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Le Cantique de l'Aile cover

Le Cantique de l'Aile

Chapter 21: X A KRÜGER
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About This Book

A series of poems celebrating the advent of human flight, blending patriotic fervor with lyric images of wings, sky, and heroic sacrifice. The verses praise aviators' daring and technical ingenuity, link aerial conquest to national pride and communal renewal, and frame flight as a spiritual ascent and collective destiny. Rural scenes, mothers' grief, and popular enthusiasm alternate with meditations on risk, death, and glory, while references to pioneering figures underscore the transformation of imagination and labor. The tone moves between exultant hymn and solemn tribute, emphasizing flight's moral and symbolic effects on society.

X
A KRÜGER

Oh ! quand tu débarquas dans ma ville natale,
Vaincu qu’on reçoit en vainqueur,
Il me sembla, Vieillard, et je devins tout pâle,
Que tu débarquais dans mon cœur !
On n’a jamais rien vu de tel que ce voyage !
Et la trirème au col sculpté
Qui, jadis, vint toucher à ce même rivage
Pour nous apporter la Beauté,
N’eut pas les flancs plus lourds de future légende,
N’eut pas plus de saine grandeur
Que ce petit canot d’un vaisseau de Hollande
Qui nous apporte le Malheur !
Et l’entrée à Paris ! Quelle admirable chose !
Se serait-on jamais douté
Qu’on pût représenter une si grande cause
Avec tant de simplicité ?
Non, l’Histoire n’a rien, dans aucun de ses cycles,
De plus tragique et de plus beau
Que l’apparition de ce vieux à besicles
Avec ce crêpe à son chapeau !
Et, lorsqu’il apparaît dans la tente d’Achille,
Priam n’est pas plus immortel
Que ce vieil homme en noir qui se tient immobile
Sur le balcon de cet hôtel !
Les enfants ont chanté comme à leur âge on chante ;
L’aïeul a pleuré de leurs chants ;
Et que sa gaucherie a donc été touchante
Quand les tambours battaient aux champs !
Le brave homme qui dans ses grandes mains honnêtes
Tient si ferme un si haut flambeau,
Il a laissé tomber l’étui de ses lunettes
Lorsqu’il a vu notre drapeau !
Et tout s’est bien passé. Malgré l’enthousiasme,
La foule au bon sens fin et clair,
Sachant qu’un autre cri serait un pléonasme,
N’a crié que : Vive Krüger !
Oui, tout cela fut beau, ces villes pavoisées,
Ces musiques, ces fleurs, ces cris,
Ces femmes agitant des mouchoirs aux croisées,
Et ce formidable Paris !
Tout cela fut très beau ; mais, malgré moi, je songe.
Je songe avec le cœur crevé,
Que le seul cri possible à pousser sans mensonge,
C’est celui qu’un homme a trouvé.
Lorsque Krüger passa dans Marseille en délire,
Un homme, au bout d’un long bâton,
Portait une pancarte où chacun pouvait lire :
« Pardon pour l’Europe ! » — Oui, pardon…
Pardon, pardon, Krüger ! Ce que cet anonyme
Sur sa pancarte avait écrit,
Le peuple tout entier, conscient du grand crime,
En aurait dû faire son cri !
Oui, tous, pensant aux morts, à De Wet qui galope
Seul contre cent, dans le brouillard,
Tous n’auraient dû crier que : Pardon pour l’Europe !
Pardon pour l’Europe, Vieillard !
Ardemment, sombrement, sans fleurs, sans banderoles,
Et sans chapeaux prenant leur vol,
Tous n’auraient dû crier que ces seules paroles :
Pardon pour l’Europe, Oncle Paul !
Pardon pour cette horrible Europe qui commence
A confesser sa trahison,
Et qui, frappant son cœur, c’est-à-dire la France,
Commence à demander pardon !
Pardon pour cette Europe aux âmes peu sublimes
Qui, de ses yeux indifférents
Ayant considéré d’abord les petits crimes,
Finit par permettre les grands !
Pardon pour cette Europe effroyable qui laisse
Opprimer les faibles toujours,
Tuer les Arméniens, assassiner la Grèce,
Et massacrer les pauvres Boers !
Pardon pour cette Europe et pour tous ses Pilates
Qui, du bout de leurs doigts lavés,
Montrent avec horreur les tueurs écarlates
Des justes qu’ils n’ont pas sauvés !
Pardon pour cet amas de marchands égoïstes
Et de diplomates sournois
Qui vont hocher la tête avec des gestes tristes
Et te parleront des Chinois !
Pour ces faux grands pays qui chantent et qui boivent
Et, perdus dans leurs appétits,
Ne sentent même plus les leçons qu’ils reçoivent
Des vrais grands peuples : les petits !
Pardon pour la mollesse et pour la nonchalance,
Pour l’ironie et pour la peur !
Pardon pour tous ! pardon pour cette vieille France !
Pardon pour ce jeune Empereur
En qui vous aviez mis une espérance énorme,
Et puis qui vous montre comment,
Aussi facilement qu’on change d’uniforme,
On peut changer de sentiment !
Pardon pour cette foule et pour ce peuple brave
Qui, tout en t’acclamant, Vieillard,
Souffre, au fond, de n’avoir à t’offrir, vieux burgrave,
Que ce platonisme braillard !
Pardon pour l’injustice, ô Krüger, dont nous sommes
Tous, hélas ! complices un peu,
Car il en est plus d’un, parmi ces jeunes hommes,
Qui n’a pas fait tout ce qu’il peut !
Pardon pour le soldat qui vantait à tue-tête
L’héroïsme de Villebois,
Et qui n’est pas parti ! Pardon pour le poète
Qui n’a pas élevé la voix !
Pardon pour ce vieux monde aux âmes dégradées
Où les meilleurs sont si mauvais,
Pour moi qui, quand souffraient de pareilles Idées,
Ai senti le mal que j’avais !
Pardon ! Ce cri devrait sortir de chaque ville !
T’arriver comme un bruit de mer !
Et le pâtre suivant des yeux le train qui file
Devrait crier : Pardon, Krüger !
Ce cri devrait, le jour, escorter ta voiture,
Assiéger, la nuit, ton balcon,
Éclater en tonnerre et monter en murmure :
Pardon ! pardon ! pardon ! pardon !…

Mais maintenant, Vieillard, les rois doivent attendre :
Ne fais pas attendre les rois.
Pour être bien reçu comment vas-tu t’y prendre ?
Oh ! si tu crains les accueils froids,
Pars pour le doux pays des Bibles et des pipes ;
Ses fils ressemblent à tes fils ;
Pars pour le doux pays de brume où les tulipes
Ont pour petite reine un Lys !
Va vers cette blancheur dont le Nord s’illumine
Et que Dieu regarde régner ;
Vieux Krüger, va trouver la reine Wilhelmine,
Et dis-lui de t’accompagner.
Dis-lui : « Petite Reine aussi bonne que blanche,
Je suis très vieux et je suis seul. »
Elle se penchera sur toi comme se penche
Une vierge sur un aïeul.
Alors tu poseras ta lourde et large paume
Sur l’épaule de cette enfant,
Et vous vous en irez de royaume en royaume,
Couple que son rêve défend !
Et ce sera si noble et d’une telle ligne,
Si déchirant et si charmant,
Qu’Antigone, du fond de l’ombre, fera signe
A Wilhelmine, doucement !
On croira tout d’un coup que tout se rapetisse
Quand vous passerez tous les deux,
Et vous vous en irez mendier la justice
A travers le siècle hideux !
Les rois ne pourront pas vous refuser leur porte ;
Vous entrerez dans leur palais.
Elle, elle parlera. Faible, elle sera forte.
Toi, ne dis rien : regarde-les.
Ne dis rien, cependant, ô Vieillard impassible,
Qu’elle corrige avec sa voix
Ce que ton seul regard aurait de trop terrible
Pour la conscience des rois.
Je dis que ce sera de beauté surhumaine,
Et je dis, lorsqu’elles verront
Passer le grand Vieillard et la petite Reine,
Que les âmes se lèveront !
Je dis que l’Empereur aux moustaches en pointes
Sourira quand cet être clair
Paraîtra sur le seuil en disant, les mains jointes :
« Mon cousin, c’est Monsieur Krüger. »
Je dis que le Rêveur, malade encor sans doute
D’avoir trop connu qu’il rêvait,
Quand il saura les deux qui passent sur la route,
Voudra les voir à son chevet !
Je dis que l’ombre fuit quelquefois lorsque émerge
Un doux front providentiel ;
Je dis que la blancheur d’une robe de vierge
Peut se communiquer au ciel !
Que ce tout petit doigt pourrait fermer les tombes,
Effacer et pacifier,
Et que ce fut toujours le rôle des colombes
D’apporter le brin d’olivier !

Mais si la Reine échoue — hélas ! tout est possible ! —
Et si toi, vieillard malheureux,
Tu ne rapportes rien que, sur ta grosse Bible,
Une larme de ses yeux bleus ;
Ayant sur ton chemin vu trop de laides choses,
Aperçu trop de cœurs pourris,
Si tu reviens avec des paupières plus closes,
Des regards plus endoloris ;
J’espère, à ton retour, qu’après ce long martyre
Tu déclineras les clameurs ;
Tu ne permettras pas que l’Europe s’en tire
Avec quelques gerbes de fleurs !
Tu diras, en rendant aux fillettes, je pense,
Les gros bouquets aux nœuds flambants :
« Je n’étais pas venu demander à la France
Des mots écrits sur des rubans. »
Je compte que ton poing fermera la fenêtre,
Que, si la foule crie en bas
Pour s’amuser encore à te faire paraître,
Krüger, tu ne paraîtras pas !
Tu diras : « Maintenant il faut que je m’en aille.
Je veux retraverser Paris
La nuit, tout seul, à pied, en rasant la muraille,
Sans musiques, sans fleurs, sans cris. »
Tu diras : « Laissez-moi. Non. Plus de Cannebière !
Assez de Gare de Lyon !
Laissez-moi maintenant rentrer dans ma tanière,
Seul et triste comme un lion !
« Des derniers coups de feu l’écho des kopjes gronde,
Le dernier long-tom a tonné…
Nous nous sommes battus pour étonner le monde.
C’est bien. Le monde est étonné. »

Cambo, 26 novembre 1901.