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Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 5 cover

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 5

Chapter 21: X
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About This Book

A swashbuckling continuation focuses on a cunning hunchback who takes up residence at the Gonzague household amid a feverish street speculation that sends Parisians into delirium over newly issued shares. The narrative alternates crowded market scenes and satirical portraits of profiteering with clandestine meetings and plotting around a marriage contract. Characters form shifting alliances, trade favors, and engage in financial and personal machinations, blending brisk action, social observation, and mounting intrigue that propel the plot toward further confrontations and revelations.

—Laquelle aimerais-tu le mieux? demanda Passepoil à l'oreille de son noble ami.

Il regardait tour à tour Cidalise, Nivelle, Fleury, Desbois et les autres.

—Le pécaïre va se noyer, vivadious! répondit Cocardasse junior qui ne quittait pas des yeux le bossu. Je n'ai jamais vu qu'un seul homme boire comme cela!

Ésope II quitta son siége et s'assit sur la nappe.

—N'avez vous pas de plus grands verres? s'écria-t-il en jetant le sien au loin; avec ces coquilles de noisettes, nous pourrions rester là jusqu'à demain!


X

—Triomphe du bossu.—

C'était encore cette chambre du rez-de-chaussée, où nous avons vu Aurore et dona Cruz aux premières heures du petit souper. Aurore était seule, agenouillée sur le tapis; mais elle ne priait pas.

Le bruit qui venait du premier étage avait redoublé depuis quelques instants. C'était le combat singulier entre Chaverny et le bossu. Aurore n'y prenait point garde.

Elle songeait. Ses beaux yeux, fatigués par les larmes, s'égaraient dans le vide. Elle ne donna point attention, tant était profonde sa rêverie, au bruit léger que fit dona Cruz en entrant dans la chambre.

Celle-ci s'approcha sur la pointe des pieds et vint baiser ses cheveux par derrière.

Aurore tourna la tête lentement; le cœur de la gitanita se serra en voyant ces pauvres joues pâles et ces yeux éteints déjà par les pleurs.

—Je viens te chercher, dit-elle.

—Je suis prête, répondit Aurore.

Dona Cruz ne s'attendait point à cela.

—Tu as réfléchi, depuis tantôt?

—J'ai prié... Quand on prie, les choses obscures deviennent claires...

Dona Cruz se rapprocha vivement.

—Dis-moi ce que tu as deviné? fit-elle.

Il y avait là encore plus d'intérêt affectueux que de curiosité.

—Je suis prête, répéta Aurore; prête à mourir.

—Mais il ne s'agit pas de mourir, pauvre petite sœur...

—Il y a longtemps, interrompit Aurore d'un ton de morne découragement, que j'ai eu cette idée pour la première fois... C'est moi qui suis son malheur, c'est moi qui suis le danger dont il est menacé sans cesse... C'est moi qui suis son mauvais ange... Sans moi, il serait libre, il serait tranquille, il serait heureux!

Dona Cruz l'écoutait et ne la comprenait pas.

—Pourquoi, reprit Aurore en essuyant une larme, pourquoi n'ai-je pas fait hier ce que je médite aujourd'hui?... Pourquoi ne me suis-je pas enfuie de la maison?... Pourquoi ne suis-je pas morte?...

—Que dis-tu là!... s'écria la gitanita.

—Tu ne peux savoir, Flor ma sœur chérie, la différence qu'il y a entre hier et aujourd'hui... J'ai fait un rêve, depuis hier... J'ai vu s'entr'ouvrir pour moi le paradis... Une vie tout entière de belles joies et de saintes délices m'est apparue... Il m'aimait, Flor!...

—Ne le sais-tu donc que depuis hier? demanda dona Cruz.

—Si je l'avais su plus tôt, Dieu seul peut dire si nous eussions affronté les inutiles dangers de ce voyage... Je doutais... J'avais peur... Oh! folles que nous sommes, ma sœur!... Il faudrait frémir, et non s'extasier, quand s'offrent à nous ces grandes allégresses qui feraient descendre sur terre les félicités... Cela est impossible, vois-tu... Le bonheur n'est point ici-bas.

—Mais qu'as-tu résolu? interrompit la gitanita dont la vocation n'allait point dans le sens du mysticisme.

—Obéir, répondit Aurore, afin de le sauver.

Dona Cruz se leva enchantée.

—Partons! s'écria-t-elle; partons... le prince nous attend.

Puis, s'interrompant tout à coup, tandis qu'un nuage voilait son sourire:

—Sais-tu, dit-elle, que je passe ma vie à faire de l'héroïsme avec toi!... Je n'aime pas comme toi, certes, mais j'aime à ma manière, et je te trouve toujours sur mon chemin.

Le regard étonné d'Aurore l'interrogeait.

—Ne t'inquiète pas trop, reprit dona Cruz en souriant; moi, je n'en mourrai pas, je te le promets... Je compte aimer ainsi plus d'une fois avant de mourir... mais il est certain que, sans toi, je n'eusse pas renoncé ainsi au roi des chevaliers errants... au beau Lagardère!... Il est certain encore qu'après le beau Lagardère, le seul homme qui m'ait fait battre le cœur, c'est cet étourdi de Chaverny...

—Quoi? voulut dire Aurore.

—Je sais! je sais!... Sa conduite peut paraître légère... mais que veux-tu?... Sauf Lagardère, moi, je déteste les saints... Ce monstre de petit marquis me trotte dans la cervelle...

Aurore lui prit la main en souriant.

—Petite sœur, dit-elle, ton cœur vaut mieux que tes paroles... Et pourquoi, d'ailleurs, aurais-tu ces délicatesses altières des grandes races?...

Dona Cruz se pinça les lèvres.

—Il paraît, murmura-t-elle, que tu ne crois pas à ma haute naissance?

—C'est moi qui suis mademoiselle de Nevers, répondit Aurore avec calme.

La gitanita ouvrit de grands yeux.

—Lagardère te l'a dit? murmura-t-elle sans même songer à faire des objections.

Celle-là n'était pas ambitieuse!

—Non, répondit Aurore; et c'est là le seul tort que je puisse lui reprocher en sa vie... S'il me l'eût dit?...

—Mais alors, fit dona Cruz, qui donc?

—Personne... Je le sais, voilà tout... Depuis hier, les divers événements qui se sont passés depuis mon enfance ont pris pour moi une nouvelle signification. Je me suis souvenue; j'ai comparé; la conséquence s'est dégagée d'elle-même... L'enfant qui dormait dans les fossés de Caylus pendant qu'on assassinait son père, c'était moi... Je vois encore le regard de mon ami, quand nous visitâmes ce lieu funeste: c'était moi... Mon ami ne me fit-il pas baiser le visage de marbre de Nevers au cimetière Saint-Magloire?... Et ce Gonzague dont le nom me poursuivit depuis mon enfance, ce Gonzague qui aujourd'hui va me porter le dernier coup, n'est-il pas le mari de la veuve de Nevers?...

—Puisque c'est lui, interrompit la gitanita, qui voulait me rendre à ma mère...

—Ma pauvre Flor, nous n'expliquerons pas tout, je le sais bien. Nous sommes des enfants, et Dieu nous a gardé notre bon cœur: comment sonder l'abîme des perversités, et à quoi bon? Ce que Gonzague voulait faire de toi, je l'ignore; mais tu étais un instrument dans ses mains... Depuis hier, j'ai vu cela... Et depuis que je te parle, tu le vois toi-même.

—C'est vrai, murmura dona Cruz qui avait les paupières demi-closes et les sourcils froncés.

—Hier seulement, reprit Aurore, Henri m'a avoué qu'il m'aimait...

—Hier seulement?... interrompit la gitanita au comble de la surprise.

—Pourquoi cela?... Il y avait donc un obstacle entre nous?... Et quel pouvait être cet obstacle, sinon l'honneur ombrageux et scrupuleux de l'homme le plus loyal qui soit au monde: c'était la grandeur de ma naissance; c'était l'opulence de mon héritage qui l'éloignait de moi!

Dona Cruz sourit. Aurore la regarda en face, et l'expression de son charmant visage fut une fierté sévère.

—Faut-il me repentir de t'avoir parlé comme je l'ai fait? murmura-t-elle.

—Ne me gronde pas, fit la gitanita qui lui jeta les deux bras autour du cou; je souriais en songeant que je n'aurais point deviné cet obstacle-là, moi qui ne suis pas princesse.

—Plût à Dieu qu'il en fût ainsi de moi! s'écria Aurore les larmes aux yeux; la grandeur a ses joies et ses souffrances... Moi qui vais mourir à vingt ans, de la grandeur je n'aurai connu que les larmes!

Elle ferma d'un geste caressant la bouche de sa compagne qui allait protester encore, et reprit:

—Je suis calme. J'ai foi en la bonté de Dieu qui ne nous éprouve pas au delà des limites de ce monde... Si je parle de mourir, ne crains pas que je puisse hâter ma dernière heure... Le suicide est un crime: un crime qu'on ne peut expier et qui ferme la porte du ciel... Si je n'allais pas au ciel, où l'attendrais-je?... Non... d'autres se chargeront de ma délivrance; ceci, je ne le devine point: je le sais.

Dona Cruz était toute pâle.

—Que sais-tu? interrogea-t-elle d'une voix altérée.

—J'étais ici, toute seule, répondit lentement Aurore; je réfléchissais à tout ce que je viens de dire... et à d'autres choses encore... Les preuves abondaient.... C'est parce que je suis mademoiselle de Nevers qu'on m'a enlevée hier; c'est parce que je suis mademoiselle de Nevers que la princesse de Gonzague poursuit de sa haine Henri, mon ami... Et sais-tu, Flor, c'est cette dernière pensée qui m'a pris tout mon courage... L'idée de me trouver entre ma mère et lui, tous deux ennemis, m'a traversé le cœur comme un coup de poignard... L'heure viendrait où il faudrait choisir... que sais-je? Depuis que je connais le nom de mon père, j'ai l'âme de mon père. Le devoir m'apparaît pour la première fois, et sa voix, la voix du devoir, est déjà en moi aussi impérieuse que la voix du bonheur lui-même... Je ne sais rien ici-bas qui fût capable, hier, de me séparer d'Henri... aujourd'hui...

—Aujourd'hui?... répéta dona Cruz voyant qu'elle s'arrêtait.

Aurore détourna la tête pour essuyer une larme.

Dona Cruz la regardait tout émue.

Dona Cruz abandonnait ces brillantes illusions que Gonzague avait fait naître en elle, sans efforts et sans regrets. Elle était comme l'enfant qui sourit au réveil aux chimères dorées d'un beau songe.

—Ma petite sœur, reprit-elle, tu es Aurore de Nevers; je le crois... Et il n'y a pas beaucoup de duchesses pour avoir des filles comme toi... Mais tu as prononcé tout à l'heure des paroles qui m'inquiètent et qui me font peur.

—Quelles paroles? demanda Aurore.

—Tu as dit, répliqua dona Cruz:—D'autres se chargeront de ma délivrance!...

—J'oubliais..., fit Aurore; j'étais donc ici toute seule, la tête pleine et brûlante... C'est la fièvre sans doute qui m'a donné ce courage... Je suis sortie de cette chambre... J'ai pris le chemin que tu m'avais montré... l'escalier dérobé, le couloir... et je me suis retrouvé dans ce boudoir où nous étions toutes deux naguère... Je me suis approchée de la porte derrière laquelle ces hommes t'appelaient, le bruit avait cessé. J'ai mis mon œil à la serrure. Il n'y avait plus aucune femme autour de la table.

—On nous avait éloignées..., dit dona Cruz.

—Sais-tu pourquoi, ma petite Flor?

—Gonzague nous a dit..., commença la gitanita.

—Ah! fit Aurore en frissonnant, cet homme qui semblait commander aux autres, c'était donc Gonzague?

—C'était le prince de Gonzague.

—Je ne sais pas ce qu'il vous a dit, reprit Aurore; mais il a dû mentir.

—Pourquoi supposes-tu cela, petite sœur?

—Parce que, s'il avait dit vrai, tu ne viendrais pas me chercher, ma Flor chérie!

—Quelle est donc la vérité?... Tu me rendras folle!

Il y eut un silence, pendant lequel Aurore sembla rêver, le front appuyé contre le sein de sa compagne.

—As-tu remarqué, dit-elle, ces bouquets de fleurs qui ornent la table?

—Oui... de belles fleurs.

—Et Gonzague ne t'a-t-il pas répété:—Si elle refuse, elle sera libre!

—Ce sont ses propres paroles.

—Eh bien, poursuivit Aurore en posant sa main sur celle de dona Cruz, c'était ce Gonzague qui parlait quand j'ai regardé par le trou de la serrure... Les convives l'écoutaient immobiles, muets, tous la pâleur au front. J'ai mis mon oreille à la place de mon œil... J'ai entendu...

Un bruit se fit du côté de la porte.

—Tu as entendu?... répéta dona Cruz.

Aurore ne répondit point. La figure blême et doucereuse de M. de Peyrolles se montrait sur le seuil.

—Eh bien! mesdames, dit-il, on vous attend!

Aurore se leva aussitôt.

—Je suis prête, dit-elle.

En montant l'escalier, dona Cruz se rapprocha d'elle et dit tout bas:

—Achève!... Que parlais-tu de ces fleurs?

Aurore lui serra la main doucement et répondit avec un calme sourire:

—De belles fleurs! Tu l'as dit... M. de Gonzague a des galanteries de grand seigneur... En refusant, non-seulement je serai libre... mais j'aurai un bouquet de ces belles fleurs...

Dona Cruz la regarda fixement. Elle sentait qu'il y avait derrière ces paroles quelque chose de menaçant et de tragique. Mais elle ne devinait point.

—Bravo! bossu!... On te nommera roi des tanches!

—Tiens bon, Chaverny! ferme! ferme!

—Chaverny vient de verser un demi-verre sur ses dentelles!... C'est triché!

—Au moins Ésope II boit rubis sur l'ongle!

On apportait les grands verres demandés par le bossu. Il y eut un long cri de joie: c'étaient deux vidrecomes de Bohème dont on se servait l'été pour les boissons à la glace. Chacun d'eux tenait bien une pinte.

Le bossu versa dans le sien une bouteille de champagne. Chaverny voulut l'imiter; mais sa main tremblait.

—Vas-tu me faire perdre mes cinq petites filles! s'écria la Nivelle.

—Comme elle aurait bien prononcé le qu'il mourût, cette Nivelle! dit Navailles.

—Dame! riposta la fille du Mississipi, on a assez de peine à gagner son argent!

Il y avait foule de paris engagés dans le cercle, et chacun était un peu de l'avis de la Nivelle. La Fleury qui n'était point joueuse, ayant risqué l'avis qu'il était temps de mettre le holà, il y eut un cri général de réprobation.

—Nous ne sommes qu'au commencement, dit le bossu en riant; aidez M. le marquis à remplir son verre.

Nocé, Choisy, Gironne et Oriol étaient autour de Chaverny. On remplit son vidrecome jusqu'aux bords.

—Eh! donc! soupira Cocardasse junior, c'est perdre le vin du bon Dieu!

Passepoil se tenait à quatre pour résister à ses passions. Ses yeux blancs caressaient tour à tour la Nivelle, la Fleury, la Desbois. Il murmurait à vide des paroles enflammées, il se trémoussait, il suait sang et eau.

Certes, cette organisation riche et tendre est faite pour inspirer beaucoup d'intérêt.

—A votre santé! messieurs! dit le bossu qui leva son énorme verre.

—A votre santé, balbutia Chaverny.

Gironne et Nocé soutenaient son bras tremblotant.

Le bossu reprit en saluant à la ronde:

—Cette rasade doit être bue d'un trait et sans reprendre haleine.

—C'est un bijou que ce pécaïre! pensa Cocardasse.

—Vous aller le tuer?... dirent quelques voix de femmes.

—Ferme, marquis! ferme, ferme! cria Nivelle pour ses actions.

Le bossu approcha le verre de ses lèvres et but sans se presser, mais d'une seule lampée.

On battit des mains avec fureur.

Chaverny, déjà soutenu par ses parrains, absorba aussi son vidrecome, mais chacun put augurer que c'était son dernier effort.

—Encore un! proposa le bossu dispos et gai en tendant son verre vide.

—Encore dix! répondit Chaverny chancelant.

—Tiens bon, marquis! s'écrièrent les joueurs; ne regarde pas le lustre.

Il eut un rire idiot.

—Restez tranquilles, balbutia-t-il; arrêtez la balançoire... et empêchez la table de tourner.

Nivelle prit aussitôt son parti. Elle était brave.

Elle mit un retentissant baiser sur la joue du bossu,—un baiser qui retentit jusqu'au fond du cœur sensible de Passepoil et faillit le faire tomber en syncope.

—Petit trésor, dit-elle, c'était pour rire... On m'étranglerait plutôt que de me faire parier contre toi!

Elle fourra son portefeuille dans sa poche et passa, accablant Chaverny d'un dédaigneux regard.

—Allons! allons! fit le bossu; à boire! j'ai soif.

—A boire! répéta le petit marquis; je boirais la mer!... Arrêtez la balançoire!

Les verres s'emplirent. Le bossu prit le sien d'une main ferme.

—A la santé de ces dames! s'écria-t-il.

—A la santé de ces dames! murmura Passepoil à l'oreille de Nivelle.

La fille du Mississipi le regarda du haut en bas. Passepoil laissa échapper un roucoulement, ses pistoles chantèrent d'elles-mêmes dans son gousset.—Nivelle sourit et dit:

—Pourquoi pas, mon brave?

Cette Nivelle, affable et pleine d'aménité, ne repoussait jamais les gens du commun quand ils avaient la poche garnie.

Chaverny fit un suprême effort pour lever son verre. Le vidrecome plein s'échappa de sa main tremblante, à la grande indignation de Cocardasse.

—Apapur! grommela-t-il, on devrait mettre en prison ceux qui perdent le vin.

—A recommencer! dirent les tenants de Chaverny.

Le bossu offrit galamment son vidrecome qu'on remplit.

Mais les paupières de Chaverny se prirent à battre comme les ailes de ces papillons martyrs que les enfants clouent à la tapisserie avec une épingle. C'est la fin.

—Tu faiblis, Chaverny! s'écria Oriol.

—Chaverny, tu pâlis! ajouta Navailles.

—Chaverny! tu chancelles! Chaverny, tu t'en vas!

—Hourra! le petit homme!... vive Ésope II!

—Portons le bossu en triomphe!

Ce fut un tumulte général, puis un grand silence.

On avait cessé de soutenir Chaverny.

Son corps se prit à vaciller sur le fauteuil, tandis que ses mains amollies essayaient en vain de saisir un point d'appui.

—On n'avait pas dit que la maison tomberait..., murmura-t-il; la maison avait l'air solide... Ce n'est pas de jeu!

—Chaverny bat la campagne...

—Chaverny menace ruine..., Chaverny perd plante...

—Submergé, Chaverny... Chaverny disparu!

Chaverny venait de glisser sous la table.—Un second hourra retentit.

Le bossu triomphant leva le verre qu'on venait d'emplir pour le vaincu et l'avala, debout sur la nappe.—Il était ferme comme un roc.

La salle faillit crouler sous les applaudissements.

—Qu'est-ce que cela? demanda le prince de Gonzague qui s'approcha.

Ésope II sauta lestement à bas de la table.

—Vous me l'avez donné, monseigneur, dit-il.

—Où est Chaverny? fit encore Gonzague.

Le bossu poussa du pied les jambes du petit marquis qui passaient.

—Le voici! répondit-il.

Gonzague fronça le sourcil et murmura:

—Ivre mort!... c'est trop... Nous avions besoin de lui.

—Pour les fiançailles, monseigneur? repartit le bossu qui chiffonna, ma foi, son jabot en grand seigneur et salua en jetant son feutre sous l'aisselle.

—Oui, pour les fiançailles, répondit Gonzague.

—Palsambleu! fit Ésope II d'un ton dégagé, un de perdu, un de retrouvé... Tel que vous me voyez, monseigneur, je ne serais pas fâché de m'établir et je m'offre à faire votre affaire.

Un grand éclat de rire accueillit cette proposition inattendue. Gonzague regardait attentivement le bossu qui s'était campé devant lui, tenant toujours un vidrecome à la main.

—Sais-tu ce qu'il faudrait faire pour remplacer celui qui est là? demanda tout bas Gonzague en montrant Chaverny.

—Oui, répondit le bossu; je sais ce qu'il faudrait faire.

Et, te sens-tu de force...? commença le prince.

Ésope II eut un sourire à la fois orgueilleux et cruel.

—Vous ne me connaissez pas, monseigneur, dit-il; j'ai fait mieux que cela!


XI

—Fleurs d'Italie.—

On entourait de nouveau la table. On avait recommencé à boire.

—Bonne idée! disait-on à la ronde, marions le bossu au lieu de Chaverny.

—C'est bien plus amusant!... Le bossu fera un mari superbe!

—Et la figure de Chaverny quand il va se réveiller veuf!

Oriol fraternisait avec Amable Passepoil, sur l'ordre de mademoiselle Nivelle qui avait pris ce débutant timide sous sa haute protection. On n'avait plus de ces ridicules délicatesses: Cocardasse junior trinquait avec tout le monde.

Il trouvait cela tout simple et n'en était pas plus fier. Ici, comme partout, Cocardasse junior se comportait avec une dignité au-dessus de tout éloge.

Apapur! le gros petit Oriol, ayant voulu le tutoyer, fut remis sévèrement à sa place.

Le prince de Gonzague et le bossu étaient un peu à l'écart. Le prince considérait toujours le petit homme avec attention et semblait scruter sa pensée secrète à travers le masque moqueur qui couvrait son visage.

—Monseigneur, dit le bossu, quelles garanties vous faut-il?

—Je veux savoir d'abord, répondit Gonzague, ce que tu as deviné.

—Je n'ai rien deviné... J'étais là... J'ai entendu la parabole de la pêche, l'histoire des fleurs et le panégyrique de l'Italie!

Gonzague suivit de l'œil son doigt pointu qui montrait la bergère où les manteaux étaient encore amoncelés.

—C'est juste, murmura-t-il, tu étais là... Pourquoi cette comédie?

—Je voulais savoir... et je voulais réfléchir... Ce Chaverny n'était point votre fait.

—C'est vrai... J'avais un faible pour lui.

—La faiblesse est toujours un tort, parce qu'elle fait naître toujours un danger... Ce Chaverny dort maintenant... mais il s'éveillera...

—Savoir!... murmura Gonzague. Mais laissons-là ce Chaverny... Que dis-tu de la parabole de la pêche?

—C'est joli... mais trop fort pour vos poltrons.

—Et de l'histoire des fleurs?

—Gracieux... mais toujours trop fort... ils ont eu peur!

—Je ne te parle pas de ces messieurs, dit Gonzague; je les connais mieux que toi...

—Savoir! interrompit à son tour le bossu.

Gonzague se prit à sourire en le regardant.

—Réponds pour toi-même, continua-t-il.

—Tout ce qui vient d'Italie me plaît, fit Ésope II; je n'ai jamais ouï conter d'anecdote plus réjouissante que celle du comte Canozza à la vigne de Spolète... mais je ne l'aurais pas dite à ces messieurs.

—Tu te crois donc beaucoup plus fort que ces messieurs? demanda Gonzague.

Ésope II eut un sourire suffisant et ne daigna même pas répondre.

—Eh bien! demanda de loin Navailles, est-ce arrangé le mariage?

Un geste de Gonzague lui imposa silence. La Nivelle dit:

—Ça doit avoir gros comme soi de bleues, cette petite espèce... Moi, je l'épouserais!

—Vous seriez madame Ésope II! fit Oriol piqué au vif.

—Madame Jonas!... ajouta Nocé.

—Bah! fit Nivelle qui montra du doigt Cocardasse junior, Plutus est le roi des dieux... Voyez-vous bien ce bon garçon?... avec un peu de poudre du Mississipi, je me chargerais d'en faire un courtisan!

Cocardasse se rengorgea et dit à Passepoil qui fut jaloux:

—La Pécaïre a le goût fin!... Elle en tient pour moi, capédébiou!

—Qu'as-tu de plus que Chaverny? demandait en ce moment Gonzague.

—Des précédents, répondit le bossu; j'ai déjà été marié.

—Ah!... fit Gonzague dont le regard devint plus perçant.

Ésope II se caressa le menton et ne baissa point les yeux.

—J'ai été marié, répéta-t-il, et je suis veuf.

—Ah!... fit encore Gonzague, en quoi cela te donne-t-il un avantage sur Chaverny?

La figure du bossu se rembrunit légèrement.

—Ma femme était belle, prononça-t-il en baissant la voix; très-belle!

—Et jeune? demanda Gonzague.

—Toute jeune... son père était pauvre.

—Je comprends... l'aimais-tu?

—A la rage!... mais notre union fut courte.

La figure du bossu devenait de plus en plus sombre.

—Combien de temps dura votre ménage? interrompit Gonzague.

—Deux nuits et un jour, répondit Ésope II.

—Voilà qui est étrange!... explique-toi.

Le petit homme eut un rire forcé.

—Pourquoi m'expliquer, si vous me comprenez?... murmura-t-il.

—Je ne te comprends pas, fit le prince.

Le bossu baissa les yeux et sembla hésiter.

—Après tout, dit-il, je me suis peut-être trompé... Vous n'aviez peut-être besoin que d'un Chaverny!

—Explique-toi, te dis-je! répéta impérieusement Gonzague.

—Avez-vous expliqué l'histoire du comte Canozza?...

Le prince lui mit la main sur l'épaule.

—Après la première nuit, poursuivit le bossu, je lui donnai un jour pour réfléchir et s'habituer à ma tournure... Elle ne put pas.

—Et alors?... fit Gonzague, qui le considérait avidement.

Le bossu saisit un verre sur un guéridon et se prit à regarder le prince en face. Leurs yeux se choquèrent. Ceux du bossu exprimèrent tout à coup une cruauté si implacable, que le prince murmura:

—Si jeune... si belle... tu n'eus pas pitié?

Le bossu, d'un mouvement convulsif, écrasa le verre sur un guéridon.

—Je veux qu'on m'aime! dit-il avec un accent de véritable férocité; tant pis pour celles qui ne peuvent pas!

Gonzague resta un instant silencieux. Le bossu avait repris sa mine froide et railleuse.

—Holà! messieurs, s'écria tout à coup le prince qui poussa du pied Chaverny endormi, qu'on emporte cet homme!

La poitrine d'Ésope II se souleva. Il fit effort pour cacher son triomphe.

Navailles, Nocé, Choisy, tous les amis du petit marquis voulurent tenter un dernier effort en sa faveur. Ils le secouèrent; ils l'appelèrent. Taranne lui donna le fouet, Oriol lui jeta une carafe d'eau au visage.—Ces dames eurent la charité de le pincer jusqu'au sang.

Et tous criaient, ardents à la besogne:

—Éveille-toi! Chaverny, éveille-toi! on te prend ta femme.

—Et tu seras obligé de restituer la dot! ajouta Nivelle, toujours occupée de pensées solides.

—Chaverny! Chaverny! éveille-toi!

Vains efforts! Cocardasse junior et Amable Passepoil, chargeant le vaincu sur leurs épaules, l'emportèrent dans les ténèbres extérieures.

Gonzague leur avait fait un signe.—Quand ils passèrent près d'Ésope II, celui-ci dit tout bas:

—Pas un cheveu de sa tête... sur votre vie! et la lettre à son adresse!

Cocardasse et Passepoil sortirent avec leur fardeau.

—Nous avons fait ce que nous avons pu, dit Navailles.

—Nous avons été fidèles à l'amitié jusqu'au bout, ajouta Oriol.

—Mais, en définitive, le mariage du bossu est bien plus drôle! décida Nocé.

—Marions le bossu! Marions le bossu! criaient ces dames.

Ésope II sauta d'un bond sur la table.

—Silence! fit-on de toutes parts, voici Jonas qui va prononcer un discours.

—Mesdames et messieurs, dit le bossu en gesticulant comme un avocat en la grand'chambre; je suis touché jusqu'au fond de l'âme de l'intérêt flatteur que vous daignez me témoigner... Certes, la conscience de mon peu de mérite devrait me rendre muet...

—Très-bien! fit Navailles;—il parle comme un livre!

—Jonas, dit Nivelle, votre modestie fait encore mieux ressortir vos talents.

—Bravo, Ésope II! bravo! bravo!

—Merci, mesdames! merci, messieurs! votre indulgence me donne du courage. Je veux tâcher de m'en rendre digne, ainsi que des bontés de l'illustre prince à qui je devrai ma compagne...

—Très-bien!... Bravo, Ésope!... un peu plus de voix!

—Quelques gestes de la main gauche! demanda Navailles.

—Un couplet de circonstance! cria la Desbois.

—Un pas de menuet!... une gigue sur la nappe!

—Si tu n'es pas un ingrat, Jonas, dit Nocé d'un ton pénétré,—déclame-nous la scène d'Achille et d'Agamemnon!

—Mesdames et messieurs, répondit gravement Ésope II,—ce sont là des vieilleries... je compte vous témoigner ma reconnaissance par quelque chose de mieux... Je compte vous donner la comédie nouvelle... une première représentation!

—Les œuvres de Jonas!... bravissimo!... Il a fait une comédie!

—Mesdames et messieurs, je vais du moins la faire... Ce sera un impromptu... Je prétends vous montrer comment l'art de la séduction, plus fort que la nature elle-même...

Pour le coup, les vitres du salon grincèrent. Une immense acclamation s'éleva.

—Il va nous donner une leçon! criait-on.

L'art de plaire, par Ésope II, dit Jonas!

—Il a dans sa poche la ceinture de Vénus!

—Les jeux, les ris, les grâces et le dard du jeune Cupidon!

—Bravo! bossu!... Bossu, tu es superbe!

Il salua à la ronde et acheva en souriant:

—Qu'on m'amène ma jeune épouse et je ferai de mon mieux pour divertir la société!

—Je te fais engager à l'Opéra, si tu veux! s'écria Nivelle enthousiasmée;—on manque de queues rouges!

—La femme du bossu! vociféraient ces messieurs;—servez la femme du bossu!

En ce moment, la porte du boudoir s'ouvrit.—Gonzague réclama le silence.

Dona Cruz entra, soutenant Aurore chancelante et plus pâle qu'une morte.—M. de Peyrolles suivait.

Il y eut un long murmure d'admiration à la vue d'Aurore. Au premier abord, ces messieurs oublièrent toute cette gaieté folle qu'ils venaient de se promettre.

Le bossu lui-même ne trouva point d'écho, lorsqu'il dit, le binocle à l'œil et d'un accent cynique:

—Corbleu! ma femme est belle!

Au fond de tous ces cœurs, plutôt engourdis que perdus, un sentiment de compassion s'éveillait.

Un instant, les femmes elles-mêmes eurent pitié, tant il y avait de douleur profonde et de douce résignation sur cet adorable visage de vierge!

Gonzague fronça le sourcil en regardant son armée. Taranne, Montaubert, Albret, les âmes damnées, eurent honte de leur émotion et dirent:

—Est-il heureux, ce diable de bossu!

C'était l'avis de frère Passepoil qui rentrait en compagnie de Cocardasse, son noble ami. Mais ce premier mouvement de convoitise fit place à l'étonnement quand il reconnut, ainsi que Cocardasse, les deux jeunes filles de la rue du Chantre.

La jeune fille que le Gascon avait vue au bras de Lagardère à Barcelone, la jeune fille que frère Passepoil avait vue au bras de Lagardère à Bruxelles.

Ils n'étaient ni l'un ni l'autre dans le secret de la comédie: ce qui allait se passer restait pour eux un mystère.—Mais ils savaient qu'il allait se passer quelque chose d'étrange.

Ils se touchèrent le coude. Le regard qu'ils échangèrent voulait dire: Attention!

Ils n'avaient pas besoin d'éprouver leurs rapières pour savoir qu'elles ne tenaient point au fourreau.

A un coup d'œil que le bossu lui lança, Cocardasse répondit par un léger signe de tête.

—Eh donc! grommela t-il en s'adressant à Passepoil,—il veut savoir si sa lettre est remise;—nous n'avions pas loin à courir.

Dona Cruz cherchait des yeux Chaverny.

—Peut-être que le prince a changé d'avis..., murmura-t-elle à l'oreille de sa compagne;—je ne vois point M. le marquis.

Aurore ne releva point ses paupières baissées. On la vit seulement secouer la tête avec tristesse.

Évidemment, elle n'espérait point de merci.

Quand Gonzague se tourna vers elle, dona Cruz la prit par la main et la fit avancer.

Ce Gonzague était très-pâle bien qu'il affectât de sourire.

Le bossu se tenait à ses côtés, faisant ce qu'il pouvait pour prendre une pose galante et tortillant son jabot d'un air vainqueur.

Les yeux de dona Cruz rencontrèrent les siens. Elle voulut mettre une interrogation dans son regard. Le bossu demeura impassible.

—Ma chère enfant, dit Gonzague dont la voix parut à tous légèrement altérée,—mademoiselle de Nevers vous a-t-elle dit ce que nous attendons de vous?

Aurore répondit sans relever les yeux,—mais la tête haute et la voix ferme:

—C'est moi qui suis mademoiselle de Nevers.

Le bossu tressaillit si violemment, que son émotion fut remarquée, au milieu même de la surprise générale.

—Palsambleu! s'écria-t-il en dominant aussitôt son trouble;—ma femme est de bonne maison!

—Sa femme! répéta dona Cruz.

On chuchotait d'un bout à l'autre du salon.

Les femmes n'avaient point pour cette nouvelle venue l'animadversion jalouse qu'elles témoignaient naguère à la gitanita. Sur cette tête candide et charmante dans sa fierté le nom de Nevers leur semblait à sa place.

Gonzague se tourna vers dona Cruz et lui dit avec colère:

—Est-ce vous qui avez mis ce mensonge dans l'esprit de cette pauvre enfant?

—Ah! fit le bossu désappointé;—c'est donc un mensonge?... Tant pis!... j'aurais aimé à m'allier avec la maison de Nevers.

Quelques rires éclatèrent.—Mais il y avait un froid.

Peyrolles était sombre comme un bedeau en deuil.

—Ce n'est pas moi, répliqua dona Cruz que le courroux du prince effrayait peu;—mais s'il était vrai?...

Gonzague haussa les épaules avec dédain.

—Où est M. le marquis de Chaverny? reprit la gitanita,—et que signifient les paroles de cet homme?

Elle montrait le bossu qui faisait bonne contenance au milieu du groupe des courtisans.

—Mademoiselle de Nevers, répondit Gonzague,—votre rôle en tout ceci est fini... si vous êtes en humeur de déserter vos droits, je suis là, Dieu, merci, pour les sauvegarder... Je suis votre tuteur... Ceux qui nous entourent appartiennent tous au tribunal de famille qui s'est rassemblé hier en mon hôtel... C'en est presque la majorité... Si j'eusse écouté l'avis général, peut-être me serais-je montré moins clément envers une imposture hardie, effrontée... mais j'ai jugé suivant la bonté de mon cœur et les tranquilles habitudes de ma vie... Je n'ai point voulu donner une portée tragique à des choses qui sont du domaine de la comédie.

Il s'arrêta.—Dona Cruz ne comprenait point: ces paroles étaient pour elle de vains sons.

Peut-être Aurore comprenait-elle mieux, car un sourire triste et amer vint autour de ses lèvres.

Gonzague promena son regard sur l'assemblée. Tous les yeux étaient baissés, sauf ceux des femmes qui écoutaient curieusement et ceux du bossu qui semblait attendre impatiemment la fin de cette homélie.

—Je parle ainsi pour vous seule, mademoiselle de Nevers, reprit Gonzague s'adressant toujours à dona Cruz,—car vous seule ici avez besoin d'être persuadée... Mes honorables amis et conseils partagent mon opinion; ma bouche exprime toute leur pensée.

Nul ne protesta. Gonzague poursuivit:

—Ce que j'ai dit précédemment sur mon dessein d'éloigner tout châtiment trop sévère, vous explique la présence de nos belles amies... S'il s'agissait d'une punition proportionnée à sa faute, elles ne seraient point ici...

—Mais quelle faute?... demanda Nivelle,—nous sommes sur le gril, monseigneur!

—Quelle faute? répéta Gonzague faisant mine de réprouver un mouvement d'indignation;—c'est assurément une faute grave... la loi la qualifie crime... que de s'introduire dans une famille illustre pour combler frauduleusement le vide causé par l'absence ou par la mort...

—Mais la pauvre Aurore n'a rien fait..., voulut s'écrier dona Cruz.

—Silence! interrompit Gonzague;—il faut un maître et un frein à cette belle coureuse d'aventures... Dieu m'est témoin que je ne lui veux point de mal... Je dépense une notable somme pour dénouer gaiement son Odyssée... je la marie...

—A la bonne heure! fit Ésope II, voici la conclusion.

—Et je lui dis, continua Gonzague en prenant la main du bossu: Voici un honnête homme qui vous aime et qui aspire à l'honneur d'être votre époux.

—Mais vous m'avez trompée, monsieur! s'écria la gitanita rouge de colère; mais ce n'est pas celui-là... Est-ce qu'il est possible de se donner à un être pareil?

—S'il a beaucoup de bleues..., pensa Nivelle entre haut et bas.

—Pas flatteur!... pas flatteur du tout! murmura Ésope II; mais j'espère que la jeune personne changera bientôt d'avis.

—Vous! fit dona Cruz, je vous devine!... C'est vous qui emmêlez tous les fils de cette intrigue... C'est vous, je le devine bien maintenant, qui avez dénoncé la retraite d'Aurore...

—Eh! eh!... fit le bossu d'un air content de lui-même; eh! eh! eh!... j'en suis pardieu bien capable!... Monseigneur, cette jeune fille a le défaut du bavardage... Elle a empêché ma femme de répondre...

—Si c'était encore le marquis de Chaverny..., commença dona Cruz.

—Laisse, petite sœur, dit Aurore de ce ton ferme et glacé qu'elle avait pris dès l'abord; si c'était M. de Chaverny, je le refuserais comme je refuse celui-ci.

Le bossu ne parut point déconcerté le moins du monde.

—Bel ange, dit-il, ce n'est pas votre dernier mot.

La gitanita se mit entre lui et Aurore. Elle ne demandait pas mieux que de se battre avec quelqu'un.

M. de Gonzague avait repris son air insoucieux et hautain.

—Point de réponse? fit le bossu en avançant d'un pas, le chapeau sous le bras, la main au jabot. C'est que vous ne me connaissez pas, ma toute belle!... Je suis capable de passer ma vie entière à vos genoux!

—Quant à cela, c'est trop, fit la Nivelle.

Les autres femmes écoutaient et attendaient. Il y a chez les femmes un sens supérieur qui ressemble à la seconde vue; elles sentaient je ne sais quel drame lugubre sous cette farce qui, malgré l'effort du bouffon principal, se déroulait si péniblement.

Ces messieurs, qui savaient à quoi s'en tenir, grimaçaient la gaieté.

Mais la gaieté ne vient pas à bille nommée.—La gaieté rebelle tenait rigueur.

Quand le bossu parlait, sa voix aigre et grinçante agaçait les nerfs de tous,—quand le bossu se taisait, le silence était sinistre.

—Eh bien, messieurs! dit tout à coup Gonzague, pourquoi ne boit-on plus?

Les verres s'emplirent à bas bruit. Personne n'avait soif.

—Écoutez-moi, belle enfant! disait cependant le bossu; je serai votre petit mari... votre amant... votre esclave!

—C'est un rêve affreux! fit dona Cruz; quant à moi, j'aimerais mieux mourir!

Gonzague frappa du pied; son regard menaça sa protégée.

—Monseigneur, dit Aurore avec le calme du désespoir; ne prolongez point ceci;—je sais que le chevalier Henri de Lagardère est mort...

Pour la seconde fois, le bossu tressaillit comme s'il eût reçu un choc soudain.—Il ne parla plus.

Un silence profond régna dans le salon.

—Mais qui donc vous a si bien instruite, mademoiselle? demanda Gonzague avec une grave courtoisie.

—Ne m'interrogez pas, monseigneur... Arrivons au dénoûment de ceci qui est marqué d'avance. Je l'accepte... Je le désire.

Gonzague sembla hésiter. Il ne s'attendait pas à ce qu'on lui demandât le bouquet d'Italie.—La main d'Aurore avait fait un visible mouvement vers les fleurs.

Gonzague regardait cette fille toute jeune et si belle.

—Préférez-vous un autre époux?... murmura-t-il en se penchant à son oreille.

—Vous m'avez fait dire, monseigneur, répondit Aurore, que si je refusais, je serais libre. Je réclame l'accomplissement de votre parole.

—Et vous savez...? commença Gonzague toujours à voix basse.

—Je sais, interrompit Aurore qui releva enfin sur lui son regard de sainte, et j'attends que vous m'offriez ces fleurs!


XII

—La fascination.—

Pour ne point comprendre ce que la situation avait de terrible, il n'y avait là que dona Cruz et ces dames.

Toute la partie mâle de l'assemblée, financiers et gentilshommes, avaient le frisson dans les veines.

Cocardasse et Passepoil avaient les yeux fixés sur le bossu comme deux chiens tombés en arrêt.

En présence de ces femmes étonnées, inquiètes, curieuses, en présence de ces hommes, énervés par le dégoût, mais qui n'avaient point ce qu'il fallait de force pour rompre leur chaîne, Aurore seule était calme.

Aurore avait cette douce et radieuse beauté, cette tristesse profonde, mais résignée, de la sainte qui subit son épreuve suprême sur cette terre de deuil et qui déjà regarde le ciel.

La main de Gonzague s'était tendue vers les fleurs, mais la main de Gonzague retomba.

Cette situation le prenait à l'improviste. Il s'était attendu à une lutte quelconque, à la suite de laquelle ces fleurs données ostensiblement à la jeune fille eussent scellé la complicité de ses adhérents.

Mais en face de cette belle et douce créature, la perversité de Gonzague s'étonna. Ce qui restait de cœur au fond de sa poitrine se souleva.—Le comte Canozza était un homme.

Le bossu fixait sur lui son regard étincelant.

Trois heures de nuit sonnèrent à la pendule.

Au milieu du profond silence, une voix s'éleva derrière Gonzague.

Il y avait là un coquin dont le cœur desséché ne pouvait plus battre. M. de Peyrolles dit à son maître:

—Le tribunal de famille se rassemble demain...

Gonzague détourna la tête et murmura:

—Fais ce que tu voudras.

Peyrolles prit aussitôt le bouquet de fleurs dont Gonzague lui-même avait révélé la destination.

Dona Cruz, saisie d'une vague crainte, dit à l'oreille d'Aurore:

—Que me parlais-tu de ces fleurs?....

—Mademoiselle, prononçait en ce moment Peyrolles, vous êtes libre... Toutes ces dames ont un bouquet... Permettez que je vous offre...

Il fit cela gauchement—son visage, à cette heure, suait l'infamie.

Aurore, cependant, avança la main pour prendre les fleurs...

—Capédébiou! fit Cocardasse qui s'essuya le front; il y a là quelque diablerie.

Dona Cruz, qui regardait Peyrolles avidement, s'élança d'instinct, mais une autre main l'avait prévenue.

Peyrolles, repoussé rudement, recula jusqu'à la cloison. Le bouquet s'échappa de ses mains, et le bossu le foula aux pieds froidement.

Toutes les poitrines furent déchargées d'un fardeau.

—Qu'est-ce à dire? s'écria Peyrolles qui mit l'épée à la main.

Gonzague regarda le bossu avec défiance.

—Pas de fleurs! dit celui-ci; moi seul ai désormais le droit de faire de ces cadeaux à ma fiancée... Que diable! vous voilà tous consternés comme des gens qui ont vu tomber la foudre... Rien n'est tombé qu'un bouquet de fleurs fanées... J'ai laissé aller les choses pour avoir tout le mérite de la victoire... Rengainez, l'ami,... et vite!

Il s'adressait à Peyrolles.

—Monseigneur, reprit-il, ordonnez à ce chevalier de la triste figure de ne point troubler nos plaisirs... Bonté du ciel! je vous admire!... vous jetez comme cela le manche après la cognée... vous rompez les négociations... Permettez-moi de ne pas renoncer si vite!

—Il a raison! il a raison! s'écria-t-on de toutes parts.

Chacun se raccrochait à ce moyen de sortir du noir.—La gaieté n'avait pu prendre dans le salon de Gonzague cette nuit.

Il va sans dire que Gonzague lui-même n'espérait rien de la tentative du bossu.

Cela lui donnait seulement quelques minutes pour réfléchir. C'était précieux.

—J'ai raison, pardieu! je le sais bien, poursuivit Ésope II; que vous ai-je promis? Une leçon d'escrime amoureuse... Et vous agissez sans moi! Et vous ne me laissez même pas dire un mot!... Cette jeune fille me plaît; je la veux; je l'aurai!

—A la bonne heure! fit Navailles; voilà qui est parler!

—Voyons, dit le gros petit traitant, arrondissant avec soin sa phrase, voyons si tu es aussi fort aux tournois d'amour qu'aux luttes bachiques!

—Nous serons juges, ajouta Nocé; entame la bataille.

Le bossu regarda Aurore, puis le cercle qui les entourait.

Aurore, épuisée par le suprême effort qu'elle venait de faire, s'affaissait entre les bras de dona Cruz. Cocardasse roula vers elle un fauteuil. Aurore s'y laissa tomber.

—Les apparences ne sont pas pour ce pauvre Ésope II! murmura Nocé.

Comme Gonzague ne riait pas, on restait sérieux.

Les femmes ne s'occupaient que d'Aurore, excepté Nivelle qui pensait:

—J'ai idée que ce petit homme est un Crésus!

—Monseigneur, dit le bossu, permettez-moi de vous adresser une requête... Vous êtes trop haut placé assurément pour avoir voulu vous jouer de moi... Si l'on dit à un homme: Courez! Il ne faut pas commencer par lui lier les deux jambes... la première condition du succès dans un assaut galant, c'est la solitude... Où vîtes-vous une femme se rendre quand elle se voit entourée de regards curieux? Soyez juste: c'est là l'impossible!

—Il a raison! fit encore le chœur des convives.

—Tout ce monde l'effraye, reprit Ésope II; moi-même, je perds une partie de mes moyens, car, en amour, le tendre, le passionné, l'entraînant est toujours tout près du ridicule... Comment trouver de ces accents qui enivrent les faibles femmes en présence d'un auditoire moqueur?

Il était vraiment drôle, ce petit homme, prononçant son discours d'un air avantageux et fat, le poing sur la hanche et la main au jabot.

Sans le sinistre vent qui soufflait cette nuit dans la petite maison de Gonzague, on aurait bien ri!

On rit un peu. Navailles dit à Gonzague:

—Accordez-lui sa requête, monseigneur.

—Que demande-t-il? fit Gonzague toujours distrait et soucieux.

—Qu'on nous laisse seuls, ma fiancée et moi; répondit le bossu; j'ai quelques petits talents... je ne vous demande que cinq minutes pour faire taire les répugnances de cette charmante enfant!

—Cinq minutes! se récria-t-on; comme il y va!... On ne peut pas lui refuser cela, monseigneur!

Gonzague gardait le silence.—Le bossu s'approcha de lui tout à coup et lui dit à l'oreille:

—Monseigneur, on vous observe!... vous puniriez de mort celui qui vous trahirait comme vous vous trahissez vous-même!

—Merci, l'ami, répondit le prince qui changea de visage; l'avis est bon... nous aurons décidément un gros compte à régler ensemble... et je crois que tu seras grand seigneur avant de mourir!—Messieurs, reprit-il, je songeais à vous... Nous avons gagné cette nuit une terrible partie... Demain, suivant toute apparence, nous serons au bout de nos peines... mais il ne faut pas échouer en entrant dans le port... Pardonnez ma distraction et suivez-moi.

Il s'était fait un visage riant. Toutes les physionomies s'éclairèrent.

—N'allons pas trop loin, dirent ces dames; il faut jouir du coup d'œil!

—Dans la galerie! opina Nocé; nous laisserons la porte entre-bâillée.

—En besogne, Jonas!... Tu as le champ libre!

—Surpasse-toi, bossu! Nous te donnons dix minutes au lieu de cinq!... montre à la main!

—Messieurs, dit Oriol, les paris sont ouverts.

On jouait sur tout et à propos de tout.—Le cours des gageures fut coté à un contre cent pour Ésope II, dit Jonas.

En passant auprès de Cocardasse et de Passepoil, Gonzague leur dit:

—Pour une bonne somme, retourneriez-vous bien en Espagne?

—Nous ferions tout pour obéir à monseigneur, répliquèrent nos deux braves.

—Ne vous éloignez donc pas! fit le prince en se mêlant à la foule de ses affidés.

Cocardasse et Passepoil n'avaient garde.

Quand tout le monde eut quitté le salon, le bossu se tourna vers la porte de la galerie derrière laquelle on voyait une triple rangée de têtes curieuses.

—Bien! fit-il d'un air guilleret, très-bien!... comme cela vous ne me gênez pas du tout... Ne pariez pas trop contre moi... et consultez vos montres! J'oubliais une chose, s'interrompit-il en traversant le salon pour se rapprocher de la galerie; où est monseigneur?

—Ici, répondit Gonzague; qu'y a-t-il?

—Avez-vous un notaire tout prêt? demanda le bossu avec un magnifique sérieux.

Pour le coup, personne n'y put tenir. Il y eut un franc éclat de gaieté dans la galerie.

—Rira bien qui rira le dernier! murmura Ésope II.

Gonzague répliqua, non sans un mouvement d'impatience:

—Fais vite, l'ami, et ne t'inquiète point... Il y a un notaire royal dans ma chambre.

Le bossu salua et revint vers les deux femmes groupées.

Dona Cruz le regardait venir avec une sorte d'effroi. Aurore avait toujours les yeux baissés.

Le bossu vint se mettre à genoux devant le fauteuil d'Aurore.

Gonzague, au lieu de regarder ce spectacle qui avait tant de succès auprès de ses affidés, se promenait à l'écart au bras de Peyrolles.

Ils allèrent s'accouder tout au bout de la galerie.

—D'Espagne, disait Peyrolles, on peut revenir.

—On meurt en Espagne comme à Paris, murmura Gonzague.

Il reprit après un court silence:

—Ici, l'occasion est manquée... Ces femmes devineraient... Dona Cruz parlerait...

—Chaverny?... commença M. de Peyrolles.

—Celui-là sera muet, interrompit Gonzague.

Ils échangèrent un regard dans l'ombre et Peyrolles ne demanda point d'autre explication.

—Il faut, poursuivit Gonzague,—qu'au sortir d'ici, elle soit libre... absolument libre... jusqu'au détour de la rue...

Peyrolles se pencha tout à coup en avant et prêta l'oreille.

—C'est le guet qui passe, dit Gonzague.

Un bruit d'armes se faisait au dehors.

Mais ce bruit s'étouffa sous le grand murmure qui s'éleva tout à coup dans la galerie.

—C'est étonnant! s'écriait-on;—c'est prodigieux!

—Avons-nous la berlue?... que diable lui dit-il?

—Parbleu! fit Nivelle,—ce n'est pas difficile à deviner!... Il lui fait le compte des actions qu'il a!

—Mais voyez donc!... dit Navailles;—qui a parié cent contre un?

—Personne, répondit Oriol;—Je ne gagerais seulement pas à cinquante... fais-tu vingt-cinq.

—Pas, s'il vous plaît!... Voyez donc!

Le bossu était à genoux auprès du fauteuil d'Aurore.

Dona Cruz voulut se mettre entre deux.—Le bossu l'écarta en disant:

—Laissez... je ne lui ferai pas de mal.

Il avait parlé bas. Sa voix était si étrangement changée que dona Cruz s'écarta comme malgré elle et ouvrit de grands yeux.

Au lieu des accents stridents et discords qu'on était accoutumé à entendre sortir de cette bouche, c'était une voix mâle et douce, harmonieuse et profonde.

Cette voix prononça le nom d'Aurore.

Dona Cruz sentit sa jeune compagne tressaillir faiblement entre ses bras.

Puis elle l'entendit murmurer:

—Je rêve!...

—Aurore!... répéta le bossu toujours à genoux.

La jeune fille se couvrit la tête de ses mains.

De grosses larmes coulèrent entre ses doigts qui tremblaient.

Ceux qui regardaient dona Cruz par la porte entr'ouverte croyaient assister à une sorte de fascination.

Dona Cruz était debout, la tête rejetée en arrière, la bouche béante, les yeux fixes.

—Par le ciel! s'écria Navailles,—voilà qui tient du miracle.

—Chut!... regardez!... l'autre semble attirée comme par un irrésistible pouvoir.

—Le bossu a un talisman... un charme...

Nivelle seule donnait un nom au charme et au talisman... Cette jolie fille, immuable en ses opinions, croyait au surnaturel pouvoir des actions bleues.

C'était vrai, ce que l'on disait derrière la porte,—Aurore se penchait, comme malgré elle, vers la voix qui l'appelait.

—Je rêve!... Je rêve!... balbutiait-elle parmi ses sanglots;—c'est affreux... je sais qu'il n'est plus!

—Aurore! répéta le bossu pour la troisième fois.

Et comme dona Cruz allait ouvrir la bouche, il lui imposa silence d'un geste impérieux.

—Ne tournez pas la tête, reprit-il doucement en s'adressant à mademoiselle de Nevers;—nous sommes ici au bord même de l'abîme... un mouvement... un geste... tout est perdu!

Dona Cruz fut obligée de s'asseoir auprès d'Aurore. Ses jambes chancelaient.

—Je donnerais vingt louis pour savoir ce qu'il leur dit! s'écria Navailles.

—Palsambleu! fit Oriol,—je commence à croire... Et cependant, il ne lui a rien donné à boire.

—Cent pistoles pour le bossu, au pair! proposa Nocé.

Ésope II, dit Jonas, poursuivait:

—Vous ne rêvez point, Aurore... votre cœur ne vous a point trompée... C'est moi.

—Vous!... murmura la jeune fille;—je n'ose ouvrir les yeux... Flor, ma sœur... regarde!

Dona Cruz la baisa au front pour lui dire plus bas et de plus près:

—C'est lui!

Aurore entr'ouvrit ses doigts et glissa un regard. Son cœur sauta dans sa poitrine, mais elle parvint à étouffer son premier cri.—Elle demeura immobile.

—Les hommes qui ne croient pas au ciel, dit le bossu après avoir lancé un coup d'œil rapide vers la porte,—croient à l'enfer... Ils sont faciles à tromper... pourvu qu'on feigne le mal... Obéissez, non pas à votre cœur, Aurore, ma bien-aimée, mais à je ne sais quelle bizarre attraction qui est, suivant eux, l'œuvre du démon... Soyez comme fascinée par cette main qui vous conjure...

Il fit quelques passes au-dessus du front d'Aurore, laquelle se pencha vers lui obéissante.

—Elle y vient! s'écria Navailles stupéfait.

—Elle y vient! répétèrent tous les convives.

Et le gros Oriol s'élançant tout essoufflé, vers la balustrade:

—Vous perdez le plus beau, monseigneur! s'écria-t-il;—du diable si cela ne vaut pas la peine d'être vu!

Gonzague se laissa entraîner vers la porte.

—Chut!... chut!... ne les troublons pas! disait-on au moment où le prince arrivait.

On lui fit place.—Il demeura muet d'étonnement.

Le bossu continuait ses passes. Aurore, entraînée et charmée, s'inclinait de plus en plus vers lui.

Le bossu avait eu raison. Ces hommes qui ne croyaient point en Dieu avaient grande foi en ces billevesées qui venaient d'Italie: les philtres, les charmes, les pouvoirs occultes, la magie.

Gonzague murmura, Gonzague, l'esprit fort:

—Cet homme possède un maléfice!

Passepoil, qui était auprès de lui, se signa ostensiblement et Cocardasse junior grommela:

—Lou couquin a de la graisse de pendu!... apapur, cela se voit!