WeRead Powered by ReaderPub
Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 4 cover

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 4

Chapter 17: VIII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

Au cœur du Palais-Royal, la suite met en scène une entrevue entre le régent et un bossu au sujet d'Henri de Lagardère et du meurtre du duc de Nevers. Lagardère, ayant juré d'assumer la tutelle et la protection de la fille du duc, détient des éléments susceptibles d'identifier un assassin masqué mais manque d'une preuve décisive. L'épisode conjugue intrigues de cour, investigations policières et dilemmes d'honneur, et fait avancer les tensions qui promettent bientôt une confrontation et la mise au jour des responsabilités.

Et ce fils immortel de la Calédonie
Aux rivages gaulois envoyé par les dieux,
Apporte l'opulence avecque l'harmonie...

Il y avait aussi une strophe pour le jeune roi et un petit couplet pour le régent.

Tout le monde devait être content.

Quand le dieu eut fini sa cantate, on le releva de sa faction et le bal continua.

M. de Gonzague avait été obligé de prendre place sur l'estrade pendant la représentation. Sa conscience lui faisait craindre un changement dans les manières du régent à son égard. Mais l'accueil de Son Altesse Royale fut excellent. Évidemment, on ne l'avait point encore prévenu.

Avant de monter à l'estrade, Gonzague avait chargé Peyrolles de ne point perdre de vue madame la princesse et de le faire avertir si quelqu'un d'inconnu s'approchait d'elle.—Aucun message ne lui vint pendant la représentation.

Tout marchait donc au mieux.

Après la représentation, Gonzague rejoignit son factotum sous la tente indienne du rond-point de Diane.

Madame la princesse était là, seule, assise à l'écart.

Elle attendait.

Au moment où Gonzague allait se retirer pour ne point effaroucher par sa présence le gibier qu'il voulait prendre au piége, la troupe folle de nos roués fit irruption dans la tente en riant aux éclats. Ils avaient oublié déjà leur mésaventure, et disaient pis que pendre du ballet et de la cantate.

Chaverny imitait le grognement des sauvages; Nocé chantait avec des roulades impossibles:

Et ce fils immortel de la Calédonie, etc.

—A-t-elle eu un succès! criait le petit Oriol. Bis! bis! Le costume y est bien pour quelque chose.

—Et toi, par conséquent! concluaient ces messieurs; tressons des couronnes à Oriol!

—A ce fils immortel de la place Maubert!

La vue de Gonzague fit tomber tout ce bruit. Chacun prit attitude de courtisan, excepté Chaverny, et vint rendre ses devoirs.

—Enfin, on vous trouve, monsieur mon cousin! dit Navailles; nous étions inquiets.

—Sans ce cher prince, point de fête! s'écria Oriol.

—Ah çà! cousin, fit Chaverny sérieusement, sais-tu ce qui se passe?

—Il se passe bien des choses, répliqua Gonzague.

—En d'autres termes, reprit Chaverny, t'a-t-on fait rapport de ce qui a eu lieu ici même tout à l'heure.

—J'en ai rendu compte à monseigneur, dit Peyrolles.

—A-t-il parlé de l'homme au sabre? demanda Nocé.

—Nous rirons plus tard, dit Chaverny; la faveur du régent est mon dernier patrimoine, et je ne l'ai que de seconde main... je tiens à ce que mon illustre cousin reste bien en cour... s'il pouvait aider le régent dans ses recherches.

—Nous sommes à la disposition du prince, dirent les roués.

—D'ailleurs, poursuivit Chaverny, cette affaire de Nevers, qui revient sur l'eau après tant d'années, m'intéresse comme le plus bizarre de tous les romans... Voyons, cousin, as-tu quelques soupçons?...

—Non, répondit Gonzague.

—Rien qui te puisse mettre sur la voie?...

—Si fait, interrompit le prince, comme si une idée le frappait; il y a un homme...

—Quel homme?

—Vous êtes trop jeunes, vous ne l'avez pas connu.

—Son nom?

—Cet homme-là, pensait tout haut Gonzague, pourrait bien dire quelle main a frappé mon pauvre Philippe de Nevers!

—Son nom! répétèrent plusieurs voix.

—Le chevalier Henri de Lagardère.

—Il est ici! s'écria étourdiment Chaverny, alors c'est bien sûr notre domino noir!

—Qu'est cela? demanda Gonzague avec vivacité, vous l'avez vu?

—Une sotte affaire... nous ne connaissons ce Lagardère ni d'Ève ni d'Adam, cousin... mais si par hasard il était dans ce bal...

—S'il était dans ce bal, acheva le prince de Gonzague, je me chargerais bien de montrer à Son Altesse Royale l'assassin de Philippe de Nevers.

—J'y suis! prononça derrière lui une voix grave et mâle.

Cette voix fit tressaillir Gonzague si violemment que Nocé fut obligé de le soutenir.

Au son de cette voix, madame de Gonzague se leva toute droite, puis resta immobile, la main sur son cœur qui battait à rompre sa poitrine.


VII

—La charmille.—

Le prince de Gonzague fut un instant avant de se retourner. Ses courtisans, à la vue de son trouble, restaient interdits et stupéfaits.

Chaverny fronça le sourcil.

—Est-ce cet homme qui s'appelle Lagardère? demanda-t-il en posant la main sur la garde de son épée.

Gonzague se retourna enfin et répondit à voix basse:

—Oui, c'est lui.

La princesse écoutait et n'osait s'avancer. C'était cet homme-là qui tenait son destin dans sa main.

Lagardère avait un costume complet de cour, en satin blanc brodé d'argent. C'était bien toujours le beau Lagardère! c'était le beau Lagardère plus que jamais. Sa taille, sans rien perdre de sa souplesse, avait pris de l'ampleur et de la majesté. L'intelligence virile, la noble volonté brillaient sur son visage: il y avait pour tempérer le feu de son regard, je ne sais quelle tristesse, résignée et douce.

La souffrance est bonne aux grandes âmes: c'était une âme grande et qui avait souffert.

Mais c'était un corps de bronze. Comme le vent, la pluie, la neige et la tempête glissent sur le front dur des statues, le temps, la fatigue, la douleur, la joie, la passion avaient glissé sur son front hautain sans y laisser de traces.

Il était beau; il était jeune: cette nuance d'or bruni que le soleil des Espagnes avait mis à ses joues allait bien à ses cheveux blonds. C'est là l'opposition héroïque: molle chevelure faisant cadre aux traits fièrement basanés d'un soldat!

Il y avait là des costumes aussi riches, aussi brillants que celui de Lagardère: il n'y en avait point de porté pareillement: Lagardère avait l'air d'un roi.

Lagardère ne répondit même pas au geste fanfaron du petit marquis de Chaverny.

Il jeta un coup d'œil rapide du côté de la princesse, comme pour lui dire: Attendez-moi, puis il saisit le bras droit de Gonzague et l'entraîna à l'écart.

Gonzague ne fit point de résistance.

Peyrolles dit à voix basse:

—Messieurs, tenez-vous prêts!

Il y eut des rapières dégainées. Madame de Gonzague vint se placer entre le groupe formé par son mari, causant avec Lagardère et les roués.

Comme Lagardère ne parlait point, Gonzague lui demanda d'une voix altérée:

—Monsieur, que me voulez-vous?

Ils étaient placés sous un lustre. Leurs deux visages s'éclairaient également et vivement.

Ils étaient tous deux pâles et leurs regards se choquaient.

Au bout d'un instant, les yeux fatigués du prince de Gonzague battirent, puis se baissèrent.

Il frappa du pied avec fureur et tâcha de dégager son bras en disant une seconde fois:

—Monsieur, que me voulez-vous?

C'était une main d'acier qui le retenait.

Non-seulement il ne parvint pas à se dégager, mais on put voir quelque chose d'étrange.

Lagardère, sans perdre sa contenance impassible, commença à lui serrer la main. Le poignet de Gonzague broyé dans cet étau se contracta.

—Vous me faites mal, murmura-t-il, tandis que la sueur découlait déjà de son front.

Henri garda le silence et serra plus fort.

La douleur arracha un cri étouffé à Gonzague. Ses doigts crispés se détendirent malgré lui.

Les doigts de sa main droite.

Alors, Lagardère, toujours froid, toujours muet, lui arracha son gant.

—Souffrirons-nous cela, messieurs! s'écria Chaverny, qui fit un pas en avant, l'épée haute.

—Dites à vos hommes de se tenir en repos! ordonna Lagardère.

M. de Gonzague se tourna vers ses affidés et dit:

—Messieurs, je vous prie, ne vous mêlez point de ceci.

Sa main était nue. Le doigt de Lagardère se posa sur une longue cicatrice qu'il avait à la naissance du poignet.

—C'est moi qui vous ai fait ceci!... murmura-t-il avec une émotion profonde.

—Oui, c'est vous! répliqua Gonzague dont les dents, malgré lui, grinçaient; je m'en souviens! qu'avez-vous besoin de me le rappeler?

—C'est la première fois que nous nous voyons face à face, M. de Gonzague, répondit Henri lentement, ce ne sera pas la dernière... Je ne pouvais avoir que des soupçons; il me fallait une certitude... Vous êtes l'assassin de Nevers!

Gonzague eut un cri convulsif.

—Je suis le prince de Gonzague, prononça-t-il en relevant la tête, j'ai assez de millions pour acheter toute la justice qui reste sur la terre... et le régent de France ne voit que par mes yeux... Vous n'avez qu'une ressource contre moi, l'épée... Dégainez seulement: je vous en défie!

Il glissa un regard du côté de ses gardes du corps.

—M. de Gonzague, repartit Lagardère, votre heure n'est pas sonnée... Je choisirai mon lieu et mon temps... Je vous ai dit une fois: si vous ne venez pas à Lagardère, Lagardère ira à vous... Vous n'êtes pas venu: me voici!... Dieu est juste et Philippe de Nevers va être vengé!

Il lâcha le poignet de Gonzague qui recula aussitôt de plusieurs pas.

Lagardère en avait fini avec lui. Il se tourna du côté de la princesse et la salua avec respect.

—Madame, dit-il, me voici à vos ordres.

La princesse s'élança vers son mari et lui dit à l'oreille:

—Si vous tentez quelque chose contre cet homme, monsieur, vous me trouverez sur votre chemin!

Puis elle revint à Lagardère et lui offrit sa main.

Gonzague était assez fort pour dissimuler la rage qui lui faisait bouillir le sang.

Il dit en rejoignant ses affidés:

—Messieurs, celui-là veut vous prendre tout d'un coup votre fortune et votre avenir... mais celui-là est un fou et le sort nous le livre... suivez-moi!

Il marcha droit au perron et se fit ouvrir la porte des appartements du régent.

Le souper venait d'être annoncé au palais et sous la riche tente dressée dans les cours. Le jardin se faisait désert. Il n'y avait plus personne sous les massifs.

A peine apercevait-on encore quelques retardataires dans les grandes allées. Parmi eux, nous eussions reconnu M. le baron de Barbanchois et M. le baron de la Hunaudaye qui se hâtaient clopin-clopant en répétant:

—Où allons-nous, M. le baron, où allons-nous!

—Souper, leur répondit mademoiselle Cidalise qui passait au bras d'un mousquetaire.

Lagardère et madame la princesse de Gonzague furent bientôt seuls dans la charmille qui longeait le revers de la rue de Richelieu.

—Monsieur, dit la princesse dont l'émotion faisait trembler la voix, je viens d'entendre votre nom... Après vingt ans écoulés, votre voix a éveillé en moi un poignant souvenir... Ce fut vous... ce fut vous, j'en suis sûre, qui reçûtes ma fille dans vos bras au château de Caylus.

—Ce fut moi, répondit Lagardère.

—Pourquoi me trompâtes-vous, en ce temps-là, monsieur?... Répondez avec franchise, je vous en supplie.

—Parce que la bonté de Dieu m'inspira, madame... Mais ceci est une longue histoire dont les détails vous seront rapportés plus tard... J'ai défendu votre époux, j'ai eu sa dernière parole, j'ai sauvé votre enfant... Vous en faut-il davantage pour croire en moi, madame?

La princesse le regarda.

—Dieu a mis la loyauté sur votre front, murmura-t-elle; mais je ne sais rien... et j'ai été bien souvent trompée.

Lagardère était froid; ce langage le fit presque hostile.

—J'ai la preuve de la naissance de votre fille, madame, dit-il.

—Ces mots que vous avez prononcés... «J'y suis?...»

—Je les appris, madame, non point de la bouche de votre mari... mais de la bouche des assassins.

—Vous les prononçâtes autrefois dans le fossé de Caylus.

—Et je donnai ainsi une seconde fois la vie à votre enfant, madame.

—Qui donc les a prononcés près de moi, ces mots, aujourd'hui même, dans le grand salon de l'hôtel de Gonzague?

—Mon envoyé... un autre moi-même.

La princesse semblait chercher ses paroles.

Certes, entre ce sauveur et cette mère, l'entretien aurait dû n'être qu'une longue et ardente effusion. Il s'engageait comme une de ces luttes diplomatiques dont le dénoûment doit être une rupture mortelle.

Pourquoi? C'est qu'il y avait entre eux un trésor dont tous deux étaient également jaloux.

C'est que le sauveur avait des droits, la mère aussi.

C'est que la mère, pauvre femme brisée par la douleur, et femme fière que la solitude avait durcie, se défiait.

Et que le sauveur, en face de cette femme qui ne montrait point son cœur, était pris également de terreur et de défiance.

—Madame, reprit-il froidement, avez-vous des doutes sur l'éducation de votre fille?

—Non, répondit madame de Gonzague; quelque chose me dit que ma fille, ma vraie fille, est réellement entre vos mains... Quel prix me demandez-vous pour cet immense bienfait?... Ne craignez pas d'élever trop haut vos prétentions, monsieur: je vous donnerais la moitié de ma vie.

La mère se montrait, mais la recluse aussi. Elle blessait, à son insu. Elle ne connaissait point le monde.

Lagardère retint une réplique amère et s'inclina sans mot dire.

—Où est ma fille? demanda la princesse.

—Il faut d'abord, madame, répondit Henri, que vous consentiez à m'écouter...

—Je vous comprends, monsieur... mais je vous ai dit déjà...

—Non, madame, interrompit Henri sévèrement, vous ne me comprenez pas... et la crainte me vient que vous n'ayez pas ce qu'il faut pour me comprendre.

—Que voulez-vous dire?

—Votre fille n'est pas ici, madame.

—Elle est chez vous? s'écria la princesse avec un mouvement de hauteur.

Puis se reprenant:

—Cela est tout simple, dit-elle; vous avez veillé sur ma fille depuis sa naissance... elle ne vous a jamais quitté...

—Jamais, madame.

—Il est donc naturel qu'elle soit chez vous... Sans doute vous aviez des serviteurs...

—Quand votre fille eut douze ans, madame, je pris dans ma maison une vieille et fidèle servante de votre premier mari, dame Françoise...

—Françoise Berrichon! s'écria la princesse avec vivacité.

Puis, prenant la main de Lagardère, elle ajouta:

—Monsieur, voilà qui est d'un gentilhomme, et je vous remercie!

Ces paroles serrèrent le cœur d'Henri comme une insulte. Madame de Gonzague était préoccupée trop puissamment pour s'en apercevoir.

—Conduisez-moi vers ma fille, je suis prête à vous suivre.

—Moi, je ne suis pas prêt, madame, répliqua Lagardère.

La princesse dégagea son bras qui était sous le sien.

—Ah! fit-elle, reprise par toutes ses défiances à la fois.

Elle le regardait en face avec une sorte d'épouvante. Lagardère ajouta:

—Madame, il y a autour de nous de grands périls.

—Autour de ma fille?... Je suis là... je la défendrai.

—Vous?... fit Lagardère qui ne put empêcher sa voix d'éclater, vous, madame?

Son regard étincela.

—Ne vous êtes-vous pas fait cette question, madame, reprit-il en forçant ses yeux à se baisser, cette question si naturelle à une mère: Pourquoi cet homme a-t-il tardé si longtemps à me ramener ma fille?

—Si, monsieur, je me la suis faite.

—Vous ne me l'avez point adressée, madame.

—Mon bonheur est entre vos mains, monsieur.

—Et vous avez peur de moi?

La princesse ne répondit point. Henri eut un sourire plein de tristesse.

—Si vous me l'eussiez adressée, cette question, madame, dit-il avec une fermeté tempérée par une nuance de compassion, je vous aurais répondu franchement... autant que me l'eussent permis le respect et la courtoisie.

—Je vous l'adresse, répondez-moi... en mettant de côté, si vous voulez, la courtoisie et le respect.

—Madame, dit Lagardère, si j'ai tardé pendant de si longues années à vous ramener votre enfant, c'est qu'au fond de mon exil une nouvelle m'arriva... une nouvelle étrange, à laquelle je ne voulais point croire d'abord... une nouvelle incroyable en effet... La veuve de Nevers avait changé de nom! la veuve de Nevers s'appelait la princesse de Gonzague!...

Celle-ci baissa la tête et le rouge lui vint au visage.

—La veuve de Nevers! répéta Henri. Madame, quand j'eus pris mes informations; quand je sus, à n'en pouvoir douter, que la nouvelle était vraie, je me dis: la fille de Nevers aura-t-elle pour asile l'hôtel de Gonzague?

—Monsieur!... voulut dire la princesse.

—Vous ignorez bien des choses, madame, interrompit Henri; vous ignorez pourquoi la nouvelle de votre mariage révolta ma conscience comme s'il se fût agi d'un sacrilége... vous ignorez pourquoi la présence à l'hôtel de Gonzague de la fille de celui qui fut mon ami pendant une heure et qui m'appela son frère à son dernier soupir, me semblerait un outrage à la tombe, un blasphème odieux et impie...

—Et ne me l'apprendrez-vous point, monsieur? demanda la princesse dont la prunelle s'alluma vaguement.

—Non madame... ce premier et dernier entretien sera court... il n'y sera traité que des choses indispensables... Je vois d'avance avec chagrin, mais avec résignation, que nous ne sommes point faits pour nous entendre... Quand j'appris cette nouvelle, je me fis encore une autre question... Connaissant mieux que vous la puissance des ennemis de votre fille, je me demandai: Comment pourra-t-elle défendre son enfant, celle qui n'a pas su se défendre elle-même?

La princesse se couvrit le visage de ses mains.

—Monsieur! monsieur! s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots, vous me brisez le cœur!

—A Dieu ne plaise que ce fût mon intention, madame.

—Vous ne savez pas quel homme était mon père!... vous ne savez pas les tortures de mon isolement!... la contrainte employée!... les menaces...

Lagardère s'inclina profondément.

—Madame, dit-il d'un ton de sincère respect, je sais de quel saint amour vous chérissiez M. le duc de Nevers... Le hasard qui mit entre mes mains le berceau de votre fille me fit entrer malgré moi dans les secrets d'une belle âme... vous l'aimiez ardemment, profondément, je le sais... cela me donne raison, madame... car vous êtes une noble femme... car vous étiez une épouse fidèle et courageuse... et cependant, vous avez cédé à la violence!...

—Pour faire constater mon premier mariage et la naissance de ma fille!

—La loi française n'admet point ce moyen tardif... les vraies preuves de votre mariage et de la naissance d'Aurore, c'est moi qui les ai...

—Vous me les donnerez! s'écria la princesse.

—Oui, madame. Vous avez, disais-je, malgré votre fermeté, malgré les souvenirs si récents d'un bonheur perdu, cédé à la violence... Eh bien!... la violence employée contre la mère ne pouvait-elle pas, ne peut-elle pas être renouvelée vis-à-vis de la fille?... n'avais-je pas... n'ai-je pas encore le droit de préférer ma protection à toute autre, moi qui n'ai jamais plié devant la force! moi qui, tout jeune, avais l'épée pour jouet! moi qui dis à la violence: Sois la bienvenue! tu es mon élément!

La princesse fut quelques secondes avant de répondre. Elle le regardait avec un véritable effroi.

—Est-ce que j'ai deviné?... prononça-t-elle enfin à voix basse, est-ce que vous allez me refuser ma fille?

—Non, madame, je ne vous refuserai point votre fille... j'ai fait quatre cents lieues et j'ai risqué ma tête rien que pour vous la ramener... mais j'ai ma tâche tracée... voilà dix-huit ans que je défends votre fille... sa vie m'appartient dix fois, car je l'ai dix fois sauvée...

—Monsieur! monsieur! s'écria la pauvre mère; sais-je s'il faut vous adorer ou vous haïr? mon cœur s'élance vers vous et vous le repoussez... vous avez sauvé la vie de mon enfant!... vous l'avez défendue...

—Et je la défendrai encore, madame! interrompit froidement Henri.

—Même contre sa mère? dit la princesse qui se redressa.

—Peut-être, fit Henri, cela dépend!

Un éclair de ressentiment jaillit des yeux de madame de Gonzague.

—Vous jouez avec ma détresse! murmura-t-elle, expliquez-vous, je ne vous comprends pas.

—Je suis venu pour m'expliquer, madame... et j'ai hâte que l'explication soit achevée... Veuillez donc me prêter attention... Je ne sais pas comment vous me jugez: je crois que vous me jugez mal... ainsi peut-on, dans certains cas, esquiver par la colère les corvées de la reconnaissance. Avec moi, madame? on n'esquive rien. Ma ligne est tracée d'avance; je la suis: tant pis pour les obstacles... Il faut compter avec moi de plus d'une manière. J'ai mes droits de tuteur...

—De tuteur! se récria la princesse.

—Quel autre nom donner à l'homme qui, pour accomplir la prière d'un mourant, brise sa propre vie et se donne tout entier à autrui?... C'est trop peu, n'est-ce pas, madame, que ce titre de tuteur! c'est pour cela que vous avez protesté!... ou bien votre trouble vous aveugle et vous n'avez pas senti que mon serment accompli avec religion et dix-huit années de protection incessante m'ont fait une autorité qui est l'égale de la vôtre.

—Oh!... protesta encore madame de Gonzague, l'égale...

—Qui est supérieure à la vôtre! acheva Lagardère en élevant la voix; car l'autorité solennellement déléguée par le père mourant suffit pour compenser votre autorité de mère... et j'ai de plus l'autorité payée au prix d'un tiers de mon existence... Ceci, madame, ne me donne qu'un droit: veiller avec plus de soin, avec plus de tendresse, avec plus de sollicitude sur l'orpheline. Je prétends user de ce droit, vis-à-vis de sa mère elle-même.

—Avez-vous donc défiance de moi? murmura la princesse.

—Vous avez dit ce matin, madame... j'étais là caché dans la foule, je l'ai entendu... vous avez dit: «Ma fille n'eût-elle oublié qu'un seul instant la fierté de sa race, je voilerais mon visage et je dirais: Nevers est mort tout entier.

—Dois-je craindre...? voulut interrompre la princesse en fronçant le sourcil.

—Vous ne devez rien craindre, madame! la fille de Nevers est restée sous ma garde, pure comme les anges du ciel!...

—Eh bien! monsieur, en ce cas...

—Eh bien! madame, si vous ne devez rien craindre, moi, je dois avoir peur.

La princesse se mordit la lèvre. On pouvait voir qu'elle ne contiendrait pas longtemps désormais sa colère.

Lagardère reprit:

—J'arrivais confiant, heureux, plein d'espérance... cette parole m'a glacé le cœur, madame... sans cette parole, votre fille serait déjà dans vos bras...

Quoi! s'interrompit-il avec une chaleur nouvelle, cette pensée venir la première de toutes!... avant même d'avoir vu votre fille, votre unique enfant, l'orgueil parlant déjà en vous plus haut que l'amour!... La grande dame qui me montre son écusson quand je cherche le cœur de la mère!... Je vous le dis, j'ai peur!... Parce que je ne suis pas femme, moi, madame, mais parce que je comprends autrement l'amour des mères... parce que si l'on me disait: Votre fille est là, votre fille, l'enfant unique de l'homme que vous avez adoré; elle va mettre son front sur votre sein, vos larmes de joie vont se confondre... si l'on me disait cela, madame, il me semble que je n'aurais qu'une pensée, une seule, qui me rendrait ivre et folle... Embrasser, embrasser mon enfant!

La princesse pleurait, mais son orgueil ne voulait point laisser voir ses larmes.

—Vous ne me connaissez pas, dit-elle,—et vous me jugez!

—Sur un mot, oui, madame, je vous juge... S'il s'agissait de moi, j'attendrais... Il s'agit d'elle, je n'ai pas le temps d'attendre... Dans cette maison où vous n'êtes pas la maîtresse, quel sera le sort de cet enfant? quelles garanties me donnez-vous contre votre second mari et contre vous-même?.. Parlez, madame: ce sont des questions que je vous adresse... quelle vie nouvelle avez-vous préparée?.. quel bonheur autre en échange du bonheur qu'elle va perdre?.. Elle sera grande, n'est-ce pas? Elle sera riche? Elle aura plus d'honneurs, si elle a moins de joie?.. plus d'orgueil et moins de tranquille vertu... Madame, ce n'est pas cela que nous venons chercher... nous donnerions toutes les grandeurs du monde, toutes les richesses, tous les honneurs pour une parole venant de l'âme, et nous attendons encore cette parole... Où est-il votre amour? Je ne le vois pas... votre fierté frémit, votre cœur se tait... J'ai peur, entendez-vous! j'ai peur, non plus de M. de Gonzague, mais de vous... de vous, sa mère!—le danger est là, je le devine, je le sens... et si je ne sais pas défendre la fille de Nevers contre ce danger, comme je l'ai défendue contre tous les autres, je n'ai rien fait, je suis parjure au mort.

Il s'arrêta pour attendre une réponse; la princesse garda le silence.

—Madame, reprit-il en faisant effort pour se calmer,—pardonnez-moi, mon devoir m'oblige... mon devoir m'ordonne de faire avant tout mes conditions... Je veux qu'Aurore soit heureuse! Je veux qu'elle soit libre!.. Et plutôt que de la voir esclave...

—Achevez, monsieur! dit la princesse d'un ton qui laissait percer la provocation.

Lagardère cessa de marcher.

—Non, madame, répondit-il,—je n'achèverai pas... par respect pour vous-même... vous m'avez suffisamment compris.

Madame de Gonzague eut un sourire amer et jeta ces mots à Henri stupéfait:

—Mademoiselle de Nevers est la plus riche héritière de France... quand on croit tenir cette proie on peut bien se débattre... je vous ai compris, monsieur, beaucoup mieux que vous ne le pensez!


VIII

—Autre tête-à-tête.—

Ils étaient au bout de la charmille qui rejoignait l'aile de Mansart. La nuit était fort avancée. Le bruit joyeux des verres qui se choquent augmentait à chaque instant, mais les illuminations pâlissaient et l'ivresse même, dont la rauque voix commençait à se faire entendre, annonçait la fin de la fête.

Du reste, le jardin était de plus en plus désert. Rien ne semblait devoir troubler l'entrevue de Lagardère et de madame la princesse de Gonzague.

Rien n'annonçait non plus qu'ils dussent tomber d'accord. La fierté révoltée d'Aurore de Caylus venait de porter un coup terrible, et dans ce premier moment, elle s'en applaudissait.

Lagardère avait la tête baissée.

—Si vous m'avez vue froide, monsieur, reprit la princesse avec plus de hauteur encore,—si vous n'avez point entendu sortir de ma poitrine ce cri d'allégresse dont vous avez parlé avec tant d'emphase, c'est que j'avais tout deviné! je savais que la bataille n'était point finie et qu'il n'était pas temps de chanter encore victoire... Dès que je vous ai vu, j'ai eu le frisson dans les veines... Vous êtes beau, vous êtes jeune, vous n'avez point de famille, votre patrimoine ce sont vos aventures... L'idée vous devait venir de faire ainsi fortune tout d'un coup...

—Madame, s'écria Lagardère qui mit la main sur son cœur,—celui qui est là-haut me voit et me venge de vos outrages!

—Osez donc dire, repartit violemment la princesse de Gonzague,—que vous n'avez pas fait ce rêve insensé!...

Il y eut un long silence. La princesse défiait Henri du regard. Celui-ci changea par deux fois de couleur.

Puis il reprit d'une voix profonde et grave:

—Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme... Suis-je un gentilhomme?... Je n'ai pas de nom... mon nom me vient des murailles ruinées où j'abritais mes nuits d'enfant abandonné... hier, j'étais un proscrit... et pourtant vous avez dit vrai, madame, j'ai fait ce rêve... non point un rêve insensé... J'ai fait un rêve radieux et divin... ce que je vous avoue aujourd'hui, madame, était, hier encore, un mystère pour moi... Je m'ignorais moi-même...

La princesse sourit avec ironie.

—Je vous le jure, madame, continua Lagardère,—sur mon honneur et sur mon amour!

Il prononça ce dernier mot avec force.

La princesse lui jeta un regard de haine.

—Hier encore, poursuivit-il,—Dieu m'est témoin que je n'avais qu'une seule pensée: Rendre à la veuve de Nevers le dépôt sacré qui m'était confié... Je dis la vérité, madame, et peu m'importe d'être cru, car je suis le maître de la situation et le souverain juge de la destinée de votre fille... Dans ces jours de fatigue et de lutte, avais-je eu le loisir d'interroger mon âme?... J'étais heureux de mes seuls efforts, et mon dévouement avait son prix en lui-même?... Quand je suis parti de Madrid pour venir vers vous, je n'ai ressenti aucune tristesse... Il me semblait que la mère d'Aurore devait ouvrir ses bras à ma vue et me serrer, tout poudreux encore du voyage, sur son cœur ivre de joie!... Mais le long de la route, à mesure que l'heure de la séparation approchait, j'ai senti en moi comme une plaie qui s'ouvrait, qui grandissait et qui s'envenimait... Ma bouche essayait encore de prononcer ce mot: Ma fille... ma bouche mentait: Aurore n'est plus ma fille!... je la regardais et j'avais des larmes dans les yeux... Elle me souriait, madame... hélas! pauvre sainte, à son insu et malgré elle, autrement qu'on ne sourit à son père!

La princesse agita son éventail et murmura entre ses dents serrées:

—Votre rôle est de me dire qu'elle vous aime!

—Si je ne l'espérais pas, repartit Lagardère avec feu,—je voudrais mourir à l'instant même!

Madame de Gonzague se laissa choir sur un des bancs qui bordaient la charmille.

Sa poitrine agitée se soulevait par soubresauts.

En ce moment, ses oreilles se fermaient d'elles-mêmes à la persuasion. Il n'y avait en elle que courroux et rancune.—Lagardère était le ravisseur de sa fille!

Lagardère agissait comme ces mendiants d'Espagne qui pleurent des patenôtres, l'escopette au poing.—Lagardère voulait lui vendre sa fille!

Sa colère était d'autant plus grande, qu'elle n'osait point l'exprimer. Ces mendiants à escopette, il faut prendre garde de les blesser, alors même qu'on leur jette sa bourse!

Ce Lagardère,—cet aventurier,—semblait ne vouloir point faire marché à prix d'or.

Elle demanda:

—Aurore sait-elle le nom de sa famille?

—Elle se croit une pauvre fille abandonnée et par moi recueillie, répliqua Henri sans hésiter.

Et comme la princesse relevait involontairement la tête.

—Cela vous donne espoir, madame, s'interrompit-il,—vous respirez plus à l'aise... quand elle saura quelle distance nous sépare tous les deux.

—Le saura-t-elle seulement?... fit madame de Gonzague avec défiance.

—Elle le saura, madame... Si je la veux libre de son côté, pensez-vous que ce soit pour l'enchaîner du mien?... Dites-moi, la main sur votre conscience: Par la mémoire de Nevers, ma fille vivra près de moi, en toute liberté et sûreté... Dites-moi cela, et je vous la rends!...

La princesse était loin de s'attendre à cette conclusion, et cependant elle ne fut point désarmée. Elle crut à quelque stratagème nouveau: elle voulut opposer la ruse à la ruse.

Sa fille était au pouvoir de cet homme. Ce qu'il fallait, c'était ravoir sa fille.

—J'attends, dit Lagardère voyant qu'elle hésitait.

La princesse lui tendit la main tout à coup. Il fit un geste de surprise.

—Prenez, dit-elle, et pardonnez à une pauvre femme qui n'a jamais vu autour d'elle que des ennemis et des pervers. Si je me suis trompée, monsieur de Lagardère, je vous ferai réparation à deux genoux...

—Madame...

—Je l'avoue, je vous dois beaucoup... Ce n'était pas ainsi que nous devions nous revoir, monsieur de Lagardère... Peut-être avez-vous eu tort de me parler comme vous l'avez fait... Peut-être, de mon côté, ai-je montré trop d'orgueil... Je sais que j'ai de l'orgueil... J'aurais dû vous dire tout de suite que les paroles prononcées par moi devant le conseil de famille étaient à l'adresse de M. de Gonzague et provoquées par l'esprit même de cette jeune fille qu'on me donnait pour mademoiselle de Nevers. Je me suis irritée trop vite... Mais la souffrance aigrit, vous le savez bien... Et moi, j'ai tant souffert!...

Lagardère se tenait debout et incliné devant elle, dans une respectueuse attitude.

—Et puis, poursuivit-elle avec un mélancolique sourire,—car toute femme est comédienne supérieurement,—je suis jalouse de vous, ne le devinez-vous point?... Cela porte à la colère... Je suis jalouse de vous qui m'avez tout pris: sa tendresse, ses petits cris d'enfant, ses premières larmes et son premier sourire... Oh! oui, je suis jalouse!... Dix-huit ans de sa chère vie que j'ai perdus!... et vous me disputez ce qui me reste... Voulez-vous me pardonner?

—Je suis heureux... bien heureux de vous entendre parler ainsi, madame!

—M'avez-vous donc cru un cœur de marbre?... Que je la voie seulement!... Je suis votre obligée, monsieur de Lagardère... Je suis votre amie... je m'engage à ne jamais l'oublier...

—Je ne suis rien, madame... Il ne s'agit pas de moi...

—Ma fille! s'écria la princesse en se levant; rendez-moi ma fille... Je promets tout, sur mon honneur et sur le nom de Nevers.

Une nuance de tristesse plus sombre couvrit le front de Lagardère.

—Vous avez promis, madame, dit-il; votre fille est à vous... Je ne vous demande désormais que le temps de l'avertir et de la préparer... C'est une âme tendre qu'une émotion trop forte pourrait briser...

—Vous faut-il longtemps pour préparer ma fille?

—Je vous demande une heure.

—Elle est donc bien près d'ici?

—Elle est en lieu sûr, madame.

—Et ne puis-je du moins savoir...?

—Ma retraite? A quoi bon? Dans une heure, ce ne sera plus celle d'Aurore de Nevers.

—Faites donc à votre volonté, dit la princesse. Au revoir, monsieur de Lagardère... Nous nous séparons amis?

—Je n'ai jamais cessé d'être le vôtre, madame.

—Moi, je sens que je vous aimerai... Au revoir... et... espérez!

Lagardère se précipita sur sa main qu'il baisa avec effusion.

—Je suis à vous, madame, dit-il, corps et âme, à vous!

—Où vous retrouverai-je? demanda-t-elle.

—Au rond-point de Diane, dans une heure.

Elle s'éloigna.

Dès qu'elle eut franchi la charmille, son sourire tomba; elle se mit à courir au travers du jardin.

—J'aurai ma fille, s'écria-t elle, folle qu'elle était; je l'aurai!... Jamais, jamais, elle ne reverra cet homme!

Elle se dirigea vers le pavillon du régent.

Lagardère aussi était fou, fou de joie, de reconnaissance et de tendresse.

—Espérez!... se disait-il; j'ai bien entendu... Elle a dit: espérez... Oh! comme je me trompais sur cette femme!... sur cette sainte!... Elle a dit: espérez... Est-ce que je lui demandais tant que cela... moi qui lui marchandais son bonheur... moi qui me défiais d'elle... moi qui croyais qu'elle n'aimait pas assez sa fille... Oh! comme je vais l'aimer!... et quelle joie, quand je vais mettre sa fille dans ses bras!

Il redescendit la charmille pour gagner la pièce d'eau qui n'avait plus d'illuminations, et autour de laquelle la solitude régnait.

Malgré sa fièvre d'allégresse, il ne négligea point de prendre ses précautions pour n'être point suivi. Deux ou trois fois, il s'engagea dans des allées détournées; puis, revenant sur ses pas en courant, il gagna tout d'un trait la loge de maître le Bréant.

Avant d'entrer, il s'arrêta et jeta à la ronde son regard perçant.

Personne ne l'avait suivi. Tous les massifs voisins étaient déserts.

Il crut entendre seulement un bruit de pas vers la tente indienne, qui était tout près de là.

Les pas s'éloignaient rapidement. Le moment était propice. Lagardère introduisit la clef dans la serrure de la loge, ouvrit la porte et entra.

Il ne vit point d'abord mademoiselle de Nevers. Il l'appela et n'eut pas de réponse.

Mais bientôt, à la lueur d'une girandole voisine qui éclairait l'intérieur de la loge, il aperçut Aurore, penchée à une fenêtre, et qui semblait écouter.

Il l'appela.

Aurore quitta aussitôt la fenêtre et s'élança vers lui.

—Quelle est donc cette femme? s'écria-t-elle.

—Quelle femme? demanda Lagardère étonné.

—Celle qui était tout à l'heure avec vous?

—Comment savez-vous cela, Aurore?

—Cette femme est votre ennemie, Henri, n'est-ce pas? votre ennemie mortelle?

Lagardère se prit à sourire.

—Pourquoi pensez-vous qu'elle soit mon ennemie, Aurore? demanda-t-il.

—Vous souriez, Henri? Je me suis trompée, tant mieux!... Laissons cela, et dites-moi bien vite pourquoi je suis restée prisonnière au milieu de cette fête? Aviez-vous honte de moi? n'étais-je pas assez belle?

La coquette entr'ouvrait son domino dont le capuchon retombait déjà sur ses épaules, montrant à découvert son délicieux visage.

—Pas assez belle! s'écria Lagardère; vous, Aurore!

C'était de l'admiration; mais, il faut bien l'avouer, c'était une admiration un peu distraite.

—Comme vous dites cela! murmura la jeune fille tristement. Henri, vous me cachez quelque chose... Vous paraissez affligé... préoccupé... Hier, vous m'aviez promis que ce serait mon dernier jour d'ignorance... Je ne sais rien pourtant de plus qu'hier.

Lagardère la regardait en face et semblait rêver.

—Mais je ne me plains pas, reprit-elle en souriant; vous voilà!... je ne me souviens plus d'avoir si longtemps attendu... Je suis heureuse... Vous allez enfin me montrer le bal...

—Le bal est achevé, dit Lagardère.

—C'est vrai... On n'entend plus ces joyeux accords qui venaient jusqu'ici railler la pauvre recluse... Voilà du temps déjà que je n'ai vu passer personne dans les sentiers voisins... excepté cette femme...

—Aurore, interrompit Lagardère avec gravité, je vous prie de me dire pourquoi vous avez pensé que cette femme était mon ennemie.

—Voilà que vous m'effrayez! s'écria la jeune fille; est-ce que ce serait vrai?

—Répondez, Aurore... Était-elle seule quand elle a passé près d'ici?

—Non... Elle était avec un gentilhomme en riche et brillant costume... Il portait un cordon bleu passé en sautoir...

—Elle n'a point prononcé son nom?

—Elle a prononcé le vôtre... C'est pour cela que l'idée m'est venue de vous demander si elle ne vous quittait point, par hasard.

—Avez-vous entendu ce qu'elle disait?

—Quelques paroles seulement... Elle était en colère et comme folle... Monseigneur, disait-elle...

—Monseigneur! répéta Lagardère.

—Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours...

—Mais c'était le régent! fit Lagardère qui tressaillit.

Aurore frappa ses belles petites mains l'une contre l'autre avec une joie d'enfant.

—Le régent! s'écria-t-elle; j'ai vu le régent!

—Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours, reprit Lagardère; après?...

—Après, je n'ai plus rien entendu.

—Est-ce après qu'elle a prononcé mon nom?

—C'est avant... J'étais à la fenêtre... J'ai cru entendre... Mais c'est que je crois reconnaître partout votre nom, Henri... Elle était bien loin encore... En se rapprochant, elle disait: La force! il n'y a que la force pour réduire cette indomptable volonté!

—Ah! fit Lagardère qui laissa tomber ses bras le long de son corps, elle a dit cela?

—Oui, elle a dit cela.

—Tu l'as entendu?

—Oui! Mais comme vous êtes pâle, Henri; comme votre regard brûle!

Henri était pâle, en effet, et son regard brûlait.

On lui aurait mis la pointe d'un poignard dans le cœur qu'il n'aurait pas souffert davantage.

Le rouge lui vint au front tout à coup.

—La violence! fit-il en contenant sa voix qui voulait éclater; la violence après la ruse! égoïsme profond! perversité du cœur!... Rendre le bien pour le mal, cela est d'un saint ou d'un ange! Mal pour mal, bien pour bien, voilà l'équité humaine... Mais rendre le mal pour le bien, par le nom du Christ! cela est odieux et infâme... Cette pensée-là ne peut venir que de l'enfer... Elle me trompait... Je comprends tout... On va essayer de m'accabler sous le nombre... On va nous séparer...

—Nous séparer! répéta Aurore, bondissant sur place à ce mot comme un jeune lévrier; qui?... cette femme!

L'expression de ses traits était en ce moment si étrange, que la jeune fille recula épouvantée.

—Au nom du ciel! s'écria-t-elle, qu'y a-t-il?

Elle revint vers Henri qui avait mis sa tête entre ses mains, et elle voulut lui jeter les bras autour du cou.

Il la repoussa avec une sorte d'effroi.

—Laissez-moi! laissez-moi! dit-il; cela est horrible!... Il y a une malédiction autour de nous, une malédiction sur nous.

Les larmes vinrent aux yeux d'Aurore.

—Vous ne m'aimez plus, Henri, balbutia-t-elle.

Il la regarda encore. Il avait l'air d'un fou.

Il se tordit les bras et un éclat de rire douloureux souleva sa poitrine.

—Ah! fit-il, chancelant comme un homme ivre, car son intelligence et sa force fléchissaient à la fois,—je ne sais pas... sur l'honneur, je ne sais plus!... Qu'y a-t-il dans mon cœur?... La nuit... le vide!... Mon amour... mon devoir... lequel des deux, conscience!

Il se laissa choir sur un siége, murmurant de ce ton plaintif des innocents, privés de raison:

—Conscience! conscience! lequel des deux?... mon devoir... mon amour?... ma mort ou ma vie?... Elle a des droits, cette femme!... Et moi!... moi, n'en ai je pas aussi!

Aurore n'entendait point ces paroles qui tombaient, inarticulées, de la bouche de son ami.

Mais elle voyait sa détresse, et son cœur se brisait.

—Henri! Henri!... dit-elle en s'agenouillant devant lui.

—Ils ne s'achètent pas, ces droits sacrés! reprenait Lagardère en qui l'affaissement succédait à la fièvre; ils ne s'achètent pas... même au prix de la vie!... J'ai donné ma vie: c'est vrai!... Que me doit-on pour cela? Rien!

—Au nom de Dieu! Henri! mon Henri! calmez-vous!... expliquez-vous.

—Rien!... et l'ai-je fait pour qu'on me doive quelque chose?... Et si je l'ai fait pour qu'on me doive quelque chose, que vaut mon dévouement?... Folie! folie!...

Aurore lui tenait les deux mains.

—Folie! reprit-il avec révolte; j'ai bâti sur le sable... un souffle de vent a renversé le frêle édifice de mon espoir... mon rêve n'est plus!

Il ne sentait point la douce pression des doigts d'Aurore, il ne sentait point ses larmes brûlantes qui roulaient sur sa main.

—Je suis venu ici, fit-il en s'essuyant le front, pourquoi?... avait-on besoin de moi ici?... Que suis-je?... Cette femme n'a-t-elle pas eu raison?... J'ai parlé haut... j'ai parlé comme un insensé... Qui me dit que vous seriez heureuse? s'interrompit-il en relevant sur Aurore son regard égaré. Vous pleurez...

—Je pleure de vous voir ainsi, Henri, balbutia la pauvre enfant.

—Plus tard, si je vous voyais pleurer, je mourrais...

—Pourquoi me verriez-vous pleurer?

—Le sais-je? Aurore, Aurore! Sait-on jamais le cœur des femmes?... sais-je seulement, moi, si vous m'aimez...

—Si je vous aime!... s'écria la jeune fille avec une ardente expansion.

Henri la contemplait avidement.

—Vous me demandez si je vous aime! répéta Aurore, vous, Henri!...

Lagardère lui mit la main sur la bouche.—Elle la baisa.—Il la retira comme si la flamme l'eût touchée.

—Pardonnez moi, reprit-il; je suis bouleversé... Et pourtant, il faut bien que je sache... Vous ne vous connaissez pas vous-même, Aurore... Il faut que je sache!... Ecoutez bien!... réfléchissez bien... nous tenons ici le bonheur ou le malheur de toute notre vie... Répondez, je vous en supplie, avec votre conscience, avec votre cœur.

—Je vous répondrai comme à mon père! dit Aurore.

Il devint livide et ferma les yeux.

—Pas ce nom-là!... balbutia-t-il d'une voix si faible, qu'Aurore aurait eu peine à l'entendre,—jamais ce nom-là!... Mon Dieu! reprit-il après un silence et en relevant ses yeux humides, c'est le seul que je lui aie appris!... Qui voit-elle en moi, sinon son père?...

—Oh!... Henri!... voulut dire Aurore, que sa rougeur subite faisait plus charmante.

—Quand j'étais enfant, pensa tout haut Lagardère, les hommes de trente ans me semblaient des vieillards!...

Sa voix était tremblante et douce lorsqu'il poursuivit:

—Quel âge croyez-vous que j'aie, Aurore?

—Que m'importe votre âge, Henri!

—Je veux connaître votre pensée... quel âge?

Il était en vérité comme un coupable qui attend son arrêt.

L'amour, cette terrible et puissante passion, a d'étranges enfantillages.

Aurore baissa les yeux, son sein battit.

Pour la première fois, Lagardère vit sa pudeur éveillée et la porte du ciel sembla s'ouvrir pour lui.

—Je ne sais pas votre âge, Henri, dit-elle, mais ce nom que je vous donnais tout à l'heure... ce nom de père... ai-je pu jamais le prononcer sans sourire?

—Pourquoi non, ma fille?... je pourrais être votre père...

—Moi, je ne pourrais pas être votre fille, Henri!

L'ambroisie qui enivrait les dieux immortels, était vinaigre et fiel auprès des enchantements de cette voix.

Et pourtant Lagardère reprit, voulant boire son bonheur jusqu'à la dernière goutte:

—J'étais plus âgé que vous ne l'êtes maintenant quand vous vîntes au monde, Aurore... j'étais un homme déjà.

—C'est vrai, répondit-elle, puisque vous avez pu tenir mon berceau d'une main et votre épée de l'autre...

—Aurore, mon enfant bien-aimée!... ne me regardez pas au travers de votre reconnaissance... voyez moi tel que je suis...

Elle appuya ses deux belles mains tremblantes sur ses épaules et se prit à le contempler longuement.

—Je ne sais rien au monde, prononça-t-elle ensuite,—le sourire aux lèvres et les paupières demi-voilées,—rien de meilleur, rien de plus noble, rien de si beau que vous!


IX

—Où finit la fête.—

C'était vrai, surtout en ce moment où le bonheur mettait au front de Lagardère sa rayonnante couronne. Lagardère était jeune comme Aurore elle-même, beau comme elle était belle.

Et si vous l'aviez vue, la vierge amoureuse, cachant l'ardeur pudique de son regard derrière la frange soyeuse de ses longs cils baissés, le sein palpitant, le sourire ému aux lèvres! si vous l'aviez vue! L'amour chaste et grand, la sainte tendresse qui doit mettre deux existences en une seule, marier étroitement deux âmes, l'amour, ce cantique sublime que Dieu, dans sa bonté, laisse entendre à la terre, l'enivrante manne qu'apporte la rosée du ciel; l'amour sait embellir la laideur elle-même, l'amour met à la beauté une auréole divine!

Lagardère pressa contre son cœur sa fiancée frémissante.

Il y eut un long silence; leurs lèvres ne se touchaient point.

—Merci! merci! murmura-t-il.

Leurs yeux se parlaient.

—Dis-moi, reprit Lagardère, dis-moi, Aurore... avec moi... as-tu toujours été heureuse?

—Oui..., bien heureuse, répondit la jeune fille...

—Et pourtant, Aurore,... aujourd'hui, tu as pleuré!

—Vous savez cela, Henri?

—Je sais tout ce qui te regarde... Pourquoi pleurais-tu?

—Pourquoi pleurent les jeunes filles? dit Aurore voulant éluder la question.

—Tu n'es pas comme les autres, toi... Quand tu pleures... Je t'en prie, pourquoi pleurais-tu?

—De votre absence, Henri... Je vous vois bien rarement... Et aussi de cette pensée...

Elle hésita; son regard se détourna.

—Quelle pensée? demanda Lagardère.

—Je suis une folle, Henri, balbutia la jeune fille toute confuse. La pensée qu'il y a des femmes bien belles dans ce Paris... que toutes les femmes doivent avoir envie de vous plaire... et que peut-être...

—Peut-être...? répéta Lagardère, acharné à sa coupe de nectar.

—Que peut-être vous aimez une autre que moi.

Elle cacha son front rougissant dans le sein de Lagardère.

—Dieu me donnerait-il donc cette félicité! murmura celui-ci en extase; faut-il croire?

—Il faut croire que je t'aime! dit Aurore étouffant sur la poitrine de son amant le son de sa propre voix qui l'effrayait.

—Tu m'aimes!... toi!... Aurore!... sens-tu mon cœur battre?... Oh! s'il était vrai?... Mais le sais-tu bien toi-même, Aurore, fille chérie?... connais-tu ton cœur?

—Il parle... je l'écoute...

—Hier, tu étais un enfant.

—Aujourd'hui, je suis une femme... Henri, Henri, je t'aime!

Lagardère appuya ses deux mains contre sa poitrine.

—Et toi? reprit Aurore.

Il ne put que balbutier, la voix tremblante, les paupières humides:

—Oh! je suis heureux!... je suis heureux!

Puis un nuage vint encore à son front. Voyant ce nuage, la mutine frappa du pied et dit:

—Qu'est-ce encore?

—Si jamais tu avais des regrets..., prononça tout bas Henri, qui baisa ses cheveux.

—Quels regrets puis-je avoir si tu restes près de moi?

—Écoute... j'ai voulu soulever pour toi, cette nuit, un coin du rideau qui te cachait les splendeurs du monde... Tu as entrevu la cour, le luxe, la lumière... Tu as entendu les voix de la fête... Que penses-tu de la cour...?

—La cour est belle, répondit Aurore; mais je n'ai pas tout vu, n'est-ce pas?

—Te sens-tu faite pour cette vie?... Ton regard brille... Tu aimerais le monde!

—Avec toi, oui.

—Et sans moi?

—Rien sans toi.

Lagardère pressa ses mains réunies contre ses lèvres.

—As-tu vu, reprit-il encore pourtant, ces femmes qui passaient souriantes?...

—Elles semblaient heureuses, interrompit Aurore, et bien belles!

—Elles sont heureuses, en effet, ces femmes... Elles ont des châteaux et des hôtels...

—Quand tu es dans notre maison, Henri, je l'aime mieux qu'un palais...

—Elles ont des amis...

—Ne t'ai-je pas?

—Elles ont une famille.

—Ma famille, c'est toi!

Aurore faisait toutes ces réponses sans hésiter, avec son franc sourire aux lèvres. C'était son cœur qui parlait.

Mais Lagardère voulait l'épreuve complète. Il fit appel à tout son courage et reprit après un silence:

—Elles ont... une mère!

Aurore pâlit. Elle n'avait plus de sourire. Une larme perla entre ses paupières demi-closes. Lagardère lâcha ses mains, qui se joignirent sur sa poitrine.

—Une mère! répéta-t-elle les yeux au ciel. Je suis souvent en compagnie de ma mère... Après vous, Henri, c'est à ma mère que je pense le plus souvent...

Ses beaux yeux semblaient prier ardemment.

—Si je l'avais, ma mère, ici, avec vous, Henri, poursuivit-elle; si je l'entendais vous appeler: Mon fils... Oh! que seraient de plus les joies du paradis!... Mais, se reprit-elle après une courte pause, s'il me fallait choisir entre ma mère et vous...

Son sein agité tressaillait. Son charmant visage exprimait une mélancolie profonde. Lagardère attendait, anxieux, haletant.

—C'est mal, peut-être, ce que je vais dire, prononça-t-elle avec effort; je le dis parce que je le pense... S'il me fallait choisir entre ma mère et vous...

Elle n'acheva pas, mais elle tomba brisée entre les bras d'Henri et s'écria la voix pleine de sanglots:

—Je t'aime! oh! je t'aime! je t'aime!

Lagardère se redressa. D'une main, il la soutenait faible contre sa poitrine, de l'autre, il semblait prendre le ciel à témoin.

—Dieu qui nous voit, s'écria-t-il avec exaltation, Dieu qui nous entends et qui nous juges, tu me la donnes: je la prends et je jure qu'elle sera heureuse!

Aurore ouvrit les yeux et montra ses dents blanches en un pâle sourire.

—Merci! merci! poursuivit Lagardère en haussant son front jusqu'à ses lèvres; tiens! regarde le bonheur que tu fais! je ris, je pleure... je suis ivre et fou!... Oh! te voilà donc à moi, Aurore, toute à moi! Mais que disais-je tout à l'heure? s'interrompit-il; ne crois pas ce que j'ai dit, Aurore... je suis jeune... oh! j'ai menti! je sens déborder en moi la jeunesse, la force, la vie... Allons-nous être heureux! heureux longtemps!... Cela est certain, adorée, ceux de mon âge sont plus vieux que moi... sais-tu pourquoi? je vais te le dire. Les autres font ce que je faisais avant d'avoir rencontré ton berceau sur mon chemin... Les autres aiment, les autres boivent, les autres jouent... que sais-je?... les autres, quand ils sont riches comme je l'étais, riches de vigueur et d'ardeur, riches de désirs, riches de téméraire courage, les autres s'en vont prodiguant follement le trésor de leur jeunesse... Tu es venue, Aurore: je me suis fait avare aussitôt... Un instinct providentiel m'a dit d'arrêter court ces largesses de sang, d'amour et de cœur... j'ai thésaurisé pour te garder tout... j'ai renfermé la fougue de mes belles années dans un coffre-fort... je n'ai plus rien aimé, rien désiré... ma passion, sommeillante comme la Belle au bois dormant, s'éveille, naïve et robuste comme si mon cœur n'avait que vingt ans... Tu m'écoutes, tu souris, tu me crois fou... je suis fou d'allégresse, c'est vrai, mais je parle sagement... Qu'ai-je fait durant toutes ces années?... Je les ai passées toutes, toutes à te regarder grandir et fleurir... je les ai passées à guetter l'éveil de ton âme... je les ai passées à chercher ma joie dans ton sourire... Par le nom de Dieu! tu avais raison: j'ai l'âge d'être heureux, l'âge de t'aimer!... tu es à moi!... nous serons tout l'un pour l'autre... tu as encore raison: hors de nous deux, rien en ce monde... nous irons en quelque retraite ignorée, loin d'ici.. bien loin!... notre vie, je vais te la dire: l'amour à pleine coupe... l'amour, toujours l'amour! Mais parle donc, Aurore, parle donc!

Elle écoutait avec ravissement.

—L'amour, répéta-t-elle comme en un songe heureux! toujours l'amour!...

—Apapur! disait Cocardasse qui tenait par les pieds M. le baron de Barbanchois; voici un ancien qui pèse son poids, ma caillou!

Passepoil tenait la tête du même baron de Barbanchois, homme mécontent, que les orgies de la régence dégoûtaient profondément, mais qui était ivre, pour le présent comme trois ou quatre czars faisant leur tour de France.

Cocardasse et Passepoil avaient été chargés par M. le baron de la Hunaudaye, moyennant petite finance, de reporter en son logis M. le baron de Barbanchois.

Ils traversaient le jardin désert et assombri.

—Eh donc! fit le Gascon à une centaine de pas de la tente où l'on avait soupé, si nous nous reposions, mon bon?

—J'obtempère, répondit Passepoil, le vieux est lourd et le payement léger.

Ils déposèrent sur le gazon M. le baron de Barbanchois, qui, à moitié réveillé par la fraîcheur de la nuit, se prit à répéter son refrain favori:

—Où allons-nous?... où allons-nous?...

—Pécaïre! lui répondit Cocardasse, je n'en sais rien, où le diable m'emporte!

—Est-il curieux, ce vieil ivrogne! ajouta Passepoil.