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Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 3 cover

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 3

Chapter 9: V
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About This Book

The third volume proceeds as an episodic cloak-and-sword narrative told through a memoirlike voice that mixes intimate recollection with urgent action. It follows a young woman’s flight from relentless pursuers, daring escapes across farms and rivers, close rescues and desperate defenses, and the tangled loyalties that tie her to a devoted protector. Swordplay, chases, and clandestine meetings alternate with sentimental interludes, while themes of devotion, concealed and revealed identity, and the costs of vengeance unfold and lead to revelations that reframe earlier events.

V

—Où Aurore s'occupe d'un petit marquis.—

«Je veux vous finir tout de suite, ma mère, l'aventure de cette liste.

»Quand Henri revint de son voyage après deux ans, je revis la liste. Bien des noms y étaient effacés, sans doute les noms de ceux qu'il avait pu joindre.

»Par contre, il y avait deux noms nouveaux qui remplissaient les blancs.

»Le capitaine Lorrain était effacé, le no 1.—Le no 2, Staupitz, avait une large barre. Pinto aussi, el Matador aussi; Joël de Jugan de même.

»Les cinq barres étaient à l'encre rouge.

»Faënza et Saldagne restaient intacts.

»Le no 8 portait le nom de Peyrolles, le no 9 celui de Gonzague,—tous deux à Paris...

»............ Je fus deux ans sans le voir, ma mère. Que fit-il pendant ces deux années et pourquoi sa conduite fut-elle toujours un mystère pour moi?

»Deux siècles! deux longs siècles! Je ne sais pas comment j'ai fait pour vivre tant de jours sans mon ami. Si l'on me séparait de lui maintenant, je suis bien sûre que je mourrais.

»J'étais retirée au couvent de l'Incarnation. Les religieuses furent bonnes pour moi, mais elles ne pouvaient pas me consoler. Toute ma joie s'était envolée avec mon ami. Je ne savais plus ni chanter ni sourire.

»Oh! mais quand il revint, que je fus bien payée de ma peine! Ce long martyre était fini! mon père chéri, mon ami, mon protecteur m'était rendu. Je n'avais point de parole pour lui dire combien j'étais heureuse.

»Après le premier baiser, il me regarda, et je fus étonnée de l'expression que prit son visage.

»—Vous voilà grande, Aurore, me dit-il, et je ne pensais pas vous retrouver si belle.

»J'étais donc belle! Il me trouvait belle. La beauté est un don de Dieu, ma mère: je remerciai Dieu dans mon cœur.

»J'avais seize ou dix-sept ans quand il me dit cela. Je n'avais pas encore deviné qu'on pût éprouver tant de bonheur à s'entendre dire: Vous êtes belle.

»Henri ne me l'avait pas encore dit.

»Je sortis du couvent de l'Incarnation le jour même et nous retournâmes à notre ancienne demeure. Tout y était bien changé. Nous ne devions plus vivre seuls, Henri et moi: j'étais une demoiselle.

»Je trouvai à la maison une bonne vieille femme, Françoise Berrichon et son petit-fils Jean-Marie.

»La vieille Françoise dit en me voyant:

»—Elle lui ressemble!

»A qui ressemblé-je? Il y a des choses sans doute que je ne dois point savoir, car on a été à mon égard d'une discrétion inflexible.

»Je pensai tout de suite, et cette opinion s'est fortifiée en moi depuis, que Françoise Berrichon était quelque ancienne servante de ma famille. Elle a dû connaître mon père; elle a dû vous connaître, ma mère! Combien de fois n'ai-je pas essayé de savoir!... Mais Françoise, qui parle si volontiers d'ordinaire, devient muette dès qu'on aborde certains sujets.

»Quant à son petit-fils Jean-Marie, il est plus jeune que moi et ne sait pas.

»Je n'avais pas revu ma petite Flor une seule fois au couvent de l'Incarnation. Je la fis chercher aussitôt que je fus libre. On me dit qu'elle avait quitté Madrid.—Cela n'était pas, car je la vis peu de jours après chantant et dansant sur la Plaza-Santa. Je m'en plaignis à Henri, qui me dit:

»—On a eu tort de vous tromper, Aurore... On a bien fait de ne vous point rapprocher de cette pauvre enfant... Souvenez-vous qu'il est des choses qui éloigneraient de vous ceux que vous devez aimer...

»Qui donc dois-je aimer?

»Vous, ma mère! vous d'abord! vous surtout!... Eh bien, vous déplairait-il que j'eusse de l'affection pour ma première amie? de la reconnaissance pour celle qui nous sauva d'un grand péril?

»Je ne crois pas cela. Ce n'est pas ainsi que je vous aime.

»Mon ami s'exagère vos sévérités. Vous êtes bonne encore plus que fière.—Et puis, je vous aimerai si bien! Est-ce que mes caresses vous laisseront le temps d'être sévère!...

»J'étais donc une demoiselle. On me servait. Le petit Jean-Marie pouvait passer pour mon page. La vieille Françoise me tenait fidèle compagnie.—J'étais bien moins seule qu'autrefois; j'étais bien loin d'être aussi heureuse.

»Mon ami avait changé; ses manières n'étaient plus les mêmes. Je le trouvais froid toujours et parfois bien triste. Il semblait qu'il y eût désormais une barrière entre nous.

»Je vous l'ai dit, ma mère, une explication avec Henri était chose impossible. Henri garde mon secret même vis-à-vis de moi.

»Je devinais bien qu'il souffrait et qu'il se consolait par le travail. De tous côtés, on venait solliciter son aide. L'aisance était chez nous, presque le luxe. Les armuriers de Madrid mettaient en quelque sorte le Cincelador aux enchères.

»Medina-Sidonia, le favori de Philippe V, avait dit: J'ai trois épées; la première est d'or, je la donnerais à mon ami; la seconde est ornée de diamants, je la donnerais à ma maîtresse; la troisième est d'acier bruni, mais el Cincelador l'a taillée: je ne la donnerais qu'au roi!

»Les mois s'écoulèrent. Je pris de la tristesse. Henri s'en aperçut et devint malheureux...

»....... Ma chambre donnait sur ces immenses jardins qui étaient derrière la Calle-Réal. Le plus grand et le plus beau de ces jardins appartenait à l'ancien palais du duc d'Ossuna, tué en duel par M. de Favas, gentilhomme de la reine. Depuis la mort du maître, le palais était désert.

»Un jour, je vis se relever les jalousies tombées. Les salles vides s'emplirent de meubles somptueux, et de magnifiques draperies flottèrent aux croisées.—En même temps, le jardin abandonné s'emplit de fleurs nouvelles.

»Le palais avait un hôte.

»J'étais curieuse comme toutes les recluses. Je voulus savoir son nom... Quand j'appris ce nom, il me frappa.—Celui qui venait habiter le palais d'Ossuna se nommait Philippe de Mantoue, prince de Gonzague.

»Gonzague! J'avais vu ce nom sur la liste de mon ami Henri.

»C'était le second des deux noms inscrits pendant le voyage.

»C'était le dernier des quatre qui restaient: Faënza, Saldagne, Peyrolles et Gonzague.

»Je pensais que mon Henri devait être l'ami de ce grand seigneur et je m'attendais presque à le voir.

«Le lendemain, Henri fit clouer des jalousies à mes fenêtres qui n'en avaient point.

»—Aurore, me dit-il, je vous prie de ne vous point montrer à ceux qui viendront se promener dans le jardin.

»Je confesse, ma mère, qu'après cette défense, ma curiosité redoubla.

Il n'était pas difficile d'avoir des renseignements sur ce prince de Gonzague. Tout le monde parlait de lui. C'était l'un des hommes les plus riches de France et l'ami particulier du régent. Il venait à Madrid pour une mission intime. On le traitait en ambassadeur. Il avait une cour.

»Tous les matins, le petit Jean-Marie venait me raconter ce qui se disait dans le quartier. Le prince était beau, le prince avait de belles maîtresses, le prince jetait les millions par la fenêtre.

»Ses compagnons étaient tous des jeunes gens qui faisaient dans Madrid des équipées nocturnes, escaladant les balcons, brisant les lanternes, défonçant les portes et battant les tuteurs jaloux.

»Il y en avait un qui avait dix-huit ans à peine,—un démon! Il se nommait le marquis de Chaverny.

»On le disait frais et rose comme une jeune fille. Et l'air si doux! De grands cheveux blonds sur un front blanc, une lèvre imberbe, des yeux espiègles comme ceux des jeunes filles!

»C'était le plus terrible de tous. Ce chérubin troublait tous les cœurs des senoritas de Madrid.

»Par les fentes de ma jalousie, moi, je voyais parfois, sous les ombrages de ce beau jardin d'Ossuna, un jeune gentilhomme à la mine élégante, à la tournure un peu efféminée,—mais ce ne pouvait être ce diablotin de Chaverny.

»Mon petit gentilhomme avait l'apparence si sage et si modeste.

»Il se promenait dès le matin.—Ce Chaverny, lui, devait se lever tard, après avoir passé la nuit à mal faire.

»Tantôt sur un banc, tantôt couché dans l'herbe, tantôt allant pensif et la tête inclinée, mon petit gentilhomme avait presque toujours un livre à la main. C'était un adolescent studieux.

»Et plus souvent, que ce Chaverny se fût ainsi embarrassé d'un livre!

»Il y avait là impossibilité: ce petit gentilhomme était exactement l'opposé de M. le marquis de Chaverny,—à moins que la renommée n'eût déplorablement calomnié M. le marquis.

»La renommée n'avait eu garde.—Mais mon petit gentilhomme était cependant bien le marquis de Chaverny.

»Le diablotin, le démon!... je crois que je l'aurais aimé si Henri n'eût point été sur terre.

»Un bon cœur, ma mère, un cœur perdu par ceux qui égaraient sa jeunesse, mais noble encore, ardent et généreux.

»Je pense que le vent avait dû soulever par hasard un coin de ma jalousie, car il m'avait vue, et depuis lors, il ne quittait plus le jardin.

»Ah! certes, je lui ai épargné bien des folies! Dans le jardin, il était doux comme un petit saint. Tout au plus s'enhardissait-il parfois jusqu'à baiser une fleur cueillie, qu'il lançait ensuite dans la direction de ma fenêtre.

»Une fois, je le vis venir avec une sarbacane. Il visa ma jalousie et très-adroitement, il fit passer un petit billet à travers les planchettes.

»Le charmant petit billet, si vous saviez, ma mère! Il voulait m'épouser et me disait que j'arracherais une âme à l'enfer. J'eus grand'peine à me retenir de répondre, car c'eût été là une bonne œuvre... mais la pensée d'Henri m'arrêta et je ne donnai même pas signe de vie.

»Le pauvre petit marquis attendit longtemps, les yeux fixés sur ma jalousie, puis je le vis essuyer sa paupière où sans doute il y avait des larmes.

»Mon cœur se serra, mais je tins bon.

»Le soir de ce jour, j'étais au balcon de la tourelle en colimaçon qui flanquait notre maison, à l'angle de la Calle-Réal.

»Le balcon avait vue sur la grande rue et sur la ruelle obscure.

»Henri tardait; je l'attendais.

»J'entendis tout à coup que l'on parlait à voix basse dans la ruelle. Je me tournai. J'aperçus deux ombres le long du mur: Henri et le petit marquis.

»Les voix bientôt s'élevèrent.

»—Savez-vous à qui vous parlez, l'ami? dit fièrement Chaverny;—je suis le cousin de M. le prince de Gonzague.

»A ce nom, l'épée d'Henri sembla sauter d'elle-même hors du fourreau.

»Chaverny dégaina de même et se mit en garde d'un petit air crâne. La lutte me sembla si disproportionnée, que je ne pus m'empêcher de crier:

»—Henri! Henri! c'est un enfant!

»Henri baissa aussitôt son épée.

»Le marquis de Chaverny me salua et je l'entendis qui disait:

»—Nous nous retrouverons!

»J'eus peine à reconnaître Henri quand il rentra l'instant d'après. Sa figure était toute bouleversée.—Au lieu de me parler, il se promenait à grands pas dans la chambre.

»—Aurore, me dit-il enfin d'une voix changée,—je ne suis pas votre père...

»Je le savais bien.—Je crus qu'il allait poursuivre et j'étais tout oreilles.

»Il se tut. Il reprit sa promenade. Je le vis qui essuyait son front en sueur.

»—Qu'avez-vous donc, ami? demandai-je bien doucement.

»Au lieu de répondre, il interrogea lui-même et me dit:

»—Connaissez-vous ce jeune gentilhomme?

»Je dus rougir un peu en répondant:

»—Non, bon ami, je ne le connais pas.

»Et pourtant, c'était la vérité.—Henri reprit après un silence:

»—Aurore, je vous avais priée de tenir vos jalousies closes...

»Il ajouta, non sans une certaine nuance d'amertume dans la voix:

»—Ce n'était pas pour moi, c'était pour vous.

»J'étais piquée. Je répondis:

»—Ai-je donc commis quelque crime pour être obligée de me cacher toujours ainsi?

»—Ah! fit-il en se couvrant le visage de ses mains,—cela devait venir!... Que Dieu ait pitié de moi!

»Je comprenais seulement que je l'avais blessé. Les larmes inondèrent ma joue.

»—Henri! mon ami! m'écriai-je, pardonnez-moi!... pardonnez-moi!...

»—Et que faut-il vous pardonner, Aurore? s'écria-t-il en relevant sur moi son regard étincelant.

»—La peine que je vous ai faite, Henri... je vous vois triste... je dois avoir tort.

»Il s'arrêta tout à coup pour me regarder encore.

»—Il est temps! murmura-t-il.

»Puis il vint s'asseoir auprès de moi.

»—Parlez franchement et ne craignez rien, Aurore, dit-il;—je ne veux qu'une chose en ce monde: votre bonheur. Auriez-vous quelque peine à quitter le séjour de Madrid?

»—Avec vous? demandai-je.

»—Avec moi.

»—Partout où vous serez, ami, répondis-je lentement et en le regardant bien en face,—j'irai avec plaisir... j'aime Madrid parce que vous y êtes.

»Il me baisa la main.

»—Mais..., fit-il avec embarras,—ce jeune homme...

»Je mis ma main sur sa bouche en riant.

»—Je vous pardonne, ami, l'interrompis-je,—mais n'ajoutez pas un mot... et si vous le voulez, partons!

»Je vis ses yeux qui devenaient humides. Ses bras faisaient effort pour ne point s'ouvrir. Je crus que son émotion allait l'entraîner.—Mais il est fort contre lui-même.

»Il me baisa la main une seconde fois, en disant avec une bonté toute paternelle:

»—Puisque cela ne vous contrarie point, Aurore, nous devons partir ce soir même.

»—Et c'est sans doute pour moi! m'écriai-je avec une véritable colère,—non point pour vous.

»—Pour vous, non point pour moi, répondit-il en prenant congé.

»Il sortit. Je fondis en larmes.

»—Ah! me disais-je,—il ne m'aime pas! Il ne m'aimera jamais!

»Et chaque fois que je pleure, ma mère, c'est que cette idée-là me revient. Henri ne m'aime pas! Henri ne m'aimera jamais!...

»Cependant...

»Hélas! on cherche à se tromper soi-même. Il me chérit comme si j'étais sa fille. Il m'aime pour moi, non pour lui.—Je mourrai jeune.

»Le départ fut fixé à dix heures de nuit. Je devais monter en chaise avec Françoise. Henri devait nous escorter en compagnie de quatre espadins. Il était riche.

»Pendant que je faisais mes malles, le jardin d'Ossuna s'illuminait. M. le prince de Gonzague donnait une grande fête cette nuit-là.—J'étais triste et découragée.—La pensée me vint que les plaisirs de ce monde brillant tromperaient peut-être ma peine.

»Vous savez cela, vous, ma mère? Sont-elles soulagées celles qui souffrent et qui peuvent se réfugier dans ces joies?

»Je vous parle maintenant de choses toutes récentes. C'était hier. Quelques mois se sont à peine écoulés depuis que nous avons quitté Madrid.

»Mais le temps m'a semblé long. Il y a quelque chose entre mon ami et moi. Oh! que j'avais besoin de votre cœur pour y verser le mien, ma mère!

»Nous partîmes à l'heure dite, pendant que l'orchestre jetait ses premiers accords sous les grands orangers du palais.

»Henri chevauchait à la portière. Il me dit:

»—Ne regrettez-vous rien, Aurore?

»—Je regrette mon ami d'autrefois, répondis-je.

»Notre itinéraire était fixé d'avance. Nous allions en droite ligne à Saragosse pour gagner de là les frontières de France, franchir les Pyrénées vis-à-vis de Venasque et redescendre à Bayonne, où nous devions prendre la mer et retenir passage pour Ostende.

»Henri avait besoin de faire cette pointe en France. Il devait s'arrêter dans la vallée de Louron, entre Luz et Bagnères-de-Luchon.

»De Madrid à Saragosse, aucun accident ne marqua notre voyage. Même absence d'événements de Saragosse à la frontière.—Et sans la visite que nous fîmes au vieux château de Caylus, après avoir passé les monts, je n'aurais plus rien à vous dire, ma mère.

»Mais, sans que je puisse m'expliquer pourquoi, cette visite a été l'une des pages les plus émouvantes de ma vie. Je n'ai couru là aucun danger; à proprement parler, rien ne m'y est advenu,—et pourtant, dussé-je vivre cent ans, je me souviendrais des impressions que ce lieu a fait naître en moi.

»Henri voulait s'entretenir avec un vieux prêtre nommé dom Bernard et qui avait été chapelain de Caylus, sous le dernier seigneur de ce nom.

»Une fois passée la frontière, nous laissâmes Françoise et Jean-Marie dans un petit village au bord de la Clarabida. Nos quatre espadins étaient restés de l'autre côté des Pyrénées. Nous nous dirigeâmes seuls, Henri et moi, à cheval, vers la bizarre éminence qu'on appelle dans le pays le Hachaz, et qui sert de base à la noire forteresse.

»C'était par une matinée de février, froide, triste, mais sans brume. Les sommets neigeux que nous avions traversés la veille détachaient à l'horizon sur le ciel sombre l'éclatante dentelle de leurs crêtes à l'Orient, un soleil pâle brillait et blanchissait encore les pics couverts de frimas.

»Le vent venait de l'ouest et amenait lentement les grands nuages, suspendus comme un terne rideau derrière la chaîne des Pyrénées.

»Nous voyions se dresser devant nous, repoussé par le ciel blafard de l'est et debout sur son piédestal géant, ce noir colosse de granit: le château de Caylus-Tarrides.

»On chercherait longtemps avant de trouver un édifice qui parle plus éloquemment des lugubres grandeurs du passé.

»Il était là comme une sentinelle, ce manoir assassin et pillard; il guettait le voyageur passant dans la vallée. Les fauconneaux muets et les meurtrières silencieuses avaient alors une voix; les chênes ne croissaient pas dans les murs crevassés; les remparts n'avaient point ce glacial manteau de lierre mouillé; les tourelles montraient leurs menaçants créneaux, cachés aujourd'hui par cette couronne rougeâtre ou dorée que leur font les giroflées et les énormes touffes de gueules-de-loup.

»Rien qu'à le voir, l'esprit s'ouvre à mille pensées mélancoliques ou terribles. C'est grand, c'est effrayant. Là dedans, personne n'a jamais dû être heureux.

»Aussi le pays est plein de légendes noires comme de l'encre.

»A lui tout seul, le dernier seigneur, qu'on appelait Caylus-Verrous, a tué ses deux femmes, sa fille, son gendre, etc.

»Les autres, ses ancêtres, avaient fait de leur mieux avant lui.

»Nous arrivâmes au plateau du Hachaz par une route étroite et tortueuse qui autrefois aboutissait au pont-levis. Il n'y a plus de pont-levis. On voit seulement les débris d'une passerelle en bois dont les poutres vermoulues pendent dans le fossé.

»A la tête du pont est une petite vierge dans sa niche.

»Le château de Caylus est maintenant inhabité. Il a pour gardien un vieillard grondeur et d'abord repoussant, qui est à demi-sourd et tout à fait aveugle. Il nous dit que le maître actuel n'y était pas venu depuis seize ans.

»C'est le prince Philippe de Gonzague.—Remarquez-vous, ma mère, comme ce nom semble me poursuivre depuis quelque temps?

»Le vieillard apprit à Henri que dom Bernard, l'ancien chapelain de Caylus, était mort depuis plusieurs années. Il ne voulut point nous laisser voir l'intérieur du château.

»Je pensais que nous allions retourner dans la vallée: il n'en fut rien.—Et je dus bientôt m'apercevoir que ce lieu rappelait à mon ami quelque tragique et lointain souvenir.

»Nous nous rendîmes pour déjeuner au hameau de Tarrides, dont les dernières maisons touchent presque les douves du manoir. La maison la plus proche des douves et de cette ruine de pont dont je vous ai parlé était justement une auberge.

»Nous nous assîmes sur deux escabelles devant une pauvre table en bois de hêtre, et une femme de quarante à quarante-cinq ans vint nous servir.

»Henri la regarda attentivement:

»—Bonne femme, lui dit-il tout à coup, vous étiez déjà ici la nuit du meurtre?

»Elle laissa tomber un broc de vin qu'elle tenait à la main. Puis, fixant sur Henri son œil plein de défiance:

»—Oh! oh! fit-elle; pour en parler, vous, est-ce que vous y étiez?

»J'avais froid dans les veines, mais une curiosité invincible me tenait. Que s'était-il donc passé en ce lieu?

»—Peut-être, répliqua Henri; mais cela ne vous importe point, bonne femme... Il y a des choses que je veux savoir... je payerai pour cela.

»Elle ramassa son broc en grommelant:

»—Nous fermâmes nos portes à double tour et les volets de nos croisées... Le mieux est de ne rien voir dans ces affaires-là.

»—Combien trouva-t-on de morts dans le fossé, le lendemain? demanda Henri.

»—Sept, en comptant le jeune seigneur.

»—Et la justice vint-elle?

»—Le bailli d'Angelis... et le lieutenant criminel de Tarbes... et d'autres... oui, oui; la justice vint... la justice vient toujours assez, mais elle s'en retourne... On dit que notre monsieur avait eu raison... A cause de cette petite fenêtre-là qu'on avait trouvée ouverte...

»Elle montra du doigt une fenêtre basse, percée dans la douve même, sous l'assise chancelante du pont.

»Je compris que les gens de justice accusèrent le jeune seigneur défunt d'avoir voulu s'introduire dans le château par cette voie.—Mais pourquoi?

»La vieille femme répondit elle-même à cette question que je m'adressais.

»—Et parce que, acheva-t-elle, notre jeune demoiselle était riche.

»C'était toute une lamentable histoire racontée en quelques paroles.

»Cette fenêtre basse me fascinait. Je n'en pouvais détacher les yeux.—Là, sans doute, s'étaient donnés les rendez-vous d'amour.

»Je repoussai l'assiette de bois qu'on avait placée devant moi. Henri fit de même. Il paya notre repas et nous sortîmes de l'auberge.—Devant la porte passait un chemin qui conduisait dans les douves. Nous prîmes ce chemin.

»La bonne femme nous suivait.

»—Ce fut là, dit-elle en montrant le poteau qui faisait une des assises du pont du côté du rempart,—ce fut là que le jeune seigneur déposa son enfant.

»—Oh! m'écriai-je, il y avait un enfant!

»Le regard qu'Henri tourna vers moi fut étrange, et je ne puis encore le définir. Parfois, mes paroles les plus simples lui causaient ainsi des émotions soudaines et qui me paraissaient n'avoir point de motif.

»Cela donnait carrière à mon imagination. Je passais ma vie à chercher en vain le mot de toutes ces énigmes qui étaient autour de moi.

»Ma mère, on se moque volontiers des pauvres orphelines qui voient partout un indice de leur naissance. Moi, je vois dans cet instinct quelque chose de providentiel et de souverainement touchant. Eh bien! oui! notre rôle est de chercher sans cesse, de ne nous point lasser dans notre tâche difficile et ingrate. Si l'obstacle que nous avons soulevé à demi retombe et nous terrasse, nous nous redressons plus vaillants, jusqu'à l'heure où le désespoir nous prend.—Cette heure-là, c'est la mort.

»Que d'espoirs, avant que cette heure n'arrive! que de chimères! que de déceptions!

»Le regard d'Henri semblait me dire:—L'enfant, Aurore, c'était vous.

»Mon cœur battit, et ce fut avec d'autres yeux que je regardai le vieux manoir.

»Mais tout de suite après, Henri demanda:

»—Qu'est devenu l'enfant?

»Et la bonne femme répondit:

»—Il est mort!...


VI

—En mettant le couvert.—

«Le fond des douves était une prairie.—Du point où nous étions, au delà de l'arche brisée du pont de bois, on voyait s'abaisser la lèvre du fossé qui découvrait le petit village de Tarrides et les premières futaies de la forêt d'Ens.—A droite, par dessus le rempart, la vieille chapelle de Coghes montrait sa flèche aiguë et dentelée.

»Henri promenait sur ce paysage un long et mélancolique regard.

»Il semblait parfois s'orienter, son épée qu'il tenait à la main comme une canne, traçait des lignes dans l'herbe.—Sa bouche remuait comme s'il se fût parlé à lui-même.

»Il désigna enfin du doigt l'endroit où j'étais debout et s'écria:

»—C'est là... Ce doit être là!

»—Oui, dit la bonne femme. C'est là que nous trouvâmes étendu le corps du jeune seigneur.

»Je me reculai en frissonnant de la tête aux pieds.

»Henri demanda:

»—Que fit-on du corps?

»—J'ai ouï dire qu'on l'emmena à Paris pour être enterré au cimetière Saint-Magloire.

»—Oui, pensa tout haut Henri;—Saint-Magloire était fief de Lorraine...

»Ainsi, ma mère, le pauvre jeune seigneur, mis à mort dans cette terrible nuit, était de la noble maison de Lorraine.

»Henri avait la tête penchée sur sa poitrine. Il rêvait.—De temps en temps, je voyais qu'il me regardait à la dérobée.

»Il essaya de monter le petit escalier placé à la tête du pont, mais les marches vermoulues cédèrent sous ses pieds.—Il revint vers le rempart, et du pommeau de son épée, il éprouva les contrevents de la fenêtre basse.

»La bonne femme qui le suivait comme un cicérone dit:

»—C'est solide et doublé de fer... On n'a pas ouvert la fenêtre depuis le jour où les magistrats vinrent.

»—Et qu'entendîtes-vous cette nuit-là, bonne femme, demanda Henri, à travers vos volets fermés?

»—Ah! Seigneur Dieu! mon gentilhomme, tous les démons semblaient déchaînés sous le rempart... Nous ne pûmes fermer l'œil... Les brigands étaient venus boire chez nous dans la journée: j'avais dit en me couchant: Que Dieu prenne en sa garde ceux qui ne verront point demain se lever le soleil... Nous entendîmes un grand bruit de fer, des cris, des blasphèmes... et des voix mâles qui disaient de temps en temps: J'y suis! j'y suis!...

»Un monde de pensées s'agitait en moi, ma mère; je connaissais ce mot ou cette devise.—Dès mon enfance je l'avais entendue sortir de la bouche d'Henri, et je l'avais retrouvé, traduit en langue latine, sur les sceaux qui fermaient cette mystérieuse enveloppe que mon ami conservait comme un trésor.

»Henri avait été mêlé à tout ce drame. Comment?

»Lui seul eût pu me le dire...

»... Le soleil descendait à l'horizon quand nous reprîmes le chemin de la vallée. J'avais le cœur serré. Je me retournai bien des fois pour voir encore le sombre géant de granit, debout sur son énorme base.

»Cette nuit, je vis des fantômes: une femme en deuil, portant un petit enfant dans ses bras et penchée au-dessus d'un pâle jeune homme qui avait le flanc ouvert.

»Était-ce vous, ma mère?...

»Le lendemain, sur le pont du navire qui devait nous porter à travers l'Océan et la Manche jusqu'aux rivages de la Flandre, Henri me dit:

»—Bientôt, vous saurez tout, Aurore... Fasse Dieu que vous en soyez plus heureuse!

»Sa voix était triste en disant cela.

»Se pourrait-il que le malheur me vînt avec la connaissance de ma famille?

»Dût-ce être la vérité, je veux vous connaître, ma mère!...

»... Nous débarquâmes à Ostende.—A Bruxelles, Henri reçut une large missive, cachetée aux armes de France.—Le lendemain, nous partîmes pour Paris.

»Il faisait noir déjà quand nous franchîmes l'arc de triomphe qui borne la route de Flandre où commence la grande ville. J'étais en chaise avec Françoise. Henri chevauchait au-devant de nous.—Je me recueillais en moi-même, ma mère.—Quelque chose me disait: Elle est là!

»Vous êtes à Paris, ma mère, j'en suis sûre. Je reconnais l'air que vous respirez.

»Nous descendîmes une longue rue, bordée de maisons hautes et grises; puis nous entrâmes dans une ruelle étroite qui nous conduisit au devant d'une église qu'un cimetière entourait.

»J'ai su depuis que c'était l'église et le cimetière Saint-Magloire.

»En face s'élevait un grand hôtel d'aspect fier et seigneurial.

»Henri mit pied à terre et vint m'offrir la main pour descendre.—Nous entrâmes dans le cimetière.—Au revers de l'église, un espace, clos par une simple grille de bois, contient une rotonde ouverte où se voient plusieurs tombes monumentales à travers les arcades.

»Nous franchîmes la grille de bois.

»Une lampe, pendue à la voûte, éclairait faiblement la rotonde.

»Henri s'arrêta devant un mausolée de marbre sur lequel était sculptée l'image d'un jeune homme.—Henri mit un long baiser au front de la statue.

»Je l'entendis qui disait, avec des larmes dans la voix:

»—Frère, me voici... Dieu m'est témoin que j'ai accompli ma promesse de mon mieux.

»Un bruit léger se fit derrière nous; je me retournai. La vieille Françoise Berrichon et Jean-Marie son petit-fils étaient agenouillés dans l'herbe de l'autre côté de la grille de bois.

»Henri s'était aussi agenouillé.—Il pria silencieusement et longtemps.

»En se relevant, il me dit:

»—Baisez cette image, Aurore.

»J'obéis et je demandai pourquoi.

»Sa bouche s'ouvrit pour me répondre.—Puis il hésita.—Puis il dit enfin:

«—Parce que c'était un noble cœur, ma fille, et parce que je l'aimais.

»Je mis un second baiser au front glacé de la statue.—Henri me remercia en posant ma main contre son cœur.

»Comme il aime, quand il aime, ma mère!—Peut-être est-il écrit qu'il ne doit pas m'aimer!

»Quelques minutes après, nous étions dans la maison où j'achève de vous écrire ces lignes, ma mère chérie.—Henri l'avait fait retenir d'avance.—Depuis que j'en ai franchi le seuil, je ne l'ai plus quittée.

»Je suis là, plus seule que jamais, car Henri a plus d'affaires à Paris qu'ailleurs.—C'est à peine si je le vois aux heures des repas.

»Il m'est défendu de sortir. Je dois prendre des précautions pour me mettre à la croisée.

»Ah! s'il était jaloux, ma mère! comme je serais heureuse de lui obéir, de me voiler, de me cacher, de me garder toute à lui.—Mais je me souviens de la phrase de Madrid:

»—Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous!

»Ce n'est pas pour moi, ma mère.—On est jaloux seulement de celle qu'on aime!...

»Je suis seule! A travers mes rideaux baissés, je vois la foule affairée et bruyante. Tous ces gens sont libres.

»Je vois les maisons de l'autre côté de la rue. A chaque étage il y a une famille: des jeunes femmes qui ont de beaux enfants souriants. Elles sont heureuses.

»Je vois encore les fenêtres du Palais-Royal, bien souvent éclairées le soir pour les nobles fêtes du Régent.

»Les dames de la cour passent dans leurs chaises avec de beaux cavaliers aux portières.

»J'entends la musique des danses.

»Parfois mes nuits n'ont point de sommeil...

»Mais si seulement il me fait une caresse, s'il lui échappe une douce parole, j'oublie tout cela, ma mère, et je suis heureuse...

»J'ai l'air de me plaindre. N'allez pas croire, ma mère, qu'il me manque quelque chose.—Henri me comble toujours de bontés et de prévenances. S'il est froid avec moi depuis longtemps, peut-on lui en faire un crime?...

»Tenez, ma mère, une idée m'est venue parfois. J'ai pensé, car je connais les chevaleresques délicatesses de son cœur, j'ai pensé que ma race était au-dessus de la sienne, ma fortune aussi peut-être. Cela l'éloigne de moi. Il a peur de m'aimer.

»Oh! si j'étais sûre de cela! comme je renoncerais à ma fortune! comme je foulerais aux pieds ma noblesse!

»Que sont donc les avantages de la naissance auprès des joies du cœur? Est-ce que je vous aimerais moins, ma mère, si vous étiez une pauvre femme...?

»Il y a deux jours, le bossu vint le voir.—Mais je ne vous ai pas parlé encore de ce gnome mystérieux, le seul être qui ait entrée dans notre solitude.

»Le bossu vient chez nous à toute heure, c'est-à-dire chez Henri, dans l'appartement du premier étage. On le voit entrer et sortir: les gens du quartier le regardent un peu comme un lutin.

»Jamais on n'a vu Henri et lui ensemble, et ils ne se quittent pas.

»Tel est le mot des commères de la rue du Chantre.

»Par le fait, jamais liaison ne fut plus bizarre et plus mystérieuse. Nous-mêmes, j'entends Françoise, Jean-Marie et moi, nous n'avons jamais aperçu réunis ces deux inséparables. Ils restent enfermés des journées entières dans la chambre du haut; puis l'un d'eux sort, tandis que l'autre reste à la garde de je ne sais quel trésor inconnu.

»Cela dure depuis quinze grands jours que nous sommes arrivés, et, malgré les promesses d'Henri, je n'en sais pas plus qu'à la première heure.

»Je voulais donc vous dire: le bossu vint voir Henri l'autre soir; il ne ressortit point. Toute la nuit, ils restèrent enfermés ensemble. Le lendemain Henri était plus triste. En déjeunant, la conversation tomba sur les grands seigneurs et les grandes dames. Henri dit avec une amertume profonde:

»—Ceux qui sont placés trop haut ont le vertige. Il ne faut pas compter sur la reconnaissance des princes... Et d'ailleurs, s'interrompit-il en baissant les yeux, quel service peut-on payer avec cette monnaie odieuse: la reconnaissance?... Si la grande dame pour qui j'aurais risqué mon honneur et ma vie ne pouvait pas m'aimer,... parce qu'elle serait en haut et moi en bas,... je m'en irais si loin que je ne saurais même pas si elle m'insulte de sa reconnaissance!

»Ma mère, je suis sûre que le bossu lui avait parlé de vous.

»Oh! c'est que c'est bien vrai! Il a risqué pour votre fille son honneur et sa vie. Il a fait plus, beaucoup plus: il a donné à votre fille dix-huit années de sa fière jeunesse.

»Avec quoi payer cette largesse inouïe?

»Ma mère! ma mère! comme il se trompe, n'est-ce pas? Comme vous l'aimerez! comme vous me mépriseriez, si tout mon cœur, sauf la part qui est à vous, n'était pas à lui!

»Je n'osai dire cela, parce que, en sa présence, quelque chose me retient souvent de parler. Je sens que je redeviens timide, autrement, mais bien plus qu'au temps de mon enfance.

»Mon Dieu! il y a des choses impossibles. Henri, mon sauveur, mon père, mon bienfaiteur! Henri, craindre ma mère!

»Mais ce ne serait pas de l'ingratitude, cela, ce serait de l'infamie! Mais je suis à lui; mon corps et mon âme: il m'a sauvée; il m'a faite. Sans lui, que serais-je? Un peu de poussière au fond d'une pauvre petite tombe...

»Et quelle mère, fût-elle duchesse, cousine du roi, quelle mère ne serait donc orgueilleuse d'avoir pour gendre le chevalier Henri de Lagardère, le plus beau, le plus brave, le plus généreux, le plus loyal des hommes?

»Certes, je ne suis qu'une pauvre enfant, je ne puis pas juger les grands de la terre; je ne les connais pas, mais s'il y avait parmi ces grands seigneurs et ces grandes dames un cœur assez perdu, une âme assez pervertie pour me dire à moi, Aurore:—Oublie Henri, ton ami...

»Tenez, ma mère, cela me rend folle. Une idée extravagante vient de me donner la sueur froide; je me suis dit: Si ma mère...

»Mais Dieu me garde d'exprimer cela par des paroles! Je croirais blasphémer.

»Oh! non; vous êtes telle que je vous ai rêvée et adorée, ma mère. J'aurais de vous des baisers et puis des sourires. Quel que soit le grand nom que le ciel vous ait donné, vous avez quelque chose de meilleur que votre nom: c'est votre cœur. La pensée que j'ai eue vous outrage, et je me mets à vos genoux pour obtenir mon pardon.

»Tenez, le jour me manque: je quitte la plume et je ferme les yeux pour voir votre doux visage dans mon rêve. Venez, mère bien-aimée, venez...»

C'étaient là les dernières paroles du manuscrit d'Aurore.

Ces pages, sa meilleure compagnie, elle les aimait. En les renfermant dans sa cassette, elle leur dit:—A demain!

La nuit était tout à fait venue. Les maisons s'éclairaient de l'autre côté de la rue Saint-Honoré.

La porte s'ouvrit bien doucement, et la figure simplette de Jean-Marie Berrichon se détacha en noir sur le lambris plus clair de la pièce voisine où il y avait une lampe.

Jean-Marie était le fils de ce page mignon que nous vîmes, aux premiers chapitres de cette histoire, apporter la lettre de Nevers au chevalier de Lagardère.

Le page était mort soldat; sa vieille mère n'avait plus qu'un petit-fils.

—Notre demoiselle, dit Jean-Marie, grand'maman demande comme ça s'il faut mettre le couvert ici ou dans la salle?

—Quelle heure est-il donc? fit Aurore, éveillée en sursaut.

—L'heure du souper, notre demoiselle, répondit Berrichon.

—Comme il tarde! répéta Aurore.

Puis elle ajouta:

—Mets le couvert ici.

—Je veux bien, notre demoiselle.

Berrichon apporta la lampe qu'il posa sur la cheminée.

Au fond de la cuisine, qui était au bout de la salle, la voix mâle de la vieille Françoise s'éleva:

—Les rideaux ne sont pas bien fermés, petiot, dit-elle, rapproche-les!

Berrichon haussa légèrement les épaules tout en se hâtant d'obéir.

—Ma parole, grommela-t-il, on dirait que nous avons peur des galères!

Berrichon était un peu dans la position d'Aurore. Il ignorait tout et avait grande envie de savoir.

—Tu es sûr qu'il n'est pas rentré par l'escalier? demanda la jeune fille.

—Sûr! répéta Jean-Marie; est-ce qu'on est jamais sûr de rien chez nous?... J'ai vu entrer le bossu sur le tard... j'ai été écouter...

—Tu as eu tort, interrompit Aurore sévèrement.

—Histoire de savoir si maître Louis était rarrivé... Quant à être curieux, pas de ça!

—Et tu n'as rien entendu?

—Rien de rien!

Il étendait la nappe sur la table.

—Où peut-il être allé?... se demandait cependant Aurore.

—Ah! dame, fit Berrichon; n'y a que le bossu pour savoir ça, notre demoiselle... Et c'est ben drôle tout de même de voir un homme si droit que M. le chevalier... je veux dire maître Louis... fréquenter un bancroche, tortu comme un tire-bouchon!... Nous autres, nous n'y voyons que du feu, c'est certain... Il va, il vient par sa porte de derrière.

—N'est-il pas le maître? interrompit encore la jeune fille.

—Pour ça, il est le maître, répliqua Berrichon; le maître d'entrer, le maître de sortir, le maître de se renfermer avec son singe... et il ne s'en gêne pas, non!... N'empêche que les voisines jasent pas mal, notre demoiselle.

—Vous causez trop avec les voisines, Berrichon! dit Aurore.

—Moi! se récria l'enfant; ah! seigneur de Dieu! si on peut dire!... Alors je suis un bavard, pas vrai? merci!... Dis donc, grand'mère, s'écria-t-il en mettant sa blonde tête à la porte, voilà que je suis un bavard!...

—Je sais ça depuis longtemps, petiot, repartit la brave femme; et un paresseux aussi!

Berrichon se croisa les bras sur la poitrine.

—Bon! fit-il; ah! dame, voilà qui est bon!... Alors faut me pendre, si j'ai tous les vices!... ce sera plus tôt fait!... Moi qui jamais, au grand jamais, ne dis mot à personne... En passant; j'écoute le monde, voilà tout... est-ce un péché?... et je vous promets qu'ils en disent!... mais pour me mêler à la conversation de tous ces échopiers, fi donc! je tiens mon rang.

Il plaça deux assiettes en face l'une de l'autre.

—Quoique ça, reprit-il plus bas, qu'on ait bien de la peine à s'empêcher... quand tout le monde vous fait des questions...

—On t'a donc fait des questions, Jean-Marie?

—En masse, notre demoiselle.

—Quelles questions?

—Des questions bien embarrassantes, allez!...

—Mais enfin, dit Aurore avec impatience.—que t'a-t-on demandé?

Berrichon se mit à rire d'un air innocent:

—On m'a demandé tout, répliqua-t-il;—ce que nous sommes, ce que nous faisons, d'où nous venons, où nous allons... votre âge... l'âge de monsieur le chevalier,—je veux dire maître Louis,—si nous sommes Français... si nous sommes catholiques... si nous comptons nous établir ici... si nous nous déplaisions dans l'endroit que nous avons quitté... si vous faites maigre le vendredi et le samedi,—vous, mademoiselle... si votre confesseur est à Saint-Eustache ou à Saint-Germain l'Auxerrois...

Il reprit haleine, et continua tout d'un trait:

—Et ci et l'autre... patati, patata... pourquoi nous sommes venus demeurer justement rue du Chantre au lieu d'aller loger ailleurs,—pourquoi vous ne sortez jamais (et à ce sujet, madame Moyneret, la sage-femme, a parié avec la Guichard que vous n'aviez qu'une jambe de bonne)... Pourquoi maître Louis sort si souvent... Pourquoi le bossu... Ah! s'interrompit-il,—c'est le bossu qui les intrigue!... La mère Balahault dit qu'il a l'air d'un quelqu'un qui a commerce avec le mauvais...

—Et tu te mêles à tous ces cancans, toi Berrichon! fit Aurore.

—C'est ce qui vous trompe, notre demoiselle.—N'y en a pas comme moi pour savoir garder son quant-à-soi... mais faut les entendre!... les femmes surtout... ah! Dieu de Dieu! les femmes! n'y a pas à dire! je ne peux pas mettre tant seulement les pieds dans la rue sans avoir les oreilles toutes chaudes... Ho! Berrichon! chérubin du bon Dieu! me crie la regrattière d'en face,—viens ça, que je te fasse goûter de mon mou... Elle en a du bon, notre demoiselle!... Tiens! tiens! fait la grosse gargotière, il humerait bien un bouillon, cet ange-là!... Et la beurrière! et la qui raccommode les vieilles fourrures!... et jusqu'à la femme du procureur, quoi!... Moi, je passe fier comme un valet d'apothicaire.—La Guichard et la Moyneret, la Balahault, la regrattière d'en face, et la qui rafistole les fourrures et les autres y perdent leurs peines. Ça ne les corrige pas... Écoutez voir comme elles font, notre demoiselle! s'interrompit-il;—ça va vous amuser... Voilà la Balahault, une maigre et noire avec des lunettes sur le nez:—Elle est tout de même mignonnette et bien tournée, cette enfant-là... c'est de vous qu'elle parle... ça a vingt ans, pas vrai, l'amour?—Je ne sais pas!

Pour répondre cela, Berrichon prit sa grosse voix.

Puis en fausset:

—Pour mignonnette, elle est mignonnette!... (Voilà la Moyneret qui dégoise) et l'on ne dirait pas que c'est la nièce d'un simple forgeron... au fait, est-elle sa nièce, mon poulet?

—Non! fit Berrichon en basse-taille.

Berrichon ténor poursuivait:

—Sa fille, alors, bien sûr? pas vrai, Minet?

—Non!

Et j'essaye de passer, notre demoiselle... mais je t'en souhaite! elles se mettent en cercle autour de moi... la Guichard, la Durand, la Morin, la Bertrand...

—Mais si ce n'est pas sa fille, qu'elles font,—c'est donc sa femme, alors?

—Non!

—Sa petite sœur?

—Non!

—Comment! comment!—ce n'est ni sa femme, ni sa sœur, ni sa fille, ni sa nièce?... C'est donc une orpheline qu'il a recueillie?... une enfant élevée par charité...

—Non! non! non! non! cria Berrichon à tue-tête.

Aurore mit sa belle main blanche sur son bras:

—Tu as eu tort, Berrichon, dit-elle d'une voix douce et triste;—tu as menti... je suis une enfant qu'il a recueillie... je suis une orpheline élevée par charité...

—Par exemple!... voulut se récrier Jean-Marie.

—La prochaine fois qu'ils l'interrogeront, poursuivit Aurore,—tu leur répondras cela... je n'ai point honte... Pourquoi cacher les bienfaits de mon ami?

—Mais, notre demoiselle...

—Ne suis-je pas une pauvre fille abandonnée? continuait Aurore en rêvant,—sans lui, sans ses bienfaits...

—Pour le coup, s'écria Berrichon,—si maître Louis, comme il faut l'appeler, entendait cela, il se mettrait dans une belle colère!... De la charité!... des bienfaits!... fi donc! notre demoiselle!

—Plût à Dieu qu'on ne prononçât pas d'autres paroles en parlant de lui et de moi! murmura la jeune fille, dont le beau front pâle prit des nuances rosées.

Berrichon se rapprocha vivement.

—Vous savez donc...? balbutia-t-il.

—Quoi? demanda Aurore tremblante.

—Dame! notre demoiselle...

—Parle, Berrichon, je le veux!

Et comme l'enfant hésitait, elle se dressa impérieuse et dit:

—Je t'ai ordonné de parler... j'attends!

Berrichon baissa les yeux, tortillant avec embarras la serviette qu'il tenait à la main.

—Quoi donc! fit-il,—c'est des cancans... rien que des cancans!... Elles disent comme ça: Nous savions bien! Il est trop jeune pour être son père... Puisqu'il prend tant de précautions, il n'est pas son mari...

—Achève! dit Aurore dont le front livide était mouillé de sueur.

—Dame! notre demoiselle,—quand on n'est ni le père, ni le frère, ni le mari...

Aurore se couvrit le visage de ses mains.


VII

—Maître Louis.—

Berrichon se repentait amèrement déjà de ce qu'il avait dit.—Il regardait avec effroi la poitrine d'Aurore, soulevée par les sanglots, et il pensait:

—S'il allait entrer à ce moment!

Aurore avait la tête baissée, ses beaux cheveux tombaient par masses sur ses mains, au travers desquelles les larmes coulaient.

Quand elle se redressa, ses yeux étaient baignés, mais le rouge était revenu à ses joues.

—Quand on n'est ni le père, ni le frère, ni le mari d'une pauvre enfant abandonnée, prononça-t-elle lentement,—et qu'on s'appelle Henri de Lagardère... on est son ami... on est son sauveur et son bienfaiteur. Oh! s'écria-t-elle en joignant ses mains qu'elle leva vers le ciel,—leurs calomnies mêmes me montrent combien il est au-dessus des autres hommes!... Puisqu'on le soupçonne, c'est que les autres font ce qu'il n'a pas fait... Je l'aimais bien... ils seront cause que je l'adorerai comme un Dieu!...

—C'est ça, notre demoiselle! fit Berrichon;—adorez-le, rien que pour les faire enrager!

—Henri! murmurait la jeune fille;—le seul être au monde qui m'ait protégée et qui m'ait aimée.

—Oh! pour vous aimer, s'écria Berrichon qui revenait à son couvert trop longtemps négligé,—ça va bien!... c'est moi qui vous le dis... Tous les matins, nous voyons ça, nous deux grand'maman...—Comment a-t-elle passé la nuit? son sommeil a-t-il été tranquille? Lui avez-vous bien tenu compagnie hier? Est-elle triste? Souhaite-t-elle quelque chose?... Et quand nous avons pu surprendre un de vos désirs, il est si content, si heureux!... Ah! dame! pour vous aimer, ça y est!

—Oui, fit Aurore en se parlant à elle-même;—il est bon... il m'aime comme sa fille...

—Et encore autrement, glissa Berrichon d'un air malin.

Aurore secoua la tête. Aborder ce sujet était un si grand besoin de son cœur, qu'elle ne réfléchissait ni à l'âge ni à la condition de son interlocuteur.

Jean-Marie Berrichon, en train de mettre son couvert, passait à l'état de confident.

—Je suis seule, dit-elle,—seule et triste toujours.....

—Bah! riposta l'enfant,—notre demoiselle... dès qu'il sera rentré, vous retrouverez votre sourire.

—La nuit est venue, poursuivait Aurore,—et je l'attends toujours... et cela est ainsi chaque soir, depuis que nous sommes dans ce Paris.....

—Ah! dame! fit Berrichon,—c'est l'effet de la capitale... Là! voilà mon couvert mis et un peu bien... Le souper est-il prêt, la mère?

—Depuis une heure au moins, répondit le viril organe de Françoise au fond de la cuisine.

Berrichon se gratta l'oreille.

—Il y a pourtant gros à parier qu'il est là-haut, fit-il,—avec son diable de bossu... et ça m'ennuie de voir que notre demoiselle se fait comme ça de la peine... Si j'osais...

Il avait traversé la salle basse. Son pied toucha la première marche de l'escalier qui conduisait à l'appartement de maître Louis.

«C'est défendu, pensa-t-il; je n'aimerais pas à voir monsieur le chevalier en colère comme l'autre fois... Dieu de Dieu!...»

—Ah çà!—notre demoiselle, reprit-il en se rapprochant,—pourquoi donc qu'il se cache tout de même?... Ça fait jaser... Moi, d'abord, je sais que je jaserais si j'étais à la place des voisins... et pourtant, certes, je ne suis pas bavard... je dirais comme les autres: C'est un conspirateur... ou bien: C'est un sorcier!

—Ils disent donc cela? demanda Aurore.

Au lieu de répondre, Berrichon se mit à rire.

—Ah! seigneur Dieu! s'écria-t-il,—s'ils savaient comme moi ce qu'il y a là-haut!... Un lit, un bahut, deux chaises, une épée pendue au mur... voilà tout le mobilier!—Par exemple, s'interrompit-il,—dans la pièce fermée, je ne sais pas,... je n'ai vu qu'une chose...

—Quoi donc? interrompit Aurore vivement.

—Oh! fit Berrichon,—pas la mer à boire!... c'était un soir qu'il avait oublié de mettre la petite plaque qui bouche la serrure par derrière... vous savez?...

—Je sais... mais osas-tu bien regarder par le trou!

—Mon Dieu! notre demoiselle, je n'y mis point de malice, allez!... j'étais monté pour l'appeler, de votre part... le trou brillait... j'y mis mon œil.

—Et que vis-tu?

—Je vous dis: pas le Pérou!... le bossu n'était pas là... il n'y avait que maître Louis, assis devant une table... sur la table était une cassette... une petite cassette qui ne le quitte jamais en voyage... j'avais toujours eu envie de savoir ce qu'elle renfermait... Ma foi, il y tiendrait encore pas mal de quadruples pistoles!... mais ce ne sont pas des pistoles que maître Louis met dans sa cassette... c'est un paquet de paperasses... comme qui dirait une grande lettre carrée, avec trois cachets de cire rouge qui pendent, larges chacun comme un écu de six livres.

Aurore reconnaissait cette description. Elle garda le silence.

—Voilà, reprit Berrichon, et ce paquet-là faillit me coûter gros... Il paraît que j'avais fait du bruit, quoique je sois adroit de mes pieds. Il vint ouvrir la porte. Je n'eus que le temps de me jeter en bas de l'escalier... et je tombai sur mes reins... que ça me fait encore mal quand j'y touche... on ne m'y reprendra plus...—Mais vous, notre demoiselle, s'interrompit-il, vous à qui tout est permis... vous qui ne pouvez rien craindre... je vas vous dire, j'aimerais bien qu'on soupe un peu de bonne heure pour aller voir entrer un peu le monde au bal du Palais-Royal... si vous montiez... si vous alliez l'appeler un petit peu avec votre voix si douce...?

Aurore ne répondit point.

—Avez-vous vu, continua Berrichon qui n'était pas bavard, avez-vous vu passer toute la journée les voitures de fleurs et de feuillage, les fourgons de lampions, les pâtisseries et les liqueurs?

Il passa le bout de sa langue gourmande sur ses lèvres.

—Ça sera beau! s'écria-t-il; ah! si j'étais seulement là dedans, comme je m'en donnerais!

—Va aider ta grand'mère, Berrichon, dit Aurore.

—Pauvre petite demoiselle! pensa-t-il en se retirant; elle meurt d'envie d'aller danser!

La tête pensive d'Aurore s'inclinait sur sa main. Elle ne songeait guère au bal ni à la danse.

Elle se disait à elle-même:

—L'appeler? à quoi bon l'appeler? Il n'y est pas, j'en suis sûre... chaque jour ses absences se prolongent davantage.

—J'ai peur! s'interrompit-elle en frissonnant; oui, j'ai peur, quand je réfléchis à tout cela! ce mystère m'épouvante... Il me défend de sortir, de voir, de recevoir personne... il cache son nom; il dissimule ses démarches..... Tout cela, je le comprends bien, c'est le danger d'autrefois qui est revenu... c'est l'éternelle menace autour de nous... la guerre sourde des assassins.

»Qui sont-ils, les assassins? fit-elle après un silence; ils sont puissants; ils l'ont prouvé... ce sont ses ennemis implacables... ou plutôt les miens... c'est parce qu'il me défend qu'ils en veulent à sa vie!

»Et il ne me dit rien! s'écria-t-elle; jamais rien!... comme si mon cœur ne devait pas tout deviner!... comme s'il était possible de fermer les yeux qui aiment!... Il entre, il reçoit mon baiser, il s'assied, il fait tout ce qu'il peut pour sourire... il ne voit pas que son âme est devant moi toute nue!... que d'un regard je sais lire dans ses yeux son triomphe ou sa défaite!... Il se défie de moi!... Il ne veut pas que je sache l'effort qu'il fait, le combat qu'il livre... il ne comprend donc pas, mon Dieu! qu'il me faut mille fois plus de courage pour dévorer mes pleurs qu'il ne m'en faudrait pour partager sa tâche et combattre à ses côtés!...»

Un bruit se fit dans la salle basse, un bruit bien connu sans doute, car elle se leva tout à coup radieuse.

Ses lèvres s'entr'ouvrirent pour laisser passer un petit cri de joie.

Ce bruit, c'était une porte qui s'ouvrait au haut de l'escalier intérieur.

Oh! que Berrichon avait bien raison! sur ce délicieux visage de vierge, vous n'eussiez retrouvé en ce moment aucune trace de larmes, aucun reflet de tristesse.

Tout était sourire. Le sein battait, mais de plaisir. Le corps affaissé se relevait gracieux et souple. C'était cette chère fleur de nos parterres que la nuit froide penche, demi-flétrie sur sa tige, et qui s'épanouit, plus fraîche et plus parfumée au premier baiser du soleil!

Aurore se leva et s'élança vers son miroir. En ce moment elle avait peur de n'être pas assez belle.

Elle maudissait les larmes qui battent les yeux et qui éteignent le feu diamanté des prunelles.

Deux fois par jour ainsi, elle était coquette.

Mais son miroir lui dit que son inquiétude était vaine. Son miroir lui renvoya un sourire si jeune, si tendre, si charmant, qu'elle remercia Dieu dans son cœur.

Maître Louis descendait l'escalier. En bas des degrés, Berrichon tenait une lampe et l'éclairait.

Maître Louis, quel que fût son âge, était un jeune homme. Ses cheveux blonds, légers et bouclés jouaient autour d'un front pur comme celui d'un adolescent. Ses tempes, larges et pleines, n'avaient point subi l'injure du ciel espagnol: c'était un Gaulois, un homme d'ivoire, et il fallait le mâle dessin de ses traits pour corriger ce que cette carnation avait d'un peu efféminé.

Mais ses yeux de feu, sous la ligne fière de ses sourcils, son nez droit, arrêté vivement, sa bouche dont les lèvres semblaient sculptées dans le bronze et qu'ombrageait une fine moustache, retroussée légèrement, son menton à la courbe puissante, donnaient à sa tête un admirable caractère de résolution et de force.

Son costume entier, chausses, soubreveste et pourpoint, était de velours noir avec des boutons de jais uni. Il avait la tête nue et ne portait point d'épée.

Il était encore au haut de l'escalier, que son regard cherchait déjà Aurore.

Quand il la vit, il réprima un mouvement. Ses yeux se baissèrent de force, et son pas qui voulait se presser s'attarda. Un de ces observateurs qui voient tout pour tout analyser eût découvert peut-être du premier coup d'œil le secret de cet homme.

Sa vie se passait à se contraindre. Il était près du bonheur, et ne le voulait point toucher.

Or, la volonté de maître Louis était de fer.

Elle était assez forte pour donner une trempe stoïque à ce cœur tendre, passionné, brûlant comme un cœur de femme.

—Vous m'avez attendu, Aurore? dit-il en descendant les marches.

Françoise Berrichon vint montrer son visage hautement coloré à la porte de la cuisine. Elle dit, de sa voix retentissante et qui eût fait grand honneur à un sergent commandant l'exercice:

—Si ça a du bon sens, maître Louis, de faire pleurer ainsi une pauvre enfant!

—Vous avez pleuré, Aurore! dit vivement le nouvel arrivant.

Il était au bas des marches. La jeune fille lui jeta ses deux bras autour du cou.

—Henri, mon ami! fit-elle en lui tendant son front à baiser, vous savez bien que les jeunes filles sont folles... la bonne Françoise a mal vu; je n'ai point pleuré... regardez mes yeux, Henri: voyez s'il y a des larmes.

Elle souriait, si heureuse, si pleinement heureuse, que maître Louis resta un instant à la contempler malgré lui.

—Que m'as-tu donc dit, petiot? fit dame Françoise en regardant sévèrement Jean-Marie, que notre demoiselle n'avait fait que pleurer?

—Oh! dame! fit Berrichon, écoutez donc, grand'maman... moi je ne sais pas... vous avez peut-être mal entendu... ou bien, moi, j'ai mal vu... à moins que notre demoiselle n'ait pas envie qu'on sache qu'elle a pleuré.

Le Berrichon était une graine de bas Normand.

Françoise traversa la chambre, portant le principal plat du souper.

—N'empêche, dit-elle, que notre demoiselle est toujours seule, et que ça n'est pas une existence.

—Vous ai-je priée de faire mes plaintes, Françoise? murmura Aurore, rouge de dépit.