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Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 6 cover

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 6

Chapter 23: IX
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About This Book

The narrative continues an episode of cloak-and-sword intrigue in which a grieving noblewoman seeks powerful allies to expose a conspiracy surrounding her marriage and the disappearance of her daughter. Rumors of murder, a threatened forced wedding, and a mysterious figure known as the hunchback drive a hunt for truth that draws in magistrates and the regent, who contemplates past crimes. Political maneuvers, secret letters, ambushes, and mistaken reports escalate tensions as rescue plans, arrests, and a looming marriage contract threaten to seal the heroine's fate while the hunchback and his companions prepare to confront the plotters.

IX

—Le mort parle.—

La grand'salle de l'hôtel de Gonzague resplendissait de lumières. On entendait dans la cour les chevaux des hussards de Savoie; le vestibule était plein de gardes françaises; le marquis de Bonnivet avait la garde des portes. On voyait que le régent avait voulu donner à cette solennité de famille tout l'éclat, toute la gravité possible.

Les siéges alignés sur l'estrade étaient occupés comme l'avant-veille: les mêmes dignitaires, les mêmes magistrats, les mêmes grands seigneurs.

Seulement, derrière le fauteuil de M. de Lamoignon, le régent s'asseyait sur une sorte de trône.—Le Blanc, Voyer-d'Argenson et le comte de Toulouse, gouverneur de Bretagne, étaient autour de lui.

La position des parties avait changé. Quand madame la princesse fit son entrée, on la plaça auprès du cardinal de Bissy, qui siégeait maintenant à droite de la présidence;—au contraire, M. de Gonzague s'assit devant une table, éclairée par deux flambeaux, à l'endroit même où se trouvait deux jours auparavant le fauteuil de sa femme.

Placé ainsi, Gonzague se trouvait adossé à la draperie masquant la porte dérobée par où le bossu était entré lors de la première séance.

Cette porte, dont les ordonnateurs de la cérémonie ignoraient l'existence, n'avait point de gardes.

Il va sans dire que les aménagements commerciaux dont l'injure déshonorait naguère cette vaste et noble enceinte avait complétement disparu. Grâce aux draperies et aux tentures, on n'en découvrait la trace nulle part.

M. le prince de Gonzague, entré avant sa femme salua respectueusement le président et l'assemblée. On remarqua que Son Altesse Royale lui répondit par un signe de tête tout familier.

Ce fut le comte de Toulouse, fils de Louis XIV, qui alla prendre madame la princesse à la porte: ceci sur l'ordre du régent.

Le régent lui-même fit trois ou quatre pas à sa rencontre et lui baisa la main.

—Votre Altesse Royale, dit la princesse, n'a pas daigné me recevoir...

Elle s'arrêta en voyant le regard étonné que le duc d'Orléans relevait sur elle.

Gonzague les suivait du coin de l'œil et faisait mine de se donner tout entier au classement des papiers déposés par lui sur la table.—Parmi ces papiers, il y avait un large pli de parchemin scellé de trois sceaux pendants.

—Votre Altesse Royale, dit encore la princesse, n'a point daigné non plus prendre mon message en considération.

—Quel message?... demanda tout bas le duc d'Orléans.

Le regard de madame de Gonzague se tourna malgré elle vers son mari.

—Madame, dit précipitamment le régent, voyant qu'elle allait parler; rien n'est fait; tout reste en l'état... agissez sans crainte, selon la dignité de votre conscience... Entre vous et moi, personne ne peut se placer désormais.

Puis, élevant la voix et prenant congé:

—C'est un grand jour pour vous, madame... et ce n'est pas seulement à cause de notre cousin de Gonzague que nous avons voulu assister à cette assemblée de famille... l'heure de la vengeance a sonné pour Nevers: son meurtrier va mourir...

—Ah! monseigneur!... voulut interrompre la princesse.

Le régent la conduisit à son siége.

—Tout ce que vous demanderez, murmura-t-il rapidement, je vous l'accorderai. Prenez place, messieurs, je vous prie, ajouta-t-il tout haut.

Il regagna son fauteuil. Le président de Lamoignon lui glissa quelques mots à l'oreille.

—Les formes, répondit Son Altesse Royale, je suis fort ami des formes... Tout se passera suivant les formes... et j'espère que nous allons saluer enfin la véritable héritière de Nevers!

Ce disant, il s'assit et se couvrit, laissant la direction du débat au premier président.

Celui-ci donna la parole à M. de Gonzague.—Il y avait une chose étrange.—Le vent soufflait du midi. De temps en temps, le glas qu'on sonnait à la Sainte-Chapelle arrivait tout à coup plaintif et semblait tinté dans l'antichambre.

On entendait aussi comme une vague rumeur au dehors. Le glas avait appelé la foule et la foule était à son poste dans les rues.

Quand Gonzague se leva pour parler, le glas sonna si fort qu'il y eut un silence forcé de quelques secondes.—Au dehors, la foule cria pour fêter le glas.

—Monseigneur et messieurs, dit Gonzague, ma vie a toujours été au grand jour... les sourdes menées ont beau jeu contre moi: je ne les évente jamais, parce qu'il me manque un sens... celui de la ruse... Vous m'avez vu tout récemment chercher la vérité avec une sorte de passion... cette belle ardeur s'est un peu refroidie... Je me lasse des accusations qui s'accumulent contre moi dans l'ombre... je me lasse de rencontrer toujours sur mon chemin l'aveugle soupçon ou la calomnie abjecte et lâche... J'ai présenté ici celle que j'affirmais... que j'affirme encore et de plus en plus être la véritable héritière de Nevers... Je la cherche en vain à la place où elle devrait s'asseoir... Son Altesse Royale sait que je me suis démis depuis ce matin du soin de sa tutelle... qu'elle vienne ou ne vienne point, peu m'importe... je n'ai plus qu'un souci, c'est de montrer à tous de quel côté se trouvaient la bonne foi, l'honneur, la grandeur d'âme dans cette affaire.

Il prit sur la table le parchemin plié, et ajouta en le tenant à la main:

—J'apporte la preuve indiquée par madame la princesse elle-même: la feuille arrachée au registre de la chapelle de Caylus... Elle est là, sous ce triple cachet... Comme je dépose mes titres, que madame la princesse veuille bien déposer les siens.

Il se rassit après avoir salué une seconde fois l'assemblée.

Quelques chuchotements eurent lieu sur les gradins.—Gonzague n'avait plus ces chaudes approbations de l'autre séance.

Mais quel besoin?—Gonzague ne demandait rien, sinon à faire preuve de loyauté.

Or, la preuve était là, sur la table,—la preuve matérielle et que nul ne pouvait récuser.

—Nous attendons, dit le régent, qui se pencha entre le président de Lamoignon et le maréchal de Villeroi; nous attendons la réponse de madame la princesse.

—Si madame la princesse avait bien voulu me confier ses moyens..., dit le cardinal de Bissy.

Aurore de Caylus se leva.

—Monseigneur, dit-elle, j'ai ma fille et j'ai les preuves de sa naissance... Regardez-moi, vous tous qui avez vu mes larmes, et vous comprendrez à ma joie que j'ai retrouvé mon enfant.

—Ces preuves dont vous parlez, madame..., commença le président de Lamoignon.

—Ces preuves seront soumises au conseil, interrompit la princesse, aussitôt que Son Altesse Royale aura accordé la requête que la veuve de Nevers lui a humblement présentée.

—La veuve de Nevers, répondit le régent, ne m'a jusqu'ici présenté aucune requête.

La princesse tourna vers Gonzague son regard assuré.

—C'est une grande et belle chose que l'amitié, dit-elle; depuis deux jours tous ceux qui s'intéressent à moi me répètent: «N'accusez pas votre mari... n'accusez pas votre mari...» Cela signifie sans doute qu'une illustre amitié fait à M. le prince un rempart impénétrable... Je n'accuserai donc point... mais je dirai que j'ai adressé à Son Altesse Royale une humble supplication... et qu'une main... je ne sais laquelle... a détourné mon message.

Gonzague laissait errer autour de ses lèvres un sourire calme et résigné.

—Que réclamiez-vous de nous, madame? demanda le régent.

—J'en appelais, monseigneur, répliqua la princesse, à une autre amitié... je n'accusais pas: j'implorais... Je disais à Votre Altesse Royale que l'amende honorable au tombeau ne suffisait point...

La physionomie de Gonzague changea.

—Je disais à Votre Altesse Royale, poursuivit la princesse, qu'il y avait une autre amende honorable plus large, plus digne, plus complète... et je la suppliais d'ordonner qu'ici même, en l'hôtel de Nevers, où nous sommes, devant le chef de l'État, devant cette illustre assemblée, le condamné entendît, à genoux, lecture de son arrêt...

Gonzague fut obligé de fermer à demi ses paupières pour cacher l'éclair qui jaillissait de ses yeux.

La princesse mentait. Gonzague le savait bien puisqu'il avait la lettre dans sa poche.

La lettre écrite au régent et interceptée par lui-même, Gonzague.

Dans cette lettre, la princesse affirmait au régent l'innocence de Lagardère et s'en portait garante solennellement.

Pourquoi ce mensonge? Quelle batterie se masquait derrière ce stratagème audacieux?

Pour la première fois de sa vie, Gonzague eut dans les veines ce froid que donne le danger terrible et inconnu. Il sentait sous ses pieds une mine prête à éclater. Mais il ne savait pas où la chercher pour en prévenir l'explosion.

L'abîme était là, mais où? Il faisait nuit, chaque pas pouvait le précipiter au fond.

Chaque mouvement pouvait le trahir. Il devinait tous les regards fixés sur lui.

Un effort puissant lui garda son calme. Il attendit.

—C'est chose inusitée, dit le président de Lamoignon.

Gonzague eût voulu se jeter à son cou.

—Quels motifs madame la princesse peut-elle donner?... commença le maréchal de Villeroi.

—Je m'adresse à Son Altesse Royale, interrompit madame de Gonzague; la justice a mis vingt ans à trouver le meurtrier de Nevers... la justice doit bien quelque chose à la victime qui attendit si longtemps sa vengeance... Mademoiselle de Nevers, ma fille, ne peut entrer dans cette maison qu'après cette satisfaction hautement rendue... et moi, je me refuse à toute joie tant que je n'aurai pas vu l'œil sévère de nos aïeux regarder du haut de ces cadres de famille le coupable humilié, vaincu, châtié.

Il y eut un silence. Le président de Lamoignon secoua la tête en signe de refus.

Mais le régent n'avait pas encore parlé, le régent semblait réfléchir.

—Qu'attend-elle de la présence de cet homme? se demandait Gonzague.

La sueur froide perçait sous ses cheveux. Il en était à regretter la présence de ses affidés.

—Quelle est, sur ce sujet, l'opinion de M. le prince de Gonzague? interrogea tout à coup le duc d'Orléans.

Gonzague, comme pour préluder à sa réponse, appela sur ses lèvres un sourire plein d'indifférence.

—Si j'avais une opinion, répliqua-t-il, et pourquoi aurais-je une opinion sur ce bizarre caprice?... j'aurais l'air de refuser un contentement à madame la princesse... Sauf le retard apporté à l'exécution de l'arrêt, je ne vois ni avantage ni inconvénient à lui accorder sa demande.

—Il n'y aura pas de retard, dit la princesse qui sembla prêter l'oreille aux bruits du dehors.

—Savez-vous où prendre le condamné? demanda le duc d'Orléans.

—Monseigneur..., voulut protester le président de Lamoignon.

—En transgressant légèrement la forme, monsieur, repartit le régent avec sécheresse et vivacité, on peut parfois amender le fond.

La princesse, au lieu de répondre à la question de Son Altesse Royale, avait étendu la main vers la fenêtre.

Au dehors une clameur sourde s'élevait:

—Le condamné n'est pas loin! murmura Voyer-d'Argenson.

Le régent appela le marquis de Bonnivet et lui dit quelques mots à voix basse. Bonnivet s'inclina et sortit.

La princesse avait repris son siége.

Gonzague promenait sur l'assemblée un regard qu'il croyait tranquille, mais ses lèvres tremblaient et ses yeux le brûlaient.

On entendit un bruit d'armes dans le vestibule.

Chacun se leva involontairement, tant était grande la curiosité inspirée par cet aventurier hardi, dont l'histoire avait fait depuis la veille le texte de toutes les conversations.

Quelques-uns l'avaient aperçu à la fête du régent, lorsque Son Altesse Royale avait brisé son épée, mais, pour la plupart, c'était un inconnu.

Quand la porte s'ouvrit et qu'on le vit, beau comme le Christ, entouré de soldats et les mains liées sur sa poitrine, il y eut un long murmure.

Le régent avait toujours les yeux fixés sur Gonzague. Gonzague ne broncha pas.

Lagardère fut amené jusqu'au pied du tribunal.

Le greffier suivait avec l'arrêt qui, selon la forme, aurait dû être lu, partie devant le tombeau de Nevers pour la mutilation du poignet, partie à la Bastille pour l'exécution capitale.

—Lisez, ordonna le régent.

Le greffier déroula son parchemin. L'arrêt portait en substance:

«.... Ouïs, l'accusé, les témoins, l'avocat du roi, vues les preuves et procédures, la chambre condamne le sieur Henri de Lagardère, se disant chevalier, convaincu de meurtre commis sur la personne de haut et puissant prince, Philippe de Lorraine, Elbeuf, duc de Nevers, 1o à l'amende honorable, suivie de la mutilation par le glaive au pied de la statue dudit prince et seigneur Philippe, duc de Nevers, en le cimetière de la paroisse Saint-Magloire; 2o à ce que la tête dudit sieur de Lagardère soit tranchée de la main du bourreau en le préau des chartres-basses de la Bastille... etc.»

Le greffier ayant achevé passa derrière les soldats.

—Avez-vous satisfaction, madame? demanda le régent à la princesse.

Celle-ci se leva d'un mouvement si violent, que Gonzague l'imita sans avoir conscience de ce qu'il faisait.

On eût dit un homme qui se met en garde pour recevoir un choc impétueux.

—Parlez, Lagardère! s'écria la princesse en proie à une indicible exaltation; parle, mon fils!

Ce fut comme si l'assemblée eût reçu une commotion électrique.

Chacun attendit quelque chose d'extraordinaire et d'inouï.

Le régent était debout. Le sang lui montait aux joues.

—Est-ce que tu trembles, Philippe? dit-il en dévorant des yeux Gonzague.

—Non, par la mort-Dieu! répliqua le prince qui se campa insolemment; ni aujourd'hui, ni jamais!

Le régent se retourna vers Lagardère et dit:

—Parlez!

—Monseigneur, prononça le condamné d'une voix sonore et calme; la sentence qui me frappe est sans appel... Vous n'avez pas même le droit de faire grâce... et moi, je ne veux pas de grâce... mais vous avez le devoir de faire justice: je veux justice!

C'était miracle de voir toutes ces têtes de vieillards attentives et avides, tous ces cheveux blancs frémir.

Le président de Lamoignon, ému malgré lui, car il y avait dans le contraste de ces deux visages, celui de Lagardère et celui de Gonzague, je ne sais quel enseignement prodigieux, le président de Lamoignon laissa tomber comme malgré lui ces paroles:

—Pour réformer l'arrêt d'une chambre ardente, il faut l'aveu du coupable.

—Nous aurons l'aveu du coupable, répondit Lagardère.

—Hâte-toi donc, l'ami! fit le régent; j'ai hâte.

Lagardère reprit:

—Moi aussi, monseigneur... souffrez cependant que je vous dise: tout ce que je promets, je le tiens... j'avais juré sur l'honneur de mon nom que je rendrais à madame de Gonzague l'enfant qu'elle m'avait confié... au péril de ma vie, je l'ai fait!

—Et sois béni, mille fois! murmura Aurore de Caylus.

—J'avais juré, poursuivit Lagardère, de me livrer à votre justice après vingt-quatre heures de liberté... à l'heure dite, j'ai rendu mon épée.

—C'est vrai, fit le régent; depuis cela, j'ai l'œil sur toi et sur d'autres!

Les dents de Gonzague grincèrent dans sa bouche. Il pensa:

—Le régent lui-même était du complot!

—En troisième lieu, ajouta Lagardère, j'avais juré que je ferais éclater mon innocence devant tous en démasquant le vrai coupable... me voici: je vais accomplir mon dernier serment!

—Monseigneur, dit en ce moment Gonzague, la comédie a trop duré, ce me semble.

—On ne vous a pas encore accusé, ce me semble, interrompit le régent.

—Une accusation sortant de la bouche de ce fou...

—Ce fou va mourir... la parole des mourants est sacrée.

—Si vous ne savez pas encore ce que vaut la sienne, monseigneur, je me tais... mais, croyez-moi, tous tant que nous sommes, nous autres, les grands, les nobles, les seigneurs, les princes, les rois, nous nous asseyons sur des trônes dont le pied s'en va chancelant... Il est d'un dangereux et fâcheux exemple le passe-temps que Votre Altesse Royale se donne aujourd'hui... Souffrir qu'un pareil misérable...

Lagardère se tourna lentement vers lui.

—Souffrir qu'un pareil misérable vienne en face de moi, prince souverain, sans témoins ni preuves...

Lagardère fit un pas vers lui et dit:

—J'ai mes témoins, j'ai mes preuves!

—Où sont-ils vos témoins?... s'écria Gonzague, dont le regard fit le tour de la salle.

—Ne cherchez pas! répondit le condamné; ils sont deux, mes témoins... le premier est ici: c'est vous!...

Gonzague essaya un rire de pitié, mais son effort ne produisit qu'une effrayante convulsion.

—Le second, poursuivit Lagardère dont l'œil fixe et froid enveloppait le prince comme un réseau, le second est dans la tombe.

—Ceux qui sont dans la tombe ne parlent pas! dit Gonzague.

—Ils parlent quand Dieu le veut! répliqua Lagardère.

Autour d'eux, un silence profond se faisait, un silence qui serrait le cœur et glaçait les veines.

Ce n'était pas le premier venu qui aurait pu faire taire dans toutes ces âmes le scepticisme moqueur. Neuf sur dix eussent provoqué le rire méprisant et incrédule dès le début de cette plaidoirie qui semblait chercher ses moyens par delà les limites de l'ordre naturel. L'époque était au doute; le doute régnait en maître, soit qu'il se fît frivole, spirituel, évaporé, pour donner le ton aux entretiens de salon, soit qu'il s'affublât de la robe doctorale pour se guinder à la hauteur d'une opinion philosophique.

Les fantômes vengeurs, les tombes ouvertes, les sanglants linceuls qui avaient épouvanté les siècles passés, faisaient rire maintenant à gorge déployée.

Mais c'était Lagardère qui parlait. L'acteur fait le drame. Cette voix grave allait remuer jusqu'au fond des cœurs les fibres mortes ou engourdies. La grande, la noble beauté de ce pâle visage glaçait le rire sur toutes les lèvres. On avait peur de ce regard absorbant sous lequel Gonzague fasciné se tordait.

Celui-là pouvait défier la mode railleuse du haut de sa passion puissante et tragique... celui-là pouvait évoquer des fantômes en plein XVIIIe siècle, devant la cour du régent, devant le régent lui-même!

Il n'y avait là personne qui pût se soustraire à la solennelle épouvante de cette lutte, personne!

Toutes les bouches étaient béantes, toutes les oreilles tendues; quand Lagardère faisait une pause, le souffle de toutes ces poitrines oppressées rendait un long murmure.

—Voici pour les témoins, reprit Lagardère; le mort parlera; j'ai fait serment: ma tête y est engagée... Quant aux preuves, elles sont là, mes preuves... dans vos mains, M. de Gonzague... mon innocence est dans cette enveloppe triplement scellée... Refusez donc de croire à la Providence qui vous foudroie... vous avez produit ce parchemin, vous-même, instrument de votre perte!... vous ne pouvez pas le retirer... il appartient à la justice, et la justice vous presse ici de toutes parts... Pour vous procurer cette arme qui va vous frapper, vous avez pénétré dans ma demeure, comme un voleur de nuit... vous avez brisé la serrure de ma porte et crocheté ma cassette... vous! le prince de Gonzague!...

—Monseigneur!... fit ce dernier dont les yeux s'injectaient de sang.

—Défendez-vous, prince! s'écria Lagardère d'une voix vibrante;—ne demandez pas qu'on me ferme la bouche!... on nous laissera parler tous deux... vous comme moi... moi comme vous... parce que la mort est entre nous deux... et que Son Altesse Royale l'a dit: La parole des mourants est sacrée!

Il avait la tête haute.—Gonzague saisit machinalement le parchemin sur la table.

—C'est cela! fit Lagardère;—il est temps... Brisez les cachets... brisez, vous dis-je... Pourquoi tremblez-vous?... Il n'y a là dedans qu'une feuille de parchemin: l'acte de naissance de mademoiselle de Nevers...

—Brisez les cachets! ordonna le régent.

Les mains de Gonzague semblaient paralysées.

A dessein peut-être, peut-être par hasard, Bonnivet et deux de ses gardes s'étaient rapprochés de lui. Ils se tenaient entre la table et le tribunal, tous trois tournés vers le régent, comme s'ils eussent été là pour attendre ses ordres.

Gonzague n'avait pas encore obéi; les cachets restaient intacts.

Lagardère fit un second pas vers la table. Sa prunelle luisait comme une lame.

—Vous devinez qu'il y a autre chose, n'est-ce pas?... reprit-il en baissant la voix, et toutes les têtes avides se penchèrent pour l'écouter;—je vais vous dire ce qu'il y a... au dos du parchemin... au dos... trois lignes... écrites avec du sang... c'est ainsi que parlent ceux qui sont dans la tombe...

Gonzague tressaillit de la tête aux pieds. L'écume vint aux coins de sa bouche.

Le régent, penché tout entier par-dessus la tête de Villeroi, avait le poing sur la table de la présidence.

La voix de Lagardère sonna sourdement parmi la muette émotion de toute cette assemblée. Il reprit:

—Dieu a mis vingt ans à déchirer le voile... Dieu ne voulait pas que la voix du vengeur s'élevât dans la solitude... Dieu a rassemblé ici les premiers du royaume, présidés par le chef de l'État! c'est l'heure... Nevers était auprès de moi, la nuit du meurtre... c'était avant la bataille... une minute avant... déjà il voyait luire dans l'ombre les épées des assassins qui rampaient de l'autre côté du pont... il fit sa prière... puis, sur cette feuille qui est là... de sa main trempée dans sa veine ouverte, il traça trois lignes qui disaient d'avance le crime accompli et le nom de l'assassin...

Les dents de Gonzague claquèrent dans sa bouche.

Il recula jusqu'au bout de la table et ses mains crispées semblaient vouloir broyer cette enveloppe qui désormais le brûlait.

Arrivé près du dernier flambeau, il le souleva et l'abaissa par trois fois sans tourner les yeux du côté de Lagardère.

—Voyez, dit le cardinal de Bissy à l'oreille de M. de Mortemart,—il perd la tête!...

Nulle autre parole. Toutes les respirations étaient suspendues.

—Le nom est là! continua Lagardère dont les mains garrottées se soulevaient ensemble pour désigner le parchemin;—le vrai nom... en toutes lettres... Brisez l'enveloppe et le mort va parler!

Gonzague, les yeux égarés, le front baigné de sueur, jeta vers le tribunal un regard farouche. Bonnivet et ses deux gardes le masquaient.—Il tourna le dos au flambeau, et sa main tremblante chercha la flamme par derrière.

L'enveloppe prit feu.

Lagardère le voyait,—mais Lagardère, au lieu de le dénoncer, disait:

—Lisez!... Lisez tout haut... qu'on sache si le nom de l'assassin est le même que le vôtre!

—Il brûle l'enveloppe! s'écria Villeroi qui entendit le parchemin petiller.

Ce ne fut qu'une grande clameur quand Bonnivet et les deux gardes se retournèrent.

—Il a brûlé l'enveloppe!... l'enveloppe qui contenait le nom de l'assassin!

Le régent s'élança.—Lagardère, montrant le parchemin dont les débris flambaient à terre, dit:

—Il n'y avait rien au dos de cette feuille... Votre nom n'était pas là, M. de Gonzague,—mais vous venez de l'écrire vous-même en gros caractères... le mort a parlé!

—Assassin! assassin! cria le régent.—Qu'on arrête cet homme!

Plus prompt que la pensée, Gonzague dégaina. D'un bond, il passa devant le régent et planta une furieuse botte dans la poitrine de Lagardère qui chancela en poussant un cri.—La princesse le reçut dans ses bras.

—Tu ne jouiras pas de ta victoire! grinça Gonzague hérissé comme un taureau pris de rage.

Il se retourna, passa sur le corps de Bonnivet, et faisant volte-face, arrêta les gardes qui fondaient sur lui.—Tout en se défendant il reculait, pressé à la fois par dix épées.

Les gardes gagnaient du terrain.—Au moment où ils croyaient le tenir acculé contre la draperie, celle-ci s'ouvrit tout à coup, et Gonzague disparut comme s'il se fut abîmé dans une trappe.

On entendit le bruit d'un verrou tiré au dehors.

Ce fut Lagardère qui attaqua le premier la porte. Le coup d'épée donné traîtreusement par Gonzague, avait tranché le lien qui retenait ses mains et ne lui avait fait qu'une légère blessure.

La porte était fermée solidement.

Comme le régent ordonnait de poursuivre les fugitifs, une voix brisée s'éleva au fond de la salle.

—Au secours! au secours! disait-elle.

Dona Cruz, échevelée et les habits en désordre, vint tomber aux pieds de la princesse.

—Ma fille! s'écria celle-ci;—malheur est arrivée ma fille!...

—Des hommes..., dans le cimetière... fit la gitanita qui perdait le souffle;—ils forcent la porte de l'église... ils vont l'enlever!...

Tout était tumulte dans la grand'salle, mais une voix domina le bruit comme un son de clairon.

C'était Lagardère qui disait:

—Une épée! une épée!...

Le régent dégaina la sienne et la lui mit dans la main.

—Merci, monseigneur, dit Henri,—et maintenant, ouvrez la fenêtre; criez à vos gens qu'ils n'essayent pas de m'arrêter... car l'assassin a de l'avance sur moi, et malheur à qui me barrera le passage!

Il baisa l'épée, la brandit au-dessus de sa tête et disparut comme un éclair.


X

—Amende honorable.—

Les exécutions nocturnes qui avaient lieu derrière les murailles de la Bastille n'étaient pas nécessairement des exécutions secrètes. Tout au plus pourrait-on dire qu'elles n'étaient point publiques.—A part celles que l'histoire compte et constate qui furent faites sans formes de procès, sous le cachet du roi, toutes les autres vinrent ensuite d'un jugement et d'une procédure plus ou moins régulière.

Le préau de la Bastille était un lieu de supplice avoué et légal tout comme la place de Grève.

M. de Paris avait seul le privilége d'y couper les têtes.

Il y avait bien des rancunes contre cette Bastille, bien des rancunes légitimes.—La petite Parisienne reprochait surtout à la Bastille de faire écran au spectacle de l'échafaud.

Quiconque a passé la barrière d'Enfer une nuit d'exécution capitale, pourra dire si de nos jours le peuple de Paris est guéri de son goût barbare pour ces lugubres émotions.

La Bastille devait encore cacher, ce soir, l'agonie du meurtrier de Nevers, condamné par la chambre ardente du Châtelet, mais tout n'était pas perdu. L'amende honorable au tombeau de la victime et le poing coupé par le glaive du bourreau valaient bien encore quelque chose.

Le glas de la Sainte-Chapelle avait mis en rumeur tous les bons quartiers de la ville. Les nouvelles n'avaient point pour se répandre les mêmes canaux qu'aujourd'hui, mais par cela même, on était plus avide de voir et de savoir. En un clin d'œil les abords du Châtelet et du Palais furent encombrés.—Quand le cortége sortit par la porte Cosson, ouverte dans l'axe de la rue Saint-Denis, dix mille curieux formaient déjà la haie.

Personne dans cette foule ne connaissait le chevalier Henri de Lagardère. Ordinairement, il se trouvait toujours bien dans la cohue quelqu'un pour mettre un nom sur le visage du patient: ici, c'était une ignorance complète.—Mais l'ignorance dans ce cas n'empêche pas de parler; au contraire, elle ouvre le champ libre aux hypothèses.

Pour un nom qu'on ne savait pas, on trouva cent noms. Les suppositions se choquèrent.—En quelques minutes, tous les crimes politiques et autres passèrent sur la tête de ce beau soldat qui marchait les mains liées, à côté de son confesseur dominicain, entre quatre gardes du Châtelet, l'épée nue.

Le dominicain, visage have, regard de feu, lui montrait le ciel à l'aide de son crucifix d'airain qu'il brandissait comme un glaive.

Devant et derrière chevauchaient les archers de la prévôté.

Et dans la foule, on entendait çà et là:

—Il vient d'Espagne où la reine lui avait compté mille quadruples pistoles pour mettre à mort le duc d'Orléans.

—Et nous en verrons d'autres, car il avait des complices.

—Oh! oh! il a l'air d'écouter assez bien le père.

—Voyez, madame Dudouit, quelle perruque on ferait avec ces beaux cheveux blonds!

—Il y a donc, pérorait-on dans un autre groupe,—que madame la duchesse du Maine l'avait fait venir à Sceaux pour être secrétaire de ses commandements... Il devait enlever le jeune roi, la nuit où M. le régent donnait son ballet au Palais-Royal.

—Et qu'en faire, du jeune roi?

—L'emmener en Bretagne... mettre Son Altesse Royale à la Bastille... déclarer Nantes capitale du royaume...

Un peu plus loin.

—Il attendait M. Law dans la cour des Fontaines... et lui voulut donner un coup de couteau comme celui-ci montait dans son carrosse.

—Quelle misère, s'il avait réussi!... Du coup, Paris mourait sur la paille!

Quand le cortége passa au coin de la rue de la Ferronnerie, on entendit un cri aigu poussé par un chœur de voix de femmes. La rue de la Ferronnerie continuait la rue Saint-Honoré. Madame Balahault, madame Durand, madame Guichard, et toutes nos commères de la rue du Chantre n'avaient eu qu'à suivre le pavé pour venir jusque-là.

Elles reconnurent toutes en même temps le ciseleur mystérieux, le maître de dame Françoise et du petit Jean-Marie Berrichon.

—Hein! s'écria madame Balahault, vous avais-je dit que cela finirait mal?

—Nous aurions dû le dénoncer tout de suite, reprit la Guichard, puisqu'on ne pouvait pas savoir ce qui se passait chez lui.

—A-t-il l'air effronté, seigneur Dieu! fit la Durand.

Les autres parlèrent du petit bossu et de la belle jeune fille qui chantait à sa fenêtre.

Et toutes, dans la sincérité de leurs bonnes âmes:

—On peut dire que celui-là ne l'a pas volé!

La foule ne pouvait pas beaucoup précéder le cortége, parce qu'on ignorait le lieu de sa destination. Archers et gardes étaient muets. De tout temps, le plaisir de ces utiles fonctionnaires a été de faire le désespoir des cohues par leur importante et grave discrétion.

Tant qu'on n'eut pas dépassé les halles, les habiles crurent que le patient allait au charnier des Innocents, où était le pilori. Mais les halles furent dépassées.

La tête du cortége suivit la rue Saint-Denis et ne tourna qu'au coin de la petite rue Saint-Magloire.

Les plus avancés virent alors deux torches allumées à l'entrée du cimetière, et les conjectures d'aller leur train.

Mais les conjectures s'arrêtèrent bientôt devant un incident que nos lecteurs connaissent: un ordre du régent mandait le condamné en la grand'salle de l'hôtel de Nevers.

Le cortége entra tout entier dans la cour de l'hôtel.

La foule prit position dans la rue Saint-Magloire et attendit.

L'église de Saint-Magloire, ancienne chapelle du couvent de ce nom, dont les moines avaient été exilés à Saint-Jacques du Haut-Pas, puis maison de repenties, était devenue paroisse depuis un siècle et demi. Elle avait été reconstruite en 1680, et Monsieur, frère du roi Louis XIII, en avait posé la première pierre. C'était une nef de peu d'étendue, située au milieu du plus grand cimetière de Paris.

L'hôpital, situé à l'est, avait aussi une chapelle publique, ce qui avait fait donner à la ruelle tortueuse montant de la rue Saint-Magloire à la rue aux Ours le nom de rue des Deux-Églises.

Un mur régnait autour du cimetière qui avait trois entrées: la principale, rue Saint-Magloire, la seconde, rue des Deux-Églises, la troisième dans un cul-de-sac sans nom qui revenait vers la rue Saint-Magloire, derrière l'église.

Il y avait en outre une brèche, par où passait la procession des reliques de Saint-Gervais.

L'église, pauvre, peu fréquentée et qu'on voyait encore debout au commencement de ce siècle, s'ouvrait sur la rue Saint-Denis, à la place où est actuellement la maison portant le no 166. Elle avait deux portes sur le cimetière.

Depuis quelques années déjà, on n'enterrait plus autour de l'église. Le commun des morts s'en allait hors Paris. Quatre ou cinq grandes familles seulement conservaient leurs sépultures au cimetière Saint-Magloire et notamment les Nevers, dont la chapelle funéraire était un fief.

Nous avons dit que cette chapelle s'élevait à quelque distance de l'église. Elle était entourée de grands arbres et le plus court chemin pour y arriver était la rue Saint-Magloire.

C'était environ vingt minutes avant l'entrée du cortége dans la cour de l'hôtel de Gonzague. La nuit était complète et profonde dans le cimetière, d'où l'on apercevait à la fois les fenêtres brillamment éclairées de la grand'salle de Nevers et les croisées de l'église, derrière lesquelles une lueur faible se montrait.

Les murmures de la foule entassée dans la rue arrivaient par bouffées.

A droite de la chapelle sépulcrale, il y avait un terrain vague, planté d'arbres funéraires qui avaient grandi et foisonné. Cela ressemblait à un taillis ou mieux à un de ces jardins abandonnés qui au bout de quelques années prennent tournure de forêt vierge.

Les affidés du prince de Gonzague attendaient là.

Dans le cul-de-sac ouvert sur la rue des Deux-Églises, des chevaux tout préparés attendaient aussi.

Navailles avait la tête entre ses mains. Nocé et Choisy s'adossaient au même cyprès. Oriol, assis sur une touffe d'herbe, poussait de gros soupirs.

Peyrolles, Montaubert et Taranne causaient à voix basse.

C'étaient les trois âmes damnées; pas plus dévoués que les autres, mais plus compromis.

Nous ne surprendrons personne en disant que les amis de M. de Gonzague avaient agité hautement, depuis qu'ils étaient là, la question de savoir si la désertion était possible.

Tous, du premier au dernier, avaient rompu dans leur cœur le lien qui les retenait au maître.

Mais tous espéraient encore en son appui et tous craignaient sa vengeance.

Ils savaient que contre eux Gonzague serait sans pitié.

Ils étaient si profondément convaincus de l'inébranlable crédit de Gonzague, que la conduite de ce dernier leur semblait une comédie: selon eux, Gonzague avait dû feindre un danger pour avoir occasion de serrer le mors dans leur bouche.

Peut-être même pour les éprouver.

Ceci n'est point à leur décharge, mais il est certain que s'ils eussent cru Gonzague perdu, leur faction n'aurait pas été longue.

Le baron de Batz, qui s'était coulé le long des murs jusqu'aux abords de l'hôtel, avait rapporté que le cortége s'était arrêté et que la foule encombrait la rue.

Que voulait dire cela? Cette prétendue amende honorable au tombeau de Nevers était-elle une invention de Gonzague?

L'heure passait. L'horloge de Saint-Magloire avait sonné déjà depuis plusieurs minutes les trois quarts de huit heures. A huit heures, la tête de Lagardère devait tomber dans le préau de la Bastille.

Peyrolles, Montaubert et Taranne ne perdaient pas de vue les fenêtres de la grand'salle, une surtout, où brillait une lumière isolée auprès de laquelle se profilait la haute stature du prince.

A quelques pas de là, derrière la porte septentrionale de l'église Saint-Magloire, un autre groupe se tenait. Le confesseur de madame la princesse de Gonzague avait gagné l'autel. Aurore, toujours à genoux, semblait une de ces douces statues d'anges qui se prosternent au chevet des tombes. Cocardasse et Passepoil, immobiles, restaient debout et l'épée nue à la main aux deux côtés de la porte. Chaverny et dona Cruz causaient à voix basse.

Une ou deux fois, Cocardasse et Passepoil avaient cru ouïr des bruits suspects dans le cimetière. Ils avaient bonne vue l'un et l'autre, et pourtant leurs yeux, collés au guichet grillé, n'avaient rien pu apercevoir.

La chapelle funèbre les séparait de l'embuscade. La lampe perpétuelle qui brûlait devant le tombeau du dernier duc de Nevers éclairait l'intérieur de la voûte et plongeait dans une obscurité plus profonde les objets environnants.

Tout à coup cependant, nos deux braves tressaillirent. Chaverny et dona Cruz cessèrent de parler.

—Marie, mère de Dieu! prononça distinctement Aurore, ayez pitié de lui!

Un bruit de nature inexplicable, mais tout proche, avait éveillé toutes les oreilles attentives.

C'est que, dans le fourré, notre embuscade tout entière venait de se mouvoir.

Peyrolles, les yeux fixés sur la croisée de la grand'salle, avait dit:

—Attention, messieurs!

Et chacun avait vu la lumière isolée se lever par trois fois, par trois fois s'abaisser.

C'était le signal. On ne pouvait à ce sujet garder aucun doute, et pourtant il y eut une grave hésitation parmi les fidèles. Ils n'avaient pas cru à la possibilité de la crise dont ce signal était le symptôme. Le signal une fois fait, ils ne croyaient point encore à la nécessité de le faire.

Gonzague jouait avec eux. Gonzague voulait river la chaîne qui pendait à leur cou.

Cette opinion qui grandissait pour eux Gonzague à l'heure même de sa chute avouée, fut cause qu'ils se déterminèrent à obéir.

—Après tout, dit Navailles, ce n'est qu'un enlèvement.

—Et nos chevaux sont à deux pas, ajouta Nocé.

—Pour une bagarre, reprit Choisy, on ne perd point sa qualité...

—En avant! s'écria Taranne; il faut que monseigneur trouve la besogne faite.

Montaubert et Peyrolles avaient chacun un fort levier de fer. La troupe entière s'élança, Navailles en avant, Oriol en arrière. Au premier effort des pinces, la porte pacifique céda.

Mais un second rempart était derrière: trois épées nues.

En ce moment, un grand fracas se fit du côté de l'hôtel, comme si quelque choc subit eût écrasé la foule massée dans la rue.

Il n'y eut qu'un coup d'épée de donné. Navailles blessa Chaverny qui avait fait imprudemment un pas en avant. Le jeune marquis tomba un genou en terre et la main sur sa poitrine. En le reconnaissant, Navailles recula et jeta son épée.

—Eh bien! fit Cocardasse qui attendait mieux que cela; sandiéou! montrez-nous vos flamberges...

On n'eut pas le temps de répondre à cette gasconnade. Des pas précipités retentirent sur le gazon du cimetière. Ce fut un tourbillon qui passa.

Un tourbillon! Le perron balayé resta vide.

Peyrolles poussa un cri d'agonie, Montaubert râla, Taranne étendit les deux bras, lâcha son arme et tomba à la renverse.

Il n'y avait pourtant là qu'un homme, tête et bras nus et n'ayant pour arme que son épée.

La voix de cet homme vibra dans le grand silence qui s'était fait.

—Que ceux qui ne sont pas complices de l'assassin Philippe de Gonzague se retirent! dit-elle.

Des ombres se perdirent dans la nuit. Nulle réponse n'eut lieu.

On entendit seulement le galop de quelques chevaux sonner sur les cailloux qui pavaient la ruelle des Deux-Églises.

Lagardère, c'était lui, en franchissant le perron, trouva Chaverny renversé.

—Est-il mort? s'écria-t-il.

—Pas, s'il vous plaît, répondit le petit marquis; tudieu! chevalier, je n'avais jamais vu tomber la foudre... J'ai la chair de poule en songeant que dans cette rue de Madrid... quel diable d'homme vous faites!...

Lagardère lui donna l'accolade et serra la main des deux braves.

L'instant d'après, Aurore était dans ses bras.

—A l'autel! dit Lagardère; tout n'est pas fini... des torches... l'heure attendue depuis vingt ans va sonner... Entends-moi, Nevers, et regarde ton vengeur!

En sortant de l'hôtel, Gonzague avait trouvé devant lui cette barrière infranchissable: la foule. Il n'y avait que Lagardère pour percer, droit devant soi, comme un sanglier, au travers de ce fourré humain.

Lagardère passa. Gonzague fit un détour.

Voilà pourquoi Lagardère, parti le dernier, arriva le premier.

Gonzague entra dans le cimetière par la brèche. La nuit était si noire, qu'il eut peine à trouver son chemin jusqu'à la chapelle funèbre. Comme il atteignait l'endroit où ses compagnons devaient l'attendre en embuscade, les croisées resplendissantes de l'hôtel attirèrent malgré lui son regard. Il vit la grand'salle, toujours illuminée, mais vide. Pas une âme sur l'estrade dont les fauteuils dorés brillaient.

Gonzague se dit:

—Ils me poursuivent... mais ils n'auront pas le temps.

Quand ses yeux, aveuglés par l'éclat des lumières, revinrent vers cette sorte de taillis qui l'entourait, il crut voir de tous côtés ses compagnons debout. Chaque tronc d'arbre prenait pour lui une forme humaine.

—Holà, Peyrolles! fit-il à voix basse, est-ce donc fini déjà?

Le silence lui répondit.

Il donna du pommeau de son épée contre cette forme sombre qu'il avait prise pour le factotum. L'épée rencontra le bois vermoulu d'un cyprès mort.

—N'y a-t-il personne?... reprit-il; sont-ils partis sans moi?

Il crut entendre une voix qui répondait: Non. Mais il n'était pas sûr parce que son pied faisait crier les feuilles sèches.

Une sourde rumeur naissait déjà, puis s'enflait du côté de l'hôtel.

Un blasphème s'étouffa dans la bouche de Gonzague.

—Je vais savoir! s'écria-t-il en tournant la chapelle pour s'élancer vers l'église.

Mais devant lui se dressa une grande ombre, et cette fois, ce n'était pas un arbre mort. L'ombre avait à la main une épée nue.

—Où sont-ils? où sont les autres? demanda Gonzague, où est Peyrolles?

L'épée de l'inconnu s'abaissa pour montrer le pied du mur de la chapelle, et il dit:

—Peyrolles est là!

Gonzague se pencha et poussa un grand cri. Sa main venait de toucher le sang chaud.

—Montaubert est là!... continua l'inconnu en montrant le massif de cyprès.

—Mort aussi? râla Gonzague.

—Mort aussi!...

Et poussant du pied un corps inerte qui était entre lui et Gonzague:

—Taranne est là... mort aussi.

La rumeur grandissait de tous côtés, on entendait des pas qui approchaient, et la lueur des torches apparaissait, marchait derrière le taillis.

—Lagardère m'a-t-il donc devancé? fit Gonzague entre ses dents qui grinçaient.

Il recula d'un pas, pour fuir sans doute, mais une rouge clarté brilla derrière lui, éclairant en plein tout à coup le visage de Lagardère.

Il se retourna et vit Cocardasse et Passepoil, qui venaient de dépasser l'angle de la chapelle, tenant chacun une torche à la main.

Les trois cadavres sortirent de l'ombre.

Du côté de l'église, d'autres torches venaient.—Gonzague reconnut le régent, suivi des principaux magistrats et seigneurs qui tout à l'heure siégeaient au tribunal de famille.

Il entendit le régent qui disait:

—Que personne ne franchisse les murs de cette enceinte!... des gardes partout!

—Par la mort-Dieu! fit Gonzague qui eut un rire convulsif, on nous octroie le champ clos comme au temps de la chevalerie... Philippe d'Orléans se souvient une fois en sa vie qu'il est fils des preux... soit! attendons les juges du camp!

En parlant ainsi, traîtreusement, et tandis que Lagardère répondait: «Soit, attendons,» Gonzague, se fendant à l'improviste, lui porta son épée au creux de l'estomac.

Mais une épée, dans de certaines mains, est comme un être vivant qui a son instinct de défense. L'épée de Lagardère se releva, para et riposta.

La poitrine de Gonzague rendit un son métallique. Sa cotte de mailles avait fait son effet. L'épée de Lagardère vola en éclats.

Sans reculer d'une semelle, il évita d'un haut-le-corps le choc déloyal de son adversaire qui passa outre dans son élan. Lagardère prenait en même temps la rapière de Cocardasse que celui-ci tenait par la pointe.

Dans ce mouvement, les deux champions avaient changé de place. Lagardère était du côté des deux maîtres d'armes. Gonzague, que son élan avait porté presque en face de l'entrée de la chapelle funèbre, tournait le dos au duc d'Orléans qui approchait avec sa suite.

Ils se remirent en garde. Ce Gonzague était une rude lame et n'avait à couvrir que sa tête; mais Lagardère semblait jouer avec lui. A la seconde passe, la rapière de Gonzague sauta hors de sa main.

Comme il se baissait pour la ramasser, Lagardère mit le pied dessus.

—Ah! chevalier!... fit le régent qui arrivait.

—Monseigneur! répondit Lagardère, nos ancêtres nommaient ceci le jugement de Dieu... Nous n'avons plus la foi..., mais l'incrédulité ne tue pas plus Dieu que l'aveuglement n'éteint le soleil... Dieu rend toujours ses arrêts...

Le régent parlait bas avec ses ministres et ses conseillers.

—Il n'est pas bon, dit le président de Lamoignon lui-même, que cette tête de prince tombe sur l'échafaud!...

—Voici le tombeau de Nevers, reprit Henri, et l'expiation promise ne lui manquera pas... l'amende honorable est due... Ce ne sera pas en tombant sous le glaive que mon poing la donnera...

Il ramassa l'épée de Gonzague.

—Que faites-vous?... demanda encore le régent.

—Monseigneur, répliqua Lagardère, cette épée a frappé Nevers... je la reconnais... cette épée va punir l'assassin de Nevers!

Il jeta la rapière de Cocardasse aux pieds de Gonzague qui la saisit en frémissant.

—Apapur! grommela Cocardasse, le troisième coup abat le coq!

Le tribunal de famille tout entier était rangé en cercle autour des deux champions. Quand ils tombèrent en garde, le régent, sans avoir conscience peut-être de ce qu'il faisait, prit la torche des mains de Passepoil et la tint levée.

Le régent, Philippe d'Orléans!

—Attention à la cuirasse! murmura Passepoil derrière Lagardère.

Il n'était pas besoin. Lagardère s'était transfiguré tout à coup. Sa haute taille se développait dans toute sa richesse; le vent déployait les belles masses de sa chevelure et ses yeux lançaient des éclairs.

Il fit reculer Gonzague jusqu'à la porte de la chapelle.

Puis son épée flamboya en décrivant ce cercle rapide que donne la riposte de prime.

—La botte de Nevers! firent ensemble les deux maîtres d'armes.

Gonzague s'en alla rouler mort aux pieds de la statue de Philippe de Lorraine avec un trou sanglant au milieu du front.

Madame la princesse de Gonzague et dona Cruz soutenaient Aurore. A quelques pas de là, un chirurgien bandait la blessure du marquis de Chaverny.

C'était sous la porte de l'église Saint-Magloire. Le régent et sa suite montaient les marches du perron.

Lagardère se tenait debout entre les deux groupes.

—Monseigneur, dit la princesse, voici l'héritière de Nevers, ma fille, qui s'appellera demain madame de Lagardère, si Votre Altesse Royale le permet.

Le régent prit la main d'Aurore, la baisa et la mit dans la main d'Henri.

—Merci, murmura-t-il en s'adressant à ce dernier et en regardant comme malgré lui le tombeau du compagnon de sa jeunesse.

Puis il affermit sa voix que l'émotion avait rendue tremblante et dit en se redressant:

—Comte de Lagardère, le roi seul, le roi majeur peut vous faire duc de Nevers.

FIN.


TABLE DES CHAPITRES

DU SIXIÈME VOLUME.
    Pages.
LE CONTRAT DE MARIAGE.
(Suite.)
XIII. La signature du bossu 5
LE TÉMOIGNAGE DU MORT.
I. La chambre à coucher du régent 35
II. Plaidoyer 57
III. Trois étages de cachot 85
IV. Vieilles connaissances 107
VI. Cœur de mère 127
IX. Condamné à mort 149
VII. Dernière entrevue 171
VIII. Anciens gentilshommes 193
IX. Le mort parle 213
X. Amende honorable 237