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Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 6 cover

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 6

Chapter 9: II
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About This Book

The narrative continues an episode of cloak-and-sword intrigue in which a grieving noblewoman seeks powerful allies to expose a conspiracy surrounding her marriage and the disappearance of her daughter. Rumors of murder, a threatened forced wedding, and a mysterious figure known as the hunchback drive a hunt for truth that draws in magistrates and the regent, who contemplates past crimes. Political maneuvers, secret letters, ambushes, and mistaken reports escalate tensions as rescue plans, arrests, and a looming marriage contract threaten to seal the heroine's fate while the hunchback and his companions prepare to confront the plotters.

II

—Plaidoyer.—

La botte était hardie, le coup bien assené: il porta. Le régent de France baissa les yeux sous le regard sévère de Gonzague.

Celui-ci, rompu aux luttes de la parole, avait préparé d'avance son effet. Le récit qu'il allait faire n'était point une improvisation.

—Oseriez-vous dire, murmura le régent,—que j'ai manqué au devoir de l'amitié!

—Non, monseigneur, repartit Gonzague;—forcé que je suis de me défendre, je vais mettre seulement ma conduite en regard de la vôtre... nous sommes seuls... Votre Altesse Royale n'aura point à rougir...

Philippe d'Orléans était remis de son trouble.

—Nous nous connaissons dès longtemps, prince, dit-il;—vous allez très-loin... prenez garde!

—Vous vengeriez-vous, demanda Gonzague qui le regarda en face,—de l'affection que j'ai prouvée à notre frère après sa mort?

—Si l'on vous a fait tort, répliqua le régent,—vous aurez justice..., parlez!

Gonzague avait espéré plus de colère.—Le calme du duc d'Orléans lui fit perdre un mouvement oratoire sur lequel il avait beaucoup compté.

—A mon ami, reprit-il pourtant,—au Philippe d'Orléans qui m'aimait hier et que je chérissais, j'aurais conté mon histoire en d'autres termes; au point où nous en sommes, Votre Altesse Royale et moi, c'est un résumé succinct et clair qu'il faut.

La première chose que je dois vous dire, c'est que ce Lagardère est non-seulement un spadassin de la plus dangereuse espèce,—une manière de héros parmi ses pareils,—mais encore un homme intelligent et rusé, capable de poursuivre une pensée d'ambition pendant des années et ne reculant devant aucun effort pour arriver à son but.

Je ne puis croire qu'il ait eu dès l'abord l'idée d'épouser l'héritière de Nevers.—Pour cela, quand il passa la frontière, il lui fallait encore attendre quinze ou seize ans: c'est trop. Son premier plan fut, sans aucun doute, de se faire payer quelque énorme rançon: il savait que Nevers et Caylus étaient riches.

Moi qui l'ai poursuivi sans relâche depuis la nuit du crime, je sais chacune de ses actions: il avait fondé tout simplement sur la possession de l'enfant l'espoir d'une grande fortune.

Ce sont mes efforts mêmes qui l'ont porté à changer de batteries. Il dut comprendre bien vite, à la manière dont je menais la chasse contre lui, que toute transaction déloyale était impossible.

Je passai la frontière peu de temps après lui et je l'atteignis aux environs de la petite ville de Venasque en Navarre. Malgré la supériorité de notre nombre, il parvint à s'échapper, et prenant un nom d'emprunt, il s'enfonça dans l'intérieur de l'Espagne.

Je ne vous dirai point en détail les rencontres que nous eûmes ensemble.—Sa force, son courage, son adresse tiennent véritablement du prodige... Outre la blessure qu'il me fit dans les fossés de Caylus, tandis que je défendais mon malheureux ami...

Ici, Gonzague ôta son gant et montra la marque de l'épée de Lagardère.

—Outre cette blessure, continua-t-il, je porte en plus d'un endroit la trace de sa main. Il n'y a point de maître en fait d'armes qui puisse lui tenir tête.—J'avais à ma solde une véritable armée, car mon dessein était de le prendre, afin de constater par lui l'identité de ma jeune et chère pupille. Mon armée était composée des plus renommés prévôts de l'Europe: le capitaine Lorrain, Joël de Jugan, Staupitz, Pinto, el Matador, Saldagne et Faënza: ils sont tous morts...

Le régent fit un mouvement.

—Ils sont tous morts! répéta Gonzague,—morts de sa main!

—Vous savez que lui aussi, murmura Philippe d'Orléans,—que lui aussi prétend avoir reçu mission de protéger l'enfant de Nevers et de venger notre malheureux ami.

—Je sais, puisque je l'ai dit, que c'est un imposteur audacieux et habile... mais je sais aussi devant qui je parle... j'espère que le duc d'Orléans, de sang-froid, ayant à choisir entre deux affirmations, considérera les titres de chacun.

—Ainsi ferai-je, prononça le régent;—continuez.

—Des années se passèrent, poursuivit Gonzague,—et remarquez que ce Lagardère n'essaya jamais de faire parvenir à la veuve de Nevers ni une lettre ni un message.

Faënza, qui était un homme adroit et que j'avais envoyé à Madrid pour surveiller le ravisseur, revint et me fit un rapport bizarre sur lequel j'appelle spécialement l'attention de Votre Altesse Royale.

Lagardère, qui, à Madrid, s'appelait don Luiz, avait troqué sa captive contre une jeune fille que lui avaient cédée à prix d'argent les gitanos du Léon. Lagardère avait peur de moi; il me sentait sur sa piste et voulait me donner le change. La gitanita fut élevée chez lui, à dater de ce moment, tandis que la véritable héritière de Nevers, enlevée par les Bohémiens, vivait avec eux sous la tente.

Je doutai. Ce fut la cause de mon premier voyage à Madrid. Je m'abouchai avec les gitanos dans les gorges du mont Balandron et j'acquis la certitude que Faënza ne m'avait point trompé.

Je vis la jeune fille dont les souvenirs étaient en ce temps-là tout frais. Toutes mes mesures furent prises pour nous emparer d'elle et la ramener en France. Elle était bien joyeuse à l'idée de revoir sa mère.

Le soir fixé pour l'enlèvement, mes gens et moi nous soupâmes sous la tente du chef, afin de ne point inspirer de défiance. On nous avait trahis.—Ces mécréants possèdent d'étranges secrets. Au milieu du souper, notre vue se troubla; le sommeil nous saisit.—Quand nous nous éveillâmes le lendemain matin, nous étions couchés sur l'herbe, dans la gorge du Balandron. Il n'y avait plus autour de nous ni tentes ni campement. Les feux à demi consumés s'éteignaient sous la cendre.

Les gitanos du Léon avaient disparu...

Dans ce récit, Gonzague s'arrangeait de manière à côtoyer toujours la vérité, en ce sens que les dates, les lieux de scène et les personnages étaient exactement indiqués. Son mensonge avait ainsi la vérité pour cadre.

De telle sorte que si on interrogeait Lagardère ou Aurore, leurs réponses ne pussent manquer de se rapporter par quelque point à sa version.

Tous deux, Lagardère et Aurore, étaient, à son dire, des imposteurs. Donc ils avaient intérêt à dénaturer les faits.

Le régent écoutait toujours, attentif et froid.

—Ce fut une belle occasion manquée, monseigneur, reprit Gonzague avec ce pur accent de sincérité qui le faisait si éloquent;—si nous avions réussi, que de larmes évitées dans le passé! que de malheurs conjurés dans le présent!... Je ne parle point de l'avenir, qui est à Dieu!

Je revins à Madrid. Nulle trace des Bohémiens. Lagardère était parti pour un voyage. La gitanita qu'il avait mise à la place de mademoiselle de Nevers était élevée au couvent de l'Incarnation.

Monseigneur, votre volonté est de ne point faire paraître les impressions que vous cause mon récit. Vous vous défiez de cette facilité de parole qu'autrefois vous aimiez. Je tâche d'être simple et bref. Néanmoins je ne puis me défendre de m'interrompre pour vous dire que vos défiances et même vos préventions n'y feront rien. La vérité est plus forte que cela. Du moment que vous avez consenti à m'écouter, la cause est jugée. J'ai amplement, j'ai surabondamment de quoi vous convaincre.

Avant de poursuivre la série des faits, je dois placer ici une observation qui a son importance: au début, Lagardère fit cette substitution d'enfant pour tromper mes poursuites; cela est évident. En ce temps, il avait l'intention de reprendre l'héritière de Nevers à un moment donné, pour s'en servir selon l'intérêt de son ambition.

Mais ses vues changèrent. Monseigneur comprendra ce revirement d'un seul mot: il devint amoureux de la gitanita.

Dès lors la véritable Nevers fut condamnée. Il ne s'agit plus dès lors d'obtenir rançon.—L'horizon s'élargissait. L'aventurier hardi fit ce rêve d'asseoir sa maîtresse sur le fauteuil ducal et d'être l'époux de l'héritière de Nevers...

Le régent s'agita sous sa couverture et son visage exprima une sorte de malaise.

La plausibilité d'un fait varie suivant les mœurs et le caractère de l'auditeur. Philippe d'Orléans n'avait peut-être pas donné grande foi à ce romanesque dévouement de Gonzague, à ces travaux d'Hercule entrepris pour accomplir la parole donnée à un mourant,—mais ce calcul prêté à Lagardère lui sautait aux yeux, comme on dit vulgairement, et l'éblouissait tout à coup.

L'entourage du régent et sa propre nature répugnaient aux conceptions tragiques;—mais les comédies d'intrigue s'assimilaient à lui tout naturellement.

Il fut frappé,—frappé au point de ne pas voir avec quelle adresse Gonzague avait jeté les prémisses de cet hypothétique argument;—frappé au point de ne pas se dire que l'échange opéré entre les deux enfants rentrait dans ces faits romanesques qu'il n'avait point admis.

L'histoire entière se teignit tout à coup pour lui d'une nuance de réalité.

Ce rêve de l'aventurier Lagardère était si logiquement indiqué par la situation qu'il fit rayonner sa probabilité sur tout le reste.

Gonzague remarqua parfaitement l'effet produit. Il était trop adroit pour s'en prévaloir sur-le-champ. Depuis une demi-heure, il avait cette conviction que le régent savait minute par minute tout ce qui s'était passé depuis deux jours.

Il tournait ses batteries en conséquence.

Philippe d'Orléans avait la réputation d'entretenir une police qui n'était point sous les ordres de M. de Machault,—et Gonzague avait souvent eu l'idée que, dans les rangs mêmes de son bataillon sacré, une ou plusieurs mouches pouvaient bien se trouver.

Le mot mouche était particulièrement à la mode sous la régence. Le genre masculin et la désinence argotique que notre époque a donnée à ce nom l'ont banni du vocabulaire des honnêtes gens.

Gonzague cavait au pis. Ce n'était que prudence. Il jouait son jeu comme si le régent eût vu toutes ses cartes.

—Monseigneur, reprit-il,—peut être bien persuadé que je n'attache pas plus d'importance qu'il ne faut à ce détail. Étant donné Lagardère avec son intelligence et son audace, la chose devait être ainsi. Elle est. J'en avais les preuves avant l'arrivée de Lagardère à Paris. Depuis son arrivée, l'abondance des preuves nouvelles rend les anciennes absolument superflues.

Madame la princesse de Gonzague, qui n'est point suspecte de me prêter trop souvent son aide, renseignera Votre Altesse Royale à ce sujet.

Mais revenons à nos faits.—Le voyage de Lagardère dura deux ans. Au bout de ces deux années, la gitanita, instruite par les saintes filles de l'Incarnation, était méconnaissable. Lagardère, en la voyant, dut concevoir le dessein dont nous venons de parler. Les choses changèrent. La prétendue Aurore de Nevers eut une maison, une gouvernante et un page, afin que les apparences fussent sauvegardées.

Le plus curieux, c'est que la véritable Nevers et sa remplaçante se connaissaient et qu'elles s'aimaient.—Je ne puis croire que la maîtresse de Lagardère soit de bonne foi: cependant, ce n'est pas impossible.

Il est assez adroit pour avoir laissé à cette belle enfant sa candeur tout entière.

Ce qui est certain, c'est qu'il faisait des façons pour recevoir chez lui, à Madrid, la vraie Nevers, et qu'il avait défendu à sa maîtresse de la recevoir,—parce qu'elle avait une conduite trop légère...

Ici Gonzague eut un rire amer.

—Madame la princesse, reprit-il, a dit devant le tribunal de famille: «Ma fille n'eût-elle oublié qu'un instant la fierté de sa race, je voilerais ma face en m'écriant: Nevers est mort tout entier!...» Ce sont ses propres paroles... Hélas! monseigneur, la pauvre enfant a cru que je raillais sa misère quand je lui parlai pour la première fois de sa race.

Mais vous serez de mon avis, et si vous n'êtes point de mon avis, la loi vous donnera tort; il n'appartient pas à une mère de tuer le bon droit de son enfant par de vaines délicatesses.

Aurore de Nevers a-t-elle demandé à naître en fraude de l'autorité paternelle?

La première faute est à la mère. La mère peut gémir sur le passé, rien de plus.

L'enfant a droit. Et Nevers mort a un dernier représentant ici-bas...

Deux, je voulais dire deux! s'interrompit Gonzague; votre figure a changé, monseigneur!... Laissez-moi vous dire que votre bon cœur revient sur votre visage... laissez-moi vous supplier de m'apprendre quelle voix calomnieuse a pu vous faire oublier en ce jour trente ans de loyale amitié...

—Monsieur le prince, interrompit le duc d'Orléans d'une voix qui voulait être sévère, mais qui trahissait le doute et l'émotion, je n'ai qu'à vous répéter mes propres paroles: justifiez-vous, et vous verrez si je suis votre ami!

—Mais de quoi m'accuse-t-on? s'écria Gonzague feignant un emportement soudain; est-ce un crime de vingt ans?... est-ce un crime d'hier?... Philippe d'Orléans a-t-il cru, une heure, une minute, une seconde, je veux le savoir, je le veux!... avez-vous cru, monseigneur, que cette épée...?

—Si je l'avais cru!... murmura le duc qui fronça le sourcil tandis que le sang montait à sa joue.

Gonzague prit sa main de force et l'appuya contre son cœur.

—Merci, dit-il les larmes aux yeux; entendez-vous, Philippe!... je suis réduit à vous dire merci! parce que votre voix ne s'est point jointe aux autres pour m'accuser d'infamie...

Il se redressa comme s'il eût eu honte et pitié de son attendrissement.

—Que monseigneur me pardonne, reprit-il en se forçant à sourire, je ne m'oublierai plus près de lui... Je sais quelles sont les accusations portées contre moi... ou du moins je les devine... Ma lutte contre ce Lagardère m'a entraîné à des actes que la loi réprouve... je me défendrai si la loi m'attaque... En outre, la présence de mademoiselle de Nevers dans une maison consacrée au plaisir... Je ne veux pas anticiper, monseigneur... ce qui me reste à dire ne fatiguera pas longtemps l'attention de Votre Altesse Royale.

Votre Altesse Royale se souvient sans doute qu'elle accueillit avec étonnement la demande que je lui fis de l'ambassade secrète à Madrid. Jusqu'alors je m'étais tenu soigneusement éloigné des affaires publiques. Nous en avons dit assez pour que votre étonnement ait cessé. Je voulais retourner en Espagne avec un titre officiel qui mît à ma disposition la police de Madrid.

En quelques jours j'eus découvert l'asile de la chère enfant qui est désormais tout l'espoir d'une grande race. Lagardère l'avait décidément abandonnée. Qu'avait-il affaire d'elle? Aurore de Nevers gagnait sa vie à danser sur les places publiques!

Mon dessein était de saisir à la fois les deux jeunes filles et l'aventurier. L'aventurier et sa maîtresse m'échappèrent. Je ramenai mademoiselle de Nevers.

—Celle que vous prétendez être mademoiselle de Nevers, rectifia le régent.

—Oui, monseigneur, celle que je prétends être mademoiselle de Nevers.

—Cela ne suffit pas.

—Permettez-moi de croire le contraire, puisque le résultat m'a donné raison... je n'ai point agi à la légère... Au risque de me répéter, je vous dirai: Voici vingt ans que je travaille!... que fallait-il? La présence des deux jeunes filles et celle de l'imposteur?... Nous l'avons.

—Pas par votre fait, interrompit le régent.

—Par mon fait, monseigneur... uniquement par mon fait!... A quelle époque Votre Altesse Royale a-t-elle reçu la première lettre de ce Lagardère?

—Vous ai-je dit...? commença le duc d'Orléans avec hauteur.

—Si Votre Altesse Royale ne veut pas me répondre, je le ferai pour elle... La première lettre de Lagardère, celle qui demandait le sauf-conduit et qui était datée de Bruxelles, arriva à Paris dans les derniers jours d'août... Il y avait près d'un mois que mademoiselle de Nevers était en mon pouvoir... Ne me traitez pas plus mal qu'un accusé ordinaire, monseigneur, et laissez-moi du moins le bénéfice de l'évidence... Pendant près de vingt ans, Lagardère est resté sans donner signe de vie... Pensez-vous qu'il ne lui ait point fallu un motif pour songer à rentrer en France précisément à cette heure... et pensez-vous que ce motif n'ait point été l'enlèvement même de la vraie Nevers?... S'il faut mettre les points sur les i, Lagardère a-t-il pu faire un autre raisonnement que celui-ci: Si je laisse M. de Gonzague installer à l'hôtel de Lorraine l'héritière du feu duc, où s'en vont mes espoirs... et que ferai-je de cette belle fille qui valait des millions hier, et qui demain ne sera plus qu'une gitana plus pauvre que moi?...

—On pourrait retourner l'argument, objecta le régent.

—On pourrait dire, n'est-ce pas, fit Gonzague, que Lagardère, voyant que j'allais faire reconnaître une fausse héritière, a voulu représenter la véritable?

Le régent inclina la tête en signe d'affirmation.

—Eh bien, monseigneur, poursuivit Gonzague, il n'en resterait pas moins prouvé que le retour de ce Lagardère a eu lieu par mon fait... je ne demande pas autre chose... Voici, en effet, ce que je me disais: Lagardère voudra me suivre à tout prix, il tombera entre les mains de la justice avec cette jeune fille et la lumière se fera... Ce n'est pas moi, monseigneur, qui ai donné à Lagardère les moyens d'entrer en France et d'y braver l'action de la justice.

—Saviez-vous que Lagardère était à Paris, demanda le duc d'Orléans, quand vous avez sollicité auprès de moi l'autorisation de convoquer un tribunal de famille?

—Oui, monseigneur, répondit Gonzague sans hésiter.

—Pourquoi ne m'en avoir point prévenu?

—Devant la morale philosophique et devant Dieu, repartit Gonzague, je prétends n'avoir aucun tort... Devant la loi, monseigneur, et par conséquent devant vous, s'il vous plaît de représenter la loi, mon assurance diminue... Avec la lettre qui tue, un juge inique pourrait me condamner... J'aurais du réclamer vos conseils sur tout ceci et votre aide aussi, cela semble évident... mais est-ce auprès de vous qu'il faut justifier certaines répugnances?... Je pensais mettre un terme à l'antagonisme malheureux qui a existé de tout temps entre madame la princesse et moi... je pensais vaincre à force de bienfaits cette répulsion violente que rien ne motive, j'en fais serment sur mon honneur... je me croyais sûr d'arriver à conclure la paix avant qu'âme qui vive eût soupçonné la guerre... voilà un grave motif... et certes, monseigneur, moi qui connais mieux que personne la délicatesse d'âme et la profonde sensibilité qui recouvre votre affectation de scepticisme, je puis bien faire valoir près de vous une semblable raison... mais il y en avait une autre... raison puérile, peut-être... si rien de ce qui se rattache à l'orgueil du devoir accompli peut sembler puéril... j'avais commencé seul cette grande, cette sainte entreprise... seul, je l'avais poursuivie pendant la moitié de mon existence... à l'heure du triomphe, j'ai hésité à mettre quelqu'un, fût-ce vous-même, monseigneur, de moitié dans ma victoire.

Au conseil de famille l'attitude de madame la princesse m'a fait comprendre qu'elle était prévenue. Lagardère n'attendait pas mon attaque; il tirait le premier.

Monseigneur, je n'ai point de honte à l'avouer: l'astuce n'est point mon fait. Lagardère a joué au plus fin avec moi: il a gagné.

Je ne crois pas vous apprendre que cet homme a dissimulé sa présence parmi nous sous un audacieux déguisement. Peut-être est-ce la grossièreté même de la ruse qui en a fait la réussite.

Il faut avouer aussi, s'interrompit le prince de Gonzague avec dédain, que l'ancien métier du personnage lui donnait des facilités qui ne sont pas à tout le monde.

—Je ne sais pas quel métier il a fait, dit le régent.

—Le métier de saltimbanque avant de faire le métier d'assassin... ici, sous vos fenêtres, dans la cour des Fontaines, ne vous souvenez-vous point d'un malheureux enfant qui gagnait son pain à faire des contorsions, à désarticuler ses jointures, et qui notamment contrefaisait le bossu?

—Lagardère! murmura le prince en qui un souvenir s'éveillait; c'était du vivant de Monsieur!... nous le regardions par cette fenêtre... le petit Lagardère!...

—Plût à Dieu! que ce souvenir vous fût venu il y a deux jours!... Je continue: Dès que je soupçonnai son arrivée à Paris, je repris mon plan où je l'avais laissé... j'essayai de m'emparer du couple imposteur et des papiers que Lagardère avait soustraits au château de Caylus... Malgré toute son adresse, Lagardère ou le bossu ne put m'empêcher d'exécuter une bonne partie de ce plan: il ne parvint à sauver que lui-même: je pus mettre la main sur la jeune fille et sur les papiers.

—Où est la jeune fille? demanda le régent.

—Auprès de la pauvre mère abusée... auprès de madame de Gonzague.

—Et les papiers?... je vous préviens que c'est ici qu'il y a véritable danger pour vous, monsieur le prince.

—Et pourquoi danger, monseigneur? demanda Gonzague en souriant orgueilleusement; moi, je ne pourrai jamais concevoir qu'on ait été, pendant un quart de siècle, le compagnon, l'ami, le frère d'un homme dont on a si misérable opinion!... Pensez-vous que j'aie falsifié déjà les titres?... L'enveloppe, cachetée de trois sceaux, intacts tous les trois, vous répondra de ma probité douteuse... Les titres sont entre mes mains... je suis prêt à les déposer, contre un reçu détaillé, dans celles de Votre Altesse Royale.

—Ce soir nous vous les réclamerons, dit le duc d'Orléans.

—Ce soir, je serai prêt comme je le suis à cette heure... mais permettez-moi d'achever: après la capture faite, Lagardère était vaincu... Ce déguisement maudit a changé complétement la face des choses... c'est moi-même qui ai introduit l'ennemi chez moi... J'aime le bizarre, vous le savez, et à cet égard, c'est un peu le goût de Votre Altesse Royale qui a fait le mien, du temps que nous étions amis. Ce bossu vint louer la loge de mon chien pour une somme folle; ce bossu m'apparut comme un être fantastique; bref, je fus joué, pourquoi le nier? Ce Lagardère est le roi des jongleurs... une fois dans la bergerie, le loup a montré les dents: je ne voulais rien voir, et c'est un de mes fidèles serviteurs, M. de Peyrolles, qui a pris sur lui de prévenir secrètement madame la princesse de Gonzague.

—Pourriez-vous prouver ceci? demanda le Régent.

—Facilement, monseigneur... par le témoignage de M. de Peyrolles... mais les gardes françaises et madame la princesse arrivèrent trop tard pour mes deux pauvres compagnons Albret et Gironne. Le loup avait mordu...

—Ce Lagardère était-il donc seul contre vous tous!

—Ils étaient quatre, monseigneur, en comptant M. le marquis de Chaverny, mon cousin.

—Chaverny! répéta le régent étonné.

Gonzague répondit hypocritement:

—Il avait connu à Madrid, lors de mon ambassade, la maîtresse de ce Lagardère... Je dois dire à monseigneur que j'ai sollicité et obtenu ce matin, de M. d'Argenson, une lettre de cachet contre lui.

—Et les deux autres?

—Les deux autres sont également arrêtés... Ce sont tout bonnement deux prévôts d'armes connus pour avoir partagé jadis les débauches et les méfaits de Lagardère.

—Reste à expliquer, dit le régent, l'attitude que vous avez prise cette nuit devant vos amis.

Gonzague releva sur le duc d'Orléans un regard de surprise admirablement jouée.

Il fut un instant avant de répondre. Puis il dit avec un sourire moqueur:

—Ce que l'on m'a rapporté a-t-il donc quelque fondement?

—J'ignore ce que l'on vous a rapporté.

—Des contes à dormir debout, monseigneur!... des accusations tellement folles... Mais appartient-il bien à la haute sagesse de Votre Altesse Royale et à ma propre dignité...?

—Je fais bon marché de ma haute sagesse, monsieur le prince; mettons-la de côté un instant avec votre dignité... je vous prie de parler.

—Ceci est un ordre et j'obéis... Pendant que j'étais, cette nuit, auprès de Votre Altesse Royale, il paraît que l'orgie a atteint chez moi des proportions extravagantes... on a forcé la porte de mon appartement privé où j'avais abrité les deux jeunes filles afin de les remettre toutes deux ensemble, le matin venu, entre les mains de madame la princesse... Je n'ai pas besoin de dire à monseigneur quels étaient les instigateurs de cette violence... mes amis ivres y prêtèrent les mains... un duel bachique a eu lieu entre Chaverny et le prétendu bossu. Le prix du tournoi devait être la main de cette jeune gitana qu'on veut faire passer pour mademoiselle de Nevers... Quand je suis revenu, j'ai trouvé Chaverny couché sur le carreau et le bossu triomphant auprès de sa maîtresse... un contrat avait été dressé; il se couvrait de signatures parmi lesquelles j'ai reconnu mon propre seing falsifié...

Le régent regardait Gonzague et semblait vouloir percer jusqu'au fond de son âme.

Celui-ci venait de livrer une bataille désespérée. En entrant chez le duc d'Orléans, il s'attendait peut-être à trouver quelque froideur chez son protecteur et ami, mais il n'avait point compté sur cette terrible et longue explication.

Tous ces mensonges habilement groupés, tout cet énorme monceau de fourberies étaient, on peut le dire, aux trois quarts impromptus.

Non-seulement il se posait en victime de son propre héroïsme, mais encore il infirmait à l'avance le témoignage des trois seules personnes qui pouvaient déposer contre lui: Chaverny, Cocardasse et Passepoil.

Le régent avait aimé cet homme aussi tendrement qu'il pouvait aimer.

Le régent l'avait dans son intimité depuis l'adolescence. Ce n'était pas pour Gonzague une condition favorable, car cette longue suite de rapports intimes avait dû mettre le duc d'Orléans en garde contre la profonde habileté de son ami.

Il en était ainsi en effet. Peut-être que, passant par une autre bouche, les réponses claires et en apparence si précises de Gonzague auraient suffi à établir la conviction du régent.

Le régent avait en lui le sentiment de la justice, bien que l'histoire lui reproche avec raison bon nombre d'iniquités. Il est permis de croire qu'en cette circonstance, le régent retrouvait pour ainsi dire toute la noblesse native de son caractère à cause du solennel et triste souvenir qui planait sur ce procès.

Il s'agissait en définitive de punir le meurtrier de Nevers que Philippe d'Orléans avait chéri comme un frère; il s'agissait de rendre un nom, une fortune, une famille à la fille déshéritée de Nevers.

Le régent était tenté d'ajouter foi aux paroles de Gonzague. S'il se roidissait, c'était chez lui accès de vertu. Il ne voulait pas que sa conscience pût jamais lui faire un reproche au sujet de ce débat. Toute sa pensée était résumée dans ces mots prononcés au début de l'entrevue: Justifiez-vous seulement, et vous verrez si je vous aimais.

Malheur aux ennemis de Gonzague justifié!

—Philippe, dit-il après un silence et avec une sorte d'hésitation, Dieu m'est témoin que je serais heureux de conserver un ami!... La calomnie a pu s'acharner contre vous, car vous avez beaucoup d'envieux.

—Je le dois aux bienfaits de monseigneur... murmura Gonzague.

—Vous êtes fort contre la calomnie, reprit le régent, par votre position si haute et aussi par cette intelligence élevée que j'aime en vous... Répondez, je vous prie, à une dernière question... Que signifie cette histoire de la succession du comte Annibal Canozza?...

Gonzague lui mit la main sur le bras:

—Monseigneur, dit-il d'un ton sérieux et doux, mon cousin Canozza mourut pendant que Votre Altesse Royale voyageait avec moi en Italie... Croyez-moi, ne dépassez pas certaine limite au-dessous de laquelle l'infamie arrive à l'absurde et ne mérite que le dédain, quand même elle passe par la bouche d'un puissant prince... Peyrolles m'a dit ce matin: On a fait serment de vous perdre... on a parlé à Son Altesse Royale de telle sorte que toutes les vieilles accusations portées contre l'Italie vont retomber sur vous... Vous serez un Borgia... Les pêches empoisonnées, les fleurs au calice desquelles on a introduit la mortelle aqua-tofana...

Monseigneur, s'interrompit ici Gonzague, si vous avez besoin d'un plaidoyer pour m'absoudre, condamnez-moi, car le dégoût me ferme la bouche... Je me résume et vous laisse en face de ces trois faits: Lagardère est entre les mains de votre justice; les deux jeunes filles sont auprès de la princesse; je possède les pages arrachées au registre de la chapelle de Caylus... Vous êtes le chef de l'État... avec ces éléments, la découverte de la vérité devient si aisée, que je ne puis me défendre d'un sentiment d'orgueil en me disant: c'est moi qui ai fait la lumière dans ces ténèbres.

—La vérité sera découverte, en effet, dit le régent; c'est moi-même qui présiderai ce soir le tribunal de famille.

Gonzague lui saisit les deux mains avec vivacité.

—J'étais venu pour vous prier de cela, dit-il; au nom de l'homme à qui j'ai voué mon existence entière, je vous remercie, monseigneur... Maintenant j'ai à demander pardon d'avoir parlé trop haut peut-être devant le chef d'un grand État... Mais, quoi qu'il arrive, mon châtiment est tout prêt... Philippe d'Orléans et Philippe de Gonzague se seront vus ce soir pour la dernière fois.

Le régent l'attira vers lui. Ces vieilles amitiés sont robustes.

Un prince ne s'abaisse point pour faire amende honorable, dit-il; le cas échéant, Philippe, j'espère que les excuses du régent de France vous suffiront.

Gonzague secoua la tête avec lenteur.

—Il y a des blessures, fit-il d'une voix tremblante, que nul baume ne saurait guérir.

Il se redressa tout à coup et regarda la pendule. Depuis trois longues heures, l'entretien durait.

—Monseigneur, dit-il d'un accent ferme et froid, vous ne dormirez pas ce matin... L'antichambre de Votre Altesse Royale est pleine... On se demande là, tout près de nous, si je vais sortir d'ici avec un surcroît de faveur, ou si vos gardes vont me conduire à la Bastille... C'est l'alternative que je pose, moi aussi... je réclame de Votre Altesse Royale une de ces deux grâces, à son choix: la prison qui me sauvegarde ou une marque spéciale et publique d'amitié qui me rende, ne fût-ce que pour aujourd'hui, tout mon crédit perdu... J'en ai besoin.

Philippe d'Orléans sonna et dit au valet qui entra:

—Faites entrer pour mon lever.

Au moment où les courtisans appelés passaient le seuil, il attira Gonzague et le baisa au front en disant:

—Ami Philippe, à ce soir!

Les courtisans se rangèrent et firent haie, inclinés jusqu'à terre, sur le passage du prince de Gonzague qui se retirait.


III

—Trois étages de cachot.—

L'institution des chambres ardentes remonte à François II, qui en avait fondé une dans chaque parlement pour connaître des cas d'hérésie. Les arrêts de ces tribunaux exceptionnels étaient souverains et exécutoires dans les vingt-quatre heures.

La plus célèbre des chambres ardentes fut la commission extraordinaire, désignée par Louis XIV au temps des empoisonnements.

Sous la régence, le nom resta, mais les attributions varièrent. Plusieurs sections du parlement de Paris reçurent le titre de chambres ardentes et fonctionnèrent en même temps. La fièvre n'était plus à l'hérésie ni aux poisons; la fièvre était aux finances. Or, les juridictions exceptionnelles ne sont autre chose que le remède héroïque et extrême opposé aux passions d'une époque. Sous la régence, les chambres ardentes furent financières: on ne doit voir en elles que de véritables cours des comptes, chargées de vérifier et de viser les bordereaux des agents du Trésor.

Après la chute de Law, elles prirent même le nom de chambres du visa.

Il y avait cependant une autre chambre ardente dont les sessions avaient lieu au Grand-Châtelet, pendant les travaux que le Blanc fit faire au palais du parlement et à la Conciergerie. Ce tribunal, qui fonctionna pour la première fois en 1716, lors du procès de Longuefort, porta plusieurs condamnations célèbres: une entre autres contre l'intendant le Saulnois de Sancerre, accusé d'avoir falsifié le sceau. En 1717, elle était composée de cinq conseillers et d'un président de chambre.

Les conseillers étaient les sieurs Berthelot de la Beaumelle, Hardouin, Hacquelin-Desmaisons, Montespel de Graynac, Husson-Bordesson.

Le président était M. le marquis de Segré.

Elle pouvait être convoquée par ordonnance du roi, du jour au lendemain, et même par assignation d'heure en heure. Ses membres ne pouvaient point quitter Paris.

La chambre ardente avait été convoquée la veille, aux diligences de Son Altesse Royale le duc d'Orléans. L'assignation portait que la séance ouvrirait à quatre heures de nuit. L'acte d'accusation devait apprendre aux juges le nom de l'accusé.

A quatre heures et demie, le chevalier Henri de Lagardère comparut devant la chambre ardente du Châtelet. L'acte d'accusation le chargeait d'un détournement d'enfant et d'un assassinat.

Il y eut deux témoins entendus: M. le prince et madame la princesse de Gonzague.

Leurs dires furent tellement contradictoires, que la chambre, habituée pourtant à rendre ses arrêts sur le moindre indice, s'ajourna à midi pour plus ample informé. On devait entendre trois témoins: M. de Peyrolles, Cocardasse et Passepoil.

M. de Gonzague vit l'un après l'autre chacun des conseillers et le président. Une mesure qui avait été provoquée par l'avocat du roi: la comparution de la jeune fille enlevée, ne fut point prise en considération; M. de Gonzague avait déclaré que la jeune fille subissait de manière ou d'autre l'influence de l'accusé.

Circonstance aggravante dans un procès de rapt, commis sur l'héritière d'un duc et pair!

On avait tout préparé pour conduire Lagardère à la Bastille: quartier des exécutions de nuit. Le sursis fut cause qu'on lui chercha une prison voisine de la salle d'audience.

C'était au troisième étage de la tour neuve, ainsi nommée, parce que M. de Jancourt en avait achevé la reconstruction à la fin du règne de Louis XIV. Elle était située au nord-ouest du bâtiment, et ses meurtrières regardaient le quai.

Elle occupait juste la moitié de l'emplacement de l'ancienne tour Magne, écroulée en 1670, et dont la ruine mit bas une partie du rempart. On y mettait d'ordinaire les prisonniers du cachet avant de les diriger sur la Bastille.

C'était une construction fort légère en briques rouges et dont l'aspect contrastait singulièrement avec les sombres donjons qui l'entouraient. Au deuxième étage, un pont-levis la reliait à l'ancien rempart, formant terrasse au devant de la grand'chambre.

Les cachots ou plutôt les cellules étaient proprettes et carrelées, comme presque tous les appartements bourgeois d'alors. On voyait bien que la détention n'y pouvait être que provisoire, et, sauf les gros verrous des portes qu'on avait sans doute replacés tels quels, rien n'y sentait la prison d'État.

En mettant Lagardère sous clef, le geôlier lui déclara qu'il était au secret. Lagardère lui proposa vingt ou trente pistoles qu'il avait sur lui pour une plume, de l'encre et une feuille de papier. Le geôlier prit les trente pistoles et ne donna rien en échange. Il promit seulement d'aller les déposer au greffe.

Lagardère, enfermé, resta un instant immobile et comme accablé sous ses réflexions.

Il était là, captif, paralysé, impuissant. Son ennemi avait le pouvoir, la faveur avouée du chef de l'État, la fortune et la liberté.

La séance de nuit avait duré deux heures à peu près. Il faisait jour déjà quand Lagardère entra dans sa cellule. Il avait été de garde au Châtelet plus d'une fois jadis, avant d'entrer dans les chevau-légers du corps. Il connaissait les êtres. Au-dessous de sa cellule, deux autres cachots devaient se trouver.

D'un regard, il embrassa son pauvre domaine: un billot, une cruche, un pain, une botte de paille.

On lui avait laissé ses éperons. Il en détacha un, et se piqua le bras à l'aide de l'ardillon de la boucle. Cela lui donna de l'encre. Un coin de son mouchoir servit de papier; un brin de paille fit office de plume.

Avec de pareils ustensiles, on écrit lentement et peu lisiblement; mais enfin on écrit. Lagardère traça ainsi quelques mots; puis, toujours à l'aide de son ardillon, il descella un des carreaux de sa cellule.

Il ne s'était pas trompé. Deux cachots étaient au-dessous du sien.

Dans le premier, le petit marquis de Chaverny, toujours ivre, dormait comme un bienheureux.

Dans le second, Cocardasse et Passepoil, couchés sur leur paille, philosophaient et disaient d'assez bonnes choses, tant sur l'inconstance du temps que sur la capricieuse versatilité de la fortune.

Ils avaient pour toute provende un morceau de pain sec, eux qui avaient soupé la veille avec un prince. Cocardasse junior passait encore de temps en temps sa langue sur ses lèvres au souvenir de l'excellent vin qu'il avait bu. Quant à frère Passepoil, il n'avait pu fermer les yeux pour voir passer, comme en un rêve, le nez retroussé de mademoiselle Nivelle, la fille du Mississipi, les yeux ardents de dona Cruz, les beaux cheveux de la Fleury et l'agaçant sourire de Cidalise. S'il avait bien su, ce Passepoil, la composition du paradis de Mahomet, désertant aussitôt la foi de ses pères, il se serait fait musulman. Ses passions l'avaient conduit là! Et pourtant, il avait des qualités.

Chaverny songeait, lui aussi, mais autrement. Il était vautré sur sa paille, les habits en désordre, la chevelure ébouriffée. Il s'agitait comme un beau diable.

—Encore un coup, bossu! disait-il, et ne triche pas!... Tu fais semblant de boire, coquin!... Je vois le vin qui coule sur ton jabot! Palsambleu! reprenait-il, Oriol n'a-t-il pas assez d'une tête joufflue et insipide?... Je lui en trouve deux... trois... cinq... sept... comme à l'hydre de Lerne!... Allons, bossu... qu'on apporte deux tonnes... toutes deux bien pleines... Tu boiras l'une et moi l'autre, éponge que tu es!... Mais, vivedieu! retirez cette femme qui s'assied sur ma poitrine! elle est lourde!... Est-ce une femme? Je dois être marié.

Ses traits exprimèrent un mécontentement subit.

—C'est dona Cruz!... je la reconnais bien!... Lâchez-moi!... Je ne veux pas que dona Cruz me voie en cet état... Reprenez vos cinquante mille écus... Je veux épouser dona Cruz!...

Et il se démenait. Tantôt le cauchemar le prenait à la gorge, tantôt il avait ce rire idiot et béat de l'ivresse.

Il n'avait garde d'entendre le bruit léger qui se faisait au-dessus de sa tête. Il eût fallu du canon pour l'éveiller. Le bruit allait cependant assez bien. Le plancher était mince. Au bout de quelques minutes, des gravats commencèrent à tomber.

Chaverny les sentit dans son sommeil. Il se frappa deux ou trois fois le visage comme on fait pour chasser un insecte importun.

—Voilà des mouches endiablées! disait-il.

Un plâtras un peu plus gros lui tomba sur la joue.

—Mort-diable! fit-il, bossu de malheur! t'émancipes-tu déjà jusqu'à me jeter des mies?... Je veux bien boire avec toi, mais je ne veux pas que tu te familiarises...

Un trou noir parut au plafond, juste au-dessus de sa figure, et le morceau de plâtre qui tomba du trou vint le frapper au front.

—Sommes-nous des marmots pour nous lancer des cailloux? s'écria-t-il en colère; holà! Navailles, prends le bossu par les pieds... nous allons le baigner dans la mare.

Le trou s'élargissait au plafond. Une voix sembla tomber du ciel.

—Qui que vous soyez, dit-elle, veuillez répondre à un compagnon d'infortune?... Êtes-vous au secret, vous aussi? Ne vient-il personne vous voir du dehors?

Chaverny dormait toujours; mais son sommeil était moins profond. Encore une demi-douzaine de plâtras sur sa figure, et il allait s'éveiller. Il entendit la voix dans son rêve.

—Morbieu! fit-il répondant à je ne sais quoi; ce n'est pas une fille qu'on puisse aimer à la légère... Elle n'était point complice dans cette comédie de l'hôtel de Gonzague... et au pavillon, mon coquin de cousin lui avait fait accroire qu'elle était avec de nobles dames.

Il ajouta d'un ton grave et important:

—Je vous réponds de sa vertu... elle fera la plus délicieuse marquise de l'univers.

—Holà! fit la voix d'en haut,—n'avez-vous pas entendu?

Chaverny ronfla un petit peu, las de bavarder dans son sommeil.

—Il y a quelqu'un pourtant! dit la voix;—j'aperçois un objet qui remue.

Une sorte de paquet passa par le trou et vint tomber sur la joue gauche de Chaverny qui sauta sur ses pieds d'un bond et se prit la mâchoire à deux mains.

—Misérable! fit-il—un soufflet!... à moi!...

Puis le fantôme que sans doute il voyait disparut. Son regard abêti fit le tour de la cellule.

—Ah çà! murmura-t-il en se frottant les yeux,—je ne pourrai donc pas m'éveiller!... je rêve... c'est évident!...

La voix d'en haut reprit en ce moment:

—Avez-vous reçu le paquet?

—Bon! fit Chaverny,—le bossu est caché ici quelque part... le drôle m'aura joué quelque mauvais tour!... Mais quelle diable de tournure a cette chambre?...

Il leva la tête en l'air et cria de toute sa force:

—Je vois ton trou, maudit bossu!... je te revaudrai cela... va dire qu'on vienne m'ouvrir.

—Je ne vous entends pas, dit la voix,—vous êtes trop loin du trou... mais je vous aperçois et je vous reconnais, monsieur de Chaverny... Quoique vous ayez passé votre vie en compagnie misérable, vous êtes encore un gentilhomme, je le sais... et c'est pour cela que je vous ai empêché d'être assassiné cette nuit...

Le petit marquis ouvrait des yeux énormes.

—Ce n'est pourtant pas tout à fait la voix du bossu, pensait-il,—mais que parle-t-il d'assassiner... cette nuit?... Et qui ose donc, se reprit-il, révolté tout à coup,—qui ose donc employer avec moi ce ton protecteur?...

—Je suis le chevalier de Lagardère, dit la voix à cet instant, comme si on eût voulu répondre à la question du petit marquis.

—Ah!... fit celui-ci stupéfait;—en voilà un qui peut se vanter d'avoir la vie dure!

—Savez-vous où vous êtes ici? demanda la voix.

Chaverny secoua énergiquement la tête en signe de négation.

—Vous êtes à la prison du Châtelet, second étage de la tour neuve.

Chaverny s'élança vers la meurtrière qui éclairait faiblement sa cellule, et ses bras tombèrent le long de son flanc. La voix poursuivit:

—Vous avez dû être saisi ce matin à votre hôtel en vertu d'une lettre de cachet...

—Obtenue par mon très-cher et très-loyal cousin..., grommela le petit marquis;—je crois me souvenir de certain dégoût que je montrai hier pour certaines infamies...

—Vous souvenez-vous, demanda la voix,—de votre duel au vin de Champagne avec le bossu?

Chaverny fit un signe affirmatif.

—C'est moi qui jouais ce rôle de bossu, reprit la voix.

—Vous!... se récria le marquis;—le chevalier de Lagardère!...

Celui-ci n'entendit point et poursuivit:

—Quand vous fûtes ivre, Gonzague donna ordre de vous faire disparaître... vous le gênez... il a peur du reste de loyauté qui est en vous... mais les deux braves à qui la commission fut confiée sont à moi... je donnai contre-ordre.

—Merci, fit Chaverny;—tout cela est un peu incroyable... raison de plus pour y ajouter foi!...

—L'objet que je vous ai jeté est un message, continua la voix; j'ai tracé quelques mots sur mon mouchoir avec mon sang... avez-vous moyen de faire parvenir cette missive à madame la princesse de Gonzague?

Le geste de Chaverny répondit néant.

En même temps, il ramassa le mouchoir pour voir comment un léger chiffon avait pu lui donner ce soufflet rude et si bien appliqué—Lagardère avait noué une brique dans le mouchoir.

—C'était donc pour me briser le crâne!—grommela Chaverny; mais je devais avoir le sommeil dur, puisqu'on m'a pu conduire ici à mon insu.

Il défit le mouchoir, le plia et le mit dans sa poche.

—Je ne sais si je me trompe, reprit encore la voix;—mais je crois que vous ne demandez pas mieux qu'à me servir.

Chaverny répondit oui avec sa tête;—la voix poursuivit:

—Selon toute probabilité, je vais être exécuté ce soir: hâtons-nous donc. Si vous n'avez personne à qui confier ce message, faites ce que j'ai fait: percez le cachot de votre prison et tentons la fortune à l'étage au-dessous.

—Avec quoi avez-vous percé votre trou? demanda Chaverny.

Lagardère n'entendit pas, mais il devina sans doute, car l'éperon tout blanc de plâtre tomba aux pieds du petit marquis.

Celui-ci se mit aussitôt en besogne. Il y allait en vérité de bon cœur, et à mesure que l'affaissement, suite de l'ivresse, diminuait, sa tête s'exaltait à la pensée de tout le mal que Gonzague lui avait voulu faire.

—Si nous ne réglons pas notre compte dès aujourd'hui, se disait-il,—ce ne sera pas de ma faute!

Et il travaillait avec fureur, creusant un trou dix fois plus grand qu'il ne fallait pour se laisser glisser.

—Vous faites trop de bruit, marquis, disait Lagardère à son trou;—prenez garde... on va vous entendre!

Chaverny arrachait les briques, le plâtre, les lattes, et mettait ses mains en sang.

—Sandiéou! disait Cocardasse à l'étage inférieur,—quel bal danse-t-on ici dessus?

—C'est peut-être un malheureux qu'on étrangle et qui se débat, repartit frère Passepoil qui avait ce matin les idées noires.

—Eh donc! fit observer le Gascon.—Si on l'étrangle, il a bien le droit de se débattre... mais je crois bien que c'est plutôt quelque fou furieux du quartier qu'on a mis en prison avant de l'envoyer à Bicêtre...

Un grand coup se fit entendre en ce moment, suivi d'un craquement sourd et de la chute d'une partie du plafond.

Le plâtras, tombant entre nos deux amis, souleva un épais nuage de poussière.

—Recommandons nos âmes à Dieu! fit Passepoil,—nous n'avons pas nos épées et sans doute on vient nous faire un mauvais parti.

—Bagassas! répliqua le Gascon;—ils viendraient par la porte...

—Ohé! fit le petit marquis dont la tête tout entière se montrait au large trou du plafond.

Cocardasse et Passepoil levèrent les yeux en même temps.

—Vous êtes deux là dedans? demanda Chaverny.

—Comme vous voyez, monsieur le marquis, répliqua Cocardasse;—mais, tron de l'air! pourquoi tout ce dégât?

—Mettez votre paille sous le trou, que je saute.

—Nenni donc! nous sommes assez de deux...

—Et le geôlier n'a pas l'air d'un garçon à bien prendre la plaisanterie, ajouta frère Passepoil.

Chaverny cependant élargissait son trou prestement.

—Apapur! fit Cocardasse en le regardant; qui m'a donné des prisons comme cela?

—C'est bâti en boue et en crachat! ajouta Passepoil avec mépris.

—La paille! la paille! cria Chaverny impatient.

Nos deux braves ne bougeaient pas. Chaverny eut la bonne idée de prononcer le nom de Lagardère.

Aussitôt, la paille entassée s'éleva au centre du cachot.

—Est-ce qu'il est avec vous? demanda Cocardasse.

—Avez-vous de ses nouvelles? fit Passepoil.

Chaverny, au lieu de répondre, engagea ses deux jambes dans le trou. Il était fluet, mais ses hanches ne voulaient point passer, pressées qu'elles étaient par les parois rugueuses de l'ouverture. Il faisait pour glisser des efforts furieux.

Cocardasse se mit à rire en voyant ces deux jambes qui gigottaient avec rage.—Passepoil, toujours prudent, alla mettre son oreille à la porte donnant sur le corridor.

Le corps de Chaverny passait cependant petit à petit.

—Viens çà! dit Cocardasse, il va tomber... c'est encore assez haut pour qu'il se rompe les côtes.

Frère Passepoil mesura de l'œil la distance qu'il y avait du plancher au plafond.

—C'est assez haut, répliqua-t-il, pour qu'il nous casse quelque chose en tombant, si nous sommes assez niais pour lui servir de matelas!

—Bah! fit Cocardasse, il est si mièvre!...

—Tant que tu voudras... mais une chute de douze ou quinze pieds...

—Apapur! ma caillou!... il vient de la part du petit Parisien... En place!

Passepoil ne se fit pas prier davantage. Cocardasse et lui unirent leurs bras vigoureux au-dessus du tas de paille. Presque aussitôt après, un second craquement se fit au plafond. Les deux braves fermèrent les yeux et s'embrassèrent bien malgré eux par la traction soudaine que la chute du petit marquis exerça sur leurs bras tendus.

Tous trois roulèrent sur le carreau, aveuglés par le déluge de plâtre qui tomba derrière Chaverny.

Chaverny fut le premier relevé. Il se secoua et se mit à rire.

—Vous êtes deux bons enfants, dit-il; la première fois que je vous ai vus, je vous ai pris pour deux parfaits gibiers de potence!... ne vous fâchez pas... forçons plutôt la porte à trois que nous sommes, tombons sur les guichetiers et prenons la clef des champs.

—Passepoil! fit le Gascon.

—Cocardasse! répondit le Normand.

—Trouves-tu que j'aie l'air d'un gibier de potence?

—Et moi donc, murmura Passepoil qui regarda le nouveau venu de travers; c'est la première fois que pareille avanie...

—Apapur! interrompit Cocardasse; le pécaïre nous rendra raison quand nous serons dehors... En attendant, il me plaît; son idée aussi... forçons la porte!

Passepoil les arrêta au moment où ils allaient s'élancer.

—Écoutez! dit-il en inclinant la tête pour prêter l'oreille.

On entendait un bruit de pas dans le corridor.

En un tour de main, les plâtras déblayés furent poussés dans un coin, derrière la paille remise à sa place.

Une clef grinça bruyamment dans la serrure.

—Où me cacher? fit Chaverny qui riait malgré son embarras.

Au dehors, on tirait de lourds et sonores verrous.

Cocardasse ôta vitement son pourpoint; Passepoil fit de même. Moitié sous la paille, moitié sous les pourpoints, Chaverny se cacha tant bien que mal.

Les deux prévôts, en bras de chemise, se placèrent en garde en face l'un de l'autre et feignirent de faire assaut à la main.

—A toi, ma caillou! cria Cocardasse; une... deux...

—Touché! fit Passepoil en riant; si on nous donnait seulement une rapière pour passer le temps...

La porte massive roula sur ses gonds. Deux hommes, un porte-clefs et un gardien s'effacèrent pour laisser passer un troisième personnage qui avait un brillant costume de cour.

—Ne vous éloignez pas, dit ce dernier en poussant la porte derrière lui.

C'était M. de Peyrolles, dans tout l'éclat de sa riche toilette. Nos deux braves le reconnurent du premier coup d'œil et continuèrent de faire assaut sans autrement s'occuper de lui.

Ce matin, en quittant la petite maison, ce bon M. de Peyrolles avait recompté son trésor. A la vue de tout cet or si bien gagné, de toutes ces actions si proprement casées dans les coins de sa cassette, le factotum avait encore eu l'idée de quitter Paris et de se retirer au sein des tranquilles campagnes pour goûter le bonheur des propriétaires. L'horizon lui semblait se rembrunir et son instinct lui disait: «Pars!...» mais il ne pouvait y avoir grand danger à rester vingt-quatre heures de plus.

Ce sophisme perdra éternellement les avides: «C'est court vingt-quatre heures!»

Ils ne songent pas qu'il y a là dedans mille quatre cent quarante minutes dont chacune contient soixante fois plus de temps qu'il n'en faut à un coquin pour rendre l'âme!

—Bonjour, mes braves amis, dit Peyrolles en s'assurant par un regard que la porte restait entre-bâillée.

—Adieu! mon bon! répliqua Cocardasse en poussant une terrible botte à son Passepoil; va bien?... nous étions en train de dire, cette bagasse et moi, qui si on nous rendait nos rapières, nous pourrions au moins passer le temps.

—Voilà! ajouta le Normand en plantant son index dans le creux de l'estomac de son noble ami.

—Et comment vous trouvez-vous ici? demanda le factotum d'un accent goguenard.

—Pas mal, pas mal, répondit le Gascon. Il n'y a rien de nouveau en ville?

—Rien que je sache, mes dignes amis... Comme cela, vous avez bonne envie de ravoir vos rapières?

—L'habitude..., fit Cocardasse bonnement; quand je n'ai pas la mienne, il me semble qu'il me manque un membre, oui!

—Et si, en vous rendant vos rapières, on vous ouvrait les portes de céans?

—Capédébiou! s'écria Cocardasse, voilà qui serait mignon, pas vrai, Passepoil?

—Que faudrait-il faire pour cela? demanda ce dernier.

—Peu de chose, mes amis, bien peu de chose... Dire un grand merci à un homme que vous avez toujours pris pour un ennemi et qui garde un faible pour vous...

—Qui est cet excellent homme, sandiéou?

—C'est moi-même, mes vieux compagnons... Songez donc, voilà plus de vingt ans que nous nous connaissons...

—Vingt-trois ans à la Saint-Michel, dit Passepoil; ce fut le soir de la fête du saint archange que je vous donnai deux douzaines de coups de plat derrière le Louvre, de la part de M. de Maulevrier...

—Passepoil! s'écria Cocardasse sévèrement, ces fichus souvenirs ne sont point de mise... J'ai souvent pensé pour ma part que ce bon M. de Peyrolles nous chérissait en cachette... Fais-lui des excuses, vivadiou! Et tout de suite, couquin!...

Passepoil, obéissant, quitta sa position au milieu de la chambre et s'avança vers Peyrolles la calotte à la main.

M. de Peyrolles, qui avait l'œil au guet, aperçut en ce moment la place que les plâtras avaient blanchie sur le carreau. Son regard rebondit naturellement au plafond. A la vue du trou, il devint tout pâle, mais il ne cria point parce que Passepoil, humble et souriant, était déjà entre lui et la porte.

Seulement, il se réfugia d'instinct vers le tas de paille, afin de garder ses derrières libres.

En somme, il avait en face de lui deux hommes robustes et résolus; mais les gardiens étaient dans le corridor et il avait son épée.

A l'instant où il s'arrêtait, le dos tourné au tas de paille, la tête souriante de Chaverny souleva un peu le pourpoint de Passepoil qui la cachait.