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Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 4 cover

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 4

Chapter 21: X
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About This Book

Au cœur du Palais-Royal, la suite met en scène une entrevue entre le régent et un bossu au sujet d'Henri de Lagardère et du meurtre du duc de Nevers. Lagardère, ayant juré d'assumer la tutelle et la protection de la fille du duc, détient des éléments susceptibles d'identifier un assassin masqué mais manque d'une preuve décisive. L'épisode conjugue intrigues de cour, investigations policières et dilemmes d'honneur, et fait avancer les tensions qui promettent bientôt une confrontation et la mise au jour des responsabilités.

Ils s'assirent tous les deux sur un banc. Passepoil tira sa pipe de sa poche et se mit à la bourrer tranquillement.

—Si c'est notre dernier souper, dit-il, il était bon.

—Il était bon, repartit Cocardasse en battant le briquet. Capédébiou! j'ai mangé une volaille et demie...

—Oh! fit Passepoil, c'est la petite qui était devant moi... avec ses cheveux blonds poudrés et son pied qui aurait tenu dans le creux de ma main.

—Fameuse! s'écria Cocardasse; sandieou! et les fonds d'artichauts qui étaient autour!

—Et sa taille!... à prendre avec dix doigts... l'as-tu remarquée...?

—J'aime mieux la mienne! dit gravement Cocardasse.

—Par exemple! se récria Passepoil; rousse et louche, la tienne!

Il parlait de la voisine de Cocardasse.

Celui-ci le saisit par la nuque et le fit lever.

—Ma caillou, dit-il, je ne souffrirai pas que tu insultes mon souper; où as-tu les plumes et les yeux de ma poularde et demie?... Fais des excuses, capédébiou! sinon je te fends sans pitié.

Ils avaient bu tous deux pour se consoler de leurs peines et ne valaient guère mieux que cet austère baron de Barbanchois.

Passepoil, las de la tyrannie de son noble ami, ne voulut pas faire d'excuses.

On dégaina, on se donna d'énormes horions en pure perte, puis on se prit aux cheveux et l'on finit par tomber sur le corps de M. le baron de Barbanchois, qui s'éveilla de nouveau pour chanter.

—Où allons-nous, bon Dieu! où allons-nous?

—Eh donc! j'avais oublié le vieux pécaïre! dit Cocardasse.

—Emportons-le, ajouta Passepoil.

Mais, avant de reprendre leur fardeau, ils s'embrassèrent avec effusion, en versant des larmes abondantes.

Ce serait ne point les connaître que de penser qu'ils avaient oublié d'emplir leurs gourdes au buffet. Ils avalèrent chacun une bonne rasade, remirent leurs brettes au fourreau et rechargèrent M. le baron de Barbanchois.

Celui-ci rêvait qu'il assistait à la fête de Vaux-le-Vicomte, donnée par M. le surintendant Fouquet au jeune roi Louis XIV, et qu'il glissait sous la table après souper.

Autres temps! autres mœurs! dit le proverbe menteur.

—Et tu ne l'as pas revue? demanda Cocardasse.

—Qui ça?... celle qui était devant moi?...

—Eh! non! la petite au domino rose?

—Pas l'ombre!... j'ai fureté dans toutes les tentes...

—Apapur! moi, je suis entré jusque dans le palais... et je te promets qu'on me regardait, ma caillou!... Il y avait des dominos roses en veux-tu en voilà... Mais ce n'était pas le nôtre... J'ai voulu parler à l'un d'eux qui m'a donné une croquignole sur le bout du nez en m'appelant défunt croquemitaine!... «Pécaïre! ai-je répondu, mon illustre ami, le régent, reçoit ici une société un peu bien mêlée!»

—Et lui, demanda Passepoil, l'as-tu rencontré?

Cocardasse baissa le ton.

—Non, répondit-il, mais j'ai entendu parler de lui... Le régent n'a pas soupé... Il est resté enfermé plus d'une heure avec le Gonzague... Toute la séquelle que nous avons vue à l'hôtel ce matin piaule et menace... Sandieou! s'ils ont seulement la moitié autant de courage que de ramage, notre pauvre petit Parisien n'a qu'à se bien tenir!

—J'ai bien peur! soupira frère Passepoil, qu'ils ne nous débarrassent de lui.

Cocardasse, qui était en avant, s'arrêta, ce qui arracha une plainte à M. le baron de Barbanchois.

—Mon bon, fit-il, sois sûr que lou couquin se tirera de là!... Il en a vu bien d'autres!...

—Tant va la cruche à l'eau..., murmura Passepoil.

Il n'acheva pas son proverbe. Un bruit de pas se faisait du côté de la pièce d'eau.

Nos deux braves se jetèrent dans un fourré, par pure habitude. Leur premier mouvement était toujours de se cacher.

Les pas approchaient. C'était une troupe d'hommes armés, en tête de laquelle marchait ce grand spadassin de Bonnivet, écuyer de madame de Berry.

A mesure que cette patrouille passait dans une allée, les lumières s'éteignaient.

Cocardasse et Passepoil entendirent bientôt ce qui se disait dans la troupe.

—Il est dans le jardin! affirmait un sergent aux gardes; j'ai interrogé tous les piquets et les grand'gardes des portes... son costume était facile à reconnaître. On ne l'a point vu.

—Vingt dieux! répliqua un soldat, celui-là n'aura pas volé son affaire!... Je l'ai vu secouer M. le prince de Gonzague comme un pommier dont on veut les pommes.

—Ce bon garçon doit être un pays! murmura Passepoil attendri par cette métaphore normande.

—Attention! enfants! ordonna Bonnivet, vous savez que c'est un dangereux jouteur...

Ils s'éloignèrent; une autre patrouille cheminait du côté du palais, une autre vers la charmille qui bordait les maisons de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Partout, les lumières s'éteignaient sur leur passage.

On eût dit que, dans cette frivole demeure du plaisir, quelque sinistre exécution se préparait.

—Ma caillou, dit Cocardasse, c'est à lui qu'ils en veulent.

—Ça me paraît clair, répondit Passepoil.

—J'avais entendu dire déjà au palais que lou couquin avait rudement malmené M. de Gonzague... C'est lui qu'ils cherchent...

—Et, pour le trouver, ils éteignent les lumières?...

—Non, pas pour le trouver... pour avoir raison de lui.

—Ma foi, dit Passepoil, ils sont quarante ou cinquante contre lui... S'ils le manquent, cette fois...

—Mon bon, interrompit le Gascon, ils le manqueront!... Lou petit couquin a le diable dans le corps... Si tu m'en crois, nous allons le chercher, nous aussi, et lui faire cadeau de nos personnes...

Passepoil était prudent. Il ne put retenir une grimace et dit:

—Ce n'est pas le moment.

—Apapur! veux-tu discuter contre moi? s'écria le bouillant Cocardasse; c'est le moment ou jamais!... Eh donc! s'il n'avait pas besoin de nous, il nous recevrait avec la botte de Nevers!... Nous sommes en faute.

—C'est vrai, dit Passepoil, nous sommes en faute... Mais du diable si ce n'est pas une mauvaise affaire!

Il résulta de là que M. le baron de Barbanchois ne coucha point dans son lit. Ce gentilhomme fut déposé proprement par terre et continua son somme. L'histoire ne dit point si cette nuit passée à la belle étoile le guérit de ses rhumatismes.

Cocardasse et Passepoil se mirent en quête.

La nuit était noire. Il ne restait plus guère de lampions allumés dans le jardin, sauf aux abords de la tente indienne.

On vit s'éclairer les fenêtres au premier étage du pavillon du régent.

Une croisée s'ouvrit; le régent lui-même parut au balcon et dit à ses serviteurs invisibles:

—Messieurs, sur vos têtes, qu'on le prenne vivant!

—Merci Dieu! grommela Bonnivet, dont l'escouade était au rond-point de Diane, si le gueux a entendu cela, il va nous tailler des croupières!

Nous sommes bien forcé d'avouer que les patrouilles n'allaient point à ce jeu de bon cœur. M. de Lagardère avait une si terrible réputation de diable à quatre, que volontiers chaque soldat eût fait son testament.

Bonnivet, le bretteur, eût mieux aimé se battre avec deux douzaines de cadets de province, des grives,—comme on les appelait alors dans les tripots et sur le terrain, partout où on les dévorait,—que d'affronter pareille besogne.

Lagardère et Aurore venaient de prendre la résolution de fuir.

Lagardère ne se doutait point de ce qui se passait dans le jardin. Il espérait pouvoir passer, avec sa compagne, par la porte dont maître le Bréant était le gardien.

Il avait remis son domino noir, et le visage d'Aurore se cachait de nouveau sous un masque.

Il quittèrent la loge. Deux hommes étaient agenouillés sur le seuil en dehors.

—Nous avons fait ce que nous avons pu, monsieur le chevalier, dirent ensemble Cocardasse et Passepoil, qui avaient achevé de vider leurs gourdes pour se donner du cœur; pardonnez-nous.

—Eh donc! ajouta Cocardasse, c'était un feu follet que ce domino rose!

—Doux Jésus! s'écria frère Passepoil, le voici. Cocardasse se frotta les yeux.

—Debout! ordonna Lagardère.

Puis, apercevant tout à coup les mousquets des gardes françaises au bout de l'allée:

—Que veut dire ceci? ajouta-t-il.

—Cela veut dire que vous êtes bloqué, mon pauvre enfant! répondit Passepoil.

C'était au fond de sa gourde qu'il avait puisé cette liberté de langage.

Lagardère ne demanda même pas d'explication. Il avait tout deviné.

La fête était finie, voilà ce qui faisait son effroi. Les heures avaient passé pour lui comme des minutes; il n'avait point mesuré le temps; il s'était attardé.

La tumulte seul de la fête aurait pu favoriser sa fuite.

—Êtes-vous avec moi solidement et franchement? demanda-t-il.

—A la vie, à la mort! répondirent les deux braves la main sur le cœur.

Et ils ne mentaient point. La vue de ce diable de petit Parisien venait en aide au fond de la gourde et achevait de les enivrer.

Aurore tremblait pour Lagardère et ne songeait point à elle-même.

—A-t-on relevé les gardes des postes? interrogea Henri.

—On les a renforcées, répondit Cocardasse; il faut jouer serré, sandieou!

Lagardère se prit à réfléchir, puis il reprit tout à coup:

—Connaissez-vous, par hasard, maître le Bréant, concierge de la cour aux Ris?

—Comme notre poche, répondirent à la fois Cocardasse et Passepoil.

—Alors, il ne vous ouvrira point sa porte! dit Lagardère avec un geste de dépit.

Nos deux braves approuvèrent du bonnet cette conclusion éminemment logique.

Ceux-là seulement qui ne les connaissaient pas pouvaient leur ouvrir la porte.

Un bruit vague se faisait cependant derrière le feuillage aux alentours; on eût dit que des pas s'approchaient de tous côtés avec précaution; Lagardère et ses compagnons ne pouvaient rien voir. L'endroit où ils étaient avait plus de lumière que les allées voisines. Quant aux massifs, c'était partout désormais ténèbres profondes.

—Écoutez, dit Lagardère, il faut risquer le tout pour le tout. Ne vous occupez point de moi. Je sais comment me tirer d'affaire... J'ai là un déguisement qui pourra tromper les yeux de mes ennemis... Emmenez cette jeune fille: vous entrerez avec elle sous le vestibule du régent, vous tournerez à gauche... La porte de M. le Bréant est au bout du premier corridor... Vous passerez masqués et vous direz: «De la part de celui qui est dans votre loge...» Il vous ouvrira la porte de la rue et vous irez m'attendre derrière l'oratoire du Louvre.

—Entendu! fit Cocardasse.

—Un mot encore... Êtes-vous hommes à vous faire tuer plutôt que de livrer cette jeune fille?

—Apapur! Nous casserons tout ce qui nous barrera le passage! promit le Gascon.

—Gare aux mouches! ajouta Passepoil avec une fierté qu'on ne lui connaissait point.

Et tous deux en même temps:

—Cette fois-ci, vous serez content de nous!

Lagardère baisa la main d'Aurore et lui dit:

—Courage! c'est ici notre dernière épreuve.

Elle partit, escortée par nos deux braves. Il fallait traverser le rond-point de Diane.

—Ohé! fit un soldat, en voici une qui a été du temps avant de trouver sa route!

—Il est plus dangereux de glisser, chanta un autre, sur le gazon que sur la glace!

—Mes mignons, dit Cocardasse; c'est une dame du corps de ballet.

Il écarta de la main sans façon ceux qui étaient devant lui et ajouta effrontément:

—Son Altesse Royale nous attend!

Les soldats se prirent à rire et donnèrent passage.

Mais, dans l'ombre d'un massif d'orangers en caisse qui flanquait l'angle du pavillon, il y avait deux hommes qui semblaient à l'affût.

Gonzague et son factotum M. de Peyrolles.

Ils étaient là pour Lagardère, qu'on s'attendait à voir paraître d'instant en instant.

Gonzague dit quelques mots à l'oreille de Peyrolles.

Celui-ci s'aboucha avec demi-douzaine de coquins à longues épées embusqués derrière le massif. Tous s'élancèrent sur les pas de nos deux braves qui venaient de monter le perron, escortant toujours leur domino rose.

M. le Bréant ouvrit la porte de la cour aux Ris, comme Lagardère s'y était attendu.

Seulement, il l'ouvrit deux fois. La première pour Aurore et son escorte, la seconde pour M. de Peyrolles et ses compagnons.

Lagardère, lui, s'était glissé jusqu'au bout du sentier pour voir si sa fiancée atteindrait le pavillon sans encombre.

Quand il voulut regagner la loge, la route était barrée, un piquet de gardes françaises fermait l'avenue.

—Holà! monsieur le chevalier! cria le chef avec un peu d'altération dans la voix, ne faites point de résistance, je vous prie; vous êtes cerné de tous côtés.

C'était l'exacte vérité. Dans tous les massifs voisins, la crosse des mousquets sonna contre le sol.

—Que veut-on de moi? demanda Lagardère, qui ne tira même pas l'épée.

Le vaillant Bonnivet, qui s'était avancé à pas de loup par derrière, le saisit à bras-le-corps. Lagardère n'essaya point de se dégager et demanda pour la deuxième fois:

—Que veut-on de moi?

—Pardieu! mon camarade, répondit le marquis de Bonnivet, vous allez bien le voir.

Puis il ajouta:

—En avant, messieurs!... au palais!.. j'espère que vous me rendrez témoignage: j'ai fait à moi tout seul cette importante capture.

Ils étaient bien une soixantaine. On entoura Henri et on le porta plutôt qu'on ne le conduisit dans les appartements de Philippe d'Orléans.

Puis on ferma la porte du vestibule et il n'y eut plus dans le jardin âme qui vive, excepté ce bon M. de Barbanchois, ronflant comme un juste sur le gazon mouillé.


X

—La dégradation.—

Ce que l'on appelait le grand cabinet ou, mieux, le premier cabinet du régent était une salle assez vaste où il avait coutume de recevoir les ministres et le conseil de régence. Il y avait une table ronde couverte d'un tapis de lampas, un fauteuil pour Philippe d'Orléans, un fauteuil pour le duc de Bourbon, des chaises pour les autres membres titulaires du conseil et des pliants pour les secrétaires d'État.

Au-dessus de la principale porte était l'écusson de France avec le lambel d'Orléans.

Les affaires du royaume se réglaient là, chaque jour, un peu à la diable, après le dîner. Le régent dînait tard; l'opéra commençait de bonne heure, on n'avait vraiment pas le temps.

Quand Lagardère entra, il y avait là beaucoup de monde; cela ressemblait à un tribunal.

MM. de Lamoignon, de Tresmes et de Machault se tenaient à côté du régent, qui était assis. Les ducs de Saint-Simon, de Luxembourg et d'Harcourt étaient auprès de la cheminée. Il y avait des gardes aux portes, et Bonnivet, le triomphateur, essuyait la sueur de son front, devant une glace.

—Nous avons eu du mal, disait-il à demi-voix; mais, enfin, nous le tenons!... Ah! le diable d'homme!

—A-t-il fait beaucoup de résistance? demanda Machault, le lieutenant de police.

—Si je n'avais pas été là, répondit Bonnivet, Dieu sait ce qui serait arrivé!

Dans les embrasures pleines, vous eussiez reconnu le vieux Villeroy, le cardinal de Bissy, Voyer d'Argenson, Leblanc, etc. Quelques-uns des affidés de Gonzague avaient pu se faire jour: Navailles, Choisy, Nocé, Gironne et le gros Oriol, masqué entièrement par son confrère Taranne.

Chaverny causait avec M. de Brissac, qui dormait debout pour avoir passé trois nuits à boire.

Douze ou quinze hommes, armés jusqu'aux dents, se tenaient derrière Lagardère.

Il n'y avait là qu'une seule femme: madame la princesse de Gonzague, qui était assise à la droite du régent.

—Monsieur, dit celui-ci brusquement dès qu'il aperçut Lagardère, nous n'avions pas mis dans nos conditions que vous viendriez troubler notre fête et insulter, dans notre propre maison, un des plus grands seigneurs du royaume!... Vous êtes accusé aussi d'avoir tiré l'épée dans l'enceinte du Palais-Royal... C'est nous faire repentir trop vite de notre clémence à votre égard.

Depuis son arrestation, le visage de Lagardère était de marbre.

Il répondit d'un ton froid, mais respectueux:

—Monseigneur, je n'ai pas crainte qu'on répète ce qui s'est dit entre M. de Gonzague et moi... Quant à la seconde accusation, j'ai tiré l'épée, c'est vrai, mais ce fut pour défendre une dame... Parmi ceux qui sont ici, plusieurs pourraient me donner leur témoignage.

Il y en avait là une demi-douzaine. Chaverny seul répondit:

—Monsieur, vous avez dit vrai!

Henri le regarda avec étonnement et vit que ses compagnons le gourmandaient.

Mais le régent, qui était bien las et qui voulait dormir, ne pouvait s'arrêter longtemps à ces bagatelles.

—Monsieur, reprit-il, on vous eût pardonné tout cela... mais prenez garde: il est une chose qu'on ne vous pardonnera point... Vous avez promis à madame de Gonzague que vous lui rendriez sa fille... Est-ce vrai?

—Oui, monseigneur, je l'ai promis.

—Vous m'avez envoyé un messager qui m'a fait, en votre nom, la même promesse... Le reconnaissez-vous?

—Oui, monseigneur.

—Vous devinez, je le pense, que vous êtes devant un tribunal?... Les cours ordinaires ne peuvent connaître du fait qu'on vous reproche... mais, sur ma foi, monsieur, je jure qu'il sera fait justice de vous, si vous le méritez... Où est mademoiselle de Nevers?

—Je l'ignore, répondit Lagardère.

—Il ment! s'écria impétueusement la princesse.

—Non, madame... J'ai promis au-dessus de mon pouvoir, voilà tout.

Il y eut dans l'assemblée un murmure désapprobateur.

Henri reprit en élevant la voix et en promenant son regard à la ronde:

—Je ne connais pas mademoiselle de Nevers.

—C'est de l'impudence! dit M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris.

Tout ce qui appartenait à Gonzague répéta:

—C'est de l'impudence!

M. de Machault, nourri des saines traditions de la police, conseilla incontinent d'appliquer à cet insolent la question extraordinaire. Pourquoi chercher midi à quatorze heures?

Le régent à Lagardère, sévèrement:

—Monsieur, réfléchissez bien à ce que vous dites.

—Monseigneur, la réflexion n'ajoute rien à la vérité et n'en retranche rien: j'ai dit la vérité.

—Souffrirez vous cela, monseigneur? dit la princesse, qui avait peine à se contenir. Sur mon honneur! sur mon salut! il ment!... Il sait où est ma fille, puisqu'il me l'a dit lui-même, tout à l'heure, à dix pas d'ici, dans le jardin.

—Répondez, ordonna le régent.

—Alors, comme maintenant, répliqua Lagardère, j'ai dit la vérité... Alors, j'espérais encore accomplir ma promesse.

—Et maintenant?... balbutia la princesse hors d'elle-même.

—Maintenant, je n'espère plus.

Madame de Gonzague retomba épuisée sur son siége.

La partie grave de l'assistance: les ministres, les magistrats, les ducs regardaient avec curiosité cet étrange personnage, dont tant de fois le nom avait frappé leur oreille au temps de leur jeunesse: «Le beau Lagardère! Lagardère le spadassin!» Cette figure intelligente et calme n'allait point à un vulgaire traîneur d'épée.

Certains dont le regard était plus perçant essayaient de voir ce qu'il y avait derrière cette apparente tranquillité. C'était comme une résolution triste, et profondément réfléchie.

Les gens de Gonzague se sentaient trop petits en ce lieu pour faire beaucoup de bruit. Ils étaient entrés là, grâce au nom de leur patron, partie intéressée dans le débat; mais leur patron ne venait pas.

Le régent reprit:

—Et c'est sur de vagues espoirs que vous avez écrit au régent de France... quand vous me faisiez dire: «La fille de votre ami vous est rendue.

—J'espérais qu'il en serait ainsi.

—Vous espériez...?

—L'homme est sujet à se tromper.

Le régent consulta du regard Tresmes et Machault, qui semblaient être ses conseils.

—Mais, monseigneur! s'écria la princesse qui se tordait les bras, ne voyez-vous pas qu'il me vole mon enfant!... Il l'a: j'en fais le serment! il la tient cachée... C'est lui... oh! je le reconnais bien!... c'est à lui que j'ai remis ma fille, la nuit du meurtre... je m'en souviens! je le sais! je le jure!

—Vous entendez, monsieur? dit le régent.

Un imperceptible mouvement agita les tempes de Lagardère; sous ses cheveux perlèrent des gouttes de sueur.

Mais il répondit, sans démentir son calme:

—Madame la princesse se trompe.

—Oh! dit-elle avec folie; et ne pouvoir confondre cet homme!

—Il ne faudrait qu'un témoin..., commença le régent.

Il s'interrompit, parce que Henri s'était redressé de son haut, provoquant du regard Gonzague, qui venait de se montrer à la porte principale.

L'entrée de Gonzague fit une courte sensation. Il salua de loin la princesse sa femme et Philippe d'Orléans. Il resta près de la porte.

Son regard croisa celui d'Henri qui prononça d'un accent de défi:

—Que le témoin se montre donc!... et que le témoin ose me reconnaître!

Les yeux de Gonzague battirent comme s'il eût essayé en vain de soutenir le regard de l'accusé.

Chacun vit bien cela; mais Gonzague parvint à sourire et l'on se dit:

—Il a pitié!...

Un silence profond régnait cependant dans la salle.

Un léger mouvement se fit du côté de la porte. Gonzague se rapprocha du seuil, et la jaune figure de Peyrolles sortit de l'ombre.

—Elle est à nous! dit-il à voix basse.

—Et les papiers?

—Et les papiers.

Le rouge vint aux joues de Gonzague, tant il éprouva de joie.

—Par la mort-Dieu! s'écria-t-il; avais-je raison de dire que ce bossu valait son pesant d'or!

—Ma foi, répondit le factotum, j'avoue que je l'avais mal jugé... il nous a donné un fier coup d'épaule!...

—Personne ne répond, vous le voyez bien, monseigneur, reprit Lagardère; puisque vous êtes juge, soyez équitable... Qu'y a-t-il devant vous en ce moment? Un pauvre gentilhomme, trompé, comme vous-même, dans son espoir... J'ai cru bien faire... J'ai cru pouvoir compter sur un sentiment qui d'ordinaire est le plus pur et le plus ardent de tous. J'ai promis avec la témérité d'un homme qui souhaite sa récompense.

Il s'arrêta et reprit avec effort:

—Car je pensais avoir droit à une récompense!...

Ses yeux se baissèrent malgré lui, et sa voix s'embarrassa dans sa gorge.

—Qu'y a-t-il en cet homme-là? demanda le vieux Villeroy à Voyer d'Argenson.

Le vice-chancelier répondit:

—Cet homme-là est un grand cœur ou le plus lâche de tous les coquins!

Lagardère fit sur lui-même un suprême effort et poursuivit:

—Le sort s'est joué de moi, monseigneur; voilà tout mon crime... Ce que je pensais tenir m'a échappé. Je me punis moi-même et je retourne en exil.

—Voilà qui est commode! dit Navailles.

Machault parlait bas au régent.

—Je me mets à vos genoux, monseigneur! commença la princesse.

—Laissez, madame! interrompit Philippe d'Orléans.

Son geste impérieux réclama le silence, et chacun se tut dans la salle.

Il reprit en s'adressant à Lagardère:

—Monsieur, vous êtes gentilhomme, du moins vous le dites... Ce que vous avez fait est indigne d'un gentilhomme... Ayez pour châtiment votre propre honte... Votre épée, monsieur!

Lagardère essuya son front baigné de sueur. Au moment où il détacha le ceinturon de son épée, une larme roula sur sa joue.

—Sang-Dieu! grommela Chaverny qui avait la fièvre et ne savait pourquoi, j'aimerais mieux qu'on le tuât.

Au moment où Lagardère rendait son épée au marquis de Bonnivet, Chaverny détourna les yeux.

—Nous ne sommes plus au temps, reprit le régent, où l'on brisait les éperons des chevaliers convaincus de félonie... mais la noblesse existe, Dieu merci... et la dégradation de noblesse est la peine la plus cruelle que puisse subir un soldat... Monsieur, vous n'avez plus le droit de porter une épée... Écartez-vous, messieurs, et donnez-lui passage... cet homme n'est plus digne de respirer le même air que vous.

Un instant on eût dit que Lagardère allait ébranler les colonnes de cette salle, et comme Samson, ensevelir ces Philistins sous les décombres; son puissant visage exprima d'abord un courroux si terrible que ses voisins s'écartèrent, bien plus par frayeur que par obéissance à l'ordre du régent. Mais l'angoisse succéda vite à la colère, et l'angoisse fit place à cette froideur résolue qu'il montrait depuis le commencement de la séance.

—Monseigneur, dit-il en s'inclinant, j'accepte le jugement de Votre Altesse Royale, et je n'en appellerai point.

Une lointaine solitude et l'amour d'Aurore, voilà le tableau qui passait devant ses yeux.

Cela ne valait-il pas le martyre?

Il se dirigea vers la porte au milieu du silence général.

Le régent avait dit tout bas à la princesse:

—Ne craignez rien. On le suivra.

Vers le milieu de la salle, Lagardère trouva au devant de lui M. le prince de Gonzague qui venait de quitter Peyrolles.

—Altesse, dit Gonzague en s'adressant au duc d'Orléans, je barre le passage à cet homme!

Chaverny était dans une exaltation extraordinaire. Il semblait qu'il eût envie de se jeter sur Gonzague.

—Ah! fit-il, si Lagardère avait encore son épée!

Taranne poussa le coude d'Oriol.

—Le petit marquis devient fou!... murmura-t-il.

—Pourquoi barrez-vous le passage à cet homme? demanda le régent.

—Parce que votre religion a été trompée, répondit Gonzague; la dégradation de noblesse n'est point le châtiment qui convient aux assassins.

Il y eut un grand mouvement dans toute la salle, et le régent se leva.

—Celui-là est un assassin! acheva Gonzague qui mit son épée nue sur l'épaule de Lagardère.

Et nous pouvons vous affirmer qu'il tenait ferme la poignée.

Mais Lagardère n'essaya pas de le désarmer.

Au milieu du tumulte général, car les partisans de Gonzague poussaient des cris et faisaient mine de charger, Lagardère eut un convulsif éclat de rire.

Il écarta seulement l'épée et saisit le poignet de Gonzague en le serrant si violemment que l'arme tomba. Lagardère ne la ramassa point.

Il amena Gonzague, ou plutôt il le traîna jusqu'à la table, et montrant sa main que la douleur tenait ouverte, il dit:

—Une marque!... une marque!

Le regard du régent était sombre.

Toutes les respirations suspendues s'arrêtaient.

—Gonzague est perdu!... murmura Chaverny.

Gonzague eut une magnifique audace.

—Altesse, dit-il, voilà dix-huit ans que j'attendais cela!... Philippe, notre frère, va être vengé!... Cette blessure, je l'ai reçue en défendant la vie de Nevers.

La main de Lagardère lâcha prise, et son bras retomba le long de son flanc.

Il resta un instant atterré, tandis qu'un grand cri s'élevait dans la salle.

—L'assassin de Nevers! l'assassin de Nevers!

Et Navailles, et Nocé, et Choisy et tous les autres ajoutaient:

—Ce diable de bossu nous l'avait bien dit.

La princesse avait mis ses mains au devant de son visage avec horreur. Elle ne bougeait plus. Elle était évanouie.

Lagardère sembla s'éveiller quand les archers, Bonnivet à leur tête, l'entourèrent sur un signe du régent.

—Infâme! gronda-t-il comme un lion qui rugit; infâme!... infâme!...

Puis, rejetant à dix pas Bonnivet qui avait voulu lui mettre la main au collet:

—Hors de là! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre, et meure qui me touche!

Il se retourna vers Philippe d'Orléans, et ajouta:

—Monseigneur, je suis sacré... j'ai sauf-conduit de Votre Altesse Royale!

Ce disant, il tira de la poche de son pourpoint un parchemin qu'il déplia:

—Libre, quoi qu'il advienne! lut-il à haute voix; vous l'avez écrit... vous l'avez signé!

—Surprise! voulut dire Gonzague.

—Du moment qu'il y a tromperie..., ajoutèrent MM. de Tresmes et de Machault.

Le régent leur imposa silence d'un geste.

—Voulez-vous donner raison à ceux qui disent que Philippe d'Orléans a plus d'une parole?... s'écria-t-il. C'est écrit; c'est signé... cet homme est libre... Il a quarante-huit heures pour passer la frontière.

Lagardère ne bougea pas.

—Vous m'avez entendu, monsieur! fit le régent avec dureté, sortez!

Lagardère se prit à déchirer lentement le parchemin dont il jeta les morceaux aux pieds du régent.

—Monseigneur, dit-il, vous ne me connaissez pas... Je vous rends votre parole... De cette liberté que vous m'offrez et qui m'est due, je ne prends, moi, que vingt-quatre heures... C'est tout ce qu'il me faut pour démasquer un scélérat et faire triompher une juste cause!... Assez d'humiliations comme cela! Je relève la tête... et sur l'honneur de mon nom... entendez-vous, messieurs? sur mon honneur à moi, Henri de Lagardère, qui vaut votre honneur à vous, je me charge de le prouver... Sur mon honneur, je promets et je jure que demain, à pareille heure, madame de Gonzague aura sa fille et Nevers sa vengeance, ou que je serai prisonnier de Votre Altesse Royale... Vous pouvez convoquer les juges!

Il salua le régent et écarta de la main ceux qui l'entouraient en disant:

—Faites place!... je prends mon droit.

Gonzague l'avait précédé. Gonzague avait disparu.

—Faites place! messieurs, répéta Philippe d'Orléans; vous, monsieur, demain à pareille heure, vous comparaîtrez devant vos juges... Et sur Dieu! justice sera faite.

Les affidés de Gonzague se glissèrent vers la porte. Leur rôle était fini en ce lieu.

Le régent resta un instant pensif; puis il dit, en appuyant son front contre sa main:

—Messieurs, voici une affaire étrange!

—Un effronté coquin, murmura le lieutenant de police Machault.

—Ou bien un preux des anciens jours, pensa tout haut le régent; nous verrons cela demain...

Lagardère descendit seul et sans armes le grand escalier du pavillon.

Sous le vestibule, il trouva réunis Peyrolles, Taranne, Montaubert, Gironne, tous ceux qui, parmi les affidés de Gonzague, avaient jeté leurs bonnets par dessus les moulins.

Trois estafiers gardaient l'entrée du corridor qui menait chez maître le Bréant.

Gonzague était debout au milieu du vestibule, l'épée nue à la main.

La grande porte qui donnait sur le jardin avait été ouverte.

Tout ceci respirait une méchante odeur de guet-apens.

Lagardère n'y fit pas attention seulement. Il avait les défauts de sa vaillance; il se croyait invulnérable.

Il marcha droit à M. de Gonzague qui croisa l'épée devant lui.

—Ne soyons pas si pressé, M. de Lagardère, dit-il; nous avons à causer... Toutes les issues sont fermées et personne ne nous écoute, sauf ces amis dévoués... ces autres nous-mêmes... Nous pouvons, par la sambleu! parler à cœur ouvert.

Il riait d'un rire sarcastique et méchant.

Lagardère s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine.

—Le régent vous ouvre les portes, reprit Gonzague, mais moi je vous les ferme... J'étais l'ami de Nevers comme le régent, et j'ai bien aussi le droit de venger sa mort... Ne m'appelez pas infâme! s'interrompit-il; c'est peine perdue... nous savons que les perdants injurient toujours au jeu... M. de Lagardère, voulez-vous que je vous dise une chose qui va mettre votre conscience bien à l'aise?... Vous croyez avoir fait un mensonge, un gros mensonge, en disant qu'Aurore n'était pas en votre pouvoir...

La figure d'Henri s'altéra.

—Eh bien! reprit Gonzague, jouissant cruellement de son triomphe, vous n'avez commis qu'une toute petite inexactitude... une nuance! un rien!... Si vous aviez mis plus au lieu de pas... si vous aviez dit: Aurore n'est plus en mon pouvoir...

—Si je croyais..., commença Lagardère qui ferma les poings. Mais tu mens! se reprit-il, je te connais.

—Si vous aviez dit cela, acheva paisiblement Gonzague, c'eût été l'exacte et pure vérité.

Lagardère plia les jarrets comme pour fondre sur lui, mais Gonzague pointa l'épée entre ses deux yeux et murmura:

—Attention, vous autres!

Puis il reprit, raillant toujours:

—Mon Dieu oui... nous avons gagné une assez jolie partie... Aurore est en notre pouvoir...

—Aurore!... s'écria Lagardère d'une voix étranglée.

—Aurore... et certaines pièces...

Il tomba lourdement à la renverse. D'un bond, Lagardère passant par dessus son corps, s'était élancé dans le jardin.

Gonzague se releva en souriant.

—Pas d'issue? demanda-t-il à Peyrolles qui était sur le seuil en dehors.

—Pas d'issue.

—Et combien sont-ils là?

—Cinq, répondit Peyrolles, qui se prit à écouter.

—C'est bien... c'est assez: il n'a pas son épée.

Ils sortirent tous deux pour écouter de plus près.—Sous le vestibule, les affidés pâles et la sueur au front prêtaient aussi l'oreille.

Ils avaient fait du chemin depuis la veille!—L'or seul avait sali leurs mains jusque-là.—Gonzague les voulait habituer à l'odeur du sang.

La pente était glissante: ils descendaient.

Gonzague et Peyrolles s'arrêtèrent au bas du perron.

—Comme ils tardent! murmura Gonzague.

—Le temps semble long! fit Peyrolles; ils sont là-bas derrière la tente.

Le jardin était noir comme un four. On n'entendait que le vent d'automne fouettant tristement les toiles de tenture.

—Où avez-vous pris la jeune fille? demanda Gonzague comme s'il eût voulu causer pour tromper son impatience.

—Rue du Chantre, à la porte même de sa maison.

—A-t-elle été bien défendue?

—Deux rudes lames... mais qui ont pris la fuite quand nous leur avons dit que Lagardère était sur le carreau.

—Vous n'avez pas vu leurs visages?

—Non... ils ont pu garder leurs masques jusqu'au bout...

—Et les papiers, où étaient-ils?...

Peyrolles n'eut pas le temps de répondre. Un cri d'angoisse se fit entendre derrière la tente indienne du côté de la loge de maître le Bréant.

Les cheveux de Gonzague se dressèrent sur son crâne.

—C'est peut-être l'un des nôtres! murmura Peyrolles tout tremblant.

—Non, dit le prince, j'ai reconnu sa voix.

Au même instant, cinq ombres noires débouchèrent du rond-point de Diane.

—Qui est le chef? demanda Gonzague.

—Gauthier Gendry, répondit le factotum.

Gauthier Gendry était un grand gaillard, bien bâti, qui avait été caporal aux gardes.

—C'est fait, dit-il; un brancard et deux hommes... nous allons l'enlever.

On entendait cela dans le vestibule; nos joueurs de lansquenet, nos roués de petite espèce n'avaient pas une goutte de sang dans les veines.

Les dents d'Oriol claquaient à se briser.

—Oriol! appela Gonzague;—Montaubert!

Ils vinrent tous deux.

—C'est vous qui porterez le brancard, leur dit Gonzague.

Et comme ils hésitaient:

—Nous avons tous tué, dit-il, puisque le meurtre profite à tous.

Il fallait se hâter avant que le régent ne renvoyât son monde. Bien qu'on eût l'habitude de sortir par la grand'porte qui était tout à l'autre bout de la galerie, sur la cour des Fontaines, quelque habitué du palais pouvait avoir l'idée de prendre par la cour aux Ris pour se retirer.

Oriol, le cœur défaillant, Montaubert indigné prirent le brancard. Gauthier Gendry les précéda dans le fourré.

—Tiens! tiens! dit ce dernier en arrivant derrière la tente indienne, le coquin était pourtant bien mort.

Oriol et Montaubert furent sur le point de s'enfuir. Montaubert était une manière de gentilhomme, capable de bien des peccadilles, mais qui restait à cent lieues du crime; Oriol, poltron paisible et bon enfant, avait horreur du sang.

Ils étaient là pourtant tous deux,—et les autres attendaient, Taranne, Albret, Choisy, Gironne. Gonzague croyait s'assurer ainsi de leur discrétion.

Ils s'étaient donnés à lui; ils n'existaient que par lui. Reculer, c'était tout perdre et affronter en outre la vengeance d'un homme à qui rien ne résistait.

Si on leur eût dit au début: «Vous en arriverez là,» personne parmi eux peut-être n'eût fait le premier pas. Mais le premier pas étant fait, le second aussi, plus d'un bourgeois et plus d'un gentilhomme prouvèrent en ce temps que la cloison est mince qui sépare l'immoralité du crime.

Ils ne pouvaient plus reculer: voilà l'excuse banale et terrible!

Gonzague l'avait dit: Qui n'est pas avec moi est contre moi. Le mal, c'est qu'ils n'étaient plus dans cette situation de l'honnêteté commune où l'on a plus peur de sa conscience que d'un homme.

Le vice tue la conscience.

Peut-être eussent-ils encore reculé devant le meurtre commis de leur propre main.—Peut-être...

Gauthier Gendry reprit:

—Il aura été mourir un peu plus loin.

Il tâta le sol autour de lui et se prit à chercher, rampant sur les pieds et sur les mains.

Il fit ainsi le tour de la loge, dont la porte était fermée.

A quelque vingt-cinq pas de là, il s'arrêta en disant:

—Le voici!

Oriol et Montaubert le rejoignirent avec leur brancard.

—A tout prendre, dit Montaubert, le coup est porté!... nous ne faisons point de mal.

Oriol avait la langue paralysée.

Ils aidèrent Gauthier Gendry à mettre sur le brancard un cadavre qui était étendu sur la terre au beau milieu d'un massif.

—Il est encore tout chaud! dit l'ancien caporal aux gardes, allez!

Oriol et Montaubert allèrent. Ils arrivèrent au pavillon avec leur fardeau. Le gros des affidés de Gonzague eut alors permission de sortir.

Quelque chose les avait bien effrayés. En repassant devant la loge de maître le Bréant, ils avaient entendu un bruit de feuilles sèches. Ils eussent juré que des pas courts et précipités les avaient suivis depuis lors.

En effet, le bossu était derrière leurs talons quand ils montèrent le perron.

Le bossu était extrêmement pâle et semblait avoir peine à se soutenir, mais il riait de son rire aigre et strident.

Sans Gonzague, on lui eût fait un mauvais parti.

Il dit à Gonzague, qui ne prit point garde à l'altération de sa voix:

—Eh bien! eh bien! est-il venu?

Il montrait d'un doigt convulsif le cadavre sur lequel Gauthier Gendry venait de jeter son manteau. Gonzague lui frappa sur l'épaule.

Le bossu chancela et fut près de tomber.

—Il est ivre! dit-on.

Et tout le monde entra dans le corridor.

Maître le Bréant n'eut garde d'insister pour connaître le nom du gentilhomme qu'on emportait ainsi à bras parce qu'il avait trop soupé!

Au Palais-Royal, on était tolérant et discret.

Il était quatre heures du matin. Les réverbères fumaient et n'éclairaient plus. La foule des roués se dispersa en tous sens. M. de Gonzague regagna son hôtel avec Peyrolles.

Oriol, Montaubert et Gauthier Gendry avaient mission de porter le cadavre à la Seine.

Ils prirent la rue Pierre Lescot. Arrivés là, nos deux roués sentirent que le cœur leur manquait. Moyennant une pistole chacun, l'ancien caporal aux gardes leur permit de déposer le corps sur un tas de débris. Il reprit son manteau, on porta le brancard un peu plus loin et l'on s'alla coucher.

Voilà pourquoi, le lendemain matin, M. le baron de Barbanchois, innocent assurément de tout ce qui précède, s'éveilla au milieu du ruisseau de la rue Pierre Lescot, dans un état qu'il est inutile de décrire.

C'était lui le cadavre qu'Oriol et Montaubert avaient porté sur leur brancard.

M. le baron ne se vanta point de cette aventure, mais sa haine contre la régence en augmenta. Du temps du feu roi, il avait roulé vingt fois sous la table et jamais rien de pareil ne lui était arrivé.

En allant retrouver madame la baronne, sans doute fort inquiète à son sujet, il se disait:

—Quelles mœurs!... jouer des tours semblables à un homme de ma qualité!... je vous le demande, où allons-nous?...

Le bossu sortit le dernier par la petite porte de maître le Bréant. Il fut longtemps à traverser la cour aux Ris qui cependant n'était point large. De l'entrée de la cour des Fontaines à la rue Saint-Honoré, il fut obligé de s'asseoir plusieurs fois sur les bornes qui étaient le long des maisons.

Quand il se relevait, sa poitrine rendait comme un gémissement.

On s'était trompé sous le vestibule. Le bossu n'était pas ivre. Si M. de Gonzague n'eût pas eu tant d'autres sujets de préoccupation, il aurait bien vu que, cette nuit, le ricanement du bossu n'était pas de bon aloi.

Du coin du palais au logis de M. de Lagardère dans la rue du Chantre, il n'y avait que deux pas. Le bossu fut dix minutes à faire ces deux pas.

Il n'en pouvait plus. Ce fut en rampant sur les pieds et sur les mains qu'il monta l'escalier conduisant à la chambre de maître Louis.

En passant, il avait vu la porte de la rue forcée et grande ouverte.

La porte de l'appartement de maître Louis était grande ouverte et forcée aussi.

Le bossu entra dans la première pièce. La porte de la deuxième chambre, celle ou personne ne pénétrait jamais, avait été jetée en dedans. Le bossu s'appuya au chambranle; sa gorge râlait.

Il essaya d'appeler Françoise et Jean-Marie, mais sa voix ne sortit point.

Il tomba sur ses genoux et se reprit à ramper ainsi jusqu'au coffre qui contenait naguère ce paquet scellé de trois grands sceaux dont nous avons donné plusieurs fois la description.

Le coffre avait été brisé à coups de hache. Le paquet avait disparu.

Le bossu s'étendit sur le sol comme un pauvre patient qui reçoit le coup de grâce.

Cinq heures de nuit sonnèrent à l'oratoire du Louvre. Les premières lueurs du crépuscule parurent.

Lentement, bien lentement, le bossu se releva sur ses mains.

Il parvint à déboutonner son vêtement de laine noire et en retira un pourpoint de satin blanc, horriblement souillé de sang.—On eût dit que ce brillant pourpoint chiffonné à pleines mains, avait servi à tamponner une large plaie.

Gémissant et rendant des plaintes faibles, le bossu se traîna jusqu'à un bahut où il trouva du linge et de l'eau.

C'était de quoi laver cette blessure qui avait ensanglanté le pourpoint.

Le pourpoint était celui de Lagardère,—mais la blessure saignait à l'épaule du bossu.

Il la pansa de son mieux et but une gorgée d'eau.

Puis il s'accroupit, éprouvant un peu de soulagement.

—Bien!.. murmura-t-il,—seul... Ils m'ont tout pris... Mes armes et mon cœur!

Sa tête, lourde, tomba entre ses mains.

Quand il se redressa ce fut pour dire:

—Soyez avec moi, mon Dieu... J'ai vingt-quatre heures pour recommencer ma tâche de dix-huit années.


LE CONTRAT DE MARIAGE.

I

—Encore la maison d'or.—

On avait travaillé toute la nuit à l'hôtel de Gonzague. Les cases étaient faites. Dès le matin, chaque marchand était venu meubler ses quatre pieds carrés. La grande salle elle-même avait ses loges toutes neuves et l'on y respirait l'âpre odeur du sapin raboté.

Dans les jardins, l'installation était complète aussi. Rien n'y restait des magnificences passées. Quelques arbres déshonorés s'élevaient à peine çà et là; quelques statues aux carrefours des cinq ou six rues de cabanes qu'on avait percées sur l'emplacement des parterres.

Au centre d'une petite place, située non loin de l'ancienne niche de Médor et tout en face du perron de l'hôtel, on voyait encore, sur un piédestal de marbre, une statue mutilée de la Pudeur.

Le hasard a de ces moqueries.—Qui sait si l'emplacement de notre Bourse actuelle ne servira pas, dans les siècles à venir, à quelque monument honnête?

Et tout cela était plein dès l'aube. Il n'y avait point alors d'agents de change, mais les courtiers ne manquaient pas. L'art en enfance était déjà l'art. On s'agitait, on se démenait, on vendait, on achetait, on mentait, on volait:—on faisait des affaires.

Les fenêtres de madame la princesse de Gonzague qui donnaient sur le jardin étaient fermées et leurs contrevents épais—celles du prince, au contraire, n'avaient que leurs rideaux de lampas broché d'or.

Il ne faisait jour ni chez le prince, ni chez la princesse.

M. de Peyrolles, qui avait son logement dans les combles, était encore au lit, mais il ne dormait point. Il venait de compter son gain de la veille et de l'ajouter au contenu d'une cassette de taille très-respectable qui était à son chevet. Il était riche, ce fidèle M. de Peyrolles; il était avare ou plutôt avide, car s'il aimait l'argent passionnément c'était pour les bonnes choses que l'argent procure.

Nous n'en sommes plus à dire qu'il n'avait aucune espèce de préjugé. Il prenait de toutes mains et comptait bien être un fort grand seigneur dans ses vieux jours.

C'était le Dubois de Gonzague. Le Dubois du régent voulait être cardinal. Nous ne savons quelle était l'ambition de ce discret M. de Peyrolles, mais les Anglais avaient inventé déjà ce titre «milord Million.»

Peyrolles voulait être tout simplement monseigneur Million.

Gauthier Gendry était en train de lui faire son rapport.—Gauthier Gendry lui racontait comme quoi ces deux pauvres conscrits, Oriol et Montaubert, avaient porté le cadavre jusqu'à l'arche Marion où ils l'avaient précipité dans le fleuve.

Peyrolles bénéficiait de moitié sur le payement des coquins employés par son maître. Il solda Gauthier Gendry et le congédia, mais celui-ci dit avant de partir:

—Les bons vivants deviennent rares. Vous avez là, sous votre croisée, un ancien soldat de ma compagnie qui pourrait donner, à l'occasion, un honnête coup de main.

—Tu l'appelles?

—La Baleine... Il est fort et stupide comme un bœuf.

—Engage-le, répondit Peyrolles;—ceci par prudence, car j'espère bien que nous en avons fini avec toutes ces violences.

—Moi, dit Gauthier Gendry,—j'espère bien le contraire... Je vais engager la Baleine.

Il descendit au jardin où la Baleine était dans l'exercice de ses fonctions, essayant en vain de lutter contre la vogue croissante de son heureux rival, Ésope II, dit Jonas.

Peyrolles se leva et se rendit chez son maître.

Il apprit avec étonnement que d'autres l'avaient devancé.

Le prince de Gonzague donnait en effet audience à nos deux amis Cocardasse junior et frère Passepoil: tous deux en belle tenue, malgré l'heure matinale, brossés de frais et ayant fait déjà leur tour à l'office.

—Mes drôles! commença M. de Peyrolles dès qu'il les aperçut,—qu'avez-vous fait hier, pendant la fête?

Passepoil haussa les épaules et Cocardasse tourna le dos.

—Autant il y a pour nous d'honneur et de bonheur, dit ce Gascon éloquent,—à servir un illustre patron tel que vous, monseigneur, autant il est pénible d'avoir affaire à monsieur..... Pas vrai, ma caillou?

—Mon ami, répondit Passepoil,—a lu dans mon cœur.

—Vous m'avez entendu, fit Gonzague qui avait l'air exténué,—il faut que vous ayez des nouvelles ce matin même... des nouvelles certaines... des preuves palpables... je veux savoir s'il est vivant ou mort!

Cocardasse et Passepoil saluèrent de cette ample et belle façon qui faisait d'eux les coupe-jarrets les plus distingués de l'Europe.—Ils passèrent roides devant M. de Peyrolles et sortirent.

—M'est-il permis de vous demander, monseigneur, dit Peyrolles déjà tout blême,—de qui vous parliez ainsi: vivant ou mort?

—Je parlais du chevalier de Lagardère, répliqua Gonzague qui remit sa tête fatiguée sur l'oreiller.

—Mais, fit Peyrolles stupéfait,—pourquoi ce doute? Je viens de payer Gauthier Gendry...

—Gauthier Gendry est un méchant coquin... et toi, tu te fais vieillot, mons Peyrolles! nous sommes mal servis... Pendant que tu dormais, j'ai déjà travaillé ce matin. J'ai vu Oriol et j'ai vu Montaubert... Pourquoi nos hommes ne les ont-ils pas accompagnés jusqu'à la Seine?

—La besogne était achevée... Monseigneur a eu lui-même cette pensée de forcer deux de ses amis...

—Amis!... répéta Gonzague avec un dédain si profond, que Peyrolles resta bouche close.

—J'ai bien fait, reprit le prince;—et tu as raison: ce sont mes amis... Tudieu! il faut qu'ils le croient!... Ce sont mes amis... De qui userait-on sans mesure, sinon de ses amis?... Je veux les mater, devines-tu cela?... Je veux les lier à triple nœud... les enchaîner... Si M. de Horn avait eu seulement une centaine de bavards derrière lui, le régent se fût bouché les oreilles... Le régent aime avant tout son repos... Le sort fâcheux de M. le comte de Horn...

Il s'interrompit, voyant que le regard de Peyrolles était fixé sur lui avidement.

—Vive Dieu! dit-il avec un rire un peu contraint,—en voici un qui a déjà la chair de poule!...

—Est-ce que vous en êtes à craindre quelque chose de M. le régent! demanda Peyrolles.

—Écoute, fit Gonzague qui se souleva sur le coude,—je te jure devant Dieu que si je tombe tu seras pendu!

Peyrolles recula de trois pas; les yeux lui sortaient de la tête.

Gonzague, pour le coup, éclata de rire franchement.

—Roi des trembleurs! s'écria-t-il;—de ma vie je n'ai été si bien en cour... mais on ne sait pas ce qui peut arriver... Le cas échéant, je ne veux point subir le sort de M. de Horn... je veux qu'il y ait autour de moi, non pas des amis... il n'y a plus d'amis... mais des esclaves,—non pas des esclaves achetés, mais des esclaves enchaînés... des êtres vivant de mon souffle pour ainsi dire... et sachant bien qu'ils mourraient de ma mort!

—Pour ce qui est de moi, balbutia Peyrolles,—monseigneur n'avait pas besoin...

—C'est juste... toi, je te tiens depuis longtemps... mais les autres?... sais-tu qu'il y a de beaux noms dans cette bande?... sais-tu qu'une clientèle semblable est un bouclier?... Navailles est de sang ducal, Montaubert appartient aux Molé de Champlâtreux: des seigneurs de robe dont la voix sonne comme le bourdon de Notre-Dame,—Choisy est le cousin de Mortemart, Nocé est l'allié de Lauzun,—Gironne tient à Cellamare, Chaverny aux princes de Soubise...

—Oh! celui-là..., interrompit Peyrolles.

—Celui-là, dit Gonzague, sera lié comme les autres... Il ne s'agit que de trouver une chaîne à sa fantaisie...—Si nous n'en trouvions pas, se reprit-il d'un air sombre, ce serait tant pis pour lui... Mais poursuivons notre revue: Taranne est protégé par M. Law en personne; Oriol, ce grotesque, est le propre neveu du secrétaire d'État le Blanc; Albret appelle M. de Fleury mon cousin... Il n'y a pas jusqu'à cet épais baron de Batz qui n'ait ses entrées chez la princesse palatine... Je n'ai pas pris mes gens à l'aveugle, sois sûr de cela... Vauxmenil me donne la duchesse de Berry; j'ai l'abbesse de Chelles par le petit Saveuse... Par la sambleu! je sais bien qu'ils me livreraient pour trente écus, tous, tant qu'ils sont; mais les voici dans ma main depuis hier soir... et demain matin, je les veux sous mes pieds.

Il rejeta sa couverture et sauta hors de son lit.

—Mes pantoufles, dit-il.

Peyrolles s'agenouilla aussitôt et le chaussa de la meilleure grâce du monde.

Cela fait, il aida Gonzague à passer sa robe de chambre.

C'était une bête à toutes fins.

—Je te dis tout cela, mon ami Peyrolles, reprit Gonzague; car tu es mon ami, toi aussi!...

—Oh! monseigneur... allez-vous me confondre avec...?

—Du tout!... Il n'y en a pas un qui l'ait mérité, interrompit le prince avec un sourire amer; mais je te tiens si parfaitement mon ami, Peyrolles, que je te puis parler comme à un confesseur... On a besoin parfois de faire ses confidences: cela recorde... Nous disions donc qu'il nous les faut pieds et poings liés. La corde que je leur ai mise au cou ne fait encore qu'un tour: nous serrerons cela... Tu vas juger de suite combien la chose presse: nous avons été trahis cette nuit...

—Trahis! se récria Peyrolles; et par qui?

—Par Gauthier Gendry, par Oriol et par Montaubert.

—Est-il possible!

—Tout est possible tant que la corde ne les étranglera pas.

—Et comment monseigneur sait-il...? demanda Peyrolles.

—Je ne sais rien, sinon que nos coquins n'ont pas fait leur devoir...

—Gauthier Gendry vient de m'affirmer qu'il avait porté le corps à l'arche Marion...

—Gauthier Gendry a menti comme un misérable qu'il est... Je ne sais rien... J'avoue que je renonce difficilement à l'espoir d'être débarrassé de ce coquin de Lagardère...

—Est-ce que vous avez des doutes?...

Gonzague prit sous son oreiller un papier roulé et le déplia lentement.

—Je ne connais guère de gens qui voulussent se moquer de moi, murmura-t-il; ce serait un jeu dangereux qu'une semblable espiéglerie vis-à-vis du prince de Gonzague.

Peyrolles attendit qu'il s'expliquât plus clairement.

—Et, d'un autre côté, poursuivit celui-ci, ce Gauthier Gendry a du moins la main sûre... Nous avons entendu le cri de l'agonie...

—Vous avez donc des doutes, monseigneur? répéta Peyrolles au comble de l'inquiétude.

Gonzague lui passa le papier déroulé, et Peyrolles lut avidement.

Le papier contenait une liste ainsi conçue:

«Le capitaine Lorrain,—Naples;

»Staupitz,—Nuremberg;

»Pinto,—Turin;

»El Matador,—Glascow;

»Joël de Jugan,—Morlaix;

»Faënza,—Paris;

»Saldagne,—id.;

»Peyrolles,—...;

»Philippe de Mantoue, prince de Gonzague,—...»

Ces deux derniers noms étaient écrits à l'encre rouge,—ou au sang.

Il n'y avait point de noms de ville à leur suite, parce que le vengeur ne savait pas encore en quel lieu il devait les punir.

Les sept premiers noms, écrits à l'encre noire, étaient marqués d'une croix rouge.

Gonzague et Peyrolles ne pouvaient ignorer ce que signifiait cette marque.

Peyrolles avait le papier entre ses mains et tremblait comme la feuille.

—Quand avez-vous reçu ce papier?... balbutia-t-il.