«A madame la princesse de Gonzague... que je voie Aurore encore une fois avant de mourir!...»
Aurore resta un instant immobile et glacée.
Quand elle se releva dans les bras de sa mère, elle dit à Chaverny:
—Où est-il?
—A la prison du Châtelet.
—Il est donc condamné?
—Je l'ignore... ce que je sais, c'est qu'il est au secret.
Aurore s'arracha des étreintes de sa mère.
—Je vais aller à la prison du Châtelet, dit-elle.
—Vous avez près de vous votre mère, ma fille, murmura la princesse dont la voix trouva des accents de reproche; votre mère est désormais pour vous un guide et un soutien... votre cœur n'a point parlé; votre cœur eût dit: Ma mère, conduisez-moi à la prison du Châtelet.
—Quoi! balbutia Aurore, vous consentiriez!
—L'époux de ma fille est mon fils, répondit la princesse; s'il succombe, je le pleurerai... s'il peut être sauvé, je le sauverai!
Elle marcha la première vers la porte.—Aurore la suivit, et, baisant ses mains qu'elle baigna de ses larmes:
—Que Dieu vous récompense, ma mère!
On avait déjeuné copieusement et longuement au grand greffe du Châtelet. M. le marquis de Segré méritait la réputation qu'il avait de faire bien les choses. C'était un gourmet d'excellent ton, un magistrat à la mode et un parfait gentilhomme.
Les assesseurs, depuis le sieur Bertelot de la Beaumelle jusqu'au jeune Husson Bordesson, auditeur en la grand'chambre, qui n'avait que voix consultative, étaient de bons vivants, bien nourris, de bel appétit et plus à l'aide à table qu'à l'audience.
Il faut leur rendre cette justice que la seconde séance de la chambre ardente fut beaucoup moins longue que le déjeuner.
Des trois témoins que l'on devait entendre, deux avait du reste fait défaut; les nommés Cocardasse et Passepoil, prisonniers fugitifs.—Un seul, M. de Peyrolles avait déposé.
Les charges produites par lui étaient si précises et si accablantes, que la procédure avait dû être singulièrement simplifiée.
Tout était provisoire en ce moment au Châtelet. Les juges n'avaient point leurs aises comme au palais du parlement. M. le marquis de Segré n'avait pour vestiaire qu'un petit cabinet noir attenant au grand greffe et séparé seulement par une cloison du réduit où MM. les conseillers faisaient leur toilette en commun.
C'était fort gênant, et MM. les conseillers étaient mieux traités que cela dans les plus minces présidiaux de province.
La salle du grand greffe donnait par une porte-fenêtre sur le pont qui reliait la tour de briques ou tour neuve au château, à la hauteur de l'ancien cachot de Chaverny.—Les condamnés devaient passer par cette salle pour regagner la prison.
—Quelle heure avez-vous, monsieur de la Beaumelle? demanda le marquis de Segré à travers sa cloison.
—Deux heures, monsieur le président, répondit le conseiller.
—La baronne doit m'attendre!... la peste soit de ces doubles séances... Priez M. Husson de voir si ma chaise est à la porte.
Husson-Bordesson descendit les escaliers quatre à quatre.—Ainsi fait-on quand on veut monter dans les carrières sérieuses.
—Savez-vous, disait cependant Perrin-Hocquelin du Teil de Viefville-en-Forez, que ce témoin, M. de Peyrolles s'exprime très-convenablement!... Sans lui, nous aurions dû délibérer jusqu'à trois heures...
—Il est à M. le prince de Gonzague, répondit la Beaumelle; M. le prince choisit bien ses gens.
—Qu'ai-je donc entendu dire? fit le marquis président; M. de Gonzague serait en disgrâce?
—Point, point, répliqua Perrin-Hocquelin; M. de Gonzague a eu pour lui tout seul, le matin de ce jour, le petit lever de Son Altesse Royale... C'est une faveur à chaux et à sable!
—Coquin! maraud! bélître! pendard! s'écria en ce moment le président de Segré.
C'était sa manière d'accueillir son valet de chambre, lequel le dévalisait en revanche.
—Fais attention, reprit-il, que je vais chez la baronne et qu'il faut que je sois coiffé à miracle.
Au moment où le valet de chambre allait commencer son office, un huissier entra dans le boudoir commun de MM. les conseillers et dit:
—Peut-on parler à M. le président?
Le marquis de Segré entendit au travers de sa cloison et cria à tue-tête:
—Je n'y suis pas, corbieu! envoyez tous ces gens au diable!
—Ce sont des dames..., reprit l'huissier.
—Des plaideuses... A la porte!... Comment mises?
—Toutes deux en noir... et voilées.
—Costume de procès perdu... Comment venues?
—Dans un carrosse aux armes de M. le prince de Gonzague.
—Ah! diable!... fit M. de Segré; ce Gonzague n'avait pourtant pas l'air à son aise en témoignant devant la cour... Mais puisque M. le régent... Faites attendre... Husson-Bordesson!
—Il est allé voir si la chaise de M. le président est à la porte.
—Jamais là quand on a besoin de lui! grommela M. le marquis reconnaissant; il ne parviendra pas, ce bêta-là!...
Puis, élevant la voix:
—Vous êtes habillé, monsieur de la Beaumelle?... faites-moi le plaisir d'aller tenir compagnie à ces dames... je suis à elles dans un instant.
Bertelot de la Beaumelle qui était en bras de chemise, endossa son vaste frac de velours noir, souffleta sa perruque et se rendit à la corvée.
M. le marquis de Segré dit à son valet de chambre:
—Tu sais... si la baronne ne me trouve pas bien coiffé, je te chasse!... Mes gants... Un carrosse aux armes de Gonzague... qui peuvent être ces pimbèches?... Mon chapeau... ma canne... pourquoi ce pli à mon jabot, coquin digne de la roue?... Tu m'auras un bouquet... pour madame la baronne... Précède-moi, maroufle!
M. le marquis traversa le cabinet de toilette pour cinq et répondit par un signe de tête au salut respectueux de ses conseillers.
Puis, il fit son entrée dans la salle du greffe en vrai petit-maître de palais.
Ce fut peine perdue. Les deux dames qui l'attendaient, en compagnie de M. de la Beaumelle muet comme un poisson et plus droit qu'un piquet, ne remarquèrent nullement les grâces de sa tournure.
M. de Segré mit le binocle à l'œil.—Il ne connaissait point ces dames.
Tout ce qu'il put se dire, c'est que ce n'étaient pas des demoiselles d'Opéra comme celles que M. le prince de Gonzague patronnait d'ordinaire.
—A qui ai-je l'honneur de parler, belles dames? demanda-t-il en pirouettant et en jouant de son mieux au gentilhomme d'épée.
La Beaumelle, délivré, regagna le vestiaire.
—Monsieur le président, répondit la plus grande des femmes voilées, je suis la veuve de Philippe de Lorraine, duc de Nevers...
—Hein!... fit Segré; mais la veuve du duc de Nevers a épousé le prince de Gonzague, il me semble!...
—Je suis la princesse de Gonzague, répondit-on avec une sorte de répugnance.
Le président fit trois ou quatre saluts de cour, et se précipitant vers l'antichambre:
—Des fauteuils, coquins! s'écria-t-il; je vois bien qu'il faudra que je vous chasse tous un jour ou l'autre!
Son accent terrible mit en branle les huissiers, les garçons de chambre, les massiers, les commis greffiers, les expéditionnaires et généralement tous les rats de palais qui moisissaient dans les cellules voisines.
On apporta en tumulte une douzaine de fauteuils.
—Point n'est besoin, monsieur le président, dit la princesse qui resta debout; nous venons, ma fille et moi...
—Ah!... peste!... interrompit M. de Segré en s'inclinant; un bouton de lis!... Je ne savais pas que M. le prince de Gonzague...
—Mademoiselle de Nevers! prononça gravement la princesse.
Le président fit des yeux en coulisse et salua.
—Nous venons, poursuivit la princesse, apporter à la justice des renseignements...
—Permettez-moi de vous dire que je devine, belle dame, interrompit encore le marquis; notre profession aiguise et subtilise l'esprit, si l'on peut ainsi s'exprimer, d'une façon assez remarquable... Nous étonnons beaucoup de gens... sur un mot, nous voyons la phrase... sur la phrase le livre... Je devine que vous venez nous apporter des preuves nouvelles de la culpabilité de ce misérable...
—Monsieur!... firent en même temps la princesse et Aurore.
—Superflu! superflu!... dit M. de Segré qui mit une grâce précieuse à chiffonner son jabot; la chose est faite... elle est bien faite... Le malheureux n'assassinera plus personne!
—N'avez-vous donc rien reçu de Son Altesse Royale? demanda la princesse d'une voix sourde.
Aurore, prête à défaillir, s'appuyait sur elle.
—Rien absolument, madame la princesse, répondit le marquis. Mais il n'était pas besoin... La chose est faite... elle est bien faite... Voilà déjà une demi-heure que l'arrêt est rendu.
—Et vous n'avez rien reçu du régent? répéta la princesse qui était comme atterrée.
Elle sentit Aurore trembler et frémir à son côté.
—Que vouliez-vous de plus? s'écria M. de Segré; qu'il fût roué vif en place de Grève? Son Altesse Royale n'aime pas ce genre d'exécution... sauf les cas où il faut faire exemple pour la banque...
—Est-il donc condamné à mort?... balbutia Aurore.
—Et à quoi donc, charmante enfant?... Vouliez-vous qu'on le mît au pain sec et à l'eau?
Mademoiselle de Nevers se laissa choir sur un fauteuil.
—Qu'a donc ce mignon trésor? demanda le marquis; madame, les jeunes filles n'aiment point entendre parler de ces choses... mais j'espère que vous m'excuserez: madame la baronne m'attend, et je me sauve... bien enchanté d'avoir pu vous fournir personnellement des détails... Veuillez dire, je vous prie, à M. le prince de Gonzague que tout est achevé,—irrévocablement.—La sentence est sans appel et ce soir même... Belle dame, je vous baise les mains du meilleur de mon cœur... assurez bien M. de Gonzague qu'en toute occasion, il peut compter sur son serviteur zélé..
Il salua, pirouetta et gagna la porte en flageolant sur ses jambes, comme c'était alors le suprême bon ton.
En descendant l'escalier, il se disait:
—Voici un pas de fait vers la présidence à mortier... Cette princesse de Gonzague est à moi, pieds et poings liés!...
La princesse restait là, l'œil fixé sur la porte par où Segré avait disparu.
Quant à Aurore, vous eussiez dit que la foudre l'avait frappée.—Elle était assise sur le fauteuil, le corps droit et roide, l'œil sans regard.
Il n'y avait personne dans la salle du greffe. La mère et la fille ne songeaient ni à se parler, ni à s'informer... Elles étaient littéralement changées en statues.
Tout à coup, Aurore étendit le bras vers la porte par où le président s'était éloigné... Cette porte conduisait au tribunal et à la sortie des magistrats.
—Le voilà, dit-elle d'une voix qui ne semblait plus appartenir à une créature vivante; il vient... je reconnais son pas.
La princesse prêta l'oreille et n'entendit rien.
Elle regarda mademoiselle de Nevers qui répéta:
—Il vient... je le sens... Oh! que je voudrais mourir avant lui!
Quelques secondes se passèrent, puis la porte s'ouvrit en effet. Des gardes entrèrent. Le chevalier Henri de Lagardère était au milieu d'eux, la tête nue et les mains liées sur l'estomac.
A quelques pas de lui venait un dominicain qui portait une croix.
Des larmes jaillirent sur les joues de la princesse. Aurore garda les yeux secs et ne bougea pas.
Lagardère s'arrêta près du seuil à la vue des deux femmes. Il eut un sourire mélancolique, et fit un signe de tête comme pour rendre grâces.
—Un mot seulement, monsieur, dit-il à l'exempt qui l'accompagnait.
—Nos ordres sont rigoureux..., répondit celui-ci.
—Je suis la princesse de Gonzague, monsieur! s'écria la pauvre mère en s'élançant vers l'exempt; la cousine de Son Altesse Royale; ne nous refusez pas cela.
L'exempt la regarda avec étonnement.
Puis, il se retourna vers le condamné et lui dit:
—Pour ne rien refuser à un homme qui va mourir,... faites vite.
Il s'inclina devant la princesse et passa dans la chambre voisine, suivi des archers et du prêtre dominicain.
Lagardère s'avança lentement vers Aurore.
VII
—Dernière entrevue.—
La porte du greffe restait ouverte et l'on entendait le pas des sentinelles dans le vestibule voisin, mais la salle était déserte.
Cette suprême entrevue n'avait pas de témoins.
Aurore se leva toute droite pour recevoir Lagardère. Elle baisa ses mains garrottées, puis elle lui tendit son front si pâle, qu'il semblait de marbre. Lagardère appuya ses lèvres contre ce front, sans prononcer une parole.
Les larmes jaillirent enfin des yeux d'Aurore, quand ses yeux tombèrent sur sa mère qui pleurait à l'écart.
—Henri! Henri! dit-elle, c'était donc ainsi que nous devions nous revoir!
Lagardère la contemplait, comme si tout son amour, toute cette immense affection qui avait fait sa vie pendant des années, eût voulu se concentrer dans ces derniers regards.
—Je ne vous ai jamais vue si belle, Aurore, murmura-t-il, et jamais votre voix n'est arrivée si douce jusqu'au fond de mon cœur... Merci d'être venue... Les heures de ma captivité n'ont pas été bien longues... Vous les avez remplies et votre cher sourire a veillé près de moi... merci d'être venue... merci... mon ange bien-aimé! Merci, madame, reprit-il en se tournant vers la princesse; à vous surtout, merci!... vous auriez pu me refuser cette dernière joie...
—Vous refuser! s'écria Aurore impétueusement.
Le regard du prisonnier alla du fier visage de l'enfant au front penché de la mère.—Il devina.
—Cela n'est pas bien, dit-il, cela ne doit pas être ainsi... Aurore, voici le premier reproche que ma bouche et mon cœur laissent échapper contre vous... Vous avez ordonné, je vois cela, et votre mère obéissante est venue... Ne répondez pas, Aurore, s'interrompit-il; le temps passe et je ne vous donnerai plus beaucoup de leçons... Aimez votre mère... obéissez à votre mère... aujourd'hui, vous avez l'excuse du désespoir, mais demain...
—Demain, Henri, prononça résolûment la jeune fille, si vous mourez, je serai morte!
Lagardère recula d'un pas, et sa physionomie prit une expression sévère:
—J'avais une consolation, dit-il, presque une joie... c'était de me dire en quittant ce monde: Je laisse derrière moi mon œuvre... et là-haut, la main de Nevers se tendra vers moi, car il aura vu sa fille et sa femme heureuses par moi...
—Heureuse! répéta Aurore; heureuse sans vous!...
Elle eut un rire plein d'égarement.
—Mais je me trompais, reprit Lagardère; cette consolation, je ne l'ai pas... cette joie, vous me l'arrachez!... J'ai travaillé vingt ans pour voir mon œuvre brisée à la dernière heure... Cette entrevue a suffisamment duré... Adieu, mademoiselle de Nevers!
La princesse s'était approchée doucement. Elle fit comme Aurore: elle baisa les mains liées du prisonnier...
—Et c'est vous! murmura-t-elle, vous qui plaidez ma cause!
Elle reçut dans ses bras Aurore défaillante.
—Oh! ne la brisez pas! reprit-elle; c'est moi!... c'est ma jalousie!... c'est mon orgueil!...
—Ma mère! ma mère!... s'écria Aurore; vous me déchirez le cœur!
Elles s'affaissèrent toutes deux sur le large siége. Lagardère restait debout devant elles.
—Votre mère se trompe, Aurore, dit-il; vous vous trompez, madame... Votre orgueil et votre jalousie, c'était de l'amour... Vous êtes la veuve de Nevers; qui donc l'a oublié un instant si ce n'est moi?... Il y a un coupable... il n'y a qu'un coupable... c'est moi!...
Son noble visage exprimait une émotion douloureuse et grave.
—Écoutez ceci, Aurore, reprit-il; mon crime ne fut que d'un instant et il avait pour excuse le rêve insensé, le rêve radieux et mille fois adoré qui me montrait ouvertes les portes du paradis... Mais mon crime fut grand... assez grand pour effacer mon dévouement de vingt années... Un instant, un seul instant, j'ai voulu arracher la fille à la mère...
La princesse baissa les yeux. Aurore cacha sa tête dans son sein.
—Dieu m'a puni, poursuivit Lagardère; Dieu est juste... je vais mourir...
—Mais, n'y a-t-il donc aucun recours? s'écria la princesse qui sentait sa fille faiblir entre ses bras.
—Mourir! continua Lagardère, au moment où ma vie si longtemps éprouvée allait s'épanouir comme une fleur!... J'ai mal fait: le châtiment est cruel... Dieu s'irrite d'autant plus contre ceux qui ternissent une bonne action par une faute... Je me disais cela dans ma prison: quel droit avais-je de me défier de vous, madame?... J'aurais dû vous l'amener joyeux et souriant par la grande porte de votre hôtel... J'aurais dû vous laisser l'embrasser à votre aise... puis, elle vous aurait dit: Il m'aime, il est aimé... et moi, je serais tombé à vos genoux... en vous priant de nous bénir tous deux...
Il se mit lentement à genoux. Aurore fit comme lui.
—Et vous l'auriez fait, n'est-ce pas, madame? acheva Lagardère.
La princesse hésitait, non point à bénir, mais à répondre.
—Vous l'auriez fait, ma mère, dit tout bas Aurore, comme vous allez le faire à cette heure d'agonie.
Ils s'inclinèrent tous deux. La princesse, les yeux au ciel, les joues baignées de larmes, s'écria:
—Seigneur, mon Dieu! faites un miracle!
Puis, rapprochant leurs têtes qui se touchèrent, elle les baisa en disant:
—Mes enfants! mes enfants!...
Aurore se releva pour se jeter dans les bras de sa mère.
—Nous sommes fiancés deux fois, Aurore, dit Lagardère; merci, madame!... merci, ma mère... Je ne croyais pas qu'on pût verser ici des larmes de joie! Et maintenant, reprit-il, tandis que son visage changeait d'expression tout à coup; nous allons nous séparer, Aurore!
Celle-ci devint pâle comme une morte. Elle avait presque oublié...
—Non pas pour toujours, ajouta Lagardère en souriant; nous nous reverrons une fois pour le moins... mais il faut vous éloigner, Aurore... j'ai à parler à votre mère.
Mademoiselle de Nevers appuya les mains d'Henri contre son cœur et gagna l'embrasure d'une croisée.
—Madame, dit le prisonnier quand ils furent seuls, à chaque instant cette porte peut s'ouvrir et j'ai encore plusieurs choses à vous dire... Je vous crois sincère... vous m'avez pardonné... Mais consentirez-vous à exaucer la prière du mourant...?
—Que vous viviez ou que vous mouriez, répondit la princesse, et vous vivriez s'il ne fallait que donner tout mon sang pour cela... Je vous jure sur l'honneur que je ne vous refuserai rien...—Rien!... répéta-t-elle après un silence de réflexion; je cherchais s'il y avait au monde une chose que je pusse vous refuser... il n'y en a pas.
—Écoutez-moi donc, madame... et que Dieu vous récompense pour l'amour de votre chère enfant!... Je suis condamné à mort, je le sais, bien qu'on ne m'ait point encore lu ma sentence... Il n'y a point d'exemple qu'on ait appelé des souveraines sentences de la chambre ardente... Je me trompe... il y a un exemple: sous le feu roi, le comte de Bossut, condamné pour l'empoisonnement de l'électeur de Hesse, eut la vie sauve, parce que l'Italien Grimaldi, déjà condamné pour d'autres crimes, écrivit à madame de Maintenon et se déclara coupable... Mais notre vrai coupable à nous, ne fera point pareil aveu... et ce n'est pas, du reste, sur ce sujet que je voulais vous entretenir...
—S'il restait cependant un espoir..., dit madame de Gonzague.
—Il ne reste pas d'espoir... Il est quatre heures après midi... la nuit tombe à six heures... Vers la brune, un carrosse viendra me prendre ici pour me conduire à la Bastille... à huit heures, je serai rendu au préau des exécutions...
—Je vous comprends! s'écria la princesse; durant le trajet, si nous avions des amis...
Lagardère secoua la tête en souriant tristement.
—Non, madame, répliqua-t-il, vous ne me comprenez pas... Je m'expliquerai clairement, car je n'espère point être deviné!... Entre la prison du Châtelet, d'où je vais partir, et le préau de la Bastille, but de mon dernier voyage, il y aura une station... au cimetière Saint-Magloire.
—Au cimetière Saint-Magloire! répéta la princesse tremblante.
—Ne faut-il pas, dit Lagardère dont le sourire eut une nuance d'amertume; ne faut-il pas que le meurtrier fasse amende honorable au tombeau de la victime?
—Vous, Henri! s'écria madame de Gonzague avec éclat; vous, le défenseur de Nevers!... vous, notre providence et notre sauveur!...
—Ne parlez pas si haut, madame... Devant le tombeau de Nevers, il y aura un billot et une hache... J'aurai le poing droit coupé à l'entrée de la grille...
La princesse se couvrit le visage de ses mains.
A l'autre bout de la chambre, Aurore, agenouillée, sanglotait et priait.
—Cela est injuste, n'est-ce pas, madame...? Et si obscur que soit mon nom, vous comprendrez cette angoisse de ma dernière heure: laisser un souvenir infâme!...
—Mais pourquoi cette inutile cruauté? demanda la princesse.
—Le président de Segré a dit, répliqua Lagardère: il ne faut pas qu'on se mette à tuer ainsi un duc et pair comme le premier venu!... nous devons faire un exemple...
—Mais ce n'est pas vous, mon Dieu!... Le régent ne souffrira pas...
—Le régent pouvait tout avant la sentence prononcée... Maintenant, sauf le cas d'aveu du vrai coupable... Mais ne nous occupons point de cela, je vous en supplie, madame... Voici ma dernière requête: vous pouvez faire que ma mort soit le cantique d'actions de grâce d'un martyr... Vous pouvez me réhabiliter aux yeux de tous... le voulez-vous?...
—Si je le veux!... vous me le demandez!... que faut-il faire?
Lagardère baissa la voix davantage. Malgré cette assurance formelle, sa voix tremblait pendant qu'il poursuivait:
—Le perron de l'église est tout près... Si mademoiselle de Nevers, en costume de mariée, était là, sur le seuil... s'il y avait un prêtre, revêtu de ses habits sacerdotaux... si vous étiez là, vous aussi, madame... et que mon escorte gagnée me donnât quelques minutes pour m'agenouiller au pied de l'autel...
La princesse recula. Ses jambes chancelaient.
—Je vous effraie, madame..., commença Lagardère.
—Achevez! achevez! prononça-t-elle d'une voix saccadée.
—Si le prêtre, continua Lagardère, avec le consentement de madame la princesse de Gonzague, bénissait l'union du chevalier Henri de Lagardère et de mademoiselle de Nevers...
—Sur mon salut! interrompit Aurore de Caylus qui sembla grandir; cela sera!
L'œil de Lagardère eut un éclatant rayonnement. Ses lèvres cherchèrent les mains de la princesse.
Mais la princesse ne voulut pas. Aurore, qui s'était retournée au bruit, vit sa mère qui serrait le prisonnier entre ses bras.
D'autres le virent aussi; car, à ce moment, la porte du greffe s'ouvrit, livrant passage à l'exempt et aux archers.
Madame de Gonzague, sans prêter attention à tout cela, poursuivait avec une sorte d'exaltation enthousiaste:
—Et qui osera dire que la veuve de Nevers, celle qui a porté le deuil pendant vingt ans, ait prêté les mains à l'union de sa fille avec le meurtrier de son époux?... C'est bien pensé, Henri, mon fils! ne dites plus que je ne vous devine pas!...
Cette fois, le prisonnier avait des larmes plein les yeux.
—Oh! vous me devinez! murmura-t-il; et vous me faites amèrement regretter la vie... Je ne croyais perdre qu'un trésor!...
—Qui osera dire cela? continua la princesse; le prêtre y sera, j'en fais serment: ce sera mon propre confesseur... L'escorte nous donnera du temps, dussé-je vendre mon écrin... dussé-je livrer aux lombards l'anneau échangé dans la chapelle de Caylus... et une fois l'union bénie, le prêtre, la mère, l'épousée suivront le condamné dans les rues de Paris... et moi, je dirai...
—Silence! madame, au nom de Dieu! fit Lagardère; nous ne sommes plus seuls.
L'exempt s'avançait, le bâton à la main.
—Monsieur, dit-il, j'ai outre-passé mes pouvoirs... Je vous prie de me suivre.
Aurore s'élança pour donner le baiser d'adieu.
La princesse dit en se penchant rapidement à l'oreille du prisonnier:
—Comptez sur moi... mais, en dehors de cela, rien ne peut-il être tenté?...
Lagardère, pensif, se détournait déjà pour répondre à l'exempt.
—Écoutez, fit-il en se ravisant, ce n'est pas même une chance... mais le tribunal de famille s'assemble à sept heures... Je serai là tout près... S'il se pouvait faire que je fusse introduit en présence de Son Altesse Royale, dans l'enceinte du tribunal...
La princesse lui serra la main et ne répondit pas. Aurore suivait d'un regard désolé Henri, son ami, que les archers entouraient de nouveau, et auprès de qui vint se placer ce personnage lugubre qui portait l'habit des dominicains.
Le cortége disparut par la porte conduisant à la tour neuve.
La princesse saisit la main d'Aurore et l'entraîna.
—Viens, enfant, dit-elle, tout n'est pas fini encore... Dieu ne voudra pas que cette honteuse iniquité s'accomplisse.
Aurore, plus morte que vive, n'entendait plus. La princesse, en remontant dans son carrosse, dit au cocher:
—Au Palais-Royal, au galop!
Au moment où le carrosse partait, un autre équipage, stationnant sous les remparts, se mit aussi en mouvement.
Une voix émue sortit de la portière, et dit au cocher:
—Si tu n'es pas arrivé cour des Fontaines avant le carrosse de madame la princesse, je te chasse!
Au fond de ce second équipage, M. de Peyrolles en habit de rechange, et portant sur le visage des traces non équivoques de méchante humeur, s'étendait.
Il venait, lui aussi, du greffe du Châtelet, où il avait jeté feu et flammes après avoir passé les deux tiers de la journée au cachot.
Son carrosse gagna celui de la princesse à la croix du Trahoir, et arriva cour des Fontaines le premier.
M. de Peyrolles sauta sur le pavé et traversa la loge de maître le Bréant sans dire gare.
Quand madame de Gonzague se présenta pour solliciter une audience de M. le régent, elle eut un refus sec et péremptoire.
L'idée lui vint d'attendre la sortie ou la rentrée de Son Altesse Royale, mais la journée s'avançait. Il fallait tenir d'abord la promesse faite à Lagardère.
M. le prince de Gonzague était seul dans ce cabinet de travail, où nous l'avons vu recevoir pour la première fois la visite de dona Cruz.
Son épée nue reposait sur sa table couverte de papiers. Il était en train de passer, sans l'aide d'aucun valet de chambre, une de ces cottes de mailles légères qui se peuvent porter sous les habits.
Le costume qu'il venait d'ôter pour cela et qu'il allait endosser de nouveau, était un habit de cour en velours noir sans ornements. Son cordon de l'ordre pendait à la pomme d'une chaise.
A ce moment, où la préoccupation pénible le tenait sous sa lourde étreinte, les ravages des ans qu'il dissimulait d'ordinaire avec tant d'heureuse habileté, se faisait voir hautement sur son visage. Ses cheveux noirs, que le barbier n'avait point ramenés savamment sur ses tempes, laissaient à découvert la fuite désolée de son front et les rides groupées aux coins de ses sourcils. Sa haute taille s'affaissait comme celle d'un vieillard, et ses mains tremblaient en agrafant sa cuirasse.
—Il est condamné! se disait-il; le régent a laissé faire cela... sa paresse de cœur va-t-elle à ce point, ou bien ai-je réellement réussi à le persuader? J'ai maigri du haut, s'interrompit-il; ma cotte de mailles est maintenant trop large pour ma poitrine... J'ai grossi du bas: ma cotte de mailles est trop étroite pour ma taille. Est-ce décidément la vieillesse qui vient?... C'est un être bizarre, reprit-il; un prince pour rire... quinteux, fainéant, poltron... s'il ne prend pas les devants, bien que je sois l'aîné, je crois que je resterai le dernier des trois Philippe!... Il a eu tort!... Par la mort-Dieu! il a eu tort. Quand on a mis le pied sur la tête d'un ennemi, il ne faut pas le retirer, surtout quand cet ennemi a nom Philippe de Mantoue!...
Il se prit à sourire en regardant la cuirasse qui miroitait faiblement aux derniers rayons du jour. Six heures venaient de sonner à Saint-Magloire.
—Ennemi! répéta-t-il; toutes ces belles amitiés finissent comme cela... Il faut que Damon et Pythias meurent très-jeunes... sans cela, ils trouvent bien matière à s'entr'égorger quand ils sont devenus raisonnables...
La cotte de mailles était bouclée. Le prince de Gonzague passa sa veste, son cordon de l'ordre et son frac. Après quoi il mit lui-même le peigne dans ses cheveux avant de passer sa perruque.
—Et ce nigaud de Peyrolles! fit-il en haussant les épaules avec dédain; en voilà un qui voudrait bien être à Madrid ou à Milan seulement!... Riche à millions, le drôle!... on est parfois bien heureux de dégorger ces sangsues... C'est une poire pour la soif...
On frappa trois coups légers à la porte de la bibliothèque.
—Entre, dit Gonzague, je t'attends depuis une heure.
M. de Peyrolles, qui avait pris le temps de faire une seconde toilette, se montra sur le seuil.
—Ne vous donnez pas la peine de me faire des reproches, monseigneur, s'écria-t-il tout d'abord, il y a eu cas de force majeure: je sors de la prison du Châtelet... heureusement que les deux coquins, en prenant la clef des champs, ont atteint parfaitement le but de mon ambassade; on ne les a pas vus à la séance où j'ai témoigné seul... L'affaire est faite... Dans une heure, ce diable d'enfer aura la tête coupée... Cette nuit nous dormirons tranquilles...
Comme M. de Gonzague ne comprenait pas, M. de Peyrolles lui raconta en peu de mots sa mésaventure à la tour neuve et la fuite des deux maîtres d'armes, en compagnie de Chaverny.
A ce nom, le prince fronça le sourcil. Mais il n'était plus temps de s'occuper des détails.
Peyrolles raconta encore la rencontre qu'il avait faite de madame la princesse de Gonzague et d'Aurore au greffe du Châtelet.
—Je suis arrivé trois secondes avant elles au Palais-Royal, ajouta-t-il; c'était assez... monseigneur me doit deux actions de cinq mille deux cents livres, au cours du soir, que j'ai glissées dans la main de M. de Nanty, pour refuser audience à ces dames.
—C'est bien, dit Gonzague, et le reste?
—Le reste est fait... chevaux pour huit heures... relais préparés jusqu'à Bayonne, par courriers...
—C'est bien, dit Gonzague qui tira un parchemin de sa poche.
—Qu'est-ce que cela? demanda le factotum.
—Mon brevet d'envoyé secret... mission royale... et la signature de Voyer-d'Argenson...
—Il a fait cela de son chef?... murmura Peyrolles étonné.
—Ils me croient plus en faveur que jamais, répondit Gonzague; je me suis arrangé pour cela. Et, par le ciel! s'interrompit-il, se trompent-ils de beaucoup?... Il faut que je sois bien fort, ami Peyrolles, pour que le régent m'ait laissé libre... bien fort!... Si la tête de Lagardère tombe, je m'élève à de telles hauteurs, que vous pouvez tous d'avance en prendre le vertige... Le régent ne saura comment me payer ses soupçons d'aujourd'hui... Je lui tiendrai rigueur... et s'il fait le rodomont avec moi, quand Lagardère, cette épée de Damoclès, ne pendra plus sur ma tête, par la mort-Dieu!... j'ai en portefeuille ce qu'il faut d'actions bleues, blanches et jaunes pour mettre la banque à vau-l'eau!
Peyrolles approuvait du bonnet, comme c'était son rôle et son devoir.
—Est-il vrai, demanda-t-il, que Son Altesse Royale doive présider le tribunal de famille?
—Je l'ai déterminé à cela, répondit effrontément Gonzague.
Car il trompait même ses âmes damnées.
—Et dona Cruz... pouvez-vous compter sur elle?
—Plus que jamais!... Elle m'a juré de paraître à la séance.
Peyrolles le regardait en face. Gonzague eut un sourire moqueur.
—Si dona Cruz disparaissait tout à coup, murmura-t-il, qu'y faire?... J'ai des ennemis intéressés à cela... Elle a existé, cette enfant; cela suffit... les membres du tribunal l'ont vue...
—Est-ce que...? commença le factotum.
—Nous verrons bien des choses, ce soir, ami Peyrolles, répondit Gonzague; madame la princesse aurait pu pénétrer jusque chez le régent sans m'inquiéter le moins du monde... J'ai les titres... j'ai mieux que cela encore: j'ai ma liberté après avoir été accusé d'assassinat... accusé implicitement... j'ai pu manœuvrer pendant tout un jour... Le régent, sans le savoir, a fait de moi un géant... Palsambleu! l'heure est longue à s'écouler: j'ai hâte!
—Alors, fit Peyrolles humblement, monseigneur est bien sûr de triompher?
Gonzague ne répondit que par un orgueilleux sourire.
—En ce cas, insista Peyrolles, pourquoi cette convocation du ban et de l'arrière-ban?... J'ai rencontré dans votre salon tous nos gens en tenue de campagne, pardieu!
—Ils sont là par ordre, répliqua Gonzague.
—Craignez-vous donc une bataille?
—Chez nous, en Italie, fit Gonzague d'un ton léger, les plus grands capitaines ne négligent jamais d'assurer leurs derrières... Il peut y avoir un revers de médaille... ces messieurs sont mon arrière-garde... Ils attendent depuis longtemps?
—Je ne sais... Ils m'ont vu passer et ne m'ont point parlé.
—Quel air ont-ils?
—L'air de chiens battus ou d'écoliers aux arrêts.
—Personne ne manque?
—Personne, excepté Chaverny.
—Ami Peyrolles, dit Gonzague, pendant que tu étais en prison, il s'est passé quelque chose.. Si je voulais, tous tant que vous êtes, vous pourriez bien avoir un méchant quart d'heure...
—Si monseigneur daigne m'apprendre..., commença le factotum déjà tremblant.
—Il me fatiguerait de discourir deux fois, repartit Gonzague; je dirai cela devant tout mon monde.
—Vous plaît-il que je prévienne ces messieurs? demanda vivement Peyrolles.
Gonzague le regarda en dessous.
—Par la mort-Dieu! grommela-t-il, que tu aurais bonne envie de faire comme le corbeau de l'arche, n'est-ce pas?... Tu as flairé le roussi!... Je ne veux pas te livrer à la tentation.
Il sonna. Un domestique parut.
—Qu'on fasse entrer ces gentilshommes qui attendent, dit-il.
Puis, se tournant vers Peyrolles atterré, il ajouta:
—Je crois que c'est toi, ami, qui disais l'autre jour, dans la chaleur de ton zèle:—Monseigneur, nous vous suivrons au besoin jusqu'en enfer!... Nous sommes en route, faisons gaiement le chemin.
VIII
—Anciens gentilshommes.—
Il n'y avait pas beaucoup de variété parmi les affidés de M. le prince de Gonzague. Chaverny faisait tache au milieu d'eux; Chaverny avait eu pour le prince une parcelle de véritable dévouement.
Chaverny supprimé, restait son ami Navailles que les côtés brillants de Gonzague avaient quelque peu séduit, Choisy et Nocé, qui étaient gentilshommes de mœurs et d'habitude. Le reste n'avait écouté en s'attachant au prince que la voix de l'intérêt et de l'ambition.
Oriol, le gros petit traitant, Taranne, le baron de Batz et les autres auraient donné Gonzague pour moins de trente deniers.
Ce n'étaient point des scélérats; il n'y avait même, à vrai dire, aucun scélérat parmi eux. C'étaient des joueurs fourvoyés.
Si l'on plaide jamais ainsi devant vous la cause de quelque bon garçon, tenez vos mains sur vos goussets.
Gonzague les avait pris comme ils étaient. Ils avaient marché dans la voie de Gonzague, de gré d'abord, ensuite de force.
Le crime ne leur plaisait pas; mais c'était le danger qui, pour la plupart, les refroidissait.
Gonzague savait cela parfaitement. Il ne les eût point troqués pour de plus déterminés coquins. C'était précisément ce qu'il lui fallait.
Ils entrèrent tous à la fois. Ce qui les frappa d'abord, ce fut la triste mine du factotum et l'aspect hautain du maître. Depuis une heure qu'ils attendaient au salon, Dieu sait combien d'hypothèses avaient été mises sur le tapis. On avait examiné à la loupe la position de Gonzague. Quelques-uns étaient venus avec des idées de révolte, car la nuit précédente avait laissé de sinistres impressions dans les esprits; mais il n'était bruit à la cour que de la faveur du prince, parvenue à son apogée. Ce n'était pas le moment de tourner le dos au soleil.
D'autres rumeurs, il est vrai, se glissaient. La rue Quincampoix et la Maison d'or s'étaient énormément occupées aujourd'hui de M. de Gonzague. On disait que des rapports avaient été remis à Son Altesse Royale, et que, durant cette nuit d'orgie qui avait fini dans le sang, la muraille du pavillon avait été de verre.
Mais un fait dominait tout cela. La chambre ardente avait rendu son arrêt. Le chevalier Henri de Lagardère était condamné à mort.
Personne, parmi ces messieurs, n'était sans connaître un peu l'histoire du passé. Il fallait que ce Gonzague fût bien puissant!...
Choisy avait apporté une étrange nouvelle. Ce matin même, le marquis de Chaverny avait été arrêté en son hôtel, et placé dans un carrosse escorté par un exempt et des gardes: voyage connu qui vous faisait arriver à la Bastille, au moyen d'un passe-port nommé lettre de cachet.
On n'avait pas beaucoup parlé de Chaverny, parce que chacun était là pour soi. D'ailleurs, chacun se défiait de son voisin.
Mais le sentiment général ne pouvait être méconnu: c'était une fatigue découragée et un grand dégoût. On voulait s'arrêter sur la pente; et, parmi les affidés de Gonzague, il n'y en avait peut-être pas un qui ne vînt le soir avec l'arrière-pensée de rompre le pacte.
Peyrolles avait dit vrai: ils étaient littéralement en équipage de campagne: bottés, éperonnés, portant épée de combat et jaquettes de voyage.
Gonzague, en les convoquant, avait exigé cette tenue, et cela n'entrait pas pour peu dans les répugnances inquiètes qui les agitaient.
—Mon cousin, dit Navailles qui entrait le premier, nous voici à vos ordres encore une fois.
Gonzague lui fit un signe de tête souriant et protecteur.
Les autres saluèrent avec les démonstrations accoutumées de respect.
Gonzague ne les invita point à s'asseoir. Son regard fit le tour du cercle.
—C'est bien, dit-il du bout des lèvres; je vois qu'il ne manque personne.
—Il manque Albret, répondit Nocé, Gironne et Chaverny.
Il se fit un silence, parce que chacun attendait la réplique du maître.
Les sourcils de Gonzague se froncèrent légèrement.
—M. de Gironne et Albret ont fait leur devoir, prononça-t-il avec sécheresse.
—Peste! fit Navailles; l'oraison funèbre est courte, mon cousin... Nous ne sommes sujets que du roi.
—Quant à M. de Chaverny, reprit Gonzague, il avait le vin scrupuleux... je l'ai cassé aux gages.
—Monseigneur veut-il bien nous dire, demanda Navailles, ce qu'il entend par ces mots: cassé aux gages?... On nous a parlé de la Bastille...
—La Bastille est longue et large, murmura le prince dont le sourire se fit cruel; il y a place pour bien d'autres...
Oriol eût donné, en ce moment, sa noblesse toute jeune, sa chère noblesse, et la moitié des actions qu'il avait, et l'amour de mademoiselle Nivelle par-dessus le marché, pour s'éveiller de ce cauchemar.
M. de Peyrolles tenait le coin de la cheminée, immobile, chagrin, muet.
Navailles consulta du regard ses compagnons.
—Messieurs, reprit tout à coup Gonzague qui changea de ton, je vous engage à ne point vous occuper de M. de Chaverny ou de quelque autre que ce soit... Vous avez affaire... songez à vous-mêmes, si vous m'en croyez.
Il promenait à la ronde son regard qui faisait baisser les yeux.
—Mon cousin, dit Navailles à voix basse, chacune de vos paroles semble une menace...
—Mon cousin, répliqua Gonzague, mes paroles sont toutes simples... Ce n'est pas moi qui menace, c'est le sort.
—Que se passe-t-il donc? demandèrent plusieurs voix à la fois.
—Peu de chose... La fin d'une partie se joue... j'ai besoin de toutes mes cartes.
Comme le cercle se rétrécissait involontairement, Gonzague les mit à distance d'un geste quasi royal, et se posa, le dos au feu, dans une attitude d'orateur.
—Le tribunal de famille s'assemble ce soir, dit-il, et Son Altesse Royale en sera le président.
—Nous savons cela, monseigneur, dit Taranne; et nous avons été d'autant plus étonnés de la tenue que vous nous avez fait prendre... On ne se présente pas ainsi devant une pareille assemblée.
—C'est juste, fit Gonzague; aussi n'ai-je pas besoin de vous au tribunal.
Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines. On se regarda, et Navailles dit:
—S'agit-il donc encore de coups d'épée?
—Peut-être, répondit Gonzague.
—Monseigneur, prononça résolûment Navailles, je ne parle que pour moi...
—Ne parlez pas même pour vous, cousin, interrompit Gonzague; vous avez posé le pied sur un point glissant... Je n'aurais même pas besoin de vous pousser pour que vous fissiez la culbute, je vous préviens de cela; il suffit que je cesse de vous tenir par la main... Si vous tenez cependant à parler, Navailles, attendez que je vous aie montré clairement notre situation à tous.
—J'attendrai que monseigneur se soit expliqué, murmura le jeune gentilhomme;—mais je le préviens, moi aussi, que nous avons réfléchi depuis hier.
Gonzague le regarda un instant d'un air de compassion, puis il sembla se recueillir.
—Je n'ai pas besoin de vous au tribunal, dit-il pour la seconde fois;—j'ai besoin de vous ailleurs... les habits de cour et les rapières de parade ne valent rien pour ce qui nous reste à faire... On a prononcé une condamnation à mort... mais vous savez le proverbe espagnol: Entre la coupe et les lèvres... entre la hache et le cou... Là-bas, le bourreau attend un homme...
—M. de Lagardère?... interrompit Nocé.
—Ou moi! prononça froidement M. de Gonzague.
—Vous!... vous! monseigneur! s'écria-t-on de toutes parts.
Peyrolles se leva, épouvanté.
—Ne tremblez pas! reprit le prince qui mit plus de fierté dans son sourire;—ce n'est pas le bourreau qui a le choix... mais avec un pareil démon... je parle de Lagardère,—qui a su se faire des alliés puissants du fond même de son cachot... je ne connais qu'une sécurité, c'est la terre, épaisse de six pieds, qui recouvrira son cadavre... Tant qu'il sera vivant, les bras enchaînés, mais l'esprit libre... tant que sa bouche pourra s'ouvrir et sa langue parler... nous devons avoir une main à l'épée, un pied à l'étrier... et tenir bien nos têtes!
—Nos têtes! répéta Nocé qui se redressa.
—Par le ciel! s'écria Navailles, c'en est trop, monseigneur!... Tant que vous avez parlé pour vous...
—Ma foi! grommela Oriol, le jeu se gâte... je n'en suis plus!
Il fit un pas vers la porte de sortie.—La porte était ouverte, et, dans le vestibule qui précédait la grand'salle de Nevers, on voyait des gardes-françaises en armes.
Oriol recula. Taranne ferma la porte.
—Ceci ne vous regarde pas, messieurs, dit Gonzague,—rassurez-vous... ces braves sont là pour M. le régent... et pour sortir d'ici, vous ne passerez point par le vestibule... J'ai dit nos têtes... et cela semble vous offenser...
—Monseigneur, interrompit Navailles,—vous dépassez le but... ce n'est pas par la menace qu'on peut arrêter des gens comme nous... Nous avons été vos fidèles amis tant qu'il s'est agi de suivre une route où peuvent marcher des gentilshommes... maintenant, il paraît que c'est affaire à Gautier Gendry ou à ses estafiers... Adieu, monseigneur...
—Adieu, monseigneur! répéta le cercle tout d'une voix.
Gonzague se prit à rire avec amertume.
—Et toi aussi, mons Peyrolles! dit-il en voyant le factotum se glisser parmi les fugitifs;—oh! que je vous avais bien jugés, mes maîtres!... Çà! mes fidèles amis, comme dit M. de Navailles, un mot encore... Où allez-vous?... faut-il vous dire que cette porte est pour vous le droit chemin de la Bastille?
Navailles touchait déjà le bouton. Il s'arrêta et mit la main à son épée.
Gonzague riait. Il avait les bras croisés sur sa poitrine et restait seul calme au milieu de toutes ces mines effarées.
—Ne voyez-vous pas, reprit-il en les couvrant tous et chacun d'eux de son dédaigneux regard,—ne voyez-vous pas que je vous attendais là, honnêtes gens que vous êtes?... Ne vous a-t-on pas dit que j'avais eu le régent à moi tout seul depuis huit heures jusqu'à midi?... N'avez-vous pas su que le vent de la faveur souffle sur moi, fort comme la tempête... si fort qu'il me brisera peut-être, mais vous avant moi, mes fidèles, je vous le jure?... Si c'est aujourd'hui mon dernier jour de puissance, je n'ai rien à me reprocher, j'ai bien employé mon dernier jour!... Vos noms, tous vos noms forment une liste; la liste est sur le bureau de M. de Machault... que je dise un mot; cette liste ne contient que des noms de grands seigneurs... un autre mot, cette liste est toute composée de noms de proscrits!...
—Nous en courrons la chance! dit Navailles.
Mais ceci fut prononcé d'une voix faible, et les autres gardèrent le silence.
—Nous vous suivrons! nous vous suivrons, monseigneur! continua Gonzague, répétant les paroles dites quelques jours auparavant;—nous vous suivrons docilement, aveuglément, vaillamment!... nous formerons autour de vous un bataillon sacré... Qui fredonnait cette chanson dont tous les traîtres savent l'air?... Était-ce vous ou moi?... Au premier souffle de l'orage, je cherche en vain un soldat, un seul soldat de la phalange sacrée... Où êtes-vous, mes fidèles?... En fuite?... Pas encore!... Par la mort-Dieu!... je suis derrière vous et j'ai mon épée pour la mettre dans le ventre des fuyards. Silence, mon cousin de Navailles! s'interrompit-il tout à coup au moment où celui-ci ouvrait la bouche pour parler; je n'ai plus ce qu'il faut de sang-froid pour écouter vos rodomontades... Vous vous êtes donnés à moi tous, librement et complétement... je vous ai pris... je vous garde... Ah! ah!... c'en est trop, dites-vous... ah! ah! nous dépassons le but... ah! ah! il nous faudra choisir des sentiers tout exprès pour que vous y vouliez bien marcher, mes gentilshommes... Ah! ah! vous me renvoyez à Gautier Gendry, vous, Navailles, qui vivez de moi, vous, Taranne, gorgé de mes bienfaits; vous, Oriol, bouffon qui grâce à moi passez pour un homme... Vous tous enfin, mes clients, mes créatures,—mes esclaves,—puisque vous vous êtes vendus, et puisque je vous ai achetés.
Il dépassait les plus hauts de la tête, et ses yeux lançaient des éclairs.
—Ce ne sont pas vos affaires! reprit-il d'une voix plus pénétrante;—vous m'engagez à parler pour moi-même... je vous jure Dieu, moi, mes vertueux amis, que ce sont vos affaires,—la plus grave et la plus grosse de vos affaires...—votre unique affaire en ce moment... Je vous ai donné part au gâteau, vous y avez mordu avidement... Tant pis pour vous si le gâteau était empoisonné!... Tant pis pour vous! votre bouchée ne sera pas moins amère que la mienne!... Ceci est de la haute morale ou je n'y connais rien, n'est-ce pas, baron de Batz, rigide philosophe?... vous vous êtes cramponnés à moi, pourquoi? apparemment pour monter aussi haut que moi? montez donc, par la mort-Dieu! montez! avez-vous le vertige?... montez, montez encore... montez jusqu'à l'échafaud!
Il y eut un frisson général. Tous les yeux étaient fixés sur le visage effrayant de Gonzague.
Oriol, dont les jambes tremblaient en se choquant, répéta malgré lui le dernier mot du prince: L'échafaud!
Gonzague le foudroya par un regard d'indicible mépris.
—Toi, vilain, la corde! dit-il durement.
Puis se tournant vers Navailles, Choisy et les autres qu'il salua ironiquement:
—Mais vous, messieurs, reprit-il,—vous qui êtes gentilshommes...
Il n'acheva pas. Il s'arrêta un instant à les regarder. Puis, comme si son mépris eût débordé tout à coup:
—Gentilshommes! s'écria-t-il;—gentilhomme, toi, Nocé, fils de bon soldat, courtier d'actions!... Gentilhomme, Montaubert! Gentilhomme aussi Navailles! Gentilhomme pareillement, M. le baron de Batz...
—Sacrament'! grommela ce dernier.
—La paix, grotesque!... Mes gentilshommes, je vous défie de vous regarder, non pas sans rire comme les augures de Rome antique, mais sans rougir jusqu'au blanc des yeux!... Gentilshommes, vous?... Oui, avant-hier, à peu près... vos écussons n'avaient que des éclaboussures... hier, un peu moins: il y avait de larges taches à votre blason... mais en revanche, financiers habiles... plus prompts à la plume qu'à l'épée... Ce soir...
Son visage changea. Il marcha sur eux lentement.—Il n'y en eut pas un qui ne fît un pas en arrière.
—Ce soir, prononça-t-il en baissant la voix,—la nuit n'est pas encore assez sombre pour cacher vos pâleurs... regardez-vous les uns les autres, frémissants, inquiets... pris comme dans un piége entre ma victoire et ma défaite... ma victoire, qui lave les souillures de vos armoiries; ma défaite, qui vous mène amuser les badauds en place de Grève... regardez-vous, vos costumes valent vos figures... Qui êtes-vous? des gentilshommes... non!.... des bandits... c'est moi qui vous le dis: moi, votre capitaine!
Il était arrivé en face de la porte conduisant au vestibule où étaient les gardes du régent.
Il toucha le bouton à son tour.
—J'ai dit, prononça-t-il froidement;—le repentir expie tout, et vous me semblez pris de chrétiennes pensées... Gentilshommes ou bandits, vous pouvez vous faire martyrs en passant le seuil de cette porte... Voulez-vous que je l'ouvre?
—Que faut-il faire, monseigneur? demanda Montaubert le premier.
Gonzague les toisa les uns après les autres.
—Un seul a parlé, dit-il,—les autres sont-ils prêts?
—Tous prêts..., murmura Taranne.
—Vous aussi, mon cousin de Navailles? demanda Gonzague.
—Que monseigneur ordonne, répliqua celui-ci, pâle et les yeux baissés.
Gonzague lui tendit la main, et s'adressant à tous du ton d'un père qui gourmande à regret ses enfants:
—Fous que vous êtes! dit-il; vous êtes au port et vous alliez sombrer, faute d'un dernier coup d'aviron!... Écoutez-moi et repentez-vous... quel que soit le sort de la bataille, je vous ai sauvegardés d'avance: demain, les premiers à Paris, ou chargés d'or et pleins d'espérances sur la route d'Espagne!... Le roi Philippe nous attend, et qui sait si Alberoni n'abaissera pas les Pyrénées dans un tout autre sens que ne l'entendait Louis XIV?... A l'heure où je vous parle, s'interrompit-il en consultant sa montre, Lagardère quitte la prison du Châtelet pour se diriger vers la Bastille où doit s'accomplir le dernier acte du drame... mais il n'ira pas tout droit... sa sentence porte qu'il fera amende honorable au tombeau de Nevers... Nous avons contre nous une ligue composée de deux femmes et d'un prêtre... vos épées ne peuvent rien contre cela!... non... Une troisième femme, dona Cruz, flotte entre deux, je le crois du moins... elle veut bien être grande dame, mais elle ne veut pas qu'il arrive malheur à son amie.—Pauvre instrument qui sera brisé!—Les deux femmes sont madame la princesse de Gonzague et sa prétendue fille Aurore... Il me fallait cette Aurore, aussi ai-je laissé aller le complot qui nous la livre... Voici le complot: la mère, la fille et le prêtre attendent Lagardère à l'église Saint-Magloire... La fille a pris le costume des épousées... j'ai deviné—vous l'eussiez fait à ma place—qu'il s'agit de quelque comédie pour surprendre la clémence du régent... un mariage in extremis, puis la vierge veuve venant se jeter aux pieds de Son Altesse Royale... Il ne faut pas que cela soit.. Première moitié de votre tâche.
—Cela est facile, dit Montaubert;—il suffit d'empêcher la comédie de se jouer.
—Vous serez là, et vous défendrez la porte de l'église: seconde moitié de la besogne: supposons que la chance tourne et que nous soyons obligés de fuir... j'ai de l'or, assez pour vous tous: à cet égard, je vous engage ma parole... j'ai l'ordre du roi qui nous ouvrira toutes les barrières.
—Il déploya le brevet et montra la signature de Voyer-d'Argenson.
—Mais il me faut davantage, continua-t-il;—il faut que nous emportions avec nous notre rançon vivante, notre otage...
—Aurore de Nevers? firent plusieurs voix.
—Entre elle et vous, il n'y aura qu'une porte d'église!
—Mais, derrière cette porte, dit Montaubert,—si la chance a tourné... Lagardère sans doute!
—Et moi devant Lagardère! prononça solennellement Gonzague.
Il toucha son épée d'un geste violent.
L'heure est venue d'en appeler à ceci! reprit-il; ma lame vaut la sienne, messieurs... elle est trempée dans le sang de Nevers!
Peyrolles détourna la tête. Cet aveu, fait à haute voix, lui prouvait trop que son maître brûlait ses vaisseaux.
On entendit un grand bruit du côté du vestibule, et les huissiers crièrent:—Le régent! le régent!
Gonzague ouvrit la porte de la bibliothèque.
—Messieurs, dit-il en serrant les mains de ceux qui l'entouraient, du sang-froid; dans une demi-heure, tout sera fini... Si les choses vont bien, vous n'avez qu'à empêcher l'escorte de franchir les degrés de l'église... appelez-en à la foule au besoin, et criez: Sacrilége!... c'est un de ces mots qui ne manquent jamais leur effet... Si les choses vont mal... faites bien attention à ceci!... du cimetière où vous allez m'attendre, on aperçoit les croisées de la grand'salle... ayez toujours l'œil sur ces croisées... quand vous aurez vu un des flambeaux se lever et s'abaisser trois fois, forcez les portes... attaquez... une minute après le signal donné, je serai au milieu de vous... Est-ce bien convenu?
—C'est bien convenu, répondit-on.
—Suivez donc Peyrolles, qui sait le chemin, messieurs, et gagnez le cimetière par le jardin de l'hôtel.
Ils sortirent.
Gonzague, resté seul, s'essuya le front.
—Homme ou diable! grommela-t-il; ce Lagardère y passera!
Il traversait la chambre pour gagner le vestibule.
—Belle partie pour ce petit aventurier! dit-il en s'arrêtant devant une glace; une tête d'enfant trouvé contre la tête d'un prince!... allons tirer cette loterie!
Derrière la porte fermée de l'église Saint Magloire, madame la princesse de Gonzague soutenait sa fille habillée de blanc, portant le voile d'épousée et la couronne de fleurs d'oranger.
Le prêtre avait ses habits sacerdotaux.
Dona Cruz agenouillée priait.
Dans l'ombre on voyait trois hommes armés.
Sept heures sonnèrent à l'horloge de l'église, et l'on entendit au loin le glas de la Sainte Chapelle qui annonçait le départ du condamné.
La princesse sentit son cœur se briser. Elle regarda Aurore plus blanche qu'une statue de marbre. Aurore avait un calme sourire autour de ses lèvres.
—Voici l'heure, ma mère, dit-elle.
La princesse la baisa au front.
—Il faut nous quitter, murmura-t-elle; je le sais... mais il me semblait que tu étais en sûreté, tant que ta main restait dans la mienne.
—Madame, dit dona Cruz, nous veillerons sur elle... M. le marquis de Chaverny a promis de mourir en la défendant.
—Apapur! grommela l'un des trois hommes; la pécaïre ne fait pas même mention de nous, mon bon!
La princesse, au lieu de gagner la porte tout droit, vint jusqu'au groupe formé par Chaverny, Cocardasse et Passepoil.
—Sandiéou! dit le Gascon sans la laisser parler; voici un petit gentilhomme qui est un diable quand il veut... Il combattra sous les yeux de sa belle... nous autres, c'ta couquin de Passepoil et moi, nous nous ferons tuer pour Lagardère; c'est entendu, capédébiou! allez à vos affaires...