacles avant de passer outre.
—C'est l'heure de battre fort et ferme! dit Lagardère à demi voix; surtout, ne vous occupez que de vous, monsieur le duc... Je couvre l'enfant.
C'était un cercle silencieux et sombre, qui allait se rétrécissant autour d'eux.
—A Nevers! dit une voix.
Dix lames s'allongèrent.
—J'y suis! fit le Parisien, qui bondit en avant encore une fois.
Le Tueur poussa un cri et tomba sur le corps de deux bandouliers foudroyés.
Les estafiers reculèrent, mais de quelques semelles seulement.
Ceux qui venaient les derniers criaient toujours:
—A Nevers! à Nevers!
Et Nevers répondait, car il s'échauffait au jeu:
—J'y suis, mes compagnons. Voici de mes nouvelles... Encore!... encore!
Et, chaque fois, sa lame sortait humide et rouge.
Ah! c'étaient deux fiers lutteurs!
—A toi, seigneur Saldagne! criait le Parisien; c'est le coup que je t'enseignai à Ségorbe! A toi, Faënza!... Mais approchez donc; il faudrait, pour vous atteindre, des hallebardes de cathédrale!
Et il piquait! et il fauchait! Il ne se trouvait déjà plus un seul des bandouliers qu'on avait mis en avant.
Derrière les contrevents de la fenêtre basse, il y avait quelqu'un. Ce n'était plus Aurore de Caylus.
Il y avait deux hommes qui écoutaient, le frisson dans les veines et la sueur glacée au front.
C'étaient M. de Peyrolles et son maître.
—Les misérables! dit le maître, ils ne sont pas assez de dix contre un!... Faudra-t-il que je me mette de la partie?
—Prenez garde, monseigneur!
—Le danger est qu'il en reste un de vivant! dit le maître.
Au dehors:
—J'y suis! j'y suis!
En vérité, le cercle s'élargissait; les coquins pliaient. Et il ne restait plus que quelques minutes pour parfaire la demi-heure.
Lagardère n'avait pas une écorchure. Nevers n'avait que sa piqûre au front.
Et tous deux auraient pu ferrailler encore pendant une heure du même train.
Aussi la fièvre du triomphe commençait à les emporter. Sans le savoir, et surtout sans le vouloir, ils s'éloignaient parfois de leur poste pour aborder le front des spadassins. Le cercle de cadavres et de blessés qui était autour d'eux ne prouvait-il pas assez clairement leur supériorité? Cette vue les exaltait. La prudence s'enfuit quand l'ivresse va naître. C'était l'heure du véritable danger.
Ils ne voyaient point que tous ces cadavres et ces gens hors de combat étaient des auxiliaires mis en avant pour les lasser. Les maîtres d'armes restaient debout, sauf un seul, Staupitz, qui n'était qu'évanoui.
Les maîtres d'armes se tenaient à distance; ils attendaient leur belle. Ils s'étaient dit:
—Séparons-les seulement, et, s'ils sont de chair et d'os, nous les aurons.
Toute leur manœuvre, depuis quelques instants, tendait à attirer en avant un des deux champions, tandis qu'on maintiendrait l'autre acculé à la muraille.
Joël de Jugan, blessé deux fois, Faënza, Cocardasse et Passepoil furent chargés de Lagardère; les trois Espagnols allèrent contre Nevers.
La première bande devait lâcher pied à un moment donné; l'autre, au contraire, devait tenir quand même. Elles s'étaient partagé le restant des auxiliaires.
Dès le premier choc, Cocardasse et Passepoil se mirent en arrière. Joël et l'Italien, sujet de notre saint-père, reçurent chacun un horion bien appliqué. En même temps, Lagardère, se retournant, balafra le visage du Tueur, qui serrait de trop près M. de Nevers.
Un cri de sauve qui peut se fit entendre.
—En avant! dit le Parisien bouillant.
—En avant! répéta le jeune duc.
Et tous deux:
—J'y suis! j'y suis!
Tout plia devant Lagardère, qui, en un clin d'œil, fut à l'autre bout du fossé.
Mais le duc trouva devant lui un mur de fer. Tout au plus son élan gagna-t-il quelques pas.
Il n'était pas homme à crier au secours. Il tenait bon, et Dieu sait que les trois Espagnols avaient de la besogne! Pinto et Saldagne étaient déjà blessés tous les deux.
A ce moment, la grille de fer qui fermait la fenêtre basse tourna sur ses gonds.
Nevers était à trois toises environ de la fenêtre.
Les contrevents s'ouvrirent. Il n'entendit pas, environné qu'il était de mouvement et de bruit.
Deux hommes descendirent l'un après l'autre dans la douve. Nevers ne les vit point.
Ils avaient tous deux à la main leurs épées nues. Le plus grand avait un masque sur le visage.
—Victoire! cria le Parisien, qui avait fait place nette autour de lui.
Nevers lui répondit par un cri d'agonie.
Un des deux hommes descendus par la fenêtre basse, le plus grand, celui qui avait un masque sur le visage, venait de lui passer son épée au travers du corps par derrière.
Nevers tomba.—Le coup avait été porté, comme on disait alors, à l'italienne, c'est-à-dire savamment, et comme on fait une opération de chirurgie.
Les lâches estocades qui vinrent après étaient inutiles.
En tombant, Nevers put se retourner. Son regard mourant se fixa sur l'homme au masque.
Une expression d'amère douleur décomposa ses traits.
La lune, à son dernier quartier, se levait tardivement derrière les tourelles du château.
On ne la voyait point encore, mais sa lumière diffuse éclairait vaguement les ténèbres.
—Toi! c'est toi! murmura Nevers expirant; toi, Gonzague! toi, mon ami, pour qui j'aurais donné cent fois ma vie!
—Je ne la prends qu'une fois, répondit froidement l'homme au masque.
La tête du jeune duc se renversa livide.
—Il est mort, dit Gonzague; à l'autre.
Il n'était pas besoin d'aller à l'autre, l'autre venait.
Quand Lagardère entendit le râle du jeune duc, ce ne fut pas un cri qui sortit de sa poitrine, ce fut un rugissement. Les maîtres d'armes s'étaient reformés derrière lui. Arrêtez donc un lion qui bondit! Deux estafiers roulèrent sur l'herbe; il passa.
Comme il arrivait, Nevers se souleva, et, d'une voix éteinte:
—Frère, souviens-toi et venge-moi!
—Sur Dieu, je le jure! s'écria le Parisien; tous ceux qui sont là mourront de ma main!
L'enfant rendit une plainte sous le pont, comme s'il se fut éveillé au dernier râle de son père.
Ce faible bruit passa inaperçu.
—Sus! sus! cria l'homme masqué.
—Il n'y a que toi que je ne connaisse pas, dit Lagardère en se redressant, seul désormais contre tous. J'ai fait un serment... il faut pourtant que je puisse te retrouver quand l'heure sera venue.
—Sus! répéta le maître.
Entre lui et le Parisien se massaient cinq prévôts d'armes et M. de Peyrolles.
Ce ne furent pas les estafiers qui chargèrent.
Le Parisien saisit une botte de foin, dont il se fit un bouclier, et troua comme un boulet le gros des spadassins. Son élan le porta au centre, il ne restait plus que Saldagne et Peyrolles au-devant de l'homme masqué, qui se mit en garde.
L'épée de Lagardère, coupant entre Peyrolles et Gonzague, fit à la main du maître une large entaille.
—Tu es marqué! s'écria-t-il en faisant retraite.
Il avait entendu, lui seul, le premier cri de l'enfant éveillé.
En trois bonds, il fut sous le pont. La lune passait par-dessus les tourelles. Tous virent qu'il prenait à terre un fardeau.
—Sus! sus! râla le maître suffoqué par la rage. C'est la fille de Nevers! la fille de Nevers à tout prix!
Lagardère avait déjà l'enfant dans ses bras.
Les estafiers semblaient des chiens battus. Ils n'allaient plus de bon cœur à la besogne.
Cocardasse, augmentant à dessein leur découragement, grommelait:
—Lou couquin va nous achever ici!
Pour gagner le petit escalier, Lagardère n'eût qu'à brandir sa lame, qui flamboyait maintenant aux rayons de la lune, et à dire:
—Place, mes drôles!
Tous s'écartèrent d'instinct.
Il monta les marches de l'escalier.
Dans la campagne, on entendait le galop d'une troupe de cavaliers.
Lagardère, au haut des degrés, montrant son beau visage en pleine lumière, leva l'enfant, qui, à sa vue, s'était prise à sourire.
—Oui, s'écria-t-il, voici la fille de Nevers!... Viens donc la chercher derrière mon épée, assassin! toi qui as commandé le meurtre, toi qui l'as achevé lâchement par derrière!... Qui que tu sois, ta main gardera ma marque. Je te reconnaîtrai. Et, quand il sera temps, si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi!